REVUE
LA RÉVOLUTION
T. II. — JUILLET 1883
NANTES, VINCENT FOHEST ET EMILE GRIMAUD, IMPRIMEURS BREVETÉS.
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University of Ottawa
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REVUE
DE
LA RÉVOLUTION
PUBLIEE SOLS LA DIRECTION
CH. WHÉRICAULT ET GUSTAVE "BORD
REVUE MENSUELLE
Historique, Philosophique, Economique, Littéraire et Artistique,
TOME DEUXIÈME
Année i883. — Deuxième semestre
PARIS
BUREAUX DE LA REVUE <DE LA RÉVOLUTION
A. SAUTON , LIBRAIRE, 41, RUE DU Bac
i883
REVUE
DE
LA RÉVOLUTION
LOUIS XVII
SA MORT AU TEMPLE
d'après des documents authentiques des archives
•nationales, inconnus jusqu'a ce jour.
M. R. Ghantelauze a fait, aux Archives nationales, une décou-
verte des plus précieuses : c'est le dossier d'une enquête ordonnée
par Louis XVIII, au comte Decazes, ministre de la police générale,
à l'effet de rechercher et d'interroger les derniers survivants du
Temple. Ces documents, du plus haut intérêt, dont M. de Beau-
chesne, lui-même, a ignoré l'existence, ont suggéré à M. R. Chan-
telauze l'idée d'écrire une nouvelle histoire de Louis XVII, pleine
de faits et d'aperçus nouveaux. Parmi les procès-verbaux de l'en-
quête Decazes, se trouvent deux pièces d'un intérêt capital ; ce sont
deux dépositions, l'une verbale, l'autre écrite, du commissaire civil
Damont, qui était de garde au Temple, le 8 juin et les deux jours
suivants, et qui assista à la mort, à l'autopsie et aux funérailles du
fils de Louis XVI.
M. Decazes comprit l'importance d'un tel témoignage. Non
content d'avoir obtenu de Damont le récit, écrit, de sa propre main,
6 LOUIS XVII,
de tout ce qu'il avait vu au Temple, pendant les trois jours qu'il y
passa dans l'exercice de ses fonctions, afin qu'il n'en omît aucune
circonstance, il lui fit subir un long interrogatoire, dont il fut dressé
sur-le-champ un procès-verbal détaillé, qui fut signé et paraphé par
le déposant. Les originaux de ces deux pièces se trouvent réunis
dans le même carton aux Archives nationales.
Ce fut dans une maison du faubourg Saint-Martin, portant len°ll.
où il demeurait depuis quarante ans, que le sieur Antoine Damont
fut découvert par les agents du comte Decazes. Il était alors âgé de
soixante-douze ans. Pendant la Révolution, il avait exercé les fonc-
tions de commissaire de bienfaisance ; sous la Restauration, on le
retrouva membre d'un bureau de charité. Sous tous les régimes, la
principale occupation de ce digne homme était de faire le bien.
Jamais témoin n'offrit plus de garanties d'honorabilité et de véra-
cité. Ajoutons que Damont, investi par la loi, en sa qualité de com-
missaire civil, du droit de constater les événements qui se passaient
sous ses yeux au Temple, doit être cru sur parole, et que son témoi-
gnage fait foi jusqu'à preuve de faux. Sa déposition tranche donc,
d'une manière définitive et irrévocable, la question de la mort de
Louis XYII au Temple, établie, d'ailleurs, de la manière la plus
régulière, par tous les actes de l'état-civil, dont elle a été l'objet.
Nous ferons remarquer de plus que l'arrêt de la Cour d'appel de
Paris, rendu en 1874, contre les prétentions des héritiers du faux
dauphin Xaundorff, s'appuie principalement sur la déposition ver-
bale de Damont (dont la Cour eut connaissance), comme sur une
des preuves essentielles du décès de Louis XYII, au Temple.
Eckard, ancien avocat, auteur d'excellents Mémoires histori-
ques sur Louis XVII, avait pu, de son côté, découvrir Damont. Il
n'avait pas manqué de l'interroger sur les trois journées qu'il avait
passées au Temple.
Mais, comme Damont n'avait gardé copie ni de sa Relation
manuscrite, ni de son interrogatoire, dont les originaux avaient été
déposés dans les archives du ministère de la police, il ne put avoir
recours qu'à sa mémoire pour satisfaire la curiosité d'Eckard. Or
sa mémoire — il commençait à être fort vieux — lui fit, en grande
partie, défaut. Il ne put se rappeler que les principaux faits. Aussi,
les notes qu'il donna à l'historien de Louis XYII furent-elles très
incomplètes. Or ce n'est que par le livre d'Eckard que Beau-
chesne a connu les Relations de Damont et qu'il en a donné une
idée sommaire. Plus heureux que lui. nous mettrons sous les yeux
SA MORT AI" TEMPLE 7
du lecteur les textes mêmes de ces deux documents, d'un prix
inestimable sur cette question trop longtemps controversée *.
C'est à l'aide de ces précieux actes, de plusieurs autres pièces
inédites, et en y joignant les preuves officielles du temps, que nous
allons essayer d'écrire un nouveau récit de la mort, de l'autopsie
et des obsèques du fils de Louis XVI.
Le lundi, 20 prairial an III (8 juin 1795), Lasne, l'un des gar-
diens du jeune Louis XVII, entra dans la chambre du petit prince,
et comme il s'abusait sur l'extrême gravité de son état, il l'habilla
comme de coutume et le fit asseoir. Se sentant défaillir, l'enfant
demanda bientôt à se remettre au lit. A première vue, le docteur
Pelletan comprit que le malade n'en avait plus que pour quelques
heures. Un peu plus tard, sur les onze heures, arriva le docteur
Dumangin qui avait été associé à Pelletan. L'enfant le reçut avec
cette douceur inaltérable qu'il ne cessait de garder au milieu de
toutes ses souffrances2. De même que son collègue, Dumangin ne
conservait aucun espoir : ils envoyèrent sur-le-champ au comité
de sûreté générale leurs deux bulletins pour lui signaler l'extrême
danger.
Pendant ce temps-là, les deux gardiens, Gouin et Lasne, très
émus, ne quittaient pas le jeune malade et lui prodiguaient les
soins les plus affectueux et les plus tendres.
— Que je suis malheureux de vous voir souffrir ! » lui dit Gouin.
— Consolez-vous, lui répondit le jeune martyr, je ne souffrirai
pas toujours. » Et en disant ces mots, il lui prit la main et la lui
serra doucement 3.
Les deux gardiens étaient secondés par Caron, le jeune garçon
servant de la cuisine, qui n'était pas moins dévoué qu'ils l'étaient
eux-mêmes au petit prince. Caron se trouvait déjà au Temple du
temps de Simon * ; après le départ de celui-ci, c'est lui qui avait été
chargé de porter, trois fois par jour, à manger au prisonnier, et il
1 II résulte d'une lettre du comte Angles, préfet de police, au comte Decazes, en
date du 12 août 1817, que Damont était un ancien pâtissier. (Archives nationales,
f. 7, carton 6808).
s Lettre de Dumangin à Pelletan. Saint-Prix, le* mai 1817.
3 D'après le récit de Gouin, dans Beauchesne, récit concordant avec la lettre de
Dumangin et un passage du récit de Damont.
* C'est ce que prouve une liste des traitements et émargements des divers employés
du Temple, du 11 brumaire au 30 nivôse de la 2« année républicaine. (Archives
nationales, f. 7, carton 4893. Comptabilité du citoyen Coru, économe du Temple.)
8 LOUIS XVII,
avait assisté, muet et impuissant, à sa lente agonie au fond de son
cachot. Ce jour-là, 20 prairial, Caron n'eut à lui servir qu'un
bouillon, depuis la veille le malade ayant cessé de prendre toute
autre nourriture *.
A midi, se présenta au Temple le commissaire civil Damont,
qui était de garde ce jour-là. Membre du Comité civil de la section
du faubourg du Nord, depuis le 27 ventôse an III, il présidait ce
comité composé de douze membres, lorsqu'il reçut une lettre de la
commission de police administrative qui le prévenait que c'était à
son comité à envoyer un de ses membres pour être adjoint à la
garde du Temple, le 20 prairial, à midi, pendant l'espace de vingt-
quatre heures, membre qui devait être relevé, le 21, par un com-
missaire de la section de la Réunion.
Damont, poussé par la curiosité autant que par ses secrètes sym-
pathies pour la famille royale, se nomma lui-même en sa qualité de
président.
A son arrivée au Temple, il trouva l'enfant royal dans un état
presque désespéré s.
Il reconnut dans le jeune prisonnier, bien que ses traits fussent
altérés par la maladie de langueur dont il était atteint, « le même
personnage qu'il avait vu, avant sa détention, donnant la main
à la Reine et se promenant dans son petit jardin au bout de la
terrasse du oord de l'eau3. » Les deux gardiens et les gens de
service lui présentèrent l'enfant comme étant le fils de Louis XYI \
Il constata qu'ils avaient pour le jeune prince déférence et res-
pect 5. » Damont, le voyant si mal, demanda avec intérêt aux
gardiens, si l'on n'avait pas fait venir une garde et des officiers de
santé pour donner des soins au malade °. On lui répondit qu'il
1 La police du comte Decazes a recueilli sur Caron les renseignements qui suivent
et dont on comprendra l'importance : « Caron prouve avoir lui-même donné le der-
nier bouillon et avoir assisté dans ses derniers moments le jeune prince moribond.
Caron assure que lorsqu'il fut placé auprès du jeune prince, il le trouva malade,
mais non alité, car il mangeait étant assis sur un banc. » (Archives nationales,
f. 7, carton 6808, pièce 1496. Renseignements sur le sieur Caron, 1er novembre 1817.)
Il est dit de plus dans cette Note que Madame Royale, en récompense des soins
donnés à son frère, par Caron, donna à celui-ci « une gratification et un petit chien
auquel la princesse tenait beaucoup. »
2 Relation verbale de Damont.
3 Ibidem. Ce détail est confirmé par la relation écrite de Damont.
* Relation écrite.
5 Relation verbale.
6 Relation écrite.
sa MORT AI' TEMPLE 0
était venu, les jours derniers, deâ médecins, mais ç[u'on n'avait pas
même donné une garde à L'enfanl l. Damont s'aperçut que Le gar-
dien Lasne se faisait illusion, et que, tout en paraissant craindre le
danger, il ne voulait pas croire qu'il fût aussi prochain2. Plus
effrayé, Damont se décida à envoyer Gouin à la Convention pour
lui donner avis de l'état désespéré du jeune malade 3. En l'absence
de Gouin, il s'empressa de donner à reniant, assisté par Lasne, tous
les soins que réclamait son état.
Mais rien ne pouvait conjurer le mal. L'enfant, en proie aux plus
vives douleurs, pencha la tête vers ses deux gardiens, et d'une
voix éteinte murmura ces dernières paroles : « Mettez-moi dans
un endroit où je ne souffre pas autant *. »
Ce fut entre les bras de Lasne, que le pauvre petit martyr rendit
rame, sur les trois heures s. L'enfant venait d'expirer, lorsque
Gouin. de retour de la Convention, arriva au Temple.
Rien ne saurait peindre la douleur du brave soldat et de l'excel-
1 Déposition écrite.
2 Déposition verbale.
3 Déposition écrite.
* Dans sa Relation verbale, Damont cite textuellement les paroles suprêmes
du jeune prince. Encore une fois, en présence de ce nouveau témoignage, nous
demandons ce que devient l'absurde légende de l'enfant muet substitué au Dau-
phin.
Gouin, dans une déposition, citée le 6 juin 1851, devant le Tribunal civil de la
Seine (11C chambre), certifia pleinement le fait mentionné par Damont, à savoir que
l'enfant parla peu d'instants avant sa mort. « Pendant sa maladie, dit-il, le prince,
que je voyais à tous les instants de la journée, causait sans effort ; il a même parlé
une heure avant de mourir. » Damont et Gouin se sont-ils donné le mot pour
attester le même fait, à une aussi grande distance, l'un, en 1817; l'autre, plus de
vingt ans après ? Plus loin, Gouin ajoute : « Il répondait volontiers aux sieurs
Laurent et Lasne, ainsi qu'à moi. » Cette circonstance se rapporte aux derniers
moments de sa vie. {Gazette des Tribunaux, du 7 juin 1851.)
s En 1834, lors du procès de Richemont, l'un des faux Louis XVII, Lasne, devant
le Tribunal civil de la Seine, dit, en étendant les mains : « L'enfant est mort sur
mes bras. » {Gazette des Tribunaux, du 31 octobre 1834.) Damont, comme on vient
de le voir, confirma en un point le récit de Lasne, en affirmant qu'ils étaient seuls
l'un et l'autre auprès du Dauphin, lorsque celui-ci mourut.
Dans une autre déposition, invoquée le 6 juin 1851, devant le même Tribunal,
Lasne faisait la déclaration suivante : u Un matin, et le souvenir de ce moment me
suivra jusqu'au tombeau, il (le petit prince) me fit signe qu'un besoin le tourmen-
tait ; depuis deux jours il était alité. Je le pris dans mes bras, il jeta les siens autour
de mon cou, puis un soupir sortit desapoitrine ; l'infortuné avait cessé de souffrir !...
Le cœur navré, je replaçai sur le lit les restes du fils de Louis XVI, et aussitôt je fis
à la Convention le rapport détaillé de ce qui venait de se passer. » {Gazette des Tri-
bunaux, du 7 juin 1851.)
10 LOUIS xvii.
lent Gouin; « ils le pleurèrent amèrement \ tant il s'était fait aimer
par ses qualités aimables 2. »
Lasne s'empressa de rédiger et d'adresser à la Convention natio-
nale un rapport circonstancié de ce grave événement 3.
De son côté, Damont envoya de nouveau Gouin à la Convention,
pour lui annoncer l'événement et pour demander quelle marche il
aurait à suivre, ainsi que les deux gardiens 4.
Comme la séance était presque finie, le président dit à Gouin
que l'Assemblée s'occuperait de cette affaire le lendemain, à son
ouverture, et il enjoignit à Gouin de donner l'ordre à Damont de
rester au Temple, à la suite de ses vingt-quatre heures, tout le
temps qui serait jugé nécessaire s.
Dans la soirée, Bourguignon, l'un des secrétaires du Comité de
sûreté générale, sur l'ordre de Gauthier, membre de ce Comité, se
rendit au Temple. Il y constata le décès et recommanda de conti-
nuer le service et, de nouveau, de garder le secret sur cette mort,
jusqu'à ce qu'il eût été pris des mesures convenables ; ce qui fut
exécuté 6.
L'événement fut ignoré dans le Temple pendant toute la fin de la
journée et pendant la nuit suivante 7.
Le lendemain, 21 prairial, arrivèrent quatre députés de la Con-
vention. Après avoir vu le corps du petit prince, ils dirent « qu'il
ne fallait pas mettre tant d'importance » à cette mort, « qu'on l'en-
terrerait tout simplement 8. »
♦ Expression de la duchesse d'Angoulême dans ses Mémoires.
2 La duchesse d'Angoulême n'apprit que bien plus tard la mort de son frère.
Voici ce qu'elle dit de lui, à ce propos : « 11 avait beaucoup d'esprit, mais sa prison
lui avait fait beaucoup de tort, et même, s'il eût vécu, il y aurait eu à craindre qu'il
ne devînt imbécile. Il avait toutes les qualités de son père, avait du caractère, aimait
à exécuter de grandes choses... »
3 Ce rapport de Lasne sur les derniers moments et sur la mort de Louis XVII
n'a pas encore été retrouvé aux Archives nationales, où il existe peut-être enfoui
dans quelque carton, comme l'étaient les dépositions de Damont.
* Déposition écrite de Damont.
s Ibidem. D'après le témoignage de Gouin, qui concorde de tout point avec celui
de Damont, Gouin vit Gauthier, député de l'Ain, membre du Comité de sûreté géné-
rale, qui lui annonça que la séance étant levée, le rapport sur là mort du petit
Capet ne pourrait être fait que le lendemain, à la Convention, et qui lui recom-
manda de garder jusque-là la nouvelle secrète.
6 Eckard, Mémoires historiques sur Louis XVII, 3e édition. Il y a tout lieu
de croire qu'il avait appris ces particularités de la bouche de Damont lui-même.'
7 Relation manuscrite de Damont.
8 Ibidem. C'étaient, suivant Eckard, quatre membres du Comité de sûreté générale.
SA MORT Al TEMPLE 1 I
Damont leur fit observer que la garde qui entourait le Temple
ne laisserai pas sortir la bière sans en faire l'ouverture ; qu'il
valait mieux, avant raidi, faire monter les officiers de la garde
descendante, et, après midi, ceux de la garde montante. On s'em-
pressa de suivre ce conseil. Ces officiers, au noaibre d'une vingtaine,
furent conduits dans la chambre mortuaire, et Damont leur fit à
tous sèparèmenl cette question : « Reconnaissez-vous l'enfant pour
être le fils de Louis Capet ? La majeure partie attesta le recon-
naître pour l'avoir vu au jardin des Tuileries et ailleurs l. »
Ce jour-là. 21 prairial, était de garde le sieur Darlot, commis-
saire civil de la section du Temple (demeurant rue Michel-Peltier.
n° 235). C'était lui qui devait remplacer Damont. Mais comme la
Convention tenait à augmenter le nombre des commissaires civils.
afin de certifier le décès, elle avait maintenu de garde le sieur
Damont, et elle avait même convoqué extraordinairement les sieurs
Bigot et Bouquet, commissaires civils de la section du Temple, qui
ne devaient être de faction, suivant leur tour de rôle, que les deux
jours suivants.
Ce fut Darlot qui fut chargé de rédiger le procès-verbal consta-
tant l'identité et le décès de Louis-Charles Capet 2. Cet acte fut
inscrit sur le Registre du Temple et signé par les témoins dont
suivent les noms :
Bourgeois, commandant en chef de la section de la Fidélité2;
Lucas, adjudant de la même section ;
Ratreauœ, capitaine, même section ;
Seguin, lieutenant des Droits de l'Homme;
Normand, sous-lieutenant de Y Homme armé;
Vuillaume, sergent des Arcis.
Suivaient les noms de quatorze ou quinze autres officiers de la
1 Relation manuscrite de Damont. Dans sa Relation verbale, Damont raconte les
mêmes faits, à peu près dans les mêmes termes. Eckard dit formellement que ce fut
Damont lui-même qui adressa cette question à chacun des officiers. Il tenait ce
détail de ce commissaire civil.
2 Les registres du Temple lurent déposés plus tard, le 19 germinal an IV, entre
les mains de Benezech, ministre de l'intérieur, par le sieur Lasne, dernier gardien
du Temple. Louis XVIII ordonna au comte Decazes, en 1817, de les faire rechercher
dans les archives de ce ministère, mais on ne put les y retrouver, non plus qu'aux
Archives nationales, où ils avaient dû être versés. Ils avaient été enlevés dans l'in-
tervalle, c'est-à-dire sous l'Empire.
3 II demeurait rue des Vieilles Garnisons. (Almanach national de l'an IL)
Gomme il n'y avait plus de commandant général de la garde nationale ni de chef de
lésion, il s'ensuit que Bourgeois était revêtu d'un des plus hauts grades.
12 LOUIS XVII,
garde nationale. Enfin, le procès-verbal était signé, de plus, par
quatre commissaires civils, à savoir, par Damont, par Darlot, par
Bigot et par Bouquet \
Le même jour, 21 prairial, le député d'Ille-et- Vilaine, Achille
Sevestre , régicide , lisait le rapport suivant à la tribune de
la Convention, au nom du Comité de sûreté générale :
« Citoyens, depuis quelque temps, le fils de Capet était incom-
modé par une enflure au genou droit et au poignet gauche ; le
15 floréal, les douleurs augmentèrent, le malade perdit l'appétit, et
la fièvre survint. Le fameux Desault, officier de santé, fut nommé
pour le voir et pour le traiter ; ses talents et sa probité nous répon-
daient que rien ne manquerait aux soins qui sont dus à l'humanité.
« Cependant la maladie prenait des caractères très graves. Le 16
de ce mois (prairial), Desault mourut 2. Le Comité nomma pour le
remplacer le citoyen Pelletan, officier de santé très connu ; et le
citoyen Dumangin, premier médecin de l'Hospice de santé, lui fut
adjoint. Leur bulletin d'hier, à onze heures du matin, annonçait
des symptômes inquiétants pour la vie du malade, et à deux heures
un quart 3 après midi, nous avons reçu la nouvelle de la mort du
fils de Capet.
« Le Comité de sûreté générale m'a chargé de vous en informer.
Tout est constaté. Voici les procès-verbaux qui demeureront dé-
posés dans vos archives 4. »
Cette déclaration fut écoutée par la Convention dans le plus
1 Les noms de ces officiers se trouvent indiqués par Eckard, dans la 3e édition de
ses Mémoires historiques sur Louis XVII. Il y déclare, dans une note, qu'il inter-
rogea plusieurs d'entre eux qui vivaient encore en 1818. Je ne sais quel mauvais
plaisant a prétendu, dans le Figaro, que tous ces témoins n'étaient que des far-
ceurs, qui avaient été racolés chez les marchands de vin du coin.
2 II faut lire le treize et non le seize. Le 13 prairial correspond en effet au 1" juin
1795, jour de la mort de Desault. Cette erreur provient vraisemblablement des
secrétaires du Moniteur uuicersel, qui ont entendu seize au lieu de treize, lorsque
Sevestre lisait son rapport. Une autre cause de cette erreur vient peut-être de ce
que la mort de Desault était annoncée dans le Moniteur du 16 prairial. Dans ce cas,
Sevestre aura pris le jour où fut donnée la nouvelle pour celui de la mort.
3 Nous avons vu, d'après la Relation de Damont, que lorsque Gouin arriva au
Temple, pour la seconde fois, il était trois heures, et que l'enfant était mort depuis
quelques instants. Nous notons ce rapprochement entre les deux récits pour discul-
per Sevestre, qui a été accusé d'avoir fait une fausse déclaration.
* Nous donnons ce texte d'après le Moniteur universel du 23 prairial an III
(11 juin 1795), page 1061. Il a été plusieurs fois altéré par de faux Louis XVII, dans
l'intérêt de leur cause, et c'est à leur texte falsifié et non au Moniteur que s'en sont
rapportés un peu trop naïvement Louis Blanc et Jules Favre.
SA MORT Al' TEMPLE 13
grand silence et avec L'indifférence la plus profonde. Pas un mol de
pitié ! Pas une \<>i\ pour flétrir le plus grand crime de la Révolu-
tion ! Qu'importait la vie de cet enfant à ces hommes qui avaienl
voté la mort du père ! Qui sait même si, au fond de leur cœur, ils
ne se rèjouissaienl pas d'être délivrés d'un témoin importun, de
compter un vengeur de moins ?
Le bruit courait — bruit mensonger et calomnieux — que reniant
était mort d'un poison que la Convention lui avait l'ait administrer.
Ce bruit prit assez de consistance pour qu'elle crût de sa dignité de
lui donner indirectement un solennel démenti. Elle ordonna l'au-
topsie.
Afin de donner a cette opération toutes les garanties possibles
d'authenticité et d'autorité, la Convention lit choix de quatre
hommes également recommandables par leur caractère, et dont trois
avaient connu le Dauphin aux Tuileries. Elle désigna d'abord
Dumangin, médecin en chef de l'Hospice de l'Unité, et Pelletan,
chirurgien en chef du grand Hospice de l'Humanité, qui l'un et
l'autre avaient, donné les derniers soins au malade. D'après leurs
conseils, elle leur adjoignit M. de Lassus. ancien chirurgien de
Madame Victoire de France1, et le respectable Jeanroy, professeur
de médecine légale à l'Ecole de santé de Paris, autrefois médecin
de la maison de Lorraine. Jeanroy essaya d'abord de décliner la
mission qui lui était confiée, en avertissant les membres du Comité
de sûreté générale « que s'il apercevait la moindre trace de poison,
il en ferait mention, au risque même de sa vie. » « Vous êtes
précisément l'homme qu'il nous est essentiel d'avoir, lui dirent-
ils, et c'est pour cette raison que nous vous avons préféré à tout
autre2. »
Retournons au Temple. Apres la constatation officielle du deces
par les quatre membres du Comité de sûreté générale, parles çpiatre
commissaires civils et les officiers de garde, arrivèrent les médecins
et chirurgiens appelés à l'aire l'autopsie. Ils furent conduits par
Lasne et par les commissaires civils Damont, Darlot et Bouquet,
auprès du cadavre qui avait, été transporté dans la chambre du
second étage, occupée en dernier lieu par le jeune prince de son
vivant. Comme elle était mal éclairée, on le porta dans la première
1 Ahnanach de Versailles de 1782, p. 223.
2 Ainsi s'exprime dans ses Mémoires la duchesse de Tourzel, qui avait appris cette
particularité de la bouche de Jeanroy.
14 LOUIS XVII,
pièce, celle qu'avait habitée Louis XVI, et on retendit sur une table,
près de la fenêtre.
Malgré les ravages que les souffrances et la mort avaient impri-
més sur son visage, les maîtres de la science furent frappés de la
grâce et de la beauté de ses traits. Trois d'entre eux l'avaient connu
avant son entrée au Temple et ils n'avaient pas de peine à le recon
naître.
Pour M. de Lassus, qui autrefois avait fait partie de la maison
de Madame Victoire, cela ne saurait faire l'ombre d'un doute.
Sous la Restauration, Pelletan déclara à plusieurs reprises, à
diverses personnes, entre autres à Eckardet à Lafont-d'Aussonne,
qu'il avait vu souvent le Dauphin, soit dans le jardin des Tuileries,
sur la terrasse qui longe la rivière, soit à la tribune de la chapelle
du château, soit à la portière du carrosse delà Reine, soit enfin à la
promenade, avec son gouverneur. Il assurait même qu'ayant donné
des soins aux blessés, à la journée du 10 Août, il avait reçu des
bandelettes et de la charpie de la main même du petit prince, qui
en distribuait aux blessés, ainsi que sa sœur '. La duchesse de
Tourzel ajoute, de son côté, que Pelletan se trouvant chez elle en
consultation, et ayant aperçu, sur la cheminée, un buste du petit
prince, s'écria : « C'est le Dauphin et qu'il est ressemblant2 ! »
Jeanroy, qui était également l'un des médecins de Mme de Tourzel.
lui déclara qu'il avait vu le Dauphin, avant son entrée au Temple,
mais rax'ement. Il fut par elle, de même que Pelletan, mis en
face du buste du jeune prince et trouva sa ressemblance frap-
pante avec l'enfant qu'il avait vu au Temple. « On ne peut s'y mé-
prendre, s'écria-t-il, en fondant en larmes, c'est lui-même et on ne
peut le méconnaître 3. »
Quant à Dumangin, il n'avait, pour la première fois, vu l'enfant
que depuis quelques jours, lorsqu'il fut appelé à lui donner des
soins, mais il ne doutait pas plus de son identité que ses collègues.
Il est nécessaire maintenant de placer sous les yeux du lecteur
quelques passages caractéristiques du procès-verbal d'autopsie, qui
fut terminé et signé à quatre heures et demie du soir * :
i Mémoires seerets, etc., de Làfoût-d'Aussonfle.
2 Mémoires de Mme de Tourzel. Pelletan ajouta que u les ombres de la mort
n'avaient point altéré la beauté des traits » de l'enfant. (Ibidem.)
3 Mémoires de la duchesse de Tourzel.
4 L'autopsie commença le 21 prairial, à onze heures et demie du matin, et ne fut
terminée que le soir, à 4 heures et demie. Le Moniteur universel, qui reproduit
sa MORT W TEMP1 l 15
k Arrives ions Les quatre, à onze heures el demie du matin, à
La porte extérieure du Temple, nous y avons été reçus par les com-
missaires, qui nous ont introduits dans la tour. Parvenus au
deuxième étage dans un appartement, dans la seconde pièce duquel
nous avons trouvé, dans un lit, le corps mort d'un enfant qui nous
a paru âgé d'environ dix ans, que les commissaires nous ont dit
être celui du fils de défunt Louis Gapet, et que deux d'entre nous
ont reconnu pour être l'enfant auquel ils donnaient des soins depuis'
linéiques jours. »
On a argué faussement de ce passage, qu'aucun des quatre mé-
decins et chirurgiens n'avait reconnu le fils de Louis XVI, et qu'ils
s'étaient servi de cette formule vague pour ne pas se compro-
mettre.
Rien n'est moins fondé que cette supposition et que cette inter-
prétation de ce qu'ils ont dit et voulu dire. Par qui avaient dû être
faites les constatations légales du décès, si ce n'est par les conven-
tionnels eux-mêmes et par les commissaires civils investis de par
les décrets de l'Assemblée du droit et de l'obligation de constater
soit la présence au Temple, soit la fuite, soit la mort du petit
Gapet, et dont la déclaration en pareil cas avait force de loi ? Ces
constatations ayant été faites régulièrement et en présence des
deux gardiens, dont le témoignage avait également force de loi,
les médecins n'avaient donc plus à s'occuper et à s'inquiéter que
d'une seule chose : faire l'autopsie.
A cela, uniquement, se bornait leur mission. La question d'iden-
tité était absolument hors de leur compétence. Ils n'avaient aucun
caractère pour la constater ou la nier. Voilà pourquoi ils étaient
obligés de se renfermer dans une formule spéciale, comme ils le
font, d'ailleurs, pour tous les procès-verbaux de ce genre.
« Les susdits commissaires, poursuit le procès-verbal, nous ont
déclaré que cet enfant était décédé la veille, vers trois heures de
relevée ; sur quoi nous avons cherché à vérifier les signes de la
' mort... Nous avons remarqué, avant de procéder à l'ouverture du
corps, une maigreur générale, qui est celle du marasme ; le ventre
eh efitier le texte de ce procès-verbal, ne donne pas la date de l'année. Le Courrier"
universel du 25 prairial est plus exact; en donnant en entier ce même texte il en
reproduit ainsi le commencement : « A la tour du Temple, ce 21 prairial de l'an troi-
sième rie la République française mie et indivisible, à onze heures et demie du matin,
etc... »
16 LOUIS XVII-
était extrêmement tendu et mètèorisè. Au côté interne du genou
droit, nous avons remarqué une tumeur sans changement de couleur
à la peau, et une autre tumeur moins volumineuse sur l'os radius,
près le poignet du côté gauche. La tumeur du genou contenait
environ deux onces d'une matière grisâtre, puriforme et lympha-
tique, située entre le périoste et les muscles ; celle du poignet
renfermait une matière de même nature, mais plus épaisse... Les
intestins étaient parsemés d'une grande quantité de tubercules de
diverses grosseurs, et qui ont présenté à leur ouverture la même
matière que celle contenue dans les dépôts extérieurs du genou et
du poignet Les poumons adhéraient par toute leur surface à la
plèvre, au diaphragme et au péricarde... Le cerveau et ses dépen-
dances étaient dans- leur plus parfaite intégrité... Tous les désor-
dres dont nous venons de donner le détail sont évidemment Y effet
i!'i>,i vice scrof aïeux existant depuis longtemps et auquel on doit
attribuer la mort de l'enfant... »
Signalons, à ce propos, de nouveaux détails importants, inconnus
jusqu'à ce jour.
Six autres témoins, sans compter les médecins et chirur-
giens, furent appelés à assister à l'autopsie : Lasne et Gouin, gar-
diens du prince défunt ; Damont, commissaire civil ; Meunier, chef
de cuisine du Temple, et les deux porte-clefs Gourlet et Baron. Les
trois premiers connaissaient depuis longtemps le Dauphin, pour
l'avoir vu souvent aux Tuileries. Quant aux deux derniers, anciens
employés du comte d'Artois, au Temple, ils n'avaient cessé de le
voir trois fois par jour, depuis le commencement de sa captivité
jusqu'à sa mort *.
Pelletan avait seul été chargé de l'opération de l'autopsie. Dans
un moment où il croyait n'être vu de personne, il enleva le cœur
et une partie des cheveux du jeune prince, les enveloppa dans un
linge et les cacha furtivement dans ses poches. Il avait été obligé
de couper les cheveux pour faire l'autopsie du cerveau. Dumangin,
sans se douter de ce que ce pouvait être, s'aperçut de cette sous-
traction, ainsi qu'il le déclara plus tard dajis une lettre, mais il eut
la discrétion de ne pas dénoncer son collègue, qui eût payé peut-
1 Archives nationales, t. 7, carton 6808. Lettre des officiers de pais Duvivier et
Joly, au comte Angles, 12 avril 1817. — Tels étaient les noms des personnes pré-
sentes à l'autopsie qu'avaient pu recueillir ces agents, mais il est fort probable que
les autres commissaires de garde y assistèrent aussi.
SA MORT AT TEMPLE I?
cire de sa tête ce pieux larcin. Le même l'ail esl attesté par une note
du comte Angles, adressée au comte Decazes '.
Damont, présent à L'opération, confirme pleinement les détails
qui prècèdenl et en ajoute de nouveaux qui ne sont pas sans intérêt.
11 demanda à Pellétan une touffe des cheveux du petit prince, et
celui-ci profita d'un moment où il ne se croyait pas observé par
Dumangin, dont les opinions étaient assez avancées, pour donner à
Damont cette précieuse relique 2. Celui-ci les enveloppa dans un
journal, et lorsqu'il n'eut plus rien à craindre de la Terreur, il les
enferma dans un coffret de velours blanc, semé de fleurs de lis,
qu'il avait fait fabriquer exprès, et qui était protégé par un étui
de maroquin rouge 3.
A la suite de la déclaration de Sevestre à la tribune de la Con-
vention nationale, la nouvelle de la mort du petit Capet s'était
répandue dans Paris avec la rapidité de l'éclair. Elle y fut accueillie
avec joie par quelques fanatiques, mais avec tristesse par la plupart
des Parisiens, qui avaient gardé un vivant souvenir de la gentil-
lesse, de la grâce et de la beauté de ce charmant enfant. Une seule
personne ignora cette mort : ce fut Madame Royale, à laquelle ses
gardiens, par un sentiment de délicatesse, qui honore leur mé-
moire, la tinrent soigneusement cachée jusqu'à sa sortie du Temple.
Grâce aux deux relations inédites de Damont, nous avons pu
faire connaître au lecteur, dans les plus grands détails, les événe-
ments dont le Temple fut témoin, le jour de la mort de Louis XYII
et le lendemain. Damont raconte également, mais d'une manière
moins circonstanciée, ce qui s'y passa le troisième jour, c'est-à-dire
le 22 prairial (10 juin 1795). Une découverte fort curieuse et toute
récente nous permet de compléter son récit. C'est la Relation
d'Etienne -Joseph Guérin, commissaire civil de la section de
l'Homme armé, qui, ce jour-là, se trouvait de garde à la Tour.
1 Pellétan déclara plus tard avoir enlevé le cœur du Dauphin, après l'avoir en-
touré de son et placé dans un linge. Lafont-d'Aussonne, dans ses Mémoires secrets
et universels des malheurs et de la mort de la Reine de France (2 vol. in-8°, 1836),
dit, de son côté : « Le docteur Pellétan, qui avait présidé à l'autopsie, possédait et
m'a montré le cœur du jeune roi Louis XVII et sa jolie chevelure blonde ; M. Pel-
létan fils possède ces tristes dépouilles, en sa maison, prés la cathédrale de Paris. »
Si le docteur Pellétan n'avait été absolument certain que le cadavre qu'il avait eu
sous les yeux au Temple ne fût celui du fils de Louis XVI, se serait-il exposé aux
plus grands dangers pour s'emparer de son cœur et de ses cheveux ?
* Déposition autographe de Damont. Le 17 août 1817, Pellétan rédigea un procès-
verbal spécial sur l'autopsie qu'il avait faite du cerveau du Dauphin.
3 Voir ci-après sa déposition verbale.
T. II. — JUILLET 1883 2
18 Louis xvii,
C'était un ancien procureur au Ghàtelet, qui, après la Révolution,
devint juge au Tribunal civil de la Seine. Après sa mort, on trouva
dans ses papiers une note écrite de sa main, dans laquelle il racon-
tait dans les plus grands détails tout ce qu'il avait vu au Temple,
le 22 prairial. M. le procureur général Dupré-Lasalle était allié de
la famille G-uèrin. Lors du procès des héritiers du faux Dauphin
Naundorff (1874), contre lesquels M. Dupré-Lasalle portait la parole,
cette pièce lui fut remise, mais trop tard pour qu'il pût en faire
usage, c'est-à-dire après ses conclusions. Depuis, cette pièce a été par
lui-même communiquée à M. de la Sicotière, sénateur, qui l'a publiée
en entier dans son savant ouvrage : Les faux Louis XVII i. Ce
document est d'un intérêt capital, car il constate la reconnaissance,
faite par de nouveaux et nombreux témoins, de la mort et de l'iden-
tité du jeune prince. Citons-en quelques fragments :
« Récit de ma séance au Temple, le 22 prairial an III
(10 juin 1795).
« Arrivé au Temple à midi, muni des pouvoirs de ma section,
j'ai été conduit à la Tour par le citoyen Lasne, l'un des gardiens.
On m'a inscrit sur le Registre, et le commissaire que je remplaçais
s'est retiré.
« Le fils du dernier Roi était mort le 20, à trois heures après
midi. Son décès n'avait été annoncé que le 21 à la Convention, qui
avait ordonné l'ouverture du corps par Pelletai! et Dumangin, offi-
ciers de santé.
« L'ouverture avait été faite le même jour. Le rapport décide,
dit-on, qu'il était mort d'une humeur écrouelleuse qui s'était jetée
sur les intestins.
« La nouvelle de cette mort, qui n'avait été précédée d'aucune
annonce de maladie, pouvant donner lieu à des conjectures
fâcheuses, il m'a paru que les deux commissaires-gardiens du
Temple ont cherché à en détourner l'effet par tous les moyens que
la prudence pouvait leur suggérer.
« Dans cet esprit, ils m'ont demandé si j'avais connu l'enfant, et
si je le reconnaîtrais en le voyant.
« J'avais vu le ci-devant Dauphin aux Tuileries. Il avait environ
quatre ans. Je leur répondis que si la mort, qui avait déjà près de
quarante-huit heures de date, et les opérations de l'ouverture ne
l'avaient pas trop défiguré, je pourrais peut-être le reconnaître. On
i Paris, Victor Palmé, éditeur. 1882. Un vol. grand in-8°.
SA Moin1 AI" TËMPLK 19
me fit monter. Le visage fut découvert. Je le reconnus, ce qui fut
constaté sur le Registre.
<• Un des deux gardiens alla au Comité de sûreté générale de-
mander Tordre pour la sépulture. On promit de le lui faire passer
incessamment.
« Cet ordre arriva à quatre heures et demie. C'était un arrêté du
comité de sûreté générale portant que les gardiens du Temple se
concerteraient pour faire donner la sépulture au fils de Louis Gapet,
dans le lieu et suivant les formes ordinaires, et encore assistés de
deux commissaires civils de -la section du Temple.
« A sept heures, ces deux commissaires arrivèrent avec l'officier
de police chargé du Registre. Celui-ci, aux termes de la loi, devait
vérifier le décès par l'inspection du cadavre.
« Les gardiens, pour s'entourer encore d'un plus grand nombre
de témoignages sur l'identité de l'individu qu'il s'agissait d'inhu-
mer, invitèrent les deux commissaires civils de la section du Temple
et tout l' état-major de garde au poste, d'assister à cette vérification,
et ceux d'entre eux qui reconnaîtraient le fils de Louis Capet, de le
déclarer et de l'attester par leurs signatures.
« Tous le reconnurent et signèrent au Registre. »
Cette constatation faite, le citoyen Dusser *, commissaire de police
de l'Enclos du Temple, accompagné de deux commissaires civils de
sa section, les citoyens Arnoult et Goddet, afin, comme vient de le
dire Guérin, de se conformer aux prescriptions de l'arrêté du
Comité de sûreté générale, en date du même jour, se rendit à la
Tour du Temple, pour y constater le décès, l'identité du cadavre,
en dresser procès- verbal et procéder à l'inhumation. Lasne et
Gouin, ainsi que le commissaire civil Etienne-Joseph Guérin, leur
présentèrent le corps d'un enfant mâle, « de l'âge de dix ans, gisant
sur un lit, lequel a été reconnu pour être celui de Louis-Charles
Capet2. » Puis, en. présence de tous les témoins ci-dessus, le
cadavre fut mis dans Un cercueil de bois 3. Dusser rédigea ensuite
1 C'est par erreur que, dans Y Ahnanach national de l'an III, son nom est écrit :
Dresser.
2 Procès-verbal d'inhumation, dressé à dix heures du soir, le 22 prairial.
3 Moniteur universel du 26 prairial. Guérin dit simplement : « Vers huit heures,
l'enfant fut mis dans le cercueil. » Eckard, sans avoir connaissance du certificat de
derès, qui a été découvert depuis par Beauchesne, était fort bien renseigné sur tous
les détails que nous donnons sur Dusser et la mission qu'il était appelé à remplir.
Le Moniteur universel, dans son no du 26 prairial (14 juin), après avoir donné
le texte du procès-verbal d'autopsie, ajoute ces curieux détails : «Avant-hier, à huit
heures et demie du soir, deux commissaires civils et le commissaire de police de la
section du Temple se transportèrent à la Tour du Temple, pour, en vertu d'un
20 Loris xvii,
en ces termes le certificat de décès, en remplissant les blancs de
l'imprimé de son registre.
« Section du Temple, Tan troisième de la République française,
du 22 prairial, décès de Louis-Cbarles Capet, âgé de dix ans, deux
mois, profession : domicilié à Paris aux Tours du Temple, fils de
Louis Capet, dernier Roi des Français, et de Marie-Antoinette-
Josèpne-Jeanne d'Autriche.
« Le défunt est né à Versailles et décédé avant-hier, à trois
heures après midi.
« Sur la réquisition à nous faite, dans les vingt-quatre heures,
par Etienne Lasne, âgé de trente-neuf ans, profession : comman-
dant en chef de la section des Droits de l'Homme, domicilié à
Paris, rue et section des Droits de l'Homme, n° 48 ; le déclarant a
dit être gardien des enfants de Capet ; et par Jean-Baptiste Gouin,
âgé de trente-huit ans, profession : citoyen français, commandant
en chef de la section de la Fraternité, domicilié à Paris, rue de
la Fraternité, n° 39 4. Le déclarant a dit être commissaire de la Con-
vention pour la garde du Temple.
« La présente déclaration a été reçue en présence des citoyens
Nicolas-Laurent Arnoult et Dominique Goddet, commissaires civils
de la section du Temple, aux termes de l'arrêté du Comité de
sûreté générale en date de ce jour, qui ont signé avec nous.
« Constaté suivant la loi du vingt décembre 1792, par nous,
« Commissaire de police de ladite section,
« Signé : Dusser, Lasxe,
Arnoult, commissaire,
Goddet, commissaire,
Gouin2. »
Reprenons le récit de Guèrin :
« ... Un inspecteur vint avertir que la curiosité, ou peut-être
tout autre motif, avait assemblé à la porte du Temple, en dehors,
arrêté du Comité de sûreté générale, enlever le corps du fils de Louis Capet. Ils le
trouvèrent découvert ; et, en leur présence, il fut mis dans un cercueil de bois et
transporté de suite au cimetière Sainte-Marguerite, rue du Faubourg Saint-Antoine,
où il fut inhumé. Des mesures de sûreté générale ont fait escorter ce convoi, de loin
en loin, par des détachements d'infanterie. »
1 Dans VAlmanach de l'an III, p. 425, il est désigné sous le nom de Gouin, com-
mandant en second, rue de la Fraternité, n° 37.
2 M. de Beauchesne avait découvert cette pièce en original dans le registre des
commissaires de police de la section du Temple, no 23, et il en a donné un fac-
similé dans son édition grand in-8°, p. 317, 318. Le seul acte de décès publié jus-
qu'alors était celui du 24 prairial dont nous parlerons bientôt. Celui dressé par
Dusser lui avait servi de modèle.
SA MORT AT' TEMPLE 21
un grand nombre de personnes, e1 qu'il était prudenl d'empêcher le
peloton de grossir, ou de parer aux inconvénients qui pourraient
résulter d'un trop grand rassemblement.
« Sur cet avis, communiqué aux commissaires civils el de police,
nous jugeâmes qu'il était nécessaire de requérir des détachements
de vingt à vingt-cinq hommes chacun, qui, placés à des distances
assez éloignées du convoi, pour que leur présence ne pût passer
pour un cortège, seraient cependant à portée de dissiper les rassem-
blements et parer à tous les inconvénients ; ce qui fut exécuté. On
sortit le corps à huit heures et demie par la grande porte ; la foule
lui écartée sans beaucoup de peine, et arrêtée, à l'entrée de la rue
de la Gorderie, par une halte que le commandant fit faire, ce qui
forma une espèce de barrière. Le convoi marcha sans difficulté
jusqu'à Sainte-Marguerite '.
En tête du convoi s'avançait Dusser, le commissaire de police ;
puis Lasne, le gardien du Temple ; à sa suite, les citoyens J. Gar-
nier, chef de la brigade de la section de Montreuil ; Pierre Talion,
capitaine de la même section, et plusieurs commissaires civils ;
Damont, de service, comme nous l'avons dit, le jour de la mort, et
qui avait été obligé de rester au Temple les deux jours suivants ;
Guérin, de garde, le 22 ; Arnoult et Goddet, commissaires civils de
la section du Temple, requis spécialement par Dusser pour cons-
tater le décès et procéder à l'inhumation 2.
Le Convoi, ayant suivi les rues de la Corderie, de Bretagne, du
Pont-aux-Ghoux, de Saint-Sébastien, de Popincourt, de Basfroid,
entra au cimetière Sainte-Marguerite par la rue Saint-Bernard 3.
L'inhumation eut lieu dans la fosse commune 4. Il était près de
neuf heures.
A la sortie du cimetière, fut dressé sur-le-champ et sur place, à
dix heures du soir, l'acte d'inhumation dont on peut lire le texte
1 Voirie Moniteur universel du 26 prairial an III (14 juin 1795).
2 La signature de Guérin figure au bas de l'acte d'inhumation, en qualité de
témoin. Il résulte d'un passage de la Relation, qu'elle fut écrite avant le 18 décembre
1795, jour de la sortie du Temple de Madame Royale.
3 Damont dit, de son côté : » Ils laissèrent sortir librement le convoi (du Temple). ..
« L'officier qui a conduit le convoi, ajoute-t-il, fit barrer les rues pour arrêter la
grande affluence de monde qui suivait. » (Relation manuscrite.)
4 Damont dit simplement : « Le corps fut enterré en ma présence, à Sainte-
Marguerite, » et Guérin : « L'enfant fut inhumé dans le cimetière. » L'acte d'inhuma-
tion : « Le corps... a été déposé dans une fosse, qui a été recouverte en notre pré-
sence. » Plus tard, Bureau, concierge du cimetièreen 1795, et Valentin, le fossoyeur
qui avait enterré l'enfant, affirmèrent que le cercueil avait été placé dans la fosse
commune, ei c'est à leur déclaration qu'il faut s'arrêter, car il n'y avait point alors
d'autre moyen d'enterrer.
22 LOUIS XVII,
dans le livre de Beauchesne ». Il était signé : Lasne, Vallon, Gar-
nier, chef de brigade ; Goddet, commissaire ; Arnoult, commissaire ;
Dusser, commissaire de police ; Gomin et Guérin, commissaires de
X Homme armé, « de service au Temple. »
« Je fus sollicité, dit Damont, par ceux qui faisaient l'extrait de
mort près le cimetière, d'être l'un des six témoins, mais je m'en
défendis, sous prétexte qu'à cette heure, je devais être rendu*à mon
poste... » Et la raison qu'il donne de son refus d'attendre la fin de
la rédaction de l'acte pour y apposer sa signature est suffisamment
justifiée par ce qu'il dit plus loin : « L'indiscrétion du commissaire
qui venait me remplacer le lendemain fut cause que je fis le service
deux jours de suite auprès delà princesse et du valet de chambre
du Roi 2. »
Guérin, pendant qu'il était de garde, visita Madame Royale dans
sa prison, et voici le curieux portrait qu'il trace d'elle. Après avoir
parlé de Louis XVII, sa sœur, dit-il, a échappé aux funestes effets de
cette cruauté, mais son physique n'en paraît pas moins altéré. Elle est
maigre, délicate et sujette à une humeur dartreuse qui se manifeste
sur ses joues par des rougeurs. Elle a cependant [l'apparence] sinon
l'éclat de la jeunesse, sans en avoir la rose-, deux grand s. y eux
bleus à fleur de tête, une peau blanche et fine, une coupe de visage
agréable, en la faisant jolie, feront regretter que 3... »
Il ne restait plus qu'une formalité à remplir : la déclaration du
décès à la maison commune de la section du Temple et l'inscription
au registre. Voici cet acte, dont Beauchesne a donné un fac-similé
i Édition de 1882, p. 340-341 du tome II. Beauchesne a découvert la minute de cet
acte à la préfecture de police.
2 On remarquera la parfaite exactitude dit récit de Damont, entre autres sur ce
point. En effet, l'acte d'inhumation n'est pas revêtu de sa signature. En parlant du
valet de chambre du Roi, Damont désigne probablement ainsi Tison, l'ancien gar-
dien de la famille royale, choisi par la commune, et qui, après avoir joué le rôle
d'espion et de délateur, s'en repentit amèrement, rendit aux princesses des services
secrets, et dénoncé à son tour, fut enfermé dans l'un des cachots duTemple.« Il existe
encore au Temple, dit Guérin dans sa Relation, deux prisonniers. L'un est la fille de
Louis XVI, et l'autre son valet de chambre Tison. Les causes de la détention de
celui-ci sont ignorées. Tous deux sont enfermés dans la tour carrée du milieu, sous
la o-arde de deux commissaires nommés par la Convention, hommes honnêtes et
sensibles, placés là par la confiance qu'ils ont inspirée, et qui ont de leurs prison-
niers tous les soins que l'ancienne commune leur refusait, avec la plus barbare inhu-
manité. C'est à ce défaut de soins, ajoute-t-il, qu'on doit attribuer la mort du jeune
enfant. Les commissaires féroces qu'elle envoyait auprès de lui l'ont laissé croupir
pendant un an dans son ordure, au milieu de laquelle ils lui jetaient sa nourriture
comme aux plus vils animaux... »
3 Ici s'arrête brusquement, et sans être terminée, la Relation du commissaire civil
Guérin .
SA MORT AU TEMPLE 23
d'après l'original * qui existait dans les archives de l'Hôtel de ville.
Il est indispensable, pour la discussion, d'en reproduire le texte en
entier :
« 364 2. Du vingt-quatre "prairial de l'an trois de la Répu-
blique. Acte de décès de Louis-Charles Capet, du vingt de ce
mois, trois heures après midi, âgé de dix ans deux mois, natif
de Versailles, département de Seine-et-Oise, domicilié à Paris,
aux Tours du Temple, section du Temple, fils de Louis Capet,
dernier Roi des Français, et de Marie- Antoinette- Josèphe- Jeanne
d'Autriche.
« Sur la déclaration faite à la maison commune, par Etienne
Lasne, âgé de trente-neuf ans, profession : gardien du Temple,
domicilié à Paris, rue et section des Droits de V Homme, n° 48 ;
le déclarant a dit être voisin, et par Remy Bigot, âgé de cinquante-
sept ans, profession : employé, domicilié à Paris, Vieille rue du
Temple, n° 61 ; le déclarant a dit être ami.
« Yu le certificat de JDussert, commissaire de police de ladite
section, du vingt-deux de ce mois3.
Officier public •. Pierre-Jacques Robin.
(Signé :) /. Robin.
(Signé :) Bigot*.
(Signé ••) Lasne,
Commandant en chef de la section
des Droits de l'Homme s . »
Des aventuriers, qui avaient le plus grand intérêt à prouver que
cet acte était faux, ont essayé de le battre en brèche avec la plus
1 II suffisait de comparer la signature de Lasne avec toutes celles du même per-
sonnage, qui sont aux Archives nationales, pour ne pas avoir le moindre doute sur
l'authenticité de cet acte.
- Numéro de l'acte sur le registre des actes de l'état civil. Afin de distinguer les
parties de l'acte qui sont imprimées de celles qui sont écrites à la main, nous avons
eu soin de mettre ces dernières en italique.
3 Nous ferons remarquer que les actes de l'état civil, à cette époque, étaient rédi-
gés et imprimés en partie et qu'il n'y avait plus à remplir que les blancs. Les expres-
sions voisins, amis, étaient des formules usuelles, obligatoires et consacrées pour
les témoins de l'acte, comme il est facile de s'en assurer en feuilletant les registres
du temps.
* Le sieur Bigot était commissaire civil de la section des Droits de l'Homme.
5 Tel est bien le haut grade qu'avait Lasne dans la garde nationale, ainsi que l'in-
dique VAlmanach national de l'an- III, p. 427.
24 LOUIS XVII,
insigne mauvaise foi. Que signifie, par exemple, ont-ils dit, ce nom
de Bigot, et quelle autorité peut-il présenter ? Bigot n'eût-il été
qu'un simple témoin, que son témoignage jusqu'à preuve de faux
vaudrait tout autant que celui d'un autre. Or on n'a jamais démontré
que ce fût un faux témoin. La vérité est que Bigot était commis-
saire civil de la section des Droits de l'Homme, et qu'il était de
garde au Temple depuis le 21 prairial, le lendemain du décès, bien
que son tour de rôle ne l'y appelât que le 24 du même mois. Mais il
avait été convoqué plus tôt afin de donner plus de force par sa pré-
sence et sa signature au procès-verbal constatant la mort, qui fut
inséré dans le Registre du Temple. Voilà ce qu'était Bigot. Nos
aventuriers ont soutenu ensuite que l'acte de décès du 24 prairial
était nul comme ayant été dressé quatre jours seulement après la
mort.
L'acte est parfaitement régulier et a été dressé dans le délai
légal. Voici, en effet, ce qu'on lit dans l'article 1er du décret des
19-24 décembre 1792 : « Les personnes désignées... pour faire les
déclarations de naissance et de décès, seront tenues de faire ces
déclarations dans les trois jours de la naissance et du décès. »
La loi, comme cela va de soi, entend par là trois jours pleins, sans
compter celui de la naissance ou du décès. Jamais aucun Tribunal
n'a interprété ni pu interpréter la loi autrement. Oser soutenir le
contraire, serait faire preuve de la dernière ignorance ou de la plus
impudente mauvaise foi.
Donc, l'acte de décès de Louis XVII, fut dressé dans les délais
prescrits par la loi, c'est-à-dire le troisième jour après le décès,
non compris celui où il avait eu lieu.
L'acte n'eût-il été inscrit au registre que cinq ou six jours après
l'événement, qu'il n'en serait pas moins valable, car, en bonne
justice, on ne pourrait rendre victime de la négligence d'un officier
de l'état civil la famille d'un défunt. Seulement, en pareil cas.
l'officier de l'état civil se serait rendu passible d'une amende.
Au surplus, par son arrêt rendu, le 28 février 1874, contre les
héritiers du faux dauphin Naundorff, la Cour d'appel de Paris a
reconnu définitivement et irrévocablement la validité de cet acte :
« Considérant, est-il dit dans cet arrêt, que Louis-Charles, duc de
Normandie, fils de Louis XVI, est mort à la tour du Temple, à
Paris, le 8 juin 1795, comme l'a constaté un acte authentique de
décès, du 12 du même mois ( 24 prairial an III) ;
« Que cet acte de décès qui était resté aux Archives de l'Hôtel
SA MORT AU TEMPLE 25
de ville de Paris, et qui existait lors du jugement, a été détruit
en 1871, avec toutes les Archives municipales, dans l'incendie de
la Commune, mais qu'il en existe des copies, dont la teneur n'est
pas contestée, et que spécialement les demandeurs en ont produit
une dans leur exploit introductif d'instance ;
« Considérant que l'acte de décès susvisé a été dressé dans la
l'orme et dans les délais légaux, par l'officier public, sur la déclara-
tion de deux témoins, conformément aux prescriptions de la loi en
vigueur, du 24 décembre 1792, etc., etc. »
Jamais, comme on vient de le voir, acte de l'état civil ne fut
entouré de plus de précautions, de témoignages, de preuves authen
tiques que celui du décès de Louis XVII.
R. Chantelauze.
(La suite prochainement .)
L'EGLISE CONSTITUTIONNELLE
DANS LA LOIRE-INFÉRIEURE
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
VIII
Je ne sais si Minée s'était jamais bien sérieusement soucié d'as-
surer la propagation du culte dont il avait accepté d'être le pontife,
mais, à considérer l'état du diocèse au lendemain de son installa-
tion, il y avait de quoi décourager le zèle le plus apostolique.
A Nantes, l'une des grandes villes de France, l'une des plus
gagnées aux idées nouvelles, sur quatre-vingt-un prêtres, curés,
vicaires, prêtres de chœur, aumôniers, qui desservaient treize
paroisses y compris celles qu'on venait de supprimer, et dix-neuf
chapelles, vingt-neuf seulement avaient prêté le serment, et, dans
ce nombre, il y avait douze prêtres de Saint-Nicolas, huit de Saint-
Similien et sept de Sainte-Croix.
Dans les trente paroisses rurales du district de Nantes, la propor-
tion était encore bien moindre, puisque, sur les quatre-vingt-dix
prêtres qui les desservaient, seize seulement avaient prêté serment,
dont sept avec restriction, ou l'avaient rétracté peu de jours après
l'avoir prêté, soit donc
1° district de Nantes sur 171 prêtres, 45 assermentés.
2° district d'Ancenis,
3° — de Blain,
4." — de Ghâteaubriant,
5° — de Clisson,
6° — de Guérande,
7° district de Machecoul,
8° — de Paimbœuf,
9° — de Savenay,
614 153
* Voir la livraison de juin, p. 433.
sur
66 -
20
sur
38 -
5
sur
49 -
8
sur
72 -
10
sur
69 -
25
sur
58 -
8
sur
48 -
20
sur
43 -
12
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT 27
Dans le district d'Ancenis, quatre des vingt assermentés avaient
mis des restrictions à leur engagement, et un s'était rétracté ; dans
le district de Guérande, trois avaient mis des restrictions ; deux en
avaient fait autant dans le district de Machecoul, et dans celui de
Guérande, il y avait eu une rétractation. Ces chiffres, sauf ceux du
district de Nantes que j'ai dû établir moi-même, sont empruntés à
un état dressé par le procureur-général-syndic du Département, à
la date du 20 mai 1791 \ pour être envoyés au comité ecclésiastique.
Si l'on considère que le serment avec restriction était celui du
prêtre qui consentait à prêter un serment politique, à la condition
de réserver son obéissance au Saint-Siège, et qu'on ajoute le
nombre de ces assermentés à celui des prêtres qui s'étaient rétractés
dans un très court délai, soit treize, on arrive à constater que,
parmi les prêtres séculiers, ayant charge d'àmes, Minée ne pouvait
pas compter sur plus de cent vingt collaborateurs environ, et ce
nombre ne devait guère s'accroître, car les recrues faites parmi les
religieux et les étrangers comblèrent à peine les vides produits pay
les rétractations successives.
Vainement les patriotes avaient espéré que la présence d'un
évêque constitutionnel dans le département faciliterait le triomphe
du schisme : les élections faites à Nantes, le 15 mai, et à Château-
briant, le 29 du même mois, ne devaient pas avoir des résultats plus
sérieux que les précédentes.
Les électeurs du district de Nantes étaient soixante-quatorze le
20 février, ils ne sont plus que soixante-cinq le 15 mai pour élire
le premier candidat, et à la fin de la séance, ils ne sont plus que
quarante à prendre part au vote. Le 20 février, il y avait, disait-on,
seize paroisses à pourvoir : le 15 mai, il y en avait vingt-deux ; on
nomma un nombre égal de curés, dont huit étaient des religieux,
et cinq des étrangers ; au nombre des élus, se trouvait Soulastre
qu'on avait nommé à la cure de Saint-Clément de Nantes, bien qu'il
fût notoire qu'il avait accepté les fonctions de vicaire épiscopal.
En faisant connaître au Département le résultat de cette élection,
le District écrivait : « Sur ces vingt-deux élus du 15 mai, huit, par
crainte de ne pouvoir s'établir avec d'aussi faibles ressources,
1 Une loi du 12 mars 1791 avait ordonné la confection de ces listes. — Les 614
prêtres étaient tous des prêtres exerçant le ministère ; ainsi les chanoines, les au-
môniers, etc., n'entraient point en compte d'où qu'ils vinssent ; au contraire, les
assermentés avaient été tous comptés,
28 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
remercient... Il semble que c'est par l'espoir d'un avenir plus heu-
reux que nous pouvons espérer de faire de bons et solides rempla-
cements. En effet, sans un courage héroïque, sans un zèle vraiment
apostolique, sans un dévouement excessivement patriotique, quel
est le prêtre qui oserait s'aller faire enterrer, au fond d'une cam-
pagne, d'une multitude fanatique... Il n'est pas étonnant qu'il nous
manque autant de curés, mais le nombre des vicaires est infiniment
plus rare encore ; déjà des curés se plaignent que la place n'est pas
tSnable, faute de coopération *. »
A Gbâteaubriant, le 29 mai, dix-huit électeurs nomment huit
curés, dont trois religieux et trois étrangers ; le 3 juin suivant,
jour auquel on avait renvoyé la continuation de l'élection, « sur
la difficulté de trouver des sujets pour les autres cures », vingt-
quatre électeurs prennent part au vote, et douze curés sont élus
presque tous à l'unanimité. On remarque trois prêtres de Rennes,
et le frère lai Taupin, dont j'ai déjà parlé et qui n'était pas éligible.
Minée travaillait peut-être, mais assurément il ne réussissait pas
à réchauffer le zèle d'ecclésiastiques, qui, après avoir secoué le
joug de leurs chefs spirituels, n'avaient d'autre but que d'occuper
une place plus ou moins rétribuée. Ne sachant de quel côté se tour-
ner, voici en quels termes il exposait la situation au Département :
« Messieurs, d'après les différentes émeutes qui se succèdent dans
les campagnes, au sujet du remplacement des curés, il n'est pas
surprenant que les nouveaux élus diffèrent et craignent le moment
de leur installation. On m'a cité M. Monlien, curé d'Anetz2 ; j'ai
relevé le courage de M. Chateauregnault 3, nommé à la Chapelle-
Heulin, qui est parti avec le projet de se faire installer dimanche
prochain, mais il ne m'a pas été possible de décider M. Orhont,
nommé à Saint-Fiacre \ qui résiste constamment, à cause de l'ancien
curé, dont la présence est une source continuelle de divisions. Ce
dernier ecclésiastique, je crois, est encore à Nantes, et il vous sera
facile de vous assurer de ses dispositions.- J'ai bien entendu parler
d'autres embarras de la même espèce, suite nécessaire de la diffé-
rence d'opinion, mais ne connaissant pas assez les sujets, il ne m'est
1 Correspondance du District de Nantes, 7 juin 1791, n" 163. (Arch. dép.)
2 Monlien, ancien bénédictin, principal au collège d'Ancenis, avait refusé la cure
d'Anetz, qu'il trouvait trop petite, et venait de se faire nommer à celle de Savenay.
3 Bénédictin du couvent de Vertou.
* Orhont, vicaire de Saint-Fiacre, avait été élu curé de Mauves, le 20 fév. 1791.
et n'avait pas accepté.
MINEE ET SON EPISCOPAT 29
pas possible de me rappeler le nom des ecclésiastiques prévenus
d'une crainte assez naturelle. Ce matin, l'un de mes vicaires m'a
appris que le Département venait de prendre un arrêté ' propre à
remédier à ces mouvements toujours inquiétants. Cette précaution
de votre part me rassure, et soulage les craintes que je partage avec
le clergé confié à mes soins.
« Je suis, avec un dévouement fraternel, Messieurs, votre 1res
humble serviteur.
« Signé -. Minée, « croque du département de la Loire-Inférieure^.
« Nantes, le 10 mai 1791 2. »
Cette lettre révèle assez bien l'homme pusillanime, béat, vul-
gaire, incapable de résoudre une difficulté autrement que par la
force, et encore à la condition que de plus hardis que lui l'em-
ploient contre ses adversaires. L'énergie, la conviction, lui font
défaut ; il a bien une mitre sur la tête, et une crosse dans la main,
mais il n'a de l'évêque que les insignes et les habits -, il préférerait
que tout allât bien -, cependant si tout va mal, les gendarmes vien-
dront à son aide et assureront son repos.
Les prêtres assermentés, considérant avec raison que l'établis-
sement du nouveau culte était une affaire politique et administra-
tive, plutôt que religieuse, écrivaient le plus souvent directement au
Département ou au District, sans informer l'évêque de leurs plaintes.
Ainsi, M. Duchemin, prêtre de chœur à Saint-Nicolas, élu à la
cure de Bouaye, depuis le 20 février 1791, écrit au District, le
10 mai :
« Plusieurs habitants de la paroisse de Bouaye m'ont témoigné
leur empressement à m'avoir pour le curé, mais un bien plus grand
nombre ont employé les menaces les plus terribles pour m'en
détourner. J'aime la Constitution, je la soutiendrai de tout mon
pouvoir, mais je ne me sens pas assez de zèle pour m'exposer à des
dangers évidents. Je vous prie donc de mettre la cure de Bouaye
au nombre des vacantes, et d'adresser mes remerciements au corps
électoral etc. 3. »
M. Averin, ancien bénéficier, élu également à la cure d'Indre, le
20 février, était allé provisoirement desservir la cure de Sainte-
1 L'arrêté du 9 mai 1791 enjoignait aux prêtres non assermentés de s'éloigner de
leurs paroisses, et, s'il y avait des troubles, on pouvait s'emparer de leurs personnes,
comme otages de la tranquillité publique. V. le District de Machecoul, p. 168.
2 Lettre originale de la main de Minée.
3 Lettre originale. (Arch. dép.)
:-;i| MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
Pazanne, à la place de M. Bizeul, élu le même jour à cette cure, par
le District de Paimbœuf. Il écrivit, le 13 mai 1791, au Département,
que devant être installé, le 15 mai, à Indre : « Il avait transigé avec
un Monsieur bénédictin (sic), pour le remplacer à Sainte-Pazanne,
lequel, quand il a été sur les lieux, a témoigné ne pas vouloir tenir
le compromis signé la veille... Il ne peut donc aller à Indre. Il s'est
arrangé avec quatre prêtres pour le remplacer, et tous ont fini par
manquer ; un cinquième a promis, c'est un chartreux de Nantes,
nommé Dom Jean *: il serait déjà venu. ici. si on lui avait signifié
de sortir de sa communauté, car il ne veut sortir que quand il sera
forcé. » M. À vérin termine en disant que Ton peut, si l'on veut,
regarder cette lettre comme une démission 2.
La confusion, l'irrésolution, l'incertitude et l'anarchie, la crainte
et l'inquiétude semblent présider aux démarches de chacun de ces
prêtres, et on ne doit pas s'étonner d'entendre les Amis de la Cons-
titution, réunis extraordinairement dans l'église Saint-Denis, pour
délibérer sur la situation religieuse, dire tout haut : « Les curés
constitutionnels se dégoûtent de leurs positions 3. »
De Clisson, le Directoire du District écrit au Département : « Sur
vingt curés qui ont été nommés, nous n'en avons que cinq qui
acceptent *. »
Le District de Nantes, ayant continuellement recours à la force
armée pour installer les nouveaux curés, décide, le 9 mai, que des
vivres seront fournis aux gardes nationaux employés à ces expédi-
tions. On avait d'abord mis les frais de nourriture à la charge des
communes, mais il fallut y renoncer parce que ces contributions
augmentaient encore l'irritation des habitants s.
Une femme dont l'enfant suit l'école des Ursulines vient-elle se
plaindre à Minée de prétendues menaces qui auraient été faites à
la jeune écolière, celui-ci écrit bien vite au Département une longue
lettre « pour le prier d'aviser aux moyens efficaces de parer à ces
premiers désordres qui, négligés dans le principe, peuvent prendre
un accroissement capable de nuire à la chose publique 6. »
1 Aucun chartreux de Nantes ne portait ce nom,
2 Lettre origin. Dossier de la eoinm. d'Indre.
3 Pétition des Amis de la Constitution, du 27 mai 1791, expédition. (Arcli. dép.)
* Lettre du 1er juin 1791. (Liasses du Distr. de Clisson.)
s Délibération du Distr. de Nantes des 9 mai et 7 juin 1791. — Mellinet, dans la
Commune et la Milice de Nantes, a énuméré un grand nombre de ces expéditions.
VI, 300 et 306.
6 Lettre au Département du 12 mai 1791.
MINEE ET SON EPISCOPAT 3l
IX
La procession des Rogations, dont le premier des trois jours
tombait cette année le 30 mai, fournit à Minée l'occasion de se
montrer au public des rues dans l'appareil d'un évêque officiant.
Si l'on en croit M. l'abbé Tresvaux, il portait la cocarde nationale
à son bonnet carré et des rubans tricolores à Son surplis. Cette
tenue propre à exciter un certain êtonnement fit sortir quelques
personnes des bornes du respect, ainsi qu'on peut le constater
en ouvrant le livre de police de la Municipalité, à la date du
31 mai 1791.
On y voit que la dame Françoise-Suzanne Gautran, femme
Dejean, fut mise en état d'arrestation, sous la prévention d'avoir
dit publiquement à son chat : « Minette, veux-tu aller aussi toi à
la procession ? » Mme Dejean soutenait avoir dit : « Finette, veux-tu
voir aussi toi la procession ? » Une autre dame, nommée Joubert,
lui fut jointe, pour avoir tourné le dos à la procession, en accompa-
gnant le geste de paroles qui peuvent être de mise à la balle aux
poissons, mais qui portaient incontestablement atteinte à la dignité
du prélat. M. Lemaistre, vicaire' de Savenay, qui était aune fenêtre
en compagnie de M. Douaud, chanoine, fut traduit en police cor-
rectionnelle pour avoir gardé son chapeau sur la tête, au passage
de la procession ; même accusation pour semblable délit commis
par un sieur Regain, dans la rue de la Juiverie, et plainte portée
pour je ne sais quel manque de respect, contre M. Ginguené,
vicaire de Gordemais.
î)es petites scènes de cette sorte, dans lesquelles les partis
adverses se trouvaient directement aux prises, excitaient peut-être
plus les passions que les atteintes graves portées depuis quelques
mois à la liberté des catholiques. Ce fut, en effet, peu de jours
après, sur le refus fait à Minée par les carmélites des Gouëts de péné-
trer dans leur couvent, que des femmes du peuple, parmi lesquelles
se trouvaient un certain nombre de dames patriotes de la bour-
geoisie, commirent contre les religieuses les abominables violences
qui les firent longtemps montrer au doigt clans notre ville, où on
les désignait sous le titre infamant de fouetteuses des Couëts i.
1 Le couvent des carmélites des Couëts fut envahi dans la nuit du '6 au 4 juin 1791.
— Mellinet, t. VT, p. 309 et suiv., a fait de l'affaire des Couëts un récit qui est, à
très peu de chose près, exact.
32 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
Selon la loi fatale des révolutions, ces violences populaires eurent
pour résultat d'obtenir de l'Administration de nouvelles mesures de
persécution. Aux termes de l'arrêté du Département du 7 juin,
toutes les églises ou chapelles, autres que les églises paroissiales,
devaient être fermées, à l'exception de certaines chapelles d'hôpi-
taux ou de couvents de femmes, dans lesquelles aucun prêtre ne
pourrait exercer le culte qu'après avoir obtenu de l'êvèque une
mission particulière*. Si cet arrêté avait été exécuté à la lettre,
aucun prêtre non assermenté n'aurait pu célébrer la messe, sans
la permission de Minée, dans des églises autres que celles consa-
crées au culte constitutionnel, et cela malgré la loi récente du
7 mai 1791 2 qui reconnaissait formellement aux sociétés particu-
lières le droit d'avoir des édifices consacrés à un culte religieux.
Aucun document ne mentionne que Minée ait fait des tournées
pastorales régulières pour donner la confirmation ; il l'administra
cependant dans certaines paroisses. Aussi, dans les premiers jours
de juin, on l'attendait à Ancenis pour cette cérémonie. Le procu-
reur-syndic de ce district, lisons-nous sur le procès-verbal de la
séance du 9 juin, dit qu'il faut prendre des précautions pour proté-
ger les religieuses de la Davrais, « surtout pendant les jours que
M. Minée doit s'arrêter ici, pour donner la confirmation, jours
pendant lesquels leur tranquillité, dit-on, sera troublée par des
malintentionnés 3... »
Minée avait acheté des ornements pontificaux pour le prix des-
quels il se fit compter une somme de 2,860 livres -, le Département
déclara qu'il était fort incertain que les ornements pontificaux
fussent à la charge de la nation, mais, dans le doute, il paya 4.
On a vu plus haut que, parmi les vicaires épiscopaux, il y en
avait trois qui étaient spécialement préposés à la direction du
séminaire. Pour annoncer l'ouverture de cet établissement, Minée
rédigea un court mandement qu'il fit imprimer et répandre dans
le département :
« Nos très chers frères, nous attachons au devoir de vous
instruire un intérêt trop cher pour ne pas nous occuper à réparer
les pertes que notre diocèse semble avoir faites, par une interrup-
1 Cet arrêté est cité dans les Archives curieuses de Verger, t. V, 162.
a Duverg. Coll. de lois, II, 353.
3 Proc.-verb. du district d' Ancenis.
* Proc.-verb. du Départ., du 16 juin 1791. Q, f° 102.
MINEE ET SON BPISCOt»AT 33
tion d'études, concertée entre les directeurs, trop légèrement accep-
tèe par les élèves.
« Nous avons mis tous nos soins, nos très chers frères, à faire le
choix des Instituteurs destinés à être, comme nous, les dépositaires
de ces règlements précieux de l'ancienne discipline qui viennent
d'être renouvelés.
« Le Séminaire du département de la Loire-Inférieure, fait pour
maintenir la pureté de la loi comme celle des mœurs, sera ouvert
aux ecclésiastiques de notre diocèse le 1er juillet.
Arrêté en notre conseil, le 17 juin 1791.
Signé : f J. Minée, év. de la Loire-Inférieure.
Par mandement de monsieur l'Évêque,
Signé: Darbefeuille, vie. de l'église cath. »
Il était plus facile de nommer des directeurs et de les établir
dans l'ancien local du Séminaire, situé rue du Lycée, que d'avoir des
élèves. A la fin de juillet 1791, il n'y en avait point encore, et ce
fut seulement à la fin du mois d'août que le Directoire de Dépar-
tement délibéra sur le chiffre des allocations qui seraient accordées
aux directeurs pour leur nourriture et leur entretien ', mais le
payement des directeurs n'impliquait pas, comme nous le verrons
plus loin, qu'ils eussent des élèves.
Quelques jours avant la Fête-Dieu, des fouilles, faites à la porte
de l'église d'une paroisse supprimée, fournirent un aliment au goût
inné des gens du peuple pour le merveilleux. Une dame écrivait
de Nantes, le 22 juin 1791 : « Le porche de Saint-Saturnin est à
bas-, des tombes ont été ouvertes; on a vu des corps qui n'étaient
pas consommés et que l'on prétend être les corps de plusieurs
prêtres. Il y a un grand concours de monde pour voir ; tout le
monde disait que c'étaient des saints que l'on avait trouvés 2. »
Cette lettre mentionnait aussi que l'on faisait de grands prépa-
ratifs « pour la fête de demain. »
La fête de demain, c'était la procession de la Fête-Dieu qui
1 l'roc.-verb. du Dép. Q. 30 juillet 1791, fo 183 ; 22 août 1791, l'o 3.
2 Lettre adressée à M. Laine, curé de Saint-Julien-de-Concelles, par une de ses
parentes, et saisie chez lui, le 24 juin 1791. — L'église de Saint-Saturnin avait été,
peu auparavant, mise en adjudication, sur le prix de 38,647 liv. Journ. de la Cor-
resp. Juin 1791. C. IX, p. 304.
T. II. — JUILLET 1883 3
34 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
devait avoir lieu le jeudi 23 juin, et à laquelle Minée officia. Ce
fut pendant cette procession que se répandit dans la ville la nou-
velle de la fuite du roi à Varennes *. Dumouriez annonça cet événe-
ment au public au moment où l'évêque allait donner la bénédiction
du Saint-Sacrement au reposoir du Change 2 ; et, très friand de po-
pularité, il profita de l'occasion pour protester de son dévouement à
la nation. Pour que la mémoire de cette protestation ne se perdît pas,
on consigna le fait sur le registre de la garde nationale : « M. Du-
mouriez, maréchal de camp, etc., en présence et accompagné des
officiers de ligne et d'état-major de la place, a prêté serment de
fidélité, en présence du Saint-Sacrement, au reposoir des Changes,
où M. Minée, êvêque du Département, l'a reçu pour en faire hom-
mage à la Divinité 3. »
Une quarantaine de prêtres rèfractaires furent arrêtés à ce
moment sur divers points du Département, dans le but de faire
croire à leur complicité d'un prétendu mouvement contre-révolu-
tionnaire dont la fuite du roi semblait indiquer la préparation. Le
manque absolu de griefs vraisemblables contre leur conduite décida
le Département à les mettre en liberté dans les premiers jours du
mois d'août. Ces prêtres avaient été, pour la plupart, enfermés au
Séminaire jusqu'au moment où, pour les garantir des violences
dont les menaçait la populace, on les avait conduits au Château. Ce
fut probablement pour rehausser le prestige de Minée qu'on
essaya de lui donner une sorte de droit de grâce. Le Département
décida, le 11 juillet 1791, que Monsieur l'Évêque pourrait, s'il le
jugeait convenable, abréger la détention de M. Beugeard, curé de
Saint-Léger.
Alfred Lallié.
(La suite prochainement. )
1 La nouvelle était parvenue au Département, le 22, parmi courrier, à huit heures
du soir; le 25, à quatre heures et demie, arriva l'annonce de l'arrestation. Dép. L.
aux dates.
2 Chronique de la Loire-Inférieure, Supplém. au n° 54, 25 juin 1791.
3 Registre de la garde nationale, 23 juin 1791, f° 39. (Arch. dép.)
LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN
EXÉCUTION DES ÉPOUX DELORME (21 NOVEMBRE 1792)
L'histoire du Tribunal criminel du Calvados, lorsque l'on se
borne à parcourir ses décisions, ne paraît offrir çpi'im petit nombre
de faits saillants. Composé à toutes les époques, même sous la
Terreur, de magistrats relativement modérés, il s'efforça presque
toujours d'atténuer la rigueur implacable des lo& qu'il était chargé
d'appliquer et il ne prononça, contradictoirement, et dans des
affaires politiques, que cinq condamnations capitales, deux pour
émigration, trois pour infraction aux lois ecclésiastiques. Cepen-
dant, quand on interroge avec soin les documents qui nous ont été
conservés, les choses prennent une tout autre physionomie, et il
est impossible de ne pas être frappé du trouble général des esprits
et de l'effervescence populaire que révèlent certaines de ces procé-
dures. L'une des plus curieuses est incontestablement celle qui fut
dirigée, le 19 novembre 1792, contre les époux Delorme. Par son
dénouement tragique, par les personnages qu'elle met en scène,
par les circonstances étranges qui l'entourent, elle constitue cer-
tainement un des incidents les plus surprenants et les plus ins-
tructifs de l'histoire révolutionnaire en Basse-Normandie. Il s'agit
dans cette affaire d'une exécution sommaire, opérée en vertu d'un
arrêt rendu, au mépris des règles les plus élémentaires, sous la
pression menaçante d'une multitude furieuse. Les victimes, si l'on
ne considère que leurs antécédents et les actes qui leur sont
reprochés, sont peu intéressantes, mais la violation de la loi à
laquelle se prêtèrent, plus ou moins, des magistrats terroirsès,
présente un caractère si révoltant quelle laisse dans l'esprit la
plus pénible des impressions.
Les faits sont, d'ailleurs, assez simples. Le 18 novembre 1792,
trois jeunes volontaires des bataillons en formation dans la ville de
36 LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN
Caen se rencontrèrent, avec un cavalier de la compagnie franche,
dans un cabaret du Marché au bois, près l'église Saint-Pierre. Ils
y furent accostés par un nommé Delorme, sergent-instructeur, et
par une fille, Ursule Colin, que Delorme avait épousée trois
semaines auparavant. Tous ces individus, plus ou moins échauffés
par de nombreuses libations, sortirent ensemble du cabaret, vers
neuf heures et demie, s'arrêtèrent quelques instants au carrefour,
à entendre des chanteurs ambulants, et, sur l'invitation des époux
Delorme, se rendirent au domicile de ces derniers, situé cour
Pinson, au faubourg de Yaucelles, pour y achever leur soirée.
Bien que l'information soit sobre de détails, il est facile de deviner
le triste métier auquel se livrait le ménage Delorme et la déplorable
notoriété de leur maison. Cette circonstance doit être relevée, car
elle explique la scène sanglante qui allait bientôt se passer. Les
volontaires et le cavalier étaient à peine entrés dans ce bouge,
qu'un voisin, marié et père de famille, le nommé Daulne, voulut y
pénétrer à son topur. Sa demande fut repoussée et amena tout
naturellement une altercation violente caractérisée par l'échange
des propos les plus grossiers. Surexcitée par les injures qui lui
étaient adressées, la femme Delorme perdit bientôt patience et fit
appel à son mari et aux militaires. Delorme se saisit du sabre d'un
volontaire, le cavalier de la compagnie franche le suivit et tous
•deux, précédés de la femme, se ruèrent sur le visiteur importun,
le frappèrent à outrance et le laissèrent, percé de coups et mortel-
lement blessé, sur un tas de fumier situé à l'angle de la cour.
A envisager les choses de sang-froid, le meurtre dont nous
venons de relater les principales circonstances ne diffère en rien
de toutes les rixes du même genre qui s'élèvent journellement à
l'entrée des maisons mal famées, et l'on n'y aperçoit aucun détail
qui pût faire prévoir un soulèvement de la population, ou même
une émotion extraordinaire. Pour bien fixer, d'ailleurs, la physio-
nomie de la scène, nous croyons devoir revenir un instant sur nos
pas et faire quelques emprunts aux déclarations des témoins.
Les soldats, attirés chez elle par la femme Delorme, dans la
soirée du 18 novembre, appartenaient aux bataillons des volon-
taires casernes à Saint-Benoît, et à la compagnie franche de cava-
lerie, logée à l'auberge de la Barque, place Saint-Martin. Les
volontaires étaient Charles Yallerey, âgé de 16 ans ; Charles Dupart
de Troarn, âgé de 20 ans, et Pierre-Nicolas Moisson, âgé de 20 ans.
Le cavalier se nommait Jean Héricy, dit Caiette. Il était origi-
LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN 37
naire de Bretteville-sur-Saize et âgé de 18 ans. Les trois volontaires
ne devaient jouer qu'un rôle passif dans l'affaire. Ainsi que nous
l'avons déjà indiqué, l'intervention du cavalier Héricy revêtit, au
contraire, dès le début, le plus triste caractère. Quelques extraits
de la déposition de Charles Vallerey, témoin bien placé pour tout
voir et qui paraît avoir conservé son sang-froid suffiront à préciser
les détails essentiels révélés par l'information :
« Déclare que, dimanche dernier, sur les huit heures du soir,
« accompagné de Nicolas Moisson, il fut boire chez le nommé
« Hervieux, aubergiste, près la Poissonnerie ; qu'ils y entrèrent
« avec Delorme et sa femme, et qu'ils y burent avec le nommé
« llaulard, leur camarade, qu'ils y virent les nommés Laumonnier
« et Caiette (Héricy), de la compagnie franche, qui burent à leur
« même table ; que Delorme et sa femme les invitèrent, ainsi que
« Laumonnier et Caiette, à souper avec eux, qu'en conséquence de
« cette invitation, le déclarant, lesdits Caiette, Moisson et Dupart
« se rendirent chez Delorme et sa femme. Un demi-quart d'heure
« après, c'est-à-dire sur les dix heures, un particulier vint frapper
« à la porte de Delorme, en criant : Ursule ! A quoi la femme
« répondit ;. Je te connais bien, tu es soûl... »
Suivent quelques propos orduriers qu'il est sans intérêt de repro-
duire, après lesquels la déposition continue en ces termes :
« Alors, la femme Delorme cria, en s'adressant à son mary :
A moij, mon dragon! et aussitôt Delorme, furieux, sauta sur le
sabre que Charles Dupart avoit sous son bras, en disant : Si tu
ne le lâches pas, je vais t'en f.... un coup. Dupart, effrayé, lâcha
son sabre, avec lequel Delorme descendit de sa chambre en sui-
vant sa femme, qui tenoit une chandelle allumée à la main, et
ledit Caiette, qui étoit également armé d'un sabre. Lorsqu'ils
furent descendus, le déclarant, au moyen de la lumière, vit
briller les sabres nus \ alors, le déclarant et ses deux camarades
Moisson et Dupart descendirent et prirent le chemin de la
grand'rue de Vaucelles ; qu'en passant dans la cour il entendit
une voix, vers le fond de la cour, crier -. A la gardé! qu'à peine
il étoit arrivé à la rue, que Caiette, qui avoit son habit d'ordon-
nance, les joignit. Il étoit porteur de deux sabres, dont l'un, qui
étoit nu, appartenoit à Charles Dupart et étoit celui que Delorme
lui avoit arraché de force. Dupart, à la vue de Caiette, lui
demanda ce qu'il avoit fait du fourreau et de son baudrier el
quel mauvais coup il avoit fait. Caiette répondit en ces termes :
38 LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN
« Qu'il avoit f..... un coup dans le ventre de l'insolent qui étoit
« venu insulter Delorme et sa femme, qu'il lui avoit, en outre,
« donne deux ou trois coups dans les cuisses et qu'il était /*..... ;
« qu'ensuite, en faisant route avec le déposant et ses camarades,
« il les pria de ne rien déclarer de ce qu'ils avoient vu ou
« entendu; à quoi ils dirent, tous les trois, que, s'il avoit tué
« l'homme, ils ne se feroient pas faire de mauvaises affaires pour
« sauver les coupables, et quittèrent ledit Gaiette au carrefour
« Saint-Pierre, et furent se coucher à leur caserne, et le lendemain
« se rendirent à l'Hôtel commun de cette ville, pour y passer leurs
« déclarations. >■>
A s'en tenir aux termes précis de cette déposition, dans la "col-
lision sanglante dont la cour Pinson avait été le théâtre, le rôle
principal aurait appartenu au cavalier de la compagnie franche,
Héricy, et cela d'après ses propres aveux. Les constatations du rap-
port du chirurgien en chef, Bénard, confirment ces indications de
la façon la plus significative. Le cadavre portait, en effet : « 1° Du
« côté droit, une plaie de deux pouces, au pli de l'aine ; 2° à la
« partie supérieure et externe de la cuisse droite, une plaie péné-
« trante d'un pouce ; 3° à la partie moyenne de la fesse droite, une
« plaie d'un pouce pénétrant jusque dans le petit bassin. » A
l'exception d'une autre plaie, sans gravité, existant au menton,
c'étaient là les seules blessures révélées par l'expertise médico-
légale, et elles correspondaient merveilleusement aux coups
qu'Héricy reconnaissait avoir portés. — Les autres témoignages
n'apportèrent que peu de lumière sur cette triste affaire. Le sieur
Besnier, beau-père de Daulne, avait vu maltraiter un homme dans
la cour Pinson, sans se douter que ce fût son gendre. Un nommé
Mathieu avait aperçu deux hommes armés de sabre frappant à
coups redoublés le malheureux Daulne. De ces deux hommes, l'un
était Delorme, l'autre, dont le visage était inconnu au témoin , ne
pouvait être que le cavalier Gaiette. Il est juste de dire que tous
les voisins, attirés par le bruit, avaient vu les époux Delorme, la
femme aussi bien que le mari, s'acharner sur Daulne, en sorte que
la participation de l'un et de l'autre, dans une très large mesure,
au crime qui avait été commis, était absolument indiscutable. La
déclaration de Marie Gadouet, qui révèle à quel degré d'exaltation
était arrivée Ursule Delorme, est particulièrement utile à con-
sulter. Entendant du bruit, vers dix heures et demie du soir, cette
journalière se leva précipitamment, ouvrit sa fenêtre et demanda
LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN 30
ce qui se passait. A quoi deux volontaires répondirent •. « C'est un
« gueux et une gueuse qui assassinent un homme, » en ajoutant :
« pour nous, nous nous en allons. » A la même demande, réitérée
un peu plus tard par Marie Gadouet, la femme Delorme, elle-même,
répondit, sur un ton menaçant : « C'était un gueux qui me disait
« des sottises, il ne m'en dira pas davantage. » Elle paraissait en
même temps vouloir se jeter sur le cadavre étendu à terre, lorsque
son mari la prit à bras-le-corps et l'emmena chez elle. Cette scène,
d'ailleurs, dont nous avons essayé de grouper les différents élé-
ments, se passa avec la rapidité de l'éclair, — et les volontaires
s'étaient à peine éloignés, que les voisins, n'entendant plus rien, se
hasardèrent à descendre dans la cour pour porter secours au nommé
Daulne. Ils n'eurent malheureusement à relever qu'un cadavre.
Pendant qu'on le transportait au domicile de la famille, la garde
nationale était avertie, et bientôt, requis par le caporal de service,
le commissaire de police de la ville de Caen procédait aux pre-
mières investigations. Dans la nuit même, les époux Delorme
avaient été arrêtés ; dès le lendemain, les trois volontaires de la
caserne Saint-Benoît avaient été mis sous la main de la justice ;
seul, Héricy avait pris la fuite et réussi momentanément à se
dérober aux poursuites. Il semblait que l'information n'avait qu'à
suivre son cours, lorsque le 20, dans la matinée, on apprit à la
Municipalité et au Département que le quartier de Yaucelles tout
entier était sur pied, en armes, et en proie à une émotion extra-
ordinaire.
Séparé de la ville proprement dite par la rivière de l'Orne, le
faubourg populeux de Yaucelles était habité par des gens besoi-
gneux, turbulents, d'une moralité médiocre, que les idées nouvelles
avaient surexcités au delà de toute expression. C'était là et au
Vaugneux que, pendant toute la Révolution, les mouvements
populaires, à Caen, devaient recruter leur personnel le plus actif et
le plus dangereux. Dans un pareil milieu, le meurtre de Daulne
produisit une véritable perturbation. Daulne appartenait à la classe
populaire. C'était un batelier, sans ressources, ivrogne et débauché ;
il habitait depuis longtemps le quartier, il était chargé de famille.
Bien qu'originaire de la ville, Delorme l'avait si peu habitée,
qu'il pouvait être considéré comme un étranger. Il avait été, en
effet, pendant plus de vingt ans, au service de l'Autriche ; il avait
perdu le pouce de la main droite, pendant la guerre contre les
Turcs, et n'était rentré en France que depuis très peu de temps.
40 LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN
Au moment du crime, il était employé aux casernes, comme ins-
tructeur surveillant des volontaires du district ; son mariage récent
donnait de sa moralité une opinion défavorable.
Quant à sa femme, Ursule Colin, elle était aussi née à Gaen.Elle
appartenait à une famille des plus honorables, dont elle avait fait, de
tout temps, la désolation, par son inconduite. Le mariage n'avait
rien changé à ses habitudes de libertinage.
Lorsqu'il s'agit de rechercher les causes d'une insurrection popu-
laire, toutes les circonstances qui s'y rattachent doivent être scru-
puleusement notées, aucune n'est indifférente, et à voir l'espèce
d'affectation avec laquelle le journal de la localité fait remarquer
que Delorme avait été pendant plus de vingt ans au service de
l'Autriche, nous ne serions pas étonnés que cette qualité d'ancien
soldat autrichien n'eût contribué puissamment, en dehors même
du crime, à déchaîner contre lui les passions aveugles de la popu-
lace.
L'exhibition anormale du cadavre de la victime n'était pas faite
pour calmer les esprits. Après l'arrestation des époux Delorme, et
dès les premières heures du jour, les habitants de la cour Pinson
lavèrent, en effet, le corps du malheureux Daulne, le revêtirent de
ses habits du dimanche et l'exposèrent sur une sorte de lit de parade,
qu'entouraient des amis et des membres de la famille, et près duquel
défilèrent des flots de curieux, venus non seulement de Vaucelles,
mais des autres parties de la ville. Des personnes placées au bas de
l'escalier recueillaient, dans l'intérêt de la veuve et des enfants,
les modestes offrandes des visiteurs.
Toutes ces excitations ne devaient pas tarder à porter leurs
fruits. Dans l'après-midi, la garde nationale de Vaucelles se réunit
en armes; vers quatre heures, elle passait le pont et se dirigeait,
en suivant, clans toute leur longueur, les rues Saint- Jean, Saint-
Pierre, Notre-Dame et Ecuyère, vers la place Saint-Sauveur.
C'était là, dans les bâtiments de construction récente, ayant leur
façade sur la place du Parc, que le Tribunal criminel tenait ses
audiences. Un hasard fatal voulut que, ce jour-là, le tribunal fût
en séance. Les gardes nationaux et les gens du peuple, hommes et
femmes, qui s'étaient mêlés à leurs rangs, avaient été frappés de
cette coïncidence et, sans s'inquiéter autrement des formalités
judiciaires, dont le respect ne préoccupera jamais les masses igno-
rantes et passionnées, ils venaient demander que les assassins
fussent jugés d'urgence et immédiatement exécutés. — Les sections
LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN 41
de la ville qui, pour rivaliser de zèle avec les bataillons de la garde
nationale, s'étaient déclarées en permanence, appuyaient énergi-
tpiement cette étrange requête. Il paraît que, tout d'abord, les
motions des bataillons de Yaucelles et des sections réunies de la
ville de Caen furent présentées aux magistrats, avec les formes
extérieures de la déférence. C'est au moins ce que l'on peut induire
d'un passage d'un procès-verbal fort curieux, sur lequel nous
aurons plus tard à revenir et qui fut rédigé par le président du
Tribunal. Les discours des députations, les réponses du président
ont subi certainement quelques retouches et n'avaient pas, lors-
qu'ils furent prononcés, cette correction officielle. Mais le fond n'a
pas pu être changé et les détails, certifiés par tous les magistrats,
doivent être aussi exacts que possible. A l'aide de ce document,
nous pouvons démêler aisément le caractère vrai de cette mani-
festation tumultueuse et la physionomie comminatoire de ces col-
loques échangés entre les magistrats, les sections et les gardes
nationaux.
« Certifions qu'au moment où, le 19, nous nous occupions du
« procès de Jean Doucet, accusé de vol, et où le président du tri-
« bùnal faisait prêter le serment aux citoyens jurés, sur les envi-
« ron 5 heures du soir, une foule innombrable de personnes de
« tout sexe et de tout âge, la majeure partie en armes, est, comme
« un torrent, entrée dans la salle de l'auditoire. »
Une députation d'hommes armés, se disant les députés du bataillon
des gardes nationales du faubourg de Yaucelles, s'est aussitôt
avancée dans l'intérieur du parquet et l'un d'eux, prenant la parole,
a dit :
« Nous venons, au nom de nos frères d'armes, demander ven-
te geance d'un crime atroce, commis cetje nuit dans le faubourg
« de Yaucelles. Au nom du peuple indigné, nous sollicitons le
« tribunal criminel de s'occuper, de suitte, et toutes affaires ces-
ce santés, de l'instruction et du jugement de cette affaire ; les coû-
te pables sont arrêtés, le peuple veut un grand exemple, la punition
« doit être prompte. Sans cela, nous ne répondons pas des suittes
« de la juste indignation de nos concitoyens.
« Le président a répondu... que ce procès ne pourrait être soumis
« à un juré de jugement qu'après des délais et des formalités impé-
« rieusement commandées par la loi. Il a exhorté les membres de
« la députation à faire respecter la loi et les organes.
« La députation a dit en se retirant qu'elle allait rejoindre le
42 LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN
« bataillon de Vaucelles qui était sous les armes, mais que les
« esprits étaient tellement disposés qu'il n'y avoit aucun espoir de
« réussite, que le peuple avoit vu commettre sous ses yeux des
« crimes atroces, des assassinats horribles et que les coupables
« étoient encore à subir la peine due à leurs forfaits -, qu'à la
« vérité, il étoit convaincu que le tribunal criminel faisoit son
« devoir et ne négligeoit rien pour accélérer l'instruction et le
« jugement des procès, mais qu'aucune exécution n'avoit encore
« été faite contre les grands scélérats ; que le tribunal de cassation
« paralisoit la sublime institution des jurés en matière criminelle,
« en ce qu'elle empêcboit, par ses lenteurs, que la punition des
« coupables suivît de près leur crime : que sans cette prompte exé-
« cution, le but de la loi étoit manqué. »
« A cette députation en a succédé une autre, celle des sections
« réunies de la ville de Gaen.
« Parvenu dans l'intérieur du parquet, un des membres, prenant
« la parole, a dit :
« Un grand crime a été commis dans nos murs. Le peuple
« demande la tête des coupables ; les sections assemblées ont
« nommé des députés : ceux-ci n'ont vu d'autre moyen d'apaiser
« la fermentation générale qu'en promettant qu'un prompt exemple
« seroit fait des coupables.
« Nous venons demander, au nom du peuple, pour son salut,
« que le tribunal juge cette affaire sans désemparer : sans cela,
« nous ne répondons pas des malheurs qui en seront la suitte. Le
« peuple veut se porter en la maison de justice et, si malheureu-
« sèment il exécute ce projet, aucuns des détenus ne seront
<( épargnés. Nous avons entendu cette détermination terrible. Les
« sections nous ont donné V ordre d'assister à V instruction et de
« leur rendre compte de deux heures en deux heures de ce qui
« sera fait à cet égard. »
« Le président du Tribunal a répondu à cette nouvelle députation
« que les sections ne pouvaient ignorer que le tribunal connoissoit
« et aimoit ses devoirs, mais qu'il étoit assujetti à des formes
« que la loi ne lui permettoit pas d'enfreindre ; qu'aucune accu-
« sation ne lui ayant été présentée contre les prévenus, il ne
« pouvoit, quant à présent, s'occuper de cette affaire. Il a rappelé
« aux députés la marche indiquée par la loi. Il a ajouté que, pour
« concourir au rétablissement de la tranquillité publique, le
« tribunal ne désemparer oit "pas que la fermentation n'eût cessé!
LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN 43
« Il a engagé les députés des sections, au nom de la République
<■<■ françoise, à redoubler d'efforts pour faire entendre au peuple que
« son bonheur dépend de son respect pour la loy. »
Malgré la phraséologie vague et redondante et les invocations
répétées au respect de la loi, le dernier discours du président était,
au fond, un acheminement vers la capitulation. Au lieu d'affirmer
nettement, comme il l'avait fait dans le premier, qu'il était impos-
sible au tribunal de connaître de l'affaire avant l'expiration des
délais légaux, il se bornait à faire remarquer qu'il n'était pas
encore saisi et en déclarant solennellement qu'il ne désempareroit
pas, il s'inclinoit en définitive devant la volonté du peuple et lais-
sait la porte ouverte à toutes les illégalités et à toutes les violences.
Les instances nouvelles que cet acte de défaillance faisait prévoir
ne tardèrent pas à se produire, et, dès le début, l'attitude de la
foule se montra aussi impérieuse que menaçante. Les mentions qui
y ont trait dans les registres du greffe sont courtes, mais signifi-
catives.
« Le tribunal allait s'occuper du procès de Jean-Pierre-Thomas
« Doucet, quand un tumulte affreux ne lui a pas permis de conti-
« nuer la séance. Les citoyens jurés étaient dans l'impossibilité
« d'entendre et de fixer les circonstances naissantes du débat ; le
« président a été forcé de suspendre la séance et de se retirer avec
« ses collègues et les citoyens jurés dans la chambre du Conseil. »
Cette interruption scandaleuse du cours de la justice et cette
quasi-expulsion des magistrats du prétoire sont notées avec plus de
détails, dans le second procès-verbal, rédigé quelques instants
après l'envahissement de la salle d'audience :
« Une foule innombrable d'hommes et de femmes, la plupart
« armés, est entrée dans l'auditoire. Le tumulte considérable qui
« en a été la suite ne permettant pas de se livrer aux débats du
« procès, le Tribunal, par l'organe de son président, a déclaré la
« séance levée et, afin de pouvoir s'occuper d'apaiser la fermenta-
« tlon, dresser procès-verbal des scènes qu'elle semble préparer et
« empêcher, autant qu'il sera en lui, la violation de la loi, a
« renvoyé le jugement du procès à mercredy prochain, 21 de ce
« mois. »
A peine ce renvoi venait-il d'être prononcé qu'une nouvelle
députation des sections traversait la salle d'audience et pénétrait
dans la chambre du Conseil, où juges et jurés s'étaient réfugiés.. ..
Le,s déclarations funestes de ces enragés déchiraient les derniers
44 LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN
voiles et ne laissaient aucune incertitude sur la réalité de la situa-
tion. En fait, les membres du Tribunal criminel, aussi bien que les
jurés, étaient prisonniers de l'émeute. Ailleurs, à l'Hôtel de Ville,
le peuple en armes surveillait les magistrats chargés de l'informa-
tion préliminaire et accélérait leur travail, — mais il entendait,
ces formalités remplies, que le Tribunal criminel déployât le même
zèle en ordonnant immédiatement l'exécution des coupables.
« A peine le Tribunal y étoit-il entré, qu'une nouvelle députa-
« tion des sections est venue annoncer que l'officier de police
« s'occupoit de l'instruction du procès, que le Directeur du juré
'• d'accusation étoit à son poste ; qu'il avoit promis de rester en
« permanence jusqu'à ce qu'on lui envoyé la procédure, qu'immé-
« diatement après le dépôt des pièces au greffe, il assembleroit le
« juré et que, si l'accusation étoit reçue, ilrenverroit le tout devant
« le Tribunal criminel, pourquoi les sections demandent que, pour
« apaiser le peuple, le Tribunal restât en permanence, que sa m s
« cela il ne r est oit plus d'espoir d'apaiser la fermentation :
« qu'en ce moment, elle était telle qu'un bataillon entier était
« sur la place et renoit de jurer de ne pas quitter les armes que
« les coupables ne fussent punis, qu'enfin le peuple entouroit
« toutes les avenues du Tribunal et demandoit à grands cris la
« tête des prévenus. »
Devant cette injonction catégorique, le président ne songea plus
à résister et il autorisa la délégation à annoncer que le Tribunal,
déférant aux vœux qui lui étaient transmis, allait rester en perma-
nence. Il entoura, il est vrai, cette déclaration de certaines réserves
de formes, qui n'atténuaient en rien la gravité des concessions
auxquelles il se résignait.
Eugène de Beaurepaire.
(La fin prochaincnient.J
L'ORATOIRE ET LA RÉVOLUTION
Pendant que le P. Moisset * luttait, nous l'avons vu, habilement et
vigoureusement pour la conservation de l'Oratoire, lespatriotes con-
tinuaient leur œuvre néfaste. Une Adresse à, tous les membres de
l'Oratoire3 indiquait un plan pour la formation du comité. Ce
comité devait être composé de quinze membres ; tout oratorien
ayant trois ans et trois^ mois de congrégation était électeur ; pour
être éligible, il fallait dix ans. Lyon était désigné pour la maison
centrale où devaient être préparées les listes d'électeurs et se faire.
le 7 juillet, le recensement du scrutin.
Cette adresse était signée par onze oratoriens-prêtres 3 et par
onze confrères.
Elle ne resta pas sans réponse. De la maison du Mans s'éleva
une énergique protestation 4, pour rappeler au devoir « les cœurs
bouillants et jeunes » et essayer d"empêcher le scandale de la réu-
nion du comité. Cette lettre magistrale débutait par ce solennel
avertissement sur la gravité de la situation : « ... Qui de nous ne
« s'est senti ému jusqu'au fond des entrailles dès l'instant qu'il a
« compris que, par une suite presque nécessaire des premières
« opérations (de l'Assemblée nationale), l'Oratoire pourrait se
« trouver enveloppé dans la proscription générale. Nous ne sau-
« rions nous le dissimuler, la crise est urgente, elle est décisive
« pour la Congrégation. Mais prenons garde : l'imagination,
* Voir la livraison de juin 1883.
1 Le mémoire est écrit en partie de sa propre main.
2 In-4° de 4 pages, de l'imprimerie Volland, s. d.
3 Parmi les signataires, nous sommes étonné de trouver le nom du P. Repeccaud,
qui avait été récemment dénoncé pour « un sermon incendiaire... rempli des calom-
nies les plus atroces contre les dignes représentants... » (Prud'homme, Révolution
de Paris, n° 27, p. 44.)
* 6 pages in-4°, du Mans, 6 juin 1790. S. n. d'imprimeur. Les signatures sont au-
tographes.
46 l'oratoire et la révolution
« échauffée par le cœur, est sujette à s'égarer. Nous devons nous
« prémunir contre l'amour même que nous lui portons, et plus
« nous risquons aujourd'hui, plus strictement aussi nous sommes
« tenus à nous imposer la loi d'être sages. Appelons donc de notre
« première effervescence au calme de la raison ; elle seule a le
« droit d'avouer et de régler nos démarches. Agissons, s'il le faut -,
« mais que ce soit avec prudence, sans bruit et de concert. »
Puis la lettre examinait successivement : 1° s'il était nécessaire
de former ce comité ; 2° la majorité l'ayant jugé nécessaire, quel
mode il faudrait adopter pour le composer ; et 3° quels seraient sa
destination et ses travaux ?
A la première question, la réponse était franchement négative, et
les raisons apportées étaient à peu près les mêmes que celles de la
lettre de Saint-Magloire. Mais, supposant que ce comité fût jugé
nécessaire, les PP. du Mans faisaient, en réponse à la deuxième
question, ressortir tout ce que les démarches des patriotes avaient
eu de téméraire et d'illégal :
«... Au lieu d'aviser loyalement et de concert avec toutes les
« maisons aux moyens d'obtenir la formation de ce comité, de
« l'organiser ensuite, et de lui imprimer enfin le sceau de la
« volonté générale, ne paraissent-ils pas vouloir le dominer avec
« trop d'empire et fermer la discussion avant de l'avoir permise ?
« Ils ont employé la chaleur où la raison calme et froide devait
« seule parler. Des hommes sans lumières, faciles à égarer par les
« impressions du moment, ne soumettant jamais leurs résolutions
« au calcul, et, par conséquent, toujours extrêmes, peuvent se
« laisser ainsi conduire-, mais des hommes instruits... demandaient
« qu'on leur tînt un tout autre langage.
« Il est permis de présenter une vérité avec force, mais une éner-
« gie outrée devient ou ridicule ou révoltante. Eh ! qui n'a con-
te damné cette clause, aussi peu réfléchie qu'elle est odieuse, de
« nommer expressément ceux qui refuseront d'adhérer au projet
« présenté, et de les entacher, d'autorité privée, du blâme et de la
« répudiation générale. Depuis quand donc la liberté oratorienne
« admet-elle un sceptre de fer pour peser sur les opinions indivi-
« duelles de ses membres ? Nous aimons à nous persuader que de
« telles lettres sowi l'ouvrage du trèspetit nombre ; et ce qui nous
« le fait croire, c'est qu'elles vont jusqu'à prétendre guider notre
« choix, en disséminant des listes toutes rédigées : imitation puérile
« et maladroite de ce qui se pratique dans les cabales... De sem-
l'oratoire et la révolution 47
u blables incartades ne se pardonnent qu'àun moment de délire et
« nous en serions indignés, si nous ne savions pas que le vrai, le sin-
« cère amour du bien, va souvent, malgré lui, jusqu'à l'exagération.
« ... Les auteurs du projet, continuent les PP. du Mans, se l'ont
« enfin grande illusion, si, indépendamment du Régime, ils prê-
ts tendent se présenter à l'Assemblée nationale. Il n'est ni politique
« ni décent à eux de le croire. Les représentants de la nation
« s'adressent toujours aux supérieurs, comme dans l'ancien ordre
« des choses, et s'ils ont un jour à interpeller l'Oratoire, ce sera
« immanquablement à son général qu'ils s'adresseront.
« Qui peut ne pas gémir sur les abus en tout genre qui vont
« naître de notre division : abus qu'il était si facile de prévoir, et
« auxquels il n'est peut-être plus possible de parer !... »
Mais si 3° le comité se réunissait, quels seraient sa destination
et ses travaux? Ici encore les PP. du Mans répondaient avec
sagesse : « La première opération du comité ne devra sûrement pas,
« quoi qu'on en dise, se porter sur la réforme projetée du corps.
« Nous le croyons tout à la fois inutile au but qu'on se propose au
« dehors et dangereux pour l'intérieur de la Congrégation. Où
« pourrait aboutir en effet une réforme aussi soudaine ? Ne cour-
ts rait-elle pas tous les risques de l'imperfection, par la précipita-
is tion même des réformateurs?...
«... Ne nous travestissons pas : tenez, nous serions mal à l'aise
« sous ce costume d'emprunt. Présentons-nous franchement avec
« notre habit : il est encore de mise aux yeux de l'opinion pu-
is blique... Cette réforme est' donc... inutile... Mais comme dans les
ss entreprises délicates, il est rare que les démarches inutiles ne
ss deviennent pas nuisibles, nous ne pouvons sans frémir jeter les
is yeux sur les suites qu'entraînerait infailliblement celle que nous
« désapprouvons sans restriction quelconque. Divisions d'abord
« intestines, publiques ensuite, protestations arbitraires, sorties
« nombreuses, éclats scandaleux, nos ennemis triomphants, nos
ts amis découragés, les indifférents eux-mêmes tournés contre
« nous, en un mot, toutes les causes amoncelées qui ont accéléré
« la ruine des autres corps, fondraient ensemble sur nous... »
Cette lettre, admirable de bon sens et de sage réflexion, la plus
solide protestation des Oratoriens fidèles, était signée non seule-
ment par les prêtres du Mans, mais aussi par les confrères : ce qui
prouve, comme nous l'avons dit, que ces derniers n'étaient pas
tous entrés dans le mouvement.
48 l'oratoire et la révolution
Et ces Oratoriens ajoutaient, dans un post-scriptum, cette ré-
ponse à Y Adresse à tous les membres de l'Oratoire* :
« Cette lettre nous met dans l'embarras. Nous nous croyons,
« certes, membres de l'Oratoire, et cependant, dans la plus exacte
« vérité, elle ne s'adresse pas à nous. Cette lettre nous apprend
« que nous désirons la prompte formation d'un comité ; c'est vrai-
ce ment une nouvelle pour nous qui le croyons, au contraire, inu-
« tile et probablement dangereux... »
Cette lettre malheureusement ne calma pas les esprits. Un des
signataires de la circulaire A tous les membres de l'Oratoire y
répondit sur un ton de raillerie, ce qui inspire la tristesse plus que
le sourire, comme on l'a dit avec raison 2, quand on songe à la
robe que portaient tous ces hommes. » Mais les esprits étaient
lancés et ne devaient plus s'arrêter dans cette funeste voie.
C'est alors que le Régime pensa devoir s'adresser au comité
ecclésiastique de l'Assemblée nationale. Voici la lettre3 qu'il lui
adressa :
« Messieurs,
« Le Régime de l'Oratoire justement alarmé de la fermentation
qui règne parmi les jeunes professeurs de la Congrégation et des
suites qu'elle peut avoir relativement aux fonctions publiques dont
ils sont chargés, vient déposer dans votre sein ses inquiétudes et
ses craintes. Vous avez été instruits, Messieurs, de cette efferves-
cence par les différentes lettres et mémoires qui vous ont été adres-
sés ; vous aurez vu sans doute qu'elle les porte à vouloir quitter
leurs emplois pour venir à la suite de l'Assemblée, et solliciter des
changemens dans la Congrégation. Nous avons employé toutes les
voies de douceur et de persuasion, qui sont les seules en usage
dans une société libre par essence, pour engager ces professeurs à
redoubler de zèle et d'exactitude dans l'exercice public de leurs
fonctions ; nous les avons exhortés à ne se porter à aucune dé-
marche prématurée, mais à attendre en silence et avec soumission
ce qu'il plairait au corps législatif et à l'Assemblée nationale de
décider sur le sort futur de la Congrégation. Nos représentations,
Messieurs, ont eu peu d'effet jusqu'à présent ; la fermentation est à
son comble, l'insubordination s'y joint et l'on commence à mécon-
i Citée p. 477, n° de juin.
2 Dubèdat, Histoire de Tabaraud, p. 27.
3 Archives nationales, M. 215.
l'oratoire et la révolution 49
naître la voix des chefs, si nous ne savions pas que l'auguste
assemblée doit s'occuper incessammenl des congrégations, s'il ne
s'agissait que de nous-mêmes et dos défauts qui pourraient se
trouver dans notre régime actuel, nous laisserions un libre cours à
leurs démarches ; notre confiance à cet égard dans les décisions de
l'Assemblée est entière et sans borne ; mais aussi le bien public est
en danger. Nous sommes chargés d'environ trente collèges et de
trois écoles militaires ; si nos jeunes professeurs, sous prétexte de
veiller par eux-mêmes à leurs intérêts, quittaient leurs emplois
dans le temps de l'année qui exige le plus de soin et d'attention, le
bon .ordre en souffrirait, l'enseignement serait nécessairement ou
dérangé ou interrompu. Dans cette position qui demande un prompt
remède, nous avons recours à vous, Messieurs, comme à la seule
ressource qui nous reste pour calmer et arrêter une effervescence
dont les suites peuvent être si funestes à l'enseignement ; nous
pensons qu'un mot de la part du comité ecclésiastique rétablira
partout le calme, dissipera les inquiétudes et fera tout rentrer dans
l'ordre ; il jugera sans doute que, l'Assemblée n'ayant encore rien
statué définitivement sur les congrégations enseignantes, il importe
au bien public qu'elles restent telles qu'elles sont, et qu'il ne soit
rien innové jusqu'au moment où le sort de ces congrégations sera
décidé. Quel que soit celui qui nous attend, nous déclarons, Mes-
sieurs, que nous nous y soumettons d'avance, ainsi qu'aux modifi-
cations ou réformes qui seraient jugées nécessaires par les repré-
sentais de la nation. N'ayant jamais eu en vue que le bien public
dans l'exercice des fonctions que nous avons remplies jusqu'à pré-
sent, nous regretterions sincèrement, Messieurs, de ne plus y
coopérer, et nous apprendrons avec une satisfaction bien vive que
nos services peuvent encore être utiles et agréables à la patrie et
nous honorent. »
L'Oratoire avait espéré désarmer les haines antireligieuses par
ce ton de parfaite soumission à l'Assemblée nationale. C'était mal
connaître la Révolution qui désirait bien compromettre le clergé,
mais qui voulait le conserver seulement jusqu'à ce qu'il fût déconsi-
déré. En ce moment, toutefois, on y mettait encore quelques formes.
Le 8 juin, le Comité ecclésiastique de l'Assemblée répondit par
cette circulaire1 qui donnait raison aux sages prévisions du Conseil
et des PP. du Mans :
1 Imprimé, iu-4°.
T. II. — JUILLET 1883 4
50 Moratoire et la révolution
« Le Comité ecclésiastique, Messieurs, est instruit par divers
écrits et par des lettres adressées à plusieurs de ses membres, qu'il
règne en ce moment une grande fermentation et les dissensions les
plus fâcheuses dans la congrégation de l'Oratoire -, le Comité est
également informé que quelques-uns d'eux avaient le dessein de
venir à la suite de l'Assemblée nationale, solliciter une réforme
dans ce corps. Le Comité ne peut se dispenser de vous représenter
combien cette démarche serait prématurée et dangereuse. L'Assem-
blée nationale n'a pas encore prononcé sur votre existence qui est
incertaine. Il faudrait donc attendre le décret de l'Assemblée, et si,
malgré son éloignement pour conserver les anciennes corporations,
elle vous exceptait, vous pourriez alors présenter les projets que
vous jugeriez nécessaires.
« Mais ce qui doit vous déterminer de plus en plus à suspendre
vos démarches, c'est la crainte qu'elles ne nuisent à l'éducation
qui vous est confiée : la moindre négligence peut avoir les suites
les plus funestes.
« D'après ces considérations, Messieurs, le Comité vous engage
fortement à vivre dans la paix et dans l'union, à continuer, comme
par le passé, vos importantes fonctions et à attendre que l'Assem-
blée ait prononcé sur votre sort.
« Soyez certains qu'elle rend toute la justice qui est due à votre
zèle pour l'instruction de la jeunesse.
« Au Comité ecclésiastique de l'Assemblée nationale.
« Durand de Maillane, vice-président ; De Boislandry, secrê-
taire; l'abbé Expilly ; le curé de Souppes ; dom Gerle, chartreux ;
d'Ormesson ; Dionis Duséjour : Lapoule ; Massieu, curé de
Cergy \ Lanjuinais. »
Cette circulaire ne montre guère de bienveillance pour l'Ora-
toire,— ce qui n'étonne pas de la part de ce Comité que les évêques
de Clermont et de Luçon, que l'abbé de Montesquiou et le curé
Lalande avaient quitté depuis longtemps ; de ce Comité ecclésias-
tique qui méritait dès ce moment l'appellation iïonti-ecclèsiastique
dont le qualifiait bientôt l'abbé Maury *, et dont plusieurs membres
ne vont pas tarder à se faire remarquer à la tête de l'église schis-
matique.
Remarquons aussi que le nom du P. Gassendi 2 ne se trouve pas
1 Le 17 octobre 1790 {Moniteur, page 1207).
2 A ce premier oratorien, membre de l'Assemblée nationale, était venu s'en adjoin-
L'ORATOIRE ET LA RÉVOLUTION 51
parmi les <lix signataires île cette circulaire. On peut supposer avec
vraisemblance qu'il ne voulut pas apposer sa signature à cette
pièce dont certains termes blessaient son affection pour la Congré-
gation.
Cependant, dans son désir de la paix, le P. Moisset n'hésita pas
à annoncer l'envoi de cette circulaire l, en y ajoutant cette pater-
nelle exhortation : « Je désire... que vous ayez pesé mûrement
« l'importance des avis que contient cette lettre... Elle ramènera
« aux justes principes ceux des nôtres qu'une erreur passagère
« aurait égarés. Tous, il s'en faut, n'ont pas été entraînés par le
« torrent. Beaucoup ont été trompés par un attachement et par un
« zèle peu réfléchi pour le corps. Grâce au Seigneur, plusieurs de
« nos maisons fournissent encore de nombreux exemples à imiter.
« Oubliez des projets, calmez, croyez-moi, des dissensions qui, loin
« de nous conserver, ne peuvent qu'accélérer notre ruine et nous
« faire périr avec honte. »
Paternelles paroles qui ne furent malheureusement pas enten-
dues ! Sous prétexte 2 que, sur vingt-deux membres du Comité
ecclésiastique, dix seulement avaient signé la circulaire et que
ceux des non-signataires que « l'on avait pu rencontrer donnaient
« au projet (de formation du Comité) l'approbation la moins équi-
« voque, » une nouvelle lettre 3 fut lancée par les patriotes, qui
engageait « à continuer avec la plus parfaite confiance les opéra-
it tions relatives à la nomination des quinze commissaires. » La
victoire devait leur rester.
Avant de continuer l'histoire de ces funestes agitations , il faut
dpe, pour son malheur, un second, le P. Jean-Paul-Marie- Anne Latyl. (Prud'homme,
Histoire des crimes de la Révolution, I, 190, l'appelle par erreur Catyl.) Né à
Marseille en 1747, il était entré à l'Oratoire en 1763, avait successivement habité les
maisons de Soissons, d'Arras, de Beaune où il fut supérieur du collège, et enfin de
Nantes où il occupait la même charge quand il fut envoyé aux États généraux, par
le clergé de la ville, en remplacement du premier député qui était mort. Nous ver-
rons plus bas que sa défection lors du serment constitutionnel ne sauva pas sa tète
de la guillotine, en 1794.
1 Par une lettre imprimée, in-4°, datée de Notre-Dame-des-Vertus, le 13 juin 1790.
a Vains prétextes, comme le remarque Tabaraud, dans une lettre que nous citons
plus bas :
« On cherche à infirmer cette déclaration formelle et précise du Comité ecclésias-
tique, par des anecdotes que nous ne sommes pas à portée de vérifier, mais que
nous pouvons apprécier jusqu'à un certain point par des faits publics et incontes-
tables... On incidente sur ce qu'elle n'est signée que par une partie des membres de
ce Comité, comme si l'on ne savait pas que les comités sont rarement complets... Au
surplus, le Comité... a maintenu la circulaire par son silence.»
3 In-4° de 3 pages, avec signatures autographes.
52 L*ORATOIRE ET LA RÉVOLUTION
parler de la démarche que fit à ce moment même la congrégation
auprès de l'Assemblée nationale. On peut penser que le Régime, en
se décidant à faire cette démarche, songeait moins à présenter sa
défense et à provoquer l'assurance du maintien de l'Oratoire, qu'à
donner une certaine satisfaction aux patriotes de la Congrégation
et à faire une nouvelle tentative pour les calmer.
C'est au commencement de juillet que la congrégation de l'Ora-
toire demanda à être admise à la barre de l'Assemblée pour prêter
le serment civique \
Ici encore , l'Oratoire fut médiocrement récompensé de ses
efforts. La Révolution qui voulait l'esclavage et la destruction de
l'Eglise de France ne pouvait point paraître se contenter d'un ser-
ment qui ne déshonorait pas celle-ci et ne l'engageait pas dans le
schisme. On peut supposer aussi que, décidés à des exigences tout à
fait iniques, les meneurs de la Constituante n'aimaient pas à mon-
trer une extrême bienveillance pour une congrégation à lafoisrésolue
à être inébranlablement fidèle à la Papauté et à pousser aussi loin
que possible le respect envers l'Assemblée nationale. On fit obser-
ver, dit le Moniteur 2, que tous les citoyens ayant le droit de récla-
mer la même faveur, si l'Assemblée la leur accordait, elle perdrait
un temps qu'elle pourrait employer plus utilement. Malgré cette
observation, on décida que la Congrégation serait admise ; mais,
pour gagner du temps, on résolut que ce serait sans prêter serment.
Le lendemain, en effet, la députation de l'Oratoire 3 fut introduite
et prononça le discours suivant * :
1 11 n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que ce serment était parfaite-
ment légitime, et de rappeler que, de tous les serments exigés pendant le cours de
la Révolution, le seul dogmatiquement condamné, vraiment schismatique et qu'on
ne put prêter sans forfak-e est celui du 27 novembre 1790. Celui doût il est question
ici était ainsi conçu : Je jure d'être fidèle à la Nation, à la Loi, au Roi et de
maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée natio-
nale et sanctionnée par le Roi. D'après M. Emery, les serments du 14 août 1792,
du 3 septembre de la même année, du 21 février 1795, du 29 septembre de la même
année, du 5 septembre 1797, et enfin du 27 décembre 1799, pouvaient être légitime-
ment prêtés. {Vie, t. I, p. 373.)
La Revue laisse à ses collaborateurs la responsabilité de leurs jugements sur
ces questions controversées. Nos lecteurs ne s'étonneront pas de trouver fré-
quemment ici des articles conçus dans un esprit absolument contraire àl 'opinion
de l'abbé Emery.
a Séance du 9 juillet 1790. Moniteur du 11, page 785.
3 Elle était composée, d'après Tabaraud, des supérieurs des maisons de Paris avec
des membres du régime.
4 Ce discours et la réponse furent imprimés par ordre de l'Assemblée nationale.
3 p. in-8<> chez Baudouin, rue du Faubourg Saint-Jacques.
L'ORATOIRE ET LA RÉVOLUTION 53
« Messieurs, il eût été flatteur pour notre supérieur général
« d'être lui-même auprès de cette auguste Assemblée l'interprète
« de ses propres sentiments et dé ceux de noire congrégation.
« C'eût été le plus beau jour de sa longue vie. Vous l'excuserez,
« Messieurs, sur son grand âge et les inlinnités qui l'accom-
« pagnent et vous nous permettrez de parler en son nom et en
« celui de tous nos confrères.
« La congrégation de l'Oratoire fut regardée dans tous les temps
« comme congrégation purement françoise et vraiment nationale.
« Que ne m'est-il permis de prendre à témoin plusieurs des hono-
« râbles membres qui composent cette Assemblée ; ils furent l'objet
« de notre tendresse ; ils sont aujourd'hui notre gloire. Et vous,
« Messieurs, qui partageâtes avec nous de tendres sollicitudes,
« vous préludiez au bonheur public, en développant dans le cœur
« de vos jeunes élèves le germe précieux des sciences et des vertus;
« toujours animés de sentimens patriotiques, consacrés, par état
« et par un choix libre, à des travaux utiles à la Nation, nous
« venons renouveler entre les mains de ses augustes représentais,
« le dévouement le plus inviolable et la soumission la plus entière
« à vos décrets ; daignez, Messieurs, en recevoir l'hommage.
« Depuis longtemps nous étions jaloux de consacrer l'époque de
« la liberté françoise par les preuves les moins équivoques de notre
« zèle.
« Il existe entre nos mains un dépôt sacré, l'éducation, si chère
« à vos cœurs, des enfans de l'État. La plus douce satisfaction que
« nous puissions recevoir, c'est, Messieurs, que vous ne nous
« jugiez pas indignes de servir la Patrie, en ne cessant de nous
« livrer à des fonctions si importantes et qui nous honorent. »
Le président de l'Assemblée, qui était alors le marquis de Bonnay,
ancien élève de Juilly, répondit en ces termes :
« Messieurs, la liberté est l'essence de notre Constitution, elle
« l'est aussi de vos statuts. Yotre congrégation est depuis long-
« temps célèbre par ses lumières, utile par ses travaux, respec-
« table par ses vertus. Depuis longtemps elle préside avec succès à
« nos meilleurs établissements d'éducation publique. Elle a bien
« mérité de la Patrie.
« Mais si je lui rends ce témoignage au nom de l'Assemblée natio-
« nale, si je récompense aussi glorieusement son zèle et son patrio-
« tisme, me sera-t-il permis de me séparer un moment de mes
« fonctions publiques et de payer un tribut d'amour et de recon-
54 l'oratoire et la révolution
« naissance à ceux qui, dans les premières années de ma vie,
« employèrent des soins si tendres à former mon cœur et mon
« esprit, à ceux sans qui je n'eusse jamais été digne de m'asseoir
« parmi les représentons de la nation? Plusieurs de mes collègues
« qui ont reçu les mêmes bienfaits partagent, je le vois, l'émotion
« de mon cœur et sont prêts à mêler leur voix à la mienne. Je
« m'estime heureux s'ils m'ont avoué pour leur interprète.
« L'Assemblée nationale vous permet, Messieurs, d'assister à la
« séance. »
Mais tous ces pacifiques efforts restèrent sans résultat et n'apai-
sèrent pas les dissidents. « Guidés parles illusions des uns, la vanité
des autres et par les calculs ambitieux du plus grand nombre, ils
persistèrent à croire qu'il fallait agir au lieu d'attendre en silence
les événements *. » A la date indiquée, la maison de Lyon fit le
recensement des votes2, malgré l'opposition du supérieur 3 et des
plus anciens oratoriens de la maison mère, et bien que 269*
membres de la congrégation n'eussent pas adhéré à cette révolte.
Voici quel fut le résultat de ce vote :
Daunou, de la maison de Montmorency 264 voix.
Dotteville, de Juilly 203
Eustache, de Toulon 167
De Saint-Jorry, de Montmorency 166
Guipoutet, de Provins 156
Lalande, de Montmorency ... 154
Monard, des Vertus 120
Ravier, de Salins 109
Beraud, de Marseille 98
Martin, — 95
Paris, de Riom 95
Imbert, de Lyon 93
Roubiès, — 83
Tabaraud, de Limoges 82
Grenière, de Juilly 81
1 Hamel, Histoire du collège de Juilly, p. 365.
2 Procès-verbal de recensement fait par les PP. du collège de Lyon des scru-
tins à eux adressés pour la nomination des quinze commissaires qui doivent
former à Paris le comité oratoriea. In-4° de 2 pages, s. 1. n. d.
3 Le P. Romans. Le procès-verbal constate son refus de prendre part à cette
affaire. Huit autres pères de la maison l'imitèrent. C'est un confrère, le P. Imbert,
qui présida au dépouillement des votes.
* Sur ces 269 opposants, il faut sans doute compter la plupart des prêtres.
l'oratoire et la révolution 55
Remarquons tout d'abord que sur ces quinze commissaires, dix
n'étaient que confrères. C'étaient Dotteville, « tête légère sous ses
cheveux blancs, que le philosophisme avait égaré et gagné à l'opi-
nion exaltée de quelques jeunes confrères, par la vanité puérile de
jouer le rôle de chef de parti * ; » Guipoutet, sur lequel nous allons
tout à l'heure être suffisamment édifiés ; Ravier ; Béraud, un mathé-
maticien distingué ; Martin, Paris, Imhert -, Eustache et Roubles
dont le glorieux martyre expiera bientôt l'enthousiasme passager
pour la Révolution; et Michel Grenière , de Juilly2. Les cinq
suppléants, Menoust, Laffitte, Mollet, Racle et Hubert étaient
également laïques.
Sur les cinq prêtres, trois firent plus tard défection (Daunou,
Lalande, Monard) ; nous ne savons ce que devint le quatrième, le
P. de Saint- Jorry.
Le cinquième, le P. Tabaraud « vivait à Limoges, loin de toutes
ces agitations. Il savait, dit son historien, qu'il y a dans la vie des
congrégations religieuses aussi bien que dans la vie des hommes,
des événements que Dieu seul peut dénouer ; il était assez jeune
pour attendre... Aussi n'est-ce qu'après avoir lu les lettres parties
de toutes les maisons de l'Oratoire, qu'il se décida à rompre le
silence et à écrire à un Père de Lyon3. » Son avis était catégori-
quement opposé à la formation du comité : « Sous quelque point
« de vue que vous le considériez, disait-il, ce comité présente un
« mode nouveau, extraordinaire, absolument étranger à l'esprit de
« notre gouvernement, puisqu'on l'isole du Régime... Dépouiller
« le conseil de sa qualité de représentant du corps, du droit
« inhérent au caractère sacré que nous lui avons imprimé en le
« plaçant à notre tête, et qu'une partie respectable de la congréga-
« tion ne cessera jamais de reconnaître en lui. malgré les entre-
ce prises des insurgens, c'est fouler aux pieds tous les principes,
« '-'est se constituer en un état de schisme, et se rendre respon-
1 Hamel, op. cit., page 350.
s M. Hamel, op. cit., en fait, p. 359, un chanoine. Nous savons sûrement qu'il n'était
pas prêtre.
3 Dubédat, Tabaraud (Limoges, 1872, in-8»), page 32. L'auteur de cet excellent
travail croit la lettre adressée au confrère Roubiès (et nonRoubier). Mais ces paroles :
« Vous êtes mieux à portée que bien d'autres, par le rang honorable que vous tenez
dans l'opinion de vos confrères et par votre position dans la maison centrale, d'avoir
des aperçus qui me manquent... » font plutôt croire qu'il s'adressait au P. Romans,
supérieur du collège de Lyon, homme d'âge et de poids ; le confrère Roubiès était
un jeune homme.
50 l'oratoire et la révolution
« sable des suites funestes de l'anarchie dans laquelle l'exécution
« d'un projet si étrange va nous plonger. »
Tabaraud ajoutait que les contradictions des diverses adresses au
P. Général, le désordre de leurs prétentions et de leurs innovations
étaient des excuses suffisantes de l'inaction du conseil de l'Ora-
toire1. Puis, pressentant « avec une hauteur de vue que n'avaient
eue ni Daunon ni les autres2 » la suppression de l'Oratoire :
« Il est fort à craindre, disait-il, que nous ne nous tourmentions en
« pure perte, que nous ne retirions d'autres fruits des mouvements
« tumultueux qui nous agitent que celui d'avoir donné au public
« le triste spectacle d'une division éclatante. »
La lettre de Tabaraud 3, écrite le 27 juillet, arriva trop tard. Le
vote de Lyon avait eu lieu. « On ne l'eût, du reste, pas écouté,
remarque justement l'auteur de sa vie : l'élan était donné et rien
n'arrête les hommes qui veulent violenter la destinée. »
Le procès-verbal du recensement des scrutins et de la nomination
des quinze commissaires fut aussitôt imprimé et envoyé dans toutes
les maisons. Le P. Desbrosses, supérieur du collège de Provins,
s'empressa de l'adresser au P. de Balagny, assistant du P. Général,
en y joignant les lignes suivantes :
« A l'instant je reçois ce fameux comité, je vous l'envoie. Le
« C. Quippouet (Guipoutet) est un des commissaires ; c'est un
« fourbe et un menteur ; il me parlait d'une façon et agissait
« d'une autre ; sans lui, les jeunes gens de cette maison, si ce n'est
« le sixième, n'auraient rien fait. Ce sont des gens qui ne cherchent
« qu'à détruire la congrégation pour leurs intérêts. Je ne sais si
« Quipouet va revenir : qu'il reste, il n'est bon qu'à animer les
« jeunes gens. J'ai reçu hier un libelle de Tournon 4 ; c'est le
« second que je reçois. Ce dernier était seulement de 6 livres 7 sols
« de port, pour entendre des sottises.
« Que vont-ils donc faire à présent ? 11 faut nécessairement que
1 Lequel, nous l'avons vu, n'était guère resté inactif.
2 DlBÉDAT, p. 31.
3 Elle fut imprimée sous ce titre : Lettre du P. T., pr. île l'Oratoire, au P. Ii.,
de la même congrégation, in-8° de 14 pages.
* Sans doute la Plainte du confrère Père:-, de V Oratoire, à la Congrégation
dont il a l'honneur d'être membre, sur les mauvais traitements qu'il vient
d'éprouver dans le collège de Tournon, en Vivarais, in-4° de 19 pages, s. 1. n. d.
— Ce confrère Pérez était une espèce de fou, qu'on fut obligé de chasser ignominieu-
sement de la maison et qui s'en vengeait en faisant imprimer des libelles pleins d'af-
freuses calomnies.
1/ ORATOIRE ET LA RÉVOLUTION 57
«. la congrégation périsse ; ce sont ceux çu'elle a élevés çpii la font
« périr; je n'y vois point de remède; elle a trop d'ennemis ; qu'y
« gagneront ces malheureux? Encore, s'ils pouvaient manquer
« leur but, qui est une pension * ! »
Le P. Desbrosses n'était pas le seul a qualilici- aussi sévèrement
la conduite des révoltés. Le 6 août, répondait à Tabaraud le #supè-
rieur de l'Ecole militaire d'Effîat, le P. Pèrier, dont les illusions et
l'exaltation peuvent l'aire prévoir la chute prochaine, mais qui, à
ce moment, était entièrement opposé aux démarches révolution-
naires des patriotes. Cette lettre prophétise non pas seulement ce
qui allait arriver à l'Oratoire, mais ce qui arriva à la France
entière a : « Votre lettre imprimée m'a fait le plus grand plaisir,
« mon révérend et cher Père. Voilà ce qui s'appelle être raison-'
« nable et raisonner. Il fallait avant tout savoir si nous existerions ;
« nos cavaliers n'ont fait que des sottises : conciliera juvenv.ïn.
« Quoi qu'on eût dit, quoi qu'on eût fait, aucune corporation ne
« doit exister : c'est une conséquence nécessaire des nouveaux
«. principes. Les électeurs doivent nommer à toutes les places et
« par conséquent à celles d'instituteurs de la jeunesse. Il ne faut
« pas aujourd'hui être un grand sorcier pour prévoir ce qui arri-
« vera. On a adopté la constitution anglo-américaine ; on veut
« l'amalgamer, si c'est possible, avec une monarchie héréditaire :
« soins et peines perdus, c'est vouloir allier le blanc et le noir;
« nous finirons par retomber dans le despotisme, ou par avoir
« 83 Etats-Unis. Nous sommes trop pourris. Nous ne saurions
« supporter une si belle constitution, le chef-d'œuvre de l'esprit
« humain. On confondra la licence avec la liberté : il faudra
« donc que nous retombions tôt ou tard sous les griffes du despo-
« tisme. Quant aux ecclésiastiques en particulier, le code anglo-
« américain porte : Qu'aucun ne doit payer pour une religion
« ipu, il ne croit pas. Ainsi avant dix ans, nous serons abandonnés
« à la charité des fidèles et réduits à la besace. »
A. M. P. Ingold,
Pr. de l'Oratoire.
(La suite prochainement.)
1 Archives nationales, ancien M. 178.
2 Elle est inédite. Nous en devons la communication , ainsi que celle de
presque tous les documents relatifs à l'affaire du comité oratorien, à la bienveillance
de M. Hervy, notaire à Limoges, petit-neveu de Tabaraud. Nous tenons à le remer-
cier publiquement du service qu'il nous a rendu en nous communiquant ces précieux
documents qui n'existent, ainsi réunis (par le P. Tabaraud lui-même), dans aucune
autre collection, à notre connaissance «hi moins.
SOUVENIRS D'UN CONTEMPORAIN
DE LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI*
III
Quand notre colonel, dès le matin même, eut quitté son hôtel, et
se fut mis en sûreté, chacun de nous songea à la sienne.
Depuis quelques jours, M. de R. qui m'avait retenu auprès de
lui comme secrétaire, quoiqu'il eût cessé ses fonctions d'avocat,
depuis la suppression du Parlement, m'avait communiqué son
projet de se retirer à Yillefranche-du-Rouergue, son pays natal, et
m'avait engagé à l'y suivre, pensant, non sans raison, que nous
pourrions y trouver quelque tranquillité.
Cette nuit-là, pendant notre veillée d'armes, nous prîmes les
dispositions nécessaires pour effectuer notre départ dès la nuit
suivante, s'il était possible. Il fut convenu que je le rejoindrais
dans une métairie des environs de Toulouse, située sur la route de
Montauban, dont le propriétaire était un bon paysan, son client,
très dévoué à sa personne par la reconnaissance qu'il lui devait
pour le gain d'un important procès. Ce brave agriculteur pouvait
nous faciliter les moyens de transport en nous procurant les véhi-
cules nécessaires et en se chargeant au besoin de nous conduire
lui-même.
Dès le matin, je rentrai chez moi, pour informer ma mère de la
résolution prise avec M. de R., et pour faire avec elle mes apprêts
de voyage.
Mon absence devait lui faire bien défaut, car, depuis son veuvage,
bien que j'eusse deux frères , c'était moi qui m'occupais de la
gestion des affaires de la maison, et je continuais aie faire, malgré
la récente arrivée de mon aîné qui venait de quitter le régiment
* Voir la livraison de iuin 1883.
DE LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI 59
de Gondé. Il n'était, du reste, même pas certain que mon frère ne
fût pas lui-même bientôt poursuivi et emprisonné.
Néanmoins, il n'y avait pas à hésiter, il fallait partir, et je me
sentais tellement exposé aux poursuites par ma situation particu-
lière auprès de M. de R., que je me tins autant que possible éloigné
de ma maison toute la journée, n'y entrant et n'en sortant que par
une porte de derrière qui donnait du jardin sur le port Gareau.
En nous quittant à l'hôtel d'Aspe, nous étions convenus, entre
quelques amis, de nous revoir, la prochaine soirée, chez une per-
sonne dévouée à notre cause, où nous avions l'habitude de nous
réunir. Seulement il pouvait être dangereux de nous rencontrer
chez elle. Elle-même pouvait être inquiétée pour ses relations bien
connues avec ceux de notre opinion. Aussi s'arrangea- t-elle pour
nous recevoir en une maison où l'on ne pouvait nous soupçonner.
C'était chez un pépiniériste de la rue des Récollets, dont l'habi-
tation, sans voisinage immédiat, était située au fond d'un vaste
enclos où était sa pépinière.
Cet homme-là était absolument sûr, et tout à fait à nous, mais
sa manière de vivre isolée, dans les constants travaux de sa pro-
fession, le mettait à l'abri de l'espionnage, qui s'exerçait autour de
tous ceux qu'on pouvait suspecter de royalisme.
La personne que nous venions rencontrer chez lui, et qui était
sa parente, était désignée entre nous sous le nom de Mlle Françon.
C'était une femme d'un singulier caractère, et qui s'était fait un
genre de vie peu ordinaire. Un jeune militaire qui devait l'épouser
ayant été tué, elle se voua au célibat par amour pour la mémoire
de son fiancé ; elle prit des habitudes viriles et même quelque peu
soldatesques, sans préjudice toutefois pour sa dignité et sa pudeur
de femme.
— Ne me considérez plus comme une femme, nous disait-elle
souvent ; ayant renoncé au mariage, il faut bien que je remplace
la protection que m'aurait donnée mon mari, par un peu de virilité
dans le caractère, et que je sois mon mari à moi.
Il faut, au reste, ajouter, que le caractère qu'elle s'efforçait de se
donner par circonstance, elle l'avait bien aussi un peu par nature,
et ses traits fortement accentués, la fermeté de son regard, en
étaient les signes certains.
Sa physionomie était d'ailleurs d'une expression agréable et
sympathique, et elle était pourvue d'assez de beauté pour plaire,
encore à 35 ans environ, si elle eût voulu rompre son vœu. Mais
60 SOUVENIRS D'UN CONTEMPORAIN
elle n'y paraissait nullement disposée, et préférait vivre comme en
bonne camaraderie avec les anciens amis de son fiancé.
Femme d'une vive intelligence et fort adonnée à la lecture,
elle avait professé des idées philosophiques avant le mouve-
ment révolutionnaire. Au moment de la convocation des États,
elle était passionnée pour les libertés dont on poursuivait la
conquête, et dans les réunions que nous avions chez elle, quelque-
fois assez nombreuses, sa parole nous enflammait et nous communi-
quait sa passion.
Il faut dire qu'à Toulouse, c'était l'impulsion commune donnée
par le Parlement, et à laquelle obéissait la noblesse elle-même,
comme une grande partie du clergé.
Mais cette passion libérale se calma chez elle comme chez
tous les autres, en présence des excès révolutionnaires et du déchaî-
nement du mal.
Alors les idées philosophiques, causes immédiates de ces excès,
perdirent tout empire sur l'esprit de cette femme qui obéissait au
mobile du cœur, et les croyances de son enfance la ressaisirent
comme de vieilles amies délaissées qu'on retrouve avec bonheur
dans l'adversité.
Très connue et très aimée dans le faubourg Saint-Michel où sa
famille, qui l'habitait de longue date, avait toujours joui d'une
grande considération, elle pouvait avec facilité y procurer des
refuges assurés à ceux qu'on persécutait; et depuis la constitution
civile du clergé, elle avait ainsi soustrait quantité. de prêtres inser-
mentés aux fureurs révolutionnaires.
Ce fut à elle que furent dus plusieurs oratoires du faubourg qui
ne furent jamais découverts par les sbires de la Terreur. Mais j'en
reparlerai en son temps.
Vers neuf heures, à la faveur d'une nuit nuageuse et sombre,
j'arrivai sans être aperçu à la pépinière, où l'on m'introduisit
bientôt dans la pièce où se tenait la réunion. Mlle Françon vint
m'accueillir à mon entrée, en me serrant la main avec une expres-
sion de visage où se peignaient la fermeté et la résolution de son
âme ; elle contrastait singulièrement avec les fronts mornes et
abattus de mes camarades que j'apercevais autour d'elle.
Je ne faisais pas, quant à moi, bien meilleure mine, car j'avais
le désespoir dans l'âme, en songeant non pas aux dangers que
j'allais courir, — nous étions déjà tous familiarisés avec le danger,
— mais à ma mère et à une jeune sœur que je laissais auprès d'elle.
DE LA REVOLUTION DANS LE MIDI 61
Les reverrais-je jamais, et quel ètail le sort qui leur sérail, réservé
au milieu de la tourmente, si je succombais?...
Mllc Françpn était parmi nous comme Le général d'une armée
vaincue, sVllbivanl vaiiienieul de communiquer à ses soldats le
calme et la sérénité de son courage.
Chacun de mes camarades allait, comme moi, laisser, à la merci
des événements, des parents, des êtres aimés, et rien ne pouvait
amener dans les cœurs une confiance trop démentie par les sombres
incidents qui se succédaient sans interruption.
Pour sortir de la ville et voyager sans être inquiétés, il nous
fallait des déguisements et de faux passeports. Mlle Françon s'était
occupée de ce double soin, notamment des faux passeports, ce qui
était le plus difficile à se procurer.
Mais Mlle Françon avait des amis partout, et elle savait au besoin
apprivoiser les cerbères avec le gâteau de miel, quand l'amitié ne
suffisait pas.
Dans les bureaux du Directoire, tous les employés n'étaient pas
des patriotes féroces, et même les féroces, sans préjudice pour leur
incorruptibilité, ne dédaignaient pas les bonnes aubaines du casuel.
Quelques-uns des passeports qu'on obtint pour nous n'étaient
pas, du reste, d'un prix excessif. Il y en avait qui n'avaient pas
coûté plus d'une pièce de 6 fr.; pour d'autres, il avait fallu dépenser
au moins un louis.
Mlle Françon avait pourvu à tout, soit avec sa propre bourse,
soit avec les collectes qu'elle avait faites parmi les plus riches
d'entre nous.
De toute façon, elle avait agi avec intelligence et prudence, et, le
jour venu, plusieurs de nous étaient en mesure de partir.
J'étais de ce nombre, et ce fut sous la désignation de marchand
de faïence que je me mis en route, n'ayant de la sorte rien de
particulier à donner à mon costume, si ce n'est un aspect un peu
plus négligé qu'il n'était dans mes habitudes et ma condition.
Quand tous ceux qu'on attendait furent entrés, nous étions
environ une vingtaine, tous de la légion, excellents camarades,
également dévoués à la sainte cause que nous allions être désor-
mais dans l'impuissance de servir.
La nuit se passa en conversations tristes et pleines de l'expression
de nos regrets.
Nous prîmes entre nous l'engagement de rester en communication
avec Mlle Françon qui serait notre point de ralliement, et nous
donnerait, s'il le fallait, le signal du retour.
62 SOUVENIRS D'UN CONTEMPORAIN
Vaine précaution ! Dans le naufrage commun que nous subissions,
la plupart devaient périr, et le petit nombre de survivants ne pouvait
plus se rejoindre sur le navire anéanti par la tempête.
Avant le jour, la réunion se dispersa. Je courus chez moi voir
encore une fois ma mère, et me rendis aussitôt dans une remise du
voisinage, où je trouvai une carriole qui me conduisit en moins de
deux heures au lieu de rendez-vous que M. de R. m'avait donné, à
la métairie de son client, sur la route de Montauban.
IV
Le client de M. de R. était un homme sûr, d'un âge assez avancé
pour qu'il lui fût possible de se tenir à l'écart des agitations révo-
lutionnaires, et qu'il pût le faire sans exciter la suspicion. Il n'avait
pas d'enfant et vivait seul dans sa métairie avec sa femme, presque
aussi âgée que lui, et d'un caractère à nous inspirer la même con-
llance.
Nous pouvions donc être un peu tranquilles chez de pareils
hôtes, et y prendre quelques jours de repos, tout en nous y concer
tant à loisir sur les meilleurs moyens d'accomplir notre voyage.
C'est ce que nous fîmes.
Le père Mathieu (c'était le nom de notre hôte, c'est ainsi du
moins que le surnommaient les paysans d'alentour), indépendam-
ment des plantes potagères et des arbres fruitiers qui entraient
pour une large part dans ses cultures, s'adonnait aussi à l'élevage de
la volaille. Vendant lui-même directement ses divers produits, sur
les marchés de Toulouse, ou des autres villes de la contrée et des
contrées circonvoisines, il avait en sa possession voitures et che-
vaux pour leur transport.
Cette circonstance ne nous était pas indifférente. C'est par là
qu'il nous avait facilité notre sortie de Toulouse et qu'il devait
épargner à notre route une partie des dangers.
Huit jours se passèrent en préparatifs. Nous étions en communi-
cations constantes avec Toulouse par les bons offices du père
Mathieu qui nous en rapportait des nouvelles chaque fois qu'il y
allait pour les marchés, ce qui arrivait chaque jour, car il se don-
nait pour nous cette corvée dont il chargeait ordinairement ses
valets de métairie.
Nous apprîmes de la sorte le départ de nos officiers et de beau-
coup de nos camarades, ainsi que les poursuites intentées par le
DK LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI fi3
procureur général contre ceux de notre patrouille qui avaient
repoussé l'agression des Gypriens et avaient échappé à leur guet-
apens. On faisait grand tapage vies morts qu'avaient eus les Gypriens
dans le combat, et l'on voulait les considérer comme des victimes
de meurtres dont il fallait punir les auteurs.
Nous sûmes que plusieurs des nôtres avaient été arrêtés sous la
prévention de ce prétendu crime.
Cependant, comme nous avions eu aussi de notre côté au moins
des blessés sinon des morts, et qu'il était indubitable que c'était
dans notre quartier que le combat avait commencé, il s'agissait
avant tout de savoir quels étaient les agresseurs, et il était impos-
sible à l'instruction de se donner un autre objet.
On n'était heureusement pas encore sous le régime de la Terreur
et les faits s'accusaient avec une telle évidence que Mailhe lui-
même recula et qu'il abandonna les poursuites après quelques jours
employés inutilement à chercher des prétextes à leur continuation.
Le Directoire adressa alors, comme dans l'affaire Darquier, une
exhortation aux bons citoyens, les invitant à la concorde et à la
paix, en ne traitant que à' excès de vertu, les attentats des patriotes
contre les tièdes, c'est-à-dire les honnêtes gens.
Malgré notre désarroi et notre dispersion, nous causions toujours
des inquiétudes à ces braves. La justice révolutionnaire craignait
encore de s'exercer contre l'un de nous, n'étant pas suffisamment
assurée de ne pas nous retrouver en nombre au jour du procès, et
de pouvoir exécuter la sentence sanguinaire qu'elle aurait rendue.
Quoi qu'il en soit, nos camarades furent relaxés, et nous eûmes
le plaisir de l'apprendre avant de quitter le pays.
Son absence de Toulouse n'avait pas empêché M. de R. de s'oc-
cuper de cette procédure et de diriger la défense des nôtres. C'est
en cela que le père Mathieu nous fut précieux, en nous facilitant
des communications suivies et discrètes avec ceux qui en étaient
chargés ostensiblement.
Mais les allées et venues du père Mathieu chez les défenseurs de
nos amis et chez diverses autres personnes plus ou moins intéres-
sées dans l'affaire, avaient éveillé les soupçons et mis sur ses traces
les sbires du Directoire.
Un jour, comme il sortait de chez l'un de ces avocats, il se vit
accosté par un individu de fort mauvaise mine, qui se mit à le
questionner indirectement pour savoir ce qui pouvait l'avoir amené
chez cet avocat.
64 SOUVENIRS D'UN CONTEMPORAIN
Le père Mathieu qui était malin, sous sa bonhomie apparente,
dérouta son homme de son mieux, en lui parlant de ses poulaillers
et de ses légumes et de quelque mauvais marché sur des ventes de
volailles, pour lui faire supposer qu'il était venu consulter l'avocat
sur des difficultés qui pourraient amener un procès.
Néanmoins, il se tint pour averti, et redoubla de précautions
pour éloigner le sbire de notre piste. Cette circonstance précipita
notre départ , d'autant plus que nos camarades venaient d'être
élargis.
Le père Mathieu allait quelquefois dans l'Albigeois et même dans
le Rouergue apporter sa volaille, il profita de l'occasion pour y
faire une tournée. Ce voyage ne pouvait avoir rien de suspect aux
yeux des gens de son voisinage, pas plus que notre compagnie dans
sa voiture, car il lui arrivait plus d'une fois de porter du monde
avec lui sur sa route, dans les localités qu'il traversait.
La métairie du père Mathieu était sur le territoire de la commune
de Castelnau-d'Estrefonds, pas bien loin de Saint-Jory, et à trois
lieues^environ de Toulouse. Pour gagner la route de l'Albigeois, qui
est celle de Yillefranche-du-Rouergue, nous fîmes d'abord une pre-
mière étape sur Montastruc où nous nous arrêtâmes pour faire
manger les chevaux, et où nous déjeunâmes nous-mêmes, étant
partis de trop bonne heure pour avoir pu manger à la métairie.
Le père Mathieu avait choisi la Pointe Saint-Sulpice pour notre
première couchée. Nous y arrivàmes-vers 6 heures du soir et après
y avoir fait un excellent dîner, nous nous couchâmes de bonne
heure pour être sur pied et partir avant le jour.
La Pointe Saint-Sulpice n'était pas révolutionnaire -, sa garde
nationale le montra bien dans l'affaire du château de Glarac, dont
j'ai déjà fait mention. Nous y étions en toute sûreté et pouvions y
dormir tranquilles, mais il y avait dans les environs plusieurs
communes fort mauvaises, où les brigands qui rôdaient par là
trouvaient des intelligences et du renfort.
Cependant, comme généralement le Tarn était bon, il n'y avait
de danger réel pour nous qu'aux alentours de Saint-Sulpice.
Le père Mathieu avait préféré fixer le départ avant le jour, crai-
gnant pour nous, encore plus que les brigands, les recherches des
sbires des municipalités villageoises, à l'affût des complots imagi-
naires de nobles et de prêtres.
Sa précaution n'était pas sans raison; à peine avions-nous par-
couru une lieue dans la direction de Rabastens, qui n'est pas très
DE LA RÉVOLTJTION l'AXS LE MIDI 65
éloigné de la Pointe Sftint-Sulpice, que notre attention lut attirée
par un grand tumulte qui se faisait sur notre gauche, à peu de
distance de la route, et qui augmentait toujours à mesure que nous
avancions.
Nous en conçûmes tout de suite de vives appréhensions, et le
père Mathieu qui avait de la présence d'esprit et du sang-froid,
nous dit, en arrêtant ses chevaux :
— Je crois qu'il se passe quelque chose par là, on doit piller un
château ou une métairie, tâchons de n'être point aperçus et étei-
gnons nos feux.
En parlant ainsi, il souffla ses lanternes et fouetta ses chevaux.
En approchant du lieu d'où partait le tumulte, nous entendîmes
très distinctement les voix et nous acquîmes la certitude que
c'était un pillage qui s'accomplissait. Naturellement notre curio-
sité n'alla pas plus loin et nous ne songeâmes qu'à nous éloigner
au plus vite du théâtre de ces exploits, ne pouvant y apporter
aucun empêchement.
Nous ne fîmes arrêt nia Rabastens ni clans aucune autre localité,
nous proposant de déjeuner à Gaillac et d'y faire reposer nos
bêtes.
Dans cette ville, nous eûmes des renseignements sur ce que nous
avions entendu sur la route et qui nous avait un moment si fort
alarmés. C'était, en effet, un pillage de métairie, dans le genre de
celui du château de Glarac, et commandé par la municipalité
révolutionnaire d'un village des environs. On était venu à la
recherche d'un chanoine d'Alhy insermenté, auteur d'une protes-
tation contre le décret de l'Assemblée nationale, et ne l'ayant pas
trouvé, on avait mis sa maison à sac. Heureusement, le chanoine
était en sûreté ; il était tout récemment passé en Espagne.
Si ces braves nous eussent rencontrés, il aurait bien pu leur
prendre envie de faire aussi butin sur notre voiture, et de nous
emmener par surcroît, si nous leur eussions inspiré le moindre
soupçon.
J'ai dit que le Tarn était généralement bon, et, arrivés à Gaillac,
nous pouvions nous y reposer sans inquiétude. Cependant, comme
nous tenions à gagner du terrain, nous n'y demeurâmes pas au
delà du nécessaire et nous repartîmes dans l'après-midi pour
Cordes, avec l'intention d'y coucher, quoique cette ville fût réputée
l'une des plus mauvaises de la région. Mais le père Mathieu qui
connaissait très, bien le pays nous dit que nous descendrions dans
t. II. — - JUILLET 1883. 5
66 SOUVENIRS D'UN CONTEMPORAIN
une auberge située au bas de la côte et fréquentée seulement des
routiers, où nous avions toute chance de n'être pas tracassés.
Malgré la sécurité dont nous pouvions jouir à Gaillac, les habi-
tants y étant tranquilles, nous avions l'inconvénient, M. de R. et
moi, d'y être connus de beaucoup de monde. M. de R. y comptait
de nombreux clients dont la plupart m'avaient vu dans son cabinet.
En outre, je pouvais y rencontrer des amis de mon père qui était
d'Alby, et dont nous avions conservé les relations dans l'Albigeois.
Pendant que nous déjeunions, l'aubergiste qui nous servait lui-
même, me dit en me regardant avec une certaine attention :
— Il me semble vous avoir vu quelque part ; seriez-vous d'ici ?
— Mais non, lui répondis-je, je voyage pour des affaires de com-
merce et je suis de bien loin d'ici. » Sans lui laisser adresser une
autre question, je continuai : « Il ne fait pas bon voyager, je vous
assure, par le temps où nous sommes, risquant toujours de tomber
clans une bagarre et de s'y trouver accroché. Dans le Bas-Langue-
doc, c'est un coupe-gorge. Entre 'protestants et catholiques, les
querelles se sont ranimées comme à l'époque des guerres de reli-
gion. A présentée vais dans le Rouergue voir si je pourrai faire
rentrer quelque argent ; mais le commerce ne marche pas, et bien
des marchands autrefois achalandés sont prêts à fermer bou-
tique. Mais, dites-moi, ajoutai-je, vous qui connaissez la contrée,
les routes sont-elles sûres dans ces parages ? Les brigands du
Quercy, n'est-ce pas, ne viennent pas écumer jusqu'ici ?
— Oh non, répondit l'aubergiste, ils ne vont pas davantage à
présent dans le Rouergue, et je n'ai pas entendu dire qu'il fût rien
arrivé sur la route.
Jules Roussy.
(La suite prochainement.)
LA
PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE
22 SEPTEMBRE 1792*
BOUCHES-DU-RHOME.
L'histoire du département des Bouches-dii-Rhône, pendant le
printemps et l'été de cette fatale année, est des plus sombres. C'est
le meurtre à l'état chronique ; on voit les autorités constituées donner
le mot d'ordre à des tueurs attitrés. Les chefs des pendeurs sont les
deux frères Jean et Laurent Savon, ils ont pour complice le vieil
escroc Amant Gueit, qui s'occupe de la partie financière, « c'est-
à-dire qu'il rançonnait les riches pour le compte social... Lorsque
les Savon avaient assez pendu, ils allaient se décrasser, laver leurs
mains, prendre des vêtements élégants, et dépenser le reste du
temps dans les tripots La voix publique accusait, non sans
raison, Mouraille de soudoyer les Savon Tandis qu'un maire
bourreau et ses complices tenaient Marseille au doux régime de la
corde, le soleil se levait et se couchait comme à l'ordinaire, c'est-
à-dire que le commerce suivait son cours régulier ; on pendait dans
la rue, au milieu des balles de cotons. C'est à peine si l'on y prenait
garde ; on s'écartait seulement, tant soit peu, pour ne pas gêner le
travail. On allait à la Bourse en passant sous des cadavres, et le
meurtre quotidien était, pour ainsi dire, l'état normal du pays *. »
Les autres parties du département ne sont pas sous un plus doux
régime. Le pouvoir est complètement désagrégé, et c'est la lie
de la population qui s'en empare. « Dans le Yaucluse2, le pillage est
universel et en permanence Des Etats nouveaux, distincts, indé-
* Voir la livraison d'avril 1883.
1 Lautard, Hist. de Marseille, I, 136, 148.
2 Les deux ci-devant États d'Avignon et du Comtat-Venaissin formèrent deui.
districts : celui de Vaucluse (Avignon) et celui de Louvèze (Carpentras). Le premier
avait été incorporé au département des Bouches-du-Rhône et le second au départe-
ment de la Drôme.
68 LA PROCLAMATION DE LA RÉPL'BLIQLE
pendants, complets, se fondent en invoquant la souveraineté du
peuple-, publiquement et officiellement, ils gardent pour leurs
besoins locaux les impôts perçus pour le gouvernement du centre,
ils décernent des peines contre les habitants réfugiés en France, ils
instituent des tribunaux, ils imposent des contributions, ils lèvent
des troupes et font des expéditions militaires l. » L'Assemblée légis-
lative semble, du reste, protéger les fauteurs de désordres : par
décret du 28 mars 1792, elle amnistie tous les auteurs de crimes et
de délits relatifs à la Révolution, commis à Avignon et dans le
Comtat, avant le 8 novembre 1791 -, les massacres de la Glacière
remontaient aux 16 et 17 octobre ! L'impunité dont ils jouissaient
avait déjà permis aux massacreurs de s'enrégimenter ; retiré au
camp d'Arles, Jourdan Coupe-Tête « organisait une armée de
patriotes forcenés, qui menaçait d'envaliir Avignon, pour y renou-
veler les scènes horribles de la Glacière. La terreur s'était emparée
de tous les esprits. Les émigrations recommencèrent. On n'enten-
dait parler de tous côtés que d'assassinats, de fusillades, de pen-
daisons 2. » — « Seuls admis dans la garde nationale et aux fonctions
publiques, les anciens brigands d'Avignon, avec la municipalité
pour complice, font des rafles dans la ville et des razzias dans les
campagnes : dans la ville, 450,000 francs de dons volontaires
versés aux meurtriers de la Glacière, par les amis ou parents des
morts ; dans les campagnes, des rançons de 1,000 à 10,000 livres
imposées aux cultivateurs riches, sans compter les orgies de la
conquête et les gaietés de l'arbitraire, les quêtes à main armée et à
domicile, pour arroser la plantation des innombrables arbres de la
liberté, les repas de cinq à six cents livres, faits avec l'argent
extorqué, la ripaille à discrétion, et le dégât sans frein dans les
fermes envahies, bref, tous les abus de la force en goguette, qui
s'amuse de ses brutalités et s'enorgueillit de ses attentats3. » C'est
ainsi que vers le milieu du mois de mars, soupçonnant d'aristo-
cratie la ville d'Apt, qui jouissait de la paix et de la tranquillité, les
patriotes « fondent sur cette ville où un certain nombre de prêtres
èmigrants s'étaient réfugiés. Ces misérables les en chassèrent,
fermèrent les églises, après les avoir dévastées et pillées ; et, non
contents de leurs spoliations sacrilèges, ils eurent encore l'audace
1 H. Taine, Orig. de la France contemp. — Rèvol.U, 357.
2 C. Soullier, Hist. de la Rèvol. d'Avignon et du Comtat-Venaissin, II, 77.
3 H. Taine, Op. cit., p. 563.
LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE 69
d'exiger des malheureux habitants de fortes impositions, pour être
indemnisés, disaient-ils, de leurs frais de guerre et du temps
qu'ils avaient perdu à rétablir l'ordre dans la ville *. »
Les commissaires des Bouches-du-Rhône envoyés pour organiser
les Etats d'Avignon, rentrèrent le 29 avril dans cette ville, triom-
phalement escortés de Jourdan, monté sur un superbe cheval blanc,
de ses complices et de leurs femmes, à cheval, ou trônant sur des
chars de parade ornés de feuillages et de fleurs. L'Assemblée
nationale avertie par les commissaires de la Drôme, beaucoup plus
modérés, se vit contrainte de faire cesser ce scandale et d'ordonner
aux commissaires des Bouches-du-Rhône de comparaître à la barre.
Les massacreurs se* sauvèrent alors à Marseille ; quelque temps
après, ils revinrent plus insolents renouveler leurs prouesses. Les
élections municipales de la ville d'Avignon s'effectuèrent dans les
premiers jours de juin, au milieu du plus affreux scandale ; grâce
aux intrigues et aux brutalités des factieux, « elles furent toutes en
faveur des assassins de la Glacière ; ceux-ci poussèrent l'audace et
la bassesse jusqu'à poster aux avenues des assemblées sectionnaires
des hommes de la lie du peuple, armés de bâtons, chargés d'intimi-
der les citoyens tranquilles qui paraîtraient peu disposés à émettre
un vote favorable au parti du mouvement. Quelques-uns même,
qui avaient voulu réclamer contre cette abjecte violence faite à la
liberté des suffrages, furent impitoyablement repoussés, insultés et
accablés de coups 2. » Les jacobins de Vaucluse s'exerçaient pour
de plus grandes scènes. Le district n'était cas encore affranchi de la
désastreuse influence de l'armée de Jourdan lorsqu'on procéda, le
17 juillet, à l'élection des députés des districts de Louvèze et de
Vaucluse au corps législatif ; les choix tombèrent sur Duprat,
Rovère et Gapon, trop célèbres dans l'histoire des crimes qui ont
souillé ces contrées, pour qu'on ne soit pas surpris que Jourdan ne
leur ait pas été préféré 3.
Le 15 août, à Avignon, à la nouvelle de la suspension du Roi, la
populace se livre à des excès -, elle veut égorger quatre individus :
1 G. Soullier, Op. cit., II, 63.
a G. Soullier, op. cit., II, 86.
3 Ami de la Constitution du 7 août 1792. « Cette nouvelle a été notifiée aujour-
d'nxii (6 août) par le ministre de l'intérieur, ajoute cette feuille, et les applaudisse-
ments convulsifs des tribunes ont étouffé les murmures d'indignation delà très grande
majorité de l'Assemblée.»
70 LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE
un est pendu et les trois autres doivent la vie à M. de Gouvion qui
les fait mettre en prison et sauver par une porte de derrière *.
Mais revenons à Marseille où la persécution jacobine n'est pas moins
excessive, où les désordres ne sont pas moins réitérés. Avec un
port desservi par un monde de portefaix, de renégats, d'échappés
ou graciés de galères , enfin la lie de tous les ports de la
Méditerranée : rivière de Gênes , côtes Barbaresques , Echelles
du Levant, Maltais, Baléares, etc., Marseille peut envoyer des
bandes de misérables entretenir l'émeute parisienne. Une première
troupe de Marseillais, ou soi-disant tels, armés de bâtons, était
tombée dans les rues de Paris, vers le milieu du mois de juin. Ces
aventuriers, dont la mission n'était- que trop b'ien établie par leur
participation aux journées du 20 Juin, avaient été admis à la barre
de l'Assemblée. Aussi le corps municipal de Marseille, loin de désa-
vouer la fameuse adresse contre la dynastie régnante, convoquait
les sections par une affiche aussi laconique qu'inconstitutionnelle.
Les partisans de ce corps et les criailleurs jacobites prirent seuls
part aux délibérations des sections où l'on vota pour une royauté
élective2. C'était de Marseille qu'était partie également, le 2 juillet,
sous la conduite de Moisson, cette troupe de renfort, cette troupe
de suppôts de mauvais lieux, qui furent les Marseillais, vainqueurs
du 10 Août.
« L'histoire des mois de juillet et d'août 1792 est écrite en lettres
de sang dans les annales de Marseille. » Le 23 juillet, les révolu-
tionnaires s'emparent d'un marchand de drap, Boyer, qu'ils pren-
nent pour son frère, et l'enferment dans la prison du palais de
justice. « Pendant la nuit, le poste se fait désarmer, le geôlier se
fait forcer, et l'infortuné Boyer, après avoir souffert mille morts,
est pendu à deux pas du corps de garde pétrifié. » C'était Mouraille,
maire de Marseille, qui, sur la dénonciation d'une domestique ren-
voyée, avait ordonné cette exécution sommaire3...
« Le meurtre de Boyer ne précéda que de quelques jours celui
de deux professeurs d'escrime, Cadet, dit Beaucaire, et Olivier
On faisait courir le bruit que leurs salles d'armes étaient le rendez-
vous d'une bande de sicaires royalistes, dont ils étaient les chefs. »
Deux saints hommes, deux Minimes de Marseille, le Père Nuv-
1 Thermomètre du Jour, du 25 août 1792.
* Ami de la Constitution, du 25 juillet 1792.
3 Lautard, op. cit., 136.
LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQT'E 71
rate et le Père Taxi, sont surpris dans leur retraite et traduits
devant Mouraille. « Le bruit de cette capture s'ètant répandu, la
place fut bientôt inondée de malfaiteurs. » L'èvêque constitutionnel
Roux les engage à prêter le serment ; ils refusent. Ils sont
entraînés vers l'escalier et jetés dans la rue. Roux veut de nou-
veau s'interposer entre les victimes et les bourreaux qui les entraî-
nent vers le Palais de justice, pendant que l'èvêque constitution-
nel est rejeté d'un autre côté. « A quelques pas de là, le Père
Nuyrate, qui marchait avec peine, trébucha et perdit son bonnet ;
en se baissant pour le ramasser, il reçut sur la tête un coup de
poing qui le fit tomber-, il fut à l'instant percé de coups, et la lan-
terne voisine acheva le sacrifice. Le Père Taxi fut pendu en même
temps, mais plus avant dans la rue... »
Le perruquier Relan était connu par ses opinions royalistes ; « son
arrestation, son jugement et sa suspension au réverbère de la Loge,
fut l'affaire d'une demi-heure. »
Le carrossier Bégon avait manifesté, à plusieurs reprises, son
aversion pour la Révolution. Une rixe de cabaret le fit dénoncer
au club ; le lendemain on vient le saisir dans son atelier. Conduit
devant Mouraille, sur un geste horizontal, familier au maire de
Marseille, « il fut entraîné dans la petite rue des Olives, au nord de
l'Hôtel de ville, la garde du poste à la suite, et ses bourreaux
retroussèrent leurs manches. La corpulence du patient n'ayant pas
sa pareille dans le pays, on ne put jamais le faire perdre terre : la
corde cassait toujours; mais il y a des expédients; celui, par
exemple, de la baïonnette et du sabre, et l'on se mit à piquer, à tail-
lader l'infortuné carrossier, sans trêve et sans pitié. Gela fut long,
vu que la plupart des coups s'arrêtaient dans les chairs, et que cer-
taines gens se délectaient à cet infernal passe-temps. Il fallait voir,
disait, le surlendemain, dans un corps de garde, une de ces honnêtes
personnes, il fallait voir les lambeaux de chair, lei troué de viande.
Le cadavre mutilé fut enfin enlevé par des corbeaux. »
Deux autres malheureux furent victimes de leur intempérance de
langue, l'ancien valet de ville Melon, etChabert, un courtier marron.
Coudoulet père, une notabilité bourgeoise de Sallon, avait été se
mettre à l'abri des fureurs révolutionnaires, dans sa propriété de la
Figuière, près des Pennes. Un de ses fermiers l'ayant dénoncé
comme aristocrate, on vint s'emparer de lui, et par la même occa-
sion de son fils, dont une lettre avait appris le séjour à Aix. On les
jette dans les prisons de Marseille. Conduits devant Mouraille.
72 LA PROCLAMATION DE LA REPUBLIQUE
ils sont entraînés sur la Cannebière. « Coudoulet fils fut le pre-
mier accroché au réverbère des Messageries royales, et la dernière
scène de cette tragédie sanglante se passa devant la rue du Pavillon,
vis-à-vis le Théâtre des Variétés ; M. Coudoulet ayant demandé
avec instance, dit-on, qu'on le rendît témoin de la mort de son
fils Des hommes de peine, occupés dans ce moment à remuer
des ballots, mirent la main à l'œuvre, moyennant un pourboire de
quelques sous, et s'en vantèrent. Aju'davian, disaient le lendemain,
ces misérables gibiers de potence *. »
Le 17 août, à la Giotat, plusieurs personnes chargées d'enrôler
pour les frontières, et soupçonnées d'avoir fourni des cartouches
pour Goblentz, sont arrêtées par la populace ; un nommé Ladevèze,
aristocrate renommé, est sacrifié à la juste vengeance des
patriotes, et un nommé Maillard, convaincu d'être son complice,
est emprisonné.
L'on pourrait multiplier à l'infini les relations de vexations, de
pillages et de meurtres dans le département desBouehes-du-Rhône
pondant cette période d'enfantement de la République ; nous nous
bornerons à ces citations, prises au hasard, réservant cette triste
ènumération pour une étude spéciale que doit nous donner un des
collaborateurs de la Revue.
Nous arrivons, de meurtre en meurtre, à la période électorale ;
nous ne voyons encore qu'illégalité, pression violente, menaces et
assassinats. Les électeurs devaient se réunir à Sallon, mais les
jacobins d'Avignon avaient donné de trop sérieuses preuves de leur
intelligence, en matière d'élection, pour qu'on ne leur en laissât pas
le monopole ; ce fut donc dans l'église des Grands-Carmes de cette
ville que se tînt l'Assemblée électorale du département.
Réunis à huit heures du matin, présidés par Barbaroux, les élec-
teurs décident qu'à l'appel de son nom. chaque électeur s'avancera
et déposera son bulletin, dont il sera fait lecture à haute voix.
Quatre cents électeurs de Marseille, .dont le dixième n'avait pas le
revenu du marc d'argent, purent donc maîtriser despotiquement
l'Assemblée électorale 2. Ils ne permirent à personne d'élever la
i Lautard, Op. cit., 140-148.
Un témoin oculaire, qu'on ne peut sciemment accuser de partialité, lorsqu'il
parle de ceux qui l'envoyèrent à la Convention; Barbaroux, nous décrit ainsi la
réunion électorale qu'il avait été appelé à présider : « Qu'on se représente une réu-
nion de neuf cents personnes, en général peu instruites, n'écoutant qu'avec peine les
gens modérés, s'abandonnant aux effervescents, et, dans cette Assemblée, une foule
LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE 73
voix contre la leur. Barbaroux était leur idole ; on n'élut que ceux
qu'il désigna ». Quant à ceux qui osent encore se souvenir de la
Constitution, voici les traitements qu'ils doivent subir : « Les élec-
teurs du canton de Seignon ont, par mègarde ou routine, juré de
maintenir la Constitution du royaume ; on casse ces élus rétro-
grades, on institue des poursuites contre Y attentat commis. » Sous
le coup de pareilles menaces, un juge de paix, électeur de Noves,
se sauve de la caverne électorale ; « on envoie des troupes contre
Noves 2, » dont le mandataire est trop timide au gré des jacobins.
Si l'électeur au contraire fait partie de la bande révolutionnaire,
il a la haute protection de l'Assemblée électorale 3.
Il n'est pas étonnant qu'avec une pareille pression, le nom de
l'instigateur des assassinats de Marseille, Mouraille, et celui de
l'instigateur des massacres de la Glacière, Duprat, soient sortis les
premiers de l'urne. Mouraille fut élu par 730 voix sur 738, et Duprat à
l'unanimité de 742 voix. M. J. -Raymond MOURAILLE, originaire
de Séon-Saint-Henri , astronome, secrétaire de l'Observatoire,
membre de l'Académie des sciences et belles-lettres de Marseille,
était maire de cette ville. Il refusa le mandat qui lui était confié, à
cause de son âge et de sa surdité. Jean DUPRAT, cadet, commerçant
en soies à Avignon, maire de cette ville en 1790, avait été un des
quatre députés envoyés à l'Assemblée constituante demander l'an-
nexion du Gomtat. Il avait participé aux brigandages qui eurent
d'hommes avides d'argent et de places, dénonciateurs éternels, supposant des trou-
bles ou les exagérant, pour se faire donner de lucratives commissions; des intrigants
habiles à semer la calomnie, de petits esprits soupçonneux, quelques hommes ver-
tueux, mais sans lumières; quelques gens éclairés, mais sans courage ; beaucoup de
patriotes, mais sans mesure, sans philosophie : tel était le corps électoral du dépar-
tement des Bouches-du -Rhône. Un trait le peindra mieux que ce tableau très im-
parfait. A la nouvelle des massacres du 2 septembre, il fit retentir la salle de ses
applaudissements. » (Mémoires de Barbaroux, 378-379.) Voy. également Durand de
Maillane, Mémoires, 33. — La nouvelle des massacres de septembre ne provoqua
pas des projets moins sinistres aux révolutionnaires de Marseille : « Le substitut
Isouard avait conçu, dans un moment de verve assassine, le projet de parquer la
fleur de la population dans l'église Saint-Homobon, et de l'y faire abattre à la ma-
nière expéditive de Sylla. Mais Mouraille recula devant le grandiose de l'attentat,
non moins que devant la violente opposition de ses alentours. Le procureur de la
Commune, Etienne Seytres, parla si haut, qu'il fit échouer la conspiration... »
(Lautard, Op. cit., I. 139.)
1 Durand de- Maillane, Mémoires, 35.
2 H. Taine, Op. cit., II, 376.
s Lettre des grenadiers de la Drôme (3e bataillon) annonçant à l'Assemblée les
punitions d'un soldat qui avait insulté un électeur. (Procès-verbal du 4 septembre.)
74 LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE
lieu dans ce pays en 1791 ; complice indirect des massacres de la
Glacière, c'est lui qui avait été élu député au mois de juillet précé-
dent. Duprat vota la mort du Roi. Il fut lui-même guillotiné le
2 octobre 1793.
« Dès la seconde séance, on annonça [des troubles à Tarascon où
la Révolution ne manquait pas d'ennemis... Il n'y eut qu'une voix
pour s'emparer de l'autorité publique *. » — « Pour établir dans tout
le département le règne de la liberté et de V égalité, » les électeurs
forment à cet effet, dit l'un d'eux. « une armée de douze cents héros
pour purger les districts où l'aristocratie bourgeoise lève encore sa
tête imprudente et téméraire. En conséquence, à Sonas, Koves,
Saint-Remy, Maillane, Egrages, Graveson, Eyguières, dans toute
l'étendue du district de Tarascon, Arles et Sallon, les douze cents
héros sont autorisés à vivre à discrétion chez l'habitant, et les
autres frais sont supportés par les citoyens suspects*. »
La seconde séance de l'Assemblée électorale ne fut donc ni moins
accidentée ni moins grotesque que la première3. Deux nouveaux
députés furent désignés par les électeurs : François- Trophime
REBECQUI, administrateur du département, commissaire pour l'or-
ganisation du district de Yaucluse, obtint 775 voix sur 776, et
Charles-Jean-Marie BARBAROUX, avocat et poète, 765 suffrages sur
766 votants. Rebecqui vota la mort de Louis XYI et Barbaroux la
mort avec sursis et appel au peuple. Le premier se noya à Marseille
après le 31 Mai. le second fut guillotiné à Bordeaux, le 25 juin 1794.
Le 6. trois nouveaux députés furent élus : François-Omer
GRANET, négociant de Marseille, promoteur des troubles qui écla-
tèrent dans cette ville au commencement de la Révolution, admi-
nistrateur du département et législateur, par 765 voix sur 766 ;
Pierre-Toussaint DURAND-MAILLANE, de Saint-Remy, avocat
canoniste, député de la sénéchaussée d'Arles aux Etats généraux,
par 721 voix sur 728, et T.-Adrien DE GASPARIN, ancien capi-
taine au régiment de Picardie et législateur, par 716 voix sur
728 votants. Gasparin mourut avant la fin de la session, pendant sa
mission dans le département de Yaucluse. Durand-Maillane vota la
détention de Louis XYI : Granet et Gasparin sa mort.
* Barbaroux, Mémoires. Edit. Dauban, 377.
2 H. Tahie, op. cit., II, 355. — Durand de Maillane, Mémoires, 33.
3 L'Assemblée invita le marécbalde camp, commandant à Avignon, à faire enlever
aux officiers et volontaires les fleurs de lis des retroussis de leurs babits.
LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE 75
Le 7, l'on termina l'élection des députés en nommant : Moïse
BAYLE, officier municipal de Marseille, procureur-général-syndicdu
département, par 376 voix sur 725; Pierre BAYLE, secrétaire, admi-
nistrateur du département, par 676 sur 702 -, Stanislas-Joseph-Fran-
çois-Xavier DE ROYÈRE aîné, marquis de Fonvielle (fils d'un auber-
giste), officier des gardes du Pape à Avignon et législateur, par 476
voix sur 707, et Claude-Romain LAUZE-DUPERRET, cultivateur
d'Apt et législateur, à l'unanimité, par 716 voix. Des quatre députés
élus le 7 septembre, trois votèrent la mort de Louis XYI ; Lauze-
Dnperret vota seul sa détention. Pierre Bayle, qui avait déclaré à
l'Assemblée électorale « que ce qu'il fallait, c'était verser le sang
des tyrans et détruire la Royauté, » mourut à Toulon, pendant le
siège ; Lauze-Duperret fut condamné à mort le 31 octobre 1793.
Le 8, les électeurs nommèrent les deux premiers suppléants :
DUBOIS-GRANGÉ (par 483 voix sur 705), qui opta pour le dépar-
tement des Ardennes, où il avait été élu député, et Denis-Marie
PÉLISSIER, médecin à Saint-Remy, député du Tiers État de la
sénéchaussée d'Arles aux Etats généraux, frère du suppléant à la
législative, par 614 voix sur 678. Pélissier siégea pendant le procès
de Louis XVI ; il vota la mort. Les biographes le désignent comme
ayant remplacé CARRA, nommé dans un autre département.
D'après Barbaroux, le directeur des Annales patriotiques aurait
été élu « le dernier député, pour exclure quelques intrigants subal-
ternes -, » son nom ne figure cependant pas dans le procès-verbal de
l'élection des députés de ce département.
L'Assemblée électorale termina ses séances, le 9 septembre, par
l'élection des deux derniers suppléants : Bernard LALRENS, que
les biographes désignent sous le nom de Bernard, par 302 voix sur
620. Laurens remplaça Mouraille ; il vota la mort de Louis XYI. Le
dernier élu fut un révolutionnaire d'Avignon, complice de Jourdan :
Pierre MAINYIELLE aîné. Il obtient 522 voix sur 609 votants. Appelé
à remplacer Rebecqui, en avril 1793, Mainvielle, décrété d'accusation
le 30 juillet suivant, fut condamné à mort le 9 brumaire an II.
Les dernières séances de l'Assemblée électorale furent dignes des
premières : dans le procès-verbal delà séance du matin, « on lit une
lettre de M. Jourdan, ci-devant général de l'armée de Yaucluse. Cette
lettre était accompagnée de nombreux certificats de différentes com-
munes de ce ci-devant Comtat, attestant la bonne conduite de
M. Jourdan, calomnié pendant si longtemps par les ennemis de la
Révolution avignonaise. Le corps électoral, instruit des faits, arrêta
76 LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE
qu'Userait fait mention, dans un procès- verbal, de la justice qu'il
rendait à la conduite de M. Jour dan. »
Les électeurs des Bouches-du-Rhône ne terminèrent pas leurs
séances sans de nombreux incidents ; nous signalerons les principaux
seulement : Des troubles ayant eu lieu à Arles, des commissaires
furent envoyés, le 5 septembre, par l'Assemblée. Le 9, Duprat rend
compte de ce qui s'est passé, en ces termes : « La chiffonne est la
cause du mal, dit-il. Une querelle s'est élevée entre le patriote
Arnoux, capitaine du 11e bataillon de grenadiers, et- Martin, adju-
dant. Martin s'est lié avec les chiffonnistes et a cherché à cor-
rompre la 6e compagnie des volontaires d'Orange. Lieutaud, officier
de cette compagnie, a tué le capitaine Arnoux, d'un coup de fusil ;
les grenadiers, pour venger leur capitaine, en sontvenus aux mains
avec les volontaires d'Orange : deux soldats ont 'été tués. Martin a
engagé ses soldats à faire feu sur les citoyens. Ses tentatives n'ont
pas réussi, et Martin s'est sauvé, ainsi que Lieutaud. Les troupes
se sont réconciliées ; tout est calme. » L'Assemblée électorale avait
profité de l'occasion d'un envoi de héros à Arles, pour faire exé-
cuter la loi sur la déportation des prêtres*1.
Les électeurs confièrent à leurs mandataires des pouvoirs illi-
mités ; ceux-ci devaient, à l'expiration de leur mandat, venir
recevoir de leurs concitoyens une couronne civique ou la mort.* Le
corps électoral voulait se déclarer permanent ; avant de se séparer,
il se contenta, sur la proposition de Moïse Bayle, alors président,
« d'attribuer à chaque électeur (le pouvoir) de suspendre dans son
canton les fonctionnaires publics et d'ordonner des arrestations 2. »
Pendant ce temps, les exécutions sommaires continuaient h
Marseille, où l'on sacrifiait de nouvelles victimes à la liberté et à
l'égalité.
Gamoin avait été signalé aux jacobins ; il fut découvert dans les
premiers jours de septembre : « les exécuteurs d'office le pendirent
sur le cours, près des Méduses ; il ne resta suspendu qu'un ins-
i Barbaroux, Mém., 384.
2 « Un jour qu'on procédait aux élections, des cris tumultueux se font entendre :
C'est un contre-révolutionnaire d'Arles ; il faut le pendre. On avait en effet arrêté
sur la place un Arlésien, on l'avait amené dans l'Assemblée, et on descendait une
lampe pour l'accrocher. » D'après Barbaroux, ce fut lui qui le sauva : « Il paya son
imprudente curiosité par quelques jours de prison. » Mémoires de Barbaroux,
p. 379.
LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE 77
tant ; ce qui donna lieu au faux bruit de son évasion ; l'exécution
fut si prompte, qu'à peine les passants s'en aperçurent. »
Un voilier, Vasque, en fort mauvaise odeur au club, est surpris,
le 8 septembre, dans un champ, aux environs d'Aix, et « conduit à
Marseille, par un groupe de prolétaires Il était près de deux
heures lorsque la brigade parvint à la Porte-d'Aix. Une population
innombrable couvrait le pavé de Marseille. Sans perdre un moment,
les sbires du cortège ayant eux-mêmes détaché la lanterne voisine,
y suspendirent leur proie. Vasque essaya de résister, espérant pro-
bablement que de tant de milliers de bras, il en sortirait de secou-
rables -, tous ces bras étaient paralysés, hors ceux des bourreaux.
Vasque fut attaché à la corde fatale, exhaussé et descendu sur-le-
champ : il n'était pas mort. Le même traitement l'attendait sur le
cours, et la dernière station de son supplice fut dans la rue de
Noailles Il fut pendu, rependu, mutilé, haché, et lorsque ce
corps, méconnaissable à force de plaies, tomba par terre, les
membres séparés du tronc furent promenés par la ville sur des per-
ches, en présence d'une fourmilière d'hommes, qui n'eurent de
mains que pour se découvrir, en criant de peur : Vive la
nation * / »
A peu près à la même époque, un nommé Julien Bremond est
également égorgé, et Blanchet n'échappe, paraît-il, à la corde, que
grâce à l'intervention de Barbaroux 2.
La députation des Bouches-du-Rhône fut représentée, à la Con-
vention , par deux suppléants , dont nous ne voyons pas les
noms figurer dans le procès-verbal d'élection : Marc-Antoine
BERNARD, chirurgien, procureur-syndic du district de Tarascon,
qui fut appelé, le 20 août 1793, à remplacer Barbaroux ; dénoncé
comme fédéraliste, le 15 janvier 1794, par Barbaud-Dubarran, il fut
condamné à mort huit jours après. Quelque temps avant le 9 ther-
midor, figurait dans la représentation de ce département : Jean-
Baptiste-Benoît BLANC DE SERVAL (et non LE BLANC).
Gustave Bord.
{La suite prochainement.')
* Lautard, Op. cit., 150-152.
2 Barbaroux, Mémoires, 380,
On demandait en l'an III à un républicain de la première heure,
Lezay, l'auteur des Ruines :
— Mais qu'a donc amélioré cette grande Révolution ?
— Le sort du vice et la condition du bourreau, répond-il.
— Elle n'aura donc rien produit ?
— Pardonnez-moi. Elle aura produit de grands crimes et de
petits scélérats !
Lezay exagère. La Révolution a amélioré la police et produit le
bien-être.
Mais qu'importe que la police protège quelques individus contre
les descendants de Cartouche, si la Révolution livre toute une
génération aux émules de Fouquier-Tinville!
Si la mauvaise administration des gouvernants, si la corruption
des compatriotes, si la convoitise des voisins, inquiètent la paix
sociale dans le pays tout entier, qu'importe l'aisance plus grande !
On n'en peut alors jouir que comme d'une galerie de tableaux
qui ne nous appartiennent pas. Gela est agréable, sans doute,
mais on va au musée une fois par hasard et il faut manger
chaque jour.
Le bien-être amollit l'âme et les bras. Aux peuples amollis,
l'étranger vient prendre leurs économies ; aux classes amollies, le
prolétaire vient prendre leur capital.
L'ancienne société avait la Foi pour base, le monde moderne est
fondé sur la Critique. C'est la différence essentielle. Il en résulte
que, excellente pour analyser et pour détruire, la civilisation révo-
lutionnaire est incapable de coordonner et de conserver. Pour parer
à ce vice de naissance, la Révolution essaie de créer une religion
qui lui donne les attributs et les bénéfices de la Foi : X Infaillibilité
du peuple, la Vénération du suffrage universel, le Droit divin de
la République.
PENSÉES CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES 7(J
C'est quand la religion révolutionnaire aura été généralement
appliquée que le Christianisme triomphera : on pourra comparer
complètement la nouvelle religion avec la précédente. La Religion
chrétienne aura pu saisir la religion révolutionnaire, non plus
seulement en esprit mais en corps; elle la vaincra, non pas comme
aujourd'hui, au nom de la philosophie, de la morale, de la raison,
mais, de plus, au nom de l'expérience et de l'utilité sociale.
Seulement il y a bien des chances pour que le peuple, chez qui se
sera faite l'expérience de la religion révolutionnaire, en meure.
Il est vrai qu'il y a quelques malhonnêtes gens dans le camp des
conservateurs et quelques honnêtes gens dans l'armée des révolu-
tionnaires. La principale différence entre les deux partis consiste en
ceci : le corps conservateur repousse les éléments impurs hors de
soi, par un effort d'élimination naturelle ; le corps révolutionnaire
les appelle en soi, par un mouvement de sélection instinctive.
Quand un coquin reste dans le parti conservateur, ses voisins
disent : C'est un coquin. Ils le tiennent à distance et on l'emploie
à titre d'instrument méprisable. Quand il passe aux révolution-
naires, ceux-ci le fêtent, ils disent : C'est un des nôtres. Lui, de st>n
côté, n'a qu'une préoccupation, qui est de se mettre à leur tête. Il
est très rare qu'ils n'y consentent pas.
«A»
Quand un conservateur quitte son parti pour passer aux révolu-
tionnaires, étudiez-le attentivement, vous constaterez qu'il a une
tare. Quand un révolutionnaire abandonne les siens, ce n'est jamais
parce qu'il est devenu plus vicieux, mais plus vertueux .
On arrive au Christianisme par des chemins qui montent, à la
Révolution par les sentiers qui descendent.
Ch. d'Héricault.
ANECDOTES ET NOTIONS
Extrait d'une lettre de Pau, en Béarn :
J'ai trouvé sur ma route un patriotisme considérable, mais très
effrayé. J'ai entendu dire à des bandes de volontaires, que pour
empêcher toute trahison, il fallait faire une ligne des officiers, et
les mettre entre deux feux. En arrivant à Pau, j'entendis des tam-
bours, on me dit que les volontaires faisaient l'exercice. Le temps
était gros de pluie. Arrivé sur le terrain, par curiosité, pour voir
cet exercice, la pluie devint abondante et les volontaires se déban-
dèrent, laissant leurs officiers crier, appeler, prier ; quelques-uns
coururent après. Quelques curieux disaient : « Ils font bien de s'en
aller, il pleut trop. » Ces volontaires désertent par bandes. Ils sont
aussitôt remplacés par d'autres qui viennent se faire habiller de
neuf, recevoir le pécule, et gagnent le large. Yoici la conduite
qu'on tient envers eux : s'ils se sauvent en veste, sans armes et
sans bagages : bon voyage ; s'ils emportent les effets, la maré-
chaussée les prend, si elle peut, et les ramène au cachot, au mépris
des droits de l'homme ; mais les plus ingambes trouvent des res-
sources contre les chaînes que le patriotisme leur a fait prendre.
A Bordeaux, on donnait, quand j'y passai, une pièce où l'on
disait, entre autres platitudes : Les Fronçais vaincront VUnivers
entier. Cette pièce avait été accueillie, quinze jours avant, par des
bravos et des bis multipliés. Cette fois, on applaudit avec sobriété,
parce qu'on avait appris, le matin, que 4 à 500 hullans avaient culbuté
10 à 12 mille vainqueurs de VUnivers entier.
(Nouvelle Correspondance politique ou Tableau de Paris,
par Peltier, no 3, du 4 juin 1792, p. 3.)
Les sans-culottes de section. — On nommait ainsi des
hommes que les chefs de la tyrannie populaire enrôlaient pour
aller chez les riches — les suspects — s'établir à ne rien faire que
se chauffer, manger, dormir et recevoir cent sous par jour : cor-
ruption d'un nouveau genre exercée sur la classe active du peuple.
(Ginguené. Le Suickle de Champfort.)
horreurs Vi&n£ ouÛtccgex (/iuir\unitï. ptetixanù. cuuoxej
cxrtotaphe . .1 cxuit voir ( omlxr a. t 'uni fw vict (a xcv
'jiton tftd U Jaîrit a. /a. f>rgt ■ Ctttt effrayante apna.xUt.ort
le. Juffbaux. t* u xenvtnu
LES FÊTES REPIBLICAINES
(Collection du M ' de Biei i I
SOUVENIRS D'UN OFFICIER DES AÊROST1ERS
DE LA RÉPUBLIQUE
I
Lorsque, il y a trois ans, je publiai les lettres inédites écrites par
le général de Dommartin à sa mère, de 1786 à 1799, je pouvais déjà
constater que notre génération, désabusée des légendes révolution-
naires, recherchait avec un soin scrupuleux la vérité historique.
Après les désastres de 1870, il devint tort évident que les véri-
tables armées ne sont faites que par les véritables soldats, et on
sentait tout le mal dont nous étions redevables à la légende des
volontaires et des héros en sabots. Depuis, on a mis au jour beau-
coup de papiers de familles, lettres, notes, mémoires laissés par les
témoins ou les victimes de la première République ; la lumière se
fait sur ce roman révolutionnaire, roman de sang et de boue, où
la niaiserie la plus grotesque se mêle à la méchanceté la plus
noire.
Ces souvenirs d'tm officier des aèrostiers m'ont été laissés par
mon grand-père maternel, le baron de Selle de Beauchamp qui
les écrivit vers 1824. La couverture porte ces mots : « — Ces pa-
piers seront remis après ma mort à mon petit-fils Alfred de Besan-
cenet, pour en faire l'usage qu'il jugera convenable. Saint-Germain
en Laye, août 1856. — » J'ai groupé les récits'les plus importants,
écartant ce qui n'avait pas un rapport direct avec les hommes et
les faits révolutionnaires.
Mon grand-père était né à Paris, le 25 février 1774 ; à sept ans,
il se trouvait orphelin. Son père blessé au combat de l'Assiette où
deux de ses frères avaient été tués, ne s'était jamais rétabli de sa
blessure ; sa mère, MUe de Monthiers, n'avait survécu que de six mois
à son mari. Le conseil de famille composé de parents qui habi-
taient la province désigna pour tuteur M. V..., agent d'affaires, et
T. il. — AOUT 1883 6
82 SOUVENIRS d'un officier des aérostiers
plaça l'enfant dans une petite pension de Versailles. Le directeur
de cet établissement d'instruction dont mon grand-père, par discré-
tion, ne donne pas le nom, était fils d'un ancien domestique de
Louis XV -, il affichait les opinions les plus libérales. Sa sœur était
mariée à un musicien de la chapelle du roi. Elle se prit d'amitié
pour l'orphelin, et l'emmenait avec elle le dimanche à la messe du
château où les fonctions de son mari lui donnaient le droit d'as-
sister. Il suivit ainsi jusqu'en 1789 les offices religieux de la cour,
et jamais l'impression qu'il avait ressentie ne s'effaça de ses souve-
nirs. A soixante-dix ans, il écrivait :
« Il me semble encore revoir le coup d'œil imposant que présentait
la chapelle de Versailles avant l'arrivée de Leurs Majestés, avec ces
lévites revêtus d'ornements magnifiques et cette réunion de femmes
en grandes toilettes garnissant les travées, tandis que la maison
militaire bordait les galeries. Tout à coup un huissier de la chambre
paraissait à la tribune réservée et prononçait ces mots : le Roi,
Messieurs ! mots magiques, qui faisaient passer sur l'Assemblée
comme un frisson. Toutes les carabines, toutes les pertuisanes frap-
paient le sol, tous les assistants se levaient ; l'orgue retentissait, le
célébrant montait à l'autel, et une musique céleste commandait
le recueillement. Pendant sept ans, j'ai assisté aux offices de la
semaine sainte. Je n'ai rien vu depuis qui m'ait autant impres-
sionné. Versailles pendant ce temps de pénitence appartenait à
Dieu. La royauté de la terre s'humiliait devant celle du ciel ; j'ai
pleuré au lavement des pieds... »
En 1789, mon grand-père avait quinze ans et commençait à se
froisser des doctrines révolutionnaires professées par son maître.
Leurs relations journalières devinrent chaque jour plus difficiles ;
malheureusement les événements avaient de plus en plus isolé
l'écolier de sa famille, dont plusieurs membres èmigraient. Le
tuteur, par peur ou par conviction, se rapprochait des célébrités du
jour et affichait une grande sympathie pour leurs idées et leurs per-
sonnes -, il maintenait son pupille chez le maître. Après le fameux
banquet donné par les gardes du corps au régiment de Flandre,
mon grand-père fut puni pour avoir chanté 0 Richard, ômon Roi!
A partir de ce jour, l'élève prit sa pension en aversion.
Après le départ du Roi pour Paris, les musiciens de la chapelle
quittèrent Versailles ; le maître de pension suivit sa sœur et son
beau-frère, et transporta son établissement qui n'avait que quatre
ou cinq élèves, rue Neuve Sainte-Geneviève, près de l'Estrapade.
DE LA RÉPUBLIQ1 E 83
« Alors, écrit mon grand-père, les relations entre mon précep-
teur et moi devinrent complètement désagréables. Je n'étais plus
un enfant; logé dans le faubourg Saint-Marcel, je me trouvais le
témoin forcé < les agitations populaires; j'étais indigné, exaspéré.
Le milieu dans lequel je me trouvais était complètement révolu-
tionnaire ; les tentatives faites pour convertir mes camarades et
moi ne réussissaient pas; mon tuteur lui-même me disait qu'il
fallait être de son époque ; ses sermons démagogiques prononcés
sentencieusement m'agaçaient les nerfs. Cette situation était into-
lérable. Je suppliais mon tuteur de me placer au moins dans une
autre pension, il me promit enfin de chercher une maison qui ne
fût pas dans Paris ; mais il ne se hâtait pas. Le 10 Août, lorsque
le tocsin sonna, je courus à la fenêtre : je vis passer les bandes
armées ; horreur et ignominie ! Notre maître nous avait enfermés,
mais si tôt que je pus sortir, j'allai chez mon tuteur, lui déclarant
que je ne retournerais plus rue Sainte-Geneviève. Il me garda chez
lui jusqu'au moment où il me confia à une très honnête famille
fixée dans la vallée de Montmorency. Le propriétaire de cette
maison, M. G..., avait été conseiller maître à la Cour des Comptes ;
la Révolution lui avait enlevé sa position. Là du moins j'étais sûr
de trouver un intérieur honnête, tranquille, où si la nécessité
forçait de cacher ses sentiments secrets, je ne serai pas obligé
d'entendre l'éloge des infamies qui se faisaient. »
Les rapports de mon grand-père avec ses parents avaient com-
plètement cessé ', il ignorait même ce qu'était devenu le père de
son père ; son tuteur ne lui donnait que fort peu d'argent ; toute sa
fortune avait été convertie, à la mort de sa mère, en rentes sur les
Pays d'Etats ; mineur, il ne pouvait les aliéner. La Révolution bou-
leversait, d'ailleurs, en ce moment, tout l'ancien système financier
et supprimait en même temps les généralités avec ou sans élections
et les Pays d'Etats2.
1 Son oncle, à la mode de Bretagne, dont il devait plus tard épouser la fille, M. de
Selle resta pendant toute la Terreur dans sa terre du Mesnil, près Versailles. Les
habitants le protégèrent, et un jour où des commissaires étaient venus pour l'ar-
rêter, les paysans se portèrent en masse chez lui et menacèrent de faire la recon-
duite aux commissaires à coups de bâtons.
2 Les généralités étaient les provinces placées sous la juridiction d'un intendant
général des finances. En 1789 on comptait 32 généralités, dont 12 sans élections et
20 avec élections. On nommait élections des tribunaux chargés en 1" instance de
juger les contestations relatives aux tailles et impôts. Les Pays d'États votaient
eux-mêmes leurs contributions et en réglaient la perception : c'étaient la Flandre,
la Provence, le Béarn, la Basse-Navarre, le Bigorre, le Comté de Foix, la Bretagne.
84 SOUVENIRS D'UN OFFICIER DES AÉROSTIERS
« Je n'ai pas émigré, écrit mon grand-père, d'abord parce que je
vivais dans un monde où l'on n'en parlait jamais, ce qui fait que
l'idée ne m'en vint pas, et aussi parce que, lors même que j'eusse
voulu quitter Paris, les moyens matériels m'auraient manqué, mon
tuteur appliquant rigoureusement ce précepte que les jeunes gens
ont toujours trop d'argent. »
Les événements qui se précipitaient, allaient disposer de sa
destinée. Le 27 août 1793, la Convention rendit le fameux décret
qui portait : « Jusqu'au moment où les ennemis auront été chassés
du territoire, tous les Français sont en réquisition permanente
pour le service des armées; les jeunes gens iront au combat, les
hommes mariés forgeront les armes, etc.. »
Tous les jeunes gens âgés de 18 ans devaient se faire inscrire de
suite : le tuteur de mon grand-père, pris d'un zèle patriotique, le
fit aussitôt revenir de Montmorency et l'enrôla. Ce recrutement
forcé s'opéra avec un désordre dont les lignes suivantes vont
donner l'idée :
« La loi qui nous appelait aux armes formait en même temps,
dans chaque chef-lieu de canton, un bataillon provisoire qui devait
nommer des sous-officiers. Ces bataillons étaient casernes dans des
maisons, où des instructeurs, tirés des régiments, venaient leur
apprendre l'exercice. Le bataillon dont je faisais partie fut logé
dans une belle maison de campagne, située sur le territoire de
Gonesse. On donna pour instructeur aux conscrits appartenant aux
familles nobles ou bourgeoises, un sous-officier aux façons cyni-
ques et brutales, qui manifestait ouvertement sa satisfaction de
nous tenir sous sa férule. Il était heureux de nous vexer par une
quantité de petites taquineries. Par suite du désordre qui régnait
partout et de l'incurie des administrations , il arriva que ces
casernes improvisées manquaient d'approvisionnements, qu'on n'y
voyait ni lits, ni tables, ni chaises, ni marmites. La République
levait des soldats, mais les condamnait à vivre de l'air du temps.
Il fallut nous envoyer manger et coucher où bon nous semblait. Ce
que nous apprenions comme exercice sérieux était bien peu de chose,
mais en revanche on nous gratifiait de grosses injures et cela sem-
blait devoir suffire à former des soldats républicains. Je me trou-
vais très malheureux, je l'avoue, et je cherchais, dès les premiers
jours, un moyen de me faire incorporer dans quelque régiment des
frontières : là on trouvait au moins des officiers et des sous-offi-
ciers de l'ancienne armée de la Monarchie. Mon tuteur faisait des
DE LA REPUBLIQUE 85
démarches, une circonstance imprévue ne me permit pas d'en
attendre le résultat.
« Il se formait à Paris un corps de cavalerie destiné à seconder
une infanterie spéciale, dont les hommes furent désignés depuis
sous le sobriquet de Héros à quarante sous, à cause de la solde
qu'ils recevaient. Une querelle avec mon sergent fit de moi un de
ces héros . »
Cette armée dontparleM.de Beauchamp avait été décrétée le
5 septembre 1793, et le 17 du même mois, un décret supplémentaire
portait : « L'armée révolutionnaire sera de six mille hommes, on
accordera une indemnité de quarante sous par jour... »
Il fallut licencier promptement cette troupe indisciplinée où,
d'après le décret, la plus grande place devait être laissée aux
gens du peuple. Malgré la haute paye de 2 francs, on ne trouva
pas, d'ailleurs, à recruter lïnfanterie, et ce tronçon d'armée révo-
lutionnaire justifiait trop son nom, même aux yeux de la Conven-
tion. Le contraire eut lieu pour l'escadron de cavalerie ; là, on fut
forcé de choisir pour le former des hommes sachant monter à
cheval, puisqu'on n'avait pas le temps de le leur apprendre.
Pris dans une classe sociale plus élevée, les cavaliers ne répon-
dirent pas aux désirs révolutionnaires de leurs chefs, et M. de
Beauchamp nous montrera bientôt l'indiscipline dégénérant en
révolte ouverte. Il raconte ainsi comment il fut incorporé dans cet
escadron :
« Nous avions passé tout un jour à parader et nous attendions
1p moment d'aller nous coucher, quand, après l'appel terminé, je
m'approchai du sergent pour lui demander la permission de m'ab-
senter le lendemain. Il me répondit, d'un ton bourru, que cette
absence n'était pas motivée. Moi de répliquer, sans le moindre res-
pect, que je me passerais de la permission, et je tournai sur mes
talons tandis qu'il me criait : « Si tu n'es pas à l'appel demain, tu
feras connaissance avec le cachot. » Je partis, et le lendemain je
m'en allai à Paris où je racontai à mon tuteur mon très ardent
désir de changer de corps. Ledit tuteur commençait à tourner au
jacobinisme, il connaissait l'acteur Gramont, devenu, par la grâce
de la Bèvolution, commandant de la nouvelle cavalerie en forma-
tion. Il me donna une lettre pour ce grand homme et pour son
collègue l'acteur Dugazon ; tous deux habitaient rue de Choiseul.
Je me rendis à leur hôtel ; on m'introduisit ; la lettre fit merveille.
Le secrétaire de Gramont me remit un billet à l'adresse de l'orga-
86 SOUVENIRS d'un officier des aérostiers
nisateur Mazuel et me recommanda de le porter moi-même. C'était
à Versailles que se formait le nouvel escadron ; je m'y rendis de
suite.
« Mazuel n'était pas chez lui, il passait une revue sur la place
d'Armes. Sans hésiter je vais l'y rejoindre, et marchant droit à lui
je lui remets le billet de Gramont. Il me toise de la tête aux pieds
et désignant le premier rang des recrues : « Va te mettre là, me
dit-il. » Un brigadier Tint prendre mon nom ; je ne donnai que
mon prénom d'Albert ; il l'inscrivit sur un carnet avec mon signa-
lement ; j'étais incorporé.
« Le lendemain on me mit sur le dos une espèce de sarrau
bleu ; j'étais habillé ; on me pendit au côté un sabre ; je fus armé.
Jamais je n'entendis parler du sergent qui m'avait promis du
cachot. Le plus curieux c'est que je revins à Paris faisant sonner
mes éperons et narguant les officiers d'infanterie fort petits garçons
à côté d'un simple soldat qui avait l'insigne honneur d'appartenir
à la cavalerie révolutionnaire .
« Pour ce fameux escadron d'élite, les hommes, du moins je le
suppose, étaient plus faciles à trouver que les chevaux, car lors-
qu'il fallut gagner Coulommiers, où devait se trouver le dépôt, je
fus obligé de traîner mon cheval par la bride. Si en route il ne
marchait guère, à la garnison il ne marchait plus du tout, de sorte
que l'escadron ayant un jour reçu l'ordre de partir, les cavaliers
démontés restèrent à la caserne ; je fus du nombre. Mais il y avait
si peu d'ordre dans tout ce qui se faisait que je me mis en quête
d'un moyen de rejoindre la colonne. Trois jours après son départ,
je vis qu'on se préparait à mettre en route les bagages ; quatre
cavaliers étaient restés pour les escorter avec un brigadier. Je fis
à l'écurie l'inspection des chevaux laissés comme malades, j'avisai
une jument qui ne me parut que fatiguée ; je la pansai, je lui
donnai une bonne ration d'avoine, et mis mon cheval à sa place.
Puis j'allai trouver le brigadier et je lui dis que mon cheval se
portait bien. Il trouva dès lors tout naturel que je fisse partie de
l'escorte. Je sellai la bête et la sortis de l'écurie. Aucun cavalier
n'ayant réclamé, je partis, accompagnant des charrettes bondées de
malles sur lesquelles étaient juchées quatre vivandières. Nous
retrouvâmes l'escadron à Orléans. Alors j'appris qu'on nous diri-
geait sur la Vendée et j'éprouvai un amer regret d'avoir cédé à un
zèle malheureux. Il n'était bruit dans la ville que des cruautés de
Carrier. Je partis avec la colonne, et à Saumur on nous dit que les
DE LA RÉPUBLIQUE 87
Vendéens tendaient partout des embûches et massacraient les
soldats isolés. On nous fit marcher avec des précautions infinies.
Les Vendéens occupaient en effet l'autre rive de la Loire, et chaque
fois que la route se rapprochait du fleuve, nous entendions siffle1
les halles que la distance rendait inoflfensives. Les paysans de la
rive droite étaient eux-mêmes très mal disposés pour nous ; quel-
ques cavaliers disparurent. Moi j'étais de cœur avec les Vendéens,
aussi je fus très heureux de remarquer un matin dans l'escadron
des symptômes de révolte. La cause était des plus futiles : les
hommes se plaignaient de leur uniforme. Nous avions, en effet, un
mauvais sarrau de toile, et les habits de drap qu'on nous avait
promis n'arrivaient pas. Le soldat est coquet ; il accusa les chefs
de négligence ; il se plaignit de ses bottes qui, en effet, avaient des
• semelles de bois ; il prétendit que notre sabre n'était qu'une queue
de poêle à frire. Les murmures menaçant de tourner à la rébel-
lion, le commandant assura qu'un brillant équipement nous atten-
dait à Nantes.
« Cette espérance calma un moment les esprits ; mais en arrivant
à Nantes ce que nous y vîmes, ce qu'on nous apprit n'était pas fait
pour calmer les tendances à la révolte. Nantes était alors dominée
par quatre proconsuls. Autour de ces brigands dont Carrier est resté
le plus célèbre, s'agitaient une nuée de porteurs d'épaulettes dorées,
car les parvenus de la République se pavanaient dans un luxe insensé.
On comptait dans la ville deux cents officiers d'état-major parés
d'épaulettes à graine d'épinards, et Dieu sait si dans ce nombre il y
en avait dix qui eussent jamais tiré l'épée. Les derniers avantages
des Vendéens avaient fait partir de Nantes tout ce qui s'y trouvait
de troupes disponibles. Mais ces messieurs de l' état-major avaient
pensé qu'il était plus commode de faire campagne dans la ville. Là,
Carrier leur donnait tous les jours le spectacle d'un carnage sans
danger. En effet, les Vendéens qu'amenaient les colonnes mobiles,
femmes, enfants, vieillards, étaient enfermés, subissaient un juge-
ment dérisoire et mouraient noyés, fusillés ou guillotinés. Un reste
de pudeur avait fait décider qu'il serait fait grâce aux enfants
qu'un citoyen déclarerait vouloir adopter ; mais la crainte de se
compromettre par cette adoption paralysait tout sentiment de pitié.
« Je me souviendrai toujours avec émotion d'avoir assisté à
une de ces adjudications d'une nouvelle espèce. Lorsque le Prési-
dent, en bonnet rouge, présenta à l'assemblée une pauvre petite fille
âgée à peine de quatre ans, et qui poussait des cris d'effroi, un
88 SOUVENIRS d'un officier des aérostiers
vieux soldat chevronné s'avança hardiment au milieu de la foule
muette et réclama l'enfant. — « Celle-là ne sautera pas le pas,
dit-il, je l'adopte. » — On la lui donna: la foule applaudit. Les
horreurs qui se passaient à Nantes indignaient la plus grande partie
de la population, mais elle avait peur. Quant aux soldats de mon
escadron, je leur dois cette justice, que, pour la plupart, ils allaient
à contre-cœur à une guerre qui prenait les proportions d'une exter-
mination. On disait, d'ailleurs, que les Vendéens usaient de repré-
sailles et ne faisaient aucun quartier à leurs prisonniers. Nous
attendions tous les jours un ordre de départ ; moi et hien d'autres
nous le redoutions, non par crainte de la guerre, mais parce que
nous étions par sentiment avec l'ennemi qu'il nous faudrait com-
battre.
« Tout à coup, nous apprenons que les régiments d'infanterie
révolutionnaire venaient d'être dissous, et que notre escadron serait
licencié. Pour la troisième fois, j'allais changer de régiment.
Serais-je cavalier ou fantassin? Heureusement, si je me trouvais
dans la classe des réquisitionnés, auxquels on imposait six années
de service actif, je bénéficiais de la clause qui laissait les hommes
de cette classe libres de choisir leurs régiments. Presque tous mes
camarades étaient dans le même cas, mais nos officiers ne parais-
saient avoir aucun souci de la loi, et ils voulaient nous emmener au
camp, pour de là nous disperser dans les régiments de l'armée de
l'Ouest. En effet, un matin l'ordre arriva de réunir l'escadron sur
la place ; les représentants du peuple passeront la revue et indi-
queront le lieu où l'on procédera au licenciement. Le bonheur
voulut que je fusse de garde aux écuries. L'escadron sortit de la
caserne et se rangea sur la place. Les représentants arrivèrent,
suivis d'un état-major reluisant d'or. Carrier entonna un hymne à
la victoire, puis le cri : — En avant les pelotons ! — se fit entendre.
Pas un soldat ne bouge. Le commandant répète par trois fois cet
ordre ; même immobilité de l'escadron. Devant cette marque non
équivoque d'insubordination, les représentants s'indignent. Le com-
mandant parcourt les rangs, interrogeant les sous-ofiiciers, cher-
chant à trouver quelque faux-frère qui dénonce les chefs de la révolte.
Mais il n'obtient de réponse ni des sous-officiers, ni des soldats.
Les représentants et les officiers se réunissent et délibèrent, puis
l'un d'eux se détache et vient demander si avant le départ les soldats
auraient des réclamations à faire, promettant, au nom des repré-
sentants, d'y faire droit si elles étaient justes et fondées. Un homme
DE LA RÉPUBLIQUE 89
sort des rangs et dit : qu'on promet depuis longtemps un uniforme;
qu'on avait assuré qu'il s'en trouverait à Nantes; que toutes les
promesses ont été trompeuses. 11 se plaint, en outre, du dénûment
complet dans lequel l'escadron a été laissé depuis l'enrôlement, de
l'irrégularité du prêt, qui est dû depuis un mois entier ; il déclare,
au nom de ses camarades, que tant qu'on n'aura pas touché l'uni-
forme et l'argent dû, l'escadron ne partira pas. Devant cette attitude
résolue, les représentants perdent contenance et commandent de
rentrer à la caserne.
« Le lendemain on se décida à faire lire dans chaque compagnie
le décret du licenciement. Les soldats qui ne faisaient pas partie de
la première réquisition étaient renvoyés dans leurs foyers ; ils ne
se le firent pas dire deux fois. Pour nous, qui étions de la première
levée, notre sort fut tout différent. Nous devions déclarer, le jour
même, dans quel régiment de cavalerie nous voulions être versés.
On nous délivrerait aussitôt une feuille de route ; mais contraire-
ment au décret, nous fûmes presque aussitôt prévenus que le com-
missaire des guerres ne délivrerait ces feuilles que pour les
régiments qui faisaient partie de l'armée de l'Ouest.
Je fus profondément peiné, car je m'étais réjoui à la pensée que
j'allais pouvoir m'èloigner de la Vendée. Un régiment de cavalerie
avait son dépôt à Angers, je demandai à y être envoyé. Je m'éloi-
gnais ainsi de Nantes, et c'était beaucoup. On me délivra sans
observation une feuille de route, et je partis à pied, me promettant
de ne pas arriver. Je manquais de tout ; l'intendance nous avait
repris jusqu'à nos sarraux de toile bleue. Le sabre que je portais
ayant été acheté de mes deniers, on me le laissa, ainsi qu'une vieille
paire de bottes et un pantalon de toile. C'est dans ce bel équi-
page que chacun de nous devait rejoindre son nouveau corps : un
pantalon, une chemise et des bottes. Le prétexte dont on s'était
servi pour nous dépouiller ainsi, c'est que le pays était infesté de
paysans vendéens et que nous leur échapperions mieux en ne
paraissant pas faire partie de l'armée de la République. Pour être
juste, je dois dire que les précautions étaient bonnes. J'avais deux
assignats dans ma poche, prix de mon sabre vendu à un brocan-
teur. C'est avec cette somme que je me mis en route.
« La première journée de marche fut pénible, j'ai toujours été
un fort mauvais piéton. Mais j'avais conçu le projet hardi de ne
pas rejoindre le régiment d'Angers, et à tout hasard, allant de
village en village, couchant dans les bois ou derrière les haies ;
90 SOUVENIRS D'UN OFFICIER DES AÉROSTIERS
j'arrivai au Mans. Un de mes camarades de régiment auquel j'avais
confié ma volonté de me faire plutôt fusiller comme déserteur, que
d'aller me battre contre les Vendéens, m'avait donné une lettre
pour un négociant du Mans. Je me rendis chez lui tout en arrivant,
et comme il était favorable aux Brigands, il me reçut aussitôt, me
cacha, m'habilla comme tout le monde. Deux jours après, il arrêta
ma place à la diligence de Paris, comme si j'eusse été un voyageur de
commerce, et je le quittai en le remerciant de tout mon cœur. Arrivé
à Paris sans encombre, j'allai droit chez mon tuteur, qui depuis
mon enrôlement n'avait plus entendu parler de moi. Je lui déclarai
que je n'avais pas rejoint, à Angers, le régiment pour lequel j'étais
désigné. Il ne s'émut point de ma désertion qui passerait inaperçue,
pensait-il, au milieu du désordre général, et en cela il ne se trom-
pait pas. Mais il m'engagea à chercher à m'enrôler ailleurs pour
éviter les dangers que ma position de ci-devant me ferait certaine-
ment courir dans Paris. L'apprentissage que je venais de faire du
métier de simple soldat m'était souverainement désagréable. Je me
demandai pourquoi, dans un temps où les épaulettes d'or se don-
naient si facilement, je ne chercherais pas être officier d'emblée.
Il ne fallait pour cela que de la chance et de l'aplomb.
Alfred de Besancenet.
(La suite prochainement. )
LA RÉVOLUTION ET LES CLUBS
DANS L'INDE FRANÇAISE*
Les Anglais s'étaient empressés d'agir et leurs troupes envahis-
sent le Deccan. Les partisans de la France étaient impuissants ; les
discours et les promesses des commissaires républicains de Pondi-
chéry avaient trouvé fort peu d'échos chez les Indiens. Aussi, le
soubab fut abandonné par une partie de ses soldats, et pour
conserver son trône, il dut signer un traité qui le mettait dans la
dépendance la plus absolue du Gouvernement britannique.
Au Bengale, il en était de même, tous les petits potentats, qui
jusque-là nous avaient conservé leurs sympathies, voyant qu'il n'y
avait plus à compter sur notre appui, traitaient avec les Anglais et
consentaient à reconnaître leur supériorité. Le Grand Mogol, lui-
même, Chah-Allen IL était devenu leur pensionnaire, sinon leur
captif. Lorsque le comte de Mornington, depuis marquis de Wel-
lesley, arriva à Calcutta, en 1798, pour prendre possession du
gouvernement général, le parti français avait pour ainsi dire cessé
d'exister et ne comptait plus que quelques rares adhérents.
L'Angleterre paraissait n'avoir plus d'obstacles à rencontrer pour
établir sa domination sur toute la péninsule. Tippou-Sahib était le
seul adversaire qui restât en sa présence. Le sultan de Mysore ne
se tenait pas pour battu et songeait à reconquérir les provinces
qu'il avait perdues dans la guerre désastreuse de 1792. Aussi se
préparait-il à une nouvelle lutte, et dans ce but un grand nombre
d'aventuriers français et d'anciens officiers de Lally et de Bussy
avaient été attirés à sa cour et disciplinaient son armée. La capi-
tale du Mysore était devenue une forteresse, et dans tout le
royaume, l'on ne pensait qu'à se mettre en mesure de résister à
l'invasion anglaise.
* Voir la livraison de mai 1883.
92 LA RÉVOLUTION ET LES CLUBS
Tippou-Sahib, à qui l'on ne peut contester de sérieuses qualités
militaires, était bien inférieur comme politique à son père Hayder-
Ali. On s'est cependant habitué à le considérer, en France, comme
l'un des hommes les plus distingués que l'Orient ait produits, et
Michelet, prenant, comme toujours, pour des faits, les images de
son esprit, s'est fait l'écho de cette opinion.
Suivant lui, Tippou-Sahib était un prince éclairé, libéral et
complètement imbu des idées de la civilisation occidentale. Chez
le sultan de Mysore, le costume seul était musulman. Le fana-
tisme lui était inconnu. Notre rêveur nous représente en même
temps la ville de Seringapatam comme une cité quasi-européenne.
Les Français qui s'y étaient fixés, s'y étaient construit de somp-
tueuses villas où l'art moderne se mariait avec le luxe indien. Les
sectateurs du Coran y vivaient en bonne harmonie avec les
Koumis. V esprit philosophique paraissait avoir soufflé de ce côté,
et l'on eût dit que la cour de Mysore était destinée à répandre dans
toute la péninsule le culte de Voltaire et de Marat.
Ce tableau enchanteur qui peut rappeler celui de Grenade au
moment de la conquête espagnole, est un simple tableau de genre.
Il est certain qu'au XVIIIe siècle, les musulmans avaient en partie
perdu leur fanatisme. Mais il ne faut pas en attribuer la cause à la
Révolution, car c'est au contraire à partir des guerres de la Répu-
blique et de l'Empire que nous voyons de nouveau reparaître la
haine du chrétien. En 1752, le marquis de Bussy avait été ins-
taller le soubab du Deccan, et la Saint-Louis, la fête du roi de
France, avait été solennellement célébrée, tout comme en France,
dans toutes les mosquées d'Aurengobad, la capitale du Deccan et
l'un des principaux centres de l'islamisme. Cette tolérance que l'on
constatait chez les musulmans de l'Inde était due principalement
à la sage politique de ce grand Dupleix, que Voltaire avait pour-
suivi de ses sarcasmes et de ses calomnies.
Seringapatam n'était pas un paradis aussi complet que paraît le
supposer M. Michelet. Les Français qui y étaient, au service du
sultan de Mysore, s'étaient principalement appliqués à augmenter
ses fortifications et à en faire une place redoutable. Quant à
Tippou-Sahib, rien ne fait supposer qu'il fût partisan des idées
républicaines. Du moins, Voltaire ne l'avait pas brouillé avec les
astrologues, sans le conseil desquels il ne fait rien. Il ne l'avait
pas non plus mis en délicatesse avec Mahomet. En 1794, il s'était
adressé à l'émir de Caboul et lui avait proposé de faire appel à
DANS L'INDE FRANÇAISE 93
tous les musulmans et de surexciter leur fanatisme. Les imans et
les derviches auraient prêché la guerre sainte. Les croyants se
seraient soulevés et auraienl massacré les chrétiens. Tous les
sectateurs du Coran se seraient rangés à»ïa voix du sultan de
Mysore et à celle de son allié l'émir de Caboul. L'émir refusa ces
offres. Tippou-Sahih était prêt à accepter tous les moyens de satis-
faire sa haine contre l'Angleterre. En se faisant l'apôtre exalté de
l'islam, il cherchait des alliés pour résister. Ses efforts n'ayant
pas réussi de ce côté, il se tournera d'un autre et exploitera la
stupidité des jacohins qui croiront avoir remporté une victoire
immense en appelant le sultan de Mysore : citoyen.
Après la chute de Pondichéry, ce prince s'attendait à être attaqué.
Chaque jour, il apprenait que les Anglais faisaient de nouveaux
progrès. En 1794, le royaume d'Aoude était devenu leur tributaire.
En 1795, l'île de Ceylan, qui appartenait à la République Batave,
alors notre alliée, tombait en leur pouvoir. Cette année-là encore,
Malacca subissait le même sort. En 1796, la ville de Cochin était
occupée par eux. Ils avaient imposé leur suprématie au soubab
de Deccan, et leur alliance aux Mahrattes. Pour les indigènes, la
France révolutionnaire n'existait plus comme puissance, et, de
même que tous les Orientaux, ils se rangeaient du côté de la for-
tune. Le sultan de Mysore se trouvait seul, isolé, et l'on pouvait
déjà dire que les jours de son règne étaient comptés.
Nous avons dit que Tippou-Sahib avait songé à utiliser le fana-
tisme pour entraîner les musulmans à embrasser sa cause, et qu'il
n'avait pu mettre son dessein à exécution. Il était donc fort per-
plexe quand on vint lui soumettre une nouvelle proposition. Parmi
les aventuriers français qu'il avait à son service, se trouvait un
ancien corsaire nommé Ripaud, homme jusque-là fort obscur et
qui n'avait encore joué aucun rôle.
Ripaud était partisan de la Révolution. Il parlait souvent au
sultan de la lutte que les Jacobins soutenaient contre l'Europe et
des défaites qu'ils infligeaient aux armées de la coalition. Les
Jacobins étaient en guerre avec l'Angleterre : il n'en fallait pas
davantage pour les rendre sympathiques à Tippou-Sahib, tout dis-
posé à voir en eux des alliés qui allaient prochainement lui appor-
ter leur concours.
Ripaud se garda bien de lui enlever ses illusions. Il les entretint,
au contraire, en lui donnant à entendre que les Jacobins ne lais-
seraient jamais succomber l'allié de France, et c'est ici que la
94 LA RÉVOLUTION ET LES CLUBS
comédie devient bouffonne. Ripaud ajoute que le vrai moyen de
décider les Jacobins à venir lui porter secours dans le plus bref
délai, était d'organiser un club semblable à ceux qui existaient à
Paris, et que de cette manière il était certain de se rendre popu-
laire en France et de conquérir les sympathies du Gouvernement.
Un club de Jacobins fut organisé à Seringapatam, et tout natu-
rellement Ripaud présidait à cette fondation. La nouvelle société
fut solennellement inaugurée et tint sa première séance, le 5 mai
1797. La plupart des Français qui résidaient clans la ville y assis-
taient, et tous étaient coiffés du bonnet rouge. Les indigènes,
musulmans ou gentils, qui se trouvaient à cette réunion, ne se
rendaient pas bien compte de ce spectacle nouveau pour eux.
Beaucoup d'entre eux portaient la cocarde tricolore, pensant
qu'ils se feraient bien voir de leurs amis les Français.
Tippou-Sahib se rendit solennellement au club. Il portait le
bonnet phrygien, ainsi que les officiers qui l'accompagnaient. Il
prit place au bureau. Ripaud lui avait en quelque sorte donné la
présidence honoraire. Les Français se lèvent en sa présence, s'em-
pressent de l'acclamer et entonnent la Marseillaise. On pousse le
cri de : « Vive la liberté ! » et on jure solennellement haine à tous
les tyrans, à V exception du citoyen Tippou-Sahib, le Victorieux.
Ce dernier titre devait d'autant plus flatter l'orgueil du sultan
qu'il avait été vaincu et que le victorieux, de par le Jacobinisme,
avait perdu la moitié de ses États.
Quelques jours plus tard, une autre cérémonie républicaine
avait lieu à Seringapatam. L'on procéda, avec pompe, à la planta-
tion d'un arbre de la liberté. Les Jacobins qui avaient fondé le
club jouaient naturellement le premier rôle. Le drapeau tricolore
avait été arboré sur les mosquées. Les musulmans acceptaient cette
marque d'alliance avec la France. La foule qui assistait à cette
espèce de fête était nombreuse. La nouveauté du spectacle l'avait
attirée sans cependant l'émouvoir. Les membres du club chantèrent
la Marseillaise et renouvelèrent, à la barbe du citoyen despote, le
serment de haine aux tyrans. La garde du sultan défila au bruit
du tamtam devant l'arbre de la liberté, et plusieurs salves d'artil-
lerie vinrent célébrer l'honneur infini qu'on faisait au sultan, en lui
donnant solennellement ce titre de citoyen, dont s'honoraient à peine
encore les portiers de Paris.
Le nouveau citoyen se laissa persuader, par Ripaud, qu'une
ambassade à l'Ile-de-France lui procurerait les moyens de reprendre
DANS L'INDE FRANÇAISE 05
l'offensive contre ses ennemis. Ses envoyés arrivèrent à Port-
I.miis, le 19 janvier 1798. Le gouverneur de la colonie leur promit
tout ce qu'ils voulurent. On leur donna, comme acompte, une
quarantaine d'officiers et environ 300 soldats européens ou mulâ-
tres qui s'embarquèrent au mois de mars suivant, sous les ordres
du colonel Chapuis, et prirent terre à Mangalore, sur la côte de
Malabar.
Bonaparte, alors en Egypte, cherchait à nouer des relations avec
le sultan de Mysore. Un des rêves de son enfance avait été de
réaliser une grande destinée en Orient. Une fois sur les bords du
Nil, il reprit le projet que Leibnitz avait autrefois soumis à
Louis XIV, pour ébranler la puissance anglaise aux Indes. Tippou-
Sahib était son allié naturel et, dans ce but, il l'invitait à lui faire
connaître sa situation politique.
La présence des Français sur la vieille terre des Pharaons causa
une grande crainte aux dominateurs de l'Hindoustan. Aussi, se
décidèrent-ils à agir sans délai. Ils avaient renouvelé leur alliance
avec les Mahrattes et le soubab du Deccan, et au mois de dé-
cembre 1798, deux armées sortaient de Madras et de Bombay et
envahissaient le royaume de Mysore. Tippou-Sahib s'était hâté de
réunir ses troupes, qui pouvaient compter 60,000 hommes. Il per-
dait coup sur coup deux batailles et était forcé de s'enfermer dans
sa capitale, où les Anglais arrivèrent le 5 avril 1799. Le siège
commença immédiatement.
Seringapatam est bâti dans une île du Gavery. La ville avait été
entourée d'une ligne de redoutes, reliées entre elles par un fossé
profond et protégée par une citadelle très forte. En avant de
cette ligne et de l'autre côté de la rivière, une haie, rempart
de bambous, d'aloès et de raquettes, empêchait de tourner la
position et était appuyée à gauche par un marais. Depuis le
dernier siège, Tippou-Sahib avait encore ajouté aux fortifications
de la place. Grâce à la supériorité de leur artillerie, les Anglais
parvinrent à ouvrir une brèche, et le 4 mai, ils donnaient l'assaut.
Le sultan de Mysore semblait, depuis qu'il avait été sali par le
bonnet rouge, avoir perdu sa fermeté d'esprit comme général, mais
il avait conservé son courage. Le combat fut acharné. Chaque
ouvrage, chaque défilé, chaque rempart, devinrt le théâtre d'une
action sanglante. Les Français et le colonel Ghapuis firent des
prodiges de valeur. Tippou-Sahib s'était précipité au plus fort de
la mêlée. Son cheval est tué sous lui et il reçoit trois blessures.
96 LA RÉVOLUTION ET LES CLUBS
Quelques serviteurs fidèles le placent sur un palanquin. Il est ren-
versé par les ondulations de la foule et reste perdu sous un tas de
cadavres. Un soldat anglais le reconnaît à la richesse de son bau-
drier et veut le lui enlever. Le sultan fait un dernier effort et blesse
son ennemi, qui, d'un coup de mousquet, lui fait sauter la cervelle.
Ainsi finit Tippou-Sahib et avec lui le dernier adversaire redou-
table des Anglais. L'Inde appartenait désormais à nos rivaux. En
1800, ils occupaient Surate ; en 1801, ils entraient dans Arcate et
s'annexaient le Garnate. En 1802, ils. commençaient à envahir le
Gutteratte, réunissaient à leurs domaines la ville d'Agrah et impo-
saient aux Mahrattes un traité qui les réduisait à l'état de vassaux.
L'Angleterre avait le champ libre et n'avait rien à redouter de la
France révolutionnaire. Du reste, les Jacobins se souciaient peu de
ce qui se passait en Afrique, en Amérique et en Asie. Ils avaient
renoncé à l'ancienne politique coloniale, et un des leurs avait
trouvé de l'écho chez eux en disant : « Périssent les colonies plutôt
« qu'un principe. » Les colonies périssaient, en effet, mais les prin-
cipes jacobins étaient bafoués, ajuste titre.
En 1802, la paix d'Amiens fut signée. La France obtenait la
restitution de ses établissements de l'Inde, tels qu'ils existaient en
1793. Toutefois, la Hollande était obligée de céder l'île de Ceylan à
l'Angleterre.
Tout d'abord, la situation paraissait rester la même, mais il suf-
fisait de jeter un coup d'œil sur la carte de la péninsule pour se
rendre compte des nombreux changements qui s'étaient opérés
dans l'extrême Orient. Au moment où la Révolution éclatait, les
Anglais ne possédaient, en dehors de Madras, de Bombay de Cal-
cutta et de quelques autres comptoirs, que les provinces du
Bengale. Le Mysore, le Deccan et les Mahrattes subissaient l'in-
fluence française, et le Grand-Mogol possédait encore plusieurs
débris de son empire. En 1802, l'Inde était devenue une terre
anglaise, et les États indépendants avaient disparu. En 1806,
mourait le Grand-Mogol, et son domaine allait être réuni aux pos-
sessions britanniques. Aujourd'hui, l'Angleterre possède en Asie
un empire de deux cent cinquante millions d'hommes, et a ouvert
de nouveaux débouchés à son commerce et à son industrie.
La période révolutionnaire que l'on s'est habitué à considérer, en
France, comme la plus belle page de notre histoire, a eu, entre autres,
l'effet que voici •. A partir de cette époque, nous avons perdu, cette
force d'expansion que nous avions au XVIIe et au XVIIIe siècle.
DANS L'INDE FRANÇAISE 07
La race française a reculé et a cessé de porter au loin ses
rejetons. La politique jacobine, étroite et basse, comme les ins-
tincts (lèses meneurs, ne voit rien au delà d'un rayon visuel fort
restreint. Elle n'appréciai! pas 1rs colonies. Les discours du suisse
Pache, du prussien Gloots et des orateurs de ruisseaux, étaient plus
intéressants. Aujourd'hui, nous pouvons apprécier les résultats du
système préconisé par la Convention et défendu, encore aujour-
d'hui, par les plus purs révolutionnaires. Il a permis à la race
anglo-saxonne de devenir de plus en plus envahissante et de prendre
possession de puissantes colonies ; il a forcé notre pays à devenir
stationnaire. Le grand enthousiasme qui avait porté notre influence
sur tous les points du globe s'était usé à regarder les luttes des
démagogues de bas étage.
H. Gastonnet-Desfosses.
T. II. — AOUT 1883
LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN
EXÉCUTION DES ÉPOUX DELORME (21 NOVEMBRE 1792)*
Il ne faudrait, d'ailleurs, pas croire que toutes ces assurances
eussent dissipé les défiances de la populace. Malgré les déclarations
du président du Tribunal criminel, le Palais de Justice resta étroi-
tement bloqué, et les juges et les jurés durent passer la nuit
entière dans la chambre du Conseil, gardés à vue par les émis-
saires des sections et par les gardes nationaux. Ce fait curieux est
constaté en ces termes, sur les registres du Tribunal criminel :
« La députation s'est retirée ; les membres du Tribunal ont
« promis de ne pas désemparer, les citoyens composant le juré de
« jugement ont dit qu'ils irabandonneroient pas le Tribunal, les
« uns et les autres ont passé la nuit dans la chambre du Conseil,
« et de temps en temps envoyaient s'assurer si les avenues du Tri-
ce bunal étoient encore occupées et si le bataillon de Vaucelles étoit
« encore sous les armes. Chaque message lui assuroit l'affirmative
« et que le peuple assistoit en foule à l'instruction qui se faisoit
« devant l'officier de police. »
Ce que pouvait être une pareille information, ce que devenaient
l'indépendance des témoins et le respect des droits de la défense, on
le devine aisément. L'enquête, menée avec une activité fiévreuse,
était close dans la matinée ; à midi, le directeur du juré d'accusation
déposait l'acte d'accusation, rédigé tant contre les époux Delorme
présents, que contre le cavalier Hèricy, qui n'avait point encore
été arrêté et qui était en fuite. Les volontaires Yalleray, Dupart et
Moisson avaient bénéficié d'une ordonnance de non-lieu.
A peine cette formalité eut-elle été remplie, que le Tribunal fut
sommé par les députations des sections et de la garde nationale de
procéder au jugement des criminels. « Sans quoi le peuple alloit se
« livrer à des excès. » Il se joua alors une lamentable comédie. Le
* Voir la livraison de juillet 1883.
LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN 99
président déclara qu'il ne pouvait prendre sur lui de soumettre
l'affaire aux jurés, à moins que les accusés ne consentissent à
renoncer aux délais qui leur étaient impartis pour exercer leurs
droits de récusation, désigner leurs témoins, préparer leurs moyens
de défense. Les Delorme extraits de la prison, menacés par la
populace d'être massacrés sur l'heure, souscrivirent à tout ce qui
leur était demandé. Dans les conditions où ils se trouvaient, le refus
c'était la mort immédiate, l'accusation c'était aussi la mort, mais à
échéance plus éloignée et avec les quelques chances favorables qui
pouvaient résulter d'un retard. C'est là, quand on y réfléchit, tout le
secret de leur attitude et la signification vraie de ces consente-
ments, sans valeur juridique, que la terreur seule leur arrachait.
« Les accusés ont répondu qu'ils n'ignoroient pas qu'il existoit
« contre eux une grande fermentation et qu'ils consentoient et
« demandoient à être jugés dans ce jour par les mêmes citoyens
« qui composoient le juré actuel ; que, certains de leur innocence,
« et étant en état de la faire connaître, ils alloient indiquer des
« témoins comme de fait ils en ont indiqué à leur décharge, et ont
« choisi un défenseur. »
Les débats s'engagèrent immédiatement ; et le même jour, à
9 heures du soir, leur condamnation à mort était prononcée.
Malgré la demande formelle qu'ils en avaient faite, aucun défen-
seur ne les avait assistés. L'avocat dont ils avaient indiqué le nom,
le citoyen Beuzelin, fut-il prévenu ? essaya-t-il vainement d'arriver
jusqu'à ses clients ? déclina-t-il une mission pénible et qui, le cas
échéant, pouvait devenir dangereuse pour lui ? Questions délicates
que nous ne pouvons qu'indiquer sans avoir la prétention de les
résoudre. Qu'importe, après tout, la présence d'un défenseur à la
barre, du moment où sa parole n'eût pas été libre, en présence
d'une foule affolée qui entendait ne respecter la justice qu'à la
condition de lui dicter ses arrêts. Et pourtant, jamais la nécessité
de la défense ne s'était imposée à la conscience des magistrats
d'une façon plus impérieuse. Si la participation des époux Delorme
à la rixe sanglante du 18 novembre était indéniable, comment l'ap-
précier équitablenient en l'absence du principal accusé, le cavalier
Héricy, dont on ne voulait pas même attendre l'arrestation? Qui avait
porté les coups mortels, de Delorme qui les niait, ou de lui Héricy
qui les avait confessés? A un autre point de vue, celui-là beaucoup
plus important, dans cette scène provoquée par les injures adres-
sées à la femme Delorme et qui n'avait duré qu'un instant de raison,
100 LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN
où était la préméditation? où rencontrer dans ces représailles
subites le trait de temps entre le dessein de tuer et sa mise à exé-
cution ? De préméditation, il faut le reconnaître, il n'y en avait pas
l'ombre. Or, aux termes des articles 7 et 11 de la loi en vigueur du
57 septembre 1791, la préméditation était nécessaire pour faire du
meurtre, punissable de 20 ans de fers, un assassinat passible de la
peine de mort. Je sais bien qu'à une époque où la vie humaine était
si peu respectée, il semble que ces questions de droits de la défense,
de régularité de procédure et de quotité de peine constituent de
véritables puérilités. Lorsque les existences les plus pures sont
tranchées sous les prétextes les plus frivoles ou les plus odieux, on
a quelque peine à s'apitoyer sur le sort de criminels frappés de
peines excessives et privés, lors de leur jugement, des droits tutè-
laires que la loi avait proclamés dans l'intérêt de leur défense. En y
réfléchissant pourtant, cette situation anormale faite, en vertu de la
volonté du peuple, à des inculpés de délit de droit commun, est loin
d'être sans signification et sans portée. Elle a son côté scandaleux
bien propre à frapper les esprits les plus prévenus. Les juges du
tribunal criminel ne s'y trompèrent pas et on le sent aisément au
soin avec lequel ils essayèrent sinon de justilier au moins d'expli-
quer leur conduite.
« Le Tribunal a délibéré sur la question de devoir soumettre ce
« procès au débat et considérant : 1° lu fermentation toujours me-
« naçante du peuple; 2" le consentement et la demande des accu-
« ses d'être jugés dans le jour par les citoyens composant le juré
« actuel : 3° la faculté qu'avoient les accusés de se pourvoir en
« cassation contre le jugement s'il étoit défavorable ou qu'il eût
« blessé les formes de la procédure, il a été arrêté, du consen-
« tement de l'accusateur public, qu'il soumettroit le procès au
« débat. »
Cette ressource suprême du pourvoi était, aux yeux des juges,
leur véritable excuse. Ils ne pouvaient s'illusionner sur la valeur
des consentements passés par les accusés dans des circonstances
aussi exceptionnelles, ni considérer la fermentation menaçante du
"peuple comme une raison, décisive pour des magistrats, de violer
la loi, mais la perspective du pourvoi qui leur donnait la certitude
de rannulation des monstrueuses irrégularités qui viciaient la pro-
cédure fit taire leurs scrupules et dissipa leurs dernières hésita-
tions. La proclamation solennelle de ce droit théorique du pourvoi
les dispensait de faire acte d'héroïsme, elle sauvegardait leur res-
LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN 101
ponsabilil.è <lt assurait, ils le croyaient du moins, une. suprême
chance de salut aux condamnés.
Cette arrière-pensée se fait jour dans Les quelques paroles dont
le président crut devoir accompagner l'avertissement qu'aux termes
de la loi, il donna aux époux Delorme, après leur condamna-
tion.
« Ensuite le président a dit : La loi vous donne le droit de vous
« pourvoir contre le jugement qui vient d'être prononcé contre
« vous. Votre pourvoi sera accueilli, soit qu'il y ait un défaut de
« forme dans l'instruction de votre procès, soit qu'il y ait nullité
« dans le jugement. 11 leur a donné lecture de la loi et a dit
« à l'auditoire que le tribunal avoit lieu d'espérer que les citoyens
« respecteroient la loi qui donnoit le droit aux accusés de se pour-
« voir en cassation contre les jugements des tribunaux criminels,
« qu'il ne pouvoit exister de liberté et de bonheur pour le peuple,
« sans un profond respect, de sa part, pour la loi. »
Il était alors 9 heures du soir. Après le prononcé de l'arrêt, les
condamnés furent reconduits, par les huissiers, à la maison de jus-
tice, et le peuple qui avait suivi les débats dans une attitude morne,
dit le procès-verbal, s'écoula lentement, sans manifestation hostile.
Un instant, le président et l'accusateur public purent donc se flatter
d'avoir conjuré l'orage et prévenu l'intervention de la multitude
dans l'administration de la justice criminelle. Ces illusions devaient
être de courte durée.
Le lendemain 21, à 9 heures du matin, le tribunal avait repris
séance et il allait statuer sur les poursuites dirigées contre le
nommé Doucet, interrompues l'avant-veille par l'émeute, lorsque
l'on apprit tout d'un coup que la fermentation avait recommencé.
Le bataillon de Taucelles était de nouveau sous les armes ; une
grande partie de la garde nationale marchait avec lui, le palais de
justice, la prison étaient cernés, et, chose encore plus grave, la
guillotine venait d'être dressée sur la place Saint-Sauveur. Quel-
ques instants après, le prétoire était envahi et les scènes de la
veille recommençaient. Le peuple avait eu connaissance que les
condamnés avaient formé leur pourvoi, que, de plus, la femme
Doucet avait déclaré être enceinte, et ils venaient demander tout
simplement aux juges de lever les obstacles qui s'opposaient à
l'exécution immédiate des coupables.
Au nom d'une députation d'hommes armés, suivie d'une bande
confuse de personnes de tout âge et de tout sexe appartenant à la
102 LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN
lie de la population, un individu s'introduisit dans le parquet et
formula en ces termes les injonctions de la foule :
« Le peuple demande que le jugement qui condamne à mort les
« assassins du citoyen D aulne soit exécuté sur-le-champ, que les
« prisons soient ouvertes et qu'on livre les coupables. Nous venons
« demander des ordres pour l'exécution. »
Nous devons dire que le tribunal ne voulut pas déférer à cette
sinistre mise en demeure. Si nous en croyons même le procès-
verbal, le président, emporté par un élan de généreuse indignation,
aurait adressé à l'auditoire l'allocution suivante :
« Delorme et sa femme sont condamnés à mort. La loi leur
donnoit le droit du pourvoy en cassation : ils ont déclaré vouloir
user de ce droit. La femme Delorme a d'ailleurs déclaré être
enceinte ; ainsi tout concourt à arrêter l'exécution du juge-
ment rendu contre ces malheureux. Le tribunal a juré de faire
respecter la loi ou de mourir à son poste. Loin donc de donner
des ordres pour l'exécution, il l'arrêtera, s'il est en son pouvoir.
Il paroît qu'on égare le peuple, a-t-il ajouté, et qu'on veut le
sacrifice de victimes. Eh bien, nous sommes là, à notre poste,
nous y mourrons plutôt de mille morts que de permettre qu'on
déchire le livre de la loi. Quoi ! le peuple est révolté d'un assas-
sinat et il voudroit être lui-même un assassin ! Ce seroit l'être
que de mettre à exécution un jugement à mort qui peut être
anéanti par un tribunal institué par la loi. Retournez vers vos
frères d'armes et dites-leur que le tribunal a juré de maintenir
la loi ou de mourir en la défendant et qu'il ne sera point par-
jure !... »
C'étaient là certainement de nobles maximes et d'énergiques pro-
testations, mais le Tribunal, après avoir énoncé, par l'organe de son
président, sa ferme résolution de ne pas laisser déchirer le livre de
la loi, de maintenir le droit et de mourir en le défendant, n'alla pas
jusqu'au bout de son héroïque proclamation. Lorsque la députation
se fut retirée, il resta en séance et expédia tranquillement l'affaire
Doucet, sans se préoccuper autrement de ce qui allait se passer.
L'on peut même remarquer qu'à une heure de l'après-midi, l'au-
dience fut levée pour n'être reprise qu'à 4 heures. Cette fois, le
Tribunal resta en séance jusqu'à neuf heures du soir. Pendant ce
temps, à quelques pas de la salle d'audience, à la prison d'abord,
sur la place Saint-Sauveur ensuite, s'accomplissait le dernier acte
de cette funèbre tragédie.
LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN 103
Repoussés par le Tribunal, les gardes nationaux s'étaient portes ;i
la prison, en avaient obtenu l'entrée et étaient arrivés auprès des
condamnés. Ces malheureux avaient auprès d'eux l'abbé Ghaix
d'Est-Ange, curé de Saint-Etienne et vicaire-général de l'évêque
Fauchet. C'était à cet ecclésiastique que la femme Delorme avait
déclaré être enceinte, et l'on doit ajouter que, dans le but de retar-
der l'exécution, l'abbé Chaix d'Est- Ange s'était empressé de trans-
mettre cette affirmation à l'autorité judiciaire pour la faire régu-
lièrement constater.
Le détail des faits qui se passèrent dans la prison ne nous a pas
été conservé. Nous ne savons' qu'une chose, c'est que, menacés
d'être massacrés par le peuple, les époux Delorme... finirent par se
désister de leur pourvoi. Sous la pression des mêmes menaces, ils
avaient consenti la veille à être jugés, ils consentaient maintenant
à être exécutés. Pour leur arracher ce désistement, on leur promit
que leurs restes seraient respectés et que leur chétif mobilier ne
serait pas confisqué au profit de la République, mais remis fidèle-
ment à un fils naturel de la femme Delorme qui était petit valet de
ferme à Gormelles. On croit rêver en lisant les termes de cet
étrange compromis, arrêté entre les condamnés et deux adjudants
généraux de la garde nationale.
« Aujourd'hui, 21 novembre 1792, l'an Ier de la République,
« ayant été averti par le concierge de la maison d'arrêt que le
« nommé Thomas Delorme et Ursule Colin, son épouse, avoient
« envie de nous parler, nous nous sommes transportés en ladite
« maison de justice, où étant, sommes montés au premier étage,
« dans une chambre où étoient ledit Delorme et Ursule Colin,
« lesquels nous ont déclaré qu'ils renoncent entièrement et se
« désistent de l'appel en cassation qu'ils ont formé, ce matin,
« contre le jugement qui a été prononcé le jour d'hier, qui les con-
« damne à mort, et de plus nous ont priés que leurs hardes et effets
« soient remis et donnés au nommé Jean Marin, fils naturel
« d'Ursule Colin, lequel est petit domestique chez le citoyen Pierre
« Donnet, laboureur à Cormelles, ce qui leur a été remis par les
« citoyens Gambey et Soyère, adjudants-généraux de la garde
« nationale et légion de la ville de Caen, présents à la déclaration
« ci-dessus, à nous passée et qui ont signé le procès-verbal avec
« nous, greffier. »
L'état des effets, qui comprend, avec le chétif mobilier se trouvant
dans l'appartement de la cour Pinson, les hardes et le linge de
104 LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN
corps que portaient les condamnés, est signé également par le gref-
fier du Tribunal criminel, par les adjudants généraux de la garde
nationale et par l'abbé Gbaix D'Est- Ange, confesseur des époux
Delorme.
Le journal de la localité, fort bien renseigné pour tout ce qui con-
cerne cette affaire, complète sur certains points les détails consi-
gnés dans les pièces officielles.
« Les condamnés ont voulu, dit-on, jouir des délais que leur
« accorde la loi pour se pourvoir en cassation, mais ils ont fini par
« s'en désister, en demandant seulement le temps de se confesser et
« priant qu'une force publique suffisante contînt l'indignation géné-
« raie et assurât la tranquillité de leur exécution et de leur inltu-
« mation. Ils ont aussi désiré que tous leurs effets fussent donnés
« à un enfant naturel avoué par la femme. »
Muni du désistement qu'ils avaient ainsi obtenu, les citoyens
G-ambey et Soyère se rendirent aussitôt au greffe et se firent déli-
vrer, d'autorité, un extrait du jugement de condamnation. Quel-
ques instants après, les vociférations sauvages qui retentirent sur
la place Saint-Sauveur apprirent aux membres du Tribunal criminel
que la loi avait été foulée aux pieds, mais que la justice du peuple
était satisfaite.
« Le supplice des époux Delorme eut lieu mercredi, sur les
« 6 b. 1/2 du soir, écrivait le lendemain, 22 novembre, le journa-
« liste que nous avons déjà cité. Les eboses se sont passées confor-
te mément à leur volonté dernière. »
La relation de ces tristes incidents par le président du Tribunal
se borne à enregistrer les faits avec un laconisme désespérant.
« Pendant que le Tribunal siégeoit, le malneureux Delorme et
« Ursule Colin avoient déclaré se désister de leur pourvoy en cas-
te sation et disoient que, pour expier leur forfait, ils faisoient
te sacrifice du peu de jours que leur laisseroit le temps du pourvoy
te en cassation.
te Pendant ce temps encore, des gens armés étoient allés au
te greffe forcer la délivrance du jugement de condamnation pour le
te remettre aux mains de l'exécuteur.
te Pendant ce temps enfin, ces deux assassins ont eu la tête tran-
te ebée, sur la place ordinaire des exécutions, par l'exécuteur des
te jugements criminels, sans autorisation légale et au milieu du
« peuple armé.
« Lp Tribunal atteste que, immédiatement après l'exécution des
LA JUSTICE POPULAIRE A CAEN 105
« deux assassins, la fermentation a cessé el que la ville de Gaen
« jouit en ce momenl de la plus grande tranquillité. »
Chose singulière, arrêté le 20 novembre à Lisieux, le cavalier
Héricy avait été écroué à la maison d'arrêt de Gaen, à deux heures
du matin, le 21, le jour même de l'exécution des époux Delorme, ses
complices. Plus heureux qu'eux, il fut acquitté purement et simple-
ment par le jury, le 19 janvier suivant. Sa culpabilité ne pouvait
cependant être douteuse pour personne. Mais depuis le mois de
novembre, la situation s'était bien modifiée, le calme s'était fait
dans les esprits, l'affaire Daulne avait été ramenée à ses vrais
proportions, et l'on peut même dire que l'intérêt extrême qui s'était
un instant attaché à la Aàctime, avait singulièrement baissé. Le
jury, que n'intimidait plus le bataillon des gardes nationales de Yau-
celles, trouva qu'assez de sang avait été versé, et, pour employer le
langage du temps, il renvoya Héricy rejoindre l'armée des défen-
deurs de la patrie.
La correspondance engagée à l'occasion de la condamnation des
époux Delorme entre le président Germain Du Boscq et le ministre
de la justice Garât, est curieuse à parcourir. Après avoir gémi de
l'exécution précipitée de ces malheureux, le président crut devoir
s'approprier les réflexions de la délégation des sections réunies de
la ville de Caen et excuser, en définitive, l'espèce d'infraction à la
loi qui avait été commise par le peuple, dans la journée du 21 no-
vembre, par les lenteurs intolérables du Tribunal de cassation.
« Le Tribunal atteste, disait-il, que ce qui semble avoir porté les
« citoyens de Gaen à la fermentation dont les effets pouvaient
« devenir plus terribles encore, est le retard dans l'exécution. Le
« Tribunal de cassation est la cause de ces lenteurs. Le peuple,
« ajoutait-il, veut des exemples frappants, ce qui ne peut être si la
« punition ne suit pas de près le délit. En un mot, c'est un cri
« général que le Tribunal de cassation, en matière criminelle, tel
« qu'il est institué, ne peut compatir avec la sublime institution des
« jurés. »
Le ministre de la justice ne s'occupa pas de répondre à cette
théorie de droit, il se borna à féliciter le Tribunal tout entier de son
attitude impassible au milieu des scènes affligeantes qui s'étaient pro-
duites dans le sanctuaire de la Loi. Les idées dangereuses dévelop-
pées par le président sur le caractère abusif des pourvois et sur la
nécessité des exécutions rapides, ne devaient malheureusement pas
être oubliées. Le 16 avril 1793, le jour même où l'abbé Gombault,
106 LA JUSTICE POPULAIRE A GAEN
condamné à mort comme prêtre réfractaire, montait sur l'échafaud,
les gardes nationaux et les gens du peuple qui se pressaient à ce
triste spectacle se rappelèrent que quatre autres détenus, condamnés
à la même peine pour assassinat et émission de faux bons de con-
fiance, s'étaient pourvus en cassation et avaient ainsi réussi à
éloigner le moment de leur supplice. Conduit par les chefs de la
légion, le peuple força les portes de la prison, s'empara de ces
malheureux et les livra à l'exécuteur criminel qui dut immédia-
tement les supplicier. Ces condamnés se nommaient Paris dit
Cadence, Gros dit Drabon, Cosne et Gillet ; moins formalistes que
la première fois, les envahisseurs de la prison ne songèrent pas à
demander à leurs victimes de renoncer au bénéfice de leur pourvoi.
Cette quadruple exécution, qui succédait à celle du saint abbé
Gombault, ne suffit pas à apaiser les passions sanguinaires de la
multitude. Elle apprit qu'un complice de Cadence, le nommé Alais,
condamné à 18 ans de fers, subissait en ce moment sa peine dans
la maison de Beaulieu, à quelques pas de la ville. Elle s'y rendit
aussitôt, se saisit de ce prisonnier, et, malgré les protestations de
quelques citoyens courageux, le fit également guillotiner.
Nous n'avons pas retrouvé, dans les procédures, le rapport qui
dut être rédigé sur ces cinq exécutions, par le président du
Tribunal criminel, et nous ne saurions dire quelle fut, sur ces actes
révoltants, l'opinion du ministre de la justice. Ce qui est certain,
c'est que personne ne fut inquiété à leur occasion. La même impu-
nité avait également couvert les attentats des 20 et 21 novem-
bre 1792.
Eugène de Beaurepaire.
L'ÉGLISE CONSTITUTIONNELLE
DANS LA LOIRE-INFÉRIEURE
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
X
La fête du 14 Juillet avait été célébrée, en 1790, dans toutes les
paroisses, par des cérémonies religieuses auxquelles les membres du
clergé avaient présidé avec empressement. En 1791, les prêtres cons-
titutionnels en firent autant, et ceux de Châteaubriant firent même
davantage en prenant part à une manifestation d'un caractère par-
ticulier où le profane se mêlait agréablement au sacré. Le 21 juillet,
— je reproduis le récit des correspondants d'un journal patriote,
— trois cents dames accompagnées des Administrations, se rendaient
en procession à une messe célébrée par trois curés constitu-
tionnels en l'honneur de la Fédération des dames. Ces dames furent
chaudement félicitées par le curé, du haut de la chaire, que celui-ci
s'empressa de quitter pour faire place à trois d'entre elles qui pro-
noncèrent successivement trois discours analogues à la fête, et le
« serment le plus étendu. » Après la messe, il y eut festin cham-
pêtre, et danses au Château dans l'après-midi. Ensuite salut à
l'hôpital, où officia un ancien dominicain, devenu curé de Saint-
Vincent-des-Landes. Les sœurs hospitalières boudèrent et se ren-
fermèrent dans leurs chambres; mais, après le salut il y eut feu de
joie, chant du Te Deum, et l'on retourna à la salle de danse, où
l'on s'amusa jusqu'à deux heures du matin. « Gomme un si digne
exemple — écrivaient les correspondants — n'est propre qu'à
ramener au bercail les brebis qui s'en éloignent, nous vous prions
de rendre cette fête publique par la voie de l'impression * . » Suivent
les signatures de quelques-uns des heureux maris de ces dames.
* Voir la livraison de juillet 1883.
' Journ. de la Correspond., du 27 juillet 1791, p. 95.
108 MINÉE ET SON EPISCOPAT
Il eût été d'une politique habile, de la part des soutiens de
l'Église constitutionnelle, de continuer, pour la célébration exté-
rieure du culte, les errements du passé. Tous les fidèles n'étaient
pas complètement fixés sur le caractère schismatique du personnel
et des cérémonies de l'Église constitutionnelle, et beaucoup d'igno-
rants et d'indifférents, ainsi que j'ai déjà eu occasion de le faire
remarquer, se seraient laissé prendre aux apparences, si elles avaient
été maintenues. Telle avait été l'opinion du Département à la fin
de 1790 ; cette opinion était encore celle du général de la paroisse
Saint-Pierre (ancienne dénomination du Conseil de fabrique) et il
l'exprima dans une pétition, en date du 30 juillet 1791, à l'effet
d'obtenir du Département des fonds pour la maîtrise, les chantres
et la musique du chœur, etc. La chose lui semblait d'autant plus
nécessaire que « l'Évêque n'a pu encore assembler le nombre de
seize vicaires que la loi lui accorde, et que, parmi les sept ou huit
auxquels il est réduit, plusieurs sont forcés de se diviser et de se
porter dans les paroisses du diocèse où il manque de ministres
pour le service spirituel, ajoutant encore qu'^7 n'y a pas de sujets
au séminaire. » Le Département fut inflexible et décida que, par
raison d'économie, à partir du 1er août, il n'y aurait plus à la
cathédrale « que quatre chantres ou choristes entretenus à la
caisse nationale. * »
Le Département croyait peut-être que la prédication serait plus
efficace pour conquérir des adeptes, et ce qui semblera au moins
étrange, c'est qu'il s'adressa à l'ancien chanoine théologal, M. de
Billorgues 2, l'un des familiers de M. de la Laurencie, qui avait
son domicile à l'Évêché, pour le prier d'organiser la prédication
hebdomadaire à la cathédrale. L'année précédente, M. de Billorgues
avait obtenu du District que le traitement serait continué au
capucin chargé de prêcher à sa place tous les dimanches et fêtes
de l'année 3 -, en 1791, le Département était dans les mêmes disposi-
tions, et en annonçant à l'ancien chanoine théologal que le traite-
ment serait continué au capucin, il lui disait : « Vous voudrez
bien prendre les mesures nécessaires pour que le public ne soit
1 Dép. Q, 30 juillet 1791, f» 183.
a M. de Billorgues mourut en exil, daus les Pays-Bas, eu 1793.
3 Mellinet. La commune et la 'ûiilice de Nantes, VI. 217, reproduit le réquisitoire
du procureur-syndic, prononcé à ce sujet en août 1790. — Arrêté du 20 août 1790.
(Arch. dép.)
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT 109
pas prive de l'enseignement moral, que vous êtes tenu p ar votre
place de lui l'aire donner1. » La loi en ce moment ne reconnaissait
plus l'existence d'un chanoine théologal, et il est, assez difficile de
supposer ([lie le Département ait sérieusement, espéré que M. de
Billorgues se ferait représenter en chaire par un prêtre asser-
menté.
Il n'y a guère que quatre mois que Minée est installé, et, déjà
il semble avoir conscience de son impuissance dans les choses reli-
gieuses ; mêlé à d'autres affaires, il n'a ni plus de prestige, ni plus
d'autorité. Appelé à la présidence de l'Assemblée électorale, réunie
au couvent des Jacobins, pour élire les membres de l'Assemblée
législative et renouveler les Administrations, de vives discussions
s'ètant engagées entre ses membres au sujet de la proportion
d'électeurs qu'il convenait d'attribuer à la ville de Nantes 2, Minée
avait été incapable de maintenir Tordre, et avait dû donner sa
démission de président. Le discours qu'il prononça ense démettant,
le 30 août 1791, a été imprimé 3, et il porte les traces visibles de
son découragement. Il croyait, dit-il, que l'honneur qu'on lui avait
fait dans l'Assemblée rendrait aisé son ministère religieux, et il
s'en réjouissait ; mais il voit bien que, malgré ses efforts, l'Assem-
blée ne paraît pas disposée à cesser ses divisions. « J'aurais aimé,
dit-il en terminant, aller dans les campagnes vous visiter dans vos
paroisses respectives, si fétat fâcheux où elles se trouvent, la dis-
corde cruelle qui les déchire, ne m'eussent absolument interdit
cette douce satisfaction. »
La discorde, en effet, régnait partout, à la ville aussi bien que
dans les campagnes. Des pétitions nombreuses signées par les habi-
tants, et souvent même par les membres des municipalités, arri-
vaient au Département pour redemander les anciens prêtres. Parfois
aussi des municipalités patriotes, effrayées de l'effet produit clans
leurs paroisses par la cessation de tout exercice public du culte, ce
qui arrivait quand les prêtres réfractaires avaient quitté la paroisse
ou s'y tenaient cachés, demandaient à grands cris qu'on leur
envoyât des prêtres constitutionnels, et il était impossible de leur
en fournir. Les vicaires de la cathédrale, réunis en conseil épis-
1 Correspond, du Départ. Lettre du 27 août 1791 à M. de Billorgues.
2 Voir la protestation étendue apportée à la barre de l'Assemblée législative dans
sa séance du 28 octobre 1791. Réimpression du Moniteur, t. X. p. 247.
3 In-8<>de 4 p. Nantes, A.-J. Malassis, 1791.
110 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
copal, et fatigués sans doute des voyages incessants qu'ils faisaient
pour desservir les paroisses des environs de Nantes, répondaient,
le 14 septembre 1791, à la Municipalité de Saint-Mars-du-Désert,
que l'évêque n'avait pu trouver un desservant pour remplacer le
prêtre élu à cette cure, et ils ajoutaient : « Aujourd'hui, il est en-
core plus difficile de trouver des ecclésiatiques qui osent braver
les menaces, et s'exposer dans une paroisse, constamment habitée
comme les autres, par des prêtres non assermentés.... La ressource
qu'avait jusqu'à présent le Conseil est épuisée ; la majeure partie
de ses membres, occupée à la desserte de diverses paroisses, ne
permet pas au petit nombre qui reste de s'éloigner de l'église
cathédrale *. »
XI
Quelques lettres, écrites par des prêtres constitutionnels, dans les
derniers mois de l'année 1791, aideront peut-être le lecteur à se
faire une idée du caractère de ces pasteurs et des avanies qui leur
étaient prodiguées par leurs paroissiens.
L'une est datée de Maisdon, 9 septembre 1791, et signée Grelet :
« Samedi, me promenant dans mon jardin, je fus atteint et rude-
ment frappé d'un coup de pierre à l'épaule. Hier, des vachères
firent entrer leurs vaches dans mon verger et y dévorèrent les
fruits. Je me présentai pour les chasser ; dans le même instant, on
crie sur moi : Au chien fou ! au coquin ! au scélérat ! On courut
sur moi pour me lapider, et je n'eus que le temps de me retirer dans
ma cure.... Il n'est pas étonnant qu'on tienne de pareils désordres,
d'après les processions nocturnes qui se font continuellement par-
tout, soit à Saint-Sauveur, soit à la Ghapelle-du-Salut, soit à la
Bidière, et, généralement, à toutes les croix. Presque tous les
habitants de cette paroisse assistent à ces cérémonies nocturnes et
infernales. Tout cela se fait dans l'intention que leurs anciens
prêtres reviennent. »
De Montrelais, un prêtre d'Orléans, nommé Bedhet, élu le
25 septembre 1791, écrit le 1er octobre, à propos d'un mariage
célébré dans la paroisse par M. Rouxeau (Louis), ancien vi-
1 Lettre originale.
MINEE ET SON EPISCOPAT 111
caire : « On ne saurai! mieux profite]? de la circonstance pour
l'aire un exemple, et faire sentir à tous ces messieurs prêtres réfrac-
taires leur sottise, qu'en les traduisant devant l'accusateur public.
C'en est fait de notre ministère, nous ne serons plus que des prêtres
de cartes, nos pouvoirs seront méprisés et avilis, et ils profiteront
encore de cette occasion pour entraîner dans leur parti quantité de
gens chancelants. »
Clément, curé de Glisson, qui avait été dans les temps vicaire
du Groisic, et qui, après avoir exercé le ministère à Neuilly-sur-
Seine, était revenu dans son ancien diocèse, prenait les choses
plus philosophiquement. Écrivant à son ami Soulastre, vicaire
èpiscopal, il lui disait, le 1er décembre 1791 :
« Je profite de l'occasion de M. A., chez qui je demeure, pour
vous assurer que je vous aime de toute mon âme, mais que je redou-
blerai encore si vous vous hâtez de venir à mon secours en m'en-
voyant un vicaire, fût-ce un ours, pourvu qu'il sache dire la messe.
S'il ne savait ni chanter ni administrer les sacrements, ce n'est pas
la mer à boire que de lui apprendre les cérémonies. Je ne manque
pas de chantres ; j'ai engagé tous ceux des ci-devant chanoines ;
mon office se fait en vérité aussi bien que possible, au point que
cette seule chose m'a attiré tant de monde que mon église se remplit
entièrement. Faites attention qu'il est intéressant que de si heureux
commencements se soutiennent ; la moindre interruption serait
fâcheuse. Je n'ai aucun soulagement, mais beaucoup de contrariétés
de la part de vingt-deux prêtres demeurant ici, qui ne se montrent
que comme des escargots. Ils riraient bien, s'ils me voyaient suc-
comber à la fatigue, ce qui arrivera sûrement si vous ne m'envoyez
personne. Ils ont tous déserté de mon église, qui est, selon eux, pol-
luée. Ils vont dire la messe, les uns au Château, d'autres à l'Hôpital,
d'autres enfin à la Trinité. Un vicaire, si j'en avais un, polluerait
cette dernière église, où je dois dire ou envoyer dire la messe,
puisqu'elle est décrétée oratoire. Ce serait un point de ralliement
anticonstitutionnel de moins. Il serait bien intéressant aussi que
j'eusse une conversation avec vous sur le mode à suivre pour faire
fournir, par le moyen des fondations, mon église de messes, plus
pour les vicaires que pour moi, pour qui sept cents livres ne sont
pas grand'chose... » Signé : Clément.
Le curé constitutionnel du Loroux avait un vicaire, et il n'en
était pas pour cela plus heureux ; il écrivait à Soulastre, le 6 dé-
cembre 1791 -.
112 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
« Les prêtres scélérats se promènent dans la paroisse... ils cé-
lèbrent dans une chapelle interdite par l'ancienne municipalité.
Ils y font de l'eau bénite, et probablement quelque chose de pis.
La Municipalité détruit secrètement la loi qu'elle a fait serment de
maintenir ; enfin il se commet des horreurs qui nous annoncent
une perte certaine. J'avoue que, quoique apôtre de la Constitu-
tion, je n'ai pas le courage de souffrir pour elle le martyre. La
religion et la raison m'imposent la nécessité de m'èvader : je tous
prie de vouloir bien prendre des mesures pour envoyer un prêtre
au Loroux, dimanche prochain en huit. » Signé : Vovard.
Le vicaire écrivait de son côté à M. Darbefeuille : « Nous sommes
insultés tous les jours jusque dans l'église. La nouvelle Municipa-
lité a ramené les anciens prêtres... Il n'est pas possible d'y tenir.
Je suis décidé à quitter la paroisse du Loroux sans aucun regret,
il n'y a ni Dieu ni diable qui puissent me retenir. On ne connaît
dans votre département ni foi, ni loi, ni religion. Le peuple breton
n'est pas fait pour le règne de la liberté, mais pour celui de l'escla-
vage. Ils ont le crâne trop épais. Tous avez des corps administratifs
qui mériteraient d'être expulsés. « Signé : Vallet *.
Le curé Vovard était un ancien récollet du diocèse d'Orléans,
qui devint peu après aumônier de l'hôpital à Nantes et que l'on
retrouve l'année suivante curé de Ségrie (Sarthe). Quant à Vallet,
je ne saurais dire d'où il était ni où il alla. Ce qui est certain, c'est
qu'ils quittèrent tous les deux la paroisse 2. Cinq mois s'écoulèrent
avant qu'on pût trouver un prêtre assermenté disposé à occuper la
cure du Loroux .
Le Conseil épiscopal accompagnait la communication de ces
diverses lettres au Département des réflexions suivantes, signées,
le 9 décembre 1791, de onze de ses membres :
« ... C'est avec une douleur bien sincère que le Conseil épiscopal
se voit forcé de vous remettre sous les yeux des plaintes dont l'Ad-
ministration a déjà connaissance... S'il n'est pas possible de sou-
tenir nos coopérateurs, il n'y a pas deux partis à prendre. Tous les
1 Ou Valtel. Je n'ai vu ce nom écrit qu'au bas de cette lettre, et probablement
Vallet retourna dans son pays. — Ces diverses lettres ont été copiées aux archives
du Département ; V Histoire de Savenay, de M. Ledoux, contient deux lettres égale-
ment curieuses des curés de Savenay et de Cordemais, p. 138 et suiv.
- Arrêté du Dép., du 14 déc. 1791, à l'effet de demander des prêtres pour les rem-
placer.
MINÉE ET son ÊPISCOPAT 143
curés qui voient insinuer chaque jour dans Leurs paroisses, par leurs
prédécesseurs, une doctrine mensongère .et inconstitutionnelle, sont
décidés à quitter un poste où ils devaient s'attendre à être main-
tenus d'après la loi. Cette conduite de leur part vaudrait mieux,
sans doute, que d'être l'occasion de désordres dans les différents
coins du département... »
Le désir de grouper ces lettres, qui montrent si bien le clergé
constitutionnel peint par lui-même, m'a fait abandonner l'ordre
des temps auquel je me hâte de revenir.
Alfred Lallié.
La suite prochainement.)
T. II. — AOUT 1883
SOUVENIRS DE LA TERREUR EN PROVINCE *
Edouard L..., ne en 1771, appartenait à l'une des plus honorables
familles du commerce de Rouen. Il avait un frère aîné, nommé
Jacques, et tous deux avaient fait d'excellentes études dans le
meilleur collège de cette ville. Les fils de négociants, d'armateurs
normands, recevaient alors une forte éducation littéraire -, ils trou-
vaient même du temps, en pleine carrière, pour relire les auteurs
classiques. « Aujourd'hui, dit l'éditeur de ces Souvenirs de famille,
l'instruction littéraire est devenue un bagage inutile : on trouve
qu'il gêne les mouvements et fait perdre du temps. La recherche de
la fortune est une course au clocher... Aussi quel contraste avec
les habitudes d'autrefois ! Plus on était prudent, plus on était con-
sidéré. Les clients, servis avec loyauté, étaient généralement fidèles.
S'ils venaient du dehors, on leur offrait l'hospitalité, comme à
des amis. L'esprit de corporation... était sans doute un obstacle
pour des novateurs hardis et ingénieux ; mais il maintenait des
principes d'honneur et de probité, qui, dans l'Ancien Régime, étaient
le h la son du commerce *. »
Au commencement de 1791, Edouard L... obtint de son père
l'autorisation d'aller passer un certain temps en Angleterre, pour
compléter son éducation commerciale ; — chose alors plus facile,
pourrait-on ajouter, de l'autre côté de la Manche que de celui-ci,
où les révolutionnaires saccageaient les mécaniques avec autant
d'entrain que les châteaux. Edouard prit le chemin des écoliers, en
visitant Paris. Il arriva à temps pour entendre, avec admiration,
mais avec une secrète terreur, les derniers discours de ce puissant
1 Un épisode de la Révolution. — Causerie d'un père avec ses enfants, par
M. Gh. Levavasseur, ancien député de la Seine-Inférieure. Paris, J. Gervais.
2 Après quelques observations préliminaires, M. Levavasseur cède la parole au
héros de ces Souvenirs; et c'est ce dernier qui parle, aux passages guillemetés dans
cet article.
SOUVENIRS DE LA TERREUR EN PROVINCE I 15
Mirabeau,... qui. de sa voix tonnante, ébranlait jusque dans ses
fondements l'ancienne société , « sans avoir encore rien fait pour
asseoir les bases de la nouvelle. »
A Londres, L... alla se loger dans un hôtel français de Leicester-
square. Il s'y trouva en relations journalières avec des émigrés,
« dont les projets et les rêves ne s'accordaient guère avec les ren-
seignements qui lui venaient de son père.
« Cependant les lettres de celui-ci devenaient plus rares, plus laco-
niques, à mesure que la. Révolution suivait son cours. Le jeune
Rouennais voyait bien qu'on n'osait lui dire toute la vérité ; que l'on
craignait que les lettres ne fussent ouvertes ; qu'elles l'étaient en
effet ! Les événements devancèrent même ses prévisions. Un beau
jour, ou plutôt un très vilain jour de janvier 1793, il se vit tout à
la fois éconduit par le banquier, correspondant de son père, qui lui
signifia que son crédit était épuisé et même dépassé : et par l'hôte-
lier de Leicester-square qui, de plus, voulait être payé, parce que la
guerre allait éclater d'un jour à l'autre. Edouard L... ne put qu'en-
gager son honneur et offrir son billet qui, heureusement, fut
accepté, mais ne put être payé que neuf ans plus tard, après la paix
d'Amiens.
« C'était, dit-il, le cas d'établir mon bilan. Je possédais un petit
écu de France, mais je ne voulais à aucun prix m'en défaire, pensant
qu'il pourrait m'être précieux lorsque je rentrerais dans mon pays.
Il me restait encore sept scbellings et quelques pennys -. ce n'était pas
trop pour vivre et payer ma traversée ; mais c'était là le moindre
de mes embarras. Où trouver un navire ?... »
Après bien des essais infructueux, L..., grâce à la complicité d'un
mousse, son compatriote, se glisse en contrebande à bord d'un petit
bâtiment anglais chargé pour Rouen, et dont une tempête avait
heureusement retardé le départ. Il se cache dans la soute à charbon.
Or, « en ce temps-là, on portait le jabot, des culottes courtes, des
bas blancs et des bottes à revers jaunes !!...» On lève l'ancre par
un temps assez mauvais, mais qui, bientôt, devient affreux. Au
bout de quelques heures, le passager clandestin, n'y pouvant plus
tenir,' sort de sa noire cachette, tellement noir lui-même de costume
et de visage, que le capitaine ne peut d'abord s'empêcher de rire.
Cependantil est vivement contrarié de la présence à son bord d'un
jeune homme que, malgré ses protestations, il s'obstine à prendre
pour un émigré cherchant à rentrer furtivement. Aussi, quand
après une traversée des plus orageuses, le navire ayant manqué
116 SOUVENIRS DE LA TERREUR EN PROVINCE
rentrée du Havre, va s'échouer à rentrée de la rivière d'Harfleur,
le capitaine se hâte de faire descendre L... dans un marais, d'où il
parvient, non sans peine, à gagner la terre ferme.
Après une longue marche, pendant laquelle le délabrement
complet de son costume lui donnait (fort heureusement comme on
va voir) l'air d'un parfait sans-culotte, Edouard arrive, trempé jus-
qu'aux os et mourant de faim, à une petite ferme située à quelques
lieues de Rouen, et appartenant à son père. Il est accueilli à bras
ouverts par le fermier et la fermière, gens honnêtes et "dévoués
comme il y en avait beaucoup encore, même dans ce temps-là !
Toutefois, il remarque bientôt que leur contenance trahit un certain
embarras, quand il s'informe de ses parents. Le lendemain matin
seulement, maître André (le fermier) ose lui avouer une partie de
la vérité. « Il y a à Rouen une sorte de famine. Les fermiers n'ont
plus de blé ou n'osent plus en porter à la halle, parce qu'ils
craignent d'être pillés sur la route, ou en ville, à leur arrivée. Les
boulangers ont fermé boutique -, le pauvre peuple meurt de faim :
les bourgeois ne sont guère plus heureux. Il faut qu'aujourd'hui
même je porte du pain à votre bonne mère, — du pain noir comme
celui que vous avez mangé hier, mais bienheureux ceux qui en ont !»
Le brave homme ajoutait que M. L... et son aîné pouvaient bien
être absents, mais que Mmc L... apprenant le retour de l'autre,
allait sans doute accourir et lui à 'irait le reste
Elle arriva, en effet, le soir même, mais la joie du retour inespéré
de son second fils fut empoisonnée par la nouvelle trop prévue de
la mort de l'aîné, qu'elle reçut le lendemain. Atteint d'une maladie
incurable, il venait de succomber a Vichy. Son père, qui l'y avait
accompagné, était lui-même tombé malade et hors d'état de reve-
nir
« Ma mère, qui avait autant de piété que de courage, voulut que
Ton récitât les prières des morts pour son fils. Maître André et sa
famille se joignirent à nous, et nous récitâmes les prières aux
lumières, dans la petite chambre, auprès de la cuisine, les volets
soigneusement fermés »
Mais la famille n'était pas au bout de ses épreuves. Mmc L..., en
recouvrant un fils, avait encore à trembler pour sa liberté, peut-
être pour sa vie ! Sur la dénonciation d'un des employés de la
maison, il avait été porté sur la liste des émigrés, sa mère n'ayant
pu nier ni son absence, ni son séjour en Angleterre. Cet employé
simulait un patriotisme ardent, pour pouvoir pêcher à son aise en
SOUVENIRS DE LA TERREUR EN PROVINCE 117
eau trouble ; cola s'est vu souvent dans ce temps-là, et aussi à des
époques plus récentes.
Que faire? « Rentrer à la maison? Il était déjà trop tard. Récla-
mer ma radiation? C'était plus qu'imprudent. » Dans cette péril-
leuse situation, Mmc L..., femme de tête et de coîur, eut une pensée
de salut. « Pour le moment, reste ici, dit-elle à son fils. Moi, je vais
partir pour Vichy, je soignerai ton père, je verrai la tombe de
Jacques, je pourrai y pleurer !... J'aurai ainsi un motif bien naturel
pour m'absenter, fermer la maison, me soustraire au misérable qui
m'obsède, qui t'a dénoncé !... Débarrassée de sa présence, je vais
rechercher l'acte de naissance de ton frère. Je t'en enverrai l'extrait
pour maître André...; muni de cet acte, tu pourras V enrôler sous
te nom de ton frère. L'armée est aujourd'hui le seul asile pour les
honnêtes gens. Ton frère et toi êtes absents depuis assez longtemps,
personne ne songera à vous distinguer. » Edouard L... dut la
liberté et probablement la vie à ce trait de génie maternel. Le plan
de Mme L... réussit à souhait. Elle avait dû repartir pour Rouen le
lendemain, accompagnée du fermier : il eût été imprudent de rester
plus d'une nuit à la ferme ; imprudent aussi d'y revenir deux jours
de suite ! Maître André reparut donc seul dans la soirée du lende-
main, Il rapportait l'extrait de naissance de Jacques L..., caché
dans une liasse d'assignats, et un certain nombre d'écus de six
livres, que la mère faisait recommander de ménager tant qu'on
pourrait, car ils étaient bien rares ! Elle n'osa ni revoir son fils, ni
même lui écrire -, et ce luxe de précautions n'avait rien d'excessif.
Les documents réunis par le dernier historien du tribunal révolu-
tionnaire (M. Wallon), prouvent qu'il suffisait d'une visite secrète
dénoncée, d'une lettre, de quelques lignes d'écriture saisies, pour
envoyer des familles entières à l'échafaud.
Après plusieurs mois d'une cruelle attente, un arrêté du Direc-
toire du département vint enfin fournir au jeune Rouennais une
occasion d'enrôlement. Cet arrêté, du 26 mai 1793, prescrivait la
formation d'un corps de cavalerie, dit de la Seine-Inférieure. «Les
patriotes qui n'étaient pas encore sous les drapeaux étaient invités
à entrer dans ce corps, et à s'équiper à leurs frais. C'était un
moyen économique et ingénieux de faire partir les cultivateurs
aisés et quelques fils de famille, qui, jusque-là, avaient pu, à force
de sacrifices, rester clans leurs foyers. » La grande difficulté était
de se procurer un cheval. Tous ceux de la ferme avaient été réqui-
sitionnés, mais « maître André crut se rappeler qu'un sien ami,
118 SOUVENIRS DE LA TERREUR EX PROVINCE
habitant à La Ferrière-sur-Risle, près de Bernay, avait un jeune et
bon cheval. Cet ami, qui se disait grand patriote, avait peut-être
pu, en cette qualité, conserver sa bête... » Le digne fermier se mit
donc en campagne, et reparut triomphalement, huit jours après,
ramenant le cheval en question. Seulement toute la réserve mater-
nelle d'écus de six livres y avait passé. « Le grand patriote de La
Ferrière n'avait pas voulu entendre parler d'assignats ; pour lui, ce
n'était que du papier. » Encore un signe des temps !
Il s'agissait de rentrer à Rouen ; ce n'était pas la moins péril-
leuse partie de l'entreprise.
« Je me mis en route à pied, recommandant à maître André de
m' amener mon cheval à la nuit tombante. Grâce à Dieu, personne
ne me reconnut en ville. Ce qui m'y frappa dès mon arrivée, ce fut
un cortège d'hommes âgés, parmi lesquels je reconnus de ci-devant
nobles, d'anciens magistrats, de riches bourgeois, ayant tous la
pioche sur l'épaule, et partant sous la conduite d'un agent muni-
cipal avec musique en tête, jouant l'air du Ça irai Ils allaient, me
dit un passant, défricher les bruyères de Saint-Julien et y planter
des pommes de terre pour la nourriture du peuple. Une multitude
oisive et débraillée les suivait, répétant en chœur son air favori, et
semblant jouir, malgré sa faim, de l'abattement profond de ses
maîtres d'autrefois !
«... Dans les rues, je trouvai tout changé, les toilettes surtout.
Des gens autrefois élégants portaient des sabots, au lieu de fins sou-
liers à talons avec boucles d'argent, le bonnet rouge au lieu du
chapeau à la française. Entourées d'herbes sous lesquelles dispa-
raissait le pavé, les églises semblaient de vastes mausolées...
« Arrivé au bureau d'enrôlement, je montrai, d'un air dégagé,
l'extrait de l'acte de naissance de mon frère... On y fit peu d'at-
tention ; mais avant de me porter sur les contrôles, on me demanda
si j'avais un cheval. Sur ma réponse affirmative, je fus admis et
reçus un billet pour la caserne. J'étais sauvé ! »
Nous abrégeons à regret la dernière partie de cette relation. Les
cavaliers de la Seine-Inférieure furent d'abord dirigés sur la
Bretagne lors de l'irruption vendéenne (octobre 1793). Mais leur
marche fut singulièrement retardée par les mauvais chemins, sou-
vent même par l'absence de chemins, l'une des conséquences de
l'anarchie révolutionnaire. Ce fut seulement vers le 20 novembre
qu'ils atteignirent Avranches, où les Vendéens n'étaient plus, et
d'où on les fit immédiatement repartir vers la frontière du Rhin. « Ce
SOUVENIRS DE LA TERREUR EN PROVINCE 1 10
fut, dit L..., un soulagemenl pour nos cœurs! Au lieu d'être forcés
de combattre d'autres Français, se dévouant à une cause qu'ils
croyaient juste et sainte, nous marchions contre le véritable enne-
mi, » l'envahisseur étranger ! A Strasbourg, ils furent passés en revue,
avec appel nominal, par l'un des représentants en mission à l'armée
du RMn, le Montagnard Duroi (de l'Eure), dont la sombre physionomie
s'èclaircit quelque peu en entendant le nom du jeune L... Avant la
Révolution, Duroi, comme tant d'autres futurs tribuns, exerçait la
profession d'homme de loi. Il avait été en rapports d'affaires avec
M. L... père, dont il avait gardé un bon souvenir. Il accueillit fort bien
le fils et le chargea d'épurer et de réorganiser le bureau des subsis-
tances, dont les employés se prétendaient patriotes ; « ce que je ne
crois-guère, disait Duroi, car ils trompent la République ! » Ce régi-
cide naïf n'admettait pas qu'on pût être à la fois républicain et
voleur!! Tout en se montrant aussi gracieux qu'il pouvait l'être,
il ajouta, par la force de l'habitude : « Et malheur à toi, si les choses
n'allaient pas bien ! »
Edouard, ou Jacques L..., s'acquitta de sa tâche en conscience,
pendant plusieurs mois, à la grande satisfaction de Duroi. Dans cet
intervalle, la révolution de thermidor avait éclaté ; la réaction
suivait son cours, et Duroi, qui avait pris part à la chute de Robes-
pierre, fut bientôt menacé à son tour. Rappelé dans le sein peu ma-
ternel de la Convention, il eut, avant de partir, une entrevue avec
son jeune protégé, dans laquelle il lui octroya son congé. Les der-
nières paroles qu'il lui adressa prouvent qu'il ne se faisait aucune
illusion sur le sort qui l'attendait. « Mes collègues me mandent à
Paris. On en veut à leurs têtes, à la mienne. Je ne suis pas homme
à me réfugier en Allemagne ; mieux vaut mourir des mains de
,,ies ennemis jjolitiques, que de passer à V étranger ! »
En pareille circonstance, nos Montagnards modernes seraient
sans doute plus jaloux de conserver leur précieuse existence à la
patrie ' !
R°n Erxouf.
1 On sait que Duroi fut un des six représentants qui, les plus compromis dans la
tentative jacobin:- de prairial, se suicidèrent après leur condamnation, et l'un des
trois qui, n'ayant pas réussi à se frapper mortellement, furent portés sanglants à
l'échafaud.
Le représentant Esnue Lavallée, en mission dans la Mayenne,
réclama au général Beaulbrt, commandant à Fougères, le prince
de Talmont qui venait d'être fait prisonnier. Esnue interrogeait
le prince avec l'habileté d'un procureur retors. Talmont répondait
dédaigneusement. Esnue furieux crut l'écraser avec les mots qui
éblouissaient la badauderie parisienne.
— Tu es un aristocrate et je suis un patriote.
— Tu fais ton métier, et moi mon devoir, répondit Talmont.
Je suis assez renseigné sur la cruauté de ce conventionnel, in-
suffisamment sur son caractère. Je sais qu'il extermina, de son
mieux, ses compatriotes. J'ignore s'il les pilla à outrance. Le mot
n'est peut-être donc pas mathématiquement exact quant à Esnue.
Mais il s'applique parfaitement à la presque totalité des patriotes
secondaires et à une grande partie des patriotes du premier rang :
ils faisaient un métier fructueux. Quand ils virent que le métier
de républicain ne rapportait plus rien, ils essayèrent du métier de
courtisan impérial, sauf à reprendre le métier de républicain
quand la République aurait escamoté de nouveau les clefs de la
caisse et de la prison.
On parle de l'orgueil des rois !
Y eut-il jamais un roi plus capricieux, plus tyrannique, plus
grossier, plus brutal, plus porté à la bassesse que le roi de la Révo-
lution, le Suffrage populaire ?
On proclame la bassesse des courtisans des rois !
Quels courtisans, en aucun règne, furent plus médiocres, plus
plats, plus répugnants, plus insolents, plus déshonorés que les cour-
tisans du roi de la Révolution, le Suffrage 'populaire ?
On énumère les dangers de la Royauté !
Quel règne fut plus onéreux; plus humilié, plus humiliant, moins
solide, plus fécond en inquiétudes et en désastres que le règne du
roi de la Révolution, le Suffrage universel ?
Histoire naturelle de l'animal révolutionnaire. — Dans
ce livre il y a un chapitre portant ce titre : « De l'espèce nommée
Nos pères de quatre-vingt-treize. » Elle se divise en trois fa-
milles :
1° La famille maçonnique. Elle contient les deux classes de
bourgeois que la maçonnerie avait particulièrement hébétés : les
débauchés et les poltrons.
PENSEES CONTRE-REVOLUTIONNAIRES 121
2° La famille excentrique : Les nobles renégats ; les prêtres
chassés-, les artisans marques.
3° La famille galêrienne : les déserteurs, les faussaires, les con-
trebandiers, tous ceux qui, ayant mérité la corde ou revenant de
prison, avaient trouvé dans les mauvais lieux les signes de recon-
naissance pour pénétrer dans les antichambres du jacobinisme.
Il y a eu un peuple tellement lier qu'il ne voulut plus être gou-
verné par un homme. Il en choisit sept cent cinquante, et parce
qu'il les nomma non pas rois, mais conventionnels, il se persuada
qu'il était en effet un peuple fier. Il les choisit à son gré, parmi les
plus dignes représentants de cette nouvelle fierté. Quand ces
hommes eurent gouverné, pendant plusieurs années, avec une auto-
rité au-dessus de laquelle il n'y avait rien, on leur demanda pour-
quoi ils avaient commis plus de crimes que l'histoire n'en montrait
en dix siècles. Les plus sincères répondirent que c"est parce qu'ils
étaient des lâches. Gela était vrai: ils n'avaient pas d'autre excuse.
Ce peuple fier pria leslàches de continuer à le gouverner, et ils sont
restés pour lui des types de grandeur. Il est convaincu qu'il est un
peuple plus fier que jamais, seulement il est fier de ces gens-là.
•A»
— Gomment avez-vous pu abandonner la France? disait-on à un
émigré.
— Parbleu, parce que je n'y possédais plus que le plancher de la
guillotine.
Il est vrai que pour une bonne partie des plus riches Français
de 93, c'était tout le sol de la patrie.
«A»
La Révolution n'a que deux modes d'action : exalter, détruire.
Elle a ceci de curieux qu'elle épargne parfois ceux qu'elle a mau-
dits, jamais ceux qu'elle a exaltés. Elle reconnaît ses victimes à
l'enthousiasme qu'elle a eu pour elles. C'est une manière qu'elle a
de les marquer pour l'échafaud. Quel enthousiasme pour d'Espre-
ménil, pour Louis XVI, pour Philippe-Joseph d'Orléans, pour
Danton, pour le Père Duchesne, pour Robespierre ! Le plus grand
malheur qui puisse, en temps de révolution, arriver à un homme
qui a rêvé d'avoir des cheveux blancs, c'est d'être porté en
triomphe.
La Révolution, c'est le carnaval déguenillé de l'orgueil.
Gh. d'Héricatjlt.
SOUVENIRS D'UN CONTEMPORAIN
DE LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI*
Je profitai de l'occasion pour me renseigner sur Cordes, où il
nous fallait passer de toute nécessité, et qui nous inspirait toujours
d'assez vives craintes, quoique nous ne dussions pas y entrer et
que nous eussions décidé de nous arrêter dans sa banlieue.
— Cordes, me répondit l'aubergiste, n'a jamais eu bon renom, et
ça a toujours été un nid de patarins*. Des moines qui étaient
venus pour les convertir, y furent noyés dans le puits de la place,
et depuis lors, rien n'y a fait, et les prêtres ne s'y sont jamais bien
trouvés. Je crois que si les insermentés n'étaient point partis dès
qu'on a affiché le décret de la Constitution civile du clergé, il leur
serait arrivé comme aux moines d'autrefois.
Pendant cette conversation qui se tenait à la fin du repas,
M. de R. et le père Mathieu avaient quitté la table pour aller à la
remise s'occuper des apprêts du départ. J'allai bientôt les y
rejoindre, très satisfait de ce que j'avais appris sur la sécurité de
la route que nous avions à parcourir.
De Gaillac à Cordes, il y avait une bonne étape, et nous n'en
étions pas fâchés, voulant arriver de nuit. Il était environ quatre
heures quand nous sortîmes de Gaillac, et il en était peut-être dix
quand nous arrivâmes à Cordes, au bas de la côte, dans l'auberge
* Voir la livraison de juillet 1883.
1 On sait que les patarins étaient une des sectes hérétiques du midi. Leur sou-
venir, au moins dans l'expression, est resté chez les populations de cette région.
Le mot patarin dans la langue du pays est synonyme de bandit, vaurien.
L'esprit anticatho'.ique s'est conservé à Cordes à un très haut degré, quoique dans
toute cette partie de l'Albigeois, les idées contraires aient depuis bien longtemps
prévalu. Au moment de la Révolution, les gardes nationales d'Alby, de Lavaur et
de la plupart des autres villes et villages de la contrée se levèrent pour repousser
les brigands du Quercy et pour protéger les églises et les châteaux. Mais Cordes ne
s'associa point à ce mouvement et devint un foyer révolutionnaire.
SOUVENIRS DE LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI \'2?>
de banlieue que le père Mathieu avait choisie pour passer la nuit.
Notre arrivée fut pourtant marquée d'un incident qui nous causa
des alarmes. A peine étions-nous montes dans nos chambres, que
nous entendîmes frapper à la porte de l'auberge, et ces mots pro-
noncés par une voix du dehors arrivèrent distinctement à nos
oreilles.
— Quelle est la voiture qui vient d'entrer chez vous?
— Ce sont des marchands de volaille des environs de Toulouse,
répondit l'aubergiste, du haut de sa fenêtre.
— Les connaissez-vous? reprit la voix du dehors.
— Oui, répondit l'aubergiste, des habitués de l'auberge ; le père
Mathieu et son monde.
Après ce renseignement, celui qui interrogeait n'ajouta pas de
nouvelles questions et nous parut se retirer.
Néanmoins, nous n'étions pas tout à fait rassurés, et le père
Mathieu fut, comme nous, d'avis de ne pas nous attarder dans cette
auberge d'où nous repartîmes entre trois et quatre heures du matin,
ayant fort peu dormi et ayant couché sur nos lits, sans nous désha-
biller.
La route était déserte et silencieuse, et nous ne pouvions être
aperçus de la ville, perchée sur une sorte de pic. Les voitures
d'ailleurs n'y montent guère, sauf le cas d'extrême nécessité, et les
routes tournent sur la hauteur sans la gravir complètement.
Pendant plus d'une heure, nous marchâmes d'une bonne allure,
et nous ne tardâmes pas à atteindre La G-uépie située au confluent
du Yiaur et de l'Aveyron, et à trois lieues environ de Cordes. Nous
passâmes outre, ayant fixé notre arrêt de la journée à Saint- André,
à deux lieues et demie plus loin, et à six lieues seulement de
Yillefranche.
Le père Mathieu connaissait Saint- André et savait où nous pour-
rions aller en toute sûreté. L'endroit n'était d'ailleurs pas mauvais,
et sa distance de Cordes et de Yillefranche marquait naturellement
le point de l'étape. Il ne restait plus que six lieues et demie à par-
courir en quittant Saint-André pour arriver à Yillefranche.
Il était environ huit heures du matin, quand nous remisions il ans
l'auberge de Saint-André. L'alerte de Cordes et les appréhensions
qui nous avaient suivis jusque-là avaient tourné en extrême
fatigue, et avant de songer à manger, nous allâmes nous coucher.
A Saint- André, l'on n'était pas sans alarme sur le brigandage du
Quercy. L'on craignait toujours de voir des bandes déborder dans
124 SOUVENIRS D'UN CONTEMPORAIN
le pays. Toutefois, les craintes étaient exagérées. L'esprit du pays
était bon, les brigands ne s'y risquaient pas et se tenaient dans les
contrées où ils étaient plus assurés d'impunité.
Nous ne partîmes de Saint-André que vers cinq heures du soir,
ce qui nous faisait arriver à la nuit à Yillefranche, M. de R. préfé-
rant ne pas y être reconnu tout de suite, quoiqu'il sût bien qu'il
n'avait rien à redouter des autorités locales, tous gens d'opinions
modérées et qui ne se servirent dans ces mauvais jours des fonc-
tions administratives et judiciaires que pour protéger leurs conci-
toyens contre les excès du régime.
Rien ne troubla notre trajet de Saint- André à Yillefranche, et
les deux villages que nous eûmes à traverser, la Fouillade et
Sanvensa, étaient aussi tranquilles que la route.
Vers dix heures, nous touchions au but de notre voyage, et nous
mettions pied à terre au bas du sentier escarpé qui conduit à la
maison de campagne de M. de R., où nous venions chercher un
refuge pendant la tourmente.
Cette maison de campagne, qui n'est pas à plus d'un quart
d'heure de la ville, est située sur une hauteur appelée la montagne
d'Aigremont, à un endroit très désert. M. de R. l'avait fait cons-
truire lui-même, à sa convenance, et c'est là qu'il venait goûter les
loisirs des vacances du palais, en de meilleurs jours.
Malgré la tristesse de la situation, c'est avec bonheur qu'il s'y
retrouva. Quoique loin de ma mère et de tout ce que j'avais de
cher au monde, je ne pouvais m'empêcher de partager sa joie, par
le sentiment de sécurité que je ressentais après tant de périls.
Dès le lendemain de notre arrivée, des amis de la ville, que
M. de R. avait fait informer, vinrent le visiter et lui réitérèrent
l'assurance, qu'il avait déjà, que le pays était tranquille et que du
moins, pour le moment, nous n'avions rien à y craindre, fussions-
nous dénoncés aux autorités comme ayant fait partie, à Toulouse,
de la légion dissoute. Du reste, M. de R. connaissant très bien l'es-
prit des habitants, avait compris, d'après les noms de ces autorités,
qu'il devait en être ainsi, et que, sauf la pression qui pouvait
s'exercer de dehors, il n'y avait là aucun élément révolutionnaire.
DE LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI 125
Les memlires de la municipalité et du tribunal ètaienl .d'honnêtes
bourgeois qui se donnaient des semblants de patriotisme, pour ne
pas laisser tomber ces importantes fonctions en de mauvaises
mains.
Dans les premiers temps, nous n'allâmes pas a la ville, mais nous
eûmes des rapports suivis avec plusieurs personnes de l'intimité de
M. de R. et même avec beaucoup d'autres qui venaient nous
trouver à la campagne. Notre existence y était partagée entre
l'étude et la conversation avec les visiteurs qui venaient fréquem-
ment et nous apportaient des nouvelles et des journaux qui nous
tenaient au courant des événements. M. de R. profitait de ces
vacances forcées pour comparer ses vieux jurisconsultes avec le
droit nouveau inauguré par l'Assemblée nationale.
— Quoi qu'on fasse, me disait-il, on ne pourra pas s'écarter des
principes posés par le droit romain en matière civile, à moins qu'on
ne supprime la propriété et, du coup, d'état social lui-même.
Je lui faisais des recherches et j'écrivais sous sa dictée ses notes
et ses observations. Beaucoup de ses prévisions se sont déjà réali-
sées, et je ne doute pas que d'autres ne se réalisent encore dans la
transformation de nos lois.
Le père Mathieu avait passé quelques jours auprès de nous, et il
avait profité de l'occasion pour lier connaissance avec des com-
merçants de la ville, dans l'intérêt de la vente de ses denrées.
M. de R. avait beaucoup facilité ces relations, très avantageuses
pour le père Mathieu, et qui devaient, à de certains intervalles, le
faire revenir, ce qui n'était pas pour nous d'une médiocre impor-
tance.
En attendant, Tidèe nous vint de nous servir de lui pour favoriser
l'émigration d'un jeune prêtre de Cahors, qui s"ètait réfugié depuis
quelques jours dans une maison de campagne voisine de la nôtre,
chez des personnes bien pensantes et amies de M. de R. La trop
grande proximité de Cahors lui faisait craindre d'être reconnu, et
il désirait s'en aller plus loin et passer la frontière, si c'était
possible.
Ce jeune prêtre, attaché au secrétariat de l'èvêché, très com-
promis dans la protestation des catholiques de l'endroit dont il
avait été l'un «les agents actifs, s'était vu, à ce titre, en butte aux
colères de la bande révolutionnaire, et il avait dû s'éloigner promp-
tement de Cahors, pour ne pas en être la victime. Les périls qu'il
avait courus et la grande tristesse qu'il éprouvait d'abandonner sa
126 SOUVENIRS D'UN CONTEMPORAIN
famille et son pays avaient profondément ébranlé ses forces et sa
santé. Aussi le père Mathieu pensa-t-il avec raison qu'il pourrait
le faire passer aux yeux des gens de sa métairie et de son voisinage
pour un malade venant changer d'air chez lui, et devant y séjourner
jusqu'à un nouveau voyage dans le Rouergue. Il lui fit prendre un
costume rustique, comptant le dire fils d'un riche paysan du
Rouergue ; et M. de R. lui ayant, par l'intermédiaire de ses amis,
procuré un passeport approprié à son rôle, ils se mirent en route,
sans être autrement inquiétés.
J'avais chargé le père Mathieu d'une lettre pour Mlle Françon.
Je lui faisais connaître le détail de notre voyage et notre arrivée
à bon port, ainsi que notre situation à Villefranche, et l'entière
sécurité dont nous y jouissions pour le moment, avec des autorités
comme il y en avait là. Les clubs n'y avaient pas réussi, comme à
Toulouse et en beaucoup d'autres villes, à imposer leur choix. Les
mauvais drôles, il y en a partout, n'y étant qu'en infime minorité,
étaient tenus en respect et n'osaient rien entreprendre, malgré les
excitations qui venaient de la capitale et des pays circonvoisins.
Un seul château, celui de Marcillac, avait été brûlé sur ce terri-
toire, par suite d'animosités très vives existant depuis longtemps
entre le seigneur et ses paysans. Mais ce seigneur était accusé de
dureté, et le fait amené par la Révolution eût pu l'être aussi bien
par d'autres circonstances. En somme, le pays était excellent et
tranquille, et ceux de la noblesse qui émigraient depuis un an n'y
étaient pas contraints comme en d'autres endroits, et ne le faisaient
que par protestation contre le régime qui gouvernait la France.
Dans cette lettre à MIle Françon, que le père Mathieu devait lui
faire tenir en main propre, je lui recommandais de mettre tout son
zèle à faciliter l'émigration du jeune prêtre et la priais de ne pas
manquer de nous tenir exactement au courant des événements de
la ville.
Pour éviter les indiscrétions de la poste et ne pas faire connaître
à Toulouse le lieu de notre retraite où l'on eût pu être tenté de
venir nous rechercher, il était convenu avec le père Mathieu que
notre correspondance entre Mlle Françon et moi passerait sous son
couvert et sous celui d'un aubergiste de Villefranche, avec lequel
M. de R. l'avait mis en rapport d'affaires. Nos lettres n'étant
signées que par des initiales et ne s'exprimant qu'avec précaution
sur les détails nous concernant, ne pouvaient donner notre piste
en supposant qu'on fût parvenu à les saisir.
DE LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI 127
Dix jours à peine s'étaient écoulés depuis le départ du père
Mathieu, quand nous fûmes, dès le grand matin, agréablement
surpris par la visite de l'aubergiste qui venait nous apporter en
personne un pli assoz volumineux arrivé la veille au soir. Le pli
contenait plusieurs lettres pour M. de R. et pour moi.
Il y en avait de ma famille qui, en me donnant de bonnes nou-
velles de tous, calmaient mes craintes sur l'arrestation possible de
mon frère. J'avais d'autant plus à la redouter qu'il était particuliè-
rement signalé à l'attention des révolutionnaires^ comme apparte-
nant à Royal-Condé où il avait servi plusieurs années et qu'il
quittait à peine. On l'avait néanmoins laissé tranquille, bien qu'il
ne se fît pas faute d'aller faire le coup de sabre dans les querelles
qui avaient lieu presque tous les soirs, depuis la dissolution de la
légion, entre les nôtres et les révolutionnaires.
Mue Françon me disait que, malgré l'abandon des poursuites
contre quelques-uns de notre patrouille, au sujet de l'affaire du
18 mars, plusieurs de nos camarades étaient néanmoins tenus sous
les verrous, et qu'on ne pouvait pas prévoir quand ils seraient
relaxés.
Elle en induisait que nous avions fort bien fait, M. de R et moi,
de nous mettre à l'écart, et ne nous engageait pas à revenir, à moins
d'un changement dans le gouvernement, qui mettrait l'administra-
tion de la ville en de meilleures mains. Mais elle ajoutait qu'elle
n'espérait pas ce changement de sitôt, et qu'à ses yeux, les mauvais
jours étaient loin d'être à leur fin. Elle nous promettait de donner
tous ses soins à l'émigration du prêtre de Cahors, et marquait qu'elle
comptait avoir prochainement des facilités par la route de l'Ariège.
Cependant quelques parties de ce pays étaient assez troublées, et
il pouvait y avoir du danger à en traverser certaines localités. Elle
savait néanmoins que déjà plusieurs émigrés avaient suivi cette
route ; et en remontant la vallée de la rivière, l'on pouvait, sans
trop de chemin ni d'obstacle, gagner le val d'Andorre, territoire
neutre où Ton n'avait pas à redouter d'être poursuivi.
Presque au lendemain de cette lettre, elle m'en écrivit une autre
en toute hâte, qui me causa de l'inquiétude. Elle ne contenait que
ces quelques mots :
« L'on est venu chez vous, et comme l'on n'a pas fait connaître
le lieu où vous étiez, l'on a paru vous considérer comme émigré.
Voyez ce qu'il y aurait à faire pour empêcher qu'on vous rangeât
dans cette catégorie. »
128 SOUVENIRS DE LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI
Après y avoir réfléchi avec l'attention que méritait une si grave
conjoncture, M. de R. me dit :
— Pour le moment, il n'y a rien à faire et nous n'avons qu'à
nous tenir coi ; il ne faut pas qu'à Toulouse on sache où nous
sommes. Nous aurons seulement à prendre ici des précautions en
vue du retour, et dans l'hypothèse où nous pourrions éviter l'émi-
gration... Mais du train dont vont les choses, ajouta-t-il, cette
hypothèse est peu vraisemblable.
Dès cette époque, M. de R. voyait clairement que la perte de la
Monarchie était inévitable, et que la commune de Paris et les jaco-
bins étaient maîtres du terrain ; il sentait le flot montant de la
révolution tout envahir et s'attendait à voir tout submergé.
Néanmoins il ne voulait pas négliger de se mettre en mesure pour
des éventualités plus favorables. A cet effet, il eut soin de faire
constater notre présence par les autorités locales, dont nous
n'avions rien à craindre, comme je l'ai marqué.
J. Roussy.
(La suite prochainement J
LOUIS XVII
SA MORT AU TEMPLE*.
Il
DEUX DÉPOSITIONS INÉDITES DU COMMISSAIRE CIVIL DAMONT, SUR
LA MORT DE LOUIS XVII, A LAQUELLE IL ASSISTA.
Détail de ce qui s'est passé au Temple à la mort du dauphin
Louis XVII, où était présent le sieur Damont, faubourg Saint-
Martin, n° 11, comme commissaire civil, le 20 prairial an III
(8 juin 1975) K
« Membre du Comité civil de la Section du faubourg du Nord,
depuis le 27 ventôse an III, je présidais ce Comité composé de douze
membres, au 13 prairial suivant, lorsque nous reçûmes une lettre
delà Commission de police administrative (que je possède encore),
qui nous prévenait que c'était à nous à envoyer un de nos mem-
bres pour être adjoint à la garde du Temple, le 20 courant, à midi,
pendant l'espace de vingt-quatre heures, lequel serait relevé, le 21,
par un commissaire de la Section de la Réunion. Pour lors, comme
président, je me nomme pour y aller, et on envoya à ladite Com-
mission mes nom, prénoms et demeure, pour recevoir ma nomi-
nation, que je laissai, en me présentant, aux gardiens du Temple.
« Arrivé dans l'intérieur de la tour du Temple, je trouvai un
enfant très malade, reconnu par les gardiens, les gens de service et
moi, qui l'avais vu plusieurs fois aux Tuileries, pour être le
Dauphin. Le voyant si mal, je demandai aux gardiens s'il n'y avait
pas une garde et des officiers de santé. On me répondit qu'il en
était venu uu ces jours derniers, mais des femmes, non. Nous réso-
* Voir la livraison de juillet 1883.
1 Archives nationales, F. 7, carton 6808, dossier 1496. Original entièrement écrit
de la main de Damont et signé par lui.
T. II. — AOUT 1883 9
130 LOL'IS XVII,
lûmes, entre les deux gardiens et moi. que le nommé Gomin d, l'un
d'eux, se transporterait à l'Assemblée nationale pour leur peindre
la position de l'enfant. Pendant lequel temps, le sieur Lasne, l'autre
gardien, et moi nous prêtions nos soins au petit Dauphin ; et enfin,
à trois heures, lorsque le sieur Gomin fut revenu, l'enfant venait de
mourir. Il fut résolu, entre nous, qu'il retournerait à l'Assemblée
pour annoncer l'événement et demander quelle marche nous avions
à suivre. Gomme l'Assemblée était presque finie, le Président lui
dit que l'Assemblée s'en occuperait le lendemain à son ouverture,
et que je continue de rester, à la suite de mes vingt-quatre heures,
le temps qu'il serait nécessaire.
« Cette mort fut cachée dans le Temple le restant de la journée,
et le lendemain, jusqu'à l'arrivée de quatre députés, qui, après
avoir vu l'enfant, dirent qu'il ne fallait pas mettre tant d'impor-
tance, qu'on l'enterrerait tout simplement. On leur fit observer que
la garde qui entourait les tours du Temple ne laisserait pas sortir
la bière sans en faire l'ouverture, qu'il valait mieux, avant midi,
faire monter les officiers et leur, faire voir l'enfant, ce qui fut
exécuté, et répété après midi par la garde montante, au nombre
d'une vingtaine ; et on leur fit à tous cette question : s'il reconnais-
sait l'enfant pour être le Dauphin, dont la majeure partie attesta le
reconnaître pour l'avoir vu au jardin des Tuileries et ailleurs.
« Ils laissèrent sortir librement le convoi, qui fut conduit à
Sainte-Marguerite, où il fut enterré en ma présence. L'officier qui a
conduit le convoi fit barrer la rue pour arrêter la grande affluence
de monde qui suivait.
« Je fus sollicité par ceux qui faisaient l'extrait de mort, près le
cimetière, d'être l'un des six témoins, mais je m'en défendis, sous
prétexte qu'à cette heure je devais être rendu à mon poste.
. « L'Assemblée désigna quatre officiers de santé pour faire la
visite et l'ouverture du corps, dont les noms et leur rapport furent
connus dans les papiers publics (comme j'en ai encore un exem-
plaire).
« C'est là, présent à l'opération, que je priai M. Peltant (Pelle-
tan) de me donner des cheveux, qu'il était obligé cle couper pour
faire l'ouverture du cerveau, ce qu'il m'accorda, et dont je les fis
1 Dans notre étude sur la mort de Louis XVII au Temple, parue dans le no
de juillet dernier, le nom Gomin, véritable nom du gardien du petit prince, a été,
par suite d'une regrettable erreur typographique, constamment transformé en celui
de Gouin.
SA MORT AU TEMPLE 131
voir, et en fis part, en partie, à mes voisins et amis de confiance,
lorsque je fus de retour chez moi.
« Au retour de la famille des Bourbons, je fus sollicité de pré-
senter les cheveux que je gardais depuis vingt-deux ans, à Madame
la duchesse d'Angoulême. Introduit par le capitaine des gardes du
corps chez elle, où j'étais attendu, le chambellan nous annonce
qu'elle venait d'être prévenue et de passer chez le Roi pour en-
tendre la messe. Gela fit manquer l'entrevue que je devais avoir
avec elle. On m'ajourna à quelques jours ; pendant lequel temps on
apprit la rentrée de Bonaparte sur les terres de France, ce qui
occasionna l'èloignement de la cour et changea la marche des
affaires.
« J'avais trois ou quatre pages d'écriture, que j'avais fait au
Temple, pour noter tout ce qui s'y était passé pendant mon séjour,
que j'ai remis au capitaine des gardes, ainsi que d'autres papiers,
et qui ne m'ont jamais été rendus.
« L'indiscrétion du commissaire qui venait me remplacer le len-
demain fut cause que je fis le service deux jours de suite auprès de
la princesse et du valet de chambre du Roi.
« Ce 6 août 1817.
« Signé : Damont,
Ancien commissaire civil, par suite commissaire de
bienfaisance, et présentement du bureau de charité.
Rue du Faubourg Saint-Martin, n° 11.»
Déposition verbale du commissaire civil Damont sur les derniers
moments de Louis XVII, faite au ministère de la police
générale le 16 août 1817 *.
Notice.
Cette déposition de Damont est accompagnée du Rapport suivant
adressé par le comte Angles, préfet de police, au comte Decazes,
ministre de la police générale. A cette époque, on jugeait à Rouen
le sabotier Mathurin Bruneau qui se faisait passer pour Louis XVII.
Jamais rôle ne fut joué d'une manière plus grossière et plus piteuse
que par ce pauvre hère, qui était à moitié fou et ne savait pas un
mot de français. Mais à distance il grandissait, comme les Bâtons
1 Archives nationales, F. 7, carton 6808, dossier 1496.
132 louis xvn,
flottants, et l'opposition, qui lui envoyait secrètement de l'argent,
faisait grand bruit du génie du personnage et proclamait haute-
ment sa légitimité. Gomme preuve à l'appui, les initiés montraient
secrètement le cheval de bois dans lequel le prétendu dauphin
s'était évadé. Les royalistes purs qui détestaient Louis XVIII et sa
charte, faisaient chorus et le traitaient d'usurpateur.
Voici la Note ou Rapport du comte Angles :
« On a vérifié les circonstances du Rapport ci-joint qui a été
sous les yeux de Son Excellence : les détails sont exacts.
« Le sieur Damont qui a assisté aux derniers moments de
Louis XVII, a été entendu au ministère : il résulte de ses déclara-
tions que le sieur Roussiale, avoué, s'occupe d'un ouvrage où il
prétend démontrer que l'enfant décédé au Temple, le 20 prairial
an III (8 juin 1795 4), est un enfant substitué 2 et que M. le duc de
Grammont lui aurait paru partager cette opinion -, qu'il avait
cru d'abord le sieur Roussiale et M. le duc de Grammont dupes des
extravagances débitées par l'imposteur de Rouen : qu'il se croit
néanmoins fondé à dire que le sieur Roussiale n'agirait ou ne pen-
serait ainsi que d'après la conviction où il serait que l'enfant royal
aurait péri victime du poison administré par ordre du Directoire,
postérieurement à l'époque ci-dessus relatée 3. »
Déposition verbale de Damont.
k Ce jourd'hui seize août mil huit cent dix-sept, est comparu au
ministère de la police générale, sur l'invitation qu'il en a reçue, le
sieur Damont, Antoine, âgé de soixante et douze ans et demi,
demeurant, depuis quarante ans, rue du Faubourg-Saint-Martin,
n° 11, lequel, d'après les diverses interpellations qui lui ont été
faites, a déclaré savoir :
« Que le Comité civil de la Section du Faubourg du Nord ayant
eu à désigner un commissaire civil pour être de service au Temple,
1 La Note du comte Angles porte par erreur 9 juin.
2 Jamais cet ouvrage n'a paru. '
3 On n'ignore pas que c'est précisément ce que dit Regnault-Warin dans son
roman : Le Cimetière de la Madeleine, où après avoir fait évader le Dauphin du
Temple, il le fait empoisonner plus tard par ordre des Pentarques du Directoire.
C'est dans ce livre que le sieur Roussiale avait puisé sa version de l'évasion du
Dauphin.
SA MORT ATT TEMPLE 133
le 20 prairial an III, il s'ètail nommé Lui-même, so trouvant prési-
dent audit Comité, désirant remplir auprès des membres d'une
famille à laquelle il était toujours dévoué, les fonctions qui l'appe-
laient à veiller, pendant vingt-quatre heures, à ce qu'il fût pourvu
à tous ses besoins ;
« Qu'il se rendit au Temple le 20 prairial à midi, qu'à son arri-
vée, il vit l'enfant royal qui lui parut dans un état presque déses-
péré ;
« Qu'il reconnut dans cet enfant, quoique ses traits fussent
altérés par la maladie de langueur dont il paraissait souffrant, le
même personnage qu'il avait vu, avant sa détention, donnant la
main à la Reine et se promenant dans son petit jardin, au bout de
la terrasse du bord de l'eau ;
« Que les gardiens Lasne et Gomain (sic), ainsi que les per-
sonnes de service au Temple, avaient pour le jeune prince défé-
rence et respect ;
« Que Lasne ne voulait point croire que le prince fût dans un
danger aussi imminent de finir ses jours, tout en paraissant le
craindre ;
Que Louis XVII mourut ce jour-là, à trois heures, et que ses
dernières paroles furent celles-ci : «Mettez-moi dans un endroit
où je ne souffre pas autant. »
« Qu'il n'y avait dans la chambre, au moment où le prince
expira, que Lasne et lui, déclarant; Gomin s'étant rendu à la Con-
vention pour l'informer de la situation désespérée du prince ;
« Qu'en attendant des instructions de la Convention ou du
«•
Comité de surete générale, il fut décide de tenir secret le décès du
prince ;
« Que quatre députés se rendirent au Temple, le lendemain 21,
vers les onze heures, pour constater le décès ;
« Qu'il était d'abord question de l'enterrer sans aucune for-
malité, mais qu'il fut observé aux députés que la garde pourrait
mettre opposition à la sortie de la bière ; que, sur cette observation,
on fit monter les officiers des gardes nationaux des garde montante
et descendante, lesquels reconnurent la personne du prince et
purent en vérifier la mort ;
« Qu'à l'expiration de ses vingt-quatre heures de service, le sieur
Damont dut continuer ses fonctions de surveillance, dans lesquelles
il devait être remplacé par un membre du Comité de la Section de
la Réunion ;
134 louis xvn,
« Qu'il a assisté à l'ouverture du corps, exécutée par MM. Pel-
letan Dumangin et deux autres officiers de santé ; que voyant
M. Pelletan disposé à couper les cheveux du prince, pour ouvrir et
examiner son cerveau, il le pria de lui donner quelques-uns de ses
cheveux ; ce qu'il fit, en prenant des précautions pour que son
action ne fût pas remarquée de M. Dumangin, dont les opinions
étaient connues pour très sévères et analogues aux circons-
tances ;
« Qu'il reçut, de M. Pelletan, une touffe de cheveux qu'il a enve-
loppée dans un journal de ce temps-là, ainsi qu'il peut en justifier ;
qu'il a donné des particules de ces cheveux à des personnes dont
les bons sentiments lui étaient connus, notamment à M. Ramier,
peintre, qui demeurait sur son carré, dans la même maison, et qui
habite, aujourd'hui, rue des Petites-Écuries ; que l'épouse dudit
Ramier, née Roussiale, sœur de l'avoué de ce nom, qui demeure
rue du Four- Saint-Germain, n° 44, en a fait faire un petit bijou où
ces cheveux sont tressés en Pensée, qu'elle a jointe à celle des che-
veux d'un enfant chéri qu'elle a perdu-,
« Et ledit sieur Damont nous a présenté une boîte en maroquin
rouge, fermant à clef, dans laquelle se trouvait inclus un coffret en
velours blanc, parsemé au dedans et à l'extérieur de fleurs de lis
d'or ; sur le couvercle est brodé, sur un fond bleu, l'écusson de
France, et au-dessous est appliqué un maroquin sur lequel a été
gravée cette inscription :
Cheveux de Sa Majesté Louis XVII, conservés par le sieur
Damont, renfermés dans ce coffre par les soins du sieur L.-J.
GoMn, chef de la 5e légion.
1815
« Dans l'intérieur dudit coffret, est renfermée une assez forte
pincée de cheveux blonds dorés, que ledit sieur Damont nous a dit
être dans la même feuille de journal, que celle où il a enveloppé
les cheveux remis par M. Pelletan, ainsi qu'il peut s'en rappeler.
« Et ledit sieur Damont, interpellé de nous dire s'il n'a point fait
de démarches pour faire hommage de ces précieux restes à quel-
ques membres de la famille royale, a ajouté :
« Que telle était son intention ; qu'il avait été introduit par
M. de Murinais chez M. le duc d'Avaray, quelques jours avant le
20 mars 1815, et qu'il en avait été parfaitement accueilli ;
SA MORT AU TEMPLE 135
« Que ce personnage devait le présenter à S. A. R. Madame la
duchesse d'Angoulême, mais qu'ayant manqué un ou deux rendez-
vous, de nouveaux malheurs affligèrent la famille royale, et il ne
fut point présenté ; que, depuis 1815, il attendait que des circons-
tances rappelassent le dépôt dont il est chargé ;
« Qu'il y a environ un mois, M. Roussiale, avoué, vint lui de-
mander s'il avait toujours les cheveux dont il avait donné une
petite partie à sa sœur Mme Ramier ;
« Que, sur l'affirmative, il lui offrit de le présenter à M. le duc
de Grammont, capitaine des gardes du corps de Sa Majesté, propo-
sition qui fut acceptée ;
« Que, sur la présentation de M. Roussiale, il fut admis au pa-
villon de Flore, chez M. le duc de Grammont, qui, à l'examen des
cheveux, prétendit que ce n'étaient point les cheveux du Dauphin ;
qu'ils étaient d'un blond plus clair *, qu'il avait eu occasion de le
bien connaître, sa belle-mère ayant été gouvernante des enfants de
France ; et qu'il fut observé par lui, déclarant, que les cheveux
d'un enfant devenaient plus foncés avec l'âge, et qu'il attestait ces
cheveux être bien ceux de Louis XVII, dont il avait vu les derniers
moments au Temple ;
« Que le duc de Grammont parut tenir à son opinion et sonna
pour demander son déjeuner ; ce qui fut pour M. Roussiale et lui
une annonce de se retirer ;
« Que M. Roussiale, en s'éloignant, parut annoncer des informa-
tions et vérifications dont il devait rendre compte à M. le duc ;
« Qu'enfin, il y a environ huit jours, il croit avoir eu l'explica-
tion de ce qui s'est passé ; qu'ayant vu M. Roussiale, il se plaignit
de l'accueil qu'il avait reçu de M. le duc de Grammont, lequel
avait paru le soupçonner de lui avoir présenté des cheveux qui
n'étaient point ceux du prince ;
« Que le sieur Roussiale* lui observa que ces cheveux pouvaient
bien être ceux de l'enfant mort au Temple, mais que cet enfant
n'était point Louis XVII ; qu'il faisait un ouvrage là-dessus 2, et
1 Le duc de Grammont aurait dû savoir, ce qui n'est ignoré de personne, que les
cheveux blonds d'un enfant peuvent passer au brun le plus foncé, à mesure qu'il
avance en âge, et que ce changement se produit très fréquemment.
2 Jamais, comme nous l'avons dit plus haut dans une note, cet ouvrage n'a été
publié. Le sieur Roussiale, en prétendant que le Dauphin s'était évadé du Temple,
et que longtemps après il avait été empoisonné par le Directoire, ne faisait, comme
nous l'avons dit plus haut, que reproduire la version du roman : Le Cimetière de la
Madeleine, par Regnault Warin.
136 LOUIS XVII,
que le véritable Louis XYII avait été empoisonné par le Directoire,
enfin que l'enfant vu par lui, Damont, n'était qu'un enfant subs-
titué ; que ces explications furent données par le nommé Roussiale,
en raison de ce qu'il lui avait été d'abord objecté qu'il croyait donc
aux impostures du prétendu Louis XVII ', en ce moment mis en
cause à Rouen, mais qu'à cette occasion, le sieur Roussiale avait
paru bien convaincu du rôle extravagant que cet individu a entre-
pris déjouer devant les tribunaux.
« Lecture faite au sieur Damont de la présente déclaration, il l'a
reconnue véritable dans tous ses détails, s'engageant à ne point se
dessaisir des cheveux de Louis XVII, dont il reste dépositaire,
qu'après en avoir prévenu S. E. le Ministre de la Police générale
et avoir reçu son autorisation.
« Signé : Damont. »
(Signature autographe. La pièce a été par lui
paraphée à chaque page 2).
III
Nouvelle de la mort de Louis X VII, dans le camp des Princes et
en Vendée. — Avènement de Louis XVIII.
»
Dès le 14 juin 1795, des lettres de Râle apprirent au prince de
Gondé, qui se trouvait avec son armée au camp de Steinstadt, la
mort de Louis XVII. Le Prince et ses compagnons d'armes n'hési-
tèrent point à l'attribuer à un poison lent. Aussitôt, Gondé envoya
son premier écuyer le comte de Damas et le chevalier de Lageard,
gentilhomme du duc de Berry, pour porter cette nouvelle à Vérone,
1 Mathurin Bruneau, dont l'affaire se jugeait alors à Rouen.
2 Comme on le voit par ce procès-verbal, les agents du comte Decazes, sans tenir
le moindre compte des propos sans portée du duc de Grammont et d'un illuminé, s'en
rapportaient pleinement à la déclaration d'un témoin oculaire, non suspect, requis
légalement autrefois de se rendre au Temple, en qualité de commissaire civil, qui
avait été investi du droit d'y constater ce qui s'y passait, et qui, en affirmant qu'il
avait vu mourir sous ses yeux le jeune Louis XVII, doit être cru sur parole. La vali-
dité de cette seconde déposition de Damont a été consacrée de plus, par un arrêt de
la Cour d'appel de Paris, en date du 28 février 1874, rendu pour débouter de leurs
prétentions les héritiers du faux dauphin Naiindorff. On peut même dire que cet
acte est une des principales bases sur lesquelles est motivé cet arrêt.
SA MORT AT' TEMPLE LIT
au comte de Provence, ainsi que les hommages et les compliments
des princes *.
Le 16, au camp de Steinstadt, eut lieu une touchante cérémonie
à l'occasion de la mort du jeune Roi et de la proclamation de
Louis XVIII.
A dix heures du matin, l'armée, par ordre de Gondé, prit les
armes et forma les trois côtés d'un carré long, dont un hois taillis
faisait le quatrième. Le prince de Gondé, accompagné des ducs de
Berry, de Bourbon, d'Enghien et de tout, son quartier général.
entra dans l'enceinte, et la messe fut célébrée à un autel dressé
sur la lisière du taillis. L'infanterie noble formait la première ligne.
Derrière elle étaient échelonnés des piquets des escadrons nobles,
des hussards de Baschy, de Mirabeau, des trois armes, l'artillerie,
les Suisses, la prévôté ; enfin tous les corps qui composaient l'armée
s'y étaient rendus en totalité ou par détachements. L'armée faisait
face à la France 2.
Le service fini, le prince de Condé annonça à haute voix la mort
du jeune Roi et l'avènement de son successeur.
Voici un fragment de son discours :
« Messieurs, à peine les tombeaux de l'infortuné Louis XVI. do
son auguste compagne et de leur respectable sœur se sont-ils
refermés, que nous les voyons se rouvrir pour réunir à ces illus-
tres victimes l'objet le plus intéressant de notre amour, de nos
espérances et de nos respects ; ce jeune rejeton de tant de rois,
dont la naissance seule paraissait annoncer le bonheur de ses
sujets, puisqu'il était formé du sang d'Henri IV et de Marie-Thérèse,
vient de succomber sous le poids de ses fers et de sa cruelle exis-
tence. Ce n'est malheureusement pas pour la première fois que j'ai
eu à vous rappeler qu'il est de principe que le Roi ne meurt pas
en France ; jurons donc au prince auguste qui devient aujourd'hui
le nôtre, de verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang
« Messieurs , le roi Louis XVII est mort , vive le roi
Louis XVIII 3 ! »
1 Campagnes sous les ordres de Son Altesse sèrènissime Ms* Je prince de Condê,
par le marquis d'Ecquevilly. Paris, 1818, 3 volumes in-8<>.
2 Journal d'un fourrier de l'armée de Condê, Jacques de Thiboust de Puisact,
député de l'Orne, publié par le comte Gérard de Contades. Un vol. in-8°. Paris,
Didier, 1882.
3 Le texte de ce discours, dont l'authenticité ne salirait être douteuse, est donné
en entier dans les Mémoires de la Maison de Condé, dans Les Campagnes du
Corps sous les ordres du prince de Condé, par le marquis d'Ecquevilly. un île ses
138 LOUIS XVII,
Condé, élevant ensuite son chapeau en l'air, cria : Vive le Roi !
Et ce cri, répété par plusieurs milliers de voix, retentit sur toute la
ligne, de manière à être entendu par l'armée républicaine, campée
sur la rive gauche du Rhin.
De son côté, Charette, dans un manifeste, daté de son camp de
Belleville (26 juin 1795), et dont l'authenticité non plus n'a jamais
été démentie, annonçait en ces termes la mort de Louis XVII :
« Nous avons appris que le fils infortuné de notre malheureux
Monarque, notre Roi, avait été lâchement empoisonné par cette
secte impie et barbare, qui, loin d'être anéantie, désole encore ce
malheureux royaume. »
Des partisans du soi-disant baron de Richemont, l'un des faux
dauphins, ont eu l'impudence de donner, comme authentique, une
proclamation de Gharette attestant l'existence de Louis XVII, à une
époque postérieure au 8 juin. Mais c'est une pièce apocryphe dont
le texte est presque entièrement emprunté au roman : Le Cimetière
de la Madeleine, publié par Regnault-Warin, en 1801.
Il existe une autre proclamation de Gharette, en date du 22 juin,
que M. de la Sicotière, dans son savant travail sur les Articles
secrets de la Jaunaye, considère à bon droit comme suspecte *.
Il est essentiel de remarquer que jamais aucun des chefs Ven-
déens n'a cru à la prétendue évasion de Louis XVII, et que tous,
sans exception, ont proclamé Louis XVIII. S'ils avaient eu la
moindre preuve de l'existence du jeune prince, comment supposer
que, parmi des hommes si profondément royalistes, si imbus des
principes de la légitimité, aucune voix ne se fût élevée pour pro-
clamer la vérité et pour crier à l'usurpation !
Louis XVIII fit part de son avènement aux diverses puissances
de l'Europe et fut reconnu sans contestation aucune. Beauchesne a
cité la lettre autographe qu'il écrivait à ce propos au roi de Sar-
daigne, le 24 juin. En même temps, le nouveau Roi sans royaume
adressait une proclamation qui fut répandue à profusion dans toute
la France 2.
aides de camp, et dans le Journal d'un fourrier de l'armée de Condé. Le Moni-
teur universel du 16 messidor an III attaqua cette proclamation dans un article des
plus acerbes, en tête de ses colonnes.
1 Les articles secrets: Pacification de la Vendée en 1795, par L. de la Sicotière,
p. 31, 32 et 33.
2 Elle fut imprimée par les soins de Crapart, ancien éditeur de l'Ami du Roi, et
dans Paris même, sans que la police de la Convention en pût découvrir le dépôt
des exemplaires. (Eckard, 3» édition.)
SA MORT AU TEMPLE 139
Louis XVIII, qui pouvait constater que le gouvernement révolu-
tionnaire était usé, était bien loin de se douter alors qu'un homme
de génie, encore inconnu, lui barrerait pendant quinze ans le che-
min du trône. À la distance où nous sommes, et sachant ce que
nous savons du caractère si peu guerroyant de ce prince spirituel
et sceptique, on ne peut s'empêcher de sourire en lisant le début
de sa proclamation :
« Les impénétrables décrets de la Providence, en nous appelant
au trône, ont établi une conformité frappante entre les commence-
ments de notre règne et celui de Henri IV, comme s'ils eussent
voulu nous avertir de prendre ce grand Roi pour modèle... »
La prédiction de la fin est plus vraie et plus heureuse : « Non,
nous ne saurions en douter, le cri de vive le Roi ! succédera à des
clameurs séditieuses, et nos fidèles sujets viendront autour du
trône combattre encore pour sa défense et lire dans nos regards
oubli du passé. »
IV
Fausses nouvelles à propos de la mort de Louis XVII et sur sa
prétendue évasion.
Rien n'est plus intéressant que de consulter les papiers de la
police sur les bruits divers qui coururent dans Paris au moment de
la mort de Louis XVII.
« 22 prairial an III. La mort du petit Gapet a donné lieu à des
opinions différentes. Dans les groupes, les uns, dont la figure pa-
raissait allongée, disaient : « Il a sans doute été empoisonné, car
pourquoi avoir caché sa maladie ! » D'autres semblaient en douter ;
d'autres enfin disaient : « Cet enfant est bien heureux, et nous aussi \
il faut espérer que cet événement enlèvera tout espoir aux royalis-
tes, qui, privés de ce point de ralliement dans l'intérieur, cesseront
peut-être de nous tourmenter et de mettre des entraves aux me-
sures que nos législateurs proposent pour faire le bonheur du
peuple *.
« Dans les cafés on a tenu hier à peu près les mêmes propos sur
la mort du fils de Gapet... On y ajoutait : Si les bulletins de sa ma-
1 Tableaux de la Révolution française publiés sur les papiers inédits du dé-
partement et de la police secrète de Paris, par Adolphe Schmidt, professeur d'his-
toire à l'université d'Iéna. Leipzig, 3 vol. in-8°. 1869. — T. II, p. 355.
140 LOUIS XVII,
ladie, ainsi qu'il est d'usage, avaient été tous les jours rapportés à
la Convention, on aurait évité une infinité de propos médisants et
même calomnieux, que les malveillants et les royalistes affecteront
de publier tant à Paris que dehors * . »
« 23 prairial. La mort du petit Gapet, pour les vrais républi-
cains, est un sujet de tranquillité et d'espérance ; pour ceux qui
regrettent le temps passé, elle fait matière à inquiétudes résultantes
des conjectures qu'ils forment sur cette mort, que plusieurs d'entre
eux voudraient faire regarder comme prématurée et peu naturelle :
ceux-ci se permettent même de dire qu'un événement pareil pourra
nous exposer à voir se renouveler plus que jamais les fureurs de la
guerre vendéenne, que l'on assure, dans une partie de Paris, être
suscitée et alimentée avec force par l'Angleterre2. «
« 24 prairial. Dans le quartier du Temple le peuple disait hau-
tement que les préparatifs faits pour l'enterrement du petit Capet
n'étaient qu'une feinte, qu'il n'était pas mort, et qu'on l'avait fait
partir et sauver bien loin 3. »
A propos de cette évasion supposée, la police, à quelques mois
de là, recueillait ce bruit étrange :
« Des particuliers s'entretenaient, au bas du Pont-Neuf, sur le
départ de la fille de Capet et son arrivée en Autriche. Un de ces
particuliers, prenant la parole, dit : « que son frère, que l'on disait
mort, ne l'était pas ; que le jour de cette prétendue mort, il était
de garde au Temple ; qu'il vit passer, pendant qu'il était en faction,
plusieurs baignoires couvertes qui sortaient de la tour, qu'un de
ceux qui portaient ces baignoires ayant fait un faux pas, il a
entendu un cri d'enfant sortir d'une de ces baignoires*.
« 26 prairial. Au café Yalois, toujours à peu près les mêmes
visages : la conversation de ces habitués ne respire rien moins que
les principes républicains ; ils parlaient plus en aristocrates
prononcés qu'en conspirateurs ; on y a tourné en ridicule le procès-
verbal de l'ouverture du corps du petit Capet5. »
« 29 prairial... Dans les cafés du Palais-Égalité on parlait de la
fille de Louis Capet ; les uns disaient : « Elle périt de langueur, on
1 Ibidem, p. 355.
2 Ibidem, p. 356.
3 Ibidem, p. 356.
* Ibidem, T. III, p. 5.
5 Ibidem., t. II, p. 357.
sv MORT AL TEMPLE 141
lui a donné un poison lent ; » d'autres, « qu'il sérail de la loyauté
de la nation française de la renvoyer chez ses parents1. »
« 29 messidor an 111. Copie de la lettre du Roi de France à S. A.
Mer le prince de Gondé, dont voici ta substance : « Le prétendu
Roi, ci-devant Monsieur, parle de sa douleur sur la perte de son
neveu et annonce l'espérance qu'un jour viendra où, après avoir,
comme Henri IV, reconquis son royaume, il pourra, comme
Louis XII, mériter le titre de Père de son peuple, et qu'il compte sur
l'attachement de ses braves gentilshommes et de ses fidèles troupes
pour faire éclore l'aurore de ce beau jour. « Signé : Louis 2. »
Le bruit qui prit le plus de consistance à cette époque, c'est que
Louis XVII était mort d'un poison lent, qui lui avait été administré
dans un plat d'èpinards 3, par ordre du Comité de sûreté générale.
Ce qui semblait donner à ce bruit quelque vraisemblance, c'étaient
les atroces paroles qu'avaient prononcées à la tribune plusieurs
conventionnels, paroles qui revenaient à la mémoire des royalistes
et qu'ils avaient soin de rappeler. Comment oublier, disaient-ils, le
langage de Vlailhe, lors du procès de Louis XVI ? « Cet enfant n'est
pas encore coupable ; il n'a pas encore eu le temps de partager les
iniquités des Bourbons. Vous avez à balancer sa destinée avec les
intérêts de la République. Vous aurez à prononcer sur cette grande
question échappée du cœur de Montesquieu : « Il y a dans les Etats
où l'on fait le plus de cas de la liberté, des lois qui la violent contre
un seul. 4» Et j'avoue, ajoutait Mailhe, que l'usage des peuples les
plus libres qui aient jamais été sur la terre, me fait croire qu'il y a
des cas où il faut mettre, pour un moment, un voile sur la
liberté, comme on cache les statues des dieux s. »
Ou bien l'opinion de l'ex-capucin Chabot : « Que c'était à l'apo-
thicaire de délivrer la France du fils de Gapet ? »
Ou bien encore celle de Brival, qui reprochait à la Convention
d'avoir commis beaucoup de crimes inutiles, et de n'avoir pas con-
sommé celui-là ?
1 Ibidem, t. II, p. 357.
* Ibidem, t. II, p. 271.
3 Le Règne de Louis XVII (par Serieys), et Mémoires historiques sur
Louis XVII, par Eckard.
* De l'Esprit des lois, liv. XII, chap. XIX.
5 Mailhe, en citant l'opinion de Montesquieu, avait eu soin, avec la plus insigne
mauvaise foi, de supprimer ce qui suit : « Mais, de quelque manière que le peuple
les donne, Cicéron veut qu'on les abolisse, parce que la force de la loi ne consiste
qu'en ce qu'elle statue sur tout le monde. »
142 louis xvii,
Gomment ne pas se rappeler aussi tant d'autres paroles atroces
du même genre, notamment celles que Barère, le 1er août 1793,
prononça, dans un rapport sur la conduite de l'Europe à l'égard de
la France : « Est-ce notre indifférence pour la famille Capet qui a
abusé ainsi nos ennemis? Eh bien ! il est temps d'extirper tous les
rejetons de la royauté. »
Delille, dans son poème de la Pitié, a, lui aussi, exprimé l'opi-
nion de l'empoisonnement, mais il repousse en même temps la
fable de la substitution d'un autre enfant au royal prisonnier du
Temple :
... Mais quoi ! pour remplacer cet enfant plein d'attraits,
Quel visage enchanteur eût imité ses traits ?
L'œil le moins soupçonneux eût percé le mystère ;
Et la beauté du fils aurait trahi la mère.
Aujourd'hui, plus d'amis, de sujets, de vengeur ;
Chaque jour dans son sein verse un poison rongeur.
Quelles mains ont hâté son atteinte funeste ?
Le monde apprit sa fin, la tombe sait le reste *.
Michaud dit dans une des notes ajoutées par lui à ce poème :
« Ce qu'il y a de certain, c'est que, sous Robespierre, on avait
offert une somme de cent mille écus à un apothicaire, pour avoir
le secret d'un poison lent et efficace. » Mais ce n'était là qu'une
induction à laquelle ne s'était point arrêté ce même Michaud. Dès
1796, dans un recueil pseudonyme, il se prononçait pour l'opinion
contraire : « Nous sommes loin de croire, comme on l'a dit, qu'il
ait été empoisonné -, mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que
la Commune du 31 mai a tenté, plusieurs fois, de s'en délivrer de
la même manière2. » Dans un autre opuscule, un anonyme, vers
la même époque, apostrophe ainsi Tallien : « ... N'écoutant qu'une
juste indignation, je découvrirai l'affreux tableau du passé : je
dirai en quel lieu, à quelle heure et par quels monstres fut préparé
ce breuvage mortel, et comment expira cette innocente victime du
Temple 3. »
* La Pitié, chant III.
5 Adieux de Marie-Thêrèse-Charlotte de Bourbon, ou Almanach pour 1796,
par M. d'Albine (Michaud). Bâle, Tourneisen (lisez, Paris, Gueffier). In-18, p. 105.
3 Manuel des Assemblées primaires et électorales de France. Hambourg (Paris),
in-12, sans date ; ouvrage attribué au député Dumont, transfuge de la Montagne.
SA MORT AV, TEMPLE 143
Enfin, nombre de personnes, frappées de la prompte mort de
Desault, répandirent le bruit, bruit sans aucun fondement, qu'il
avait été empoisonné pour avoir refusé de prêter les mains à des
desseins criminels sur la personne de Louis XVII. Le caractère
bien connu de Desault et le procès-verbal d'autopsie du prince
écartent suffisamment tous les soupçons d'un crime. Desault lui-
même, interrogé par Beaulieu, qui l'avait connu dans la prison du
Luxembourg, lui déclara, après ses visites au Temple, qu'il ne
croyait pas qu'un poison eût été administré au petit prince auquel
il donnait des soins *. « Je rapporte, ajoute Beaulieu, ce que
M. Desault m'a dit, et il me parlait avec l'air de la franchise. »
Desault avait tenu le même langage à un de ses plus intimes amis,
au libraire Nicolle, qui, à plusieurs reprises, raconta cette particu-
larité à Eckard.
On ne saurait donc accuser la Convention du crime d'empoison-
nement, mais ne commit-elle pas un crime plus grand encore, en
livrant cet enfant à la Commune, en le laissant pourrir pendant
plus de six mois, au milieu de ses déjections, au fond d'un cachot !
Le plus profond, le plus grand publiciste de la Révolution, Mallet
du Pan, en apprenant cette mort, prévit sur-le-champ, contraire-
ment à l'opinion des conventionnels et du public, qu'elle porterait
un coup funeste aux espérances des royalistes, et qu'elle tournerait
au profit de la République, par l'établissement d'un Conseil exécutif,
qui ne pourrait que la consolider.
« ... Les questions sur la régence s'évanouissent depuis la mort
du jeune Roi, » écrivait-il, le 17 juin 1795, au maréchal de Castries.
ce Vous êtes déjà instruit que ce malheureux prince a expiré le 8,
à la suite d'un dépérissement graduel de trois mois, et deux jours
après Desault, le chirurgien qui le traitait. Paris est persuadé d'un
empoisonnement...
« Paris et les monarchistes sont consternés. Tous les rapports et
les réflexions me font craindre que cette perte inopinée ne consacre
la République.
« Elle survient à l'instant même où la Convention va publier son
plan de constitution. Les monarchistes ne se sentant pas ni n'étant
réellement assez forts pour faire un Roi, ni même pour revenir à
1 Essais historiques sur la Révolution de France, par M. Beaulieu, t. VI, p. 196.
Paris, Maradan, 1803. Cette déclaration de Desault écarte une fois de plus l'absurde
supposition qu'il n'aurait pas reconnu le Dauphin au Temple.
144 louis xvii,
la Constitution de 1791, s'étaient vus forcés de composer avec les
Girondins et de se borner à obtenir des pierres d'attente pour la
réédification monarchique. Les Girondins ayant adopté les bases
mutilées de la constitution des Etats-Unis, les monarchistes deman-
daient que cette imitation fût complète ; que les propriétaires seuls
fussent représentés et représentants ; que le Corps législatif fût
divisé en deux Chambres au lieu de l'être en deux sections d'une
même Chambre ; enfin, qu'on admît un chef et non un conseil exé-
cutif. Pendant la minorité (de Louis XYII), ils entendaient faire
gouverner le conseil de régence comme vice-président, et ce mezzo
termine ralliait aux monarchistes un nombre de républicains.
« Aujourd'hui, la mort du Roi fait évanouir ce plan et prévaloir
le projet du Conseil exécutif. C'est à cette dernière forme que je
m'attends de voir rester la Convention : le public gémira, le peuple
applaudira, tous obéiront.
« Telle est, Monsieur le Maréchal, la perspective du moment, et
telles sont les dispositions générales1... »
Ces prévisions de Mallet du Pan étaient si bien dans la force des
choses actuelles, que la Convention, quatre mois après, avant l'expi-
ration de son mandat, se constituant en assemblée électorale natio-
nale, tirait deux Chambres de son sein, le Conseil des Cinq-Cents
et celui des Anciens, et confiait le pouvoir exécutif, non à un seul,
tant elle redoutait le retour du pouvoir despotique, mais à un
Directoire, composé de cinq membres. Au régime des décemvirs,
elle n'avait rien trouvé de mieux que de faire succéder celui des
Pentarques.
La mort de Louis XYII n'avait pu être accueillie qu'avec une
profonde indifférence par une assemblée qui avait voté, à la majo-
rité, celle de Louis XVI, et, presque à l'unanimité, l'abolition de la
royauté. Aucun signe de pitié ni de haine ne s'était manifesté au
sein de la Convention, comme si elle eût craint de reconnaître dans
cet enfant le caractère de sa royale origine.
II n'en fut pas de même pour les nombreux royalistes de toute
nuance. Cette mort jeta parmi eux la consternation et le désarroi.
Tant que vécut le jeune prisonnier du Temple, c'était vers lui qu'ils
avaient tourné toutes leurs espérances, les uns pour rétablir l'An-
1 Mémoires et correspondance de Mallet du Pan, publiés par Sayous, t. II,
p. 146 et suivantes.
SA MORT AI" TEMPLE 145
cien Régime, les autres pour consolider les plus légitimes con-
quêtes de la Révolution. Aux constitutionnels, il offrait ce double
avantage : d'être l'héritier des rois de France et mineur. Lui, Roi,
Lis n'auraient eu à craindre ni le retour d'une noblesse et d'un
clergé privilégiés, ni le rétablissement de l'ancien pouvoir royal.
Avec lui, ils auraient fondé une monarchie nouvelle, sans passé, il
est vrai, sans tradition, sans prestige, mais une monarchie consti-
tutionnelle et libérale, telle qu'on pouvait la rêver alors.
En haine des excès révolutionnaires, le nombre des partisans de
cette forme de gouvernement s'était fort multiplié depuis le 9 ther-
midor, mais de leurs espérances plus ou moins généreuses ou chi-
mériques, ils n'avaient jamais passé à faction. Ils n'en déplorèrent
pas moins cet événement qui dissipait tous leurs rêves.
Quant à la Convention, composée en grande partie de régicides,
loin d'avoir rien à espérer, elle aurait eu tout à craindre de l'avè-
nement de Louis XYII, si improbable qu'il pût être. Aussi dissi-
mula-t-elle ses sentiments secrets sous le masque de l'impassibilité.
Elle ne daigna même pas annoncer officiellement la mort de cet
enfant aux plénipotentiaires espagnols qui, depuis plusieurs mois,
s'étaient rendus à Bàle pour réclamer sa délivrance. Elle ne la' notifia
qu'à Barthélémy, qui négociait avec eux, mais en termes d'un laco-
nisme et d'une ostentation de dureté toute républicaine : « On a
annoncé ce matin à la Convention nationale la nouvelle de ïa mort
du fils de Capet, qui a été entendue avec indifférence, et de la capi-
tulation du Luxembourg, qui a été entendue avec les plus vifs
transports. »
R. Chaxtelauze.
{Lu. sait'' procliainement.)
t. h. — août 1883 10
LA REVOLUTION ET LE DROIT DE PROPRIETE
Les premières attaques théoriques contre la propriété datent du
XVIIIe siècle, mais elles n'appartiennent pas à la Monarchie, elles
viennent de ses ennemis. Elles remontent à Rousseau, le père de
la Révolution française.
Portalis qui, sous le Consulat, apportait au nouveau régime les
idées, le calme, la science et le bon sens de l'ancienne éducation et
de la vieille jurisprudence, ne s'était pas laissé entraîner par
les sophismes et les utopies des philosophes ; il disait : « Quelques
« philosophes paraissent étonnés que l'homme puisse devenir pro-
« priètaire d'une portion du sol qui n'est pas son ouvrage, qui
« doit durer plus que lui, et qui n'est soumise qu'à des lois que
« l'homme n'a point faites. Mais cet étonnement ne cesse-t-il pas,
« si l'on considère tous les prodiges de sa main-d'œuvre, c'est-à-dire
« tout ce que l'industrie de l'homme peut ajouter à l'ouvrage de
« la nature... Si nous découvrons le berceau des nations, nous
« demeurons convaincus qu'il y a des propriétaires depuis qu'il y a
« des hommes... On trouve dans tous les temps et partout des
« traces du droit individuel de propriété... Quel est le pouvoir de
« l'État sur les biens des particuliers ? Au citoyen appartient la
« propriété et au souverain l'empire. Telle est la maxime de tous
« les pays et de tous les temps. Omnia reœ imperio possidet,
« singuli dominio. (Senèque.) »
Il cite Bœhmer, Introductio in jure puUico : « La libre et
« tranquille jouissance des biens qu'on possède est le droit essentiel
« de tout peuple qui n'est point esclave, chaque citoyen doit
« garder sa propriété sans trouble, cette propriété ne doit jamais
« recevoir d'atteinte, elle doit être assurée, comme la constitution
« même de l'Etat. »
L'Assemblée constituante composée des disciples de Rousseau,
n'avait pas tenu compte de ces idées primordiales, elle s'inspira
exclusivement des utopies de son maître. Pour elle, la société nais-
sait d'une convention, d'un contrat. Les institutions et les lois ont
LA RÉVOLUTION ET LE DROIT DE PROPRIÉTÉ 147
donc la même origine -, toutes sont mobiles et variables. La souve-
raineté du peuple, ses conséquences logiques et funestes datent de là.
« 11 est, avait dit Rousseau, contre lanature du corpspolitique, que
« le souverain s'impose une loi qu'il ne puisse jamais enfreindre, le
« droit de changer les formes de la constitution une fois établies
« est la garantie de toutes les autres... Il n'y a pas, il ne peut y
« avoir aucune loi fondamentale obligatoire pour le corps du,
« peuple, pas même le contrat social. » Que devient, avec cette
théorie, le droit naturel ? Que sont les droits imprescriptibles ? Il n'y
a plus ni propriété, ni famille, ni Église, rien autre que les rêveries
d'une réunion d'hommes, remplacées bientôt par d'autres rêveries.
Les étrangers ne s'y trompaient pas. Ces Constituants que la légè-
reté française a démesurément grandis, paraissaient, au reste de
l'Europe, gens de peu de sens et de réflexion ; apportant dans leur
conduite « le comble de l'imprudence, la quintessence de l'égare-
« ment. » Arthur Young s'étonne que des hommes « ayant sous la
« main une renommée éternelle, jouent ce riche héritage sur un
« coup de dès, au risque d'être maudits comme les aventuriers les
« plus effrénés qui aient fait honte à l'humanité. »
Les avertissements furent inutiles, les prévisions dépassées. Tous
les principes faux, l'origine conventionnelle de la société, de la pro-
priété, du droit naturel, la souveraineté du peuple, sont déposés
au sein delà nation française. Ils vont y germer, croître, se déve-
lopper. Les fruits se manifestèrent bientôt. Les uns précoces, ins-
tantanés ; les autres plus tardifs. Mais le ferment demeure. Il
s'échauffe et pénètre notre société. Les projets les plus insensés qui
nous effraient à cette heure découlent des maximes formulées par
l'Assemblée constituante. Elle avait rédigé la déclaration, afin que
les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes
« simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la
Constitution et au bonheur de tous. » L'instabilité, la ruine de
vingt constitutions successives ont été la suite de ces théories, et
en 1883, un des meneurs du mouvement rêvolutionnnaire constate
que c'est en cela que consiste la démocratie. « Oui, si la démocratie
« française est mûre pour le self-govemment, si elle est digne de
« s'appartenir, elle ne connaîtra plus de repos... Loin de là, loin de
« connaître cette paix du silcnceque vous lui recommandez, elle con-
« naîtra l'agitation publique, la vie démocratique d.u pays libre. »
Il ne nous serait pas difficile d'établir la légitimité de la propriété
féodale : le privilège lui-même avait pour fondement un paiement,
148 LA RÉVOLUTION
une protection demandée et promise... Mais la question n'était plus
là en 1789. Il n'y avait plus guère de droit purement féodal, et le
seigneur était un simple bailleur. On comprend qu'abolir ces droits,
surtout sans rachat, était une injustice, une mesuré aussi inique
que serait celle qui exproprierait tous les propriétaires sans indem-
nité, au profit de leurs fermiers.
L'abolition prononcée dans la nuit du 4 août 1789 fut un acte
irréfléchi et d'enthousiasme. Il ne répondait pas à la pensée réelle
de la nation. Le Roi s'inspirait des vœux exprimés dans les cahiers
lorsqu'il disait à l'ouverture de l'Assemblée : « Toutes les propriétés
« sans exception seront constamment respectées, et Sa Majesté
« comprend expressément, sous le nom de propriété, les (Unies,
« cens, rentes, droits et devoirs féodaux et seigneuriaux, et
« généralement tous droits et prérogatives utiles ou honorifiques,
« attachés aux terres et aux fiefs ou appartenant aux personnes. »
(Laferrière, Jlist. du Dr. fr., t. II, p. 114.)
Mais les illusions qu'on ne tarde pas à répandre, les passions
surexcitées, les nouveautés politiques que l'on a fait briller ont
trompé le peuple, et l'ont préparé aux violences, que facilite encore
la misère qui règne partout. « L'imagination populaire est allée
« droit au but comme un enfant -, les réformes étaient annoncées,
« elle les croit venues, et, pour plus de sûreté, elle les exécute à
« l'instant. » (Taine, La Rév., t. I, p. 23.) Les habitants des cam-
pagnes s'insurgent, brûlent les châteaux, les archives, les dépôts
des registres des redevances, et l'Assemblée obéit à cette injonction
brutale des pires représentants de la populace. Elle le fit d'ailleurs,
répétons-le, avec autant d'enthousiasme que de légèreté.
Après cette destruction absolue des droits féodaux, que pouvait-
on attendre de la distinction, introduite dans le décret, des droits
abolis immédiatement sans indemnité, et de ceux qui étaient décla-
rés rachetables. Le peuple sur lequel pèsent les réserves faites par
la Constituante, relèvera la contradiction. Dans chaque municipa-
lité on proclamera l'abolition entière du régime féodal, on fera
facilement comprendre au débiteur qu'il ne doit rien à son créan-
cier, qui est ou un seigneur, ou un bénéficier ecclésiastique. En
vain, Merlin et Tronchet, par les décrets des 15-28 mars, 3-9 mai
1790, 13-20 avril 1791, essaient de formuler la distinction qu'ils
veulent faire accepter, entre les droits rachetables et non rache-
tables. Depuis le 4 août 1789, la créance féodale, abolie ou mainte-
nue, n'est plus payée, et cette parole de Merlin, prononcée le
ET LE DROIT DE PROPRIÉTÉ 149
2 mars 1790, est applicable à tous les droits féodaux : « On a t'ait.
« croire aux paysans que la destruction des banalités emporte pour
« le seigneur la perte des moulins, pressoirs et fours banaux ; les
« paysans s'en croient propriétaires. »
Devant une telle opinion, les scrupules et les distinctions du légis-
lateur ne sont que moquerie. « Des communautés entières vien-
ne nent signifier au seigneur qu'on ne lui paiera plus aucune
« redevance. D'autres, le sabre à la main, l'obligent à donner
« décharge » Nulle part la force publique ne protège son droit
légal. C'était la conséquence logique des décrets. Le peuple allait,
de plein saut, à la conclusion dernière du raisonnement qui lui
était indiqué in globo. Les constituants s'étonnaient de l'interpré-
tation logique, qui était faite de leurs actes. Dans l'instruction
célèbre du 15-19 juin 1791, on lit : «L'Assemblée nationale a rempli,
« par l'abolition du régime féodal prononcée dans sa séance du
« 4 août 1789, une des plus importantes missions dont l'avait chargée
« la volonté souveraine de la nation française, mais ni la nation
« française, ni ses représentants n'ont eu la pensée d'enfreindre,
« par là, les droits sacrés et inviolables de la propriété. » Cet
aveuglement des législateurs se continuera tant que durera la
Révolution. L'abolition de la propriété féodale a été posée en tête
des actes de celle-ci ; ce principe ne disparaîtra plus et on en
subira toutes les conséquences. C'est le peuple qui désignera les
droits et biens qui rentrent, suivant les temps, dans cette expression
de féodalité, ou \)\utotde privilèges. Il dira la féodalité financière,
quand il voudra dépouiller les banquiers, et les privilèges bourgeois,
quand il songera à piller les patrons. Les mandataires du suffrage
universel recevront Yordre de poursuivre la destruction de ces
prétendus privilèges.
II
Quelques jours après le vote du 4 août, l'Assemblée nationale
formula les principes qu'elle posait pour base à l'ordre social et
politique, et qui seraient inscrits au frontispice de la Constitution :
la Déclaration des Droits de l'homme.
L'enthousiasme de commande, professé généralement pour cet
acte, est inexplicable. Une déclaration de droits purement théo-
rique est à la fois inutile et dangereuse. C'est le type auquel il
faudra ramener toutes les lois. Dès lors, c'est la minorité bruyante
150 LA RÉVOLUTION
et factieuse qui, par son agitation, ses menaces, va faire croire
qu'elle manifeste « la volonté nationale générale. »
Le premier article de cette déclaration : Les hommes naissent et
« demeurent libres et égaux endroits. Les distinctions sociales ne
« peuvent être fondées que sur l'utilité commune,» est destructif du
droitde propriété. Le Tiers Etat en rédigeant cette formule ne visait
que les inégalités placées au-dessus de lui, et qui le gênaient. Il s'était
forgé une arme pour les détruire. Il ne voyait pas, il dédaignait le
peuple s'agitant en dessous, et comptait tout au plus s'en servir comme
d'un instrument qu'on brise et rejette après l'œuvre achevée. Il pou-
vait pourtant prévoir que les ouvriers, alors méprisés par lui,
invoqueraient, contre les bourgeois et leurs biens, cet article premier
de la Déclaration des Droits de l'homme.
Que sert d'objecter l'article 17, où se trouve inscrite l'inviolabilité
de la propriété ? C'est une contradiction avec l'article premier qui
domine tout. Si les hommes sont tous égaux en droits, pourquoi
n'appliquer cette maxime que dans l'ordre politique, aux nobles
et aux roturiers? N'est-ce pas la richesse qui est la grande cause
d'inégalité ? Ceux qui naissent riches sont au-dessus de ceux qui
naissent et demeurent pauvres ; ils jouissent donc d"un privilège.
La religion catholique seule a pu établir que les hommes étaient
égaux et frères, parce qu'elle pensait à Dieu ; et elle a réglé, d'après
cette vérité, la conduite des chrétiens. Mais lorsque l'œuvre entre-
prise par la Révolution aura réussi ; lorsqu'une société sans Dieu,
sans morale religieuse, régnera, les pauvres découvriront bien que
l'état social est fondé sur l'inégalité. Dès lors, les lois faites pour
conserver, défendre, transmettre la propriété seront nulles, étant
contraires au premier article de la Déclaration. Là, en effet, se
trouve l'expression des droits antérieurs, primordiaux, éternels,
imprescriptibles. Contre eux, nulle exception ne vaut ; et chaque
citoyen a le droit de vérifier si la loi inférieure y est conforme.
Il n'est pas douteux qu'à toute époque, il se rencontrera des philo-
sophes, des travailleurs, des électeurs pour réclamer l'application ab-
solue du principe d'égalité, sur lequel est basée la nouvelle société.
D'ailleurs, cette application entière du principe d'égalité sociale
a été réclamée dès l'abord. Fouché, vrai type de révolutionnaire
cupide, dont les sosies fourmillent, prêchait dans l'Allier, la Nièvre
et le Rhône la licence et l'égalité, pour menacer de mort les riches
égoïstes qui étaient sourds aux cris de l'humanité. «Si dans cette
« circonstance où tous les citoyens sont tourmentés par tous les
ET LE DROIT DE TROrRIÉTÉ 151
« fléaux de l'indigence, le superflu du riche n'est pas employé à les
« soulager, la République a le droit de s'en emparer pour cette
« destination. » Le 19 septembre 1793, il reconnaît le droit au tra-
vail. « Considérant que la société doit la subsistance aux citoyens
« malheur eux, soit en leur procurant du travail, soit en assu-
« rant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de tra-
« voilier... Il sera établi en chaque District un Comité philanthro-
« pique qui est autorisé à lever sur les riches une taxe
« proportionnée au nombre des indigents. » A Moulins, il prend
des mesures pour que le peuple partage le superflu du riche. Il fait
l'épreuve de toutes les fortunes, pour s'assurer quelle est leur source,
et faire restituer au peuple celles qui ne proviendront que de mal-
versations ou d'usure. L'Allier, la Nièvre, sont terrorisés, les pro-
priétaires livrent leurs meubles et l'argent qu'ils possèdent. « Vous
« recevrez avant peu, écrit-il au Comité de salut public, tout l'or et
« l'argent de ces deux départements. » Parmi les personnes arrê-
tées, il y a des vieillards et des femmes, dont le crime est d'être
riches égoïstes. A Lyon, Fouché se fait donner la liste des riches
contre-révolutionnaires, dont « les maisons doivent être démolies,
« les magasins, marchandises et propriétés mobilières séques-
« très. » « Dénoncez les riches, dit-il ailleurs, et ceux qui recèlent
« leurs effets. Dénoncer son père est une vertu d'obligation pour un
« républicain. Et que faites-vous, pusillanimes ouvriers, dans ces
« travaux de l'industrie, où l'opulence vous tient avilis? Sortez
« de cette servitude pour en demander raison au riche qui vous
« comprime avec des biens dont il est le ravisseur, et qui sont le
« patrimoine même des sans -culottes. Renversez la fortune, ven-
« versez les édifices, les débris vous appartiennent -, c'est par laque
« vous vous élèverez à cette égalité sublime, base de la vraie
« liberté, principe de vigueur chez un peuple guerrier, à qui le
« commerce et les arts doivent être inutiles. » C'est ainsi que par-
lent les révolutionnaires jusqu'au jour où, enrichis et vainqueurs,
ils mitraillent le peuple qui les a servis. Fouché qui, suivant
Barère, se mettait en croupe derrière le mieux monté, cet avocat
opportuniste, qui plaida avec violence la cause de l'égalité et de la
pauvreté, deviendra duc d'Otrante, et laissera une fortune de douze
millions, amassée parmi les ruines de la Nièvre, de l'Allier et de
Lyon.
Alfred Biré.
(La suite prochainement.)
LA
PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE
22 SEPTEMBRE 1792 *
CALVADOS.
Le département du Calvados ne fut pas à l'abri de la persécution
jacobine. Moins nombreux, il est vrai, que dans le département des
Bouches-du-Rhône, les vexations et les assassinats présentent les
mêmes caractères, et l'on reconnaît facilement qu'ils correspondent
au même mot d'ordre.
Dans le district de Gaen, les populations qui sont restées fidèles
à leurs anciens pasteurs sont désignées aux coups de la plus vile
populace par le club de Gaen. Dans le canton d'Évrecy, la paroisse
de Verson avait conservé son clergé réfractaire et par là excité la
fureur des prêtres constitutionnels des environs qui voyaient tous
leurs paroissiens aller entendre la messe dans cette commune : le
saccagement de la paroisse fut publiquement résolu dans le club
des Amis de la Constitution, et Ton eut même Uaudace de l'annon-
cer dans le Journal du Calvados.
Le 9 avril, lundi de Pâques, munie d'un ordre du Directoire du
Département, une armée révolutionnaire part pour Yerson, canon
en tête. Sur la route, les héros rencontrent des femmes, des enfants,
des vieillards qu'ils soupçonnent de venir à la messe ; ils les volent,
les battent et les tondent. Les femmes sont fouettées avec des
brandies d'épines et frappées à coups de crosses de fusil. Arrivés
au village, les jacobins font feu sur ceux qui essayent de fuir. Le
maire et le procureur de la commune sont garrottés pendant qu'on
dévalise les maisons et les caves et que l'on brise tout ce qui ne
peut être emporté. On s'empare d'un chanoine de Bayeux, de sa
cousine et de deux sous-diacres de Sainte-Geneviève ; on les tond,
* Voir la livraison de juillet 1883.
LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE 153
on les garrotte et on les attache à la gueule du canon. On les
menace d'y mettre le feu ou de les tuer à coups de baïonnette. On
les conduit à Caen avec- quinze autres habitants de Verson ; le
malheureux chanoine est injurié, frappé. A leur arrivée la popu-
lace s'ameute et veut les exécuter sur-le-champ ; la municipalité
ne parvient à les sauver qu'en les faisant emprisonner au château.
Tous les honnêtes gens sont dans la consternation. Mais ils
ne peuvent même pas protester. Chaque jour nouvelles me-
naces : le dimanche suivant c'est à la Délivrande que l'armée
révolutionnaire doit renouveler ses exploits. Le projet est formé
de révolutionner toutes les campagnes où les anciens curés sont
encore et le club décide qu'on fera sortir tout le monde des maisons
religieuses.
Les marchés sont déserts car les grains sont pillés : à la séance
de l'Assemblée législative du 25 mai, « le rapporteur du comité de
liquidation fait le rapport des réclamations de M. Pelissan dont les
grains ont été pillés à Caen dans une émeute populaire... Sur la
proposition du comité, l'Assemblée décide qu'il n'y a pas lieu à
délibérer sur la demande en indemnité » du sieur Pelissan auquel
on laisse simplement « son recours contre les délinquants1.»
Au milieu de tous ces troubles, les enrôlements volontaires ne
se faisaient pas avec un grand enthousiasme. Le conseil général du
département est obligé, pour trouver quelques recrues, d'ajouter
200 tt à la prime promise par le décret2. Cette situation déplorable
n'empêcha pas un nommé Caille, président de la société des Amis
de la Constitution de Caen, de se présenter le 17 juillet à l'Assem-
blée comme orateur d'une députation de fédérés prêts à partir
pour les frontières 3.
Le 18 août, on écrit de Caen au directeur du Thermomètre du
Jour : « Et notre ville aussi s'est ressentie de la commotion géné-
rale : nous sommes sur nos gardes ; les patrouilles sont fréquentes
et nombreuses. Avant-hier, le sieur Bayeux, ci-devant secrétaire
du sieur Necker et procureur-général-syndic du département ,
soupçonné de complots aristocratiques, a causé une émeute ; le
peuple voulait le lanterner, mais la garde nationale est parvenue,
1 Logographe du 27 mai 1792.
2 Cet arrêté fut cassé par l'Assemblée législative. {Logographe du 5 août, p. 896.)
3 Caille fut dénoncé par Leroy à la séance du 3 août. (Logograplir. du 4 août,
p. 894.)
154 LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE
non sans peine, à l'arracher de ses mains et la conduit au château :
on a mis les scellés chez lui. Hier, on a arrêté un prêtre qui partait
muni de malles bien garnies, armé de pistolets, d'un sabre et
chargé d'écrits aristocratiques. On a arrêté un domestique qui
sortait de l'église de la Visitation, chargé d'une boîte aux Agnus,
en argent, fermée dans une autre boîte en carton. On met les
scellés dans toutes les communautés S » C'est au lendemain de ces
troubles que se réunirent les assemblées primaires.
Le Directoire du district de Falaise est avisé, le 22 août, par le
Directoire du Département, d'arrêter les préparatifs qu'il aurait pu
faire pour la tenue de l'Assemblée électorale qui devait avoir lieu
dans le chef-lieu de ce district 2.
Les électeurs se réunirent le 5 septembre seulement, à 7 heures
du matin, dans l'église des ci-devant Gordeliers de Bayeux, après
avoir assisté à une messe solennelle; ils arrêtèrent que personne ne
serait admis à l'Assemblée avec un costume ecclésiastique. De nom-
breux incidents eurent lieu pendant cette assemblée électorale : un
électeur patriote s' étant plaint d'avoir été insulté par un officier de
la garde nationale de Bayeux, l'Assemblée dut dénoncer le délit à
la police correctionnelle. Elle décida que le bonnet de la liberté
serait arboré au haut d'une pique et placé devant le bureau. Les
électeurs ayant appris qu'un rassemblement considérable provoqué
par l'arrivée d'un grand nombre de prêtres réfractaires qui se dis-
posaient, pour obéir à la loi, à passer en pays étranger, se portait
à Port-en-Bessin, envoya des commissaires qui arrivèrent trop
tard pour empêcher la distribution du numéraire trouvé sur les
prêtres au moment de leur arrestation. Les commissaires sont
obligés de ramener les prêtres à Bayeux, et de les y emprisonner
pour les sauver des fureurs de la populace. Sous le coup de la
frayeur provoquée par ces menaces, le curé de Vaucelles annonce
à l'Assemblée électorale qu'il vient de prendre l'engagement de
combattre comme soldat avec les volontaires de Bayeux ; il fait
hommage à la patrie et à la liberté d'un crayon d'argent, seul objet
précieux qui soit en sa possession 3.
Le dépouillement du scrutin se fit par appel nominal et à voix
* Thermomètre du Jour, du 23 août.
2 Registre des séances du Directoire du département du Calvados. Séance du
22 août.
3 Procès-verbal de l'Assemblée électorale du Calvados.
LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE 155
liasse. Le premier député désigné par les électeurs fut Claude
FAUGHET, de Dorne (Nièvre), ex-grand vicaire de l'archevêque
de Bourges, ex-prédicateur du Roi, ex-abbé de Montfort, évêque
constitutionnel du Calvados et législateur. Il obtint 468 voix sur
590 votants. Il fut élu le 5 septembre. Le même jour, quatre autres
députés furent nommés : Louis-Thibaut DUBOIS-DUBAIS, ex-
garde du corps, ex-garde de la Manche, successivement juge de
paix de Cambremer, administrateur du département et législateur.
Il réunit 578 suffrages sur 623 ; Claude-Jean-Baptiste LOMONT,
administrateur du département et législateur, réunit 590 voix
sur 610; P.-F.-J. HENRI-LARIVIÈRE, homme de loi à Falaise,
puis législateur, obtint 517 voix sur 632, et Pierre-Louis BONNET
DE MAUTRY, maire de Caen et législateur, fut élu par 508
voix sur 640. Fauchet, Lomont et Henri-Larivière votèrent la dé-
tention de Louis XVI, Dubois-Dubais et Bonnet votèrent sa mort.
Fauchet fut condamné à mort le 31 octobre 1793 ; Lomont, décrété
provisoirement d'accusation le 30 vendémiaire, rentra peu après
dans le sein de la Convention ; Henri-Larivière parvint à se sauver
après le 31 mai, il ne reprit ses fonctions que le 8 mars 1795.
Le 6, deux députés seulement furent élus : Louis-Alexandre-
Jacques YARDON, de Caen, administrateur du département et
législateur, et Gustave DOULCET, marquis DE PONTÉCOULANT,
ex-sous-lieutenant dans les gardes du corps, président du départe-
ment et président de l'Assemblée électorale. Le premier réunit
495 suffrages sur 634, et le second 330 sur 579. Tous les deux vo-
tèrent la détention du Roi. Mis hors la loi le 30 octobre 1795,
Doulcet ne rentra à la Convention qu'en décembre 1794.
Le 7 septembre, Louis- Jacques TAYEAU, administrateur du
département, fut élu par 465 voix sur 622 (deux tours de scrutin),
et un épicier, officier municipal de Lisieux, Thomas-François-
Antoine JOUENNE-LONGCHAMP, par 365 voix sur 618. Ces deux
députés votèrent la mort de Louis XYI.
Le 8 septembre, les électeurs désignèrent Louis -Philippe
DUMONT, administrateur du département, par 390 voix sur 606;
et Gabriel DE CUSSY, ex-directeur de la Monnaie, de Caen,
député du tiers état de cette ville aux États généraux, par 306 voix
sur 580. Le dernier, mis hors la loi le 28 juillet 1793, fut condamné
à mort le 25 brumaire an IL
Les deux derniers députés furent élus le 9 septembre : il fallut
trois tours de scrutin à Alexandre LEGOT, chef de légion à Falaise,
156 LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE
pour obtenir 279 voix sur 527 ; Philippe DELLE VILLE, président
du tribunal du district de Bayeux, passa au premier tour avec
361 voix sur 605 votants. Les quatre derniers députés du Calvados
votèrent la détention de Louis XVI. Décrété d'accusation le 3 oc-
tobre 1793, Délie ville échappa aux poursuites et rentra plus tard
dans le sein de la Convention.
Le 10 septembre, les électeurs terminèrent les opérations électo-
rales en nommant quatre suppléants. Le procès-verbal ne fait
pas mention du nombre de voix obtenu par ces derniers élus,
qui furent : Jacques-Samuel CHATRY-LAFOSSE, Faîne, gra-
veur; Pierre COSNARD ; François LOSMONT et BLACHET.
Les deux premiers seuls siégèrent, après le procès du Roi. A cette
époque siégeait également, comme représentant du Calvados, un
député dont le nom ne figure pas au procès-verbal : Joachim-
Thadèe-Louis LEMOINE.
Avant de se séparer, les électeurs décidèrent d'opérer le renou-
vellement de l'Administration du Département.
Les opérations électorales ne se terminèrent pas sans qu'on ait
eu à déplorer de nouveaux crimes : nous avons vu plus haut que
le procureur-général-syndic du département, Bayeux, avait été
enfermé dans les prisons de Caen. C'était Fauchet qui avait signé
l'ordre d'arrestation. On ne trouva rien contre lui et le 6 septembre,
ordre fut donné de le mettre en liberté. Sur ces entrefaites, arrive
la circulaire de la Commune de Paris ; les jacobins furieux se pré-
cipitent sur le malheureux prisonnier et, malgré l'intervention du
Département, il est atteint d'un coup de baïonnette dans les reins et
d'un coup de feu à la tête. Après lui avoir labouré le visage à coups
de sabre, on lui tranche la tête et on la promène dans la ville d.
A la nouvelle de ces troubles, l'Assemblée électorale avait envoyé
des commissaires qui, arrivés trop tard, parvinrent cependant à
ramener le peuple aux vrais principes et à faire mettre en liberté
les membres de la municipalité qui avaient été enfermés.
La fermentation ne fut pas circonscrite à la ville de Caen : deux
délégués de la Commune de Paris, Dufau et Momoro, avaient été
prêcher la loi agraire à Lisieux et surexciter les esprits. On écrit
de cette ville, le 11 septembre, que « l'esprit public y est excellent
et que les patriotes y sont nombreux et ardents. » « J'apprends
1 Mortimer-Ternaux. Hist. de la Terreur, III, 337.
LA PROCLAMATION DE LA RÉPOBLIQ1 E 157
dans ce moment, » ajoute le correspondant de Dulaure, « que les
gens de la campagne, instruits des dangers de la patrie, mettent le
feu aux châteaux et coupent la tète aux prêtres fanatiques qui les
ont trompés. MM. Albitte et Lecointre, commissaires de l'Assem-
blée, qui sont ici, instruits de ces excès, vont partir pour en arrêter
les suites. On a arrête à Lisieux une ci-devant baronne dont les
papiers ont paru suspects. Le peuple paraît impatient d'en faire
justice *. »
CiUWTAL.
Des troubles nombreux désolèrent ce département pendant
l'année 1702. Le 31 mars, le ministre de l'Intérieur les signalait à
l'Assemblée nationale, qui prescrivit à la Commission des Douze
de faire un rapport sur cet objet 2. Gossuin, rapporteur de cette
Commission, dans un long discours que nous résumons, fit l'his-
torique complet des désordres survenus à Aurillac et dans les envi-
rons. Voici les faits :
Le 11 mars, plusieurs gardes nationaux réunis, en vertu de la
loi du 25 janvier, avaient dévasté la maison d'un sieur Collinet,
suspect, en raison de l'émigration de ses deux fils.
Dans la nuit du 11 au 12, des soldats nouvellement engagés dans
l'armée de ligne sortaient d'un cabaret, quand un coup de feu fut
tiré sur eux. Les soldats allèrent porter plainte aux gardes natio-
naux de service et à la municipalité qui, le lendemain, fit saisir et
jeter en prison M. Collinet, un de ses fils, revenu de Malte depuis
quelques jours, son domestique, et un homme nommé Naziac. Le
bruit de cette affaire se répand dans les campagnes, et des rassem-
blements armés se forment à Arpajon, bourg situé à une petite dis-
tance d'Anrillac. Le Directoire du Département envoie des
commissaires qui ne parviennent pas à rétablir l'ordre. Au contraire,
les gardes nationales refusant de se disperser, forcent leur com-
mandant de se mettre à leur tète, et marchent sur Aurillac. en
annonçant qu'elles vont défendre leurs frères opprimés. A leur
' * Thermomètre du Jour, du 14 septembre 1792. Ce même jour, ce même journal
rendait compte de l'assassinat de Bayeux en ces termes : « Le calme est absolument
rétabli à Caen; mais le procureur-général-syndic du département, M. Bayeux, a été
immolé par le peuple, convaincu de ses manœuvres perfides et de ses liaisons intimes
avec les ennemis de l'État et en particulier avec l'ex-ministre Delessart. »
2 Logographe du 2 avril 1772.
158 LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE
arrivée dans cette ville, les gardes nationales se réunissent à celles
d'Aurillac pour forcer les dortesde la prison, s'emparer de M. Collinet,
le massacrer, pendant que les trois autres prisonniers échappent
avec peine à leur fureur.
Le même jour, arrivent trois autres gardes nationales, puis ce sont
cinq cents volontaires nationaux et une troisième troupe de gardes
nationales qui viennent réclamer avec fureur l'expulsion des prê-
tres non assermentés. Un sieur Jollivet, ancien lieutenant criminel,
habitant Aurillac, est accusé d'aristocratie et devient victime de la
%reur du peuple *. Dans les campagnes, des troupes armées
semant la terreur sur leur pas sage, volent, pillent et brûlent les
châteaux.
A Monsalvy, les gardes nationales réunies de Jussac, de Reilhac,
d'Arpajon et d'autres endroits, enfoncent les maisons, brisent les
meubles, distribuent les grains volés. Des détachements vont piller
et incendier des châteaux dans les paroisses de Besseray, Montignac,
Marolès, Leinhac, la Capelle de Fresne, pendant qu'une troupe
moins forcenée se contente de courir les campagnes, arrachant des
contributions au gré de son caprice et de ses fureurs 2.
L'alarme est générale, toutes les autorités sont méconnues et
l'on n'a aucune force à opposer au torrent dévastateur. La gendar-
merie n'est pas encore organisée et les gardes nationaux, loin de
s'opposer au désordre, en sont les promoteurs les plus actifs. Ils ne
cachent point leur dessein de détruire tous les châteaux et d'égorger
tous les ci-devant nobles et prêtres non assermentés 3.)
Pendant la période électorale le Département était encore loin
d'être tranquille.
L'Assemblée électorale qui devait primitivement avoir lieu à
1 Logographe des 22 mars et 3 avril 1792.
a A la séance du 11 juin 1792, « un particulier entreprend, à la barre, de justifier
les assassinats d'Aurillac, se vante d'avoir « propagé, dans le département du Cantal
et les départements circonvoisins, les lumières et le feu du patriotisme le plus pur;»
voit « partout des cocardes blanches, des croix blanches, des nobles et des prêtres
intrus, qui égorgent impunément, la loi qui sommeille, et peint les aristocrates em-
prisonnés, le peuple se ressaisissant du glaive de la justice, les portes des cachots
enfoncées, et les têtes Une honorable indignation a éclaté dans l'Assemblée ;
ceux qui avaient traité Jourdan et ses complices de patriotes, de martyrs de la
liberté, n'ont pas élevé la voix pour réclamer une amnistie en faveur de cet exé-
crable civisme, que M. Gossuin a couvert d'une juste horreur. Le pétitionnaire
n'attend pas qu'on le chasse et l'on applaudit. » {Mercure, juin 92, p. 222.)
3 Lettres des administrateurs du Cantal à l'Assemblée nationale. Logographe
des 29 et 31 mars 1792.
LA PROCLAMATION DE LA REPUBLIQUE 159
Murât, tint ses séances à Aurillac, dans la chapelle du Collège.
Le vote se fit par appel nominal et les bulletins furent lus à haute
voix. Après avoir entendu, la veille, une messe solennelle, les
électeurs, réunis le 3 septembre, à huit heures du matin, nom-
mèrent, deux députés : le premier obtint l'unanimité des suf-
frages (363), c'était Alexandre-Marie THIBAULT, évoque constitu-
tionnel du Cantal, curé de Souppes ; il avait été élu député du
clergé de Nemours, aux États généraux. — Le second fut Jean-
Baptiste MILHAUD, commandant de la garde nationale d'Arpajon,
élu par 232 voix sur 354 électeurs. Dans le procès du Boi, Thi-
bault vota la détention, Milhaud, la mort.
Le 4 septembre, furent élus Jacques MEJANSAC, d' Aurillac, pro-
cureur-gènèral-syndic du Département, par 235 voix sur 364
votants; Jean-Baptiste LACOSTE, avocat, juge de paix de Mauriac,
par 193 sur 364-, et Jean-Baptiste CABBIEB, avoué près le tribunal
d' Aurillac, par 194 sur 370. Le premier vota la détention ; les deux
autres la mort.
Les deux députés élus le lendemain furent Joseph MAILHE, de
Salces, juge au tribunal de Mauriac, qui obtint 326 suffrages sur
370, et Antoine -Dominique CHABANOX, maire de Murât, qui en eut
246 sur 351. Le premier, absent, ne vota pas dans le procès de
Louis XVI ; le second vota la détention.
Enfin, le 6 septembre, on nomma le dernier député, Guillaume
PEUVEBGXE, négociant d'Allanche, qui réunit 187 voix sur 357. Il
vota la détention du Boi, et donna sa démission peu de temps après.
Ce même j our, les électeurs désignèrent les trois suppléants auxquels
ce département avait droit : Pierre MAILHE, négociant d' Aurillac,
fut nommé à l'unanimité, par 314 électeurs. Antoine BEBTBAND,
avocat à Saint-Flour, procureur du Boi, près le bailliage de cette
ville, député du Tiers aux Etats généraux, qui remplaça plus tard
Carrier, obtint également l'unanimité des voix (360 votants).
Nicolas MIBANDE, juge de Mauriac, qui siégea après le procès de
Louis XVI, à la place de Peuvergne, réunit 182 suffrages sur 293
électeurs.
CHARENTE.
Le département de la Charente fut également troublé pendant
cette fatale année : à la séance de l'Assemblée nationale du 8 mars,
160 LÀ PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE
un député ayant voulu rendre compte d'une insurrection très con-
sidérable qui venait d'avoir lieu à Angoulême, l'Assemblée refusa
de l'entendre. Je n'ai pu trouver de renseignements sur ce dépar-
tement et j'ignore à quels faits ce député faisait allusion.
L'Assemblée électorale du département de la Charente se tint à
la Rochefoucauld, dans l'église des Carmes. Sa première séance,
qui ne fut précédée d'aucune cérémonie religieuse, eut lieu le
4 septembre, à six heures du matin.
Le premier député élu fut Antoine DUBOIS DE BELLEGARDE,
chevalier de Saint-Louis, garde du corps, commandant de la garde
nationale d' Angoulême, député à l'Assemblée législative. 11 obtint
465 voix sur 542 votants. Jean GUIMBERTEAU, juge au tribunal
du district d' Angoulême, député à la Législative, réunit 416 suf-
frages sur 535 électeurs. Jean-François-Simon CHAZAUD, admi-
nistrateur du district de Confolens, député à la Législative, eut
253 voix sur 453 votants. Ces trois députés votèrent la mort du
Roi.
Le 5 septembre, il fallut trois tours de scrutin pour nommer
Auguste-Roland- Jean- Antoine FEURTLN-CHEDANNEAU, par 268
voix sur 540 votants. Chedanneau était député à la législative et
administrateur de l'hôpital de Ruffec. Il vota la mort, dans le
procès de Louis XVI. — Jean RIBEREAU, procureur-syndic de
Barbezieux, fut élu le même jour, ainsi que Jean DEVARS, juge
du district de la Rochefoucauld. Ce dernier, sur 537 électeurs, obtint
242 suffrages. Il vota la mort, et Ribereau la détention du Roi.
On nomma, le lendemain, trois nouveaux députés : CARRA, par
330 voix sur 402 votants ; Jean BRIN, dit BRUN, ex-subdélégué à
Angoulême, procureur-syndic de cette ville, par 346 sur 509 ; et
MEMINEAU, procureur-général-syndic du département, par 371
sur 530. Brin vota la mort. Carra opta pour un autre département
et Alémineau refusa.
Les suppléants furent nommés le 7 septembre : Pierre -Jacques
MAULDE-LOISELLERIE, élu, après deux scrutins, par 395 voix
sur 520 votants ; appelé à remplacer Carra, il vota la détention cle
Louis XV I.
Jacques CREYELIER obtint 395 voix sur 520, — il fut nommé
la place de Mèmineau. — Il fallait alors un nouveau suppléant. Les
électeurs portèrent leur choix sur LECOCQ, officier municipal à
Cognac, en lui donnant 385 suffrages sur 510.
Les jacobins employèrent divers moyens pour exercer une près-
LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE 161
sion sur les électeurs : un membre fait part à' l'Assemblée d'une
lettre qu'il venait de recevoir dans laquelle on lui annonçait que
les sociétés patriotiques de l'Angleterre venaient de faire débarquer
à Dunkerque 5,000 hommes et 3,000 fusils pour se joindre à
l'armée française, et l'Assemblée avait accueilli cette nouvelle avec
les plus vifs applaudissements.
La dernière séance de l'Assemblée électorale fut particulière-
ment mouvementée : la garde armée s' étant introduite dans la salle
du scrutin, fut sommée de s'expliquer ; l'officier commandant la
troupe s'excusa en disant qu'il venait arrêter un particulier, qui
n'étant pas électeur, s'était cependant introduit dans la salle. Il
avait fallu chercher le particulier et l'expulser.
Gustave Bord.
{La suite prochainement.)
T. II. — AOUT 1883 H
ANECDOTES ET NOTIONS
Les Jacobins en l'an vu. — Le 26 messidor an VII (qui corres-
pond au 14 juillet 1799), sur les 7 heures du soir, nous dit M. le
docteur Doussin-Dubreuil , je traversais les Tuileries, lorsque je
rencontrai le représentant Bellegarde que je connaissais beaucoup,
étant le médecin de son épouse. J'appris de lui qu'il allait aux
Jacobins, où, par occasion, je le priai de me faire entrer, afin de
pouvoir observer l'intérieur de cet antre d'où, pour le malheur de
la France, sortaient tant de maux. Ce fut sans doute une inspiration
qui me vint, car ma curiosité fut utile à mon pays., ainsi que vous
allez le voir. M. Bellegarde alla se placer dans le chœur de l'église ;
pour moi, qui étais tout à fait étranger à ces conciliabules, j'allai
sous la tribune où se trouvaient une soixantaine d'individus, à
sinistres figures. Là, pendant que le représentant Bach faisait un
discours sur l'anniversaire de la prise de la Bastille, discours qui
annonçait ouvertement des intentions féroces et des projets hostiles,
j'entendais parler du massacre de six mille personnes à Paris, et
de plus de trente mille dans les départements. Ces massacres
devaient avoir lieu dans trois jours. L'air d'assurance et même de
satisfaction avec lequel ils s'entretenaient de cet infâme projet me
fit frémir. Je ne doutais plus un instant que ma patrie n'allât de
nouveau se revoir en proie à ces monstres qui, sous Bobespierre,
l'avaient déjà décimée. Je sortis, triste et rêveur, ne sachant quel
moyen prendre pour empêcher l'exécution de cet infâme complot.
J'étais devant l'hôtel de Breteuil qu'habitait mon compatriote
M. Lemercier. Il me parut être l'homme que je cherchais. Sa con-
duite au conseil des Anciens où il avait toujours professé les plus
sages principes, l'estime que ses collègues lui portaient, tout me
faisait un devoir d'aller lui révéler les horribles secrets de cette
soirée. Je ne me trompais pas. Mes révélations furent accueillies
avec reconnaissance et il me promit de dévoiler cette trame sa n-
guinaire aux yeux de ses collègues. Il tint parole. Son discours,
plein de force, de raison et de chaleur, électrisa tous les esprits :
sur sa proposition, on jura sur la constitution de l'an III, tandis
ANECDOTES ET NOTIONS 1G3
que les anarchistes voulaient rétablir celle de 93. Dès ce moment,
leur cause fut perdue. Onze jours après, le repaire des jacobins fut
fermé pour toujours et nous fûmes délivrés des maux qui allaient
nous assaillir avec abondance. Au moment où M. Lemercier descen-
dait de la tribune, M. Beaudin des Ardennes qui occupait le fauteuil
lui dit : « Vous venez de faire un grand acte de courage, » et ses
collègues lui en témoignèrent leur gratitude et leur estime en le
nommant, peu de semaines après, à la présidence. Ce giand évé-
nement lui donna une telle prépondérance que c'est chez lui que
se rendirent plus tard les membres du conseil des Anciens, qui
désiraient renverser le Directoire pour élever Bonaparte. Je devais
assister à la réunion du 16 brumaire où Lucien Bonaparte se trouva.
En me faisant son invitation, M. Lemercier m"avait laissé ignorer
qu'il serait question du projet qui ne reçut son exécution que le 18.
N'ayant pu m'y rendre, je n'appris que plus tard le résultat de
cette conférence qui ne se composa que de 16 conjurés, les seuls
qui fussent initiés dans tous les secrets du changement qui allait
avoir lieu. « Bèflèchissez à présent, a ajouté M. Doussin-Dubreuil,
réfléchissez à la position dans laquelle vous alliez vous trouver
lorsque Bonaparte prit les rênes du gouvernement, et vous verrez
dans quel abîme nous étions plongés ! Si les assassinats avaient
commencé, lui aussi aurait été fusillé. Quand il arriva de Fréjus à
Paris, Dubois de Crancè, qui était alors jacobin renforcé et ministre
de la guerre, voulait ordonner cette exécution qui aurait eu lieu le
jour même, à quatre heures de l'après-midi, si Lareveillère-Lè-
peaux qui en fut vivement sollicité n'avait refusé de joindre sa
signature à celle de ses deux autres collègues qui avaient déjà
signé.
Le dbapeau tricolore. — La cocarde nationale a été verte
pendant quarante-huit heures. Mais on foula bientôt cette couleur
aux pieds quand on s'aperçut que les hussards portoient des habits
verts. On prit celles de la ville de Paris : blanc, bleu et aurore.
A cette dernière, on substitua le rouge. Mais à la promulgation de
la loi martiale, on reprit l'aurore, que la couleur de feu a remplacée
depuis.
{Dictionnaire national, par M. de TEpithète.)
164 ANECDOTES ET NOTIONS
Les Magistrats élus. — Les tribunaux de lre instance sont
généralement mal composés...
Le tribunal de Marseille se fait surtout remarquer par sa mau-
vaise composition.
Les juges de paix sont excessivement mauvais. Des villes, telles
que Aix et Marseille, ont pour juges de paix des simples ouvriers
qui sont sans lumières et sans considération.
Les taxations des frais de justice faites par les tribunaux sont
exorbitantes et surpassent toujours les tarifs. Les abus sont tels que
l'on voit paraître et payer des témoins banaux, qui comparaissent
dans toutes les affaires, pour gagner de l'argent, et qui déclarent
toujours ne rien savoir.
Dans toutes les affaires, les juges de paix n'osent condamner,
craignant de se faire des ennemis ou de ne pas être réélus.
(Année 1801, rapport officiel de Français de Nantes, commis-
saire d'État, chargé de l'inspection des départements de
Vaucluse, Bouches-du-Rhône, Var, Basses-Alpes et Alpes-
Maritimes.)
L'indivisible citoyenne
Qui ne devait jamais périr,
N'a pu supporter sans mourir
L'opération césarienne.
Grands parents de la République,
Grands raisonneurs en politique
Dont je partage la douleur,
Venez assister en famille
Au grand convoi de votre fille,
Morte en coucbe d'un Empereur.
(Trouvé dans les papiers d'une dame russe, de passage à
Paris, en 1804.1
Paris, en 1804.)
L'AVENIR DE LA REPUBLIQUE
(Collection du M1» de Surgères.)
C'est l'intelligence anxieuse et le cœur profondé-
ment troublé que nous venons rendre hommage à la
mémoire de M. le comte de Chambord.
La mort de celui que l'histoire nous permet de
nommer Henri V, est une perte dont les conséquences
dépassent les limites de la politique. C'est une perte
historique, une perte non pas seulement pour la
France, mais pour la civilisation.
C'est en cela surtout qu'elle nous touche, nous qui
— ici — sommes uniquement des historiens. Cette
perte, c'est sur la démocratie française qu'elle semble
devoir peser davantage, car c'est elle que Henri V
paraissait destiné à sauver.
Ce que ses ancêtres avaient fait pour les guerriers
d'abord, pour les commerçants ensuite, en les pous-
sant dans la voie de la civilisation chrétienne, et en
créant la gentilhommerie et la bourgeoisie, Henri V,
par ses qualités comme par ses aspirations et sa situa-
tion, était appelé à le faire pour les ouvriers.
Lui mort, la démocratie française est- elle con-
damnée désormais à la civilisation révolutionnaire,
c'est-à-dire à la désorganisation et à l'impiété ? Ses
successeurs comprendront-ils, comme Lui, la mission
historique de la Monarchie française ? C'est ce qu'il
ne nous est pas permis de discuter ici.
Ce que nous pouvons dire, c'est qu'il était le type
exquis de I'Honneur, de cet Honneur qui, masquant
les défauts naturels du peuple français, avait fait de
la France la grande nation, admirée et glorieuse, que
l'on sait ; de cet Honneur qui était le puissant lien
national, la grande cause de notre unité, de notre
patriotisme, et le centre de ce foyer lumineux dont
les rayons éblouissaient l'Europe. C'est pour cela
surtout que nous Le pleurons, ce Prince de V Honneur,
car aussi longtemps qu'il était là, nous n'avions qu'à
Le montrer aux étrangers qui nous disaient :
L'Honneur quitte le génie de la France.
La Revue perd en Lui le plus auguste de ses lec-
teurs. Cette perte n'ébranle pas notre courage. Nous
avons toujours à défendre la Société française, la
tradition monarchique, la civilisation chrétienne. Nous
avons toujours en face de nous le même ennemi, qui
descend toujours de plus en plus dans le mépris,
mais qui mérite toujours la même haine.
Nous n'avons pas le droit de crier ici : Le Roi est
mort, vive le Roi ! Nous pouvons crier : L'ennemi est
vivant, sus à l'ennemi !
Ch. d'Héricault.
Gustave Bord
LA RÉVOLUTION ET LE DROIT DE PROPRIETE*
Alors, comme tous les révolutionnaires repus, il montrera avec
triomphe l'article 17 de la Déclaration : « La propriété étant un
« droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est
« lorsque la nécessité publique l'exige évidemment, et sous la con-
te dition d'une juste et préalable indemnité. » Mais cet article,
comme tous ceux qui protègent la vie, l'honneur, la conscience et
la liberté, sera supprimé parles jacobins jusqu'à la paix, c'est-à-dire
jusqu'à ce qu'ils n'aient plus d'antagonistes.
Sous l'ancienne monarchie, le droit de propriété est absolu.
Aucun texte ne fournit une exception. Cependant les légistes trou-
vaient dans l'Écriture (Pàralip., lib. I, cap. XXVIII, vers 22) le
fondement d'un sacrifice à intérêt général. En 1303, Philippe le
Bel rend une ordonnance qui autorise, moyennant un juste prix,
l'expropriation dans un cas particulier. On ne trouve nulle part ce
droit d'expropriation établi d'une manière générale. Elle n'est
jamais prononcée que dans des circonstances particulières, par
ordonnance relatant la nécessité, et donnant l'autorisation spéciale.
D'autre part, les Parlements étaient là pour défendre le droit de
propriété, avec la ténacité que l'on sait, même contre l'autorité
royale.
Dans la Déclaration des droits de l'homme, l'Assemblée nationale
a prétendu formuler des principes antérieurs à la société, rédiger
des propositions de droit naturel primant toute convention sociale.
Mais elle avait reconnu aussi la souveraineté absolue du peuple
transmise aux corps délibérants. Puisque la vérité, d'après cette
théorie, réside en eux, comment les arrêter lorsqu'ils renverseront
ce que leurs prédécesseurs, ce qu'eux-mêmes ont élevé ? Malgré le
préambule déclamatoire dont l'Assemblée l'a entourée, le peuple a
* Voir la livraison d'août 1883.
T. II. — SEPTEMBRE 1883 12
166 LA RÉVOLUTION
compris que tout droit résidait en lui, qu'il était maître absolu, et
« l'arbitre, l'interprète, le ministre des droits de l'homme \ » et il
argumenta ainsi. Sans doute la propriété est inviolable, toutefois la
nécessité justifie l'expropriation lorsqu'il y a juste et préalable
indemnité, mais si ceux qui détiennent les biens ne les ont acquis
que par violence, ruse ou privilège, pourquoi les indemniser ? Dans
ce cas l'indemnité serait une injustice. Le peuple, lui-même, prend
donc sans indemniser.
Plus tard, le législateur, toujours souverain, modifie les termes
de la formule ; il substitue l'utilité publique à la nécessité. De ce
moment la propriété n'est plus inviolable. Elle devient le jouet des
intérêts les plus frivoles et des basses passions.
Il devait en être ainsi, avons-nous dit, du moment où la propriété
naît de la convention, de la loi ; puisque, encore une fois, une loi
nouvelle peut la modifier, la transmettre à un autre maître, la
détruire. A l'objection tirée de la première partie de l'article 17, on
oppose la fin de cette même disposition : la nécessité publique.
Foucbé, à Nantes, appuyait sur cette base l'établissement de l'impôt
progressif et l'application de ses théories socialistes ; la Convention,
en Vendée et ailleurs, décrétait aussi, pour cause de nécessité, le
partage entre les patriotes des biens des rebelles.
III
L'Assemblée nationale avait d'ailleurs montré le cas qu'elle
faisait de son article 17, en déclarant que les biens ecclésiastiques
étaient à la disposition de la nation. La discussion qui s'éleva à ce
sujet révéla la pensée des législateurs sur le droit de propriété en
lui-même. C'est le répertoire où pourront se fournir d'arguments
les adversaires modernes de ce droit fondamental.
L'Eglise est une société morale, composée d'individus réunis
pour poursuivre le même but. Elle a droit d'exister, par suite de
posséder, d'acquérir, de demeurer propriétaire. Et, comme le
remarquait Mgr Afifre, « le simple énoncé de cette proposition suffit
« pour le démontrer. » Autrefois, il y avait donc une propriété
ecclésiastique, comme il y avait propriété individuelle, des sociétés
ou de l'Etat. Aussi le décret qui l'a supprimée, contre tout droit, a
ébranlé le principe même.
Ce décret n'était ni long ni compliqué. « Tous les biens ecclèsias-
ET LE DROIT DE PROPRIÉTÉ 167
« tiques sont à la disposition de la nation, à la charge de pourvoir,
« d'une manière convenable, aux frais du culte, à l'entretien des
« ministres et au soulagement des pauvres, sous la surveillance et
« d'après les instructions des provinces ; 2° dans les dispositions à
« faire pour subvenir à l'entretien des ministres de la religion, il
« ne pourra être assuré à la dotation d'aucune cure moins de
« 1200 livres par année, non compris le logement et les jardins en
« dépendant. »
Mirabeau défendit, avec son éloquence puissante, les doctrines
de Rousseau et inaugura son rôle de démolisseur violent : La
société et la propriété naissant d'une convention, l'État, maître
absolu, a droit de confiscation sans cause sur toutes les commu-
nautés, religieuses ou laïques, établies dans son sein.
Le premier il fait valoir ce mauvais argument : ce que les rois
ou autres donateurs ont donné à l'Eglise, a été donné à l'État, à
la nation. « Pourquoi donc la nation ne pourrait- elle pas se déclarer
« propriétaire de ses propres biens donnés en son nom pour le
« service de l'Église... Quant aux biens qui dérivent de fonda-
« tions faites par les simples particuliers, il est également facile
« de démontrer qu'en se les appropriant, sous la condition invio-
« laljle d'en remplir les charges, la nation ne porte aucune
« atteinte au droit de propriété, ni à la volonté des fondateurs,
« telle qu'il faut la supposer dans l'ordre des lois... Si les décrets
« de l'Assemblée constituante opéraient une spoliation, il faut
« reconnaître au moins que cette spoliation avait commencé trois
« cents ans plus tôt, avec le consentement exprès de l'Eglise. Les
« premiers coupables étaient Léon X et François Ier. » Mirabeau
savait bien qu'il s'adressait à des auditeurs bienveillants, à des
complices, et il ne tarde pas à démolir, sans le vouloir, l'échafau-
dage de sa discussion. L'Église était si bien propriétaire distincte
de l'Etat, que François Ier, dans toutes les affaires où il s'agit des
biens du clergé, traite avec l'Église de France et le pape Léon X,
son chef, c'est-à-dire avec les propriétaires.
Pour l'Assemblée nationale, c'était une question de principe et
non une combinaison fiscale, puisque Mgr de Boisgelin offrait de
payer les 360 millions de dette exigible, au moyen d'un emprunt
de 400 millions affectés sur les biens ecclésiastiques. « Les corps,
« disait Garât, n'existent que par la Société, en les détruisant elle
« ne fait que retirer la vie qu'elle leur a prêtée. Ils ne sont que des
« instruments fabriqués par la loi. Que fait l'ouvrier, quand son
168 LA REVOLUTION
« instrument ne lui convient plus ? Il le brise ou le modifie. » S'ils
n'existent plus, disent les orateurs, les ordres ne peuvent posséder
et personne ne peut hériter d'eux -, donc leurs biens appartiennent
à l'État. Si les ecclésiastiques « sont propriétaires, ils peuvent être
« indépendants ; s'ils sont indépendants, ils attacheront leur indé-
« pendance à l'exercice de leurs fonctions. » Déjà, pour les premiers
révolutionnaires, les prêtres n'étaient que des « salariés. » Thouret
déclare que « le clergé et tous les corps et établissements de
« main-morte, sont dès à présent et seront perpétuellement
« incapables d'avoir la propriété d'aucuns biens-fonds ou autres
« immeubles. » Threillard, futur rédacteur du Code civil, vient
aussi soutenir que les fondateurs ont donné à « l'Eglise, c'est-à-
« dire à la nation. Puisque la nation a permis que le clergé pos-
« sèdât, elle peut revendiquer ce qu'il ne possède que par son
« autorisation. » Ce qui résulta de ces propositions, fut la suppres-
sion de toute corporation laïque ou religieuse, quelque admirable,
charitable et utile que fût son but, et la confiscation de ses biens.
(11-18 août 1792 ; 14 août 1793; 11 juillet 1794 ; 14 juillet 1792 ;
24 août 1793.)
Plus tard, les révolutionnaires pourront, avec une logique irré-
sistible, emprunter à Mirabeau, Garât, Thouret, Chapelier leurs
arguments et leurs expressions, pour demander la suppression des
grandes associations industrielles et financières ; pour menacer la
propriété individuelle et les grandes fortunes. « Les sociétés parti-
ce culières placées dans la société générale, rompent l'unité de ses
« principes et l'équilibre de ses forces. Les grands corps politiques
« sont dangereux dans un État, par la force qui résulte de leur
« coalition, par la résistance qui naît de leurs intérêts. » Est-ce que
ces paroles ne peuvent pas s'appliquer directement aux compagnies
d'Assurances, de Chemins de fer ou de Crédit ?
Depuis ce décret qui : « considérant qu'un État vraiment libre
« ne doit souffrir dans son sein aucune corporation, pas même celles
« qui, vouées à l'enseignement public, ont bien mérité de la patrie,
« ni celles qui sont vouées uniquement au service des hôpitaux ou
« au soulagement des malades, » supprime toute association
d'hommes ou de femmes, laïque ou ecclésiastique, etc., il n'y a plus
en France que des individus impuissants et faibles devant l'État.
Celui-ci est désormais seul propriétaire et doit tout absorber.
La propriété n'existe plus. Le principe est détruit. La force seule
la maintient ; elle vacille, car le nombre est la force, et le nombre
ET LE DROIT DE PROPRIÉTÉ 169
ne possède pas; quand il voudra posséder, d'après la théorie révo-
lutionnaire, il fora le droit. Le prétexte que l'on a donné à cette
spoliation, l'intérêt de la culture et du lise, est mensonger. Les
biens de main-morte n'un! pas sensiblement diminué, car l'Église
possédait de grandes forêts qui sont demeurées aux mains de l'État ;
les hospices sont propriétaires de 500 millions de biens. Ce sont
encore des immeubles de main-morte. La propriété privée, sur trois
milliards de biens ecclésiastiques, n'en a acquis qu'un milliard ; et
cette valeur a profité aux grands et moyens propriétaires, nulle-
ment aux petits. Quant au lise, il n'a rien eu.
IV
Après ce premier pas fait dans la voie des violences, les attaques
à la propriété se multiplièrent. Le 18 décembre 1789, un décret
ordonne de vendre des biens ecclésiastiques pour 400 millions.
13 février 1790, les vœux sont prohibés. — Avril suivant, l'Assemblée
déclare que les dettes du clergé sont nationales, et que les biens
seront vendus libres de l'hypothèque légale des ecclésiastiques. —
14 avril 1790, l'administration de ces biens est remise aux Dis-
tricts. — Juin 1790, l'Assemblée ordonne la vente de tous les biens
du clergé, appelés Mens nationaux. — 18 février 1791, vente,
comme nationaux, des immeubles affectés à l'acquit des fonda-
tions. — 6-15 mai 1791, vente des meubles et immeubles dépen-
dant des églises paroissiales supprimées ou à supprimer.
L'Assemblée législative, sous la direction des Girondins, applique
les principes inscrits par la Constituante entête de la Constitution.
Le 25 août 1792,* elle dispose que tous les droits seigneuriaux,
tant féodaux que conventuels, conservés ou déclarés racfietables
par les lois de l'Assemblée constituante, quelles que soient leur
nature et leur dénomination, ainsi que tous les abonnements, pen-
sions et prestations quelconques qui les représentent, sont abolis
sans indemnité, à moins qu'ils ne soient justifiés avoir pour cause
une concession primitive de fonds, laquelle cause ne pourra être
établie qu'autant qu'elle se trouvera clairement énoncée dans l'acte
d'infèodation qui devra être rapporté. (Légende des Gir., p. 107.)
Les titres et registres avaient été préalablement brûlés ; l'exception
était illusoire.
170 LA RÉVOLUTION ET LE DROIT DE PROPRIÉTÉ
Les arrérages de droits supprimés ne sont plus exigibles ; les
reconnaissances de liquidation de dîmes sont non avenues.
30 août 1792. Décret qui ordonne la vente au profit de l'Etat des
biens des abbayes et communautés étrangères, ceux transmis à des
séminaires ou provenant des bénéfices des ci-devant jésuites.
13-14 brumaire an II (3-4 novembre 1793). Décret réunissant
aux propriétés nationales l'actif affecté aux fabriques des églises
cathédrales, particulières et succursales.
22 ventôse an II. Attribution à l'Etat des biens des frères convers
et lais déportés.
18 septembre 1794 (2e jour des sans-culottides an II). Décret :
Article 1er. « La République ne paie plus les frais ni les salaires
« d'aucun culte. »
C'est une véritable fureur. Les associations laïques, dont le but
ou l'objet sont l'instruction ou la science, sont également suppri-
mées. Sous la Convention on abolit les sociétés scientifiques et
littéraires, et leurs biens, bibliothèques, muséums, jardins bota-
niques sont confisqués. L'Etat est seul propriétaire. Le peuple
assemblé applique brutalement les principes posés dès l'origine, et
en tête de la Constitution.
Les habiles interprétaient Rousseau dans le sens favorable au
Tiers. Il ne suffisait donc pas de détruire les Ordres qui avaient
constitué la société politique dans l'ancienne monarchie et démettre
la main sur les biens du clergé et sur les droits et biens féodaux.
Restaient les domaines particuliers des nobles, que l'on n'avait pu
atteindre encore. On va y arriver. Bien qu'au premier abord cette
confiscation paraisse une peine et semble avoir des conséquences
moins graves contre le 'droit de propriété; cependant c'est bien
vraiment une spoliation découlant, indirectement au moins, de ce
principe, que l'État est propriétaire des biens parce qu'il est l'or-
gane de la volonté nationale.
Alfred Biré.
(La suite prochainement.)
CORRESPONDANCE COMMERCIALE
DE MON COUSIN SAINT-AMOUR B0UL0NN0IS
(1766-1792)
Mon cousin aurait actuellement à peu près 140 ans ; il devait
être né un peu après 1740. Je suis fort confus de ne pouvoir mieux
préciser. Cette hésitation donne une tournure romanesque à un
travail dont la qualité est d'être ennuyeux mais avec précision, je
veux dire ravissant pour les gens qui tiennent à savoir ce que pou-
vaient coûter, au XVIIIe siècle, le vin, le thé, Teau-de-vie, les
harengs saurs, le café, le genièvre, diverses autres choses aussi
agréables, et ennuyeux pour les rares personnes qui croient pou-
voir vivre en paix sans posséder ces précieux renseignements.
Ceci est donc un article d'érudition pure et mathématique ; et je
veux bien affirmer, pour la confusion des méchantes gens scep-
tiques, que j'ai trente livres pesant de pièces à l'appui.
Si mes chiffres prennent, au début, des airs timides ou évaporés,
la faute en est uniquement à mon cousin.
Je ne puis pas, en effet, le présenter comme j'eusse pu montrer
son grand-père, Joseph-Antoine du Riez de la Foirez, qui vint
établir à Boulogne une fabrique de tonneaux, seaux et cuviers
« sous le règne du grand Golbert et du grand Roi. » Non, Joseph-
Antoine III, mon cousin, n'avait pas cette physionomie austère,
obstinée, paisiblement renfrognée des vieux bourgeois du grand
siècle ; et on ne devait pas trouver dans son testament cette
phrase qui était soulignée dans celui de Joseph-Antoine Ier : « Je
fuz toujours bien veu de l'Evesché. »
Il est vrai que si l'on n'y trouva pas cette phrase, on n'y trouva
pas grand' chose de plus, et notamment l'on constata l'absence de
172 CORRESPONDANCE COMMERCIALE
ces économies qui rendirent si mémorable le testament du vieil ami
de l'Évêché.
Je dois me hâter de dire, d'ailleurs, que si mon cousin ne songeait
point particulièrement à Monseigneur l'Evêque de Boulogne, il ne
voulait pas non plus en être mal vu. Non, il n'était pas de ces
bourgeois francs-maçons et concubinaires qui se précipitèrent dans
la garde nationale, dans la religion constitutionnelle, et qui ado-
rèrent si platement — si inutilement pour beaucoup d'entre eux —
Joseph Le Bon. C'est une réflexion que fit plus tard, en 94, Joseph-
Antoine lui-même, à propos d'un autre cousin, H., le receveur des
rentes de l'abbaye de Saint- Wulmer, et qui après avoir fort versé
dans la Révolution, eût été mal en point sous la griffe de Le Bon, si
son ami André Dumont ne l'eût sauvé en l'envoyant en prison à
Doullens...
Mais l'esprit du siècle avait un peu mordu Joseph-Antoine III. Il
l'avait mordu de ses plus blanches dents, non pas de celles qui don-
naient la noire rage voltairienne, mais de celles qui communi-
quaient au cerveau un léger pétillement inconnu au temps du
« grand monsieur Golbert. »
Mon cousin était un peu coquet, un peu élégant, un peu galant,
un peu gracieux, un peu généreux, un peu rieur, un peu spirituel,
un peu ambitieux surtout, et cela un peu plus que de raison. Sans
doute, il n'était pas blâmable de viser à entrer dans le corps de
cette grande bourgeoisie boulonnaise, qui gouvernait la Ville et le
Comté de concert avec messieurs du clergé et de la noblesse, non,
il y touchait presque et il y pouvait tendre ; mais, toujours poussé
par la vivacité du siècle, il y voulait entrer trop tôt.
Une seule chose en lui le rendait digne de toute l'estime de
Joseph- Antoine Ier : il était actif et versé en affaires. Mais hors de
là, il n'avait pas le moindre respect pour les chiffres. A propos de
son âge notamment, il rusait de la façon la plus effrontée, si bien
que, né assez longtemps avant ma chère grand'mère maternelle,' il
avait vingt ans de moins qu'elle, quand il mourut.
Là, à son lit de mort, quand on le croyait à la fin de l'agonie et
tout absorbé par la somnolente pensée de ce dernier adieu du corps
décrépit à l'âme empressée de gagner les hauteurs, il se réveilla
très vivement ; il dit que sans doute il faut accepter, avec une
résignation chrétienne, ce que Notre-Seigneur veut envoyer, mais
que Dieu ne saurait nous en vouloir de regretter de mourir à la
fleur de l'âge, et que c'était peu naturel et bien ennuyeux.
DE MON COUSIN SÀINT-ÀMOTJR 173
Il avait alors (.)0 ans. Mais il croyait sincèrement, — tlo temps en
temps, — qu'il n'eu avait que 70; et comme il faisait fréquemment
rhabiller sa perruque, comme il étail 1res propre, amoureux de
linge très blanc et fin, comme Djô-Duminy venait chaque matin, à
sept heures sonnantes, le raser de très près; comme il était presbyte
et que son miroir lui présentait ce qu'il voulait y voir — et il
voulait y voirie visage le plus jeune possible — comme il n'avait pas
de femme , miroir toujours présent , miroir vieillissant, miroir
parlant et d'une façon peu flatteuse, mon cousin s'imaginait qu'on
ne lui donnait que 50 ans. Il répétait, sans cesse, avec un mélange
très comique de modestie affectée et de satisfaction évidente, le
proverbe stupide qui a servi à damner tant de vieilles coquettes plâ-
trées en les assurant que Y on n'a que Vâge que Von 'paraît avoir.
Mon. cousin se nommait donc du Riez de La Foirez Saint-Amour,
trois noms sonnant noblement, et suffisant pour anoblir, à la nou-
velle mode, trois générations de dandins de maintenant. Mais Joseph-
Antoine III n'était pas sot. Il ne s'en faisait pas accroire. Il savait,
comme tout le monde alors, ce que presque tout le monde ignore
de nos jours-, il savait que la particule est loin d'être un signe de
noblesse ; que le titre seul, — depuis celui d'écuyer jusqu'à
celui de duc, — compte, quand il est certain, comme preuve. Dans
mainte famille de bonne bourgeoisie, l'aîné seul gardait le nom de
famille, les cadets y ajoutaient un nom de lieu; les cultivateurs pre-
naient le nom de leurs terres ; presque tous les officiers d'adminis-
tration oudejudicature s'ornaient de ce de si miroitant aujourd'hui ;
et dans certains corps c'était une obligation. Ainsi, pour ne parler
que de nos provinces du Nord, c'était l'usage constant de tous
les avocats au Conseil d'Artois d'ajouter un nom de propriété à leur
nom patronymique.
A la fin de l'Ancien Régime, le port de la particule ne prouvait
pas plus que le port de i'épée, dont les commis marchands se
ceignaient souvent, le dimanche, et sans laquelle, à Paris, un fils
d'épicier n'eût pas voulu faire ses visites de noces.
Le nom de Saint-Amour appartenait en propre à Joseph-
Antoine III. Celui-ci avait eu de bonne heure la tête chaude, et —
nous devons avouer cette frasque, dont ma grand'mère ne parlait
jamais sans quelque honte, bien qu'il fût. son parent à un degré
quelconque, mais cela ne s'était jamais vu! — il avait, à
l'âge de quinze ans, quitté la maison paternelle et s'était engagé
dans Condé-Dragons. Là, selon l'usage commun, il avait caché son
174 CORRESPONDANCE COMMERCIALE
nom sous un pseudonjnme, et il avait pris le sobriquet de Saint-
Amour. Je n'ai jamais su pourquoi, et ma grand'mère T'ignorait
aussi. Elle n'avait jamais voulu le lui demander, parce qu'il y a là
le mot Amour et qu'elle eût pu entendre quelque histoire vilaine.
La chère femme, quoiqu'elle eût alors 80 ans, rougissait en me
donnant cette explication, bien qu'elle ne rougît pas en me racon-
tant que les Jacobins de Boulogne, — elle me les nommait, et je n'ai
pas oublié leurs noms, — l'avaient fouettée en compagnie des plus
dignes matrones de la ville, le jour de la Saint-Marc 93, quand
elles sortaient de la messe de huit heures.
On parvint à attendrir M. le chevalier de Guémy, pour lors lieu-
tenant du Roy, à l'aide de M. Delattre du Rozel, le jeune, conseiller
honoraire de la sénéchaussée, et qui était un parent éloigné. M. de
Guémy obtint du lieutenant-colonel de Condè-Dragons que notre
enfant de Bellone revînt au foyer domestique, après cinq ans de
service militaire.
Quant au nom de du Riez de la Foirez, l'origine en était simple.
Lorsque Joseph- Antoine Ier, l'idolâtre du grand Monsieur Colbert,
vint à Boulogne , entraîné par l'ambition de pousser tous les
harengs de la ville dans ses bois, — comme il le disait avec un
sourire austère aux Jours Gras, — on lui demanda comment il se
nommait. Il se nommait Gazin. Il y avait déjà vingt-cinq Boulon-
nois de ce nom-là. On lui demanda d'où il venait. Il répondit en se
rengorgeant — car il n'était pas ennemi d'une honnête fierté —
qu'il possédait sur la lisière de la forêt de Boulogne, devers
Wirwignes, un petit bien qu'on appelait le Riez (la lande) de la
Foirêt. On le distingua donc des vingt-cinq autres Cazin, qui se
distinguaient déjà par des noms de terre, en disant Cazin du Riez
de La Foirez. Le Gazin était oublié à la troisième génération.
Je n'ai pas hâte d'en venir à mes chiffres, à mon eau-de-vie, à
mes harengs saurs, et, si je me laissais aller, je mépriserais toutes
ces factures jaunes et ces effrayantes colonnes de chiffres, pour
vanner et tamiser tous ces vieux souvenirs dont ma petite enfance
a été bercée.
Je me rappelle bien mon cousin. C'était un homme grand, avec
une belle figure large et souriante, et je connaissais à merveille
les amples poches de son gilet, car il avait dans l'une — les jours
de grande fête — une belle tabatière d'or, reste d'une splendeur
évanouie, — et dans l'autre — tous les jours — une petite boîte,
d'écaillé, pleine de dragées à l'anis, dont il comblait les enfants.
DE MON COUSIN SAINT-AMOUR 175
Car ce digne homme, — si je lui ai nui jusqu'ici dans l'opinion
des lecteurs, je veux le réhabiliter, et le souvenir de ces dragées
me porte aux remords, — ce digne homme aimait les enfants comme
il avait aimé, comme il aimait encore les femmes, sans plus de mé-
chantes pensées, parce que femme et enfant cela est gracieux, doux
à voir, joyeux à entendre, et qu'il avait l'esprit ouvert, l'àme ca-
ressante et l'intelligence polie.
Aussi que de beaux saluts, que d'aimables sourires il avait et que
de jolies choses il savait dire ! C'est un spectacle que je n'oublierai
jamais : Mon cousin Duriez Lafoirez et notre cousine Mlle de
Brionval se saluant aux grandes fêtes, le jour de Pâques particu-
lièrement ! Car la politesse était une vertu, presque une piété, et
il la fallait mieux pratiquer pendant les Bons Jours.
Cette vieille demoiselle était une de nos parentes du côté pater-
nel, parente à un degré quelconque aussi. Quoiqu'elle fût de la
bonne vieille petite noblesse du pays, et qu'elle parlât avec une
dignité paisible des Toussaincts de Brionval dont l'un, son cousin et
son fiancé, — elle en portait encore le deuil en 1830, — était mort à
l'armée du prince de Condé, elle était pleine de grâce pour ce
vieux bourgeois qui était de son temps, presque de sa parenté, par
la politesse. Ah ! les belles révérences et les gracieux saluts ! Mais
je n'y veux pas penser, car Mlle de Brionval m'est autrement pré-
cieuse que mon cousin Saint-Amour, et je mourrai en regrettant le
bel éventail qu'elle m'avait donné, qu'on me vola, et où il y avait,
peints par un élève de Boucher, des bergers et des bergères. Oui,
oui. j'ai passé mon enfance à les admirer, et la bonne chère demoi-
selle prétendait qu'il fallait apprendre à aimer la grâce dans les
gestes de ces bergers et la vivacité dans les couleurs brillantes de
ces bergères.
Mais c'est assez faire l'école buissonnière. Adieu paniers ! M1Ie de
Brionval... Non, non, adieu paniers! adieu! Voici un monceau
des papiers de aion cousin.
Nous devisons, n'est-ce pas ? car je ne me charge pas de dresser
un budget. Il en est des chiffres comme des dîners, et si la bonne
Mademoiselle de Brionval prétendait avec raison que un dîner
jacassé est à moitié digéré, je prétends aussi que des chiffres
devises sont également à moitié digérés. Pourvu que mes chiffres
soient exacts, c'est tout ce que je veux. Ils seront encore suffisam-
ment ennuyeux. Mais l'histoire se compose de ces minuscules
détails, comme les belles mosaïques d'une foule de petits cailloux
ternes et informes.
176 CORRESPONDANCE COMMERCIALE
Les du Riez avaient des parents au pays d'Artois. J'en trouve
trois dont les papiers avaient été, à la suite de certaines circons-
tances révolutionnaires, recueillis par Antoine-Joseph.. D'ailleurs,
il était assez fier de cette parenté, et il gardait respectueusement
ces paperasses. L'un de ces notables était greffier, l'autre notaire
et le troisième, cirier-èpicier-mercier (je ne vois pas exactement
quoi, mais ses livres indiquent un grand commerce de miel et de
luminaire).
Le premier était un Hermel, greffier de Rollencourt, village de
cinq cents âmes, non loin de Blangy-sur-Ternoise. Ce greffier était,
en outre, bailly de noble homme Charles-Alexandre Scachi, —
je lis peut-être mal et je ne connais pas bien cette gentilhommerie
d'Artois, — écuyer , seigneur de Haut-Blingel, et demeurant à
Berghes-Saint-Winnocq. C'est de cette seigneurie qu'il était
bailli et son office lui valait cinq livres par an, ce qui ne paraît pas
somptueux. Il est vrai qu'il porte soigneusement en compte ses
dépenses, notamment ses ports de lettres. (La dépense, de ce chef,
n'était pas considérable, puisque, en 7 ans, il en a pour six livres.)
De plus, il ne bouge pas de Rollencourt sans se faire payer, à
raison de 30 sols par jour. C'est un prix courant, sauf en une cir-
constance où, accompagnant le seigneur de Blingel, à Saint-Pol,
pour y faire acte de foy et hommage devant les officiers du comté,
il réclame 40 sols. On les lui accorde. Toutefois ce seigneur de
Haut-Blingel ne se montre pas toujours aussi coulant. Il ne mur-
mure pas trop quand ledit Hermel lui réclame deux jours — à trois
livres — pour avoir examiné la carte figurative que l'arpenteur
Desvaux a faite de la seigneurie. Mais quand, pour avoir mis en
parchemin le dénombrement des terres de ladite seigneurie, rele-
vantes de la seigneurie d'Agincourt, il réclame 30 livres, plus
14 livres pour avoir fait un cueilloir en forme de roule, le bon
seigneur se fâche et réduit le tout à 35 livres.
J'assiste ensuite à une vente après décès. Au milieu de beaucoup
de pots, assiettes, chaises, bancs, méquinettes, je vois vendre
3 livres une calelongue (couverture), 40 sols une escribonne (écri-
toire), et on adjuge à Edouard Evrard, pour 16 livres 16 sols, une
paire de culottes de Pinchinal. J'espère que ce ne sont pas les
culottes du bailli. Cet Evrard est évidemment le notable et le lettré
de la circonscription, car non seulement c'est lui qui achète 4 livres
une èpée sans fourreau, mais il pousse jusqu'à 40 sols trois volumes
couverts de parchemin jaulne.
L'autre parent artésien est Procope de Saint-Jean, sieur de la
DE M(>X COUSIN SAINT-AMOUR 177
seigneurie vicomtière de Samette en Matringhein, notaire royal et
apostolique d'Artois, à Fressin, bourg d'environ mille habitants,
dans le voisinage de FEesdin.
Je vois dans ses papiers que, bien que l'on comptât encore en sols
parisis, l'usage était de changer cette monnoie en argent de France,
de la réduire en tournois et que, par exemple, 21 sols 4 deniers
parisis d'Artois font 30 sols tournois de France.
Je trouve, mais un peu plus tard, en 1770 et en 1776, — et j'en
parle ici afin de n'avoir plus à m'occuper de ce notaire royal et
apostolique, qui m'intéresserait trop au détriment de mon cousin,
— je trouve donc Antoine-Joseph fort préoccupé de recommander
à M. de Saint-Jean l'affaire de deux de ses amis, maître François-
Joseph Becart et maître Jean-Baptiste Poillion, prêtres du diocèse
de Boulogne, lequel diocèse, outre le Boulonnois, comprenait une
partie de l'Artois, le comté de Saint-Pol.
Le premier était vicaire à Quiestède, village de 300 âmes, l'autre,
vicaire de Guines, ville de 4,000 habitants. Tous deux étaient
maîtres es arts de l'Université de Douai. A titre de gradués, ils
réclamaient aux seigneurs abbé, prieur et religieux de l'abbaye de
Sainte -Berthe de Blangy, les bénéfices qui viendraient à vaquer
dans ladite abbaye pendant les mois affectés aux gradués.
Ces mois étaient août et octobre ou mois de faveurs, pour les gra-
dués simples, c'est-à-dire les étudiants tonsurés qui n'avaient pas
encore fait leurs études, et les mois de janvier et de juillet ou mois
de rigueur, pendant lesquels les gradués pourvus de titres, et ayant
obtenu des lettres de l'Université sur telle ou telle abbaye, pou-
vaient exiger le bénéfice vacant, s'ils étaient les premiers inscrits;
Becart et Poillion avaient donc donné procuration, l'un à Jean-
Pierre Chrétien, curé de Blangy, l'autre à Jean-Louis Liborel,
procureur audit lieu, d'aller, chaque carême, jusqu'à nomination,
insinuer, montrer, notifier, signifier et duement faire voir auxdits
seigneurs, abbé, prieur et religieux es couvent, les noms, surnoms,
qualités, certificats d'étude, lettres de tonsure, rescrit, donnés par
TUniversitè sur ladite abbaye. L'abbé, dom Pierre D'Ain, vieux
bénédictin, qui pouvait faire son choix, quand il s'agissait des gra-
dués simples, mais à qui le choix était imposé par l'ancienneté,
dans le cas présent, répondit — il était aimable homme — que
ces maîtres es arts étaient bien généreux, car ils donnaient un
certificat de sept années d'études, quand cinq seulement étaient
exigées pour le grade de maître es arts, deux en philosophie et trois
178 CORRESPONDANCE COMMERCIALE
dans les Facultés supérieures de médecine, de droit civil ou
canon.
Le troisième de ces amis que mon cousin avait en Artois, de
ces amis intimes dont on parlait souvent au coin du feu, qu'on
voyait deux ou trois fois dans le cours de la vie, auxquels on écrivait
tous les deux ou trois ans, mais auxquels on envoyait des compli-
ments par tous ceux qui, marchands, porte-balles, soldats, frères
quêteurs, voyageurs, gens d'affaires, nouveaux mariés, partaient
du Boulonnois pour l'Artois, ce troisième, dis-je, était un cirier.
Où demeurait-il exactement, et comment se nommait-il ? Je suis
forcé d'avouer que je l'ignore. Il paraît que ses registres portaient
en tête quelque prière ou effusion pieuse et qu'à la Révolution, on
en arracha les premières pages.
Mais je puis suggérer une idée utile à un érudit ambitieux, dési-
reux de trouver une spécialité, — car on n'arrive à l'Institut
qu'avec beaucoup d'esprit et une spécialité. — Histoire du Luminaire
depuis la période sous-pliocène jusqu'à la Révolution française.
Voilà qui est attrayant et fructueux. Je mets à la disposition de
cet érudit trois gros cahiers, très peu rongés par les souris, cou-
verts d'une toile d'emballage d'une solidité d'Ancien Régime,
à l'aide desquels il sera l'homme le plus renseigné de l'univers sur
les chandelles du XVIIIe siècle. Je ne veux pas déflorer le sujet.
Je reviens à Joseph- Antoine.
Sa mère, devenue veuve, s'était retirée à Etaples, qui était un
port assez commerçant , et où son fils étudiait le cours des spiri-
tueux, chez je ne sais quel négociant. Il paraît que notre galant
montrait un goût prononcé pour le mariage et qu'il avait fait
un choix mal goûté par la bonne dame. Je donne la lettre suivante,
c'est le premier document personnel qui se rencontre sur notre
héros, et c'est la seule note tendre dans cette biographie mathè-
mathique.
La Ve du Riez, — qui donne indifféremment du Riets, du Ries ou
du Rietz, — écrit donc à un frère de son mari, marchand de
tonneaux, établi à Boulogne :
« D'Estaples, le 10 février 1766.
« Mon frère,
« Après vous avoir salué, ainsi que ma sœur, je vous prierai de
« me dire si votre neveu ne vous a point dit le sujet pour lequel
DE MON COtJSlN SAINT-AMOUR 179
« il a été à Boulogne. Je vous dirai qu'il se propose encore d'y
« aller dans peu. Ce voyage m'inquiète, quoiqu'il m'ait dit, après
« lui avoir demandé le sujet de son voyage, que c'était pour aller
o à confesse. Je ne sais si cela est. L'on dit ici qu'il a quitté sa
« demoiselle, et qu'elle comptait se marier avec lui pour le Gar-
ce naval. Mais comme je ne veux pas entendre parler d'elle, elle l'a
« remercié. C'est pourquoi votre neveu m'a tant l'ait de peine et de
« chagrin. Je m'aperçois, depuis son dernier voyage à Boulogne,
« qu'il est beaucoup plus traitable. Je ne sais point si cela conti-
« nuera. Dieu le veuille, pour lui et pour moi. Je lui ai dit que
« quand il serait en âge de se marier, qu'il n'avait qu'à s'adresser
« à vous, et que vous lui trouverez une femme comme il lui con-
te vient.
ce Vos nièces Le Febvre m'avaient dit que vous deviez venir
ce avec leur frère, à Estaples. Gela me ferait un grand plaisir. Je
ce commence à me mieux porter. Si j'avais le plaisir de vous voir,
ce cela achèverait de me guérir. Louison et Manon partent dimanche
ce pour Boulogne, afin de travailler à faire rendre compte à Quali-
té dalle... Faites-moi, je vous prie, le plaisir, si votre neveu va
ce à Boulogne, de lui faire entendre raison. Vous en ferez dans deux
ce paroles plus que moi en cent. Gomme je vous écris sans le lui
ce dire, je vous prie de ne lui point parler que je vous ai écrit,
te Vous aurez la bonté d'adresser votre lettre à l'adresse de Mon-
te sieur d'Allery.
t< Assurez, je vous prie, ma sœur et toute votre chère famille
te de mes civilités, à qui je suis, comme à vous, de tout mon cœur,
« votre sœur,
te Ve du Biez. «
Le brave garçon resta traitable et la confession lui avait réussi.
Dans un autre passage la veuve du Biez constate qu'il est malin. Au
moins, il ne fut pas rebelle. Il entra chez son oncle pour apprendre
le grand art où l'admirateur de Monsieur Golbert, Joseph-
Antoine Ier, s'était illustré. L'année suivante on lui avait trouvé
la femme te qui lui convient, » Marguerite du Grocq, fille à marier.
Fille à marier ! Gela au temps passé était terriblement vague et
un mot fort traître ; et j'ai là sous les yeux le testament d'une
tante de Claude de Bicault, mon quintisaïeul, testament qui débute
ainsi : Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, moi Claudine
d'Ecaux, âgée de 75 ans, fille a marier !!
180 CORRESPONDANCE COMMERCIALE
Marguerite du Crocq n'était pas à marier depuis aussi longtemps.
Mais quoique ma grand'mère, qui ne s'était pas mariée jeune,
n'aimât pas à préciser là-dessus, j'ai pu deviner que Marguerite du
Crocq avait fait la renchérie jusque vers la trentaine. Du reste, elle
en avait le droit, car elle apportait cinq cents livres en dot, avec
bien des hardes et joyaux. Elle était la plus douce, la plus économe,
la plus pieuse de toutes les bourgeoises, et ce fut un grand malheur
pour Joseph- Antoine qu'elle mourût jeune. Il n'en sera plus question.
Je ne puis m'empêcher de m'effrayer un peu en voyant combien
l'élément féminin s'élimine prestement de cette histoire.
D'abord c'est la bonne chère demoiselle de Brionval que j'eusse
voulu présenter longuement aux honnêtes gens, la chère âme ! Je
n'avais pas dix ans quand elle est morte. Je la revois toujours avec
ses jupes de soie à grands ramages jaunes, et j'eusse dû être le plus
poli des hommes si j'avais bien retenu les belles leçons qu'elle me
faisait sur la courtoisie, sous prétexte que j'avais quelque chose de
son cher fiancé, mort 40 ans auparavant, et qui était si poli ! Puis
c'est la demoiselle de Joseph-Antoine qui devait se marier au pro-
chain Carnaval, et qui ne voulut pas entrer dans une famille où on
ne la souhaitait pas. Enfin c'est Marguerite du Grocq qui apparaît
uniquement pour faire un contrat de mariage, pour offrir 500 livres
à mon cousin, reconnaître par-devant deux notaires royaux que
« le mariage, au plaisir de Dieu, se fera et solemnisera en face de
« notre Mère Sainte Église, le plus tôt que faire se pourra, » et qui
disparaît, après avoir reconnu à Joseph-Antoine, au cas où elle
mourrait avant lui, le droit d'emporter, en préciput, « un lit garnit,
ses hardes, ses outils et ses armes! » Ses armes, un tonnelier ! J'ai
bien souvent pensé à ces armes ! Et quel est le marchand, aujour-
d'hui, qui, eût-il été soldat, mettrait dans son contrat de mariage
qu'il aura droit, en tout état de cause, d'emporter ses armes !
C'était encore du bon sang dieu qui coulait dans les veines de ces
gens-là, nos pères bourgeois d'avant 89.
Joseph-Antoine III était tonnelier sans enthousiasme, à ce qu'il
paraît. Les 500 livres — grosse fortune pour un bourgeois de sa
classe — de la bonne Marguerite du Crocq développèrent son am-
bition.
Mais j'ai passé trop vite, le 29e jour d'octobre, après midy, pardevant
les deux notaires royaux de Boulogne, Le Riche et du Sommerard.
Le contrat de mariage de mon cousin est plein d'enseignements. Au
point de vue des titres bourgeois, il est d'une correction charmante.
DE MON COUSIN SAINT-AMOUR 181
Joseph-Antoine est un jeune homme, point encore établi, il est
Joseph-Antoine du Riez, dit La Foirez, — tout court. Mais voici
les parents ! Accourez tous, gens de la noce. Voici Daniel Quan-
dalle, auquel Manon et Louison ont l'ait entendre raison. C'est un
marchand, on lui donne du sieur, mais sa femme n'est ornée que
de son nom de baptême. Voici encore Louis Le Grand, procureur
en la sénéchaussée. Celui-ci, c'est maître Louis, et sa femme est
demoiselle. Qui se présente du côté de Marguerite? Victor Wyant,
receveur des domaines du Roy \ c'est un bon bourgeois, on l'appelle
Monsieur ; sa femme, Jeanne Le Maire, est clame et son fils Louis-
Victor Wyant, avocat au parlement en ladite ville de Boulogne, est
Monsieur Maître Louis Victor.
Nous entrons décidément dans la vie commerciale. Mais hélas !
j'ai une grosse confession à faire. Beaucoup de ces vieux papiers
et parchemins ont réjoui ma barbare jeunesse, un peu différemment
de mon âge mûr. J'en ai fait bien des coqs et — j'en suis épouvanté !
— des queues de cerf-volant ; queues immenses dont je déplore
aujourd'hui l'infernale longueur. Que de colonnes de chiffres ces
maudites queues ont dévorées ! En restera-t-il encore assez pour
orner l'esprit de nos contemporains ?
Le plus fort de mes crimes a porté sur les premières années. La
correspondance commerciale, ainsi maltraitée par cet âge sans
pitié, commence par un imprimé d'une orthographe étrangère.
Nous apprenons, d'entrée de jeu, grâce à cette lettre qui coûta bel
et bien 28 sols de port, que « notre sieur Gregory s'étant retiré
dans sa patrie, notre sieur Guille, nommé consul de Suède, vient
de former une nouvelle société avec M. Henry Thalbitzer, natif
d'Allemagne, mais que la maison reste à Nicolas Guille, à la
signateure ci-bas duquel vous devez seul ajouter foi. »
En cette année 1768 je ne vois guère, à du Riez, de relations
suivies qu'avec la ville de Cette, et là, avec Burnett et Rousson qui
lui « continuent, le 18 août, celle qu'ils ont eu l'honneur de lui
écrire le 13 du courant. » Depuis, la chère sienne du 5 leur est
arrivée -, ce qui prouve que la poste mettait au moins 9 jours à faire
le trajet de Boulogne à Cette.
Il s'agit d'eaux-de-vie, de leur prix et de leur mode de transport.
Il y a en ce moment, à Cette, un navire de Boulogne, commandé
par le capitaine Maillard. Mais il n'y a plus de place pour y loger
20 pièces, que Burnett a achetées pour Du Riez La Foirez. Il les
confie au capitaine Mathieu Darigada, de La Marie, qui demande
T. II. — SEPTEMBRE 1883 13
182 CORRESPONDANCE DE MON COUSIN SAINT-AMOUR
30 livres par tonneaux pour les transporter à Dunkerque, d'où on
les expédiera à Boulogne. Gela fait un supplément de frais qui
mécontente du Riez. De plus, il ne voudrait pas payer plus de
20 francs le quintal. Burnett a acheté sur le taux de 22, 5 sols. Il
jure que cela vaut 22, 10 sols, qu'on va les payer 23 livres et qu'on
serait fort embarrassé si l'on ne s'était pas décidé à acheter des
eaux-de-vie d'Espagne.
Du reste, à la fin d'août, la récolte s'annonce fort bien ; elle dépas-
sera d'une moitié en vin rouge, d'un tiers en vin.de muscat et en vin
blanc, une récolte ordinaire, et comme le temps se comporte favora-
blement, Burnett et Rousson se flattent que la qualité sera bonne.
C'est ce qu'ils auront soin de lui participer, après les vendanges.
Ils lui présentent toujours « leurs obéissances, » et sont avec un
sincère attachement, etc.
Joseph- Antoine n'avait pas tort. Ses correspondants reconnais-
sent qu'ils lui doivent diminuer 40 sols par quintal, « le tout pour
vous obliger et en espérant que vous fairez nous les retrouver. »
Le 20 septembre, la récolte est fort avancée et plus abondante d'un
tiers que les années ordinaires.
Le 15 octobre, Joseph- Antoine a de plus en plus raison : les eaux-
de-vie vieilles tombent à 18 francs, et l'on offre 16 francs des nou-
velles, livrables en janvier. La qualité des vins est décidément
bonne : Le Frontignan muscat vaut 280 à 388 livres le muid de trois
pièces ; le Lunel 200, le Bèziers 150 environ. Les meilleurs vins
rouges et blancs valent de 85 à 120 le muid. Le change sur Paris
subit 1/2 % de perte. Mais l'eau-de-vie remonte, à ce que dit
Burnett, le 1er décembre. « Cette liqueur » l'épouvante par son
audace, elle gagne le prix exorbitant de 21 francs, et cela sans
doute « à cause de la mauvaise récolte du côté de la Rochelle. »
Il avait juré, lui, Burnett, de s'opposera ces prétentions insolentes.
Toutefois, il vient de se décider à acheter 130 pièces à 22 francs,
et il va expédier à « chacun de ses amis » au prorata de leurs
ordres. Il termine en promettant au bon Boulonnais de « l'aviser
du suivi. »
[La suite prochainement) .
Ch. d'Héricault.
L'ORATOIRE ET LA RÉVOLUTION'
La lettre se terminait ainsi :
« Dans l'intervalle entre V anarchie actuelle et le, despotisme
« futur, vous verrez l'aristocratie bourgeoise qui sera cent fois
« pire que l'aristocratie des nobles. Si, néanmoins, les nouvelles
« lois peuvent changer les mœurs, fiât, fiât ! le nouveau régime
« pourra subsister et faire notre félicité, fiât, fiât ! Adieu, mon
« révérend et cher ami...
« Votre lettre a été lue en communauté : elle a été singulière-
ce ment approuvée par les deux tiers, prêtres ou confrères ; les
« plus jeunes se sont contentés de baisser les yeux et de rougir de
« honte... »
De son côté, le Régime de l'Oratoire apprenant ce qui s'était fait
à Lyon, prit aussitôt la délibération suivante *:
« Le R. Père Général et son conseil instruits du projet formé
« par plusieurs membres de la congrégation de s'assembler en
« comité et de se constituer comme les représentants du corps,
« pour traiter, disent-ils, avec l'Assemblée nationale :
« Considérant que notre congrégation ayant une existence
« légale, ses statuts, ses règlements et la forme actuelle de son
« gouvernement doivent subsister jusqu'à ce qu'il en ait été ordonné
ce autrement par la puissance législative qui doit s'occuper des con-
ce grégations enseignantes et qui ne tardera pas sans doute à pro-
ce noncer sur leur sort ; que ces statuts ne reconnaissent d'autres
ce représentants de la Congrégation que les membres du Régime,
•« qui ont été élus et constitués pour veiller au maintien de ces
c< mêmes statuts et aux intérêts du corps, par le choix libre de leurs
ce confrères réunis en assemblée générale. Qu'il est contraire aux-
ce dits statuts qu'aucun membre de l'Oratoire se rende à Paris
ce même pour ses propres affaires, que préalablement il n'y ait été
ce autorisé par une permission du Régime donnée par écrit ; qu'à
Voir la livraison d'août 1883.
Archives nationales, M. 228, B.
184 l'oratoire et la révolution
« plus forte raison, il ne peut être permis à aucun particulier d'y
« venir contre la volonté connue des supérieurs majeurs ; que
« toute assemblée, quelque dénomination qu'on lui donne, qui
« n'est pas convoquée par le R. Père Général est par là même nulle
« et illégale ; qu'un grand nombre de protestations reçues de toutes
« nos maisons imposerait au Régime le devoir rigoureux de s'op-
« poser à une pareille innovation quand il serait d'ailleurs de son
« pouvoir de s'y prêter avant que la puissance législative se soit
« expliquée...
« Considérant que nos susdits confrères n'ont pas eu plus
« d'égards pour les avis vraiment paternels du T. R. P. Général...
« Qu'au mépris de ses sages avis, ils ont continué de se porter à
« une démarche contraire à tous les principes et qui pourrait
« occasionner un schisme dans la congrégation et préparerait sa
« ruine en la livrant à toutes les suites de l'insubordination.
« En conséquence, et par toutes ces considérations, nous sous-
« signés, Sauvé Moisset, supérieur général, Jean Poiret, Louis
« Petit, Antoine de Balagny, assistants, et Antoine-Louis Yuillet,
« en sa qualité de procureur général, composant le Régime de la
« congrégatien de TOratoire, déclarons, au nom et pour toute la
« congrégation, que nous improuvons et que nous nous opposons
« autant qu'il est en nous à tout ce qui pourrait être proposé, fait
« et entrepris de contraire aux principes établis ci-dessus par
« aucun de nos confrères. Déclarons nulle et illégale toute assem-
« blée, quelque dénomination qu'on lui donne, qui ne serait pas
« légitimement convoquée conformément à nos statuts. Regardons
« comme un devoir sacré d'attendre avec une soumission entière
« et respectueuse le plan d'organisation qu'il plaira à l'Assemblée
« nationale de prescrire à la congrégation. Nous avons, en outre,
« unanimement délibéré que le R.P. Supérieur serait prié et forte-
ce ment invité de tenir la main à l'exécution du statut qui interdit
« l'entrée de notre maison de Paris à tout membre de l'Oratoire.
« qui s'y présenterait sans en avoir préalablement la permission
« par écrit.
« Fait et délibéré au conseil, le deux août mil sept cent quatre-
« vingt-dix. »
Mais le P. Général n'avait pas encore été averti officiellement de
la formation du comité de Lyon. Le 6 août, il en reçut notification
par la lettre suivante * :
1 Archives nationales, M. 235.
L'ORATOIRE et la révolution 185
« Notre Très Révérend Père,
« Quoique l'Oratoire ne se livre pas à des dissensions fâcheuses,
« il y règne une assez grande diversité d'opinions. Dans la position
« critique où il se trouve maintenant, les uns pensent que chacun
« doit se tenir tranquille et attendre l'événement en silence. Les
« autres, et de ce nombre sont presque tous vos instituteurs, dési-
« rant de continuer à se rendre utiles à la Patrie, soit comme
« membres du corps, s'il peut obtenir sa conservation, soit comme
« particuliers totalement libres, ont désigné quinze d'entre eux
« qui, profitant de la circonstance des vacances, pussent se rendre
« à Paris pour s'informer des changements que l'Assemblée natio-
« nale se propose d'introduire dans l'éducation et pour en conférer
« même avec ceux de ses membres auprès desquels ils pourraient
« avoir quelque accès. Tel est le but du comité qu'ils viennent de
« nommer. S'il existe quelques écrits dans lesquels on leur attribue
« des vues contraires au bien de la congrégation et à votre autorité,
« notre très révérend Père, nous sommes chargés de les désavouer
« ainsi que les lettres et les écrits calomnieux dont quelques-uns
« se plaignent et qui nous sont inconnus.
« En nous accordant, notre très révérend Père, la permission de
« nous rendre auprès de vous, vous procurerez à la congrégation,
« au moins pour quelque temps, un calme parfait. Si vous le
« refusez , vous courrez risque de soulever contre le Régime
« presque tous vos instituteurs. Nous sommes... etc.
« De Saint-Jorry, Monard, Lalande, Daunou,
Dotteville. »
Ces menaces irrespectueuses n'ébranlèrent pas le P. Moisset qui
répondit immédiatement à l'auteur de l'adresse, le confrère Dotte-
ville :
« J'avais pensé que la circulaire du comité ecclésiastique de
« l'Assemblée nationale qui a été adressée à la congrégation et la
« lettre que j'avais moi-même écrite, vous détourneraient du projet
« de former, dans le sein de la congrégation, ce que vous appelez un
« comité qui, n'étant pas même du vœu de la plus grande partie du
« corps, ne peut jamais être regardé comme légal ; quant à moi,
186 L'ORATOIRE et la révolution
« fidèlement soumis à tout ce qui émane de l'Assemblée nationale,
« je crois, avec le comité ecclésiastique, que cette démarche est
« prématurée et dangereuse. J'ajoute que tant que le corps exis-
« tera, tant qu'il n'aura point de nouvelles lois, il doit se régir par
« les anciennes, sans quoi il tomberait dans l'anarchie. Je suis le
« conservateur de nos règlements, et c'est un dépôt que je ne puis
« violer. J'attends avec respect et soumission ce qu'il plaira au
« corps législatif d'ordonner de nous ; mais jusque-là il ne m'est
« pas permis d'enfreindre' les statuts qui nous ont toujours gouver-
« nés, et tant qu'ils existeront, je ne puis que vous rappeler à leur
« observation ; tel est aussi l'avis de mon conseil.
« Je suis, etc. *. »
Cette fermeté surprit les opposants et détruisit leur résistance 2.
Quelques membres du comité 3 cependant présentèrent à l'Assem-
blée nationale un plan d'éducation rédigé par Daunou. Dès 1789,
celui-ci avait publié dans le Journal encyclopédique quatre
lettres sur l'éducation où l'on remarque un singulier mélange
d'idées fausses et d'aperçus ingénieux. Ces idées et ce plan d'édu-
cation furent donc rédigés en article de loi et présentés à la
Constituante sous le titre : Plan d'éducation présenté à V Assam-
blée nationale au nom des instituteurs publics de V Oratoire 4.
Ce titre était mensonger.
Le plan d'éducation n'avait pas été adopté par l'Oratoire s.
L'oratorien qui l'avait rédigé n'avait aucune mission pour parler
au nom de la congrégation, pas plus que le comité dont nous
venons de parler n'avait eu mission pour représenter l'Oratoire.
Ces soi-disant instituteurs de l'Oratoire n'étaient que des ré-
voltés.
Aussi l'Oratoire protesta-t-il hautement 6, et, par la plume d'un
1 Archives nationales, M. 235.
2 « Le fameux comité oratorien s'est dissipé de lui-même ou plutôt n'a jamais
existé. » Lettre du P. Périer à Tabaraud, 19 décembre.
3 « Les PP. de Saint-Jorry, Daunou, Monard et Paris. » Ibid.
* Paris, 1790. In-8».
5 L'auteur des Documents biographiques sur Daunou, M. Taillandier (Paris,
Didot, 1847, in-8°), se trompe donc en disant (p. 25) que ce plan fut agréé par
l'Oratoire. Ce n'est pas la seule erreur de cet ouvrage.
6 « Amis, indifférents et ennemis sont venus demander à Saint-Honoré si ce plan
étoit avoué par le corps. On a répondu par un grand nego, et on a rejeté tout le
blâma sur les quatre particuliers qui avaient eu l'audace de forger ce plan et de le
pràssnter au nom du corps. On a demandé au P. Poiret, dans l'assemblée même des
i, Oratoire et la révolution 187
de ses amis, désavoua ènergiç[iiement l'œuvre de Daunou et des
trois membres du comité :
« Ils n'ont pas dit, ainsi parle cette protestation1, que cette pro-
« duction ténébreuse où il n'y a rien de neuf que des singularités,
« rien de praticable que des choses incompatibles avec le Régime
« de la congrégation de l'Oratoire, n'étoit avouée que par quelques
« esprits inquiets et qu'en s'intitulant de manière à laisser croire
« que le corps entier y donnait son adhésion, ils en imposaient à
« l'Assemblée nationale.
« Ils n'ont pas dit que le seul amour de la nouveauté les avoit
« engagés à faire cette démarche, qui ne tend à rien moins qu'à
« détruire une société respectable dont les plus grands hommes
« ont fait l'éloge...
« Ils n'ont pas dit que le désintéressement du cardinal de Bérulle
« s'est tellement perpétué dans son corps, qu'excepté la maison de
« Saint-Honoré, qui n'est riche que pour subvenir aux nécessités
« de celles qui ont des besoins urgents, elles n'ont toutes en par-
te tage qu'une médiocrité qu'on peut nommer indigence ; que les
« généraux ont plusieurs fois refusé des legs considérables, pour
« ne pas irriter les familles, notamment le P. de la Tour qui
« ne voulut jamais accepter l'hôtel de Créqui; ...qu'enfin le corps
« ne trouve que dans une sage économie le moyen de subvenir aux
« dépenses journalières, que c'est une vraie absurdité de prétendre
« que l'Oratoire ne doit posséder aucun bien territorial, excepté les
« maisons habitées par ses membres et les jardins y attenans, d'au-
« tant qu'il en coûteroit même davantage pour les salarier que
« pour leur laisser la jouissance de leurs modestes revenus.
« Et moi j'oserai dire, continuait ce mémoire, sauf le respect dû
« aux prétendus instituteurs publics de l'Oratoire, d'après la singu-
« larité que je trouve dans leur ouvrage, que leur plan d'éducation
« n'offre aux yeux d'autre but que celui de détruire l'institut de
« fond en comble ; qu'on entrevoit dans cet écrit des professeurs
« qui cherchent à se débarrasser d'un joug qui les gêne, quoique
électeurs, si l'Oratoire avouait ce plan. Ce Père l'a renié au nom de la congrégation
et tout le monde l'en a félicité. On dit que ce plan n'a pas le sens commun. » Lettre
du P. Périer à Tabaraud, déjà citée.
1 Elle était intitulée : Supplément à ce que n'ont pas dit les instituteurs publics
de l'Oratoire sur leur plan d'éducation présenté à V Assemblée nationale. In-8°
de 15 pages, s. 1. n. d.
188 l'oratoire et la révolution
« l'Oratoire, si l'on en excepte la vigueur nécessaire dans un corps
« libre pour y maintenir la subordination, n'a que des supérieurs
« indulgens, et que, selon le portrait qu'en a fait l'immortel
« Bossuet,... c'est une société où l'on obéit sans dépendre et où l'on
« gouverne sans commander. ;>
Le parti de l'ordre l'emportait : la fermeté du Régime avait
réussi à écarter de l'Oratoire ce danger qui le menaçait ; c'était, il
est vrai, à la veille de la suppression de la congrégation.
Un autre fait qu'il faut signaler pour montrer que le P. Moisset,
malgré ses 84 ans, tenait encore d'une main ferme le gouvernail,
c'est l'expulsion de l'Oratoire du P. Joseph Guizlain Le Bon. Yoici
les circonstances qui l'accompagnèrent *.
A l'approche de la fête de la Fédération 2 que les Dijonnais
allaient célébrer dans leur ville, quelques-uns des rhètoriciens du
collège oratorien de Beaune, élèves de Le Bon, témoignèrent le
désir d'y prendre part. Le supérieur, le P. Sauriat, s'y oppose.
Ce refus n'arrête pas les jeunes révolutionnaires. La veille du
jour de la fête, huit d'entre eux s'échappent du collège par la
chapelle et courent vers Dijon. Ils n'en étaient plus qu'à deux
lieues quand un chariot de poste les atteint et le P. Le Bon en
descend. Il avait reçu du supérieur une forte réprimande pour
n'avoir pas su prévenir l'évasion de ses élèves, et ensuite l'ordre de
se mettre à leur poursuite et de les ramener sur-le-champ.
« Mais en route, à Nuits, Joseph Le Bon, qui venait sans doute
de prendre une détermination digne de ce cerveau extravagant, fit
servir à ses élèves un dîner délicieux, à l'issue duquel on remonta
en voiture pour regagner Beaune. Les têtes des écoliers et du
maître étaient-elles en ce moment échauffées par la libation? C'est
ce que l'histoire ne dit pas. Mais toujours est-il que la voiture
passa devant le collège sans s'y arrêter et continua son chemin
vers la maison de ville sur la place d'Armes. Les élèves s'échap-
pèrent en cet endroit... de sorte que Le Bon resta seul sur son
chariot au milieu des curieux qui s'amassaient et affluaient de tous
côtés. De là, sans se déconcerter et comme s'il eût été dans une
tribune, il se mit à pérorer en faveur de la Révolution et déchira
1 Elles sont rapportées longuement dans Aubertix, Recherches historiques sur
le collège de Beau,ie. Beaune, 1882, p. 49.
2 Célébrée dans plusieurs départements avant le 14 juillet.
l'oratoire et t. a révolution 189
publiquement le collet de son ordre *, » déclarant qu'à compter de
ce moment, il cessait d'appartenir à la congrégation9.
Mais le lendemain, quand le calme et la réflexion revinrent.
Le Bon voulut désavouer, rétracter ce que la folie ou l'ivresse lui
avaient fait faire. Ses confrères refusèrent fermement d'entendre
aucune explication, aucune excuse, etTOratoire lui demeura fermé
pour jamais. Le P. Supérieur lui en donna avis par cette lettre :
'• Monsieur,
« Le conseil m'a marqué que vous vous étiez rendu justice ; il
s'occupe des moyens de vous remplacer. La communauté et moi
nous avons pensé que nous n'étions pas capables de vous réintégrer
dans le corps. J'ai l'honneur d'être...
« Sauriat, prêtre de l'Oratoire 3. »
A partir de ce jour, 6 juin 1790, Le Bon cessait donc de faire
partie de la congrégation. Nous sommes désormais en droit de ne
plus parler de ce triste personnage 4.
Pendant ce temps , l'Assemblée nationale élaborait l'œuvre
néfaste et anticatholique de la constitution civile du clergé et
finissait par l'adopter le 12 juillet. La promulgation du roi suivit,
le 24 août, et, en décembre, fut également sanctionné par lui le
décret qui obligeait au serment. Dès le lendemain, Grégoire se pré-
sente à la tribune, en introduisant de sa propre autorité dans la
formule vague d'adhésion à la constitution française, telle que
l'avait édictée le décret, une clause indicative de la constitution
civile du clergé. A la suite de Grégoire montèrent aussitôt à la tri-
bune, « entraînés par leur ambition ou dominés par la peur s, »
cinquante et un prêtres de l'Assemblée, parmi lesquels «le P. Latyl,
prêtre de l'Oratoire, supérieur du collège de Nantes et secrétaire de
l'Assemblée..., Gassendes (sic), curé de Barras6... »
L'Assemblée nationale finissait bien mal l'année.
1 Joigxeaux, Chronique de Bourgogne, 10 septembre 1843.
2 Joseph Le Bon dans sa vie privée et dans sa carrière politique, Paris, Dehtu,
1861. Cet essai de réhabilitation est de son fils, Emile Le Bon.
3 Archives nationales, F. 7, 4537.
4 Non plus que de Billaud-Varennes, qui n'était du reste que confrère, et avait
été expulsé dès 1785.
5 Jager, Histoire de l'Église de France, XIX, p. 246.
6 Séance du 27 décembre, Moniteur du 28, page 1493.
190 l'oratoire et la révolution
A l'Oratoire aussi ce fut une triste fin. Sans parler de la défection
funeste des deux membres qui faisaient partie dé l'Assemblée, dont
l'un devait, il est vrai, être puni de sa faute en montant sur l'écba-
faud *, l'Oratoire fut affligé par la perte de son chef, perte aggravée
singulièrement par les circonstances.
Le P. Sauvé Moisset qui gouvernait la congrégation depuis 1779
avec autant de sagesse, de fermeté que de modération, mourut le
18 novembre, à l'âge de 86 ans, après 66 de congrégation2.
Nous verrons dans la suite de cette étude qu'on ne permit pas
aux oratoriens de se réunir pour lui donner un successeur 3 et que
la congrégation dut traverser sans ce secours les épreuves de
la fin.
A. M. P. Ingold,
Pr. de l'Oratoire.
(La suite 'prochainement.)
1 Nous ne savons ce qu'il advint de l'autre, le P. Gassendi.
2 « Nous perdons en lui un exemple de vertus et un modèle de régularité, » disait
le faire-part imprimé.
3 « Dans ce prétendu règne de la liberté nous n'avons pas eu la faculté de choisir
un successeur au P. Moisset. » Lettre du P. Vuillet au cardinal de Bernis, ambassa-
deur de France à Rome.
LOUIS XVII
SA MORT AU TEMPLE*.
IV
Les mystères du cimetière Sainte-Marguerite.
Le corps de Louis XVII avait ètè déposé dans la fosse commune
du cimetière de Sainte-Marguerite '. Mais un homme discret, coura-
geux, secrètement dévoué à la famille des Bourbons, avait pris
toutes les mesures nécessaires, afin de pouvoir leur restituer un
jour cette précieuse relique. C'était le fossoyeur qui avait enterré
lui-même le jeune prince, le nommé Pierre Bertrancourt, sur-
nommé Valentin. La première nuit qui suivit l'inhumation2, lorsque
toutes les lumières des environs furent éteintes, Valentin se rendit
avec sa bêche à la fosse commune.' Par une marque, de lui seul
connue, il n'eut pas de peine à retrouver l'emplacement de la
bière, sur laquelle, d'ailleurs, il avait eu soin de faire un signe avec
de la craie. Il mit à l'exhumer une activité fiévreuse ; puis, afin
de bien s'assurer qu'il ne commettait pas d'erreur, il en souleva le
couvercle mal cloué et il aperçut « la tête d'un enfant, dont le
* Voir la livraison d'août 1883.
i Déclaration de Bureau, alors concierge du cimetière, à la police du comte
Decazes, en 1816 ; et révélation du fossoyeur Bertrancourt, faite à sa femme et à son
ami Decouflet, bedeau de la paroisse des Quinze-Vingts. Lasne déclara à Beau-
chesne, et avant lui, à la police du comte Decazes, que le corps avait été enterré
dans une fosse particulière ; ce qui avait pu donner lieu à cette erreur, c'est que
Valentin, pour mieux reconnaître la bière du prince, avait laissé un espace entre
les bières à droite et à gauche.
a Peucbet, archiviste de la Préfecture de police, dit, dans ses Recherches sur
l'exhumation de Louis XVII (Mémoires de tous, t. II), que « le cimetière fut
fermé la nuit, comme de coutume, mais qu'il ne fut gardé par aucune sentinelle..Le
Gouvernement négligea cette précaution,. ou peut-être la jugea- t-il superflue. »
192 LOUIS XVII,
crâne avait été ouvert *. » Gela fait, il chargea la bière sur son
épaule, et courut la déposer dans une fosse particulière qu'il avait
déjà secrètement creusée, afin de courir moins de risques à être
surpris pendant cette pieuse besogne. « Le corps, — ainsi qu'il prit
soin de l'indiquer plus tard à sa femme et à un de ses amis, le
nommé Decouflet, bedeau de la paroisse des Quinze- Vingts, — le
corps avait été retiré de la fosse commune, la nuit même de l'en-
terrement, et avait été placé dans une fosse creusée, d'un bout
dans le mur de fondation et de l'autre dans le cimetière, à la
gauche de l'église (Sainte -Marguerite), du côté de l'autel de la
Communion 2. » Afin de pouvoir reconnaître un jour le cercueil,
Valentin avait eu soin de clouer sur son couvercle « un croix de
Malte avec des lattes 3. » Il était si persuadé que l'on rechercherait
plus tard les restes de l'enfant royal, que, peu d'heures avant sa
mort, il disait à sa femme :
« Un jour on te fera du bien, et tu seras heureuse ; quand on
aura retrouvé le Dauphin, on me récompensera en toi 4. » Cette
espérance ne devait jamais se réaliser.
Sur la proposition de Chateaubriand s, les deux chambres, les 17
et 18 janvier 1816, avaient inscrit dans une loi sur les expiations
du 22 janvier, un article ainsi conçu :
« Il sera également élevé un monument, au nom et aux frais de
la nation, à la mémoire de Louis XVII, de la Reine Marie-Antoi-
nette et de Madame Elisabeth. »
En conséquence, Louis XVIII, par deux ordonnances des 19jan-
vier et 14 février 1816, prescrivit l'achèvement de l'église de la
i Lettre de l'abbé Raynaud, vicaire de Sainte-Marguerite de 1803 à 1837, adressée
à M. de Beaucbesne, le 7 novembre 1837. C'était de la boucbe même de Valentin,
qui ne mourut qu'en 1809, que l'abbé Raynaud avait appris tous ces détails, à lui
confirmés par la veuve Valentin et par Decouflet. Dans sa déposition faite devant la
police du comte Decazes et qui a été reproduite in extenso, par Peuebet, dans ses
Recherches sur l'exhumation de Louis XVII, la veuve Valentin racontait les
mêmes faits.
a Déposition de la veuve Valentin, dans Peuebet. L'abbé Raynaud, dans sa lettre
à M. de Beaucbesne, dit que la fosse avait été creusée « sous la porte du cimetière
donnant dans la cbapelle de Saint-Vincent-de-Paul. »
3 Lettre de l'abbé Raynaud. Eckard et Lafont d'Aussonne (dans ses Mémoires
secrets, etc.), ont eu connaissance de quelques-unes de ces particularités.
* Louis XVII, etc., par Beaucbesne.
5 Jamais Gbateaubriand ne fut mieux inspiré que dans le petit discours, si plein
de sentiment et de poésie, qu'il prononça à cette occasion.
SA MORT AU TEMPLE 193
Madeleine, au faubourg Saint-Honorè, afin d'y placer les monu-
ments de Louis XV 1, de Louis XVII, de Marie-Antoinette et de
.Madame Elisabeth. Ce fut l'habile sculpteur Lemot qui fut chargé
du monument du jeune prince.
En même temps, sur la demande de M. Yaublanc, ministre de
l'Intérieur *, et par ordre du Roi, le comte Decazes2, ministre de la
police générale, chargea le comte Angles, préfet de police, de faire
rechercher dans le cimetière Sainte-Marguerite la dépouille mor-
telle de Louis XVII, afin qu'elle pût être transportée à Saint-
Denis.
Pour arriver à cette découverte, le comte Angles fit preuve de la
plus grande activité. Ses agents parvinrent à retrouver plusieurs
des fonctionnaires républicains qui avaient eu mission d'assister à
l'enterrement, et quelques-uns des employés du cimetière à cette
époque :
Dusser, l'ancien commissaire de police de la Section du Temple,
qui avait dirigé l'inhumation ;
Voisin, le conducteur des convois, qui avait été chargé du maté-
riel de la cérémonie ;
Bureau, l'ancien concierge du cimetière, qui remplissait encore
la même fonction ;
Lasne, le dernier gardien du petit Prince, qui avait escorté son
cercueil ;
La veuve du fossoj^eur Bertrancourt, dit Yalentin, qui avait
creusé la fosse de l'enfant royal ;
Deeoitflet, ami de Yalentin, et qui, de même que la veuve de ce
dernier, avait reçu confidentiellement de lui les indications les plus
précieuses sur l'emplacement où se trouvait le cercueil du petit
prince.
Gomme il paraissait indubitable qu'une importante récompense
suivrait de près une telle découverte, deux des témoins, en contra-
diction avec le témoignage qu'avait légué Bertrancourt à sa veuve,
se prétendirent seuls en possession du secret. C'étaient Dusser,
l'ancien commissaire de police, et Voisin, l'ancien conducteur des
convois.
Dusser, qui, en 1816, sollicitait de nouveau un poste de com-
1 Le ministre de l'Intérieur, Vaublanc, au comte Decazes (sans date. Minute
signée. Archives nationales, F. 7, carton 6808, dossier 1496).
2 Le comte Decazes, au comte Angles. Paris, 1" mars 1816. (Mêmes archives.)
194 louis xvn,
missaire de police, en se donnant pour royaliste, prétendit que,
sans crainte de devenir suspect, il avait pris sur lui de faire en-
terrer dans une fosse à part le corps du prince ; mais il ne put
indiquer de lieu précis. Son témoignage, trop visiblement inté-
ressé, parut suspect à la police et fut rejeté par elle.
Voisin, alors âgé de soixante-quinze ans, et qui était retiré à
l'hospice de Bicêtre, déclara que le corps avait été « mis par lui
dans une fosse particulière, qu'il avait creusée lui-même dans la
matinée. » Conduit dans le cimetière par les agents du comte
Angles, il traça, à gauche de la croix élevée au milieu du cime-
tière, un carré d'environ dix pieds de longueur sur 12 de largeur,
dans lequel il soutint que l'on trouverait, « à six pieds de profon-
deur, le cercueil du jeune Roi, fait en bois blanc et ayant à la tête
un D écrit par lui avec du charbon ! . »
Il était fort peu probable que Voisin, alors qu'il était directeur
des convois, eût rempli en cette occasion l'office de fossoyeur, et
l'on n'aurait dû, comme il semble, tenir aucun compte de son
témoignage.
La déposition de Bureau, concierge du cimetière, prouva jusqu'à
l'évidence que le corps du prince n'avait été d'abord et n'avait pu
être déposé que dans la fosse commune, attendu que, par respect pour
l'égalité, il n'y avait point alors d'autre manière d'enterrer les gens2.
La veuve Yalentin fit la même déclaration.
Lasne croyait que le prince avait été enterré dans une fosse par
ticulière, mais ce qui avait pu donner lieu à cette erreur, c'est
que Valentin, afin de mieux reconnaître la bière du petit prince,
avait probablement mis, comme le croyait sa veuve, un certain
espace entre les fosses voisines 3.
Quant à la révélation de Bertrancourt dont nous avons parlé
plus haut, elle fut divulguée à la police du' comte Angles, par la
veuve de ce fossoyeur et par son ami Decouflet, bedeau de la pa-
roisse des Quinze-Vingts 4.
Rapport de Simon et de Petit, commissaires de police de l'Hôtel de ville et du
Temple, au préfet de police, au sujet des restes de Louis XVII. Paris, 15 mars 1816.
Publié in extenso par Beauchesne.
2 Ibidem.
3 C'est aussi ce qui a pu donner lieu à l'erreur du procès-verbal d'inhumation où
il est dit que « le corps ... a été déposé dans une fosse, ... recouverte en notre pré-
sence. »
* Peucheten adonné le texte in extenso dans ses Recherches pour l'exhumation
de Louis XVII. (Mémoires de Tous, t. II, p. 341.)
SA MORT AU TEMPLE 195
En pratiquant des fouilles dans le lieu qu'il avait indiqué et que
nous avons désigné plus haut, on eût certainement retrouvé le
corps du petit prince, et il eût été facile de constater son identité
d'une manière certaine par une particularité qu'avait signalée le
docteur Pelletan : « Pour faire l'anatomie du cerveau, il avait,
disait-il, scié le crâne de l'enfant en travers, au ni veau des orbites. »
L'opération terminée, il avait « remis la calotte en place » et l'avait
fortement rattachée au crâne avec « un mouchoir ou un bonnet de
coton, fixé au-dessous du menton ou de la nuque *. »
Après mûr examen, la police du comte Decazes déclara qu'il n'y
avait que deux versions admissibles, celle de Vaîentin et celle de
Voisin*. Elle penchait à croire, avec raison3, que celle de Vaîen-
tin était la seule vraie. Il fut décidé que l'on procéderait aux
fouilles en commençant par le terrain désigné par ce dernier, et
que, si l'on n'y trouvait pas le cercueil, on explorerait l'emplace-
ment délimité par Voisin. Le jour fut même pris pour cette opéra-
tion et indiqué à M. Dubois, curé de Sainte-Marguerite. Le clergé,
en aubes et en surplis, attendait le délégué du ministre de la police
qui devait présider aux fouilles. Il ne parut pas. Au bout de quel-
ques heures d'attente, le curé reçut une dépêche du comte Angles
lui annonçant qu'il y avait lieu de suspendre cette recherche. On
peut juger du désappointement des trois dépositaires du secret, de
la veuve Vaîentin, du curé de la paroisse et du sieur Decouflet, qui
étaient certains du succès de l'opération. Quelle était la cause de
ce changement si imprévu, si extraordinaire ? Une opposition aussi
malveillante qu'inexplicable avait déjà tout mis en œuvre pour
jeter des doutes sur l'authenticité des restes de Louis XYI et de
Marie- Antoinette, bien qu'elle eût été constatée par l'ancienne et
constante tradition sur le lieu de l'inhumation, par les dépositions
des témoins oculaires, par la découverte de débris de vêtements,
par l'examen scrupuleux des os, par la conscience des recherches.
Et non seulement l'opposition essayait de déverser le ridicule sur
ces royales exhumations, en prétendant que l'on n'avait découvert
1 Procès-verbal de l'autopsie du cerveau de Louis XVII par Pelletan, en date du
17 août 1817. Publié par Eckard, 3e édition, n°s H et 12 des Pièces justificatives.
2 Rapport de Simon et de Petit, commissaires de police du quartier de l'Hôtel de
ville et du Temple, 15 mars 1816, publié par Beaucbesne.
3 La déposition de la veuve Bertrancourt a été publiée in extenso par Peucbet,
archiviste de la préfecture de police, dans ses Recherches pour l'exhumation de
Louis XVII. {Mémoires de Tous, t. II, p. 341.)
196 louis xvn,
que de fausses reliques, mais elle reprochait à Louis XVIII, dans
les termes les plus violents, d'évoquer avec une odieuse ostenta-
tion les spectres sanglants de sa famille. Cette fois, l'opposition
avait porté un coup décisif. Ce fut cette crainte de réveiller impru-
demment les plus cruels souvenirs de la Terreur, bien plus encore
que le vague des informations, qui empêcha ce prince modéré, poli-
tique et sage, de donner suite à l'enquête ordonnée par lui pour
découvrir la sépulture de son royal neveu.
Parmi ces déloyales et perfides manœuvres pour détourner
Louis XYIII de l'accomplissement d'un pieux devoir, il en est une
que les historiens de Louis XYII n'ont pas considérée à ce point de
vue et que nous prenons sur nous de signaler comme telle pour la
première fois. C'est l'étrange et invraisemblable déposition que fit
à la préfecture de police, le 11 juin 1816, le sieur Charpentier,
jardinier en chef du Luxembourg. Nous allons essayer de démontrer
que cette déposition, manifestement fausse sur plusieurs points,
n'eut pour but que de dérouter les recherches afin de découvrir
le corps du Dauphin, s'il prenait jamais envie au gouvernement de
les ordonner de nouveau.
Charpentier prétendit que, le 25 prairial an III, c'est-à-dire le
13 juin 1795, cinq jours après la mort de Louis XVII, et trois
jours après V enterrement, il fut requis de se rendre au Comité
révolutionnaire de la Section du Luxembourg, à dix heures du
soir, avec deux de ses ouvriers munis de pioches et de pelles, et,
de là, conduit en voiture, ainsi que ses hommes, jusqu'au cimetière
de Glamart, par un membre du même Comité. Là, ajouta-t-il, il
leur fut ordonné de creuser une fosse large de trois pieds et de six
en longueur comme en profondeur. Ce travail terminé, Charpen-
tier entendit le bruit d'une voiture qui entrait dans le cimetière, et
il en vit sortir trois autres membres du Comité révolutionnaire,
ceints de leurs écharpes. En même temps, s'il fallait l'en croire, il
aperçut dans le carrosse, ainsi que ses ouvriers, un cercueil de huit
à dix pouces de largeur environ et de quatre pieds et demi de lon-
gueur « que les membres du Comité, avec l'aide du cocher, prirent
eux-mêmes le soin de descendre et de déposer à l'entrée du cime-
tière. » Après quoi, Charpentier et ses hommes ayant reçu l'ordre
de sortir du cimetière et d'attendre à la porte, les membres du
Comité déposèrent eux-mêmes le mystérieux cercueil dans la fosse
et le recouvrirent de cinq à six pouces de terre. L'opération
achevée, ils firent rentrer Charpentier et ses ouvriers et leur
SA MORT AU TEMPLE 197
ordonnèrent de combler la fosse et de piétiner la terre de toutes
leurs forces, pour faire disparaître jusqu'aux moindres traces d'in-
humation. Le plus grand secret sur ce qui venait de se passer leur
fut prescrit d'un ton menaçant, et nul d'entre eux, s'il fallait en
croire Charpentier, n'aurait jamais eu le mot de l'énigme, si l'un
des commissaires ne l'avait révélé : « Le petit Capet, dit-il en
riant, aura Men du chemin à faire pour aller retrouver ses
parents '. »
Non seulement rien n'est vrai dans le récit de Charpentier, mais
la plupart des faits qu'il raconte sont tout à fait invraisem-
blables *.
Il prétend, par exemple, que ce furent les membres du Comité
révolutionnaire de la section qui lui donnèrent l'ordre de se
rendre à Clamart, et qui s'y rendirent aussi, en conduisant avec
eux, clans une voiture, un prétendu cercueil. Or, comme l'a fort
bien fait observer Eckard, les Comités révolutionnaires des sec-
tions avaient été supprimés depuis plusieurs mois avant la date de
l'enterrement imaginaire de Clamart, et ils avaient été remplacés
par un Comité de surveillance dans chacun des douze arrondisse-
ments, qui avaient remplacé les sections. D'ailleurs, les membres de
ce Comité de surveillance n'auraient eu aucun caractère et aucun
pouvoir pour conduire une telle opération, qui rentrait unique-
ment dans les attributions du commissaire de police du faubourg du
Temple. C'était ce fonctionnaire, le sieur Dusser, comme nous
l'avons vu, qui avait procédé à toutes les formalités de l'inhuma-
tion du petit prince, et c'était à lui seul qu'il aurait fallu s'adresser,
en vertu d'un arrêté du Comité de sûreté générale, pour obtenir
l'exhumation du même cercueil. Or Dusser, interrogé par le comte
Decazes, n'a jamais dit un mot de cette prétendue translation du
corps de Louis XYII à Clamart. Il est probable, cependant, ou
du moins fort vraisemblable, que s'il avait coopéré à cette action, il
se serait empressé (dans l'espoir d'être réintégré dans son poste de
commissaire de police, qu'il sollicitait de nouveau), démettre la
police sur la vraie voie.
i Déposition de Charpentier, faite le 11 juin 1816, à la Préfecture de Police (dans
Beauchesne).
2 L'archiviste Peuchet, dans ses Recherches sur l'exhumation de Louis XVII, a
cru un peu trop légèrement, ou feint de croire à l'authenticité des faits racontés par
Charpentier. On est surpris de voir Beauchesne partager à peu près son opinion.
T. II. — SEPTEMBRE 1883 14
198 louis xvn,
A supposer même, ce qui nous paraît tout à fait impossible, que
l'enlèvement ait eu lieu, comment aurait-il pu s'accomplir sans le
concours de Valentin, qui savait seul où était caché le cercueil ?
Or, Valentin a toujours soutenu que le corps se trouvait dans la
fosse qu'il avait secrètement creusée. Il n'a jamais varié sur ce
point. Si donc, il y a jamais eu à cette époque une soustraction
clandestine de cadavre au cimetière Sainte-Marguerite, ce n'est
assurément pas celui de Louis XVII. La date donnée par Char-
pentier, à supposer qu'il n'ait pas menti, suffit pour le prouver.
Valentin avait enlevé le cadavre du prince, la première nuit après
l'inhumation, c'est-à-dire la nuit du 22 au 23 prairial : or, Char-
pentier déclare qu'il ne fut requis de se rendre à Clamart que dans
la nuit du 25 au 26 du même mois. Ni Bureau, le concierge du
cimetière Sainte-Marguerite, ni le fossoyeur Valentin, ni sa veuve,
ni le commissaire de police Dusser, n'ont jamais rien su de ce pré-
tendu enlèvement, sans quoi ils n'eussent pas manqué de se faire un
titre de cette révélation, auprès de la police du comte Decazes.
En lisant le récit de Charpentier, il est une autre invraisem-
blance qui saute aux yeux. Est-il croyable que des gens qui ont
besoin de s'entourer du plus profond mystère pour enfouir le corps
de Louis XVII, pour en faire disparaître à jamais la trace, qui
ordonnent avec menaces à Charpentier et à ses hommes de garder
le secret sur cette expédition nocturne, aient l'imprudence de leur
divulguer qu'ils viennent d'enterrer le petit Capet ? Pour ajouter
foi à un tel récit, il faut vraiment être doué d'une certaine dose de
simplicité et de crédulité.
Eckard, qui se défiait à bon droit de la sincérité de Char-
pentier, voulut l'interroger lui-même -, il le pressa de questions et
n'eut pas de peine à tirer de lui quelques autres invraisemblances
non moins étranges. C'est ainsi que Charpentier prétendit qu'il
avait « reconnu dans la fosse que le cercueil était de plomb. » Un
cercueil de plomb, en 1795, pour le fils de Louis XVI, et dans
l'espoir sans doute de mieux faire disparaître le corps ! Or Char-
pentier lui-même, dans sa déposition, prétend que les personnages
qui descendirent eux-mêmes le cercueil dans la fosse, eurent soin,
hors de la vue de Charpentier, de le recouvrir de plusieurs pouces
de terre. Il est à noter aussi qu'il ne désigne par leurs noms
aucun des membres du prétendu comité révolutionnaire qui au-
raient assisté au fantastique enterrement de Clamart. Ce qui n'est
pas moins extraordinaire, c'est que la police du comte Decazes
SA MORT AU TEMPLE 199
feignit de se contenter de cette déclaration, sans la contrôler, sans
en relever les invraisemblances, sans essayer même de retrouver
les ouvriers de Charpentier non plus que les fonctionnaires répu-
blicains qu'il disait avoir opéré cette mystérieuse translation *.
En résumé, le récit de Charpentier ne nous paraît qu'une ma-
nœuvre suggérée par l'opposition afin de dérouter Louis XVIII et
de le détourner de la poursuite de ses recherches au cimetière
Sainte-Marguerite.
D'un autre côté, l'opposition faisait courir le bruit que les
obsèques de Louis XVII dans le cimetière Sainte-Marguerite
n'avaient été que simulées et que son corps avait été enterré au
pied même de la tour du Temple.
Le général comte d'Andignè, prisonnier au Temple au mois de
juin 1801, prétendit même, dans des mémoires inédits dont Beau-
chesne cite un fragment, que ses compagnons de captivité et lui,
en remuant un jour la terre des fossés pour les transformer en
jardin, découvrirent « le corps d'un grand enfant, qui avait été
enterré dans de la chaux vive » et dont « il ne restait plus que le
squelette. » Le général ajoute qu'il interrogea Fauconnier, le con-
cierge du Temple. « C'est là nécessairement, lui aurait-il dit, le
corps de Monseigneur le Dauphin ? » A quoi Fauconnier, un peu
embarrassé, aurait répondu sans hésiter : « Oui, Monsieur. »
Encore un conte fantastique. Fauconnier n'était entré au Temple
que le 4 mai 1798, plusieurs années après la mort de Louis XVII.
Il ne pouvait donc pas plus savoir que le général à quelle per-
sonne pouvait avoir appartenu ce squelette, à supposer que cette
découverte fût vraie et qu'elle ne fût pas le produit de l'imagina-
tion de M. d'Andignè. Plus loin, celui-ci prétend, sans se douter
qu'il est en contradiction avec sa prétendue découverte et de la
façon la plus évidente, que le cardinal de la Fare, archevêque de
Sens, tenait de Madame la Dauphine, qu'elle était persuadée que
son frère n'était pas mort au Temple. Autre conte démenti par les
Mémoires de cette princesse, qui, dans, toutes ses conversations
sur ce sujet, n'a jamais cessé de soutenir l'opinion exprimée dans
ses Mémoires.
Nous ferons remarquer ici en passant qu'un certain nombre de
1 Voir sur cette question l'intéressant opuscule d'Eckard : Remarques sur un
écrit posthume de Peuchet intitulé : Recherches pour l'exhumation du corps de
Louis XVII. Paris, Delaunay, in-8° de 24 pages (1835), tiré à cent exemplaires.
200 louis xvn,
royalistes ultra, en haine de Louis XYIII et de son esprit libéral,
adoptaient avidement et accréditaient la fable de l'évasion de
Louis XVII. Il va sans dire aussi qu'afin de faire passer Louis XYIII
pour un usurpateur et une espèce de Richard III, cette fable était
proclamée comme une vérité par un grand nombre de partisans de
l'Empire.
Quoi qu'il en soit, Louis XYIII, tout en renonçant à l'enquête
qu'il avait ordonnée pour découvrir les restes de son royal neveu,
voulut qu'un service solennel fût célébré à sa mémoire dans l'église
de Saint-Denis. Déjà l'on avait commencé à orner la vieille basi-
lique de magnifiques tentures, d'emblèmes, de sentences reli-
gieuses, etc., lorsque des ordres venus du château arrêtèrent
subitement les derniers préparatifs. Louis XYIII venait d'apprendre
par le primicier de l'abbaye que, aux termes de ses anciens règle-
ments, il n'était permis d'y célébrer de services funèbres que pour
les princes dont les corps reposaient dans les caveaux de cette
église. Yoilà pourquoi il n'avait pas jugé à propos de passer
outre1.
Il ne restait plus au Roi qu'un devoir à remplir à l'égard de son
royal neveu, C'était de faire revivre ses traits par des œuvres d'art.
Il existait du petit prince un buste en marbre blanc, d'une grande
ressemblance, et exécuté d'après nature, en 1790, par l'habile sta-
tuaire Desenne. Au mois d'avril 1816, il fut inauguré dans la salle
des séances de la Chambre des députés et placé à côté de ceux de
Louis XYI et de Louis XYIII, dans l'enceinte demi-circulaire
ménagée autour du bureau.
Le 8 juin suivant, jour anniversaire de la mort du petit prince,
Tiolier, le graveur général des monnaies de France, présenta à
Louis XYIII et à la famille royale, deux fort belles médailles repro-
duisant, d'après des portraits authentiques, la charmante tête de
l'orphelin du Temple, encadrée de ses longs cheveux bouclés.
Autour de l'effigie, on lit ces mots : Lroov. XVII. D. G. Franc,
et Nav. Rex. Sur le revers de l'une, est la date du 21 jan-
vier 1793, et une palme de martyr formant une croix avec une
branche de cyprès ; sur le revers de l'autre, on voit un lis brisé,
1 Lafont d'Aussonne, dans ses Mémoires secrets et universels des malheurs et de
la mort de la Reine de France (2 vol. in-8°, 1836), déclare qu'il vit « de ses propres
yeux» les préparatifs que l'on lit à Saint-Denis pour un service funèbre en l'hon-
neur du Dauphin, et que ce fut l'abbé de Sambucy qui notifia le contre-ordre.
SA MORT AU TEMPLE 201
entouré do cette légende : Cédait ut flosf et la date funèbre :
VIII ,li \u 171)5 ».
Une véritable fatalité semblait poursuivre les Bourbons dans la
recherche des restes du royal orphelin du Temple. Nous avons vu
que Pelletan, pendant l'autopsie, s'était emparé furtivement du
cœur du jeune prince et d'une grande partie de ses cheveux.
Damont, dans sa déposition, déclarait que ce chirurgien lui avait
donné, sur sa demande, quelques boucles de la chevelure. Il était
donc tout naturel que Pelletan ayant enlevé les cheveux, se fût
aussi emparé du cœur du prince. Voici l'intéressante note à ce sujet,
qu'il avait communiquée, sous la Restauration, à M. Eckard, et qui
figure dans les Mémoires historiques de celui-ci sur Louis XYII
(3e édition) : « Je fus chargé spécialement des opérations de l'ou-
verture et de la dissection, ainsi que de celle de restaurer le corps.
Tandis que je m'occupais de ce dernier soin, mes confrères, le
commissaire civil et l'un des gardiens de la Tour, qui avaient été
présents à l'ouverture, s'éloignèrent de la table et se retirèrent
dans l'embrasure de la croisée pour causer entre eux. Je conçus
alors le dessein de m' emparer du cœur de l'enfant ; j'entourai de
son ce viscère, je l'enveloppai de linge et je le mis dans ma poche,
sans être aperçu. Rien ne me donnait lieu de craindre d'être
fouillé en sortant de la prison.
« Rentré chez moi, je mis ce cœur dans un bocal rempli d'esprit
de vin, et je le cachai derrière le rayon le plus élevé de ma biblio-
thèque. Dix ans environ s'écoulèrent, pendant lesquels l'esprit-de-
vin, renouvelé plusieurs fois, s'évapora entièrement. Le cœur
étant desséché et susceptible d'être conservé sans aucune prépara-
tion, je le plaçai dans un tiroir de mon secrétaire avec d'autres
pièces anatomiques. »
Mais là ne s'arrêta pas la destinée de cette précieuse relique.
Pelletan a pris soin de rappeler les phases et les aventures qu'elle
traversa par la suite. Il avait recueilli dans sa maison un élève
particulier, nommé Tillos, auquel il accordait toute sa confiance.
Il eut l'imprudence de lui révéler son secret.
Un jour, en ouvrant son tiroir, Pelletan s'aperçut que le cœur
avait été enlevé, et ses soupçons se portèrent aussitôt sur Tillos,
qui, seul, avait l'entrée libre de son cabinet. Depuis peu celui-ci
* Il existe à la Monnaie d'autres médailles de Louis XVII, ou consacrées à sa
mémoire.
202 louis xvn,
avait quitté la maison de sonmaître pour se marier, et Pelletan con-
tinuait à le recevoir chez lui. Il n'osait cependant lui réclamer l'objet
soustrait, persuadé qu'il était qu'il nierait le fait et craignant même,
que, poussé à bout, il ne vînt à l'anéantir. Il prit patience jusqu'au
retour des Bourbons. A cette époque, Tillos succombait à une
phtisie pulmonaire qui le consumait depuis longtemps. Alors, le
père de la veuve se présenta chez le docteur Pelletan. Il lui avoua
que son gendre lui avait déclaré en mourant, et plein de repentir,
qu'il était l'auteur du vol du cœur de Louis XVII, et que sa fille
ne tarderait pas à le restituer. Pelletan courut aussitôt chez la
veuve de son ancien élève, et celle-ci lui remit à l'instant le cœur
renfermé dans une bourse. Pelletan, qui l'avait examiné et touché
« plus de mille fois, » n'eut pas de peine à le reconnaître, et,
heureux de sa découverte, il l'emporta chez lui pour ne plus s'en
dessaisir.
La publication d'une Vie du jeune Louis XVII, par Antoine
(de Saint-G-ervais) , dans laquelle il était question de la soustrac-
tion de ce cœur, faite au Temple, donna lieu à une vyre polé-
mique entre Dumangin et Pelletan : ils échangèrent entre eux
plusieurs lettres, qui furent livrées à la publicité. Dumangin com-
mençait ainsi l'attaque :
« Vous avez cru, Monsieur, pouvoir accuser, sans inconvénient,
de distraction, moi, MM. Jeanroy et Lassus, dans le moment où
vous dites avoir soustrait une partie précieuse du jeune Roi.
Qu'aviez-vous donc à redouter de ma part et de celle de nos con-
frères ? Rien. Vous m'aviez à la vérité proposé d'autres adjoints ;
et sur mon observation que, d'après les qualités personnelles et les
rapports qu'avaient eus M. Lassus avec Mesdames de France, et
M. Jeanroy dans la maison de Lorraine, leurs signatures seraient
d'un tout autre poids, vous aviez agréé ce choix. Ce qui vous aurait
pu déterminer n'était-ce pas plutôt l'œil des gardiens, retirés dans
un coin de la chambre ? Votre conduite, en elle-même louable,
vous rend coupable, j'ose le dire, de la faute grave d'avoir négligé
des témoignages qui laissent exister un doute sur un point de fait
de cette importance. »
Pelletan s'empressa de répondre à Dumangin, et de la manière
la plus concluante : « Nous procédâmes tous quatre à l'ouverture
du corps, dont je fis seul l'opération. Je n'ai certainement pas
voulu vous inculper ou vous accuser de distraction en disant que,
m'occupant seul de réparer le corps, vous vous retirâtes dans l'em-
SA MORT AU TEMPLE 203
brasure d'une fenêtre, el que je profitai du moment pour m'em-
parer «le quelques restes précieux. »
(Notons que par ces derniers mots Pelletan fait allusion aux
cheveux ainsi qu'au cœur du petit prince.)
« Vous ne vous aperçûtes pas de mon larcin, parce que je le
cachai bien à tous. Vous savez qu'il pouvait y aller de ma vie, s'il
eût été découvert. Vous me demandez cependant si je ne pouvais
pas me fier à vous ? Non, Monsieur, à personne. J'en fis part seu-
lement à M. Lassus, mon ami depuis vingt-cinq ans, et qui avait
accompagné Mesdames en Italie : nul autre ne l'a su. Voilà,
Monsieur, ce que vous dites qui me rend coupable. »
Antoine (de Saint-Gervais), cause involontaire de cette polé-
mique, et qui avait été chargé par Louis XVIII de rechercher les
derniers survivants du Temple, voulut tirer les choses plus au
clair. Il pressa l'adversaire de Pelletan de lui faire connaître toute
la vérité. Dumangin lui fit des aveux, et Antoine s'empressa de les
consigner dans une note qu'il remit à M. Hue, ancien valet de
chambre de Louis XVI et remplissant la même fonction auprès de
Louis XVIII.
« M. Dumangin, est-il dit dans cette note, atteste qu'à la fin de
l'opération, il a vu M. Pelletan envelopper soigneusement quelque
chose qu'il mit dans sa poche. Il n'a nullement songé à ce que ce
pouvait être, et il présume que ce chirurgien a pu juger conve-
nable de faire alors un mystère de ce pieux larcin, non seulement
de peur de se compromettre, mais encore de compromettre celui
qu'il en eût rendu le confident.
« Aujourd'hui, quoique rien ne puisse prouver physiquement
que ce soit réellement le cœur de Louis XVII que M. Pelletan ait
en sa possession, qu'il ne peut en donner d'autre garantie que sa
parole, M. Dumangin, se rappelant ce qui s'est passé lors de Fou
verture du corps, dit que, dans son âme et conscience, il est mora-
lement convaincu de la vérité du fait.
« Nous croyons devoir faire connaître cette particularité, qui ne
sera peut-être pas sans intérêt aux yeux de notre illustre monarque,
dans un moment où Sa Majesté reporte ses regards sur son jeune
prédécesseur. »
Cette note, remise à M. Hue, était certainement destinée à être
mise sous les yeux de Louis XVIII. En ce moment, le Roi n'avait
aucun doute sur l'authenticité du cœur de son neveu. Le ministre
de l'intérieur écrivit au garde des sceaux, le 3 septembre 1817,
204 LOUIS XVII,
pour lui notifier les volontés du monarque : « L'intention du Roi
étant que le cœur de ce prince et celui de S. A. R. le Dauphin, fils
aîné du Roi Louis XVI, qui se trouve dans les mains du maire du
XIIe arrondissement, soient transportés à Saint-Denis, sans pompe
et néanmoins avec les cérémonies convenables, je viens de faire,,
conformément à l'ordre que Sa Majesté m'en a donné, l'envoi de
toutes les pièces à M. le grand maître des cérémonies *. »
Parmi les pièces, dont le marquis de Dreux-Brézé envoya un
récépissé au ministre de l'intérieur, on voit figurer les deux sui-
vantes que nous n'avons pas retrouvées aux archives nationales :
« 1° Procès- verbal de l'audition des témoins, d'où il résulte que
le cœur conservé chez le sieur Pelletan est effectivement le cœur
de S. M. Louis XVII.
« 2° Certificat du sieur Pelletan, où il reconnaît avoir reçu de
la dame veuve Tillos le cœur par lui conservé de ce jeune
prince, etc. * »
La question d'authenticité semblait donc entièrement résolue, et
l'on était sur le point d'opérer la translation du cœur de Louis XVII
à Saint-Denis, lorsque la malveillance d'un ennemi de Pelletan
vint tout remettre en question. Voici ce que raconte Eckard à ce
sujet 3 : « L'homme, dit-il, qui s'opposa le plus à ce que la famille
royale reconnût le cœur pour être celui de Louis XVII, ce fut le
Père Elysée, ancien carme, et chirurgien ordinaire de Louis XVIII,
qu'il avait constamment suivi pendant l'émigration. Ses opinions
politiques, qui, avant qu'il ne sortît de France, étaient fort dissi-
dentes de celles de M. Pelletan, et, peut-être, une rivalité de talent,
l'en avaient rendu l'ennemi personnel. Il parvint à persuader que
celui-ci ayant été choisi et envoyé au Temple par les comités de la
Convention, ne pouvait avoir pris aucun intérêt à distraire et à
conserver le cœur du jeune prince. Il fut secondé par des personnes
d'une opinion toute contraire à la sienne. »
1 Archives nationales, F" 7, carton 4389. Outre les deux pièces données in extenso
par Beauchesne, il en existe deux autres sur le même sujet dans le même carton :
1" Lettre de Pasquier, garde des sceaux, ministre secrétaire d'Etat de la justice,
Paris, 30 août 1817 ; 2° Lettre du ministre de l'intérieur, au marquis de Dreux-
Brézé, grand maître des cérémonies, 3 septembre 1817.
2 Archives nationales, F0 7, carton 4389. Ministère de l'intérieur : Etat des pièces
constatant que le cœur de Sa Majesté Louis XVII a été réellement conservé et
existe encore aujourd'hui.
3 Mémoires historiques sur Louis XVII, 3e édition.
SA MORT AU TEMPLE 205
Ainsi, méchamment et sourdement éconduit par un envieux,
Pelletan se renferma dans sa dignité, en éprouvant toutefois une
amère déception de n'avoir pas été cru sur parole, ainsi que le
méritait son caractère respectable. Il avait placé le cœur dans un
triple vase de cristal et il dit tristement à M. Eckard : « J'ordon-
nerai qu'il soit renfermé dans mon cercueil et nous aurons la même
sépulture. « Il montra un jour à Lafont (d'Aussonne) cette
précieuse relique, « ainsi que la jolie chevelure blonde » de
Louis XYII 4.
R. Chantelauze.
(La fin prochainement.)
1 « M. Pelletan fils, dit Lafont (d'Aussonne), possède ces tristes dépouilles, en sa
maison, près la cathédrale de Paris. » Le vœu du docteur Pelletan ne fut donc pas
réalisé et peut-être le cœur de Louis XVII £e trouve-t-il encore entre les mains de
ses descendants.
LE DIVORGE PENDANT LA REVOLUTION
L'indissolubilité du mariage était naturellement désignée aux
coups de la Révolution. Aussi, lorsque après le 10 Août, le triomphe
des Jacobins devint définitif, la loi du divorce fut-elle votée, sans
grande opposition. Depuis longtemps déjà, les esprits y étaient pré-
parés. La Révolution, après avoir attaqué l'Eglise comme pouvoir
divin, la monarchie comme forme de gouvernement, suivait logi-
quement sa marche, en s'en prenant à la famille dont l'organisation
est le plus ferme appui de toute société ordonnée.
Elle voulait surtout s'emparer de l'enfant, l'arracher aux bras
de sa mère, lui souffler l'esprit de révolte, l'admettre de bonne heure
aux clubs et aux sections, lui pétrir l'àme dans la haine et la
fureur révolutionnaires, et l'amener à voir, sans dégoût, le spec-
tacle des massacres des prisons et de la guillotine. Aucune institu-
tion, mieux que le divorce, ne répondait à ces vues : la loi divine
était violée, les anciennes coutumes méconnues ; et les enfants
devaient rester isolés au foyer détruit, sans guide, sans défense
contre les excitations, les menaces et les exemples des hommes de la
Révolution, qui pouvaient espérer ainsi parvenir à s'en faire des
successeurs dignes d'eux.
Le divorce fut généralement admis chez les peuples anciens. La
loi de Moïse l'avait toléré, dans le but d'éviter de plus graves
désordres. Il était également reconnu par le droit Romain ; mais,
extrêmement rare dans les premiers temps de la République, il ne
fut employé d'une manière fréquente que sous les Empereurs, et
par les Romains dégénérés. Toléré parfois, dans les premiers
siècles, par la sagesse prudente de l'Eglise catholique, ce vieux
débris du paganisme disparut peu à peu des mœurs, à mesure que
Le divorce pendant la révolution 207
l'influence de la civilisation chrétienne pénétrait dans la société.
On ne le reprit que Lé jour où Luther lui donna une consécration
solennelle. Les protestants suivirent l'exemple de leur maître, et
depuis y sont restés Qdèles. En France, bien que le divorce eût
trouvé d'illustres apologistes, comme Montaigne. Montesquieu,
Voltaire, Locke, le lien conjugal s'était conservé intact jusqu'à
l'époque de la Révolution.
En 1789, la faculté de divorcer a déjà de nombreux partisans.
L'on implore, dans le style boursouflé de l'époque, les législateurs
au nom de « l'humanité entière » qui vient « réclamer leur équité
en faveur d'époux malheureux, gémissant dans des liens mal
assortis et souvent abhorrés. » On les adjure de briser « des nœuds
détestés, contraires au droit naturel, aux bonnes mœurs, à la pro-
pagation, au bonheur des individus, à la paix des familles et au
véritable esprit de la religion *. « On se rit des prétendus argu-
ments qu'invoquent les adversaires du divorce, et l'on soutient au
contraire que « la faculté de divorcer empêchera plus de séparations
qu'elle n'en occasionnera ; qu'elle « resserrera les nœuds de l'hy-
ménée plutôt que de les rompre : « et qu'enfin « la loi sur le divorce
est le plus grand préservatif du divorce même -. » On trouve aussi
dans les cahiers du duc d'Orléans (1790) la demande de l'établis-
sement du divorce. La Constituante n'osa pas aborder l'étude
de cette grave question. Pourtant, aux yeux des réclamants, cette
nouvelle conquête de la Révolution suit naturellement les autres :
« Tous les peuples libres ont adopté le divorce ; » c'est un « corol-
laire de la déclaration des droits ; le mariage n'est qu'une conven-
tion entre l'homme' et la femme3. » Ainsi, plus de liens indissolu-
bles, indignes d'un peuple libre et « d'un Etat qui a secoué le joug
de la superstition k. » Ce que l'on veut, c'est appliquer la doctrine
de Jean-Jacques, et, tout en demandant le divorce au nom des
« mœurs5, » revenir à « l'état de nature, » se quitter quand on est
las l'un de l'autre, ramener le mariage à l'accouplement passager
de l'animal.
Nous entendons bien quelques voix isolées répondre à ce flot
1 Réflexions d'un bon citoyen en faveur du divorce. Moniteur, 25 nov. 17«9.
2 Du divorce. Anonyme. Mon iteur, 1er janvier 1790.
3 Révolutions de Paris, n& 85. Du 19 au 26 iëvr. 1791, p. 331.
* Rêcolutioas de Paris, no 115. Du 17 au 24 septembre 1791.
s Idem.
208 LE DIVORCE PENDANT LA RÉVOLUTION
d'inepties. L'abbé Barruel, clans un écrit sur le divorce, justifia
l'indissolubilité du lien conjugal. Mais peu nombreux étaient, en
ces temps troublés, les hommes honnêtes qui osaient ou pouvaient
dire tout haut ce que l'on pensait tout bas.
Le 7 avril 1792, des femmes viennent en dèputation à l'Assem-
blée législative, et, par l'organe de leur orateur, la citoyenne
Aelders, demandent (entre autres revendications des droits dont
elles se prétendent injustement dépouillées) le prompt établisse-
ment du divorce. La démarche de ces pétitionnaires en jupons ne
semble pas cependant avoir beaucoup influé sur l'esprit des repré-
sentants. {Journal des Débats, XII, 23.)
D'ailleurs, les partisans du divorce ne se bornent pas à une polé-
mique vaine et ne se mettent pas en peine d'attendre le décret,
trop lent à venir, qui doit rendre à la liberté les époux infortunés.
Les autorités elles-mêmes en donnent l'exemple. « Un maire du
département de l'Eure, >> dit le Journal des Débats*, « déjà séparé
d'avec sa femme, a cru pouvoir faire un pas de plus, et vient de
signer avec elle l'acte de divorce. Il ne s'en est pas tenu là, et le
voilà partageant sa couche avec une autre épouse. » — Les tribu-
naux consultés trouveront-ils à redire à cette violation de la loi ?
On s'imagine qu'ils vont rappeler à la raison ces conjoints trop
pressés de se désunir. C'est le contraire qui arrive ; le même journal
nous l'apprend : « Un cousin à la mode de Bretagne voulut former
opposition à ce nouveau mariage ; les tribunaux non seulement
levèrent l'opposition, mais encore condamnèrent à 3.000 livres
d'amende le cousin à la mode de Bretagne, pour lui apprendre à se
mêler des affaires d'autrui. »
La question est enfin portée à la tribune de l'Assemblée législa-
tive, vers la fin de sa session, le 30 août 1792. « H semble, s'écrie
le député Aubert Dubayet, que jusqu'à ce moment les femmes aient
échappé à l'attention des législateurs. Les verrons-nous plus long-
temps victimes du despotisme des pères et de la perfidie des maris ?
Les verrons-nous plus longtemps sacrifiées à la vanité et à l'ava-
rice? » Pour remédier à ces abus intolérables, l'orateur ne voit
qu'un moyen : le divorce. L'Assemblée l'applaudit, décide, malgré
les observations de Guadet, que « le mariage est un contrat disso-
luble par le divorce, » et confie à un comité le soin de présenter un
projet de loi sur cet objet.
1 XII, p. 271. Mai 1792.
LE DIVORCE PENDANT LA RÉVOLUTION 209
Le 6 septembre, Léonard Robin, au nom du Comité de législation,
présente le rapport. Les auteurs de ce travail préliminaire accordent
aux époux désireux de divorcer une grande latitude. Outre diffé-
rentes causes de divorce bien définies, telles que « la séparation de
corps déjà jugée et exécutée entre époux, » et « la séparation de
fait. déjà existante depuis longtemps entre les conjoints; » ceux-ci
peuvent encore se séparer par un « simple consentement mutuel, »
ou même « il suffit de la volonté de l'un d'eux, » sur la « seule allè-
gation d'incompatibilité d'humeur ou de caractère. » Pour pallier
les inconvénients qui résultent de ces grandes facilités, l'on pro-
pose quelques moyens timides : « mettre un intervalle entre le
projet de divorce et sa consommation * ; «laisser aux parties la
faculté, « pendant cet intervalle, de vivre séparément, pour dissiper
et éteindre le premier feu de la passion, — les obliger ensuite de se
réunir, de vivre et d'habiter ensemble quelque temps avant la
déclaration définitive, pour essayer les derniers moyens de rappro-
chement, » — imprimer « à cet acte solennel un grand caractère
de réflexion, afin d'empêcher qu'il ne soit livré au caprice et
à la légèreté. » Dans le cas de répudiation, l'orateur demande
« l'établissement d'un jury spécial composé de personnes nommées
en nombre égal par chacune des parties et par le procureur de la
commune du lieu; » il propose de « composer le jury de femmes
si c'est le mari qui provoque » la répudiation, « et d'hommes si
c'est la femme qui veut répudier. » Cette idée bizarre obtient les
applaudissements de l'Assemblée.
Le 14 septembre on commence à voter les articles de la loi, et
le 20 du même mois elle est décrétée.
Voici quelles en étaient les principales dispositions : Le divorce
avait lieu par le consentement mutuel des époux ou par la volonté
d'un seul, sur la simple allégation d'incompatibilité d'humeur ou
de caractère (§ 1er, articles 2 et 3). Chacun des époux pouvait
également faire prononcer le divorce sur des motifs déterminés,
savoir : 1° la démence, la folie ou la fureur de l'un d'eux ; — 2° la
condamnation de l'un à des peines afflictives ou infamantes ; —
3° les crimes, sévices ou injures graves de l'un envers l'autre ; —
4° le dérèglement de mœurs notoire ; — 5° l'abandon de la femme,
par le mari ou du mari par la femme, pendant deux ans au moins ;
— 6° l'absence de l'un d'eux, sans nouvelles, au moins pendant
1 Ass. législative. Séance du 13 septembre 1792. Disc, de Sédillez.
210 LE DIVORCE PENDANT LA RÉVOLUTION
cinq ans ; — 7° l'émigration dans les cas prévus par les lois
(art. IV.) — Les époux actuellement séparés de corps (par juge-
ment exécutoire), en dernier ressort, avaient mutuellement la faculté
de faire prononcer leur divorce » (art. V). — Toutes demandes et
instances en séparation de corps, non jugées, étaient éteintes et
abolies ; chacune des parties payait ses frais. Les jugements de
séparation non exécutés ou attaqués par appel ou par la voie de la
cassation, demeuraient comme non avenus; le tout, sauf aux époux
à recourir à la voie du divorce, aux termes de la présente loi
(art. VI). — A l'avenir, aucune séparation de corps ne pouvait être
prononcée ; il n'y avait plus que le divorce (art. VII). — Ainsi, l'on
donnait à la loi un effet rétroactif odieux : elle portait non seule-
ment sur les mariages à venir, mais encore sur les mariages déjà
faits, et de la sorte causait un grave préjudice aux époux unis sous
une autre législation.
Les modes du divorce étaient simples : dans le cas de consente-
ment mutuel, le mari et la femme étaient tenus de convoquer une
assemblée de six au moins des plus proches parents, ou d'amis, à
défaut de parents, qui devaient se réunir un mois au moins après
cette convocation. Les deux époux se présentaient en personne à
l'assemblée et y exposaient leur demande de divorce (§11, art. 1 et 2).
— Si les observations qui leur étaient faites n'aboutissaient pas à
une réconciliation, acte en était dressé par un officier municipal,
requis à cet effet (art. IV). — Puis, un mois après la confection de
l'acte susdit, les époux pouvaient se présenter devant l'officier
public chargé de recevoir les actes de mariage dans la municipalité
où le mari avait son domicile, et sur leur demande, cet officier
public était tenu de prononce}" leur divorce sans entrer en con-
naissance de cause (art. V). — Dans le cas où le divorce était
demandé par l'un des époux contre l'autre, pour cause d'incompa-
tibilité d'humeur ou de caractère, sans autre indication de motifs,
l'époux demandeur devait convoquer, devant l'un des officiers
municipaux du domicile du mari, une première assemblée de
parents, ou d'amis à défaut de parents. L'acte en était signifié à
l'époux défendeur, avec déclaration des noms et demeures des
parents ou amis, au nombre de trois au moins, que l'époux deman-
deur entendait faire trouver à l'assemblée ; invitation était faite à
l'époux défendeur d'y comparaître et d'y faire venir trois au moins
de ses parents ou amis (art. IX). — Si l'assemblée, réunie un mois
après, ne parvenait pas à concilier les époux, elle se prorogeait à
LE DIVORCE TENDANT LA RÉVOLUTION 211
deux mois ; Les ('poux y demeuraient ajournés, et l'on dressait un
acte de non-conciliation, dont signification était faite au défendeur
en cas de non-comparution (art. X). — A l'expiration des doux
mois, seconde assemblée, qui dans le cas d'un nouveau désaccord
des époux se prorogeait à trois mois, et nouvel acte de non-conci-
liation (art. M). — Si la troisième assemblée ne pouvait vaincre le
désir du demandeur, elle faisait dresser un troisième acte. Huit
jours après, et dans le délai de six mois, l'époux provoquant pou-
vait se présenter devant l'officier public, pour le sommer de rompre
son mariage (art. XII et XIV).
Il ne fallait donc que six mois et huit jours pour divorcer pour
incompatibilité d'humeur ; deux mois et huit jours, dans le cas
de consentement mutuel. La loi, on le voit, se montrait expéditive.
Peu prévoyante aussi, car elle laissait composer ces assemblées de
famille au gré des parties qui pouvaient de la sorte choisir les per-
sonnes quelles croyaient le plus favorables à leurs desseins. Il était
facile, certes, de trouver, parmi « les parents ou amis, » des com-
plaisants au nombre de six, et d'acheter au besoin leur connivence
dans la petite comédie qui devait se jouer devant l'officier muni-
cipal qui n'avait que les devoirs et les pouvoirs d'un rôle passif.
Lorsque la demande formée par l'un des époux s'appuyait sur
une des causes déterminées par l'article IV, il n'y avait lieu à
aucun délai d'épreuve. Si ces motifs étaient établis par des juge-
ments, l'époux demandeur pouvait se pourvoir directement, pour
faire prononcer le divorce devant l'officier public, lequel ne pouvait
entrer en aucune connaissance de cause (art. XVI). — S'appuyait-il
sur l'absence, pendant cinq ans sans nouvelles, l'époux deman-
deur avait également droit à un pourvoi direct devant l'officier
public de son domicile, lequel prononçait le divorce sur la présen-
tation qui lui était faite d'un simple acte de notoriété, constatant
cette longue absence (art. XVII). — Quand on invoquait les autres
motifs de l'article IV, le demandeur était tenu de se pourvoir devant
des arbitres de famille, en la forme prescrite dans le code de l'ordre
judiciaire pour les contestations entre mari et femme. Si, après
vérification des faits, les arbitres jugeaient la demande fondée,
ils renvoyaient le demandeur devant l'officier du domicile du mari,
pour faire prononcer le divorce, sauf appel du jugement arbitral qui
devait être jugé sommairement dans le mois (art. XVIII. XIX
et XX).
Les époux divorcés recouvraient leur entière indépendance. On
212 LE DIVORCE PENDANT LA RÉVOLUTION
ne leur demandait que d'attendre un an pour contracter avec
d'autres un nouveau mariage et encore seulement lorsque celui-ci
avait été prononcé sur une mutuelle demande pour cause d'incom-
patibilité d'humeur ou pour un motif déterminé. (§ 3, art. I, IL III.)
La liberté leur étant laissée de se remarier ensemble, rien ne pou-
vait les empêcher de se quitter pour un certain temps, sauf à se
reprendre ensuite, fait dont les documents du temps fournissent
plusieurs exemples.
Et les enfants, que devenaient-ils? La loi, à cet égard, est large.
« Dans le cas de divorce par consentement mutuel, ou sur la
demande de l'un des époux, pour simple cause d'incompatibilité, les
enfants nés du mariage dissous seront confiés, savoir : les filles à la
mère ; les garçons âgés de moins de sept ans également à la mère ;
au-dessus de cet âge, ils seront remis et confiés au père ; et néan-
moins le père et la mère pourront faire à ce sujet tel autre
arrangement que bon leur semblera. » (Art. Ier, § IV.)
Dangereuse latitude laissée aux parents ! Obligés seulement de
leur fournir des secours, ils peuvent se débarrasser de leurs enfants
moyennant une pension : « Soit que les enfans, garçons ou filles,
soient confiés au père seul, ou à la mère seule, soit à l'un et à
l'autre, soit à des tierces personnes, le père et la mère ne seront
pas moins obligés à contribuer aux frais de leur éducation et entre-
tien ; ils y contribueront ea proportion des facultés et revenus réels
et industriels de chacun d"eux. » (Art. Y.)
Les rivalités de foyer, les jalousies des enfants issus de lits diffé-
rents devaient occasionner souvent ces « arrangements » par les-
quels les enfants abandonnés à des personnes étrangères sont élevés
par l'indifférence et l'égoïsme.
Cette loi si importante fut-elle le résultat d'un examen approfondi
et sérieux ? Les législateurs qui votèrent ses dispositions démorali-
satrices, s'ils se sont trompés, eurent-ils du moins l'excuse d'une
certaine réflexion ? Les témoignages des contemporains nous
affirment le contraire. « Quelle ètoit, dit Mailhe au conseil des Cinq
Cents (séance du 4 pluviôse an V), lorsqu'il s'agit d'amender la loi
du 20 septembre, quelle étoit, depuis les journées des 2 et 3 sep-
tembre, la position de l'Assemblée législative ? Elle étoit à peu près
la même que celle de la Convention depuis le 31 mai jusqu'au
9 thermidor. Lisez à ce sujet les cahiers patriotiques rédigés par
Yergniaud, Condorcet et autres victimes célèbres, vous y trouverez
ces terribles mais instructives réflexions : « La plume d'un homme
LE DIVORCE PENDANT LA RÉVOLUTION 213
libre ne peut écrire que La vérité. Ce l'ut au 2 septembre, sur les
deux heures, que la première législature termina ses travaux. Il
est bien vrai qu'elle siégea encore quelques jours. Elle se leva et
on la fit asseoir comme on osa le lui prescrire. » En effet, ce
fut dans une séance du soir, à la veille de sa dissolution et par un
simple assis et levé, exercice plus salutaire à la digestion qu'à la
discussion, dit un auteur du temps4, que l'Assemblée vota sans
discussion cette loi organisatrice du désordre, dont les funestes
effets ne tardèrent pas à se faire sentir. Déjà la Terreur était maî-
tresse. Les jacobins n'eurent pas de peine à intimer leurs volontés
à ces représentants dont l'autorité amoindrie et sans prestige était
incapable de leur résister efficacement. L'acte du 20 septembre est,
comme l'a dit spirituellement le député Favart, « un acte fait
in extremis*, » c'est le dernier râle de l'agonie de l'Assemblée
législative.
Mais ce ne fut pas sans une profonde douleur que la France
apprit quel coup était porté aux lois chrétiennes. C'est un chaud
républicain, partisan du divorce, Mercier, qui nous en fait l'aveu.
Il ajoute que la loi du 20 septembre 1792, de l'avis des gens sensés,
« ouvrit une large porte à la licence et à la dépravation des mœurs,
déjà si générale 3. »
On devine combien le désordre trouva d'intérêt à prendre des
dehors légaux, et combien le prétexte d'incompatibilité d'humeur
fut souvent employé pour rompre des unions nouées précipitam-
ment et plus précipitamment encore dénouées.
« Dans les trois premiers mois de l'année 1793, le nombre des
divorces s'est monté à Paris à 562, les mariages à 1785, de manière
qu'il y a eu un divorce sur trois mariages, chose sans exemple dans
les annales du genre humain. »
Maurice d'Auteville.
(La suite prochaine nient)
1 Richer Serizy, L'Accusateur public, n° I, p. 14, note.
a Conseil des Cinq-Cents. Séance du 20 nivôse an V.
3 Mercier. Nouveau-Paris, VI, p. 82 (1797).
t. il. — septembre 1883 15
SOUVENIRS D'UN OFFICIER DES AEROSTIERS
DE LA RÉPUBLIQUE *
On formait des corps nouveaux et j'étais aux aguets des moyens
de me faire caser dans l'un d'eux avec l'èpaulette, lorsque je ren-
contrai chez mon tuteur un ami de Guyton de Morveau. Il m'apprit
qu'il était chargé d'utiliser les aérostats captifs pour le service des
armées et de former un corps militaire attaché à ces aérostats. Je
vis là de suite pour moi une chance heureuse. Cette compagnie
d'aérostiers devait faire partie du génie et en porter l'uniforme. Le
capitaine déjà nommé par le ministre de la guerre s'appelait
Goutelle. C'était un petit homme très vif, très savant en physique,
pas militaire du tout. Il avait cinquante et quelques années. Dans
sa jeunesse il avait porté le petit collet, sans être pourtant jamais
entré dans les ordres ; ensuite il était devenu second professeur de
physique du comte d'Artois, depuis Charles X, ce qui ne l'avait pas
empêché de se jeter à corps perdu dans les idées de la Révolution.
Lié avec Guyton de Morveau tout-puissant dans les comités, il fut
nommé d'emblée capitaine du génie et commandant de la compa-
gnie des aérostiers de campagne. J'obtins dans ce corps d'élite non
pas des épaulettes d'or, mais des galons de sous-officier. C'était
déjà beaucoup. A ce moment je fis la rencontre d'un prêtre, déjà
d'un âge mur, l'abbé S..., excellent homme qui avait refusé de
prêter le serment. Mais en butte aux persécutions, il avait été forcé
de se sauver de la paroisse où il catéchisait, dans les environs de
Paris. Depuis, sa vie était un vrai martyre, car il risquait tous les
jours d'être enlevé et emprisonné. Je lui proposai de le faire incor-
porer dans ma compagnie, il accepta ; c'était un lettré, on le prit
aussitôt. Ce prêtre, avec ses quarante ans, avait une apparence
des plus robustes. La compagnie fut dirigée sur Maubeuge alors
assiégé par les Autrichiens. Nous avions ordre de nous introduire
dans la place.
* Voir la livraison d'août 1883.
SOUVENIRS D'UN OFFICIER DES AÉROSTIERS 215
« Nous voilà donc partis de Paris. Nos hommes n'étaient pas des
modèles de docilité ni de bonne conduite ; pour la plupart parisiens
et recrutés parmi les commis de magasins ou les clercs de notaires,
ils posaient pour des savants et se seraient volontiers arrangés de
ne rien faire. Le curé était un des rares soldats de la compagnie
avec lequel il fut possible de causer agréablement et raisonnable-
ment. Aussi je ne le quittais guère pendant les étapes et j'en fus
récompensé, car un jour que nous avions marché par une pluie
battante, j'arrivai à l'étape grelottant. Il me coucha, me fit des
infusions de tilleul et me soigna si bien que le lendemain je repar-
tais frais et dispos.
« En arrivant à Maubeuge nous trouvâmes la place débloquée
d'un côté, ce qui nous permit d'y entrer. On nous assigna pour
caserne l'ancien collège dont le vaste jardin devait servir à nos
opérations. Si le local avait flatté notre vue, nous en fûmes bientôt
chassés par.la vermine. Nous en étions si couverts, après une heure
.de repos pris dans les salles, que nous courûmes comme des fous
nous plonger tout habillés dans la Sambre. Il n'était pas possible,
en vérité, après ce bain, de s'exposer à recommencer, avec ces
immondes bêtes, un combat où nous eussions été un contre dix
mille ; on décida de bivouaquer dans le jardin. Le lendemain la
municipalité fit laver les murs intérieurs à l'eau de chaux.
« Le grand parterre du jardin devait servir à l'installation des
fourneaux à gaz. On y dressa la vaste tente qui allait abriter
l'aérostat. On peut dire que le gonflement des ballons était encore
dans l'enfance de l'art. Les moyens employés alors pour se procurer
le gaz étaient tellement coûteux, qu'un Gouvernement seul pouvait
se payer le luxe d'entretenir un aérostat en permanence. C'était
une idée hardie que de porter, au milieu des villes et des champs
de bataille, une machine de trente pieds de diamètre remplie de
gaz inflammable -, de la manœuvrer à volonté ; d'y placer des
vigies qui, à dix-huit cents pieds d'élévation, inspecteraient les
mouvements de l'ennemi et en rendraient un compte instantané.
Que d'obstacles un tel projet ne présentait-il pas? L'enveloppe de
soie gommée, d'un volume extraordinaire, se trouvait journelle-
ment exposée à toutes les intempéries ; en outre, l'altération infail-
lible du gaz, par la combinaison de l'air atmosphérique dont aucune
gomme, aucun vernis n'avait encore pu l'isoler entièrement, était
un inconvénient permanent. Il y avait aussi les difficultés qu'on
rencontrerait sans cesse à faire suivre à une telle machine les
216 SOUVENIRS D'UN OFFICIER DES AÉROSTIERS
marches et les contremarches d'une armée, ayant l'obligation de la
tenir toujours prête à servir de tour d'observation dans un siège
ou dans une bataille.
« Nous étions donc à Maubeuge, place très difficile à bloquer
complètement, à cause du camp retranché qui augmentait beaucoup
son circuit et nécessitait par conséquent une forte armée de siège.
Aussi les Autrichiens s'étaient-ils bornés à la bloquer de trois côtés,
laissant libre la route de France. Le jardin du collège touchait aux
remparts et se trouvait abrité par un bastion hérissé de canons qui
répondaient à ceux de l'ennemi. Nous commencions à nous accou-
tumer à cette musique, lorsqu'il plut à nos chefs de nous la rendre
encore plus familière. En effet, le représentant Guy ton de Morveau
qui ne savait que faire en attendant le matériel indispensable au gon-
flement du ballon, eut l'idée de demander qu'on fît une sortie avec
toutes les troupes. J'ai toujours pensé que ce savant avait voulu se
donner une représentation de bataille du haut des premières loges des
remparts. C'était d'autant plus charmant que l'État lui payait sa
place *. Le Conseil de guerre assemblé essaya de s'opposer à cette
fantaisie. Il fit observer qu'une sortie ne pouvait avoir aucun but
utile, puisque 1" armée française approchait et qu'on devrait
l'attendre pour combiner les deux attaques, l'une venant du dehors,
l'autre de la place ; qu'on allait sacrifier des hommes en pure
perte. Le chimiste tint bon, et comme la compagnie des aérostiers
a avait rien à faire, il la réunit aux sapeurs du génie chargés de
détruire les ouvrages de l'ennemi.
« Nous fûmes commandés pour le lendemain, à quatre heures du
matin. La sortie se fit bien et le premier mouvement nous fut
favorable. Je marchais près de mon capitaine qui, comme nous
tous, allait au feu pour la première fois et se comportait bien. Moi,
j'avoue que le premier quart d'heure me fut désagréable ; puis on
s'y fait et on n'y pense plus. Nous arrivâmes aux ouvrages que les
Autrichiens avaient abandonnés. Les hommes du génie commen-
cèrent à les démolir ; mais notre succès fut éphémère et les Autri-
1 Guyton de Morveau avait été avocat général à Dijon, sous Louis XVI. En 1775,
il avait, tout en exerçant ses fonctions de magistrat, fondé dans cette ville un cours
de chimie. En. 1787, il établit avec Lavoisier la nouvelle nomenclature chimique.
Nommé député à l'Assemblée législative, il se montra révolutionnaire et fut élu à la
Convention. — Il se rallia à Bonaparte, fut, sous l'Empire, professeur à l'Ecole poly-
technique, puis administrateur de la Monnaie.
DE LA RÉPUBLIQUE 217
chiens nous ramenèrent bientôt en ville. Nous avions cinq à six
cents tués ou blessés ; c'était le seul résultat pratique de cette belle
équipée. Mais le chimiste s'était sans doute bien amusé.
« Tous les attirails nécessaires au gonflement de l'aérostat arri-
vèrent quelques jours après la sortie. J'avoue que je n'ai jamais
compris comment les Autrichiens avaient pu avoir l'idée de prendre
une ville dans laquelle les approvisionnements de tous genres
entraient à volonté. On se mit à l'œuvre. Le lieutenant en premier
de la compagnie était un maçon que le capitaine Goutelle avait fait
nommer officier. Il fut chargé de construire les fourneaux. Ses
épaulettes lui avaient tourné la tête, il se croyait la science infuse,
et voulant se mêler de tout, fit beaucoup de sottises qu'on regretta
plus tard. Le lieutenant en second était un jeune homme instruit,
gai, bon enfant, fils d'un professeur de mathématiques. On l'avait
mis au second rang, quand il aurait dû être au premier, tant la
logique républicaine était partout la même. Gomme nous sentions
sa supériorité, nous étions toujours prêts à lui obéir. Parmi les
sous-officiers se trouvait le cousin du colonel d'artillerie Lauriston,
depuis maréchal de France.
« Le travail des hommes était fort rude ; il fallut leur adjoindre
des maçons et des charpentiers ; en vérité, c'était une grosse balour-
dise d'avoir composé cette compagnie avec des petits bourgeois de
Paris. Je dois rendre toute justice à l'ancien professeur du comte
d'Artois, le capitaine Goutelle ; il se mit lui-même au travail et
construisit de ses mains l'appareil à gaz ; les hommes admiraient
ce petit homme à cheveux blancs qui montrait plus d'activité que
les jeunes gens.
« Quelle belle chose que la jeunesse ! L'ennemi était sous les rem-
parts, le canon grondait tous les jours, et voilà qu'il prend aux
sous-officiers l'idée originale de donner un bal aux clames de la
ville. Elles étaient fort clair-semées, car presque toute la popula-
tion civile avait fui, il ne restait que des marchands, rivés, par
leurs intérêts, à leurs boutiques. Nous lançâmes des invitations qui
furent bien accueillies. On éclaira à la chandelle une grande salle
du collège ; la musique du génie fît l'orchestre, La petite fête fut
fort gaie ; on dansa jusqu'au jour ; la bière était le seul rafraîchis-
sement. Pourtant, un pâtissier, malgré l'exécrable qualité de la
farine, nous offrit une corbeille d'èchaudés. Ce fut la surprise de
la soirée. Le lendemain, chacun reprit son métier de la veille.
« Le gonflement du ballon était très difficile; on tâtonnait. Les
218 SOUVENIRS D'UN OFFICIER DES AÉROSTIERS
premières expériences avaient été faites à Meudon, par le physicien
Conté *, assisté du représentant .Guyton de Morveau -, tous deux
étaient parvenus à dégager le gaz hydrogène de l'oxygène par la
décomposition de l'eau sur le fer rougi à blanc. Ce mode était
beaucoup moins coûteux que l'emploi de l'acide sulfurique. Ce fut
ce moyen dont on fit usage à Maubeuge. Gomme la science a fait
beaucoup de progrès, je vais dire comment nous avons procédé.
On construisit dans le jardin du collège un grand fourneau à réver-
bère garni d'une cheminée à chaque bout. Ce fourneau en briques
reçut sept tubes en fonte remplis de morceaux de fer bien purgés
de rouille. Ces tubes étaient disposés ainsi : trois à la partie infé-
rieure et quatre à la partie supérieure, et séparés les uns des
autres par des briques, mais en laissant des regards pour surveiller
le degré d'incandescence. A une extrémité du fourneau se trouvait
une cuve remplie d'eau, laquelle passait de là dans les grands tubes,
par le canal d'autres petits tubes adaptés à la cuve. A l'extrémité
opposée il y avait un récipient carré rempli d'eau saturée de chaux
dans lequel le gaz devait s'échapper pour se purger de son carbone.
Ces préparatifs terminés, on alluma dans les fours du fourneau un
feu clair de bois sec, qu'on entretint jusqu'à ce que les grands
tubes de fonte fussent rougis à blanc. L'eau descendant alors de la
cuve supérieure dans les tubes de fonte rougis, y déposait sa por-
tion d'oxygène, tandis que l'hydrogène passait dans le récipient
inférieur où il se purgeait de carbone, et de là, au moyen d'un
tuyau de toile cirée, passait, par suite de sa grande légèreté, dans
le corps de l'aérostat. On comprend tout ce que cette manière
d'opérer exigeait de précautions. Le feu devait être entretenu nuit
et jour et avec une grande régularité pour que la flamme et la cha-
leur fussent réparties également sur tous les tubes. Il y avait aussi
à craindre les fuites de gaz. On les reconnaissait à une petite flamme
bleue, mais pour les arrêter au milieu d'un foyer pareil, il fallait
se servir de fonte liquide et souder ainsi les trous.
« Enfin nous vîmes notre ballon splendidement gonflé. Il enlevait
facilement deux hommes et cent livres de lest, composé de sable
placé dans des sacs et que l'on vidait au fur et à mesure de la perte
1 Nicolas Conté, né en 1755, fut nommé directeur de l'école des aérostiers décrétée
par la Convention et établie à Meudon. Il alla en Egypte où il fut chargé de diriger
les opérations des aérostats avec Coutelle. Là, il s'occupa de créer des fabriques de
tous genres. Il inventa les crayons conté et mourut à Paris en 1805.
DE LA RÉPUBLIQUE 219
de la force ascensionnelle. Pour obliger l'aérostat à rester station-
naire dans l'espace, on avait adapté, à la corde hémisphérique du
filet, deux autres cordes faites exprès, de quatre cents mètres de
longueur : on les enroula à des tourniquets solidement rivés au
sol.
« La première ascension se fit au bruit du canon et des hourras
de la garnison. Le capitaine avait pris place dans la nacelle, avec
un officier supérieur du génie. Le rapport, fait à la descente, éta-
blissait d'une manière si précise ce qu'on avait observé dans le
camp ennemi, qu'il devenait impossible aux Autrichiens de faire
un mouvement qui ne fût pas immédiatement connu. La première
fois que je fus envoyé en observation dans cette tour aérienne, je
pus, avec ma lunette, compter les carreaux aux fenêtres des mai-
sons de Mons. L'effet moral produit dans le camp autrichien par
ce spectacle nouveau fut immense. Une vraie terreur s'était em-
parée du soldat. Les chefs décidèrent de diriger leurs feux sur cette
machine dont la vue bouleversait les esprits. Dès qu'il leur fut
prouvé que l'aérostat s'élevait chaque jour du même point, ils bra-
quèrent deux pièces, et un matin, au moment où le ballon s'élevait
majestueusement dépassant les cheminées des maisons, un boulet
rasant sa partie supérieure, alla s'abattre dans le camp retranché.
Si le ballon eût été plus élevé d'un mètre, il était percé ; un second
boulet passa sous la nacelle, qui portait le capitaine. Décidément,
les Autrichiens pointaient trop bien ; on redescendit le ballon, et
on fit demander, à Lille, une section d'artilleurs qui eut ordre de
démonter les deux pièces dont on n'attendait rien d'agréable. Les
Autrichiens furent en effet obligés de se retirer et leurs boulets
n'arrivèrent plus jusqu'à nous.
II
« Guyton de Morveau, radieux des résultats obtenus par cette
idée dont il était le père, d'un aérostat attaché aux armées, étendit
alors ses vues, et donna à ses projets une extension qu'il n'avait
pas exposée à la Convention. Dans le principe, les ballons ne
devaient servir que dans les villes assiégées ; il voulut qu'on les
utilisât en rase campagne et dans les batailles. A ce moment,
l'armée de Sambre-et-Meuse, sous les ordres de Jourdan, s'était
portée sur la Sambre et investissait Charleroy. La grande armée
220 SOUVENIRS D'tN OFFICIER DES AÉROSTIERS
autrichienne s'avançait au secours de la place. Guyton nous envoya
devant Gharleroy. Dégonfler le ballon et recommencer les mêmes
travaux, lorsqu'on aurait rejoint Jourdan, ne répondait pas à son
importance. Il voulut que le ballon fût emporté tout gonflé, et ce
voyage ne fut pas une des choses les moins curieuses de cette
campagne.
« Gomment allait-on le faire sortir d'une ville entourée d'une
triple enceinte de remparts et de fossés, dont trois côtés étaient
gardés par les Autrichiens ? Impossible de faire passer sous une
porte cette machine de trente pieds de diamètre, que manœu-
vraient cinquante hommes. Il fallait, en outre, qu'elle quittât la
ville sans s'élever plus haut que les maisons et en rasant les toits,
afin de n'être pas aperçue des Autrichiens qui lui eussent fait, ainsi
qu'à ses porteurs, un fort mauvais parti. On employa un moyen
ingénieux : on garnit l'enveloppe du filet de seize cordes, dont seize
hommes furent chargés de tenir les bouts. Pendant la nuit, on lâcha
assez de corde pour que le ballon pût passer par-dessus le bastion,
et les seize hommes marchèrent, maintenant leur tour aérienne à
la hauteur voulue et l'empêchant d'être jetée de côté ou d'autre
par le vent. On descendit ainsi dans le premier fossé qui touchait
au jardin du collège. Alors huit hommes restèrent au fond du fossé,
tenant le ballon immobile à deux mètres au-dessus du parapet. Les
huit autres passèrent par-dessus le parapet, descendirent dans le
second fossé et tirèrent le ballon à eux. Ceux du premier fossé pas-
sèrent dans le troisième, où ils firent la même manœuvre. Alors, les
huit du second fossé sortirent de l'enceinte et amenèrent le ballon
hors de la place. Tout cela se fit dans le plus grand silence ; quand le
jour parut, nous étions sur la route de Namur. Les hommes qui
conduisaient le ballon par ses seize cordes étaient relayés de quart
d'heure en quart d'heure. Les vedettes ennemies n'avaient rien vu.
Malheureusement vers les sept heures le vent s'ètant élevé, ce fut
à grand'peine qu'on lutta contre cet ennemi, d'autant plus qu'il
fallut élever l'aérostat, la route se trouvant bordée de pommiers
dont les branches l'eussent éventrê. Le vent devint si fort vers
midi, qu'il fallut quitter la route et marcher à travers champs.
C'était le 24 juin, la chaleur était accablante, la poussière soufflée
par le vent nous aveuglait, le ballon nous emportant. Le côté
comique c'était l'ahurissement des villageois qui nous regardaient
passer, attachés à ce globe énorme qui ne cherchait qu'à s'envoler.
Quant à nous, que la sueur inondait, collant sur nos figures une
DE LA RÉPUBLIQUE. 221
poussière noire, nous ressemblions assez à des diables. Nous fîmes
six lieues ce jour-là; on campa à la belle étoile ; le grand ennui fut
l'aérostat qu'il fallait tenir en main comme un cheval fougueux.
Mais le désagrément vint de l'arrivée imprévue de Jourdan en
personne qui, à la fin de notre seconde journée de marche, eut la
malencontreuse idée de se porter au-devant de nous. Il pensait
rencontrer Guyton de Morveau, car alors tout général tremblait
devant le représentant civil du peuple souverain. On cria : Vive
Jourdan ! Mais on eut moins d'enthousiasme lorsque l'on sut que
le repos que nous pensions prendre était ajourné. Le général venait
nous chercher ; il fallait aller de suite jusqu'au camp et marcher
encore deux grandes lieues de pays. Nous y arrivâmes exténués.
L'aérostat fut placé dans la cour d'une ferme, et tous, pêle-mêle,
nous nous jetâmes pour dormir sur le tas de fumier. A mon réveil,
j'aperçus, à côté de moi, mon bon curé qui préparait le déjeuner.
On nous laissa à peine le temps d'avaler une soupe sans beurre,
car il fallait lâcher l'aérostat. Charleroy capitulait et on voulait
voir les allées et venues des parlementaires. Le soir on permit à
quelques-uns d'entre nous d'aller assister à la sortie de la garnison
hollandaise qui avait obtenu les honneurs de la guerre, mais qui
fut gardée prisonnière ; c'est ce qui explique pourquoi les généraux
autrichiens ne connaissaient pas la capitulation, lorsqu'ils nous
attaquèrent le lendemain.
Cette capitulation fit le succès de Jourdan, car si Charleroy ne
nous eût pas appartenu le jour de la bataille de Fleurus, l'armée
française était culbutée dans la Sambre et la déroute eût été
complète.
« J'appris, en rentrant à la ferme, que nous devions, pendant la
nuit, transporter l'aérostat au village de Gosselies. Nous y arri-
vâmes au point du jour; le canon grondait au loin, c'était celui
des Autrichiens commandés par le prince cle Cobourg. On était au
8 messidor (26 juin 1794).
Je fus chargé, ce matin-là, d'aller avec quatre hommes chercher
des vivres au plus prochain village ; pendant ce temps on élevait
l'aérostat près du moulin Zumey où se trouvaient réunis Jourdan,
son état-major et le représentant du peuple, Saint-Just. Le village
où je me dirigeai, était au milieu de la plaine entre nos lignes d'ar-
rière-garde et le lieu où le canon nous disait que l'action était
déjà engagée. Le temps était superbe ; pas un nuage au ciel ; mais
bientôt le feu de mousqueterie se rapprochant, m'engagea à hâter
222 SOUVENIRS d'un officier des aérostiers
la marche de mes hommes. Je fis lestement mes réquisitions
dans un village, dont les habitants, prévoyant un prochain danger,
ne demandaient qu'à fuir. En une heure j'avais rejoint la compa-
gnie, les paniers remplis de pain et de volailles.
« L'aérostat s'était élevé et planait majestueusement. Je vis alors
auprès des cordes qui le retenaient, le général Jourdan et le repré-
sentant Saint-Just. Celui-ci me parut un très jeune homme, de
jolie figure, l'air doux et le regard câlin ; il n'avait rien d'impo-
sant. Nos hommes mouraient de faim, et, occupés à préparer les
vivres, à les faire cuire, ils prenaient fort peu de souci des hauts
personnages qui se trouvaient si près d'eux. Le capitaine Goutelle
et le général Morlot étaient juchés dans la nacelle du ballon et
jetaient à chaque instant des billets dans des petits sacs de lest. Ils
rendaient compte de leurs observations.
Vers midi, je remarquai que ces missives assombrissaient le
front de Saint-Just. Jourdan et lui causaient à voix basse. Bientôt
le bruit du canon se rapprocha si sensiblement qu'il devint évident
que l'ennemi avançait vers nous. Jourdan et Saint-Just partirent
dans la direction où la fusillade paraissait le plus proche.
J'écoutai pendant deux heures ce bruit formidable qui venait
toujours de notre côté ; aucune illusion ne fut plus possible, les
Français battaient en retraite.
A quatre heures je vis revenir Saint-Just -, il était seul et passa très
près de moi ; visiblement inquiet, il passa très vite. Du haut de
l'aérostat, on annonçait aux officiers d'état-major qui étaient là
pour recevoir les nouvelles, que nous reculions rapidement.
On signala la route de Gharleroy obstruée de caissons, de vivan-
dières, de canons qui retournaient vers la ville. Goutelle donna
ordre dabaisser l'aérostat et de suivre le mouvement de retraite.
Tout le monde croyait la bataille perdue.
Alfred de Besancenet.
(La suite prochainement. )
L'ÉGLISE CONSTITUTIONNELLE
DANS LA LOIRE-INFÉRIEURE
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
XII
Le lecteur s'est peut-être demandé pourquoi ces lettres, au lieu
d'être adressées à l'évêque, étaient adressées aux vicaires èpisco-
paux. La raison en est bien simple, c'est que, depuis la fin de
septembre 1791, Minée avait fait comme le curé du Loroux, sauf
peut-être qu'il avait conservé l'esprit de retour; il s'était évadé de
son évêché, et il était parti pour Paris. Dès le 1er octobre, le Conseil
épiscopal délibérait sans l'évêque, et constatait même que, de treize
vicaires èpiscopaux, il était réduit à cinq, dont l'un résidait à
l'hôpital, en qualité d'aumônier, « tous les autres étant occupés à
porter des secours spirituels dans les diverses paroisses du dépar-
tement. »
Minée avait, pour aller à Paris, saisi le prétexte d'une affaire
concernant la ville de Nantes ; cela résulte d'une lettre adressée par
lui au Département, le 8 octobre 1791, peu de jours après son
arrivée à Paris, et dans laquelle il dit que la mission, dont on l'a
chargé, a absorbé tous ses instants. Il ajoute que, sa mission remplie,
il se propose de mettre en ordre quelques affaires personnelles.
Dans son empressement à se rendre aux vœux des Nantais, « il a,
dit-il, éparpillé tout son mobilier chez des amis complaisants, sans
aucunes précautions y relatives. » Mais il est une autre affaire
essentielle au bien de son diocèse, « c'est, ajoute-t-il, l'acquisition
de bons ecclésiastiques constitutionnels, capables de remplir digne-
ment les places vacantes, et d'être avantageusement substitués à
ceux qu'une malheureuse pénurie, dont nous avons tant gémi,
* Voir la livraison d'août 1883.
224 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
oblige de laisser en des paroisses, où ils propagent le fanatisme
J'avais cru, sur ce qu'on me mandait, faute d'être instruit sans
doute, trouver, en me rendant à Nantes, tout ce qu'il faudrait à peu
près pour les remplacements * J'ai tâché d'y suppléer de Nantes,
où, par des soins extrêmement et prodigieusement occupants, j'ai
attiré successivement plus de vingt prêtres étrangers, mais c'est peu
encore pour nos besoins. » La conclusion se devine ; il faut qu'il
reste à Paris pour trouver des sujets ; le clergé de son diocèse ne
lui a point fourni le nombre d'apostats qu'on lui avait fait espérer,
il est bien convaincu que ce nombre ne s'accroîtra plus ; les con-
versions sont faites et il n'en reste plus à faire.
Minée avait touché la corde sensible, et, dans l'espoir qu'il trou-
verait des prêtres constitutionnels à Paris, le grand refuge de tous
les déclassés, le Département décida qu'il pourrait encore y résider
un mois s. »
Il avait eu, en partant, la précaution de laisser quelques lettres
d'institution signées en blanc; la lettre suivante porte la date du
24 octobre 1791, et, bien certainement, ce jour-là il était absent
de Nantes. Le libellé de ces lettres, devenues extrêmement rares,
mérite d'être reproduit :
« Julien Minée, par la miséricorde divine et le choix libre du
peuple, dans la communion du Saint-Siège apostolique, évêque du
département de la Loire-Inférieure, dont le siège est à Nantes,
« A notre cher frère Louis Guyon, desservant de Martigné-
Briand, et ci-devant prieur des Augustins de Montreuil, district de
Saumur, salut et bénédiction en Notre-Seigneur Jésus-Christ ;
« MM. les électeurs du District de Blain, légalement assemblés, le
9 de ce mois, en l'église paroissiale dudit lieu, sur la convocation à
eux faite en exécution de la loi, et après avoir invoqué les lumières
de l'Esprit-Saint, vous ayant élu curé de la paroisse de Blain,
vacante par la mort du sieur Guillaume Audrain,
« Sur l'information, par nous prise, de vos bonnes vie et mœurs,
et du temps de votre ministère requis par les décrets, vous ayant
trouvé capable, de notre autorité épiscopale, et d'après l'avis de
notre Conseil, confirmons votre élection, et vous instituons curé de
1 II y a ici quelques phrases inintelligibles dans lesquelles Minée paraît regretter
que son séjour prolongé à Nantes lui ait ôté les moyens de recruter des prêtres
constitutionnels, à Paris.
2 Proc.-verb. du 13 octobre 1791, f° 116.
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT 225
la paroisse de Blain, en vous conférant le pouvoir de la régir et
administrer au spirituel, avec recommandation de la résidence, et
de l'observation exacte des statuts du Diocèse.
« C'est pourquoi nous prions et requérons la Municipalité de
ladite paroisse de vous mettre et instituer en possession de la cure
dudit lieu, et de tous les droits, en observant les formalités en tel
cas requises.
« Donné à Nantes, en notre maison épiscopale, sous notre seing,
scellé et contre-signe par l'un de nos vicaires, ce 24 octobre 1791.
f J. Minée, év. du dép. de la Loire-Infie. — Par mandement de
Monsieur l'èvêque : M. N. Darbefeuille, vie. épiscopal '. »
La recommandation de la résidence insérée dans les lettres d'ins-
titution n'était pas une vaine formule. Le législateur avait consacré
un titre particulier, composé de sept articles, dans la Constitution
civile, pour réglementer la durée des absences. Ces absences, tant
pour les curés que pour les évèques, ne pouvaient dépasser quinze
jours consécutifs, et seulement dans les cas d'une véritable néces-
sité, après avoir obtenu l'agrément du Directoire de Département.
L'acceptation de charges, emplois, ou commissions les obligeant à
s'éloigner de leurs diocèses ou de leurs cures, leur était spéciale-
ment interdite. En déployant cette sévérité, l'Assemblée nationale
avait encore affecté sa prétention de ramener la discipline de l'Eglise
à sa « pureté primitive, », l'inobservation de la loi de la résidence
ayant, comme on sait, donné lieu, sous l'Ancien Régime, à de nom-
breux abus.
Le mois pendant lequel Minée avait été autorisé par le Directoire
à prolonger son séjour venait d'expirer, et Minée n'était point
revenu. Le Département jouait de malheur ; il ne lui restait plus
qu'à recopier les lettres qu'il avait adressées l'année précédente à
M. de la Laurencie, pour le faire revenir, et à les adresser à son
successeur. On délibéra à ce sujet, et il fut, en effet, décidé que
le procureur-général-syndic écrirait à l'èvêque pour le rappeler à la
loi de la résidence. La lettre partit le 15 novembre 1791, et Minée
répondit aussitôt 2, d'un ton piqué « qu'il n'aurait pas dû s'attendre
à un pareil arrêté, et qu'il ne serait point allé à Paris défendre
les intérêts de la Commune, s'il eût cru plus utile de rester à
1 Après avoir abdiqué la prêtrise, le 1er nivôse an II, devant le Conseil de Dépar-
tement, le curé Guyon devint chef de bureau au District de Blain.
2 Correspond, du procur. -gén. -syndic, f° 89.
226 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
Nantes. » Il ajoutait qu'il se flattait que cette raison suffirait
pour que le Département ne donnât pas suite à son arrêté du 14
novembre.
Minée se flattait à tort ; le Conseil de Département qui venait de
se réunir chargeait presque aussitôt le procureur-gènéral-syndic
de lui faire savoir qu'il regardait comme indispensable, à Nantes,
la présence de l'évêque *.
Une quinzaine s'écoula sans réponse, ou du moins les registres
n'en contiennent aucune trace, mais Minée avait enfin une excuse
sérieuse, il était tombé malade.
Le 19 décembre les vicaires épiscopaux, en informant le Dépar-
tement de cette circonstance, écrivaient : « Le Conseil épiscopal
doit partager avec vous ses inquiétudes occasionnées par la maladie
de M. l'Evêque de Nantes. Sa santé est tellement affaiblie qu'il ne
peut plus écrire. Depuis plus de quinze jours, nous n'avons reçu
d'autres nouvelles que celles de son médecin... M. l'Evêque profitera
de ses premiers moments de convalescence pour vous faire part du
désir sincère qu'il a de revenir au milieu de vous 2. »
A cette lettre étaient joints des certificats de médecins, et un
billet de l'un d'eux, M. Develly, contenant ces lignes : « M. Minée
prie d'engager celui de MM. les vicaires qui prêchera, d'annoncer
à la Cathédrale le regret qu'il a d'être éloigné si longtemps de son
troupeau. Il a écrit aujourd'hui quelques lignes à M. l'évêque
d'Angers pour le prier de vouloir bien ordonner trois ou quatre
sujets que son Conseil lui adresserait 3. »
Quels étaient ces sujets ? A quel degré de la hiérarchie sacerdo-
tale devaient-ils être promus ? Allèrent-ils réellement à Angers ?
Autant de points qu'il serait intéressant d'éclaircir, mais sur les-
quels je n'ai jamais rencontré le moindre renseignement. Je dirai
même, à ce propos, qu'il me paraît fort douteux que Minée ait
jamais fait une ordination quelconque. Les deux journaux publiés
à Nantes, le Journal de la Correspondance de Nantes et la Chro-
nique delà Loire- Inférieure qui, durant l'année 1791, ne man-
quèrent aucune occasion de célébrer les faits et gestes de l'évêque
constitutionnel, ne mentionnent aucune ordination, et il n'est guère
probable qu'on en ait fait en 1792 et en 1793, quand le métier de
1 Lettre du 29 nov. 1791. Loc. cit.
2 Lettre originale. (Arch. dép.)
3 Lettre originale. (Arch. dép.)
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT 227
prêtre constitutionnel, devenant chaque jour plus difficile, et ne
présentant « aux sujets » que des périls, était déjà presque délaissé
par ceux mêmes que des engagements antérieurs avaient voués au
sacerdoce. La simple prêtrise ne donnait que l'aptitude aux vica-
riats, postes peu enviés, et l'éligibilité aux cures continua d'être
réglementée par le décret du 7 janvier 1791 * qui exigeait des can-
didats cinq années de prêtrise. Personne n'avait donc un intérêt
actuel à se faire ordonner, et je ne sache pas que la cause de
l'église constitutionnelle ait jamais provoqué des sacrifices2.
Le lendemain, 20 décembre 1791, le Département reçut quelques
lignes du malade lui-même ; cela suffit pour qu'il fût décidé que Ton
surseoirait à toute poursuite ; le procureur-syndic fut néanmoins
chargé d'écrire à Paris pour obtenir des informations plus com-
plètes sur lesquelles il ferait ensuite un rapport3. Le Département
eut à ce moment une attention à laquelle Minée dut être fort sen-
sible, car elle réalisait un de ses vœux les plus chers, il ordonna de
faire des réparations à la « maison épiscopale, » pour la rendre plus
saine et plus commode *.
L'hiver était passé et Minée n'était pas revenu. Le 29 mars 1792,
le Département constate quïl est absent depuis plus de six mois, et
que si, de quinzaine en quinzaine, on annonce son prochain
retour, il reste cependant toujours à Paris. On arrête de lui faire
savoir que, si dans quinze jours il n'est pas à Nantes, il sera pour-
suivi devant les tribunaux, à l'effet d'être déclaré déchu de son
traitement. Il y avait longtemps déjà que le Département pronon-
çait, illégalement, et sans aucune formalité, des suppressions de
traitements contre les prêtres réfractaires, mais le recours aux
tribunaux lui paraissait nécessaire pour les prêtres constitutionnels.
En faisant connaître à Minée cette décision, le procureur-général
lui écrivait : « Je me livre à l'espoir de vous voir bientôt, parmi
nous, partager les sollicitudes que nous causent, en ce moment
1 Duverg. Collée, de lois, II, 145.
2 Un carme du couvent de Château-Renault (Indre-et-Loire), nommé Leduc, est
cependant mentionné dans un procès-verbal du Département (Q. 7 mars 1793) comme
se préparant à la prêtrise, et on le retrouve sur le même registre, à la date du 10
mai, comme pensionné, depuis le 1" avril, en qualité de vicaire de Saint-Nicolas de
Nantes.
3 Proc.-verb. du Départ, du 20 déc. 1791, f° 181.
* Eod., fo 190.
228 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
surtout, l'obstination des prêtres réfractaires et l'agitation des
esprits dans les campagnes1. »
La quinzaine de grâce accordée à Minée étant expirée le 15 avril,
le procureur-général envoya à l'avoué Goyau les pièces néces-
saires pour poursuivre la déchéance du traitement pendant l'ab-
sence, réservant le droit de faire prononcer la déchéance en vertu
de la loi sur la résidence.
L'avoué temporisa, et, le 2 mai 1792, Minée écrivait de Belle-
ville, près Paris, où les médecins l'avaient envoyé, qu'il était
encore souffrant, mais que la belle saison allait le remettre pro-
chainement. Si l'on croit que son absence est dommageable, il
donnera plutôt sa démission -, en attendant, il attirait l'attention
sur l'état de dégradation de son logement ; des intérêts spirituels
de son troupeau, pas un mot2.
Il y avait plus de huit mois qu'il avait quitté Nantes quand, enfin,
il se présenta au Directoire de Département, le 16 juin 1792. « Si
le Département, dit-il, a souffert de son absence, il a été lui-même
bien plus douloureusement affecté de l'empêchement que la maladie
a mis constamment à son retour. Il s'efforcera de réparer, par
l'activité de son zèle, les moments passés loin de son troupeau... Il
prie l'Administration de mettre sa bonne volonté à l'épreuve pour
tout ce qui pourra concerner son ministère. » Le président, M. Du-
frexou, lui rendit compliments pour compliments 3.
XIII
Minée retrouvait son église à peu près dans la situation où il
l'avait laissée, malgré les mesures aussi rigoureuses qu'arbitraires
que le Département avait prises, pour obliger les prêtres non asser-
mentés à quitter leurs paroisses, et à venir résider au chef-lieu.
Un tiers seulement des anciens curés et vicaires avait subi momen-
tanément cette contrainte ; les deux autres tiers, soigneusement
cachés par des habitants dévoués, évangêlisaient en secret leurs
anciens paroissiens. Les élections de prêtres constitutionnels pré-
sentaient les mêmes caractères et les mêmes résultats que l'année
1 29 mars 1792. Proc.-verb. du Dép. Q. f° 166; corresp. du proc. -syndic, fo 98.
2 Lettre originale.
s Proc.-verb. du Dép. du 16 juin 1792, f" 195.
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT 229
précédente ; il me sérail aisé d'en fournir la preuve, si je ne crai-
gnais d'abuser de la patience du lecteur. En vain les membres du
Conseil èpiscopal se multipliaient l pour exercer le ministère dans
les paroisses où manquaient des prêtres constitutionnels, il y avait
toujours des églises où le nouveau culte n'avait point de ministres.
On pouvait constater en même temps que les églises devenaient
désertes; à Nantes même, il n'est pas un seul fermier des chaises
qui n'ait adressé au Département une réclamation tendant à résilier
son ancien bail, en se fondant sur l'énorme diminution de ses per-
ceptions 2.
M. l'abbé G-oudé rapporte que, dans le district de Ghâteaubriant,
« plutôt que de voir leurs églises souillées par des prêtres consti-
tutionnels, ou livrées aux profanations les plus sacrilèges , des
fidèles préférèrent y mettre le feu ; c'est ce qu'ils firent notamment
pour les églises de la Chapelle, de Soudan et d'Erbray 3.
Tous les « sujets » placés ne donnaient pas, d'ailleurs, delà satis-
faction à leur évêque.
C'était, par exemple, un nommé Madec, qu'on envoyait à
Corsept pour y exercer le ministère, et qui devait y justifier plei-
nement, par sa conduite, les appréciations contenues dans la lettre
suivante, du 19 janvier 1792, signée de quatre vicaires èpiscopaux,
et adressée au district de Paimbœuf : « Dans la grande disette de
prêtres assermentés, où se trouve le diocèse, nous avons cherché à
tirer parti de M. Madec, en le plaçant à Vallet. Il y a donné malheu-
reusement, deux jours de suite, un scandale si public, qu'il a fallu
le faire partir aussitôt après cette belle équipée. Au lieu de venir à
l'évêché, où nous l'appelions, il s'est retiré sur la Fosse, dans une
guinguette, où il a continué de se signaler par son ivrognerie. Les
scènes ont été telles qu'il a été conduit ou plutôt traîné à la Muni-
cipalité, où il a tenu des propos analogues à son état. Nous ne
l'avons pas vu depuis, mais nous avons su que, pendant son séjour
à Nantes, il avait été constamment dans le vin. Avec de telles
mœurs, vous voyez qu'il serait imprudent de lui donner les pou-
voirs de régir les fidèles. Si, cependant, il voulait se conduire dans
vos cantons, aussi sagement qu'il s'est comporté à Vallet, pendant
le premier mois, je ne doute pas, qu'après une épreuve suivie et
1 Lettre du Conseil épiscop. au Départ., du 17 avril 1792.
2 Procès-verbaux du Départ. Passi.d.
3 Histoire de Châteaubriant, grand in-8°, Rennes, 1870.
T. II. — SEPTEMBRE 1883 16
230 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
longue, le Conseil se portât à lui accorder des pouvoirs sur votre
recommandation. » Le curé de Gorsept étant malade, se fit néan-
moins remplacer par Madec : ce curé était un vieux moine ber-
nardin qui, au sortir de son abbaye de Buzay, avait rempli l'office
de diacre à la catbédrale, et qui, après s'être fait élire curé de
Treillères, avait abandonné cette paroisse pour se faire nommer à
celle de Gorsept, par les électeurs de Paimbœuf. Mal lui en avait
pris de se faire ainsi remplacer, car il écrivait peu après : « que
Madec n'avait cessé de le déshonorer, lui et sa gouvernante, par
les propos les plus infâmes, forçant celle-ci à lui donner du vin
avant de commencer sa messe ; » il priait en même temps le Dis-
trict de faire une retenue sur sa pension pour le dédommager du vin
qu'il lui avait bu. Après un mois environ de ce scandale, la muni-
cipalité de Gorsept avait, de force, expédié, à Nantes, Madec dans
une barge l.
C'était un nommé G-uynois, jeune prêtre du diocèse de Vannes,
curé de Saint-Nazaire, depuis six mois, qui était emprisonné à
Guérande, le 18 juin 1792, sous la prévention d'avoir forcé un tronc
en compagnie de son frère 2.
C'était encore un nommé Paves, ancien vicaire de Marcillé-
Robert (Ille-et-Yilaine), curé de Saint- Julien -de-Vouvantes? qui
refusait d'accompagner les morts au cimetière, et qui, prié un jour
d'aller enterrer un de ses paroissiens, répondait « qu'on pouvait
bien le mettre dans le coin d'un jardin, ou même le saler si on vou-
lait, car le sel n'était pas cher 3. » Ce curé avait du moins sur ses
pareils l'avantage de la constance, car il demeura curé de la même
paroisse, depuis le mois de juin 1791, jusqu'au milieu de 1793.
C'était — je n'ose dire enfin, car je ne les connais pas tous — un
nommé Marsac, ancien cordelier du couvent de Savenay, qui, après
avoir été élu curé de Saint-Mars-du-Dèsert, et avoir successivement
rempli les fonctions de vicaire, àNortet à Saint-Philbert-de-Grand-
Lieu, était allé desservir la paroisse de Sainte-Pazanne. Le Dépar-
tement avait dû le rayer du tableau des fonctionnaires publics, pour
avoir indûment perçu un traitement 4. Le procureur-syndic du
district de Machecoul l'avait signalé au Département, et lui avait
1 Clergé, Installations, etc. (Liasse de Corsept. Arck. dép.)
2 Procédures. (Arch. du greffe.) Guynois figure néanmoins comme curé de Saint-
Nazaire, dans les Étrennes de 1793.
3 Lettre de la Municipalité au district de Ghâteaubriant, du 29 juin 1792.
* Proc.-verb. du Dép. Q. 30 sept. 1791, f° 85.
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT 231
ècril <jue « Marsac était un homme sans tête, qui, depuis qu'il
demeurait à Sainte-Pazanne, avait donné des preuves de la plus
grande inconduite *. »
En admettant que les prêtres que je viens de nommer fussent des
exceptions, ils n'en jetaient pas moins une grande déconsidération
sur Le culte constitutionnel. Quelquefois aussi, le sérieux manquait
aux laïques qui consentaient à participer à la célébration du culte :
on écrivait de Sautron : « Les nouveaux marguilliers ne veulent
l'aire aucun service d'usage ; un d'eux allume les cierges et s'en va
aussitôt en riant ; ceux qui restent à l'église ne veulent porter ni
bénitier, ni croix, ni bannière, ni pain bénit 2. » A Bouaye, le pre-
mier dimanche de carême, à la suite d'une rixe à l'église, on brisait
le pupitre, et l'un des habitants s'en retirait avec la jambe cassée 3.
Si je ne craignais de sortir de mon sujet, il me serait facile de
mentionner de nombreuses réclamations adressées par des munici-
palités au Département pour demander le retour des anciens prêtres.
Quelques phrases de celle de la commune du Petit-Auverné don-
neront du moins une idée de ces réclamations ; l'orthographe est
celle d'un illettré, mais les sentiments sont nobles, élevés et fiers :
« Le deuil et l'alarme où sont les paroissiens de se voir, depuis plus
de deux mois, privés de tous secours spirituels, exigent que la Com-
mune adresse ses vœux et ses représentations au Département.
Tout Français a le droit de suivre le culte auquel il est attaché ; on
a joui de ce bien jusqu'au mercredi des Gendres, où M. Bédard, le
vicaire, a été enlevé pour être conduit au chef-lieu. Maintenant les
habitants font eux-mêmes leurs sépultures et leurs baptêmes, extré-
mité bien affligeante pour des chrétiens. On leur dira d'avoir
recours aux prêtres constitutionnels des paroisses voisines, mais
ils n'ont pas de confiance dans ces prêtres, et d'ailleurs les paroisses
sont éloignées, et les prêtres n'ont de pouvoirs que dans leurs pa-
roisses. C'est une calomnie de prétendre que les prêtres non asser-
mentés empêchaient de payer les impôts, ils vivaient paisiblement
parmi nous et professaient la doctrine de rendre à César ce qu'on
doit à César. Les peuples qui se voient sans prêtres, et qui sont
privés de la consolation d'exercer leur religion, tombent dans un
découragement qui dégénère bientôt en désespoir, et l'on sait à
1 Lettre de P. Guilbaud, proc.-synd., du 24 août 1792.
2 Lettre de Gérard, ancien capucin, curé constit. de Sautron, du 20 janvier 1792.
3 Lettre d'un nommé Fruneau, en date du 11 mars 1792.
232 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
quelles extrémités peut conduire le désespoir. D'ailleurs les prêtres,
pour avoir refusé le serment, ont-ils perdu le droit de citoyen ?
D'après les droits de l'homme, la loi ne peut interdire que les actes
nuisibles à la société ' . »
Alfred Lallié.
(La suite prochainement. J
* Cette adresse est signée B. Roui, maire, et datée du 12 avril 1792. (Installations
des curés, etc. Arch. dép.)
REVUE DES TRAVAUX CONCERNANT LA RÉVOLUTION
JOURNAUX ET RECUEILS PÉRIODIQUES
Nouvelle Revue. 1er juillet 1883. — P. 22. Alfred Gary. Les Premiers
Préliminaires du Concordat. Négociations de 1801.
L'auteur de l'article nous fait passer sous les yeux les phases diverses des
négociations, indique d'après les archives du Ministère des affaires étran-
gères quelques petits faits inconnus, et met en scène successivement l'arche-
vêque de Corinthe, le cardinal Gonsalvi, Talleyrand, puis le Nantais
François Cacault, un diplomate de l'Ancien Régime. Les opinions de
M. Gary seront suffisamment jugées si nous citons sa dernière phrase :
« Un acte auquel ont présidé la fraude et la duplicité, qui ne doit pas être
pris au sérieux par les parties contractantes. »
Revue des Deux Mondes. 1er mars 1883. — H. Taine. Le Programme
Jacobin.
Nous nous bornons à citer ce programme, qui a fait l'objet d'une lec-
ture au Cercle historique, et dont notre dernière chronique a fait mention.
Revue de Gascogne. 6me livraison de 1883. — P. 265. R. Duborcl. La
Persécution religieuse à Solomiac et dans les environs durant la période
révolutionnaire.
L'auteur de cet article — nous avons déjcà eu occasion de citer les
intéressantes communications qu'il a faites à la « Revue de Gascogne » —
continue l'étude de la persécution religieuse dans les différentes régions
du département du Gers. Nous en profiterons pour rappeler à nos lecteurs
un travail du même auteur sur l'Instruction primaire avant la Révo-
lution dans le midi de la France, travail puisé aux meilleures sources,
qu'on peut citer à côté des savantes productions de M. l'abbé Allain et
de M. Maggiolo.
Revue générale d'architecture. Paris, 1res livraisons de 1883. —
Ch. Vatel. Notice historique sur la salle du Jeu de Paume de Versailles.
Cet intéressant travail, dû à la plume d'un homme compétent, comprend,
outre l'historique de cette salle, les procès-verbaux de la Société des
Amis de la Constitution à Versailles ; des pièces justificatives inédites où
apparaissent entre autres les noms d'André Chénier et du peintre David ;
la description des monuments et objets ornant cette salle, et la liste offi-
234 REVUE DES TRAVAUX
cielle des députés aux Etats généraux qui ont prêté le serment du Jeu de
Paume, le 20 juin 1789. — Le tirage à part forme une jolie brochure de
103 pages, publiée à la librairie L. Bernard, à Versailles.
Revue historique. Livraison de mai-juin 1883. — P. 98. H. Taine.
Un document inédit sur La Tour d'Auvergne, 1793.
Ce document est une lettre de Darbault, agent de la Convention, au
citoyen Desforgues, ministre des affaires étrangères, datée de Tarbes,
7 novembre 1793. M. Taine, qui Ta trouvée aux archives du Ministère des
affaires étrangères, a pensé avec raison qu'elle n'avait pas besoin de com-
mentaires. Le citoyen Darbault loue le courage et la valeur du fameux
grenadier de la garde, mais il ajoute cette phrase qui peint l'époque .-
ce II est bien dommage que ce La Tour d'Auvergne soit né d'un sang noble
(il était petit-fils naturel de Turenne) ; il n'a que ce défaut, car du côté
des connaissances militaires, du talent et du courage, c'est sans contredit
le meilleur officier de la République. »
La même Revue historique a publié dans tous ses numéros, depuis le
commencement de la présente année, une série d'articles sur Mirabeau ;
nous en rendrons compte lorsque les articles auront tous été publiés.
The Academy. Londres, 14 avril 1883. — Summer Maine. Disserta-
tions on Early lato and custom.
Le volume, publié sous ce titre, dont il est rendu compte avec amples
détails, est une curieuse réunion d'études diverses, où défilent à la fois
les Hindous et les Francs saliens. Nous y signalerons un chapitre sur
1' « importance de la constitution de la propriété foncière dans les ori-
gines de la Révolution française. »
Allgemeine Kunst-Chronik, von Dr Wilhelm Lauser. 19 mai 1883.
Sous ce titre, « Maria-Antoinette' s Theater in Trianon, » il est rendu
compte du récent ouvrage de M. A. Jullien -• La Comédie à la Cour au
XVIIIe siècle. (Paris, F. Didot, 1883.)
Archivio storico per le provincie napoletane. Naples, Ire livraison
de 1883. — Maresca. Correspondance du cardinal Ruffo avec le ministre
Acton, de janvier à juin 1799.
Cette série de lettres est loin d'être complète ; néanmoins, elle fournit
d'amples matériaux qui contribueront à faire mieux connaître le carac-
tère du gouvernement napolitain et de la reine Caroline pendant cette
courte période.
Rivista Europea. Florence, 1er mai 1883. — Cimbali. La cour de
Rome et Nicolas Spedalieri pendant la Révolution française.
Cet article est moins une étude historique qu'une discussion sur la
signification et la portée du livre de N. Spedalieri : I Diretti delV uomo,
qui excita la plus ardente controverse, quand il parut, et qu'il serait
injuste, en fin de compte, de considérer comme un ouvrage révolution-
naire.
H. Stein.
CONCERNANT LA RÉVOLUTION 235
CHRONIQUE LITTÉRAIRE
Donnons une mention spéciale au livre de M. A. Gouverneur, inti-
tulé « Essais sur le Perche. » Nogent-le-Rotrou, 1882. Ce livre contient,
dans le long chapitre consacré au Nobiliaire Percheron, des détails
qu'il importe de recueillir. J'en donne ici l'analyse sommaire, avec
l'indication des sources .- P. 182. Bailliage du Perche. Procès-verbal
de l'assemblée particulière de Tordre de la noblesse du bailliage du
Perche, tenue à Bellesme (Orne), le 2 avril 1789. (Archives natio-
nales, B. m, 116.) — P. 190. Bailliage de Ghâteauneuf-en-Thimerais.
Procès-verbal de l'assemblée de la noblesse, le 10 mars 1789. (A. N.
B. m, 45.) — P. 192. Extrait du procès-verbal de la délibération prise dans
la ville de Ghâteauneuf-en-Thimerais, par les gens des trois états de la
province, pour obtenir une députation directe aux Etats généraux, le
13 février 1689. — P. 193. Liste des députés des trois ordres aux États,
pour les bailliages de Perche et de Thimerais.
H. Stein.
POUILLÉ SCOLAIRE, OU INVENTAIRE DES ÉCOLES DE LANCIEN DIOCÈSE
de Metz, depuis l'origine jusqu'en 1833, par M. Maggiolo, recteur
honoraire. Nancy, 1883. — Nous citions, plus haut, M. Maggiolo, parmi les
érudits à qui nous devons le plus de lumière ; lumière précise, lumière sur
unpointbien déterminé, lumière pénétrante et qui ne laissera plus bientôt,
nous l'espérons, un coin sombre où puisse se réfugier la mauvaise foi des
historiens révolutionnaires. S'il n'était de nos collaborateurs, nous met-
trions plus d'effusion à féliciter un écrivain qui,depuis plus d'un demi-siècle,
n'a pas cessé de défendre la vérité historique et de marcher droit dans la
direction de l'honneur.
Le présent volume, continuant la série commencée parlePouillé scolaire
du diocèse de Toul, se divise en trois parties •• 1° Enumération des
sources, archives, manuscrits, imprimés -, 2<> Enquête sur l'état des écoles
depuis l'origine jusqu'en 1789 ; 3° Notices plus étendues sur les plus im-
portantes de ces écoles.
Il s'agit ici d'un ouvrage d'érudition pure dont la qualité est de fournir
des renseignements sûrs et complets. Le nom de l'auteur porte en soi la
garantie de cette qualité. Je me bornerai à donner le résumé d'une des
parties du livre : « Sur 320 paroisses dont les archives ont été examinées,
312 ont au moins une école avant 1789. »
Mémoires de Pierre Devaud sur les guerres de la Vendée, publiés
par L. Augereau, curé du Boupère. Nantes. — Ce sont les mémoires d'un
simple soldat, une sorte de journal de marche, remarquable par sa sincé-
rité et sa netteté. L'ouvrage est à la fois curieux et utile, j'ajouterai
érudit. Mais ici le bon Pierre Devaud n'a plus rien à voir. Je songe aux
236 BEVUE DES TRAVAUX
notes que l'abbé Augereau a jointes à ces mémoires et qui sont d'un
véritable intérêt. Il y a joint également une introduction ferme, ingé-
nieuse, qui dénote un esprit fin et réfléchi, et une âme virile. On sent que
l'éditeur comme l'auteur appartient à cette noble race, énergique,
sage et pieuse, qui a fait la Guerre des Géants, et on se sen'. pris de
sympathie également pour le paysan d'autrefois et pour le prêtre d'au-
jourd'hui.
Toutefois, je me permets de n'être pas de son avis sur un point impor-
tant. Il loue les Vendéens d'avoir épargné les républicains. Je comprends
qu'ils ne les aient pas imités, et qu'ils aient respecté les personnes inof-
fensives et les propriétés. Mais faire grâce à des brigands qui ne font pas
eux-mêmes de prisonniers, qui procèdent par l'incendie, le viol, le car-
nage de sang-froid, et qu'on retrouvera aussi féroces le lendemain du
jour où on les aura relâchés, c'est impardonnable. Oui, c'est beau, -c'est
chrétien, mais cela ne fait pas gagner la bataille ; c'est du martyre, ce
n'est pas de l'art militaire. Or, si on se bat, il paraît vraisemblable que
c est pour être victorieux, et il vaut mieux ne pas tirer l'épée que s'en
servir comme d'un sabre de bois. Sans doute il faut traiter humainement
les soldats qui sont eux-mêmes des êtres civilisés, humains, obéissants
aux prescriptions du droit des gens, mais les soldats de l'armée révolu
tionnaire, les soldats de Rossignol, de Grignon, de Westermann, de
Turreau, mais ces stupides bourgeois bleus qui suivaient ces bandes pour
participer aux pillages et applaudir aux incendies, mais ces compagnies
de Marat, et cet état-major de Carrier ! autant établir le droit de grâce
pour les chiens enragés !
MÉMOIRES RELATIFS AU XVIIIe siÈCLE : NOUVELLE SÉRIE,
par M. de Lescure.
Nous devons une véritable reconnaissance à François Barrière qui a
publié la précédente série de ces mémoires. Il a grandement favorisé
par là le mouvement qui pousse aujourd'hui tant d'esprits vers l'étude de
la Révolution. Nous ne voulons pas oublier, dans notre gratitude, M. de
Lescure, quia remis en lumière bien des documents à peine entrevus
jusqu'ici.
Nous n'avons pas à parler ici de l'ensemble de cette nouvelle série. Elle
vient de se terminer par un volume que nous devons présenter à nos
lecteurs.
Après les mémoires de Duclos et ceux de Florian, et avant les très
curieux souvenirs de Corancez sur J.-J. Rousseau, nous trouvons les
Mémoires sur M. Suard, écrits par sa femme, avec une dignité gracieuse
et un ton aisé qui cache parfaitement l'apologie sous l'apparence de
l'abandon. Elle nous introduit dans 1 intimité de la famille philosophique.
Elle connaît parfaitement le proverbe sur le linge sale et l'endroit où l'on
doit le laver ; elle sait que ce n'est pas la place publique. Il ne tient pas à
elle que nous ne prenions tous les philosophes pour des modèles de
perfection. Elle y réussit mal, bien malgré elle, car elle est toute indul-
gente. La bonne odeur de ses propres vertus — car elle est réellement
CONCERNANT LA RÉVOLUTION 237
vertueuse, aimante, croyante, vraiment cligne d'estime — n'empêche pas
cette société encyclopédique de sentir assez mauvais. Cela fait l'effet d'un
phalanstère de bonne compagnie. Cette très honnête femme d'un philo-
sophe peu décrié écrit tout candidement : « C'est le jour où Mue de
l'Espinasse alla demeurer avec M. d'Alembert ; » et l'on sait que si cette
Vestale de la Philosophie demeurait chez d'Alembert , elle n'y restait pas
toujours. On nous dira avec la même aisance .- « Nous allâmes voir
Mme d'Houdetot dont M. de Saint-Lambert ne quittait pas la maison. >•
C'était là le ménage de ces professeurs de vertu.
La Révolution inspire mieux Mme Suard. L'indignation lui élève le ton.
Elle lui éclaire l'intelligence. Nous pouvons noter la phrase suivante,
comme le résumé donné sur le XVIIle siècle par cet esprit lin que sa grande
admiration pour les philosophes ne permet pas trop d'accuser d'aimer les
préjugés : « Pourquoi a-t-on voulu conquérir par la violence ce que le
temps, avec sa marche tranquille, ne pouvait tarder à nous donner ? «
Voilà la vérité sur l'Ancien Régime et la Révolution. Il ne faut pas se
lasser de la repéter.
M. de Lescure a mis en tète de ce volume une introduction où l'on re-
trouve le style qui caractérise éminemment l'auteur, cette phrase d'une
ampleur somptueuse, chamarrée de toutes les pierres fines et scintillantes
de la plus ingénieuse rhétorique, ce style personnel où les mots sont
des pensées, tant ils résument lumineusement une nuance de caractère
ou de situation historique.
Ces mêmes qualités, je les revois dans un ouvrage d'une importance plus
considérable et vraiment considérable que M. de Lescure vient de publier
à la librairie Pion :
Rivarol et la Société française pendoMt la Révolution et l'Emi-
gration. Titre qui paraît ambitieux et qui est dépassé, parce qu'il nous
donne plus qu'il ne promet .- il nous peint la Société française pendant
ces nombreuses années qui préparèrent la Révolution, tout en gardant
l'allure de l'Ancien Régime.
M. de Lescure est, sans aucun doute, l'homme qui connaît le mieux la
vie intime delà littérature — œuvres et hommes — du XVIIle siècle, et il
est l'écrivain qui peut excellemment, avec son style à facettes étince-
lantes, porter la lumière dans ces recoins qui ne sont jamais tout à fait
sombres, dans ces vilenies qui ne sont jamais sans un point lumineux,
clans ces laideurs morales qui ne sont jamais sans élégance, dans ce
fouillis de vices et dépassions où, à la différence des comédies démocra-
tiques et des drames révolutionnaires, il n'y a ni boue ni stupidité.
Si bien disposé que l'auteur fût, par de longues études préliminaires, il
a voulu ne rien négliger des détails de son sujet. Nous avons, je crois, un
portrait définitif de Rivarol. où, pour la première fois, sont mis en relief
les traits graves et vigoureux de cette physionomie ondoyante et restée
jusqu'ici fort mobile sous l'œil de la postérité.
Pour nous faire bien comprendre cette triple société, ou plutôt cette
même société à triple aspect, au milieu de laquelle Rivarol a promené
238 REVUE DES TRAVAUX
son observation insolente et pénétrante, M. de Lescure a recueilli un mon-
ceau de notions, et pour mettre en œuvre toutes les bonnes fortunes de
l'érudition, il a prodigué jusqu'à nous en éblouir les recherches de ce
style que j'esquissais plus haut, et qui a la vigueur de l'intensité avec les
reflets de la légèreté.
Ce livre est donc non seulement un livre de haute instruction, mais
aussi d'une lecture excitante pour la curiosité et attrayante pour l'intelli-
gence. Si je faisais ici, non de la chronique, mais de la critique, je signa-
lerais les pages et les idées qui m'ont paru le plus originales ; je discuterais
bien des points où je ne suis pas d'accord avec l'auteur. Je voudrais le
voir déplacer, au profit des philosophes, un peu de cette sévérité de
jugement qu'il montre contre les émigrés; j'épouserais contre lui la
défense des haines, des dédains surtout que Rivarol ressentait pour ces
ambitieux bourgeois, pour ces nobles stupides, pour cette nuée de grands
hommes débauchés, de grands hommes sots, de grands hommes infatués
qui aidèrent à la Révolution, et que la Révolution récompensa — j'en suis
fort aise — à coups de hache.
A côté des belles pages vigoureuses et ingénieuses où se montre le
caractère original du talent de M. de Lescure, j'en devrais signaler quelques
autres où les défauts, bien personnels aussi, de son style ne prennent
aucun soin de se cacher. Il y a longtemps déjà que j'ai signalé cette
phrase buissonnière, qui ne veut pas suivre le grand chemin, qui
court les sentiers à droite et à gauche, s' arrêtant devant tout arbre fleuri
et ne le pouvant quitter avant d'en avoir cueilli toutes les fleurs. J'aurais
bien des raisonnements à faire là-dessus. J'aime mieux renvoyer M. de
Lescure à Rivarol et je le prie de réfléchir à ce jugement profond et
saisissant sur la langue italienne.- « Chaque mot étant harmonieux en par-
ticulier, l'harmonie du tout ne vaut plus rien. » Et le prince de Ligne, —
cet homme d'esprit unique au milieu de ce siècle des gens d"esprit, car il
est aussi étincelant que les plus brillants, avec ce petit trait de
bonhomie, qu'il tient de son Brabant, qui est à peine perceptible et qui
lui donne un attrait irrésistible, — que dit-il, lui aussi ? « Trop de feu
refroidit, trop de traits blesse, trop d"esprit humilie. »
La Vie agricole sous l'Ancien Régime, en Picardie et en Artois,
par M. le baron A. de Galonné. Guillaumin, in-8°, 1853. — Je suis émerveillé
de la quantité de renseignements que renferme ce livre. Je me rappelle
quelle peine nous avions, il y a quelque vingt ans, à recueillir des notions
exactes sur la vie rurale à la fin de l'Ancien Régime, et j'avoue que, quand
je composais les Mémoires de mon oncle, j'étais très fier des quelques
renseignements précis que les souvenirs et papiers de famille, une per-
sévérante enquête, et les conversations avec les très vieux paysans
avaient pu me fournir. Voilà un ouvrage qui, pour un détail que nous
avons pu fournir, en donne mille, tous précis, officiels, topiques, lumineux.
L'état de l'agriculture, les relations des propriétaires et des fermiers,
les méthodes de culture, la situation des travailleurs agricoles, les
produits de l'agriculture, les mœurs, habitations, vêtements, nourriture,
police, usages, tout y est étudié à fond, dans les archives départemen-
CONCERNANT LA RÉVOLUTION 239
taies, dans les livres spéciaux, dans les brochures, dans les articles de
revue.
C'est une enquête obstinée et achevée, dont les résultats sont exposés
avec une bonne foi absolue et une impassible impartialité, dans un style
aisé, d'une composition parfaite. Enquête aussi utile à l'économiste qu'à
L'historien et au romancier. On me pardonnera de penser à celui-ci en
matière si grave. Mais j'ai voulu indiquer ainsi combien l'intérêt de cet
ouvrage est complexe, et comment il s'impose à tous ceux qui auront
besoin de connaître la vérité sur la vie rurale de nos grands-pères. Que de
préjugés il est destiné à détruire ! Je regrette uniquement, mais vivement,
que M. de Galonné ait cru devoir laisser son œuvre dans la période docu-
mentaire, période que la grossièreté démocratique, le scepticisme, létroi-
tesse intellectuelle et l'affaissement cérébral de quelques rhéteurs de
basse couche voudraient nous imposer comme le but de tout effort spi-
rituel; mais qui est à la philosophie historique ce que la période de ges-
tation est à la période d'éducation. M. de Calonne est homme à se joindre
à nous pour protester contre ce bizarre retour à la barbarie, et j'espère que
dans une nouvelle édition de son livre, il voudra tirer les conclusions,
exposer les enseignements et les rapprochements, et ne pas laisser au
lecteur le travail ennuyeux de condamner lui-même ses propres préjugés.
Pourquoi ne nous donne-t-il pas plus souvent des résumés, vraiment
profonds et lumineux, comme celui-ci qui est bien tout le résumé du livre?
Le paysan jouit d'un bien-être matériel très réel, « la preuve en est ceci
« que, dans les cahiers de 1788, il se plaint de l'inégalité des impôts, de
« l'obligation de la milice, des charges résultant des droits seigneuriaux,
« mais il ne déplore pas les misères de sa condition, comme ses ancêtres
« l'ont pu faire à la veille des Etats généraux de 1576 et de 1614. » Voilà
un trait de philosophie historique qui apporte plus de lumière que cent
documents, parce qu'il les résume en une phrase qui saisit par sa vérité.
Gh. d'Hérigault.
ANECDOTES ET NOTIONS
Marie-Antoinette a Fribotjrg. — Le 21 avril 1770, sous les
plafonds dorés du palais de ses aïeux, Marie-Antoinette embras-
sait, pour la dernière fois, sa noble mère et partait pour Versailles,
dans l'éclat de sa beauté, dans la fraîcheur et l'innocence de ses
quinze ans.
Le 4 mai, elle traversait le Hœllenthal, par la nouvelle route
qu'on venait de faire pour elle et qu'elle ne devait jamais revoir.
Quelques heures après elle arrivait àFribourg-, qui, à cette époque,
appartenait encore à l'empire de Marie-Thérèse. Là, elle était
attendue par une fidèle population qui, de génération en généra-
tion, depuis quatre siècles, n'avait cessé de se montrer très attachée
au gouvernement de l'Autriche. Là, elle allait s'arrêter à la limite
de sa patrie allemande, en face de la terre de France sa nouvelle
patrie.
Ceux qui se plaisent à étudier les idées et les mœurs du temps
passé seront peut-être curieux de savoir de quelle façon la descen-
dante des empereurs fut reçue dans la petite capitale du Brisgau.
Nous empruntons les détails de cette réception au récit qui en
fut fait officiellement et imprimé par ordre du bourgmestre.
Les nobles de la province et des provinces voisines étaient réunis
depuis plusieurs semaines pour saluer à son passage la fille de leur
souverain.
Les hommes examinaient leurs équipages et reconstituaient leurs
livrées ; les femmes préparaient leurs paniers, crinolines de cette
époque, leurs robes à queues, leurs parures de diamants ; les bour-
geois aussi voulaient se montrer dans leur plus bel apparat et fai-
saient blanchir les façades de leurs maisons et revernir leurs
portes. Les corporations d'ouvriers polissaient leurs insignes, rajus-
taient leurs bannières, nettoyaient leurs chefs-d'œuvre. Toute la
bonne ville de Fribourg était comme une ruche d'abeilles indus-
trieuse, active, bourdonnant, travaillant, s'agitant à l'approche de
ANECDOTES ET NOTIONS 241
la Reine. Les magistrats, assemblés dans leur salle de conseil, dis-
cutaient et réglaient le programme des fêtes et des cérémonies.
On construisait une salle de spectacle, et M. de Quaglio, le
hofmaler (le peintre officiel) de l'électeur du Palatinat, venait lui-
même la décorer. On faisait venir aussi une troupe de musiciens et
de danseurs du théâtre de Manheim, qui était considéré alors comme
l'un des meilleurs théâtres de l'Allemagne. Enfin, on s'occupait
avec un soin particulier de l'hôtel du baron Kageneck, où l'archi-
duchesse devait loger. Près de là, l'Université érigeait un arc
de triomphe revêtu dans toute son étendue d'emblèmes ingénieux,
d'inscriptions galantes et d'images mythologiques. L'aigle et le
dauphin y occupaient naturellement une très grande place, le lis
et la rose n'y étaient point oubliés. A sa sommité, au-dessous d'un
diadème royal, sur un manteau fleurdelisé, les armes de l'Autriche
s'unissaient à celles de France; sur son entablement des génies
ailés portaient dans leurs mains des branches d'olivier et des bou-
quets de fleurs. Aux deux côtés de son vaste portique, l'architecte
avait placé, dans d'élégants encadrements, six panneaux peints par
un habile artiste, qui devaient donner aux connaisseurs une haute
idée des loyales affections du classique savoir et des spirituelles
combinaisons de l'Université.
Le premier de ces panneaux représentait un dauphin voguant
gaiement sur les flots, en face d'un riant paysage.
Au-dessus de lui voltigeait une allouette et, plus haut, l'amour
souriait à ce spectacle.
Le second représentait un autre joli symbole, une abeille sortant
de sa ruche surmontée d'une couronne ducale, et s'en allant vers un
lis.
Le troisième, ordonné par la Faculté de théologie, représentait
un temple antique ; dans ce temple, un autel de marbre, sur lequel
reposait un cœur entouré d'un ruban blanc.
Le quatrième, réservé à la Faculté de jurisprudence, représen-
tait un magnifique salon, et dans ce salon, deux portraits placés l'un
en face de l'autre : le portrait du Dauphin et de la Dauphine.
Sur le cinquième panneau, la Faculté de médecine avait fait
peindre deux amours cultivant des lis et des roses.
Sur le sixième enfin, réservé à la Faculté de philosophie, on
voyait poindre la flèche de la cathédrale de Strasbourg. Un amour
volait vers cette église emportant le portrait de la jeune archi-
duchesse.
242 ANECDOTES ET NOTIONS
Au-dessus de chaque tableau était inscrite une galante devise ; au
bas, une poésie latine, avec la traduction en vers allemands.
Les professeurs faisaient les choses en conscience et n'oubliaient
rien.
Le 4 mai, les vieilles cloches de Munster, dont une date de l'an
1258, et les canons annoncèrent l'arrivée de Marie- Antoinette. Sur sa
route était rangée une légion de jeunes filles, de diverses paroisses
de la Forêt-Noire, dans leur costume national ; et une légion de
paysans, parmi lesquels on remarquait ceux du romantique district de
Hauenstein, les hommes mariés avec leur habit noir et leur longue
barbe, les célibataires avec des vêtements rouges et le menton rasé.
Les magistrats attendaient la princesse dans la rue Dreisam, que
le peuple appela, dès ce jour, la rue Dauphine. Ils la conduisirent
en grande pompe à sa demeure.
Le soir, les édifices publics, les maisons des particuliers, hôtels
nobiliaires, ateliers et jardins, échoppes et balcons, tout était res-
plendissant, et la flèche delà cathédrale, illuminée jusqu'à la cime,
rayonnait au loin comme une colonne de feu. Magnifiquement
illuminé aussi était le théâtre où les célèbres acteurs voulaient être
applaudis et l'étaient très justement.
On jouait la Partie de Chasse d'Henry IV, cette jolie pièce de
Collé, puis un ballet et une pantomine.
Dans le ballet, composé par M. Fabiani, directeur de l'opéra de
S. A. l'électeur Palatin, on voyait apparaître, au milieu d'une fête
pastorale, un berger nommé Philind, une bergère nommée Thémire,
tous deux épris l'un de l'autre et soumis à de cruelles épreuves.
Un autre berger que l'on appelle Sylvander s'intéresse à leurs
souffrances et enfin récompense leur fidélité. Sylvander, c'est le
dieu de l'Amour, qui, pour mieux les observer, a pris un rustique
travestissement \ il les conduit près de son autel sur lequel brille une
flamme céleste, allume à ce brasier divin un flambeau qu'il donne
à Philind et offre à Thémire un autre flambeau allumé à celui de
son époux. Dans la pensée de l'honnête Fabiani le berger Philind
et la bergère Thémire représentaient le Dauphin et la Dauphine,
longtemps séparés par les difficultés diplomatiques et enfin réunis
par un noble sentiment.
Dans la pantomine succédant à ce galant ballet, les divinités
de l'Olympe descendaient sur la scène pour assister au jugement
de Paris.
Le glorieux fils de Priam et d'Hécube, appelé de nouveau à
ANECDOTES ET NOTIONS 243
décerner la palme de la beauté, n'hésitait plus, comme sur le mont
Ida. Il l'offrait à l'image de la Dauphine. La superbe Junon, la
fière Minerve, la merveilleuse Vénus ratifiaient elles-mêmes hum-
blement sa sentence et le public applaudissait à cet accord des trois
jalouses déesses.
Le lendemain, les magistrats offrirent à la charmante Dauphine
une parure de grenat d'une rare perfection. Les jeunes filles de la
campagne lui présentèrent ensuite des guirlandes et des bouquets
de fleurs ; les étudiants de l'Université, les diverses corporations
dénièrent devant elle, musique en tête, enseignes déployées, et les
tonneliers eurent l'honneur de danser sous ses yeux leur danse
traditionnelle.
Tout le monde désirait s'approcher d'elle ou tout au moins la
voir, et ceux qui étaient parvenus à la voir, ne fût-ce qu'un ins-
tant, disaient que jamais ils ne l'oublieraient, tant il y avait de
douceur dans son regard, d'innocence dans son sourire et de grâce
infinie dans tous ses mouvements.
Son souvenir est, en effet, resté populaire dans ce petit pays.
Maintenant encore, l'hiver, dans les veillées du soir, plus d'une
brave femme de Brisgau ou de la Forêt-Noire répète à son enfant
ce qu'elle a entendu raconter par sa mère des fêtes de Fribourg et
de l'angélique aspect de Marie- Antoinette.
Le 6, elle partit : ce jour-là même elle s'arrêta encore sur le sol
germanique dans l'ancienne abbaye de Schuttern.
Le 7, elle était en France.
Entre Kehl et Strasbourg, dans une île du Rhin, appelée l'île
des Epis, on avait construit un pavillon où Marie-Antoinette
devait être, selon les usages diplomatiques, remise par M. de
Mercy, ambassadeur de Marie-Thérèse, à M. le Comte de Noailles.
ambassadeur de Louis XV. Là, une loi d'étiquette l'obligeait à se
dépouiller de tous les vêtements qu'elle avait apportés de Vienne,
pour prendre ceux qui lui étaient envoyés de Paris. Là, elle disait
adieu aux dames et aux gentilshommes qui l'avaient accom-
pagnée dans son voyage et qui retournaient en Autriche.
Le pavillon où s'accomplissaient ces préliminaires du royal
mariage était tapissé de tentures des Gobelins, représentant les
scènes les plus terribles de la mythologie grecque.
Sur le Rhin, sur la noble ville de Strasbourg, sur la magnifique
plaine d'Alsace, sur les cimes des Vosges et des collines du Brisgau,
s'étendait un voile sinistre.
244 ANECDOTES ET NOTIONS
Dès le matin, le ciel était chargé de gros nuages noirs. Tonte la
journée, la pluie tomba à torrents et la jeune Dauphine de France
emportait, sur la route de Versailles, l'instruction rédigée par son
père l'empereur François, la tendre instruction dans laquelle ce
religieux souverain disait : Mes chers enfants, je vous recommande
de prendre, tous les ans, deux jours pour vous* préparer à la mort,
comme si vous étiez sûrs que ce sont les deux derniers jours de
votre vie.
(X. Marmier. Histoire d'un Musicien.)
Mai 1794. — La dépense journalière pour la subsistance de l'ar-
mée est d'environ 5 millions par jour.
Lâcheté révolutionnaire. — II thermidor. Exécution, sur les
7 heures du soir, entre le pont tournant des Tuileries et les
Champs-Elysées, de soixante-onze hommes de la Commune de Paris.
Ils marchent à la mort et la reçoivent avec peu de courage.
Des femmes, en les voyant passer, disoient qu'ils étoient des lâches
et qu'ils n'alloient pas à la mort avec la même fermeté que les.
innocens qu'y avoit envoyés Robespierre.
(Almanach des Gens de bien.)
Epitaphe de Carrier.
Homme, qui que tu sois, méchant ou généreux,
Japonais ou Lapon, de la Chine ou de Rome,
Bénis le ciel: ici pourrit le tronc hideux
De ï ennemi de l'homme.
Tremblez, suj ets de Lucifer :
Carrier voudra noyer l' enfer.
La magistrature élue. — Les juges de paix sont, en général,
peu éclairés et même mauvais. Ils ont une morgue et une exagé-
ration fâcheuses. En général, ils abusent de leur titre et de leur
nomination par le peuple. Leurs greffiers commettent souvent des
exactions criminelles.
Les jurys d'accusation et de jugement sont détestables par leur
ignorance.
(Fourcroy, Rapport officiel sur les départements de l'Ouest, an IX.)
/"* plaît Le/ caia chaayeej eijcuij.
Lej mauacrrj'i'Aoïjnm^it Jalti, 'ce Lyon,,
1k Ùl Vendée, 'o'e. Paru Kx. . K?t ■
ï". 3" et h" plaiti Lu yrtmuMei, le/ m.ouchti.
et lej mouc/icroih/.
L ej Jaculiiru et Jacoéineo lej tA,arahn/ et teute, la,
- -■,-;■ y
acharne/ leurieihirciait Itjtanc
Et li Loire et k Hhêne, ont été tewtj "o\ Jaruj .
vrhuxtuJtJ
DfjjakjJacobu
AUoitnt par tout prûkant Iturj maxirnu ajjrciuej.
{"plaie, La mortalité, iur le/ animaux. .
Lajamtat atû forant lk tuer lej ditenj et autre/
animaux 'oomtitiaucj et de Je nourrir oc leur chair.
b" plaie Lu ularcj.
Le jQmer- q „ioy*j Jourcc, Oc la muero
lùre lej maux ou wpj.
Coinne le/ citoyen/ en ùutte aux, coup/oujort
Lajamine parut et hâta, notre, man.
Q papier déloyal a ccuuc la tnueres
D'un peuplée rentier/ au'il ronge, et ou il ulcère.
LES DIX PLAIES DE LA FRANCE RÉVOLUTIONNAIRE
(Collection du M'* de Biencourt.)
LA DIPLOMATIE RÉVOLtTIONMIRE
APERÇUS TIRES DE PLUSIEURS PUBLICATIONS RÉCENTES
Notre histoire diplomatique durant la période qui s'étend de la
convocation des Etats généraux en 1789, jusqu'au Consulat et au
rétablissement de nos relations avec l'Europe, serait à beaucoup
d'égards l'histoire du conflit des idées révolutionnaires avec les
idées monarchiques durant cette période agitée. Elle n'est pas faite ;
il n'est pas probable qu'elle le soit jamais d'une manière complète.
Tout cela est mort plus ou moins. Le souci des historiens est
ailleurs. Il y aurait de quoi la faire, dans les chancelleries, dans
les dépôts publics, dans les mémoires. Plusieurs générations d'écri-
vains n'y suffiraient pas. On en esquissera un morceau de temps en
temps. L'ensemble n'est pas destiné à être recueilli.
Les annalistes français de la Révolution n'ont guère insisté sur
ce côté des choses. ^Ils avaient assez de raconter les événements de
l'intérieur et les opérations militaires. Cette besogne était à la
hauteur de leur dessein. Il n'y a pas d'impartialité à leur demander.
Ils n'ont pas eu en vue d'écrire l'histoire, sine ira aut studio.
Tous poursuivent un projet particulier.
M. Thiers est un apologiste du succès, qui expose les faits dans
l'intérêt de l'opposition libérale de la Restauration, dont il est
membre. Il a sa carrière politique à faire au moment d'écrire son
Histoire de la Révolution. Le reste lui est indifférent. Ce n'est pas
l'étude de la diplomatie révolutionnaire qui l'aurait aidé beaucoup
dans cette tâche. Il aurait fallu faire des aveux pénibles et ces
aveux lui auraient nui. D'autre part, les pièces lui faisaient défaut.
Louis Blanc obéit à d'autres visées. Il a plus travaillé ce sujet que
M. Thiers, dont il n'a ni le talent littéraire, ni la modération rela-
tive, ni le mérite d'homme d'Etat. 11 se propose surtout de pour-
T. 11. — octobre 1883 17
246 LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
suivre, après qu'elles n'existent plus, les opinions, les institutions
et les personnes de l'Ancien Régime, et de s'édifier là-dessus un
piédestal ; entreprise généreuse et sans péril. On sait qu'il avait
fait contre la société bourgeoise, pourtant issue de la Révolution,
le serment d'Annibal. La diplomatie n'avait rien à voir dans cette
affaire.
Michelet est un fort ténor. Ce qui l'intéresse dans la Révolution,
c'en est le caractère antichrétien. C'est aussi l'originalité du crime :
il aime le pittoresque.
Le peintre des Girondins n'a pas plus de bonne foi historique.
Son œuvre est une suite de tableaux oratoires destinés à faire de
l'effet. Elle lui fournira l'occasion d'écrire plus tard : Trois mois
au pouvoir. Ces trois mois n'ont pas ajouté à sa gloire, mais il ne
prévoyait pas ce qui arriverait.
A part ceux qui ont écrit sur les faits généraux du temps, les
pamphlets, les documents, les pièces diverses abondent. Il y en a
qui ont traita la diplomatie. Ils ne l'éclairent pas; ils empêche-
raient plutôt d'y entendre quelque chose. On y chercherait en vain
des renseignements. Ils n'ont qu'un intérêt de polémique ou se
bornent à des personnalités. Les faits, quand il y en a, auraient
besoin d'être vérifiés, confrontés, discutés. Ordinairement, ceux
qui les avancent parlent à l'aventure, tronquent ce qu'ils ont dans
la main, ou n'ont que des lambeaux propres à les induire en
erreur comme ceux qui les lisent. Au fait, ils veulent persuader ;
des preuves leur seraient inutiles, et il est difficile d'en avoir. Les
chancelleries gardent leurs secrets, les acteur^fee taisent. On voit
des effets ; on raisonne dessus. Les causes échappent ; on est réduit à
les deviner, et on ne s'en donne pas la peine. Enfin, on est trop
près des événements. Ils n'ont pas eu le temps de se refroidir, ni
ceux qui les considèrent, celui de se rasséréner. Avant d'en pou-
voir juger de sang-froid, il sera nécessaire que les passions tom-
bent, que les intérêts changent, que ceux qui ont du pouvoir ou
de la responsabilité aient disparu, car ils désirent n'avoir pas à
poser devant un tribunal, fût-ce celui de l'histoire dont les sen-
tences n'ont pas de sanction. C'est pourquoi l'histoire avant de
pouvoir s'écrire, à moins que ceux qui la font ne consentent à
l'écrire eux-mêmes, a toujours besoin de quelque perspective.
Cependant, durant ces dernières années, des travaux nombreux,
quelques-uns d'une importance véritable, ont été publiés, qui
peuvent servir à jeter quelque lumière sur la situation diploma-
T" ptaiv lii tonntmj.
Le Tréiuial rei/ctutionnairt..
S" ptatt, h Jautertttv.
Onnmujcwej çnvouij liaju tej Dtflurfementj
Carras; Coltût t Frfrarv,J<tJCp/l /t Eoru. Kac-
IMTrtùiuiat dr jang a&rj Icuiçort la.Joiïàr
Ntbiz*- nthtt, Jai/onù, tout était mu enpowtlrti.
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Fe'rom frotonJuÀJ Da/u ttj Département/
ComUtn votre pajJCLùe a caUfii "de. Iturmenu
lu ~ plaie flore dej premierj ncj
lieqwuitLon.
Dam Leur cweuptemtitt à cemonjtrt odieux,
Ils préjmtDitnt t meeru om ton ni!)tiit qiiaur. Dieux..
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ILUiCV VLZIUTTJ Wlt-U/C^ L'^UV 1 1 U 'i» ' A, fTHtt VÇIA
L tmptîouaoit Mar--1 '
LES bl\ PLAIES DE LA FRANCE REVOLUTIONNAIRE
(Collection du .Mis de Biencourt.)
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 247
tique de l'époque révolutionnaire. La plupart sont des travaux
partiels, c'est-à-dire des épisodes de l'histoire diplomatique du
temps. Sans qu'il y ait d'instruction générale à y puiser, on y peut
saisir néanmoins un caractère uniforme. Tous mettent en relief la
violence des procédés diplomatiques de la Révolution et l'infériorité
lamentable du personnel qu'elle emploie. Ces procédés ont réussi
et ce personnel a obtenu du succès. Il y avait des armées derrière
eux; ce ne fut pas leur mérite qui leur valut de triompher. Ils
ont prouvé une fois de plus par leur exemple, que le mépris ne
suffit pas contre l'indignité des moyens et l'indignité des personnes.
Parmi les travaux récents de nature à faire ressortir cette vérité,
il convient de mettre au premier rang l'ouvrage considérable con-
sacré, par M. Frédéric Masson , à décrire les vicissitudes du
ministère des affaires étrangères durant la période qui s'étend de
l'année 1787 à l'année 1804 4. La diplomatie révolutionnaire est
ailleurs, mais l'œuvre de M. Frédéric Masson montre par quels
instruments elle était dirigée. « Il m'a semblé, dit l'auteur du
Département des affaires étrangères, dans sa préface, que l'his-
toire des ambassadeurs exigeait un travail spécial, soit qu'on prît
chaque légation pour en examiner les divers titulaires, soit qu'on
tentât des vues d'ensemble sur chaque époque. » Evidemment, et
on ne saurait trop le répéter, ce ne peut être ni l'œuvre d'un jour
ni celle d'un homme.
Le livre de M. Frédéric Masson est une mine de faits inédits,
encore plus qu'un inventaire du personnel et des règlements inté-
rieurs introduits au ministère des affaires étrangères pendant
vingt ans. Une belle leçon à y prendre est la notion de l'instabi-
lité qui se manifeste dans nos relations extérieures dès l'année
1789. Partout les intérêts sont négligés ou niés ; les personnes et
les choses se succèdent comme les images au foyer d'une lanterne
magique. « Gomment, dit M. Frédéric Masson, comment relier
ces monologues, comment rattacher les uns aux autres ces hommes
sans lien historique, sans unité politique, ballottés à la vérité par le
même flot, mais n'ayant de pareil que le titre qu'ils portaient ?
Gomment envisager d'ensemble des événements dont les uns
appartenaient au ministère et dont les autres étaient du domaine
1 Le Département des affaires étrangères pendant la Rèoolution (1787-1804),
par Frédéric Masson, bibliothécaire du ministère des affaires étrangères, 1 vol. in-8°.
Paris, 1877 (plans).
248 LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
général? » Il n'y faut pas songer. Pourtant, il y a un esprit qui
erre sur les hommes et les choses, comme une chaloupe sur
une mer sans limites. Cet esprit est l'esprit de destruction. A cet
égard, tout le monde, au ministère des affaires étrangères et dans
les ambassades, comme à la tribune et dans les clubs, collabore à
la même tâche.
On a été obligé de mettre de l'opiniâtreté à détruire. La tradi-
tion et le sens commun s'étaient unis pour résister. Néanmoins, dès
l'année 1792, ils ont perdu pied. Le personnel diplomatique n'existe
plus. Il en survit quelques épaves. Ce n'est pas ce qu'il y a de
meilleur. Ces épaves, ce sont les gens qui sacrifient leur opinion et
leur honneur à leur carrière. Dans les ambassades, les vieux servi-
teurs de l'État, dégoûtés du service, suspects à ceux qui les
emploient et à ceux auprès desquels ils sont accrédités, se retirent
l'un après l'autre. Dans les bureaux de l'administration centrale,
Dumouriez, devenu ministre des affaires étrangères — 15 mars,
13 juin 1792 — et qui estime qu'à une situation nouvelle il faut
des hommes nouveaux, renvoie le personnel en bloc. C'était se
priver à la fois de spécialités et de travail, car on n'avait pas
d'autre personnel ; il serait indispensable d'en créer un autre. Le
marquis de Chambonas, le chevalier Bigot de Sainte-Croix, succes-
seurs de Dumouriez, les derniers ministres de la monarchie et les
créatures de La Fayette, assistent impuissants à l'agonie de ce qui
existe.
Enfin Lebrun, dit Lebrun-Tondu, ministre des affaires étran-
gères, du 10 août 1792 au 21 juin 1793, ce qui est une longue
carrière ministérielle par un temps pareil, voit éclore la diplo-
matie nouvelle. Ce n'est plus une diplomatie, mais une tourbe
d'agents secrets, dont le savoir professionnel se borne à corrompre
ou à essayer de corrompre ; et souvent ce sont eux que l'on
corrompt à prix d'argent. On a rompu avec le monde entier. La
commune de Paris gouverne, d'abord seule, puis concurremment
avec la Convention qu'elle tient sous le joug jusqu'au 9 thermidor.
En matière diplomatique, la Gironde n'aurait pas voulu descendre
jusque-là. La faction des Hommes d'Etat, comme elle était désignée
par ses adversaires, aurait voulu conserver à la diplomatie fran-
çaise un semblant d'organisation plutôt que d'existence. Son idéal
était la Constitution de 1791, moins le Roi. Elle aspirait à con-
server la paix au dehors, à garder quelques rapports, sinon des
alliances, avec divers Etats auprès desquels elle aurait eu des
L \ DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 249
agents modérés, parlant correctement, qui ne se seraient pas pré-
senta vêtus de la carmagnole, à l'audience des souverains. En
pratique, la diplomatie de la (Vironde se réduit à des règlements
d'uniforme: — L'Etat aura, dans chacune des capitales de l'Europe,
une maison convenable à bail, fournie de meubles, de vaisselle, de
voitures et confiée à un gardien qui sera chargé de remettre des
états de ce qu'il achètera *. — On n'oubliait pas la livrée des
domestiques. Ils devaient porter un frac bleu, à double rangée de
boutons et à passe-poil rouge : ils auraient un gilet rouge, une
culotte blanche, un chapeau uni avec une ganse d'argent. Le
bouton du chapeau serait blanc et porterait ces mots : mission
française.
La chute de la Gironde coupa court à ces grands projets. Il n'y
eut guère plus de diplomatie ni de relations extérieures, sauf des
relations canoniques, selon l'expression de Peltier, rédacteur des
Actes des Apôtres. Ce n'est pas que les employés manquassent au
ministère des affaires étrangères. Il n'y en avait que quarante et un
en 1789: il y en avait soixante-quatorze au mois d'avril 1793, et
soixante-dix-huit en juin. Ils ne faisaient rien, comme de juste.
Les administrations étaient devenues des vaches à lait, à l'usage
des sans-culottes. Quelques vieux employés dont on n'avait pu se
passer, continuaient la correspondance.
Les jours où il y a une question à régler avec un Etat, une
rupture immédiate se produit. Le langage dont on use rend les rela-
tions impossibles. Un contemporain esquisse à grands traits, dans
les termes suivants, le tableau d'une administration publique sous
la Terreur : « Les salles que nous traversions étaient inondées de
commis occupés au travail. — On doit faire beaucoup de besogne
avec un si grand nombre d'employés, observa l'Anglais. — Au con-
traire ; si vous en exceptez quelques-uns d'anciens, tous ces employés
viennent d'être placés là depuis un mois. Ce sont les parents,
les amis, les perruquiers mêmes des députés. — Comment ! des
perruquiers ; vous riez, sans doute ? — Je vous dis vrai. En
voilà un au fond de cette salle, qui me coiffait, encore avant-hier.
Son nom est Galvet : il m'a dit qu'il allait entrer premier commis
au bureau de la finance ; et il n'a pas menti. Il écrit comme une
femme et n'a pas d'orthographe. Mais il est républicain, et a
1 Voir dans Masson : Le Départe ment des affaires étrangères, pp. 238 et sui-
vantes, le mémoire au projet soumis au Comité de salut public au mois de mai 1793.
250 LA DIPLOMATIE REVOLUTIONNAIRE
obtenu cette place en prouvant qu'il s'était battu, au 10 Août,
contre les Suisses. — Quel travail peut-il faire? — Aucun. Il
raconte ses exploits, taille tant bien que mal sa plume, dénonce les
commis qui ne pensent pas comme lui et touche ses appointements
au bout du mois. — Mais qui fait la besogne? — Le petit nombre
d'anciens employés qu'on a gardés par nécessité. — Ils ne peuvent
y suffire ? — Aussi tout est arriéré et dans le plus grand désordre ;
on ne peut souvent y retrouver ses pièces. — En est-il de même
dans toutes les parties du gouvernement? — C'est la même
chose *. »
Les dépenses n'avaient pas plus diminué que le nombre des em-
ployés. Lors de son passage aux affaires étrangères, Dumouriez
avait obtenu un crédit extraordinaire de six millions, à employer
comme il l'entendrait, c'est-à-dire six millions de fonds secrets. Là
dessus, il avait dépensé deux millions cent six mille livres au
moment de son départ. A quoi? Il avait payé cinq cent mille livres
aux Liégeois et aux Belges insurgés. Des agents politiques prê-
chaient la liberté à ces mêmes Belges aux frais du ministère des
affaires étrangères et coûtaient fort cher. Ce ne sont que des inci-
dents.
Il n'y avait presque plus d'ambassadeurs à entretenir. Des
espions en tenaient lieu. En août 1792, un d'entre eux délégué en
Angleterre, où Chauvelin représentait officiellement la France,
coûtait douze mille livres, et en septembre trente-huit mille cent
vingt-trois livres. C'était le comte Gorani, qui défrayait les asso-
ciations fondées en vue de soutenir les idées françaises. Le budget
était au pillage. Quand un ministre n'avait pas de fonds à fournir
aux délateurs, un autre venait à son secours. Un seul agent de la
police secrète de Paris, nommé Pourvoyeur, recevait trois mille
cinquante livres par mois, des affaires étrangères. Ses employés
rédigeaient la Gazette nationale. Parmi eux, Frêron touchait
quinze cents livres par mois. Chamfort en avait six cents.
Comment Chamfort s'était- il embarqué dans cette galère ? Il était
si pauvre, la pauvreté l'avait rendu envieux. Il avait la maladie qui
fait les Jacobins. Il n'avait pas hésité à se faire sans-culotte. Plus
tard il se repentit ou plutôt l'envie se retourna contre lui-même.
Au lieu d'envier les grands de l'Ancien Régime, qui étaient proscrits,
1 Les Tuileries, par Roussel d'Epinal, t. II, p. 57, ouvrage cité par M. Fr. Masson
Le Département, etc., p. 257.
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 251
il envia leurs successeurs. « Quand il vit, dit Chateaubriand, —
Mémoires d'outre-tombe, — que sous la Révolution il n'arrivait à
rien, il tourna contre lui-même les mains qu'il avait levées sur la
Société. Le bonnet rouge ne parut plus à son orgueil qu'une autre
espèce de couronne, le sans-culottisme qu'une sorte de noblesse,
dont Marat et Robespierre étaient les grands seigneurs. Furieux de
retrouver l'inégalité des rangs jusque dans le monde des douleurs
et des larmes, condamné à n'être encore qu'un vilain dans la
féodalité des bourreaux, il se voulait tuer pour échapper aux supé-
riorités du crime. » Le coup de rasoir qu'il se donna était mal
ajusté.
Avec Chamfort et Fréron, le ministère des affaires étrangères
soudoyait aussi, à la Gazette nationale, Fabre d'Eglantine et Kock,
père du romancier Paul de Kock.
Ces exemples ne sont que des échantillons. Ce que Dumouriez
faisait à la Gazette nationale, en Belgique et en Angleterre, ses
successeurs comme ceux qui l'avaient précédé, non au ministère,
mais dans les comités, le faisaient en Espagne, en Italie, en Suisse,
en Hollande, en Allemagne. Cette diplomatie avait remplacé l'an-
cienne. On commandait des pamphlets, on les faisait traduire en
diverses langues. On avait créé des ateliers que dirigeait Condor-
cet. Lui-même a fabriqué une série de ces pamphlets destinés à
l'exportation. Une fois prêts, on les expédiait en ballon au delà des
frontières, où on les envoyait colporter, comme en témoigne ce
billet de Roland à Lebrun, daté du 26 août 1792 : « Je vous envoie,
mon cher collègue, M. Henry Clémence, que vous présentera
M. Merlin. Il part en ce moment pour la frontière ; il y porte des
imprimés et va apostoliser pour la bonne cause. Il faut que les
fonds des affaires étrangères concourent à cette dépense : vous en
conférerez avec ces messieurs. Je vous salue, Roland. »
La théorie et la pratique des politiciens de la Constituante, de la
Législative et de la Convention à ses débuts, n'ont eu qu'un
résultat, celui de briser l'instrument que Louis XI, Louis XII,
Catherine de Mèdicis, Henri IY, Richelieu et Louis XIY avaient
mis trois siècles à forger. Les relations nécessaires de la Révolu-
tion avec les Etats étrangers la forcèrent d'avoir une diplomatie
nouvelle. Provisoirement elle est telle, qu'elle n'est pas aisée à
décrire. Quelques épisodes (et les recherches des érudits et des
historiens ne permettent jusqu'ici, nous l'avons dit, d'en connaître
que des épisodes) pourront servir à la juger.
252 LA DIPLOMATIE REVOLUTIONNAIRE
LE PACTE DE FAMILLE.
En dehors du territoire, la monarchie française du XVIIIe siècle
léguait à la Révolution deux grands intérêts à défendre. L'un était
à Rome, métropole de l'Église de France, l'autre en Espagne. Il
subsiste plus d'un mystère dans les rapports de la Révolution avec
le gouvernement espagnol avant le Consulat, mais on en peut dès
aujourd'hui apercevoir l'ensemble1.
Depuis 1761, les deux branches française et espagnole de la
maison de Bourbon étaient liées par un traité spécial dit pacte de
famille. Quoi qu'en dise le titre du traité, ce n'était pas une alliance
exclusivement dynastique. C'était une alliance politique et com-
merciale également avantageuse aux deux pays, qui désiraient
résister de concert à la prépondérance maritime de l'Angleterre.
Les parties contractantes l'entendaient ainsi ; le sentiment des deux
nations était unanime. De fait, l'alliance espagnole, conclue au fort
de la guerre de Sept Ans, avait été très utile à la France. Elle lui
devait de n'avoir pas été alors complètement écrasée. Sans cette
alliance, le traité de 1763 aurait été plus désastreux qu'il ne le fut.
En 1781, pendant la guerre de l'Indépendance américaine, l'Es-
pagne avait encore prêté à son alliée un concours efficace.
Les économistes français étaient d'accord sur la nécessité de
maintenir le Pacte de famille... « Ce sont, écrivait Favier, en
1773, à propos de ces clauses du Pacte de famille, des liaisons natu-
relles, nécessaires et indissolubles, fondées sur l'intérêt commun et
invariable des deux puissances. » Leur commerce, leur marine et
leur empire colonial en dépendaient. Après la convocation des Etats
généraux, l'opinion française n'avait pas varié à cet égard. On en
eut la preuve en 1790.
Des difficultés avaient surgi entre l'Espagne et l'Angleterre.
L'Espagne craignait d'avoir une guerre à soutenir. Elle réclama
par voie diplomatique le bénéfice du Pacte de famille. Le gouver-
1 La diplomatie française en Espagne de 1792 à 1796. La guerre et les négo-
ciations entre la France et l'Espagne en 1793 et 1794, par Albert Sorel. Articles
insérés dans la Revue Historique, n°s de novembre-décembre 1879, janvier-avril
1880, mai-août 1880.
LA DIPLOMATIE -RÉVOLUTIONNAIRE 253
nement français, les hommes d'État, les membres les plus émi-
nents de l'Assemblée constituante n'hésitaient pas à reconnaître
que la demande de l'Espagne était naturelle et légitime. Les brouil-
lons et les médiocrités présentèrent des objections. Est-ce que
l'avènement de la liberté n'était pas l'avènement de la paix perpé-
tuelle? Les orateurs de carrefour, les journaux, les brochures, le
demandaient en chœur. Mirabeau qui avait les qualités d'un homme
d'Etat et l'intelligence au-dessus des petits calculs d'une opposition
tracassière, entreprit de résister à ces clameurs. Il en avait conféré
avec Ségur, ambassadeur de France à Madrid. Sa résolution était
de maintenir la substance du Pacte de famille. Le titre l'offusquait
un peu. Pourquoi n'appellerait-on pas ce pacte de famille, pacte
national? Il suffirait de le mettre en harmonie avec les institu-
tions nouvelles... « Les articles, écrit Ségur 4, qui renferment quel-
ques stipulations offensives, doivent être effacés, mais tous ceux
qui stipulent l'engagement d'une défense réciproque, doivent être,
en même temps, renouvelés, resserrés, consacrés par le vœu
national. » Ségur fait la part du feu. L'Assemblée approuva les
armements commencés par ordre du Roi, l'invita à reviser le pacte
de famille, et vota, sur le rapport de Mirabeau, l'exécution des
engagements contractés vis-à-vis de l'Espagne.
Toutefois ce n'était pas sans peine qu'on était parvenu à s'enten-
dre. On avait soulevé, à ce propos, la question de savoir à qui, du roi
ou du pouvoir législatif, appartenait le droit de paix et de guerre.
C'était le 14 mai 1790, que le comte de Montmorin, ministre des
affaires étrangères, avait fait part à l'Assemblée des préparatifs
faits dans les ports. Le lendemain, le duc de Biron avait proposé la
motion suivante : « L'Assemblée supplie Sa Majesté de lui faire
remettre l'état des besoins de la marine. » Sur quoi, le député
Duquesnoy avait dit : « Avant tout, il faut se demander : le Roi
a-t il pu ? a-t-il dû ? pouvons-nous ? devons-nous ? » Alexandre de
Lameth avait profité de l'occasion pour aller jusqu'au bout du
sujet. L'Assemblée est-elle compétente? A-t-elle le droit de délé-
guer au Roi le droit de paix et de guerre?
Puis Robespierre, l'homme aux trente voix, était intervenu avec
l'assurance imperturbable dont il avait le secret : — Il faut, s'était-
1 Examen, par le comte de Ségur, d'un ouvrage intitulé : Extrait du pacte de
famille, 1790, réimprimé dans la Politique des cabinets de l'Europe, 1825, t. II,
p. 306.
254 LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
il écrié, que vous manifestiez aux nations que, suivant des prin-
cipes bien différents de ceux qui ont fait le malheur des peuples,
la nation française, contente d'être libre, ne veut s'engager dans
aucune guerre et veut vivre avec les nations, dans cette fraternité
qu'avait commandée la nature.
La suffisance bouffie de l'avocat d'Arras avait tout de suite
donné sur les nerfs de Mirabeau qui ne daigne pas réfuter Robes-
pierre, mais répond : « Il faut d'abord voter les subsides — on de-
mandait l'ouverture d'un crédit — : ensuite on s'occupera de la
question constitutionnelle, Mirabeau avait eu gain de cause.
Les préparatifs furent inutiles ; il n'y eut pas de guerre entre
l'Espagne et l'Angleterre. Gomme il n'y avait pas à remplir les obli-
gations contenues dans le Pacte de famille, on ne s'occupa plus de
le reviser. Les relations avec l'Espagne n'en furent pas moins
troublées. Charles IV, monté sur le trône en 1788, était un
homme faible et par suite animé d'un grand esprit de concilia-
tion. Son ministre Florida Blanca, offusqué de la propagande
révolutionnaire faite en Espagne par les clubistes français, avait
réprimé les fauteurs de cette propagande et encouru l'indignation
de ceux qui les avaient envoyés. Charles IV, afin d'avoir la paix,
avait rappelé au pouvoir d'Aranda, le proscripteur des jésuites.
11 fut mal récompensé de cette condescendance. Le vertueux
d'Aranda, comme son prédécesseur, avait dû s'opposer à la propa-
gande révolutionnaire. S'il ne l'avait pas fait, les Espagnols s'en
seraient chargés eux-mêmes. Ils n'aiment pas qu'on aille les ennuyer
chez eux. Il louvoya quelque temps néanmoins, continua de s'opposer
à la propagande révolutionnaire, quitte à offrir des excuses ensuite.
Mais le 10 Août mit le feu aux poudres. Ce fut pis quand la Con-
vention proclama la déchéance de la monarchie. Le vertueux
Aranda refusa de reconnaître la République. Il fallut se résigner à
son renvoi.
Godoy, son successeur (15 novembre 1792), espérait pouvoir
rester neutre et même sauver la tête de Louis XVI. Ocaritz,
ministre d'Espagne à Paris, intervint officiellement en ce sens,
le 26 décembre. Le procès du Roi était commencé. Il revint à
la charge le 17 janvier 1793. Cette fois, la Convention entra en
fureur. Elle fit notifier à la cour d'Espagne, par Bourgoing, ministre
de France à Madrid, « que si elle ne désarmait pas sur-le-champ,
la guerre lui serait déclarée. » L'Espagne n'armait pas, mais son
émotion était au comble. Outre le désir naturel que nourrissait
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 255
Charles IV de sauver les jours de Louis XVI, ses sujets montraient
les dents. Les pamphlets révolutionnaires répandus à profusion dans
les campagnes avaient éveillé les susceptibilités religieuses d'une
race peu endurante.
Bourgoing quitta Madrid le 23 février, et le 7 mars, la guerre
fut déclarée à l'Espagne, sur le rapport de Barère, dans lequel
on lit : « Il faut que les Bourbons disparaissent d'un trône qu'ils
ont usurpé avec les bras et les trésors de nos pères, et que le plus
beau climat, le peuple le plus magnanime de l'Europe reçoive la
liberté qui semble faite pour lui. » Le dessein de renverser la
dynastie espagnole pouvait mener loin. Barère n'y regardait pas
de si près. Peut-être aussi n'avait-il voulu faire qu'une phrase.
La liberté, on l'offrait du reste à coups de canon, à toutes les
nations du continent. Il était loin le jour où l'on aspirait à la paix
perpétuelle, où l'on insérait, dans la Constitution de 1791, cet article
qu'on eut l'audace de reproduire dans la Constitution de 1793 : —
La nation française renonce à entreprendre aucune guerre en vue
de faire des conquêtes.
Mais, dira-t-on, il ne s'agit pas de faire des conquêtes : il s'agit
de donner la liberté aux nations. Soit; pourtant, on peut
observer que, dans l'intervalle du 21 septembre 1792 au 21 jan-
vier 1793, jour de la mort du Roi, on a pris la Belgique,
Porentruy, Genève, la Savoie. Ce n'est d'ailleurs qu'un début.
A cette même date du 21 janvier . on a l'Europe sur les
bras. Il n'y a plus que trois Etats qui soient neutres : ce sont la
Turquie, l'Angleterre et l'Espagne. Encore la Turquie venait-elle
de refuser de recevoir l'ambassadeur de la République, Sémonville.
En attendant que la Convention déclarât la guerre à l'Espagne,
l'Angleterre allait prendre les devants.
Elle n'y avait pas mis d'empressement. Tant qu'il n'y avait eu
au-delà de la Manche que des meetings révolutionnaires et des
adresses que l'on recevait en France, que Lebrun, ministre des
affaires étrangères, communiquait à la Convention, adresses dans
lesquelles le Gouvernement britannique était traîné dans la boue,
l'Angleterre n'avait pas remué. L'ouverture de l'Escaut, contraire
aux traités, l'invasion de la Hollande, avaient changé ses disposi-
tions à garder une neutralité bienveillante. Puis était venu le
décret conventionnel du 19 novembre 1792 : — La Convention
nationale déclare, est-il dit dans ce décret, au nom de la nation
française, qu'elle accordera fraternité et secours à tous les peuples
256 LA DIPLOMATIE REVOLUTIONNAIRE
qui voudront recouvrer leur liberté et charge le pouvoir exécutif
de donner aux généraux les ordres nécessaires pour porter secours
à ces peuples et. défendre les citoyens qui auraient été vexés, ou
qui pourraient l'être pour la cause de la liberté.
C'était une déclaration de guerre indirecte à tous les gouverne-
ments monarchiques. Après l'exécution de Louis XVI, les envoyés
des puissances s'en vont un à un. C'est un défilé. On rompt avec
les républiques comme avec les monarchies, avec les Villes Han-
séatiques et les Etats-Unis, comme avec Rome.
Le coup le plus rude fut sans contredit la rupture avec l'An-
gleterre, non seulement à cause des sympathies qu'on avait ren-
contrées là plus que dans aucun autre pays, mais parce que rompre
avec l'Angleterre, c'était s'interdire l'usage delà mer. On le sentait,
mais on se faisait illusion comme à plaisir. « Eh ! répétait Lebrun,
le gouvernement britannique n'osera pas rompre ; aussitôt l'armée,
la flotte, la nation trahiraient le roi Georges et son cabinet. » Or,
Louis XVI mort, les Trois Royaumes prennent le deuil et l'on ren-
voie Chauvelin, ministre de la République, à Londres. On ne le
renvoie pas simplement : on lui enjoint de vider la Grande-Bre-
tagne dans les vingt-quatre heures (1er février 1793). L'avant-
veille (30 janvier), Lebrun avait annoncé ces nouvelles à la Con-
vention : « La juste rigueur exercée sur le dernier de nos rois,
avait-il dit, a été une occasion... La mort nécessaire d'un tyran
étranger a été pour les Anglais le signal d'un deuil extraordinaire
et d'une insulte que rien ne saurait pallier. » Lebrun se console :
on avait la guerre terrestre ; on aura la guerre maritime. Voilà
tout. Pourtant, on éprouve quelque regret. Brissot rapporte sur le
renvoi de Chauvelin. Au cours de la discussion du rapport, Ducos
affirme que la nation anglaise est prête à se jeter dans nos bras;
Barbaroux est sûr que « la nation anglaise nous vengera elle-
même d'une cour qui pousse à leur destruction réciproque deux
peuples qui devraient être unis pour le bonheur du monde. »
C'est que les opinions girondines avaient leur point d'appui en An-
gleterre et que l'attitude présente de l'Angleterre présage à la
Gironde, et à courte échéance, un sort funeste.
L'affaire espagnole n'était pas? si dangereuse. L'irritation était
extrême dans la Péninsule. Elle n'était pas gouvernementale.
C'était le peuple qui était catholique. Le côté antichrétien, diabo-
lique, comme disait de Maistre, des doctrines révolutionnaires,
l'avait exaspéré. De plus, on avait tenté de le convertir à ces doc-
LA DIPLOMATIE REVOL1 TIONNAIRE 257
trines. Un vent de colère souillait. Un se jeta tout de suite a la tête
de l'Angleterre.
Ce n'était qu'un accès de fureur. Le tempérament espagnol et le
tempérament britannique ne s'entendaient pas. L'expérience en est
laite de longtemps. Depuis Philippe II et l'Armada, en Amérique
comme en Europe, les deux races s'étaient rencontrées mainte
ibis. Les descendants du Gid détestaient cordialement « la race
des pirates. » Il y eut donc des froissements immédiats. D'autre
part, la décadence militaire de l'Espagne ne l'autorisait pas à
entreprendre beaucoup contre la République.
Avant la fin de l'année, Godoy fit offrir un accommodement à
la Convention par l'intermédiaire de Grouvelle, envoyé français
en Danemarck. Les pourparlers traînèrent en longueur. On les
reprit en 1794. La Convention, très occupée en Vendée et sur le
Rhin, avait agi assez mollement sur les Pyrénées. Aussi les préten-
tions de l'Espagne qu'elle présenta (4 novembre 1794) sous forme
d'ultimatum, aux représentants Delbrel et Vidal, en mission à l'ar-
mée des Pyrénées, rendaient un arrangement difficile. Cet ultima-
tum portait en substance que 1° l'Espagne reconnaîtrait le système
ou forme de gouvernement qu'il plairait à la France d'adopter ;
2° que les Français mettraient tout de suite les enfants de Louis
XVI à la disposition de l'Espagne ; 3° que la France accorderait
au fils de Louis XVI les provinces voisines des Pyrénées, dans
lesquelles il régnerait souverainement et gouvernerait seul en
roi.
Un orage ne pouvait manquer d'éclater là-dessus. Vidal répond
(14 novembre) à Delbrel qui lui avait communiqué les propositions
de l'Espagne, que ces propositions sont insolentes et déplacées. Le
canon y répondra. Le comité de Salut public à qui on en réfère,
est du même avis. Il mande aux deux représentants (24 novembre)
que l'indignation est extrême à la lecture de « l'écrit infâme » qu'on
lui transmet. Comment un Français a-t-il pu consentir à recevoir
une communication aussi outrageante. L'artillerie et un feu bien
soutenu discuteront plus utilement avec les Espagnols. Qu'on dispose
tout et qu'on frappe : « Le Français victorieux traite sans orgueil
l'ennemi qui se présente avec l'attitude qui lui convient ; il voue
au mépris le vaincu qui ose lui proposer des lois. » On avait dépêché
un agent officieux chargé de préparer les voies à une paix pro-
chaine. Le comité ordonne de le rappeler : « Prenez des mesures,
écrit-il à Delbrel et Vidal, pour faire revenir sur-le champ Si-
258 LA DIPLOMATIE REVOLUTIONNAIRE
monin d'Espagne. Il compromet la dignité du peuple français *. »
Gomme il fallait le prévoir, la guerre prit aussitôt un caractère
sauvage. De part et d'autre, l'orgueil et la colère débordaient. Gela
n'était plus une guerre politique, mais une guerre de religion dou-
blée d'une guerre de race.
Le 13 janvier 1795, Urrutia, général en chef de l'armée espa-
gnole, effrayé de la tournure des événements, demande qu'on
respecte le laboureur, qu'on le laisse tranquille dans sa chau-
mière. Il s'agissait du sac de Figuières et de la dévastation des
campagnes. Les armées républicaines qui étaient dans la misère
visaient sur le paysan espagnol embusqué derrière un arbre, d'où
il fusillait ceux qui pillaient son champ. Les chefs comprenaient
l'horreur d'une lutte entre deux nations que liaient la veille une
amitié séculaire et des intérêts communs, qui n'avaient aucun
motif de haine entre elles. Les passions d'un jour ne pouvaient
faire disparaître ce passé. « Plût au ciel, écrivait Urrutia, que ce
conflit cessât, et que deux nations faites pour être amies, revinssent
à l'être... Notre rivalité n'a pas de but direct:, qu'elle s'exerce à
des objets plus dignes que celui de répandre le sang. Le voisinage
de la France et de l'Espagne rendra toujours ces deux nations insé-
parables en commerce et en amitié. Pourquoi travaillent-elles avec
tant d'efforts à se détruire ? Pourquoi nos ruines doivent-elles être
le ciment sur lequel une autre puissance, peut-être , élèverait
l'édifice fastueux de sa grandeur?... Je te demande que tu me
répondes sur ce point avec la franchise dont je te donne l'exemple ;
nous ne sommes autorisés, ni toi ni moi, qu'à nous faire la guerre.
Faisons-la sans manquer à nos devoirs, mais cherchons en même
temps les moyens de faire la paix. »
G'êtait au général Pérignon que cette lettre était adressée. Elle
était pleine de sens et de plus de diplomatie que des diplomates
ordinaires n'y en auraient mise. La difficulté était de persuader les
deux gouvernements. La lettre d'Urrutia était accompagnée d'une
autre lettre encore plus extraordinaire. Elle émanait du vieux
Grillon, jadis lieutenant général dans l'armée française, entré au
service de l'Espagne en 1761, au moment de la conclusion du Pacte
de famille, et créé duc de Mahon qu'il avait pris aux Anglais
t Le colonel Fervel : Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées
orientales. 2 vol. in-8°, Paris, 1861, 2e édition. Cité par M. Albert Sorel : Revue
historique, nov.-déc. 1879.
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 250
en 1782. Son fils avait été l'ait prisonnier sur le champ de bataille
et on avait été sur le point de le fusiller, parce qu'on le prenait pour
un émigré. Il était interné à .Montpellier, et le vieux duc priait le
général Pérignon de faire passer la lettre à son fils. Avant de l'en-
voyer, Pérignon en prit lecture. Il est probable qu'elle lit sur lui,
malgré sa forme étrange, plus d'impression que celle d'Urrutia. La
voici telle que la reproduit M. Albert Sorel, après en avoir corrigé
néanmoins l'orthographe un peu trop castillane : « Nous vous
avons cru mort pendant plus de quinze jours, n'ayant de vos nou-
velles que vous étiez prisonnier et en bonne santé, que par des
déserteurs auxquels je suis accoutumé à avoir peu de foi ; et dans
cette affreuse incertitude, jugez de l'état de votre bonne maman et de
notre chère Virginie. L'état de convulsion ou d'une morne douleur
dans laquelle je les vois alternativement, redoublait la mienne et
devenait plus amère par les efforts que je faisais pour la cacher et
les rassurer sur de fausses apparences. Mais, vous le dirai-je, mon
cher enfant, je suis plus à plaindre qu'elles. Mon amour pour vous,
aussi tendre que le leur, trouvait de temps en temps des moments
de consolation, dont elles ne jouissaient pas avec moi, par la justice
que vous a rendue toute l'armée ainsi qu'aux braves soldats du
premier bataillon d'Espagne, à la tête duquel vous avez resté pri-
sonnier... Il me semble que mes forces, qui ne m'ont pas encore,
comme tu le sais, tout à fait abandonné, se renouvellent, telles
que je les avais, il y a soixante ans, à ma première campagne,
lorsque j'ai un reste d'espoir de voir finir cette monstrueuse guerre
à mes yeux, pour en recommencer encore une nouvelle, où je
pourrais encore espérer de combattre avec les Français unis aux
Espagnols contre les vrais ennemis de nos deux nations et contre
lesquels j'ai toujours eu des avantages personnels à moi ; car enfin,
nous nous ressemblons toi et moi par la fortune, n'ayant jamais eu,
comme toi, que de légères blessures ; mais en quoi nous différons,
c'est qu'en soixante et tant d'actions de guerre, où je me suis
trouvé, la déroute plutôt que la bataille de Rosbach est la seule où
je me suis vu obligé de tourner le dos à l'ennemi, soit étant au
service de France, soit depuis que je suis au service de l'Espagne...
Je t'embrasse et je t'adore comme ton bon papa, ton meilleur ami,
quoique ton rival de la gloire que tu acquiers, tandis que je ne
suis destiné qu'à ne faire des vœux que pour la paix. »
***
{La suite prochainement.)
V MAILLE. E¥EQUE DE SA1NTPAP0UL
DÉPORTÉ DE FRUCTIDOR
A la lecture d'une lettre par laquelle le commissaire central près
l'administration du Morbihan annonçait l'arrestation de deux
ecclésiastiques, dont l'un « aurait été fait prêtre il y a dix-huit
mois par le soi-disant évêque de Saint-Papoul, » Rewbell, membre
du Directoire, écrivit pour le ministre de la police la note sui-
vante :
« Qu'est devenu cet évêque de Saint-Papoul, qui est toujours,
dit-on, à Paris, et qui est le plus grand coquin que je connaisse?
rse serait-il pas temps de l'envoyer faire des prêtres ailleurs ? »
3 nivôse an 7.
Ce « coquin, » cet évêque qui « faisait des prêtres, » était
Mer Maillé. Isé à Entrâmes (Mayenne) en 1743, il avait été tour à
tour, avant la Révolution, vicaire général de l' évêque de Dol,
évêque de Gap, enfin évêque de Saint-Papoul (Aude). La constitu-
tion civile du clergé ayant supprimé son siège, au lieu d'èmigrer,
il vint à Paris. Il y vécut sans doute dans la retraite; mais on ne
saurait dire qu'il se cacha, alors qu'il est constant qu'il était ins-
crit à sa section, qu'il s'était procuré des certificats de civisme et
de non-émigration, qu'il payait les contributions patriotiques et
qu'il était membre, et membre actif, semble-t-il, de la garde natio-
nale. Le 2 septembre 1792, son frère fut massacré à l'Abbaye ; le
24 juillet 1794, deux de ses neveux, l'un âgé de dix-sept ans, l'autre
grand vicaire de l'évêque du Puy, montèrent sur l'échafaud ; trois
jours après, la mère du plus jeune comparut devant le Tribunal
révolutionnaire, et faillit avoir le même sort. Tant d'infortunes
éclatantes venant frapper sa famille, auraient dû attirer sur lui-
même l'attention des Comités. Cependant, il échappa à Robespierre
et à la Terreur.
Sous le Directoire, lorsque la pression de l'opinion générale eut
MAILLÉ, ÉVÊQUE DE SÀINT-PAP01 I. 261
arraché aux Conseils une loi qui proclamait la liberté des cultes.
Mb1 Maillé reprit l'exercice public des fonctions épiscopales. C'était
en 1707. Depuis sept ans, aucun èvêque catholique n'avait officié
dans une église de France; aucun de ceux qui avaient émigré
n'était encore rentré. Les prêtres sortaient de leurs retraites ou
revenaient de l'exil ; les églises se rouvraient de gré ou de force ;
la persécution paraissait désarmée. On vit alors un èvèque sans
diocèse remplacer pour ainsi dire tous les èvêques absents et con-
férer l'ordination sacerdotale à ces jeunes lévites dont les fureurs
révolutionnaires n'avaient pas découragé la vocation ; on le vit
réconcilier les églises profanées, distribuer le sacrement de confir-
mation, et, au milieu d'un concours immense de clergé et de peuple,
à Paris, à Versailles, ailleurs encore, officier pontificalement.
C'était M?r Maillé qui, la veille de la Pentecôte, bénissait et récon-
ciliait l'église Saint-Roch, rendue depuis deux jours à son curé,
l'abbé Marduel ; c'était lui qui donnait la confirmation en l'église
Saint-Eustacbe ; c'était lui qui, la veille de la fête de la Trinité, à
Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, faisait soixante ordinations. Il
n'avait pas prêté le serment schismatique de 1791 ; n'étant plus
fonctionnaire, il n'avait pas même eu à le refuser ; mais il avait
fait le serment de 1792, la soumission exigée par la loi du 7 vendé-
miaire an IV, la déclaration prescrite par celle de prairial an Y,
lesquels n'avaient été ni condamnés ni blâmés par le Pape ;
Ms* Maillé pouvait ainsi, à l'abri même de la loi, exercer publique-
ment la plénitude de ses pouvoirs ecclésiastiques.
Cette liberté relative ne dura que quelques mois : elle cessa brus-
quement au 18 fructidor. Ms* Maillé rentra dans sa retraite de
Passy, ne prêta pas le serment de haine à la royauté, s'abstint des
cérémonies publiques du culte. Une année et plus s'écoula sans qu'il
fût inquiété. Nous avons dit plus haut à quelle occasion Rewbell
écrivit la note, en style si grossier, qui dénonçait au ministre
de la police l'évèque de Saint-Papoul.
Emanant d'un Directeur . cette note parut une injonction
formelle de poursuivre, et bien que la légalité de l'arrestation sem-
blât douteuse à l'un des chefs de bureau, l'ordre en fut donné
dès le lendemain. Msr Maillé demeurait à Passy, rue Basse, n° 33,
chez un sieur Rocheleux ; il y fut arrêté ; comme les meubles ne
lui appartenaient pas, on ne mit pas les scellés. Le 11 nivôse, il
subit au bureau central un premier interrogatoire; nous le reprodui-
sons textuellement : il importe que le lecteur recueille de la bouche
T. il. — octoere 1883 18
262 MSr MAILLÉ, ÉVÈQUE DE SAINT-PAPOUL
même de Msr Maillé le récit de son existence pendant le cours de
la Révolution.
« Je suis arrivé à Paris le 9 avril 1789; j'y suis resté jusqu'au
5 floréal 1794 (sic). A cette époque, j'ai été à Passy en vertu du
décret du 25 germinal ; j'y suis resté constamment jusqu'à ce
moment-ci... J'ai prêté le serment d'égalité et de liberté; j'ai en-
suite prêté celui de soumission aux lois de la République ; j'ai fait
encore une déclaration par laquelle je reconnaissais que l'univer-
salité des citoyens français est le souverain et j'y promettais sou-
mission et obéissance aux lois de la République, et j'ai cessé mes
fonctions le 12 ou 15 fructidor an V. Je vous observe qu'à cette
époque les serments que j'avais faits m'autorisaient à exercer mes
fonctions, en vertu du décret sur la liberté des cultes.
— Avez-vous aussi prêté le serment de haine à la royauté ?
— Non, parce que ma santé étant chancelante, j'ai cessé de tra-
vailler. Alors je n'ai point été tenu à le faire, puisque je n'étais
plus fonctionnaire public, c'est-à-dire puisque j'avais cessé d'exercer
toute espèce de fonction.
— N'avez-vous point de correspondance avec les émigrés ?
— Je n'ai eu aucune espèce de correspondance non seulement
avec des émigrés, mais encore avec qui que ce soit en France, à
l'exception de quelques lettres que j'ai pu écrire relativement à mes
intérêts *. »
Au regard des lois existantes, Msr Maillé était inattaquable. Le
ministre de la police le sentit bien. Aussi, dans la pensée de sur-
prendre la sincérité de l'évêque, il le fit soumettre à un second
interrogatoire dont il avait dicté lui-même les questions : cet inter-
rogatoire eut lieu le 13 nivôse, — 2 janvier 1799.
— « N'avez-vous jamais rétracté vos serments ?
— Je n'ai jamais rétracté ni serments ni promesses, et j'en suis
incapable.
1 A l'appui de ses déclarations, Msr Maillé déposa douze pièces qui peuvent se
partager en trois séries. — Première série : deux certificats de résidence de la sec-
tion de l'Unité et de celle de Passy, en floréal an II et germinal an VI ; deux certi-
ficats de civisme ; un certificat de non-émigration. — Deuxième série : un certificat
de bonne conduite par la section de Passy (8 brumaire an III) ; un certificat de la
32e compagnie de garde nationale, section de l'Unité, et vingt billets de garde ; deux
quittances de 50 livres pour le soulagement des volontaires qui partent pour la
Vendée pour y combattre les rebelles. — Troisième série : les procès-verbaux des
serment, soumission et déclaration, que nous avons relatés plus haut (4 août 1792,
2 floréal an III, 26 nivôse an V).
MBr MAILLÉ, ÉVEQTJE DE SAINT-PAPOUL 263
— N'avez-vous pas officié pontilicalement dans l'église ci-devant
Saint-Enstache, y prêchant la religion de nos pères avec tout le
fanatisme affiché par les Glichiens ?
— J'ai donné la conlîrmation dans l'église ci-devant Saint-
Eustache ; je l'ai même donnée dans d'autres églises où j'ai officié
pontilicalement ; mais j'observe qu'à cette époque, la liberté des
cultes était décrétée ; je ne violais aucunement la loi, et la chose
est si vraie que, partout où j'ai officié, l'agent municipal ou un
membre de la municipalité ou même le commissaire de police
assistait à ces cérémonies ; que, quant aux instructions, elles se
bornaient à quelques réflexions sur le sacrement de confirmation, et,
je le répète encore, depuis le 18 fructidor au Y, je n'ai fait aucune
espèce de fonctions concernant le culte catholique ; enfin, je puis
attester que je ne vis que du secours de mes amis.
— Quelles sont vos relations avec les conspirateurs ?
— J'ai toujours vécu de la manière la plus isolée et je n'ai cons-
piré dans aucune circonstance ; je n'ai jamais eu aucune espèce de
correspondance ni dans l'intérieur ni à l'extérieur. J'observe même
que ma conduite est tellement irréprochable que, dans le temps de
la Terreur, je ne fus ni dénoncé ni persécuté, ce qui doit prouver
à mes juges mon innocence et la calomnie que l'on emploie dans ce
moment pour me rendre suspect au gouvernement. »
Ces réponses si correctes ne laissant aucune prise à une accu-
sation raisonnable, on se jeta sur une autre piste. Informé d'une céré-
monie religieuse qu'avait présidée l'évêque de Saint-Papoul et qu'on
croyait sans doute postérieure à fructidor, le ministre de la police
écrivit : « Demander des renseignements positifs sur les fonctions
qu'il a exercées dans le canton de Sussy ; y joindre la notice du rôle
qu'il a joué à Saint-Roch avant le 18 fructidor, et en composer le
considérant d'un projet de déportation à la Guyane française. » On
envoya un agent sur les lieux ; on demanda une enquête au com-
missaire du Directoire près le canton de Sussy. Cet humble poste
était alors occupé par de Piis, ci-devant chevalier, chansonnier,
secrétaire-interprète du comte d'Artois, et, en 1792, fondateur du
théâtre du Vaudeville ; pendant la Terreur, il s'était réfugié et
caché dans le Midi ; après thermidor, il s'était glissé dans l'admi-
nistration l. Delà lettre qu'il écrivit au ministre et du rapport de
1 Le chevalier de Piis passa bientôt commissaire du premier arrondissement de
Paris; après brumaire, il devint un des cinq administrateurs du bureau central,
264 Më1' MAILLÉ, ÉVBQTJE DE SAINT-PAPOLL
l'agent, il résulta que, le 15 messidor an Y — 3 juillet 1797 (c'est-
à-dire antérieurement au coup d'Etat et à la loi de fructidor),
Msr Maillé s'était rendu avec un grand vicaire à Sussy, qu'il
y avait donné la confirmation à plus de trois cents personnes ;
que les curés des communes voisines avaient été convoqués
à cette cérémonie -, qu'un discours du grand vicaire avait annoncé
la fin du régime ; que Msr Maillé avait lui-même prononcé
ces mots : « Que l'enfer ne prévaudrait pas sur le paradis ; » qu'en sor-
tant de l'église, il avait béni toutes les personnes qui se pressaient
sur son passage ; qu'enfin, à un grand dîner que donna M. d'Aulnoy,
assistaient Thierry de Grandval, frère du valet de chambre de
Louis XVI, et un ancien magistrat, M. d'Ormesson.
De ces faits, les uns indifférents, les autres qui n'eussent pas
résisté à une loyale interprétation, le ministre composa, en les
exagérant jusqu'à la calomnie, l'arrêté de déportation ci-dessous.
LIBERTE EGALITE
Extrait des délibérations du Directoire executif.
Le 14 pluviôse an VII de la République française une et indivisible.
Le Directoire exécutif,
Vu le rapport du ministre de la police générale et les pièces à
l'appui, desquelles il résulte que le nommé Maillé, ci-devant èvêque
de Saint-Papoul, est signalé par l'opinion publique comme le chef
des fanatiques ; qu'il a prononcé dans la ci-devant église de Sussy,
département de Seine-et-Oise, un discours dans lequel il a crié
anathème contre la Révolution et annoncé le retour prochain de
l'Ancien Régime ; qu'enfin il a ordonné des prêtres brigands et
assassins et que sa présence sur le territoire français compromet la
tranquillité publique :
En vertu de l'art. 24 de la loi du 19 fructidor an Y,
enfin, le 14 mars 1800, il fut nommé secrétaire général de la Prélecture de police.
Il occupa ces fonctions jusqu'au 14 août 1815.
M?r MAILLÉ, KVÈQl'E DE SAIXT-l'Al'oTI. 265
Arrête :
Le nommé Maillé, ci-dessus désigné et maintenant détenu au
Temple, sera déporté, etc.
Signé : L.-M. Revellière-lépealx.
On a pu reconnaître que, dans les documents fournis au ministre
de la police et presque commandés par lui, il n'y avait rien qui
l'autorisât à accuser M?r Maillé, soit d'avoir ordonné des prêtres
brigands et assassins, soit d'avoir crié anatlième à la Révolu-
tion ; l'attitude modérée et presque timide qu'avait toujours
gardée le prélat contredisait absolument ces imputations. Dans une
pétition qu'il adressait à Revvbell, le 2 pluviôse, il disait de lui-même
avec raison : « Vous serez convaincu qu'un citoyen qui s'est décidé
à rester dans sa patrie après le massacre de son frère à l'Abbaye le
2 septembre, et l'exécution de deux de ses neveux dont l'un âgé de
seize ans, est dans la ferme résolution d'obéir à toutes les lois qui
la régissent. » Il n'était pas moins déplacé de l'appeler « chef des
fanatiques : » la vérité, c'est qu'il était êvêque, le seul alors sur
qui l'on avait pu mettre la main, et qu'il plaisait au Directoire,
représenté par le brutal Rewbell et parle fanatique thèophilan-
thrope Revellière, d'enchaîner ses mains et de fermer ses lèvres,
afin (du moins, ils l'espéraient) de tarir la source des onctions sacer-
dotales.
Le 18 pluviôse, cet êvêque fut extrait de la maison d'arrêt du
Temple et acheminé sur Rochefort. Rendant compte au ministre des
ordres qu'il avait donnés aux capitaines des divers départements
par lesquels devait passer le convoi, l'officier de gendarmerie écri-
vait : « J'ai ajouté, citoyen ministre, avec votre agrément, que
vous accordiez à ce déporté la faculté de se procurer une voiture à
ses frais, s'il se trouvait incommodé de cel«le fournie par le gouver-
nement. » J'ignore si Msr Maillé profita de cette faveur. La marche
fut lente et par une saison rigoureuse -, il n'arriva que le 25 plu-
viôse à Rlois et le 10 ventôse à l'île de Ré (6-28 février 1799), soit
vingt -deux jours de route.
Ms* Maillé fut le seul êvêque qui subit la déportation. Il paraît
avoir quitté l'île de Ré en nivôse an YIII (janvier 1800), après
avoir fait peut-être la promesse de fidélité. Neuf mois plus tard
(28 octobre 1800), nos documents nous le montrent procédant à la
réconciliation solennelle de l'église Saint-Laurent. Le commissaire
266 M8r MAILLÉ, ÉVOQUE DE SAINT-PAPOUL
de police du quartier ne laissa pas de s'en étonner ; mais, sans faire
d'esclandre, il s'informa auprès de son ministre si cet évêque,
déporté rentré, avait reçu quelque autorisation et fait la promesse :
on lui répondit qu'aucune pièce ne l'établissait. Quoi qu'il en fût,
le premier consul le comprit dans la réorganisation de la hiérarchie
ecclésiastique : il fut nommé évêque de Rennes. Il ne garda pas
longtemps son siège : il mourut à Paris le 24 novembre 1804 *.
Victor Pierre.
1 Au cours des recherches que je poursuis sur la persécution religieuse sous le
Directoire et dont j'ai publié quelques résultats dans la Revue des questions histo-
riques (avril 1882, avril 1883), j'ai rencontré aux archives nationales les documents
qui précèdent relatifs à la via et à l'attitude de Msr Maillé pendant la Révolution.
Tel éci'ivain a loué son « intrépidité. » D'autres seraient disposés à le taxer de pusilla-
nimité et même de faiblesse. Des pièces inédites que nous publions, il nous semble
résulter que Pévêque de Saint-Papoul se montra à la fois courageux et prudent,
deux mérites qu'il est rare de rencontrer réunis dans le» même homme en temps de
Révolution, aussi bien parmi les ecclésiastiques que parmi les civils.
V. P.
SOUVENIRS D'UN CONTEMPORAIN
DE LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI*
VI
Le zèle de Mlle Françon ne se ralentissait pas ; elle multipliait les
démarches pour empêcher que, dans l'ignorance de notre résidence,
le directoire de Toulouse nous considérât comme émigrés. Elle
avait intéressé à l'affaire d'anciens collègues de M. de R., qui
avaient plus ou moins donné dans l'opinion révolutionnaire et qui
avaient quelque crédit auprès du directoire.
Cependant rien n'était encore résolu quand elle me récrivit, et
tout ce que l'on avait pu obtenir avait été de retarder les mesures
qu'on voulait prendre contre nous, et qui consistaient alors en la
triple contribution sur les biens et la sommation de retour immé-
diat. La loi qui rendait solidaires et responsables tous les membres
de la famille de l'émigré, n'était heureusement pas encore en
vigueur.
Au reste, les avocats-conseils que m'avait donnés Mlle Françon,
avaient décidé, pour ce qui me concernait, de présenter en temps
utile une requête établissant que ma mère étant usufruitière en
totalité des biens de mon père, la triple contribution ne pouvait être
appliquée à ces biens qui devaient sans doute me revenir, mais
dont je ne jouissais pas encore.
Elle me faisait savoir que nos camarades de la légion languis-
saient toujours sous les verrous sans qu'on parlât de les élargir,
bien qu'aucune procédure, au moins apparente, ne fût engagée
contre eux.
Elle ajoutait que ces rigueurs peu faites pour rassurer les autres
* Voir la livraison d'août 1883.
268 SOUVENIRS d'un contemporain
augmentaient leur dispersion et leur émigration. Il y en avait
un fort grand nombre qui s'étaient résolus à ce parti extrême.
A propos de ces émigrations, elle nous parla du prêtre de Cahors,
et nous apprit qu'elle lui avait fait avoir pour compagnons de
route deux jeunes gens de la légion, anciens officiers de l'armée,
très capables de le protéger et de le faire arriver à bon port.
Le père Mathieu s'était chargé de les transporter avec sa voiture
à la frontière de l'Ariège qui touche au val d'Andorre. Là, les
routes cessant d'être carrossables, on avait trouvé des guides parmi
les contrebandiers qui avaient fourni des mulets.
Nous fûmes heureux de faire connaître ce détail à nos voisins de
campagne, les amis du prêtre, et de pouvoir leur donner l'assurance
qu'il était sauvé.
Je n'ai pas précédemment indiqué l'action funeste exercée dans
Toulouse parle club appelé la Société des amis de la Constitution.
Gomme Mlle Françon m'en entretenait longuement à l'occasion des
derniers troubles, j'en parlerai ici :
Ce club tirait son origine des sociétés révolutionnaires de Londres
avec lesquelles il n'avait pas cessé d'être en rapport.
Ce n'est pas assurément par l'intermédiaire des Anglais résidant
à Toulouse qu'il s'était fait. La colonie britannique de Toulouse,
toute composée de riches propriétaires, n'était pas révolutionnaire.
J'ai déjà mentionné un de ses membres qui avait voulu entrer dans
nos rangs, et ce n'était pas le seul.
Ce n'était donc point par là que les mauvaises doctrines qui nous
ont fait tant de mal s'étaient introduites chez nous et s'étaient
répandues dans toute la France. C'étaient nos compatriotes eux-
mêmes qui étaient allés les chercher, et, depuis un demi-siècle,
s'étaient appliqués à en opérer la transfusion.
La Société des amis de la Constitution de Toulouse était une
société mère, dont les ramifications s'étendaient au loin. Elle
déléguait certains de ses membres dans les villes de la région, où
s'établissaient de semblables sociétés, et des relations continuelles
s'ensuivaient entre elles et la société mère. Des communications
fréquentes ne cessaient pas d'avoir lieu entre celle-ci et les clubs
britanniques qui l'avaient suscitée. J'estime que la franc-maçon-
nerie n'était pas étrangère à cette conspiration cosmopolite contre
l'ancien ordre de choses.
Pour la question de l'église constitutionnelle, cette société fit
beaucoup de mal chez nous. Des thèses théologiques y étaient tous
DE LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI 209
les soirs soutenues par des prêtres assermentés qui passionnaient le
peuple pour l'erreur et le nouveau schisme.
Parmi ces prêtres, le plus remarquable par son talent comme par
son caractère était l'ancien Père Hyacinthe, prédicateur de renom,
appelé depuis son apostasie le père Sermet. Il devint évêque de
Toulouse et ne suivit pas le courant révolutionnaire jusqu'à son
extrême limite. Contrairement à la plupart des assermentés, il ne
voulut pas se départir de la règle ecclésiastique, et s'éleva toujours
contre le mariage des prêtres, ce dont ses vicaires généraux ne se
firent pas faute de donner le scandale.
La lutte qu'il soutint contre eux à ce sujet finit par le rendre
suspect, et par amener son arrestation. Il eût payé de sa tête sa
résistance, si la Terreur eût encore duré. On était heureusement sur
la fin, quand vint sa comparution devant le tribunal révolution-
naire. D'ailleurs, à ce moment, l'action des tribunaux révolution-
naires de la province venait d'être suspendue par une loi qui ren-
voyait, devant celui de Paris, toutes procédures criminelles ayant
trait à la politique. C'est ainsi que le Père Hyacinthe, ou Sermet, fut
sauvé. Mais au début du schisme, il avait parlé avec beaucoup de
violence dans ses discours au club des Amis de la Constitution.
Ce n'est pas à lui, comme plusieurs l'ont l'ait, qu'il faut attribuer
cette parole irrévérencieuse : Jésus Christ a été le premier des
sans-culottes; elle est de Chabot, cet autre moine apostat, sorti
d'un couvent du Lauraguais, mais Rouergat de naissance, qui fut
député à la Convention, et se couvrit de crimes dans la mission
qu'il exerça à Toulouse et dans son pays.
Ce scélérat, avant son apostasie, s'était fait remarquer par ses
prédications dans les églises de la contrée, comme par ses conver-
sations dans les châteaux qu'il visitait fréquemment, et où il était
très recherché pour son esprit. Ceux qui avaient eu le malheur de
recevoir ses adulations rencontrèrent chez lui un dénonciateur
d'autant plus dangereux qu'il les connaissait davantage. On aurait
dit que sa fureur révolutionnaire augmentait selon qu'il devait
une plus grande somme de reconnaissance. A Rodez, il provoqua
plusieurs exécutions. Il fit guillotiner son domestique, tout jeune
homme, pour un motif futile. Le nom de Chabot sera toujours en
exécration à Toulouse, et dans les pays circonvoisins, où il fut
l'instrument de la Terreur.
J'ai dit que Mlle Françon m'entretenait longuement des excita-
tions de la société des Amis de la Constitution. Chaque soir il s'y
270 SOUVENIRS d'un contemporain
produisit des motions sanguinaires contre tous ceux qui avaient
fait partie de la légion d'Aspe et en particulier contre les hommes
de la patrouille qui avaient si vigoureusement repoussé l'attaque
des Cypriens. L'on demandait leurs têtes, et l'on voulait que toute
la légion fût impliquée dans la complicité d'un complot royaliste.
Les membres du directoire en grande partie étaient plus modérés
que ces forcenés clubistes, mais ils ne pouvaient se soustraire à
leur influence et devaient obéir en quelque façon à leurs motions.
C'est pour cela que non seulement la dissolution de la légion avait
été prononcée, bien que l'agression ne fût pas venue de son côté,
mais qu'on avait intenté des poursuites, bientôt forcément aban-
données, contre quelques-uns de ces hommes, et qu'on en retenait
d'autres sous les verrous arbitrairement, et sans qu'il fût possible
de formuler contre eux aucune accusation.
Au lendemain de notre dispersion, l'on s'était saisi de notre dra-
peau, qu'on avait brûlé en grande pompe, et comme s'il se fût agi
d'une victoire sur l'ennemi ; mais le désarmement ne s'opéra que
très lentement et avec beaucoup de difficultés, parce que les armes
n'étaient pas rendues, et qu'il fallait venir les prendre à domicile.
Plusieurs se refusaient à les livrer, arguant de l'absence d'un juge-
ment pour les y contraindre et pour les priver d'un droit commun
à tout citoyen français. Il en résultait des conflits sans nombre et
même des querelles sanglantes, où des coups de sabre étaient
échangés.
Chez le major Darquier, où il y avait un dépôt d'armes, comme
je l'ai mentionné ailleurs, il y eut une vive résistance, et il fallut
beaucoup de monde pour avoir raison d'un groupe de jeunes gens
qui étaient venus défendre le poste. Fort peu furent arrêtés, et
presque tous, y compris Darquier, s'ouvrirent un passage à L'avers
les gardes nationaux, qui n'osèrent pas s'opposer à leur fuite.
Ces événements mettaient la ville sens dessus dessous et causaient
dans les affaires des particuliers des perturbations extraordinaires.
Beaucoup de boutiquiers fermaient faute de chalands. La popula-
tion flottante avait décru dans des proportions très considérables,
par la nouvelle division territoriale, l'abolition du Parlement et la
substitution de l'Eglis0 constitutionnelle à l'ancienne hiérarchie
catholique.
La population fixe décroissait aussi à vue d'œil, l'émigration
devenant de jour en jour plus nombreuse. Elle ne comprenait pas
seulement les hautes classes : ce n'étaient pas uniquement les nobles
DE LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI 271
et le clergé qui se trouvaient menacés, tous ceux, quelle que fût leur
condition, qui conservaient quelque attache avec le passé, étaient
également exposés aux fureurs révolutionnaires, et voyaient leurs
têtes désignées aux assassins par les cannibales, soi-disant amis de
la Constitution.
Ces malheureux ainsi traqués, sans ressources, avaient rarement
les moyens de passer la frontière, et ils ne pouvaient en se
dépaysant pourvoir à leur sûreté. Traités en suspects par les popu-
lations parmi lesquelles ils cherchaient un refuge, et auxquelles ils
étaient inconnus, ils étaient souvent jetés en prison, quand il ne
leur arrivait pas pire. (
Par suite de la persécution contre les catholiques, les collèges
fermaient et les chaires de l'Université restaient inoccupées. Les
étudiants n'affluaient plus comme autrefois, ils faisaient même
presque complètement défaut.
Ce triste tableau de notre belle cité, naguère encore si gaie et si
animée, me causait la plus vive douleur.
Les renseignements que ma mère me faisait parvenir à son tour
sur notre situation particulière achevaient d'assombrir le tableau.
Nos débiteurs pour la plupart ne payaient plus, et les moyens de
contrainte étaient impossibles dans l'application, bien que le code
donnât le droit de les exercer. Mon frère avait été aussi obligé de
s'éloigner de la maison et se cachait aux environs de la ville. Tout
allait donc mal chez moi, et j'étais plein d'inquiétude sur la situa-
tion. Un officier de notre légion, jeune gentilhomme plein de
courage, qui s'était obstiné à rester à Toulouse, malgré les persé-
cutions révolutionnaires, et ne se gênait même pas pour sortir en
plein jour, sous de légers déguisements, venait de l'échapper belle.
Reconnu par quelqu'un dans une foule ameutée, comme il passait
dans la rue Saint-Etienne, il allait être mis à la lanterne, quand un
barbier du voisinage feignit de le reconnaître pour un de ses amis,
et l'arracha par là à une mort certaine.
Les lettres se succédaient à de courts intervalles, et chacune
m'apportait de plus sombres détails. Malgré le calme dont nous
jouissions dans notre retraite d'Aigremont, nous sentions qu'il
pourrait venir un moment où la protection des autorités de la ville
serait insuffisante à nous couvrir, et nous pensions dès lors que
l'émigration allait devenir, pour nous comme pour tant d'autres, le
seul moyen de salut. Nous suivions avec anxiété les phases de la poli-
tique, dans les luttes passionnées entre les amis de la monarchie et
272 SOUVENIRS d'un contemporain
leurs adversaires au sein de l'Assemblée nationale. M. de R. me
disait :
— Si le Roi parvient à s'éloigner de la capitale et à établir pour
un temps le siège de son pouvoir dans une ville où il soit le maître
de sa personne, et où il puisse faire respecter son autorité, tout
peut être sauvé et l'émigration devrait alors cesser. Les émigrés
rentrés seraient pour le trône un point d'appui nécessaire. Mais si
le Roi reste à Paris, ajoutait-il, sa captivité ne fera que devenir
plus étroite, et sa couronne ne résistera pas aux audacieuses entre-
prises des jacobins.
Ces noirs pressentiments, hélas ! trop fondés, nous préoccupaient
sans cesse et nous accablaient de tristesse.
VII
Dans les premiers jours du mois de mai, un matin que je me
promenais dans les bosquets qui entourent la maison de campagne
de M. de R., sur les hauteurs d'Aigremont, j'aperçus venir à moi
l'aubergiste dont j'ai déjà parlé, qui, après s'être assuré que nous
n'étions vus de personne, me remit deux lettres, l'une était do
Mlle Françon, l'autre de mon frère.
Ces deux lettres m'apportaient également de bonnes nouvelles.
Celle de Mlle Françon m'apprenait que mes avocats avaient enfin
obtenu la suspension des poursuites, ou tout au moins des recher-
ches à l'égard de mon émigration présumée conjointement avec
M. de R. Mon frère me faisait savoir qu'il avait pu rentrer à la
maison et se montrer librement dans la ville, sans avoir à craindre
d'être arrêté.
Il devait cette sécurité inespérée à un camarade de régiment
arrivé récemment de Paris, à la suite de Mailhe, le procureur
général du directoire, qui était aussi député à l'Assemblée natio-
nale. Ce camarade, compromis, et qui était tout aussi royaliste que
mon frère et moi, n'était venu, je pense, à Toulouse, que pour se
dépayser et faire perdre ses traces. C'est par une dame amie de sa
famille qu'il avait été introduit chez Mailhe qui ne le connaissait
pas autrement, et l'avait adopté pour secrétaire, sans autre exa-
men.
Il faut dire que le jeune homme payait d'audace ; il savait, dans
DE LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI 273
ses fonctions, prendre l'air qui convenait à son rôle, bien qu'il fût
d'un caractère 1res diffèrent.
Dès son arrivée à Toulouse, il s'était informé de mon frère, et
avait voulu le voir sans retard. Il Lui avait marqué tout de suite
l'intention qu'il avait de s'y fixer pour un temps, et de se faire
nommer à un emploi qui l'obligeât à y résider. Il était déjà assez
en faveur auprès de Mailhe pour obtenir ce qu'il désirait. Il promit
à mon frère, dès qu'il se trouverait à la tête d'un bureau, de l'y
appeler.
Nous verrons par la suite qu'il tint parole et combien il me fut
utile à moi-même ; mais n'anticipons pas sur les événements.
Avant de reparler de ce qui s'était passé à Toulouse, depuis notre
absence, je veux consigner ici quelques faits relatifs au Quercy qui
méritent mémoire, et que j'ai recueillis dans les conversations des
amis de M. de R., qui venaient le visiter.
Le Quercy a été, dans le Midi, l'une des contrées les plus éprou-
vées par la Révolution. Presque au lendemain de la prise de la
Bastille, le brigandage y sévit avec fureur. Des bandes venues du
Bas-Limousin, allaient se répandant dans les campagnes, promenant
le fer et le feu, non seulement dans les châteaux, mais jusque sur
les plus modestes habitations, ravageant les cultures, incendiant les
bois, comme l'ennemi le plus barbare. C'était une vraie Jacquerie
aggravée en beaucoup d'endroits par la complicité de ceux dont le
premier devoir eût été de la combattre. En effet, l'on vit dans
beaucoup de villages les gardes nationales se mettre à la suite de
ces brigands. Dans leur première impulsion, et par la terreur qu'ils
inspiraient tout d'abord, ils débordèrent à la fois dans le Rouergue,
l'Albigeois et le pays Montalbanais ; mais, comme en ces endroits
ils ne rencontrèrent pas de connivence chez les populations, leur
passage n'y fut que de courte durée, et ils refluèrent bientôt sur le
Quercy, de toutes parts dispersés et maltraités dans les autres con-
trées par les gardes nationales.
Dans le Quercy même, l'on n'était point partout pour eux. A
Aureil, territoire qu'ils avaient ravagé au commencement, les frères
de Bellude, jeunes gentilshommes dont l'un au moins avait fait
partie de la garde constitutionnelle, organisèrent des colonnes
volantes, à la tête desquelles ils les battirent et les refoulèrent.
Ces jeunes gens, avec une poignée d'hommes déterminés, avaient
réussi en peu de temps à nettoyer leur territoire, et à y ramener le
calme et la sécurité. Mais les mauvais éléments qui faisaient le
274 SOUVENIRS d'un contemporain
fonds de la population de Cahors n'avaient vu qu'avec le plus grand
déplaisir s'accomplir cette œuvre de réparation, et avaient voué
aux frères de Bellude une haine implacable. Ils ne cherchaient que
l'occasion de satisfaire leur vengeance. Cette occasion s'offrit
enfin.
Les brigands dont le nombre toujours grandissant augmentait
l'audace, s'étaient présentés aux portes de Cahors, les gardes natio-
nales de la ville arborèrent le drapeau blanc en signe d'alliance et
les introduisirent, fraternisant avec eux et livrant leurs concitoyens
à leurs exactions. Avec leur renfort, ces patriotes sanguinaires se
sentirent le courage d'aller attaquer chez eux les frères de Bellude.
Les ayant surpris et faits prisonniers, ils les emmenèrent à Cahors,
où ils les massacrèrent sur la place, sans que personne osât s'op-
poser à un pareil forfait. Ils firent plus, ils leur coupèrent la tête,
et promenèrent par les rues, au bout de piques, ces sanglants
trophées, en chantant le Çà ira.
On dit que le commandant de cette garde nationale aurait pu
sauver ces héroïques jeunes gens, s'il l'eût voulu, mais qu'il assista
impassible à leur égorgement, bien qu'il disposât encore de forces
considérables obéissant à la discipline et n'ayant pris aucune part
aux excès des autres. On lui attribuait une grande influence sur sa
troupe, et en général sur les patriotes de la ville. Il est pourtant à
croire que, s'il en eût été ainsi, il aurait empêché l'invasion des
brigands et les malheurs qui s'ensuivirent. C'est assurément à tort
qu'on suppose aux chefs révolutionnaires une autorité incompatible
avec leur situation. Entraînés par le courant, ils ne le maîtrisent
pas, ils le suivent. D'ailleurs ce commandant, à peine âgé de vingt
ans, ne pouvait avoir un ascendant considérable sur une milice
citoyenne n'ayant envers ses chefs d'autre obéissance que celle
qu'elle voulait bien leur accorder. Il eût pu du moins tenter quelque
chose à ses risques et périls, et il faut bien reconnaître qu'il ne
tenta rien, ce qui permet de supposer que la préoccupation de sa
popularité et de sa sûreté furent avant tout les mobiles de sa con-
duite.
La destinée de ce jeune homme fut triste, et il expia cruellement
plus tard cet oubli du devoir.
A Toulouse, après les Cent-Jours, il fut assassiné malgré les
troupes rangées devant son hôtel pour le protéger. Par une coïnci-
dence bizarre, leur conduite fut la même que la sienne à Cahors
pendant le massacre des frères de Bellude. La moindre démonstra-
DE LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI 275
tion de leur part eût empêché le meurtre ; elles y restèrent indif-
férentes.
Cet homme dont la fin cruelle pourra paraître une manifestation
de la justice divine, était le général Ramel, et ses assassins étaient
des soldats d'une milice de circonstance désignée à Toulouse sous
la dénonciation de verdets, sans doute à cause de la couleur de
leur uniforme.
Ramel, dans ces jours de changement de règne, ayant suivi toutes
les évolutions des événements, avait eu le malheur de se rendre
suspect à tout le monde, et les verdets qu'il avait eus sous ses ordres
et qui lui avaient été affidés se tournèrent contre lui, quand il
entreprit d'opérer leur dissolution. Ils n'agirent du reste pas seuls
en cette circonstance, et l'on ne peut pas non plus accuser le corps
entier du crime de quelques-uns. Ce crime n'était même peut-être
pas prémédité.
Au moment où Ramel traversait la place des Carmes pour gagner
son habitation située sur la place même, il passa devant un groupe
de ces verdets qui l'apostrophèrent et l'invectivèrent en l'appelant
traître et parjure. Ramel, sans s'arrêter à ces injures, continua sa
marche vers sa maison. Mais les verdetsle suivirent, en l'injuriant
toujours.
Il y avait sur la place beaucoup de gens, hommes et femmes du
bas peuple, qui se mirent de la partie, et suivirent aussi en injuriant.
Ramel arrivé devant sa maison ordonna aux soldats du poste qu'il
y avait de disperser la foule, et il entra refermant derrière lui le
portail et le faisant barricader ; mais, par un oubli absolu de la dis-
cipline, les soldats du poste, qui étaient à la vérité des gardes
nationaux, quoique bientôt renforcés par d'autres, n'essayèrent pas
de disperser la foule sans cesse grossissante, et ne tirent rien pour
préserver la demeure de leur général.
Il y avait, dans le voisinage, des poutres pour une maison en cons-
truction ; la foule s'en saisit comme d'un bélier, enfonça les portes,
puis se précipita comme un torrent dans la maison, l'envahissant de
la cave au grenier. C'est dans ce dernier endroit que fut découvert
l'infortuné général, caché derrière de vieux tableaux, et qu'il
tomba percé de coups.
Tous ceux qui frappèrent n'étaient pas des verdets, mais la res-
ponsabilité du meurtre pesa avec raison sur eux, parce qu'ils
avaient été les premiers agresseurs et que seuls ils avaient des
motifs de vengeance.
276 SOUVENIRS DE LA RÉVOLUTION DANS LE MIDI
C'est un ouvrier chapelier qui s'y trouvait, qui m'a raconté com-
ment les choses s'étaient passées.
La carrière militaire de Ramel ne fut pas brillante, quoiqu'il
eût atteint un grade supérieur. C'est dans l'armée révolutionnaire
qu'il les avait tous conquis. C'est lui qui commandait, le 18 Bru-
maire, la garde chargée de veiller à la défense du corps des Cinq-
Cents. Il avait tenté de s'opposer à l'envahissement de la salle par
les grenadiers de Murât, mais ses soldats n'obéirent pas à ses
ordres, et, compromis par son opposition à l'établissement du nou-
veau règne, il fut déporté à Sinamari. Après s'en être échappé, il
sollicita sa grâce et l'obtint ; mais ce n'est que vers la fin de l'Em-
pire qu'il reprit du service.
C'est pendant les Cent-Jours qu'il fut envoyé à Toulouse par
Napoléon, chargé du commandement de la dixième division mili-
taire, et n'étant encore que maréchal de camp. Il n'attendit pas
Waterloo pour traiter avec les royalistes, et pour travailler secrè-
tement à la formation du corps dont faisaient partie ses assassins.
La mauvaise destinée de Ramel s'étendit à ses frères. Il en avait
deux, militaires comme lui. L'un, colonel de cavalerie, fut tué dans
l'armée du Rhin. L'autre, déjà général, fut accusé de royalisme,
pendant qu'il exerçait un commandement clans l'armée des Pyré-
nées-Orientales, et il fut guillotiné à Perpignan, à la suite des
grenadiers du régiment de Vermandois, contre lesquels l'on n'avait
d'autre grief que de s'être montrés les plus braves de l'armée.
J. Roussy.
(La suite prochainement.)
LA REVOLUTION ET LE DROIT DE PROPRIETE "
Les révolutionnaires n'avaient besoin que d'un prétexte. Ils le
trouvèrent aisément. Ils n'étaient pas très exigeants. Au lieu de
constater que les gentilshommes, la plupart du temps avaient
quitté la France pour n'être pas assassinés, ils supposèrent qu'ils
étaient partis pour convaincre les puissances étrangères qu'il leur
était utile de déclarer la guerre à la Révolution, et le 9 février
1792, l'Assemblée porte cet ingénieux décret ;
« Considérant qu'il est instant d'assurer à la nation l'indemnité
« qui lui est due pour les frais extraordinaires occasionnés par la
« conduite des émigrés et de prendre les mesures nécessaires pour
« leur oter les moyens de nuire à la patrie, décrète qu'il y a
« urgence, et que les biens des émigrés sont mis sous la main de la
« nation et sous la surveillance des corps administratifs. » Un
décret du 6 septembre 1792 ordonne la vente de ces biens. Celui du
28 mars 1793 dit simplement : « Les émigrés sont bannis du terri-
« toire français : ils sont morts civilement; leurs liens sont
« acquis à la République. » C'est la coniiscation brutale, appliquée
en dehors de tout jugement à une catégorie de citoyens. C'est la
négation du droit de propriété aux mains d'une partie de la nation.
Il suffit d'être compté au nombre de ces suspects pour perdre tous
droits. L'article 6 du décret du 28 mars dispose : Sont émigrés :
1° ceux qui ayant quitté le territoire de la République depuis le
1er juillet 1789, n'ont pas justifié de leur rentrée en France, dans
les délais fixés par le décret du 30 mars-8 avril 1792 ; 2° tout Fran-
çais qui, quoique actuellement .présent, s'est absenté du lieu de son
domicile, et qui ne justifie pas d'une résidence sans interruption en
France, depuis le 9 mars 1792.
* Voir la livraison de septembre 1««3.
T. II. — OCTOBRE 1883 19
278 LA RÉVOLUTION
C'est une spoliation générale et non l'application d'une peine.
Cette mesure prise contre la noblesse, que l'on visait surtout
dans les décrets rendus contre les émigrés, était si violente, si
arbitraire ; elle attaquait si effrontément la propriété individuelle
elle-même, que le législateur se vit contraint de multiplier son
intervention. Du 15 juin 1791 au 26 avril 1802, on ne compte
pas moins de 250 décrets relatifs aux émigrés et à leurs biens.
Le nombre de décisions judiciaires prononcées pendant cet inter-
valle et depuis est incalculable. C'était si bien une spoliation
sans cause que le fait d'émigration entraînant la mort civile et
l'attribution des biens au fisc, résultait de la simple inscription sur
les listes d'émigrés, non rayée sur les réclamations qui auraient
pu être faites. L'effet de ces lois était rétroactif. Il s'appliquait à
des faits d'absence antérieurs à la promulgation des décrets.
Du reste, les conséquences injustes, absurdes, auxquelles menait
l'application de ces lois, manifestaient la fausseté, l'iniquité du
principe sur lequel elles s'appuyaient ; l'injustice, la violence des
dispositions qu'elles appliquaient. Toutefois l'opinion du peuple
n'avait pas suivi les révolutionnaires bourgeois dans leur entre-
prise de spoliation. Le bon sens de la nation avait protesté contre
les sophismes de Rousseau. On ne pouvait croire que les émigrés,
les spoliés, lorsque le calme et la paix seraient revenus, ne ren-
treraient pas dans leurs biens. Aussi cette partie de la fortune
de la France, les Mens nationaux, était marquée d'une tache,
frappée de discrédit et, en quelque sorte, retirée du commerce.
V
La Révolution ne s'arrêta pas à ces deux spoliations : la confis-
cation des biens ecclésiastiques et des biens d'émigrés. Elle devait
froisser et détruire le principe de la propriété sous toutes ses
formes. Elle attaqua la propriété mobilière par la banqueroute des
deux tiers, c'est ainsi que fut nommée l'opération consommée par
le Directoire, le 24 frimaire an VI.
Ainsi, la souveraineté du peuple s'appliquait également en ma-
tière de finances. « Gomme la nature donne à chaque homme un
« pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au
« corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens ; » et encore :
ET LE DROIT DE PROPRIÉTÉ 279
« L'Etat, à V égard de ses membres, est maître de tous leurs biens
« par le contrat social, qui, dans l'Etat, sert de base à tous les
c< droits; » il est facile de voir quelles seront les conséquences
financières de ces sophismes.
Cette omnipotence, cette infaillibilité attribuée, par les disciples
de Rousseau, à la volonté générale, que l'on peut non seulement
diriger, mais déterminer au gré d'une minorité violente, émet pour
corollaire immédiat la libre disposition, par les représentants privi-
légiés de la volonté générale, de tous les biens, de toutes les
forces de la nation. Ainsi en a-t-il toujours été depuis 1792.
On a pu justement faire cette observation : « Par une singulière
« ironie du sort, c'est à l'époque même où nos représentants ont
« joui des attributions les plus étendues que nos finances sont
« tombées plus bas.
« Avant même que la Constitution de 1791 eût été appliquée,
« le papier-monnaie avait fait son apparition, » dès le 21 décembre
1789. La politique financière de la Législative et de la Convention
fut de créer, en pure perte, environ 45 milliards d'assignats. ■
Sous le Directoire, par suite des dilapidations incessantes,
la dette était énorme. « L'État, écrit M. Tbiers, se trouvait
dans la situation d'un particulier en faillite. » Mais si la théorie
révolutionnaire apprenait à dissiper de toutes manières les richesses
de la France, à soudoyer, avec les fonds publics, l'armée de la
Commune de Paris, les ouvriers fainéants, à organiser dans toutes
les administrations le gaspillage en permanence, elle fournit égale-
ment le moyen facile de payer les dettes contractées aveuglément. Le
philosophe aimé des révolutionnaires n'avait-il pas dit : « Lesenga-
« gements qui nous lient au corps social ne sont obligatoires que
« parce qu'ils sont mutuels. » Ailleurs, nous lisons : « Il est contre
« la nature du corps politique que le souverain s'impose une loi
« qu'il ne puisse enfreindre. Ne pouvant se considérer que sous un
« seul et même rapport, il est alors dans le cas d'un particulier
« contractant avec lui-même, par où l'on voit qu'il n'y a ni ne peut
« y avoir nulle espèce de loi fondamentale obligatoire pour le corps
« du peuple, pas même le contrat social. » Rousseau ne fait qu'une
exception pour l'étranger, envers qui le corps devient un individu,
et contracte légitimement -, c'était prudent. Avec cette philosophie
politique, il n'est pas nécessaire d'expliquer l'acte du 24 frimaire
an VI ; de dire avec M. Thiers : « L'Etat avait le droit, comme touï
« particulier, d'abandonner son avoir à ses créanciers, quand il ne
280 LA RÉVOLUTION
« pouvait plus les payer ; que la dette surpassait de beaucoup les
« moyens de la République, et que, dans cet état, elle avait le droit
« de leur abandonner le gage même de cette dette, c'est-à-dire les
« biens; qu'en achetant ces biens ils perdaient fort peu. » La mesure
était prise en vertu de ce droit supérieur, que la République com-
prenant tous les citoyens, dont l'ensemble formait la volonté géné-
rale, cette volonté pouvait annuler la dette qu'elle avait consentie,
puisqu'elle n'avait pu souscrire à elle-même une obligation valable.
On résolut donc de continuer à servir en numéraire les intérêts du
tiers de la dette, ce qu'on appela depuis le Tiers consolidé. Il fut
inscrit sur le Grand-Livre comme rente perpétuelle. Les deux autres
tiers furent remboursés au capital de vingt ibis la rente, en bons
recevables en paiement des biens nationaux. Ces bons au porteur
n'avaient aucune valeur, ou plutôt, cette opération, qui était une
véritable banqueroute de l'Etat et qui devait avoir, comme toute
atteinte portée à la propriété, une influence désastreuse sur le
crédit public, était la base d'un agiotage sur les biens nationaux,
auquel les révolutionnaires habiles se livraient avec une scanda-
leuse effronterie.
On pouvait constater , en effet, que les créanciers les plus nom-
breux étaient les fonctionnaires, les petits rentiers ; que ceux-ci
étaient trop pauvres pour acheter du bien, et par conséquent ne
recevaient pas réellement un dixième du remboursement qu'on
paraissait leur faire. Restait l'acquisition des biens nationaux par
quelques démocrates opportunistes. C'est tout le résultat qu'ont
produit ces deux mesures iniques, la vente des biens nationaux et
la banqueroute des deux tiers.
Certains députés avouaient hautement les dernières conséquences
de leurs doctrines. « M. Corneille, dit M. Taine, interdit au fisc de
« rien prélever sur le salaire du travail manuel, parce que c'est la
« nature, et non la société, qui nous donne « le droit de vivre ; »
« en revanche, il confère au fisc la faculté de prendre tout le
« revenu, parce que c'est la société et non la nature qui institue la
« rente -, d'où il suit, selon lui, qu'il faut décharger de toute taxe la
« majorité pauvre, et charger de toutes les taxes la minorité riche. «
Tout ce. qui s'est pratiqué depuis 1789 est inspiré par les so-
phismes de Rousseau, et ces déductions continuent à être affirmées,
devenant de plus en plus formelles, de plus en plus audacieuses
mais absolument logiques pour tous ceux qui en étudient avec
soin la filiation légitime.
ET LE DROIT DE PROPRIÉTÉ 281
VI
Los mesures qui furent prises par la Révolution, relativement
aux successions et aux testaments, lesquelles touchent de très près
à la question de propriété qui nous occupe, découlaient des mêmes
théories. La loi du 17 nivôse an II admettait, avec Mirabeau, qui
l'avait déclaré dans le discours lu à l'Assemblée le jour même de sa
mort, que la société et l'Etat créent la propriété, et sont absolu-
ment maîtres de sa distribution. Aussi cette loi ne s' attachait-elle
pas à suivre les sentiments présumés du propriétaire défunt, en
s'en référant à la proximité du degré de parenté. Elle ne vise qu'au
morcellement du bien, et y arrive en préférant la ligne collaté-
rale, et y établissant la représentation à l'infini. Mirabeau donc,
comme Tronchet et la plupart des jurisconsultes du XVIIIe siè-
cle, avaient subi l'influence de Rousseau, et condamnaient le
testament, parce que la propriété avait été créée, pour eux, par
une convention sociale.
« Il faut voir si la propriété existe par les lois de la nature, ou si
« c'est un bienfait delà société. 11 faut voir si, dans ce dernier cas,
« le droit de disposer de cette propriété par voie de testament en
« est une conséquence nécessaire. Si nous considérons l'homme
« dans son état originaire, et sans société réglée avec ses sem-
« blables, il paraît qu'il ne peut avoir de droit exclusif sur aucun
« objet de la nature ; car ce qui appartient également à tous n'ap-
« partient réellement à personne. Il n'est aucune partie du sol,
« aucune production spontanée de la terre qu'un homme ait pu
« s'approprier à l'exclusion d'un autre homme.
« C'est le partage de terres fait et consenti par les hommes rap-
« proches entre eux qui peut être regardé comme l'origine de la
« vraie propriété, et ce partage suppose, comme on voit, une
« société naissante, une convention première, une loi réelle...
« Les lois ne protègent pas, ne maintiennent pas seulement la
« propriété ; elles la font naître en quelque sorte, elles la
« déterminent. »
Mirabeau .est amené ensuite à condamner le testament. Car de
ce qu'un homme vivant a droit de disposer de sa fortune, on ne
peut conclure qu'il a également droit d'en disposer pour le temps
où il ne sera plus. La mort, en effet, « cet abîme ouvert par la
282 LA RÉVOLUTION ET LE DROIT DE PROPRIÉTÉ
« nature sous les pas de l'homme, engloutit également ses droits
« avec lui ; de manière qu'à cet égard, être mort ou n'avoir
« jamais vécu, c'est la même chose !
« Combien de ces actes, dit-il en terminant, signifiés aux vivants
« par les morts, où la folie semble le disputer à la passion ; où le
« testateur fait de telles dispositions de sa fortune qu'il n'eût osé
« de son vivant en faire la confidence à personne ; des dispositions
« telles, en un mot, qu'il a eu besoin, pour se les permettre, de se
« détacher entièrement de sa mémoire, et de penser que le tom-
« beau serait son abri contre le ridicule et les reproches ! »
Résumons-nous donc. Si la propriété a une telle origine et que, d'un
autre côté, les Etats se gouvernent, comme le veut Rousseau, par la
souveraineté du peuple et la volonté générale, il n'est pas étonnant
que la propriété ait reçu, comme nous venons de le voir, d'aussi
graves blessures pendant les premières années de la Révolution.
Nous ne devons pas être surpris que ces atteintes persistent et se
renouvellent, puisque les mêmes principes sont appliqués et
se trouvent au fond de toutes les lois. Aussi longtemps que la
Révolution durera, et que l'esprit révolutionnaire dominera, la
propriété ne sera assurée pour personne.
Alfred Biré.
louis xvn
SA MORT AU TEMPLE1
V
Considérations générales sur l'identité de Louis XVII
PENDANT SA CAPTIVITÉ AU TEMPLE.
Notre tâche serait incomplètement remplie si nous ne présentions
au lecteur, en un tableau d'ensemble, toutes les preuves qui
démontrent, jusqu'à l'évidence, l'identité de Louis XYII pendant
toute la durée de sa prison et au moment de sa mort au Temple.
Ces preuves forment comme un faisceau qu'il est impossible de
rompre. Tous les témoins oculaires, amis et ennemis, royalistes
et républicains, Conventionnels de toutes nuances, Girondins,
Montagnards, terroristes, Thermidoriens, commissaires munici-
paux, commissaires civils, qui ont vu de leurs propres yeux, sont
d'accord sur ces deux points, que le fils de Louis XVI, entré au
Temple le 13 août 1792, n'en est sorti que mort, le 10 juin 1795.
Même unanimité parmi tous les gardiens et les employés du Temple :
aucun doute, aucune contradiction parmi eux ; tous affirment
qu'ils ont connu le jeune prince, pendant toute la durée de sa cap-
tivité, et quelques-uns, qu'il est mort sous leurs yeux. Seule, la
veuve Simon a prétendu que le Dauphin avait été enlevé, et que
l'enfant mort au Temple, le 8 juin 1795, n'était qu'un enfant subs-
titué pour cacher l'évasion du petit prince. Mais son témoignage
n'est d'aucune valeur, car elle avait quitté le Temple le 19 jan-
vier 1794, n'y était jamais rentrée depuis cette époque, et, comme
l'a fort bien dit Louis Blanc, elle avait tout intérêt, pour se laver
* Voir la livraison de septembre 1883.
284 louis xvn,
de l'accusation d'avoir maltraité le jeune Louis, à soutenir qu'il
avait été enlevé de sa prison, et même que, brillant de santé et de
jeunesse, il était venu la voir aux Incurables pour lui témoigner
toute sa gratitude. D'ailleurs, ce qui avait pu donner lieu à cette
illusion ou plutôt à cette hallucination, ce fut la visite que lui ren-
dit à cet hospice, le premier des faux Louis XVII, le jeune Herva-
gault.
Quittons le roman de la Simon pour rentrer dans l'histoire.
Nous ferons remarquer au lecteur que les doutes sur l'existence
du Dauphin au Temple ne sont jamais venus que du dehors, et
qu'ils n'ont jamais existé un seul instant parmi les habitants de la
Tour. Ces doutes, du vivant de Louis XVII, ont eu pour causes
principales, d'une part, la défiance des révolutionnaires, d'autre
part, les espérances plus ou moins chimériques des royalistes.
Nous allons démontrer par un enchaînement de preuves indis-
cutables qu'il n'y avait absolument rien de fondé dans tous ces
bruits.
Quelque temps après l'entrée de Simon au Temple, la nouvelle
se répand dans Paris et en province (7 juillet 1793) que le fils de
Louis XVI a été enlevé, qu'on l'a vu se promener sur les boule-
vards, qu'il a été porté en triomphe à Saint-Gloud. La garde
nationale de faction au pied de la Tour publie elle-même que rien
n'est plus vrai que cette évasion. Pour mettre fin à ces rumeurs,
le comité de Sûreté générale envoie au Temple deux de ses
membres, Chabot et Drouet, l'homme néfaste qui a reconnu et fait
arrêter la famille royale à Varennes. Pour prévenir dorénavant
tous ces faux bruits, les deux commissaires de la Convention or-
donnent que l'enfant sera chaque jour conduit à la promenade dans
le jardin du Temple et sous les yeux du bataillon de garde.
A la même époque, la Reine, ainsi que le prouve une lettre de
Madame Elisabeth à Turgy, aperçoit plusieurs fois son enfant à
travers une fente de la porte de l'escalier.
Pendant que l'enfant est sous la garde de Simon, il est vu sans
cesse par une foule de eommissaires municipaux et de Convention-
nels. Il est confronté avec Madame Elisabeth et avec Marie-
Thérèse, lors de l'instruction du procès de Marie-Antoinette, et
les dépositions qu'on lui arrache contre sa mère sont signées
de sa main.
Déjà se manifestent en lui les symptômes de rachitisme que de
nombreux témoins constateront depuis cette époque jusqu'à sa
SA MORT AU TEMPLE 285
mort. Son corpe se courbe, ses bras et ses jambes s'allongent déme-
surément : on remarque des tumeurs scrofuleuses à ses articula-
tions. Sa sœur, qui le voit à travers la porte de la garde-robe
donnant sur l'escalier, constate cet état morbide.
Pendant que le jeune prince est placé sous la garde de Simon,
il est tu, au moins trois fois par jour, par Gagnié le chef de cui-
sine, par Garon, le garçon servant, qui le verra plus tard à son lit
de mort, et par les porte-clefs Baron et Gourlet qui assistèrent à
son autopsie.
Le 19 janvier 1794, Simon, en quittant le Temple, remet l'enfant
aux commissaires de garde et s'en fait donner décharge par le
conseil général de la Commune.
A partir de ce jour jusqu'au 27 juillet 1794, c'est-à-dire pendant
six mois et huit jours, le jeune prince est condamné à une réclu-
sion absolue dans un cachot dont la porte est scellée. Mais sa pré-
sence et son identité sont constatées chaque jour par les commis-
saires municipaux de la Commune qui le forcent à se présenter au
guichet \ par Liénard, l'économe, par Gagnié, le chef de cuisine,
par Caron, le garçon servant, qui lui porte ses repas, et par les
porte-clefs Baron et Gourlet. Or Gagnié et Caron étaient d'anciens
employés des Tuileries, Baron et Gourlet, d'anciens serviteurs du
comte d'Artois au Temple même, et personne mieux qu'eux ne con-
naissait le fils de Louis XVI. Simien-Despréaux, professeur de
belles-lettres au collège Louis-le-Grand, et l'avocat Eckard, dans
leurs histoires de Louis XVII, ont appris tout ce qu'ils racontent
sur cette période, le premier de la bouche de Gagnié, le second de
celle de Gourlet et de Liénard.
Quelques imposteurs ont prétendu que Louis XVII n'était pas
scrofuleux, et qu'on lui avait substitué un enfant atteint de
cette maladie. Cette invention est sans cesse démentie par les
faits. Le premier Dauphin était mort scrofuleux, ainsi que le prouve
le procès-verbal de son autopsie que nous avons découvert aux ar-
chives nationales. Le second Dauphin, entré dans son cachot avec
des germes scrofuleux qu'il tenait de naissance, et qui déjà s'étaient
développés d'une manière inquiétante sous Simon, en sort dans un
état presque désespéré. Ses gardiens constatent que ses bras et ses
jambes s'étaient allongés aux dépens du buste, et qu'il a trois
1 Ces commissaires, alors au nombre de sept ou huit, étaient de garde au Temple
chaque semaine et connaissaient Louis XVII mieux que personne.
286 louis xvii,
tumeurs au genou, au poignet, à la saignée du bras. Ils s'aper-
çoivent en même temps que, pendant les dernières semaines de
cette horrible séquestration, Tentant, à toutes les interrogations
que lui adressent brutalement les commissaires de la Commune,
oppose un silence obstiné. Transi de peur, il ne répond, par de
rares monosyllabes, qu'aux serviteurs du Temple qu'il connaît de
longue date et qui lui ont montré quelque compassion. Gagnié et
le jeune Caron sont de ce nombre;
Le 10 thermidor (28 juillet 1794), jour de l'exécution de Robes-
pierre et de ses complices, le bruit ayant couru que le Temple était
exposé à un coup de main, Barras s'y rend pour le prévenir, s'il y
a lieu, et pour constater la présence des prisonniers. Depuis la der-
nière rédaction du livre de Beauchesne, on a publié un fragment
des mémoires inédits de Barras, dans lequel il rend compte de sa
visite au Temple. Son récit est pleinement confirmé par un magis-
trat de ses amis, Lombard (deLangres),dans ses Mémoires anecdo-
tiques, etc., et par son avocat Paul Grand.
Barras connaissait le Dauphin pour l'avoir vu dans les salons des
Tuileries, à une époque où il n'était rien moins que révolution-
naire. Barras interroge l'enfant avec douceur et l'enfant lui
répond. Il constate l'enflure de ses genoux et de ses poignets.
Avant de quitter le Temple, il le confie à la garde et aux soins
d'un créole nommé Laurent, homme très humain et compatissant,
bien qu'ardent révolutionnaire.
Le 13 thermidor suivant, visite au Temple de plusieurs membres
du comité de Sûreté générale.
Le 14 fructidor (31 août), visite des représentants du peuple
André Dumont et Goupilleau (de Foiitenay).
Le lendemain, 15 fructidor, Laurent, assisté du chef de cuisine
Gagnié, du garçon servant Caron «t de quelques hommes de peine,
nettoie le cachot, et, à partir de ce jour, donne des soins au petit
prince, qui finit par se rassurer et qui lui adresse la parole.
A partir du 8 novembre 1794 jusqu'au 27 février 1795, époque
du départ de Laurent, on lui adjoinf un nommé Gomin, en qualité
de gardien du petit Capet. C'était un commandant de bataillon de
la garde nationale, et, ainsi qu'il l'attesta depuis, devant le tribunal
civil de la Seine, il connaissait fort bien le Dauphin pour l'avoir vu
souvent dans le jardin des Tuileries. La duchesse d'Angoulême,
les officiers de paix du comte Decazes, plusieurs honorables magis-
trats et nombre de personnes qui ont connu Gomin, ont rendu
SA MORT AV TEMPLE 287
hommage à sa probité, à ses sentiments d'humanité, à la véracité
de ses déclarai ions. Il n'appartenait qu'à des imposteurs d'attaquer
l'honorabilité du caractère de cet homme. Gomin n'eût-il pas connu
le petit prince, avant d'entrer au Temple, quïl n'aurait pu avoir
le moindre doute sur son identité. En effet, pendant l'exercice de
ses fonctions de gardien, l'enfant, sous ses yeux mêmes, était servi
chaque jour par les porte-clefs Baron et Gourlet, qui nettoyaient
sa chambre, et par les aides de cuisine Garon et Vanderbourg qui,
trois fois par jour, lui apportaient ses repas. Or Gourlet et Baron,
comme nous l'avons dit, connaissaient parfaitement le jeune prince
depuis son entrée au Temple, puisqu'ils y étaient eux-mêmes,
avant cette époque, au service du comte d'Artois. Quant à Caron
et à Vanderbourg, ils y étaient entrés du temps de Simon.
Gomin, de même que plusieurs de ses devanciers, constata les
tumeurs scrofuleuses qui existaient au poignet et au genou de
l'enfant. Les mêmes particularités furent remarquées en même
temps par de nombreux témoins. Le jeune prince resta, pendant
quelques semaines, silencieux en présence de Gomin, mais, touché
de ses soins affectueux, il finit par rompre avec lui le silence.
Le 27 février 1795, l'enfant est visité par trois membres du
comité de Sûreté générale, Harmand (de la Meuse), Mathieu et
Reverchon. Dans un rapport de la veille, des commissaires civils
avaient parlé des tumeurs qui existaient aux articulations du petit
prisonnier.
Dans la relation de sa visite au Temple, Harmand remarque, de
son côté, qu'il y avait une tumeur au poignet droit, et qu'il n'y
en avait pas au poignet gauche. Même observation dans le procès-
verbal d'autopsie, ce qui démontre une fois de plus l'identité.
Quant aux grosseurs aux genoux, Harmand constata qu'elles
étaient placées sous les jarrets. Il trouva les bras et les jambes du
petit prince trop longs pour la taille, le buste trop court, les
épaules trop resserrées, trop hautes, la poitrine trop élevée, autres
signes caractéristiques de la maladie scrofuleuse qui le minait. Sa
tête lui parut très belle, dans tous ses détails, son teint clair, mais
sans couleurs, ses cheveux longs et beaux et d'un châtain clair.
Quant à lui arracher une parole, il ne put en venir à bout. Il l'in-
terrogea longuement et avec insistance, mais l'enfant se renferma
dans un mutisme absolu. Pas un mot d'Harmand qui laisse, d'ail-
leurs, supposer qu'il pensât que l'enfant fut muet, comme l'ont
avancé Louis Blanc et quelques autres. S'il avait eu un seul
288 louis xvn:
instant cette pensée, eût-il pris la peine de l'interroger si lon-
guement ?
De cette visite d'Harmand et du mutisme volontaire du petit
prince est née l'absurde légende de l'enfant muet. Or, il est avéré,
par de nombreux témoignages dignes de foi, qu'il n'en était rien o{
que le jeune prince ne perdit jamais l'usage de la parole.
Le 31 mars 1795, Lasne fut adjoint à Gomin, en remplacement de
Laurent. Ancien garde-française, Lasne avait été nommé, en 1701,
capitaine de bataillon du Petit Saint-Antoine. Il était républicain,
mais à la façon des Girondins. Le 9 thermidor, jour de la chute de
Robespierre, à la tête de son bataillon, il s'était déclaré contre lui,
mais fait prisonnier, il n'avait été délivré qu'au bout de quelques
heures. C'est à cause de cela, que les thermidoriens l'avaient choisi
pour succéder à Laurent, qui était jacobin. Lasne était un homme
de cœur et d'honneur, plein de sentiments d'humanité et de déli-
catesse. La duchesse d'Angoulême et les agents du comte Decazes,
Mme de la Yilleheurnois, dont le mari fut depuis son prisonnier au
Temple, et les magistrats ont rendu pleinement justice à cet
homme de bien. Il n'a eu contre lui que plusieurs faux Louis XVII,
qui n'ont pu triompher de sa probité, et que Louis Blanc a crus un
peu trop naïvement sur parole.
Lasne avait connu le Dauphin aux Tuileries, lorsque, en tête de
son bataillon, il l'avait conduit lui-même à son petit jardin. Ce fait,
il l'a affirmé plusieurs fois devant la justice, et il n'est permis qu'à
des aventuriers de le révoquer en doute.
Ce digne homme, depuis son entrée en fonction, s'attacha à
donner au malheureux petit prince les soins les plus vigilants et
les plus touchants, et l'enfant, qui avait été d'abord effrayé de l'air
martial du vieux soldat, avait fini par rompre le silence avec lui et
même par le tutoyer.
L'état du jeune malade étant devenu de plus en plus grave,
Desault, premier officier de santé de l'Hospice de l'Humanité, est
envoyé au Temple, le 6 mai 1795. D'après les relations verbales de
Lasne et de Gomin à Beauchesne, il constate les tumeurs scrofu-
leuses au genou droit et au poignet gauche de l'enfant.
Le Dauphin, touché des soins affectueux que lui donne Desault,
rompt aussi avec lui le silence et lui adresse quelques paroles de
gratitude, que Desault rapporte à quelques-uns de ses amis
intimes, entre autres à Nicolle. De son côté, Simien-Despréaux
cite textuellement une phrase que le petit prince adressa à son
SA MORT AU TEMPLE 289
médecin ef qu'il avait apprise de la bouche de l'économe Liénard.
Dans une lettre du comte Angles au comte Decazes, on lit que
Bellanger, architecte, envoyé au Temple en qualité de commis-
saire civil. « s'informa auprès du jeune Louis de ses besoins et
que l'enfant entra en conversation avec lui. »
En présence de tous ces témoignages et de celui du commissaire
Damont, qui cite textuellement les paroles que l'enfant prononça,
peu d'instants avant sa mort, que devient, nous le demandons
encore une lois la légende deY enfant muet, qui aurait été substitué
au Dauphin pour cacher son prétendu enlèvement?
Cette légende n'a d'ailleurs été inventée que trente-cinq ou qua-
rante ans après la mort de Louis XVII, par plusieurs faussaires
qui voulaient jouer son personnage.
Comme cette légende n'existait pas du temps du jeune prince,
que Ton n'en trouve aucune trace, qu'Harmand (de la Meuse) lui-
même déclare que son mutisme était volontaire, il est évident que
tous ceux qui ont dit que l'enfant parlait, et qui ne se connais-
saient nullement entre eux, ont dit purement et simplement ce
qu'ils ont entendu , sans aucune préoccupation et sans aucun
intérêt.
Desault connaissait-il le Dauphin ? Jamais devant ses élèves,
notamment devant Bichat, non plus que devant son ami Nicolle, il
n'a émis le moindre doute sur l'identité du prince.
Après la mort presque subite de Desault, arrivée le 1er juin 1795,
ce fut le docteur Pelletan qui fut envoyé au Temple pour lui suc-
céder, le 5 juin suivant, et. le 7, Dumangin lui fut adjoint.
Pelletan connaissait-il le jeune prince avant son entrée au
Temple ? Rien n'est plus certain, et il en existe de nombreuses
preuves émanant de sources diverses. Suivant Eckard, l'enfant
adressa la parole à Pelletan, et celui-ci ne donna aucun démenti
à Eckard, lorsque parurent ses Mémoires historiques. Le même
fait a été certifié à Beauchesne par Lasne et par Gomin.
Il nous reste à grouper en un faisceau les preuves de la mort de
Louis XYII et celles de son identité le jour de cet événement et les
deux jours qui suivent.
Le jour où le jeune malade rendit le dernier soupir, le 8 juin 1795,
il est visité par Pelletan et Dumangin. Damont, le commissaire
civil, et Lasne, ainsi qu'ils l'ont attesté dans des actes authentiques,
assistent à sa mort. Damont connaissait parfaitement le Dauphin
pour l'avoir vu souvent aux Tuileries. Le même jour, dans la
290 Loris xvii,
soirée, Bourguignon, l'un des secrétaires du comité de Sûreté
générale, se rend au Temple et y constate l'événement.
Le lendemain, 21 prairial, quatre membres du comité de Sûreté
générale y. -viennent également et font la même constatation.
Darlot, l'un des commissaires civils, de garde ce jour-là, dresse
procès-verbal de l'identité et du décès, et cet acte est signé par les
officiers- de la garde nationale et par les quatre commissaires civils
Damont, Darlot, Bigot et Bouquet qui tous déclarent avoir reconnu
le cadavre pour être celui de Louis-Charles Gapet. Le fait est aussi
attesté séparément par Damont.
Le même jour, Sevestre lit à la tribune de la Convention un
rapport détaillé sur la maladie et la mort du jeune prince, et
annonce le dépôt dans les archives de l'Assemblée des procès-
verbaux de Darlot et des commissaires du comité de Sûreté géné-
rale. Le Moniteur universel donne le texte du rapport de Sevestre.
Dans la matinée, dès onze heures et demie, quatre médecins et
chirurgiens, par ordre de la Convention, commencent l'autopsie et
ne la terminent que vers les quatre heures du soir.
Trois d'entre eux connaissaient le Dauphin pour l'avoir vu
autrefois soit aux Tuileries, soit ailleurs l.
Un document inédit, émané de la police du comte Decazes, cons-
tate de plus que six témoins furent appelés à assister à cette opé-
ration. Cinq d'entre eux étaient des employés du Temple, qui,
depuis longtemps, savaient à quoi s'en tenir sur l'identité du
prisonnier. C'étaient Lasne et Gomin, ses deux gardiens, Meunier,
le chef de cuisine du Temple, qui avait rempli le même office aux
Tuileries, Baron et Gourlet les deux porte-clefs ; enfin Damont, le
commissaire civil, qui certifie le même fait dans ses deux Rela-
tions.
Le 22 prairial (10 juin), Guérin, commissaire civil de garde,
reconnaît également le prince après l'autopsie. Il affirme que les
deux gardiens Lasne et Gomin, afin de faire constater de nouveau
par de nombreux témoignages l'identité du cadavre, avant qu'il soit
mis dans son cercueil, font monter tous les officiers de la garde
nationale, que ceux-ci reconnaissent tous le fils de Louis XVI
et qu'ils l'attestent par leur signature apposée au registre du
Temple.
1 Voir les Mémoires de la duchesse de Tourzel.
SA MORT AU TEMPLE 291
Ce mémo jour, en vertu d'un arrêté du comité de Sûreté géné-
rale, Dusser, commissaire de police de l'Enclos du Temple, assisté
de deux commissaires civils de la même section, se rend à la tour,
y dresse le certificat de décès et y procède à la mise du corps
au cercueil. L'original du certificat a été retrouvé par Beauchesne,
reproduit par lui en fac-similé et personne n'en a contesté l'authen-
ticité. L'acte est signé par les gardiens Lasne et Gomin, par
Arnoult et Goddet, commissaires civils, et par le commissaire de
police Dusser *.
Après l'enterrement à Sainte-Marguerite, le procès-verbal d'in-
humation est rédigé, séance tenante, et signé par : Dusser, le com-
missaire de police du quartier, par les deux gardiens de Louis XVII,
Lasne et Gomin, par J. Garnier, chef de brigade, Pierre Talion,
capitaine, et par les commissaires civils : Guérin, Arnoult et
Goddet.
Damont et Guérin déclarent de plus, chacun de son côté, que le
corps a été enterré en leur présence, et Bureau, le concierge du
cimetière, et Yalentin, le fossoyeur, affirment que l'inhumation a
eu lieu dans la fosse commune.
Enfin, le 24 prairial, dans le délai fixé par la loi, c'est-à-dire le
troisième jour après la mort, et non compris celui où elle eut lieu,
l'inscription de l'acte de décès est faite à la maison commune de .la
section du Temple, sur le registre des actes de l'état civil, et enfin,
la cour d'appel de Paris, par un arrêt définitif et irrévocable, cons-
tate la pleine validité de cet acte.
A moins de prouver que les nombreux témoins qui ont signé
toutes ces déclarations sont des faussaires ou des visionnaires, ce
qu'il est impossible de démontrer, impossible même de supposer, on
est donc forcé de reconnaître que leurs témoignages, concordant
sur tous les points, sont l'expression même de la vérité.
Si la substitution d'un enfant au vrai Louis XTII avait pu avoir
lieu, il faudrait supposer qu'on avait trouvé un enfant muet, hors
d'état de pouvoir indiquer d'où il venait, que ce même enfant était
scrofuleuœ, enfin, que sa ressemblance avec le Dauphin fût telle
que ceux qui le connaissaient le mieux y fussent trompés eux-
1 Ces signatures de Lasne et de Gomin sont tout à fait semblables à celles qui
existent aux archives nationales en originaux. Ajoutons que les mêmes faits sont
constatés par le Moniteur universel du 26 prairial et par le procès-verbal d'inhu-
mation, dressé le 22 du même mois.
292 LOUIS XVII, SA MORT AU TEMPLE
mêmes. En présence de tant de témoins, qui voyaient chaque jour
le jeune prince, depuis son entrée au Temple, ou qui l'avaient vu
auparavant, de tant de témoins qui causaient avec lui, comment
pouvoir admettre un seul instant la fable absurde d'une substi-
tution ? Si l'on admet, au contraire, que tous ceux qui avaient
connu de longue date le Dauphin, savaient à quoi s'en tenir sur ce
changement , comment expliquer le silence que tous , sans en
excepter un seul, auraient gardé, depuis cette époque, sur un évé-
nement aussi surprenant, aussi mystérieux? Autre difficulté, non
moins insoluble que celle d'une substitution dont les yeux les plus
exercés n'auraient pu s'apercevoir.
R. Ghantelauze.
L'INSTRUCTION PUBLIQUE AVAIT ET APRES 1789
Nancy, avant 1789.
De 1110 à 1700, les institutions scolaires sont nombreuses : la
maîtrise des ducs, les écoles claustrales et presbytérales, la grande
escolle, près Saint -Epvre, les écoles des cordeliers, des jacobins, de
l'ordre de Saint-Dominique, celles des maîtres écrivains et arithmé-
ticiens, le collège des pères jésuites ; les écoles des sœurs grises,
celles des dominicaines, celles des religieuses de la congrégation du
P. Fourrier, celles des bénédictines, celles de la Visitation, les
écoles de charité de Saint-Julien et de Saint-Charles. En 1340, le
duc Raoul fonde l'office de l'escolàtre ; choisi par le chapitre de
Saint-Georges, il aura le droit de nommer les maîtres des écoles,
de les inspecter, de veiller à l'instruction des écoliers. En 1576,
le chapitre cède « une maison, meix, jardin, usuaire sis derrière
l'église paroissiale, pour une école et logement du maître, » à con-
dition que l'escolàtre examinera les maîtres proposés, « en présence
des Deux de ville et bourgeois, auxquels directement, sans contre-
dition ou empêchement, demeurera et appartiendra le droit d'élire,
présenter et installer les maîtres et abécédaires. » La ville, par ses
magistrats, intervient dans les questions scolaires : en 1616, elle
accorde une subvention aux religieuses de la Congrégation pour
« les encourager de bien et mieux en leur devoir d'enseigner les
filles, et aux pères de la Compagnie de Jésus pour les aider à meu-
bler leur collège. » On se plaint de ce que « quantité de personnes
étrangères, sans expérience, même des femmes, se sont ingérées,
depuis le malheur des guerres, de montrer à lire et à écrire, au
grand préjudice du bien public... » Charles IV (28 décembre 1663)
institue une maîtrise pour les maîtres écrivains et les maîtres
d'école, sous l'invocation de Saint-Nicolas -, les statuts sont très
sages ; le syndic, les deux jurés, le greffier et le sergent prêtent
serment entre les mains du prévôt. Je lis sur un registre ouvert
T. il. — octobre 1883 20
294 L'INSTRUCTION PUBLIQUE
pour l'inscription de ceux et celles qui enseignent la jeunesse « es
deux villes de Nancy (1664) : à la Vieille-Ville, 7 maîtres et maî-
tresses, en plus une fille dévote qu'on nomme dame Clémence... à
la Ville-Neuve, 25 maîtres et maîtresses et plus une bonne femme
sous le perron des PP. jésuites. » On trouve aux archives un grand
nombre de dossiers relatifs à la nomination des maîtres et maî-
tresses, informations, autorisations, certificats d'examen, etc. *.
L'organisation est complète ; le duc, le chapitre, la ville ont
souci de l'éducation ; il y a des écoles secondaires dans les monas-
tères et chez les PP. jésuites, des écoles primaires auprès de chaque
paroisse ; une ordonnance de Charles IV (1626) établit que « cent
jeunes enfants seront nourris et élevés à l'hôpital Saint-Charles ;
on leur apprendra à lire, écrire, la religion et un métier. » Cinq
ans plus tard, l'union et incorporation de l'hôpital de Saint-Julien à
celui de Saint-Charles permet d'élever à 300 le nombre des
enfants. De 1700 à 1789, la situation s'améliore, de pieuses fonda-
tions, des legs, assurent la gratuité. Stanislas fonde trois écoles
nouvelles pour enseigner « lire, écrire, chiffrer, l'orthographe, les
quatre premières règles de l'arithmétique et le catéchisme aux
enfans pauvres de la ville et des faubourgs. » Il en confie la direc-
tion aux frères de la Doctrine chrétienne ; leur noviciat parfaite-
ment installé est bientôt l'école modèle du Barrois et de la Lorraine.
« On y enseigne la religion, lire, écrire, l'arithmétique et encore la
géométrie, le dessin d'architecture, la géographie ; talens qui sont
peu d'accord, dit l'historien Durival, philosophe et ami de Voltaire,
avec le nom d'ignorantins, qu'on donne ordinairement aux Frères.»
La translation à Rouen du collège de l'université de Pont-à-
Mousson (1768), avec ses facultés de théologie, de droit, de méde-
cine et de philosophie, constitue un enseignement supérieur fort
remarquable. En 1778, 10 avril, le premier évoque de Nancy, dans
un mandement donné à Paris, « où il est retenu pour les affaires
de son diocèse, » invite chaque curé à lui adresser, « avant le
mois de juillet, un état comprenant le nombre des communians de
la paroisse, le nom du maître et de la maîtresse d'école et la date
de leur approbation. » 1781, 22 septembre, il rappelle, dans une
circulaire aux curés, l'importance de l'éducation, et il convoque, à
Charmes, tous les maîtres d'école pour une retraite « qui commen-
1 Voir notre Pouillè scolaire du diocèse de Toul, p. 44 à 69.
AVANT ET APRÈS 1789 205
cera le 18 octobre et finira le 28 suivant... Pendant tout ce temps,
les maîtres seront entièrement défrayés pour le logement et pour
la nourriture. » L'almanach de 1789 contient une nomenclature
curieuse et complète des institutions scolaires et ecclésiastiques et
laïques pour « la ville et pour la province. »
Quelques chiffres extraits desregistres des actes de l'état civil etdes
procès-verbaux des élections, montrent, mieux que des paroles, l'im-
portance et la valeur des écoles primaires, secondaires et supérieures,
avant 1789. La moyenne des parrains ayant signé, en 1791, est 92,5 ;
celle des marraines, 76. La moyenne des époux, 89 ; celle des épouses,
74; celle des conjoints, 81,5. J'ai dépouillé les procès-verbaux des
assemblées tenues par l'ordre du tiers, en 1788, à Nancy : sur
1108 électeurs des corps et communautés d'arts et métiers, 14 seu-
lement ont été incapables de signer ! 10 de la corporation des
traiteurs, rôtisseurs, pâtissiers, cabaretiers, aubergistes, qui comp-
tait 480 membres ; 2 de celle des chaudronniers, sur 39 ; 1 de celle
des tailleurs, sur 129 ; 1 de celle des charpentiers, sur 34. La
moyenne des électeurs illettrés est de deux pour cent !
Nancy, après 1789.
L'influence révolutionnaire ne se fait pas sentir avant le
19 avril 1792. Le 31 mars 1790, le lieutenant général de police
autorise La Motte, régent d'école, à enseigner l'écriture, l'ortho-
graphe et l'arithmétique, à charge par lui de se conformer aux
statuts. Le 17 juillet, le dernier des écolâtres délivre à Marguerite
Biaise un certificat de capacité ; mandés à la barre en mars et
avril 1791, les maîtres et les maîtresses d'école prêtent le serment
ou donnent leur démission. Le 18 janvier 1792. le directoire ré-
clame au ministre des contributions publiques le traitement dû aux
frères, 24121 12s ; ils n'ont pas été payés depuis le 1er janvier 1790.
« Si quelque chose pouvait ajouter à l'intérêt qu'inspire un éta-
blissement si utile, nous vous dirions, ajoute le directoire du
district, que les Frères, dévoués avec zèle et persévérance à leurs
devoirs, se sont conformés au décret sur le serment. » La Répu-
blique ne devait pas leur tenir grand compte de leur lâche soumis-
sion envers la Révolution. Mais on commença par persécuter les
Si i»urs, plus courageuses. Le 19 avril 1792, le procureur-général-
syndic requiert l'application de la loi contre les religieuses de Saint-
2DG l'instruction publique
Charles, de Saint-Lazare, de la Doctrine chrétienne. « Elles sont
encore en exercice, quoiqu'elles n'aient pas prêté le serment et que
la plupart manifestent des sentiments d'incivisme. » C'est seulement
en l'an II, le dernier jour de la troisième décade de ventôse, que le
jury envoie au district une liste de citoyennes connues par leurs
sentiments civiques pour remplacer les ci-devant Sœurs insermen-
tées des écoles et hospices. Le 6 germinal, on enferme les ex-sœurs
Beaudoin, Ferry et Marchai à la maison de refuge transformée en
prison. Le 11 floréal an II, le district réclame à la commune un
état de tout ce qui a été exécuté par les ordres du conseil général
relativement aux écoles et au collège. Rien de plus triste que ce
rapport ; l'université a disparu ; les congrégations religieuses et
les maisons des Frères sont confisquées :, « on a ouvert deux
registres, l'un pour ceux et celles qui se destinent à enseigner,
l'autre pour inscrire les enfants que la loi ohlige à fréquenter
l'école... Il y a un collège qui continue encore ses exercices. » Ce
collège ne ressemble pas, il en faut bien convenir, à celui de
l'Ancien Régime, avec son bureau d'administration composé de
l'évêque, du président et du procureur général de la cour souve-
raine, du recteur de l'université, des conseillers de l'hôtel de ville,
du principal, d'un secrétaire et d'un receveur ; son nombreux per-
sonnel de professeurs, de la rhétorique à la classe de huitième, et
ses écoliers payants ou boursiers, dont le chiffre s'élève à plus
de 300. « Les classes sont dirigées par les citoyens Blan, Spitz et
Deshayes ; 13 écoliers sont pour l'arithmétique, 12 pour la géomé-
trie, 4 pour l'algèbre et la mécanique, 17 en littérature. »
La situation de l'enseignement primaire n'est pas moins lamen-
table. « Les anciens instituteurs, au nombre de 9, ont joui
jusqu'alors de ?20l de traitement. » Ces instituteurs se plaignent,
ils adressent une requête à la municipalité, « ils vous observent
que, sous l'Ancien Régime, on fournissait aux enfans indigens les
livres, papiers, plumes et encre, que tous ces objets manquent
actuellement, de là peu de progrès. Ils espèrent que vous ferez
droit à leur réclamation. » Le 5 messidor, le bureau de l'instruc-
tion publique fait remettre 100 exemplaires du catéchisme républi-
cain au directeur de l'hospice de Bienfaisance et 25 à celui des
Enfants de la patrie. Le citoyen Plassiard, accompagné d'un membre
du conseil d'instruction publique, fait une inspection des écoles, il
compte les élèves, il interroge les instituteurs sur les livres dont ils
se servent, il leur interdit formellement de parler « de tout ce qui
AVANT ET APRES 1789 297
pourrait avoir trait à la croyance. » Notons qu'alors il fallait
rire en pleine Terreur pour que la tyrannie se montrât avec ti
d'effronterie et qu'on osât interdire le nom de Dieu dans les
écoles.
An III, 1er prairial. La municipalité envoie au comité de Salul
public et au département un état des instituteurs en exercice ; on
attend l'arrivée du député Jard-Pamïllier, chargé de l'inspection
des établissements scolaires. Le jury d'instruction, assemblé dans
une salle de la ci-devant université, se plaint de la pénurie des
aspirants, des aspirantes surtout, « il ne se présente que d'anciens
maîtres d'école... » Le 2 messidor, François Gauvin, fondé de pou-
voir des ilix instituteurs et des cinq institutrices de la ville, réclame
le montant du salaire que la Convention leur a accordé et qu'ils
n'ont pas reçu.
Du reste, même quand la Terreur s'apaise, de l'an III à l'an VII,
les exigences d'un certificat de civisme et l'ingérence des clubs
rendent encore la position des maîtres et des maîtresses intolérable.
« Le 14 frimaire an III, Anne Serrière adresse au conseil général
de la commune cette requête : « Citoyens, c'est à l'effet d'obtenir
un certificat de civisme que la remontrante, institutrice en cette com-
mune depuis dix ans, assermentée selon le vœu, et enfin depuis la
régénération de la France ayant prêté avec empressement le serment
si cher aux patriotes, c'est à l'effet d'obtenir le certificat de civisme
pour être à même d'être placée dans les écoles primaires destinées
à former la jeunesse aux vertus républicaines, que la remontrante,
connue pour être de bonnes mœurs et bonne patriote, autorisée déjà
à enseigner pour la propagation des principes, désirant travailler
dans les écoles nationales, elle a recours à vous pour, tous rensei-
gnemens pris, obtenir l'objet de sa demande. Salut et fraternité. »
(Textuel.) Le 21 frimaire, le bureau de sûreté générale accorde un
avis favorable. Le 22 frimaire, « nous, maire, officiers municipaux
et membres du conseil général de la commune de Nancy, vu la
pétition à nous présentée par Anne Serrière, institutrice, tendant à
obtenir un certificat de civisme ; ouï la commission chargée du
rapport des pétitions en certificat de civisme, et l'agent national,
avons accordé à la ditte Anne Serrière le certificat par elle de-
mandé, à l'effet de continuer ses fonctions. En foi de quoi, avons au
présent, signé de nous et du secrétaire, fait apposer le sceau de la
commune. Fait en Conseil général, séance publique. » L'acte, signé
par le président, le secrétaire, 7 officiers municipaux et 13 notables.
298 l'instruction publique
est visé par les administrateurs du directoire du district de
Nancy.
Le 20 pluviôse, la femme Gremel, institutrice, rue de la Révo-
lution, n° 198, expose que, depuis huit mois, elle a constamment
tenu chez elle une école salariée par la République, elle présente à
l'appui de sa requête l'attestation suivante signée par 17 chefs de
famille : « Je certifie être contant des instructions que la citoyenne
Gremel a donner à mes enfans jusqu'à ce jour, 19 pluv. an III. »
Le 22 pluviôse, le Conseil municipal, ouï l'agent national, accorde
le certificat dont voici le texte. « Nous, maire... certifions à tous
ceux qu'il appartiendra que la citoyenne... épouse du citoyen
Gremel... s'est toujours comporté depuis tous le tems qu'elle habite
notre commune en bonne citoyenne, que ses mœurs et sa conduite
ont été celles d'une vraie républicaine, pourquoi lui avons donné
le présent... pour lui servir et valoir ce qu'au cas appartiendra. »
Le certificat de civisme délivré à François Ruelle par le maire,
en conseil général de la commune, le 3 brumaire an III, est vérifié
et approuvé par les administrateurs du directoire, et de plus vu,
vérifié et approuvé par le comité de surveillance révolutionnaire,
le 14 brumaire. Ce Ruelle, âgé de 48 ans, ex-frère des écoles chré-
tiennes, demeurant à Nancy, rue de Gaton, n° 137, a une fort belle
écriture, sa pétition est parfaitement rédigée. « H a enseigné pen-
dant vingt ans, toujours obéissant aux loix, par amour pour sa
patrie ; il a été reçu instituteur aux écoles primaires séantes au-
dessus de la porte de la Fédération, il prie l'administration de le
maintenir dans l'exercice de ses fonctions... Il n'a d'ailleurs d'autre
état que celui de l'enseignement, auquel il s'est dévoué dèterminè-
ment depuis sa jeunesse. »
Le 15 frimaire an VII, le jury d'instruction, nommé par arrêté du
3 messidor an VI, procède à l'examen des citoyens et citoyennes
qui, munis d'un certificat de bonnes mœurs et de républicanisme,
se proposent de tenir école dans les communes de l'ancien arron-
dissement du ci-devant district de Nancy...
J'ai dépouillé avec soin les feuilles et les registres d'examen, j'ai
compté le nombre des instituteurs reçus jusqu'en 1809, j'ai vu les
copies ou plutôt les phrases écrites par les aspirants et par les
aspirantes, et j'affirme que le succès n'a répondu ni aux espérances
des jurys d'instruction et des administrateurs, ni à leurs proclama-
tions imprimées, affichées et publiées dans les communes du district.
Le 21 brumaire an X, le préfet Marquis ordonne une enquête sur
AVANT ET APRÈS 1789 299
la situation des écoles et la condition des maîtres ; le 3 mars, par
une circulaire importante, il exige l'application de la loi. Le budget
de la ville, en 1808, art. 76, fixe à 3, 100 fr. l'indemnité de logement
allouée aux dix instituteurs et aux cinq institutrices. Une note in-
dique que trois de ces dix instituteurs sont logés dans des maisons
appartenant à la ville... Que sont devenues et ces maisons d'école
achetées, construites, réparées aux frais de la municipalité, et ces
pieuses fondations qui assuraient, dans les écoles chrétiennes et les
hospices, l'éducation à l'enfant du pauvre et à l'orphelin ? Deman-
dez-le au vandalisme révolutionnaire qui les a spoliées et vendues
à vil prix. Les 15 écoles publiques ne comptent que 458 élèves des
deux sexes, 200 à titre gratuit, 258 moyennant rétribution. Heureu-
sement le nombre des écoles privées est considérable, j'en trouve
31 de garçons et 16 de filles, réparties dans les huit sections de la
ville ; les dames de l'association de la Doctrine chrétienne donnent
généreusement l'instruction à 301 jeunes filles, dont 20 seulement
payent une rétribution. A partir de 1809, la Révolution est finie ;
on revient aux traditions, aux croyances qui ont fait la grandeur
de la France ; il faudra un demi-siècle d'efforts et de sacrifices
pour réparer les ruines causées par les vues impraticables de l'As-
semblée nationale, par les théories impies de la Convention, par
les dispositions étroites et mesquines de la loi du 25 octobre 1795 !
TOUL, AVANT 1789.
Du Ve au XIXe siècle, la ville épiscopale est célèbre par le
nombre et l'importance de ses institutions scolaires. C'est dans la
paroisse de Toul, in parocliia Tullensi, que se réunissent les Pères
des conciles de Thusey et de Savonnières. A l'école épiscopale,
chez les bénédictins de Saint-Epvre (595), de Saint-Mansuy (993),
à l'abbaye de Saint-Léon (1094), dans les six écoles presbytérales,
on enseigne aux enfants, admis dès l'âge de cinq ans, la lecture,
le psaultier, le comput, le chant, l'écriture et surtout la créance.
En 1040, un escolâtre prébende, dignitaire du chapitre, est chargé
de régir les écoles, de s'informer bien exactement si les écoliers
sont instruits, de reconnaître si la méthode des régents est bonne
tant pour les lettres que pour les mœurs. En 1789, il jouissait
encore d'un revenu de 2541 lls en argent, de 54 vesaux de blé,
orge et avoine, et de 5 jours, 1 nommée, 11 verges de vignes.
300 l'instruction publique
1637, on enseignait l'écriture sainte, la philosophie, la rhétorique,
les humanités, la physique et les mathématiques, au grand et au
petit séminaire ; il y avait des bourses pour les enfants pauvres
qui montraient d'heureuses dispositions. Le collège de Saint-
Claude (1769), richement doté, était fréquenté par l'élite des fils
de familles lorraines ; « le nombre des élèves fut si prodigieux que
la seconde année, on fut obligé d'en refuser plusieurs, malgré les
220 lits dont on pouvait disposer. » L'enseignement primaire n'était
pas moins florissant. En 1789, il y avait : 1° une école de garçons
dans chacune des six paroisses ; 2° une école de garçons et une
école de filles à l'hospice Saint-Charles et à la Maison-Dieu ;
3° une école et un pensionnat de jeunes filles dirigés, depuis 1634,,
par la congrégation de Notre-Dame ; 4° l'école et le pensionnat des
sœurs Yathelotes, installés en 1750 ; 5° l'école des enfants de chœur
de la maîtrise ; 0° la classe du maître d'écriture et d'arithmétique
(en 1742, la ville avait fait venir, de Paris, un régent d'écriture
et de calcul juré, pour fonder cet enseignement) -, 7° la classe du
maître de mathématiques et de dessin -, 8° le pensionnat et l'école
des dames du Saint-Sacrement; 9° les écoles des dames du tiers
ordre de Saint -François, établies en 1734.
Les archives de Toul sont très riches, parfaitement conservées ;
le plus ancien des registres de paroisses remonte à 1591 ; celui de
Sainte-Geneviève est un modèle de calligraphie. On lit au frontis-
pice : « Nasci, làborare, mort. » La moyenne des conjoints qui
ont signé l'acte de leur mariage est de 61,8 en 1690, elle s'élève
à 85,5 en 1790. J'ai recherché, sur 21 registres contenant, de 1750
à 1788, les procès- verbaux des délibérations des marchands, perru-
quiers,... et des élections des échevins, sergents de ville, portiers,
receveurs, le nombre des signatures, la moyenne est de 94 pour
cent... Les garde-vignes sont relativement illettrés, la moyenne
n'est que 82 pour cent.
Totjl, APRÈS 1789.
1790. Le maître d'école Mettavent et son sous-maître donnent
leur démission, afin de ne pas prêter le serment. Les sœurs Yathe-
lotes et la plupart des maîtresses motivent leur refus.
1792. Le conseil de la commune, à la suite d'un concours, rem-
place les religieuses insermentées par deux institutrices laïques ; en
AVANT ET APRÈS 1789 301
attendant une loi sur L'instruction publique, il formule, on 6 ar-
ticles, un règlement qui n'a rien encore de révolutionnaire. Les
administrateurs du district répartissent les 20 bourses du collège.
Les écoles des maisons religieuses d'hommes et de femmes sont
fermées, ainsi que les séminaires ; la maison des sœurs Yathelotes
est confisquée.
An IL 28 ventôse. La municipalité annonce, pour le 1er germinal,
l'ouverture des écoles d'après le nouveau système ; elle impose
aux parents l'obligation d'envoyer leurs enfants chez l'un des
maîtres, après déclaration à la mairie. 2 floréal. Elle vend la mai-
son d'école située rue de l'Instruction, 16.
An III. Les écoles sont transférées au cloître de la cathédrale et
à la Dortellerie. Le chiffre des élèves diminue. La Société des amis
de l'égalité et de la liberté prend en main la direction ; on publie
chez l'imprimeur Carez des livres classiques : L'Ami des jeunes
républicains , V Annuaire républicain , l'Acte constitutionnel ,
V Instruction d'un père à son fils... Le collège est supprimé... On
y installe les écoles.
En l'an YI, une enquête constate qu'il y a neuf instituteurs
privés, 6 maîtres de latinité, 14 institutrices... Les instituteurs ré-
pondent en général aux vues du gouvernement. Les institutrices
font de l'opposition. On exige le serment, 6 d'entre elles refusent,
on les révoque.
En l'an X, il ne reste plus que 8 écoles primaires de garçons :
4 instituteurs ont été reçus parle jury, 4 n'ont aucun titre, le total
des élèves est de 214. 3 professeurs enseignent le latin à 52 élèves.
3 institutrices, dont 2 reçues par le jury, et le pensionnat nouvel-
lement établi à la Maison-Dieu, par 3 anciennes religieuses,
donnent l'instruction à 134 jeunes filles. Comparons la situation
scolaire de 1789 avec celle de l'an X, nous aurons la mesure de la
vraie tendresse de la vraie république pour l'instruction publique.
L. Maggiolo.
(La suite prochainement. J
SOUVENIRS D'UN OFFICIER DES AEROSTIERS
DE LA RÉPUBLIQUE *
Mais le prince de Coboiirg, persuadé que Gharleroy était encore
au pouvoir des Hollandais, allait venir se briser là. Tout à coup
le canon cesse à peu près complètement sur la gauche. Le prince de
Cobourg croyant nous prendre à revers, a porté une colonne formi-
dable sur Gharleroy, mais elle est reçue par l'artillerie des remparts
qui la décime si vite que la fuite devient générale. Les artilleurs
autrichiens abandonnent canons et caissons et se sauvent au
plus vite. La déroute se mit promptement dans l'armée entière.
Le soir, on fit entrer le ballon à Gharleroy, par-dessus les
murs. On logea notre compagnie dans une maison percée à
jour par les boulets. Du reste, cette malheureuse ville présen-
tait l'aspect le plus lamentable. Les vivres manquèrent ce soir-
là presque complètement. Nous nous étendîmes sur la terre,
l'estomac très creux. Au matin on distribua une ration et du
pain, puis nous suivîmes le mouvement de l'armée qui se dirigeait
sur Bruxelles par Namur. Nous revîmes le village de Gosselies et
nous couchions le soir au bourg de Fleurus, qui devait donner son
nom à la bataille de la veille.
« Là, on nous fit marquer un temps d'arrêt. L'ennemi, dans sa
retraite, s'était fortifié à la bifurcation des routes, au point nommé
les Quatre-Bras. J'étais logé chez un bon Flamand qui n'entendait
pas un mot de français et qui me paraissait d'assez mauvaise
humeur, ayant été pillé et rançonné par tous les partis. Il me mon-
tra pourtant un excellent lit où j'eus le regret de ne pouvoir cou-
cher convenablement, car on nous avait dit de rester habillés. Je
m'étendis donc sur la couverture ; ayant seulement débouclé mon
ceinturon et gardant mon sabre à mon côté. Je m'endormis d'un
* Voir la livraison de septembre 1883.
SOUVENIRS D'UN OFFICIER DES AÉROSTIERS 303
sommeil do plomb. Mais voilà que tout à coup une voix me crie :
« Mein hère ruren sic. » — « la, ia, » répondis-je en me frottant
les yeux. Alors, en effet, j'entendis la fusillade de très près. Je
saute sur mon sabre, je cours dans la rue. A demi endormi, je me
trompe de chemin et au lieu d'aller à l'aérostat, je me jette dans
les artilleurs en retraite. Diable ! pensai-je, est-ce que nous serions
repoussés? Enfin un officier me met dans mon chemin, je retrouve
ma compagnie qui emportait au plus vite l'aérostat.
A ce moment-là c'était partout un vrai désordre. Les Autrichiens
ne surent pas en profiter. L'avantage nous resta et deux jours après
nous entrions à Bruxelles comme des triomphateurs.
« A partir de ce jour, notre pauvre ballon suivit tant bien que
mal l'armée de Bruxelles à Liège, de Liège à Aix-la-Chapelle. Là
on mit le ballon en quartier d'hiver. Presque tous les hommes de
la compagnie étaient à l'hôpital. Moi, en ma qualité de fourrier, je
courrais la ville ; sans cette distraction je serais mort d'ennui. Le
capitaine Goutelle avait quitté Aix-la-Chapelle ; il s'était rendu à
Paris pour y reformer sa compagnie réduite à sa plus simple expres-
sion et obtenir du ministre qu'on en fît une seconde. Il réussit dans
son dessein, car je reçus, à mon grand ètonnement, du ministère
de la guerre, un brevet de lieutenant en second dans la deuxième
compagnie, avec ordre de me rendre à Paris. Deux bonheurs à la
fois. J'achetai aussitôt un cheval et me mis en route ; ce fut un
long voyage, et lorsque j'arrivai à Paris, le cavalier était aussi
fatigué que sa monture.
Je me souviens qu'il était six heures du soir et que je vins
droit débarquer chez mon ancien tuteur. On se mettait à table ;
vite on me fit place ; mais ce qui me frappa, c'est que je vis lui,
sa femme et ses enfants couper un petit morceau dans leur pain
et le placer sur mon assiette. Je m'en étonnai; alors on m'apprit
que le pain était si rare et si cher qu'il fallait chaque jour rationner
les familles d'après le nombre de leurs membres. Et pourtant il y
avait des gâteaux et des brioches chez les pâtissiers, car les jours
suivants j'en mangeai beaucoup, voulant me dédommager de la
maigre pitance des camps.
III
« J'étais très fier de mes épaulettes qui, en réalité, ne me coû-
taient guère. Le chimiste Coutelle fut nommé chef de bataillon du
304 SOUVENIRS d'un officier des aérostiers
génie ; le 1er lieutenant de la première compagnie fut fait capitaine :.
moi qui faisais partie de la seconde, je suivis le chef de bataillon à
l'armée du Rhin. Sitôt que cette compagnie fut formée, on plia un
grand ballon dégonflé et on nous expédia au siège de Mayence. Il est
difficile de se faire une idée de l'aspect de cette ville lorsque j'y
arrivai.
« Depuis onze mois que durait le siège, les environs, à plus de
six lieues, avaient été complètement ravagés. Pas un village, pas
une chaumière, pas un abri. Les broussailles mêmes avaient été
brûlées ; pas un être humain n'était resté là ; seulement quelques
juifs venaient rôder pour soutirer aux soldats les assignats qu'ils
recevaient pour solde. 11 y avait des jours où tout manquait, même
le pain, et quel pain ! un mélange de paille hachée et de son
mouillé. Il eût fait un excellent mortier. Mon estomac avait bien
fait de se régaler de brioches ; pendant un mois, il eut le temps de
les digérer. Nous fîmes plusieurs ascensions, mais l'aérostat
détrempé par les pluies finit bientôt par n'en pouvoir plus. Les
réparations devinrent si urgentes qu'on nous envoya à Frankendal
sur le Rhin. Là on reconnut que l'enveloppe était en fort mauvais
état.
« Manheim où le général Pichegru avait son quartier général
n'était qu'à une petite distance -, le commandant me prévint un soir
que nous lui ferions le lendemain une visite officielle. Les succès
que Pichegru avait obtenus dans la campagne de Hollande, lui don-
naient alors une grande célébrité : j'étais donc curieux de le voir
de près.
« Le 30 septembre (1795) . Arrivés de bonne heure à Manheim nous
nous présentâmes chez le général en chef et nous fûmes aussitôt
reçus -, la visite fut courte ; M. Coutelle nous présenta en masse ;
Pichegru inclina légèrement la tête, dit quelques mots bienveil-
lants à notre chef et fit comprendre qu'il avait d'autres occupations.
Je remarquai sa figure sévère. A peine étions-nous dans l'anti-
chambre qu'un aide de camp nous apprit que le général nous invi-
tait à dîner pour le soir même, à sept heures. ïsous nous rendîmes
à l'invitation comme si nous avions été à la parade. Tous les con-
vives, et ils étaient nombreux ce soir-là, furent introduits directe-
ment dans la salle à manger et restèrent debout autour de la table.
Un aide de camp passa, indiquant à chacun sa place. On servit le
dîner et alors Pichegru parut, inclina la tête à droite et à gauche,
s'assit et tout le monde l'imita. Ce n'était pas, comme on le voit,
DE LA RÉPUBLIQUE 305
d'une gaîté folle ; un repas de chartreux eût l'ait plus de bruit, car
c'est à peine si l'on disait un mot bas à ses voisins. Quant au général,
froid comme la statue du commandeur, il avait l'air de s'ennuyer
beaucoup, interpellait les domestiques, ce qui n'était pas du meil-
leur monde. Je regardais cet homme dont personne ne soupçonnait
alors les projets et qui n'eut que le tort de vouloir aller trop vite.
Certainement ce n'était pas une nature vulgaire. Il avait la tête
haute, le regard fier et énergique ; mais soit préoccupation, soit
indifférence, il ne semblait faire aucune attention à ses hôtes. Le
dîner fini, il se leva, salua, se retira, et chacun de nous s'en alla
comme il était venu.
« Quelques jours après, il survint un orage terrible qui renversa
sur l'aérostat la tente sous laquelle il était abrité ; une telle avarie
s'ensuivit qu'il fallut l'emporter à Manheim pour le remettre à
neuf. On le laissa à la porte de la ville. Le commandant Coutelle
était parti pour Paris; voilà qu'un jour on entend une détonation
du côté du ballon. La sentinelle crie : Aux armes ! le poste accourt :
le soldat avait reçu quelques grains de petits plombs qui ne lui
firent que peu de mal, mais l'aérostat en était criblé. C'était lui et
non le soldat qu'on avait visé avec un fusil de chasse. Toutes les
recherches furent vaines pour trouver le coupable. Nous n'avions
donc d'autre chose à faire que de dresser un procès verbal de l'évé-
nement et de vider l'aérostat qui se dégonflait rapidement.
« On venait de décider, au ministère de la guerre, que Stras-
bourg deviendrait le parc des aérostats de campagne ; on y cons-
truisait de vastes fourneaux permanents pour leur gonflement. On
nous donna donc ordre d'emporter là notre blessé qui avait cessé
d'être encombrant. Je fus enchanté ; Strasbourg était une jolie
ville ; on disait qu'on y dansait beaucoup en temps de carnaval, et
j'avais 20 ans ! Mon rêve fut de courte durée. En arrivant à
Strasbourg j'appris que le parc était à trois lieues de là dans un
village. Quel désenchantement ! (Janvier 1796.)
« Pendant qu'on raccommodait l'aérostat, le commandant réor-
ganisait, à Paris, ses deux compagnies. L'une, la première, était
restée à l'armée de Sambre-et-Meuse ; l'autre, la mienne, devait,
aussitôt qu'on pourrait gonfler le ballon, rejoindre l'armée du
Rhin. Pendant ce temps de repos, je fus nommé lieutenant en
premier, l'officier que je remplaçais étant passé capitaine. J'ob-
tins un congé de quelques jours et je partis pour Paris en passant
par Yesoul et Gray. D'autres que moi ont parlé de la misère qui
306 SOUVENIRS d'un officier des aérostiers
régnait partout alors ; mais je dois, dans ces souvenirs, noter l'état
de dènûment où se trouvaient les populations que je traversais. Tout
le monde était pauvre, excepté pourtant cette race d'hommes qui
vit et s'enrichit de la détresse générale. A Paris on était toujours
dans l'attente de quelque émeute. Je n'étais pas arrivé depuis deux
jours que, traversant la place du Carrousel, je fus enveloppé par
une bande de femmes qui allaient en hurlant au ministère
demander du pain. Comme ces scènes se renouvelaient à chaque
instant, j'appréciai bien plus encore le séjour des armées.
« A mon retour à mon corps, je ne trouvai plus l'aérostat à la
même place-; on l'avait transporté à Molsheim, gros bourg sur le
canal de Mutzig. On ne pouvait pas choisir un endroit plus dénué
de toutes ressources, aussi, sur les réclamations du capitaine, on
nous permit de revenir à Strasbourg. Mais d'autres misères nous
attendaient pendant cet hiver de 1796. Nos appointements ne furent
plus payés qu'à raison de 8 francs par mois en argent et le reste en
assignats dont on tirait le parti que l'on pouvait. Les juifs nous
les prenaient pour bien peu, mais au moins ce peu était de l'argent.
Mon capitaine était marié ; sa femme travaillait des doigts et
gagnait ainsi de quoi faire marcher le ménage ; mais moi je n'avais
que fort peu de chose, la banqueroute ayant emporté une partie de
mon patrimoine placé sur les Pays d'Etat. Quant aux propriétés
foncières, elles ne rapportaient plus rien. L'hiver ne fût donc pas
agréable. Le carnaval que j'avais entrevu de loin avec des réu-
nions charmantes fut fort triste pour moi. J'avais une chambrette,
un lit de sangle, et quand j'avais soif, j'ai bu plus d'une fois dans
mon pot à eau. Quelle charmante situation que d'être officier sous
la République ! J'étais jeune et je prenais gaîment toutes ces
misères qui m'eussent été fort désagréables dix ans plus tard.
« Avec le printemps de 1796, l'aérostat et ses servants repassèrent
le Rhin. Moreau commandait l'armée ; elle s'avançait en Alle-
magne, nous reçûmes ordre de la rejoindre, ce qui arriva à
Stuttgard. Pour aller plus vite, on donna des voitures aux hommes
et des chevaux aux officiers. C'était assez drôle de voir le ballon
s'en aller en voiture escorté par nous. J'avais entre les jambes un
vieux porteur de choux pris à un fourgon ; mais mon capitaine et
le second lieutenant n'étaient pas mieux montés. On n'y regardait
pas de si près et nos hommes, enchantés d'être tramés, n'engen-
draient pas mélancolie. Ils chantaient à tue-tête, surtout en traver-
sant les villages où les habitants regardaient notre ballon avec
DE LA UKl'T IBUQ1 i'. 307
stupéfaction. La veille de notre arrivée à Stuttgard, nous faillîmes
nous donner à nous-mêmes le spectacle d'un superbe incendie. On
s'était arrêté près d'un bois pour passer la nuit ; un arbre sous
lequel on avait fait la soupe, prit feu pendant que nous dormions.
Nous fûmes réveillés aux cris de la sentinelle. On courut au
ballon qu'on emporta au loin tandis qu'on abattait l'arbre à coups
de hache et ceux de son voisinage, dont les branches commençaient
à pétiller.
« Stuttgard est une petite ville bien allemande d'aspect et de
mœurs. Gomme il nous fallut contourner les remparts pour trouver
à placer convenablement l'aérostat, nous fûmes bientôt entourés
par une telle foule de curieux qu'on eut peine à la tenir à distance,
et qu'arrivés dans un pré où nous devions camper, je dus faire
planter des piquets reliés par des cordes pour mettre une barrière
entre les habitants et le ballon.
« Après trois jours de repos on nous dirigea sur le Danube et
rien ne serait venu rompre la monotonie du voyage sans une petite
aventure qui arriva à la femme de mon capitaine, car elle avait
obtenu la permission de suivre son mari. J'étais à l'âge où l'on aime
à rire, voilà sans doute pourquoi je me suis souvenu de cet enfan-
tillage.
« C'était au village de Niersheim ; nous y étions arrêtés pour
déjeuner, et nous avions cherché dans les maisons les provisions
qui nous manquaient complètement. Le paysan allemand n'est pas
donnant, et s' excusant sur sa sobriété et les malheurs du temps, il
ne nous avait laissé à prendre que ce qui se trouvait dans sa
maison, c'est-à-dire du pain et quelques légumes. Nous étions dis-
persés chez les habitants pour faire cuire nos carottes et nos
choux, quand j'entendis du bruit dans la rue et des voix qui bara-
gouinaient avec vivacité. Je vais à la porte de la cuisine où je me
trouvais et je vois les habitants armés de tous les outils possibles,
fourches, couteaux, haches, qui s'assemblaient. Je regardai mon
hôte qui m'appelait près du feu, et l'idée me vint qu'il pourrait
bien m'enfermer. Je dégaîne et saute dans la rue, courant à toutes
jambes, vers le parc de l'aérostat qui n'était gardé que par quatre
hommes et un caporal. Je fais aussitôt battre la générale ; une
vingtaine de soldats me rejoignent, je rentre dans le village, et
comme je parlais allemand, je vais droit aux paysans qui semblaient
très animés et demande l'explication de ce qui se passe. Nos
hommes étaient prisonniers dans les maisons et mon capitaine était
308 SOUVENIRS d'un officier des aérostiers
enfermé avec sa femme dans une cuisine, dont trente paysans
armés de haches gardaient la porte. Ceci devenait sérieux. Si j'es-
sayais de le dégager par la force, je pouvais le faire massacrer. La
prudence m'obligeait à parlementer. La cause de tout ce tapage
était un coq d'Inde que la femme du capitaine avait découvert,
s'était approprié et refusait de payer. Pendant que je parlementais
avec ces endiablés d'Allemands, le quartier-maître, qui n'était
autre que mon ami le curé, était parvenu avec le lieutenant en
second à s'échapper des maisons où ils étaient retenus, et vinrent
me rejoindre. Nous décidâmes de faire charger les armes et de
menacer de faire feu. Mais nos menaces eurent pour effet d'exas-
pérer les trois cents individus qui nous serraient de près. Alors
je demandai qu'on laissât le quartier- maître arriver jusqu'au
capitaine pour arranger la chose à l'amiable. En même temps je
dis tout bas au second lieutenant d'aller au parc, de monter à
cheval et de courir jusqu'à un régiment de cavalerie qui campait
à un quart d'heure de là.
« Mon capitaine, craignant qu'on ne fît à sa femme un mauvais
parti, avait offert de payer le dindon, et l'on en discutait le prix
lorsque le quartier-maître fut introduit près de lui. Ce renfort le
rendit moins coulant. Plus d'une demi-heure s'était passée, je ne
voyais revenir ni le quartier-maître ni le second, et j'étais toujours
entouré par une foule menaçante. Tout à coup, je vois cette foule
qui s'agite et qui commence à fuir. Une cinquantaine de cavaliers
arrivaient au galop, sabre au poing. En dix minutes tous nos enne -
mis étaient rentrés chez eux, et nos hommes venaient librement
me rejoindre. Mon capitaine et sa moitié retrouvèrent la liberté.
On donna aussi l'ordre du départ. Mon bon curé, qui avait failli
être écharpè à cause du dindon, fut chargé par nous de prier
Madame d'être plus prudente à l'avenir. Son mari prit mal la
chose et je vis le moment où il obligerait mon vieil ami à avoir
une affaire d'honneur. La différence des grades l'arrêta, heureu-
sement !
« A peine arrivés à Donawerth, sur le Danube (juillet 1796), nous
reçûmes l'ordre d'élever le ballon. Le général en chef voulait con-
naître les positions de l'ennemi qui occupait l'autre rive. C'était
mon tour de monter dans la nacelle. Jamais je n'oublierai le splen-
dide panorama que j'eus ce jour-là devant les yeux. Ma vue s'éten-
dait à plus de vingt lieues des rives du fleuve majestueux qui
coulait à mes pieds. L'armée française venait de le franchir ;
DE LA RÉPUBLIQUE 300
plusieurs colonnes le traversaient encore. Je voyais les Autrichiens
se retirer ; pourtant, sur ma gauche, l'avant-garde française
échangeait des coups de fusil avec l'arrière-garde ennemie. C'était
si beau, si curieux, que je ne me lassais pas de regarder. Quand je
me fus bien rendu compte des mouvements, je crayonnai un croquis
du paysage, puis je fis le signal de la descente. Le lendemain on
nous dirigeait sur Augsbourg. C'est une jolie ville, proprette, bien
alignée, ornée de fontaines et entourée d'une charmante campagne ;
on y passerait volontiers sa vie, en temps de paix bien entendu,
car alors les habitants étaient très rançonnés. Il faut dire pour
notre excuse que le gouvernement ne nous payant pas, nous ne
pouvions pas être généreux avec les marchands. Nous les officiers
subalternes, nous ne demandions que ce qui nous était nécessaire,
mais les intendants et les commissaires firent de jolies fortunes.
On le vit bien au train qu'ils menèrent à leur retour en France.
« Notre séjour à Augsbourg fut de courte durée. Tandis que
Moreau s'avançait ainsi au cœur de l'Allemagne, Jourdan se faisait
battre à Wurtzbourg (2 septembre 1796), et le prince Charles
menaçait dès lors les derrières de l'armée du Rhin. Moreau vit le
danger et comprit qu'il fallait reculer. La compagnie des aérostiers
reçut l'ordre de rentrer au plus vite à Strasbourg. On nous donna,
pour protéger le ballon, une batterie d'artillerie. On le dégonfla,
on le plia et on le cacha dans un fourgon. Nous étions en tout trois
cents hommes, fort mal armés, car les aérostiers n'avaient qu'un
sabre et un pistolet ; quant aux canons destinés à nous défendre,
ils n'avaient pas de munitions. De plus, les hommes étaient râpés,
presque déguenillés. Cela ressemblait à un régiment chinois avec
des canons de bois ; nous avions cinquante lieues à parcourir dans
un pays ennemi ; il fallait payer d'audace et s'en remettre à la
Providence, comme disait mon bon curé. La première journée de
marche se passa fort bien et la seconde commençait de même, quand
à la sortie d'un village situé sur une route bordée de collines, nous
aperçûmes sur notre droite un assez gros corps de cavalerie mar-
chant parallèlement à nous et dont les armes brillaient au soleil.
A tout hasard on fit halte. Les artilleurs braquèrent leurs pièces
comme s'ils étaient prêts à recevoir l'ennemi ; nos hommes se ran-
gèrent à droite et à gauche assez écartés pour faire nombre. Après
un quart d'heure d'attente, l'ennemi tourna bride et nous ne le
revîmes plus. S'il nous eût chargés, il eût tout pris, hommes,
canons et ballon. Arrivé à Goislingen, j'appris que ce détachement
T. il. — octobre 1883 21
310 SOUVENIRS D'UN OFFICIER DES AÉROSTIERS
appartenait aux hussards de Zekler et qu'il nous surveillait. En
effet, nous le revîmes le lendemain sur notre droite, mais à dis-
tance. Il nous suivit ainsi jusqu'à Rastadt, puis ne parut plus.
J'avoue que je n'en fus pas fâché, car, connaissant notre situation,
j'entrevoyais les prisons de Bohême, et la liberté m'était chère.
« Nous étions de retour à Strasbourg dans les derniers jours
d'octobre, les hommes fatigués et le ballon en très mauvais état ;
on le retira de la boîte où il était plié comme un vieux mouchoir
de poche, et on reconnut qu'il fallait plusieurs mois pour le re-
mettre à neuf. L'hiver vint, officiers et soldats, très inoccupés,
s'ennuyèrent beaucoup.
« Au printemps de 1797, on nous dit que nous allions entrer
en campagne ; mais on sut bientôt que Moreau ne pouvait se mettre
en mouvement, faute d'argent. Ce fut seulement en avril qu'il fran-
chit le Rhin près de Strasbourg. On nous oublia. Les courriers, en
annonçant les préliminaires de paix signés à Léoben, arrêtèrent
Moreau dans la Forêt noire (23 avril). On ne gonfla pas le ballon ;
on continua à monter la garde près de sa dépouille. J'obtins enfin
un congé et j'arrivai à Paris huit jours avant le 18 fructidor.
A. de Besancenet.
(La suite prochainement. J
LE DIVORCE PENDANT LA REVOLUTION'
L'œuvre révolutionnaire n'était pas cependant accomplie. La
Convention prétendit surpasser l'Assemblée législative et donner
au divorce une liberté encore plus grande.
Au cours de son travail sur la rédaction du Code civil, la Conven-
tion adopta le projet du rapporteur qui réduisait de moitié l'espace
de temps esligè par la loi de 1792, entre la demande et le prononcé
du divorce, entre les différentes séances du conseil de famille.
Il ne faut plus qu'une absence, pendant deux ans sans nouvelles,
pour faire naître une juste cause de divorce *. L'époux divorcé peut
se remarier aussitôt après le prononcé du divorce, et l'épouse dix
mois après. Cette dernière disposition est rendue immédiatement
exécutoire sur la proposition de Merlin, de Douai2. Le 4 floréal
an II (23 avril 1794), toujours « pour faciliter l'exécution de la loi, »
Oudot fait voter par l'Assemblée les articles additionnels suivants :
Lorsqu'il sera prouvé par un acte authentique ou de notoriété
publique que deux époux sont séparés de fait depuis plus de six
mois, si l'un d'eux demande le divorce, il sera prononcé sans aucun
délai d'épreuve. L'acte de notoriété publique sera donné par le con-
seil général de la commune ou par les comités civils de section, sur
l'attestation de six citoyens. Le divorce ne pourra être attaqué par
voie d'appel. La femme divorcée est dispensée d'attendre dix mois
pour se remarier, s'il est prouvé qu'elle a accouché après son
divorce. Il est reconnu que le mariage n'est qu'un contrat civil :
de la sorte, un notaire ouun jugeude paix peut aussi bien le rompre
qu'un officier municipal.
* Voir la livraison de septembre 1883.
1 Convention. Séance du l«r sept. 1793.
2 Convention. Séaace du 9 nivôse an II (29 déc."1793.)
312 LE DIVORCE PENDANT LA RÉVOLUTION
Les deux pièces suivantes montrent la procédure très simple
employée dans le cas d'un divorce causé par une absence de plu-
sieurs années.
Département , , ,
de LIBERTE, JUSTICE, EGALITE
l'Hérault
Extrait des registres des actes de divorse de l'admi-
nistration municipale du canton de Saint-Gervais,
Canton
de
Saint Gervais département de l'Hérault.
L'an huit de la République française une et indivisible et le dix-
sept nivôse, devant moy Laurent Granier, agent municipal de la
commune de Saint-Gervais, ville, département de l'Hérault, chargé
par la loy de recevoir les actes de naissance, divorse et décès dans
la maison commune.
Est comparu le citoyen Emmanuel-Gervais Servies, général de
brigade réformé, domicilié sur la présente commune, depuis environ
sept mois, assisté des citoyens Barthélémy Moulinier, commissaire
du gouvernement, près l'administration de ce canton ; Joseph-
Martin, propriétaire foncier; Pierre Farret, ci-devant receveur du
droit d'enregistrement, et Joachim Crassous, boucher, tous domi-
ciliés sur la présente commune et majeurs, qui m'a exhibé l'extrait
de l'acte de notoriété qui luy a été délivré par l'administration
municipale du présent canton, en date du sept vendémiaire der-
nier, duement enregistrée au bureau de Bèdarrieux. Le d. acte,
portant attestation de six témoins domiciliés sur la présente com-
mune que le d. Servies, conjoint', par mariage, à la citoyenne
Treillard, s'en est séparé pendant plusieurs années, et m'a requis de
prononcer à la dissolution de son contrat de mariage avec ladite
Treillard et a signé Servies.
Vu par moy, agent municipal, l'extrait de l'acte de notoriété
remis par le d. Servies, par moy paraphé, ay, en présence des d.
témoins et du d. Servies, déclaré à haute et intelligible voix que
le contrat de mariage dudit Servies avec ladite Treillard est dis-
soud et ont les d. Servies et témoins signé avec moy, Servies,
Martin, Farret, Moulinier, Crassous, Granier, ayent signé à la
minute.
Pour extrait conforme :
Albergne, sre l.
1 Archives de M. Gustave Bord.
LE DIVORCE PENDANT LA RÉVOLUTION 313
Départemenl LIBERTÉ. — ÉGALITÉ.
de
Extrait des registres des délibérations de l'adminis-
[Herault. /ration municipale du canton de Sainl-Gervais.
Du 7e vendémiaire l'an 8° de la République française une et indivisible.
L'an huit de la République française
est comparu le citoyen Emmanuel Servies, général de brigade
réformé, domicilié sur la présente commune, quia dit voulant cons-
tater par un acte de notoriété publique qu'il est séparé de fait,
depuis plusieurs années, de la citoyenne Treillard son épouse, il a
administré pour témoins (suivent les noms des témoins au nombre
de six) lesquels ont attesté que le d. Servies est séparé depuis
plusieurs années de la d. Treillard, son épouse, de laquelle attes-
tation le présent demeurera chargé et ont les d. Servies et témoins
administrés par luy signé avec nous {suivent les signatures) *...
Yoilà cette loi, aussi inique dans la façon dont elle fut votée,
que par ses prescriptions elles-mêmes. Car s'il faut en croire ce
que disait, un an plus tard, le député Mailhe, à la Convention 2, sa
promulgation tint à des causes peu avouables et à des intérêts pure-
ment privés.
Il se trouva « qu'un malheureux époux gémissait depuis quelques
mois dans les bastilles de la Terreur. Sa femme était protégée par
un décemvir. Il s'agissait d'isoler la victime dévouée au supplice, de
lui arracher sa femme, de la jeter dans les bras d'un autre et de
sauver ses reprises du séquestre national, sans rien ôter à la
tyrannie de l'activité et de ses fureurs jalouses contre le mari.
Un décret d'exception aurait pu démasquer le nouvel Appius, on
aima mieux s'envelopper dans les dispositions d'une loi générale ;
on força le comité de Législation à proposer le décret du 4 floréal.
Vous savez, en effet, que l'oppression dècemvirale pesait sur les
comités en particulier, comme sur la Convention nationale. »
Ainsi, pour légitimer un adultère, on imposa la loi du 4 floréal à
vingt-cinq millions de Français ; exemple instructif, mais peu rare,
du libéralisme révolutionnaire!
1 Archives de M. Gustave Bord.
s Séance du 15 thermidor an III.
314 LE DIVORCE PENDANT LA REVOLUTION
II
Favorisés encore par les nouvelles facilités légales, la licence
redouble et le dérèglement des mœurs ne connaît plus de bornes.
Il n'y a plus de loi, mais un « tarif d'agiotage » grâce auquel « le
mariage n'est plus qu'une affaire de spéculation. On prend une
femme comme une marcbandise, en calculant le profit dont elle
peut être, et l'on s'en défait sitôt qu'elle n'est plus d'aucun avan-
tage », » — L'union conjugale est devenue une question d'argent
ou de caprice, un marcbé, un « bail résiliable2, » un simple com-
merce. « Ce n'est ni un acte civil, ni un acte religieux, c'est un
acte naturel. « C'est la nature en action, » dit Cambacérès dans le
projet du Code civil. Le législateur « encourage le libertinage et
l'inconduite. Le bâtard est admis au partage égal de la succession
avec l'enfant légitime 3... L'infidélité est une formalité. La femme
va de mari en mari, poursuivant le plaisir, indigne du bonheur...
Elle est épouse le temps que cela ne l'ennuie pas ; elle est mère le
temps que cela l'amuse ; le mari demande une concubine à
l'épouse... On se marie pour divorcer; on se démarie pour se
remarier, sans que l'homme ait la jalousie du passé, sans que la
femme en ait la pudeur... Le haut, le bas de la société, toutes les
classes sont en proie au divorce. Ici c'est une mode ; là une habi-
tude. A Nancy, à Metz, à chaque rentrée en cantonnement dans
leurs quartiers d'hiver, les soldats se marient en convenant
d'avance qu'ils divorceront à leur départ. Et pourquoi le peuple ne
ferait-il pas comme le beau monde ? Pourquoi ne prendrait-il pas
sa part du « Code de débauche ? » Jadis il battait sa femme ; il se
rangera : il la chassera : et vainement le chanteur ironique s'égo-
sille à lui chanter :
Je n'avions qu'n'femm' et queuqfois
C'était trop dans le ménage ;
J'en aurons deux, j'en aurons trois,
Queu délie' ! queu ramage !
Queu plaisir tous les ans de se remarier !
Gomme les enfants vont se réjouir, biribi,
A la façon de Barbari, mon ami 4 !
i Discours de Mailhe. Convention. 7 thermidor an III (20 juillet 1795).
5 Edm. et J. de Goncourt. La Société française pendant la Révolution, p. 405.
3 Edm. et J. de Goncourt. La Société française pendant le Directoire, p. 176.
* Le Rabâchage du Père Luron. Paris, déc. 1796.
LE DIVORCE PENDANT LA REVOLUTION 315
La France n'est plus qu'un vaste lieu de prostitution. — « Vous
avez introduit en France un marché de chair humaine ! » crie
Delville à la tribune nationale. Toute idée de morale conjugale
disparaît de l'âme de la nation. Le nombre des enfants trouvés
s'élève en l'an V à quatre mille dans le département de la Seine,
et à quarante-quatre mille dans les autres départements. Le con-
seil des Cinq-Cents est saisi de la pétition d'un homme qui, veuf
de deux sœurs, demande à épouser leur mère '. »
La corruption est si grande que les législateurs eux-mêmes se
voient forcés d'en faire le triste aveu, et de reconnaître le divorce,
ou tout au moins la fameuse cause d'incompatibilité de caractère
comme l'auteur du mal social. « Les enfants sont abandonnés, leur
éducation négligée, ils ne reçoivent plus les exemples des vertus
domestiques, ni les soins, ni les secours de la tendresse et de la
sollicitude paternelle 2. » « Dans combien de familles, s'écrie le
représentant Mailhe, ces lois n'ont-elles pas porté la désolation et
le désespoir ? Combien n'aggravent-elles pas, surtout dans ce
moment, la position de ceux qui se trouvent détenus par mesure
de sûreté générale ? On séduit leurs femmes, on abuse de la sépa-
ration de fait, on les précipite dans ces demandes en divorce qui
ne rencontrent aucun obstacle, aucune difficulté. Vous ne sauriez
trop tôt arrêter le torrent d'immoralité que roulent ces lois désas-
treuses 3. »
L'Assemblée se rend à ces raisons et, sur la proposition de
l'orateur, adopte le décret suivant : « La Convention nationale,
après avoir entendu le rapport de son Comité de législation,
décrète : Art. 1er. L'exécution des lois des 8 nivôse et 4 floréal de
l'an II, relatives au divorce, demeure suspendue à compter de ce
jour. — Art. 2. Le Comité de législation est chargé de reviser
toutes les lois concernant le divorce, et de présenter, dans le délai
d'une décade, le résultat de son travail. »
La conscience publique obtenait donc une demi-satisfaction ;
les choses étaient ramenées à l'état où les avait mises la loi du 20
septembre 1792 : mais ces faibles restrictions étaient insuffisantes à
sauvegarder les mœurs ; il eût fallu couper l'arbre au pied, au lieu
1 Edm. et J. de Goncourt. Op. cit., p. 176 et suiv.
2 Disc, de Bonguyod à la Convention. 29 floréal an III. — L'Assemblée passa à
l'ordre du jour.
3 Convention, 15 thermidor an III.
316 LE DIVORCE PENDANT LA RÉVOLUTION
de se borner à l'émonder. La législation du divorce est encore
« beaucoup trop facile, » elle « offre trop de moyens d'accroître la
dissolution des mœurs. » Le mal se multiplie toujours « avec une
effrayante rapidité '. » Et les orateurs qui le signalent et deman-
dent qu'on en arrête les progrès sont partisans du divorce en
principe ; leur témoignage ne peut donc pas être suspect. Tous
exposent « combien il est pressant de faire cesser ces abus scanda-
leux et de venir au secours de malheureuses victimes *, » objets de
trafics honteux.
Une Anglaise, habitant en France pendant la Révolution, observe
que « les registres mensuels annoncent presque autant de divorces
que de mariages. La facilité de la séparation réduit presque l'un à
un contrat de libertinage que l'autre donne le moyen de résilier 3.»
Maurice d'Auteville.
(La suite prochainement.)
i Disc, de Reynaud aux Cinq-Cents, 24 brumaire an V.
2 Disc, de Villers aux Cinq-Cents, 27 brumaire an V.
s Taine. Un séjour en France, p. 191.
CORRESPONDANCE COMMERCIALE
DE MOI COUSIN SAINT-AMOUR, B0UL0NN0IS
(1766-1792)*
Je suppose qu'il y a parmi mes lecteurs nombre d'honnêtes gens
qui sont tentés d'avouer avec candeur leur ignorance sur la valeur
de ce muid, de cette pièce, de ce quintal, de la velte surtout qui
paraît être une sorte d'unité de mesures pour les liquides, et de
divers autres mots qu'ils viennent de lire ou qu'ils vont lire. Je les
encouragerai de mon mieux à faire cet aveu, en confessant que je
n'en sais pas davantage.
Ce n'est pas faute d'avoir ouvert bien de vieux dictionnaires et
feuilleté les livres du XYlIIe siècle, qui devaient le mieux me ren-
seigner. Mais j'ai reconnu, de longue date, qu'il n'y a rien d'obscur
comme les mathématiques et de contradictoire comme les chiffres.
Toutes les mesures de capacité pour les liquides variaient à l'infini.
Les livres les plus compétents étaient en désaccord même sur la
contenance de la velte. On voit que je sais reconnaître les défauts
de l'Ancien Régime, dont les bonnes âmes jacobinettes m'accusent
de rêver la restauration.
Je me trouvais donc dans cette situation joyeuse d'avoir à ensei-
gner à mes lecteurs ce que je n'avais pas pu apprendre. Il me
restait, il est vrai, le grand tour de passe-passe, celui que les
érudits emploient dans les moments suprêmes et qui consiste
ingénieusement à supposer connu de tout le monde ce qu'on
ignore soi-même : Yelte ? qu'est-ce qui ne connaît pas velte ! et on
passe outre sans explication.
Je me suis rappelé heureusement que j'ai pour ami — un de
* Voir la livraison de septembre 1883.
318 CORRESPONDANCE COMMERCIALE
ces anciens et très chers amis dont le souvenir suffît à faire sourire
l'âme, — un représentant de la race des grands négociants français
d'autrefois, aussi élevé de cœur que d'intelligence. Je le savais le
plus spirituel, le plus sage et le plus délicat des hommes. Joindrait-il
l'érudition à toutes ses autres qualités ?
Il la joignait. Voici donc la vérité sur les mesures d'avant la
Révolution :
La velte vaut 7 litres 60 centilitres, — à moins qu'elle n'en vaille
que 7,54. — C'est toujours, comme on voit, l'extravagante incohé-
rence des mathématiques et la fantaisie carnavalesque des chiffres.
Mais on peut s'en tenir à 7,60. Voilà l'unité.
Le quintal vaut 5 veltes soit 38 litres. Le muid 90 veltes soit
684 litres. La pièce de Lunel 30 veltes soit 228 litres ; la pipe lan-
guedocienne 84 veltes ; la pièce d'Armagnac 50 veltes. Le mot
uzances, usances ou simplement us — et j'ai certainement vu uso —
qui se rencontre fréquemment dans cette correspondance indique
une période de trente jours. Ainsi un 1/2 % sur Paris par usance
signifie qu'une lettre de change tirée de Boulogne ou de Bordeaux
perdra un demi pour cent de la somme à chaque période de 30
jours ; une usance, deux usances, trois usances, 30, 60, 90 jours.
On voit aussi, par exemple, Londres à 29 1/4, cela veut dire que,
pour avoir à Bordeaux une livre sterling, il faut donner 29 livres
tournois et un quart.
Burnett et Rousson, auxquels nous revenons, finissent l'année
1787 dans l'amertume. Il y a, à Cette, des effrontés qui veulent
faire monter les eaux-de-vie, et qui se vantent d'avoir des commis-
sions illimitées. Burnett déclare que c'est une « bêtise » et il espère
que les « Messieurs de chez vous » porteront remède à cette extra-
vagance, et donneront des ordres qui ne dépassent pas 22 francs.
Les « Messieurs de chez nous » se méfient. Ils ne donnent pas
d'ordre pour 22 francs, et bien leur en prend. « Cette liqueur »
tombe à 19, à 18 avec peu de demande. En avril, le capitaine
Tourron, de Cette, part pour Boulogne, avec un chargement.
M. du Riez est prié d'avertir la ville de Boulogne, qu'en arrivant
en vue du port, il arborera le pavillon hollandais, au mât de misaine,
et tirera trois coups de canon. Le capitaine porte à Joseph-Antoine,
pour sa provision, un muid de vin rouge de Saint-Nèzery, — je
crois que c'est du vin de l'Hérault, — qui a coûté 168 livres
16 sous.
L'année se passe sans incident, mais nous voyons apparaître
DE MON COUSIN SAINT-AMOUR 319
le banquier parisien, M. Panchaud, dont le nom me réjouit, à
cause de la façon dont il tourne, sans l'atteindre, autour de Sancho
Pança.
Le 20 septembre 1708, « cette liqueur descend encore à 17 fr.
5 sous. » La récolte s'annonce superbe. On Fa déjà commencée à
Frontignan. Le muscat donnera un tiers en plus que Fan passé. En
Daupliiné, à la Côte du Rhône, l'on « se flatte également de faire
de bon vin et en honnête quantité. » On ne peut encore rien dire
sur les eaux-de- vie nouvelles. C'est à la foire de Saint-Martin-
de-Pezenas que les cours s'établissent. A la fin de l'année, elles
valent 16, 15 sols.
Je note le soin poli et l'espèce de coquetterie gracieuse avec
lesquels ces lettres commerciales se terminent, et les apparences
tendres que prend officiellement cette correspondance d'affaires. La
lettre qu'on reçoit n'est pas seulement honorée, elle est chère. Le
négociant auquel on envoie des denrées au plus haut prix possible,
est un ami. A la fin des lettres, on est « avec attachement, » « sans
réserve, » « constamment, » « avec un sincère attachement, »
« très parfaitement, » « bien véritablement, » etc. On semble atta-
cher un prix particulier à ne pas répéter deux fois la même
formule.
Les rats n'ont laissé de l'année 1769 qu'une lettre de Dunkerque,
où il est question de 8,000 livres en or, envoyées par M. du Riez ;
de traites, pour des sommes notables ; d'un M. Bobilier et Antoine
Trezen, avec lesquels il fait des affaires importantes. Cela prouve
que son commerce s'étendait et, entre temps, nous apprenons que
l'eau-de-vie de Cette et de Catalogne vaut, à Dunkerque, 23 patards
le pot. Le pot c'est deux litres, et le patard, c'est un sol.
1770, — Burnett et Rousson sont trop malins pour « les gens de chez
nous. » Ils disparaissent. La Foirez — commercialement on le nomme
indifféremment du Riez ou La Foirez, dans l'intimité, Joseph-
Antoine ou Saint- Amour — suppose qu'il aura plus d'avantages à
acheter ses eaux-de-vie à Dunkerque, où il est en relation avec
Pierre Reynaud et les Trezen, qui ont également une maison à
Saint-Omer. Je note que les eaux-de-vie de Cette valent un sol ou
deux de plus, au pot, que celles de Catalogne.
C'est en cette année que paraît l'homme qui est resté, dans mon
imagination, le type du négociant de l'Ancien Régime, actif sans
ruse, poli et ferme, froid, précis, tenace aux vieilles pratiques, sans
marchandage, exigeant sur le dû, l'homme d'une seule parole, aussi
320 CORRESPONDANCE COMMERCIALE
fidèle aux intérêts de ses clients contre les tiers qu'à ses propres
intérêts contre ses clients : Dominique Deurhroucq, de Nantes.
Joseph- Antoine lui écrit, sans autres préliminaires, le 25 octobre
— il fallait cinq jours à une lettre pour aller de Boulogne à
Nantes, — qu'il veut essayer le commerce des thés, et qu'il en
achètera pour 12,000 livres, si Deurhroucq veut lui faire l'avance
des deux tiers de cette somme. Le négociant lui répond que, bien
que « l'on n'aime pas à se dessaisir de son argent en un temps
aussi critique, » il consent, à la condition ordinaire qui est qu'on
lui donnera 5 % sur la somme avancée. C'est à Lorient que se
faisait le commerce de thés. Ce « temps critique » fait allusion aux
bruits de guerre qui courent si vivement que « nos assureurs ne
voudront pas assurer les navires.» En temps de paix, la prime est de
2 % de Lorient à Boulogne.
De 1771 à 1778 le commerce s'étend. Dominique Deurhroucq est
devenu Dom. Deurhroucq et fils. On lui achète non seulement du thé,
mais du café, et on a chez lui des notes de plus de 22,000 francs.
On continue les relations avec Reynaud, de Dunkerque, et on lui
commande d'un coup jusqu'à 40 pipes d'eau-de-vie de Catalogne,
contenant 8,228 pots à 29 1/2 le pot (1772).
On tente d'autres relations, et notamment avec un Augustin
Le Breton qui est bien le Normand le moins doué d'orthographe
qu'on puisse rêver. Il habite Caen, il vend de tout et demande à
vendre encore davantage. Il a un concurrent, Thomas Le Mur, quia
un peu plus d'orthographe, très peu, mais moins de liant. Il demande
qu'on le paie au « plus cour jour, » c'est roide ; tandis que le cou-
lant Augustin se contente de bégayer « vous aurez pour a Greable
me faire remis avotre que Moditésur Paris. » En supposant, comme
une étude persévérante me porte à le croire, que cela veuille dire
« à votre commodité, » c'est d'un galant homme, point tatillon. Il
vend de tout, disais-je. Cela s'entend, de tout ce qui constituait
alors le commerce de Caen •• les noix (16 à 17 livres le sac, de cinq
boisseaux, de 14 pqts au boisseau), les pois verts ou blancs (4, 10
sous à 5, 401e boisseau), le miel 18 à 19 * les 100 livres. Le grand
commerce se portait sur l'aigre (86 à 90 n le tonneau), mais princi-
palement sur les papiers, dont le grand fabricant était M. Massienne
l'aîné, rue Saint-Jean, près du « buro » des Finances, et qui valent :
le Pot ordinaire 4 * la rame, le Pot fin 5, 10 sous, le Griffon de
5, 10 à 7, 10s, le Raisin gris à 4, 5S, le Papier à lettre 4, 10s, la
Main Brune 50*.
DE MON COUSIN SAINT-AMOUR 321
Je trouve, parmi les capitaines de navires allant à Dunkerque,
des noms connus dans la marine boulonnoise et qui pendant
la Révolution vont faire du bruit à bord des corsaires : Thueux,
Cornu, Poure, etc.
Joseph-Antoine a bien quelques ennuis. On lui assure que le
capitaine Poure fait naufrage à la sortie du port de Dunkerque, et
met ses 8.228 pots d'eau-de-vie en détresse. Mais Poure est un
habile homme, il renfloue son navire, et les pots ne sont pas trop
fêlés. Ou bien l'on a un ami, à Etaples, M. d'Allery,un fort honnête
homme. Mais « mon fils, dit ce dernier, est parti pour se
rendre à son entrepôt de tabac à Coulommiers en Brie, pour lequel
employ, il lui a fallu onze mille livres comptant, — sçavoir : cinq
mille pour lùy servir de cautionnement, et six mille pour lùy
acheter du tabac, ce qui me met, pour le moment, dans le détroit;
il me reste la consolation de le sçavoir bien placé avec un emploi
de 2 à 2,400 tt. » Cet excellent père est en même temps négociant,
et il a actuellement pour payer les dettes occurrentes ces billets
endossés, mais refusés par des gens difficultueux. Joseph- Antoine, qui
aime M. d'Allery, travaille de son mieux à faire payer ces billets, il
n"y parvient pas, il en avise le brave homme qui, à chaque nouveau
refus, lui répond qu' « il ne revient pas de son étonnement. » Cela
finit par s'arranger.
Enfin, après le naufrage et l'ami malheureux, voici l'étranger,
un baron de Spuller, qui est venu exploiter la France, qui fait
des traites et ne les paye pas. Cela est plus dur ; on se demande
pourquoi ces diables de Badois ne restent pas en Allemagne, et
Ton paie l'austère Dom. Deurbroucq et fils, qui demande 7 * 10
sous, pour frais de protest d'un billet de 300 livres, de ce baron
allemand.
En 1778, je rencontre une lettre, marquée par Joseph-Antoine
d'un signe indiquant qu'il la fallait conserver avec un soin parti-
culier.
Elle avait, paraît-il, frappé son esprit, et quand il entendait
quelques mots sentant l'hypocrisie, il souriait en murmurant :
C*est comme la lettre de Jovite Quonet.
Puis il s'apercevait ou qu'il n'était pas compris ou qu'il man-
quait à la politesse, et les efforts qu'il faisait pour retenir ou cacher
son sourire lui représentaient sans doute plus vivement encore
toutes les beautés de cette lettre -, alors son sourire se changeait
en rire, parfois en fou rire.
322 CORRESPONDANCE COMMERCIALE
Il était parvenu par le long usage à manger la moitié de la phrase.
On n'entendait plus que : Jovite Quonet, qui devint bientôt — le
bon saint Jovite étant peu chômé en Boulonnois — j'évite Quonet ;
et personne n'y entendait plus rien.
C'est ainsi que commença la réputation qu'eut La Foirez d'être
un original. Réputation terrible, il a quelque quatre-vingts ans, en
province. Etre original, c'était, en effet, ne pas faire ou penser
comme la masse des bourgeois qui travaillent, vivent sagement au
foyer domestique et amassent. C'est se séparer des autres, c'est les
blâmer indirectement par sa conduite, c'est n'avoir pas le sens com-
mun. Quand on avait dit : La Foirez, c'est un original, cela voulait
dire poliment : Voilà un homme qui finira sur la paille ; il a trop
d'esprit pour faire ses affaires.
Il avait l'esprit vif et gai, en effet, et il le prouvait en gardant
soigneusement cette lettre qui, à ses yeux, par la candeur de
l'égoïsme commercial, arrivait jusqu'au meilleur comique. Je la
donne en entier, car je vais plus loin que Joseph- Antoine : cette
lettre est un chef-d'œuvre.
Bordeaux, le 5 décembre 1778.
Monsieur,
Je vous apprends, avec la douleur la plus amère, la perte de notre ami
commun M. Despouy l'aîné, dont le Seigneur a disposé le 29 du mois der-
nier, après une longue et cruelle infirmité; qu'il veuille bien avoir reçu
son âme en paix : sa grande droiture et sa délicatesse dans les affaires
doivent nous le faire espérer. Je suis pénétré jusqu'au fond de l'âme de
la perte de cet honnête homme, que je regardois comme un véritable et
sincère ami ; cette amitié réciproque avoit pris son principe par corres-
pondance avec la maison qui travaille sous la raison de Veuve Quonet,
Fils et Denis, établie à la Rochelle, qui vous est connue ; elle étoit ensuite
devenue plus étroite par un séjour d'environ trois ans que j'ai passé cbez
lui, travaillant avec lui d'une manière suivie et assidue, ce qui m'a pro-
curé l'honneur de vous connoître, et m'a singulièrement attaché à vos
intérêts. En conséquence, Monsieur, je vous offre aujourd'hui mes services
dans le même genre de commerce et de correspondance que vous aviez
avec feu M. Despouy l'aîné, 'qui m'est devenu aussi familier qu'il pouvoit
l'être à lui-même. Je ne présume pas que Madame sa Veuve retienne vers
elle les commissions de son mari, qu'elle ne pourroit alors confier qu'à ses
Commis. Il y a bien à la vérité un frère cadet, mais dont le commerce,
qui ne consiste que dans les articles de poisson salé, ne paroît pas bien
s'assortir à celui des commissions de feu Monsieur son frère, et je ne crois
pas d'ailleurs qu'il ait des vues sur des objets aussi disparates.
Il étoit question entre la Maison Despouy et moi d'une société déjà
DE MON COUSIN SAINT-AMOUR 323
presque toute réglée, mais que la continuité et l'accroissement de la
maladie do M. Despouy tenoit toujours en suspens, et que sa mort a
entièrement fait disparaître. Tout autre, peut-être moins délicat que moi,
vous en auroit prévenu dés son vivant, et se seroit étayé, dans l'offre de
ses services, de l'état fâcheux où il étoit, et du peu de ressources que
laissoit entrevoir aux Médecins et aux Chirurgiens la maladie dont il
étoit attaqué ; mais mon extrême délicatesse m'auroit toujours empêché
de faire la moindre démarche tandis qu'il restoit l'ombre d'espoir sur son
rétablissement. Aujourd'hui, que je ne suis point retenu par des considé-
rations si légitimes, et que j'ai, ce me semble, plus de droit que bien
d'autres à solliciter votre confiance, tant par la correspondance dont il
vous a été aisé de vous apercevoir par tant et tant de lettres que j'ai eu
occasion de vous faire passer pour M. Despouy, qu'à raison même de la
Maison à qui j'appartiens à la Rochelle, je n'hésite point à vous demander
la préférence dans le cas où vous ne jugeriez plus à propos de confier vos
intérêts à de simples Commis qui travailleroient sous le nom de Madame
veuve Despouy. Je suis connu dans cette Ville sous des rapports avanta-
geux ; j'aurai toujours les ressources et le crédit de ma famille ; plusieurs
amis du dehors m'assurent leur confiance ; je serois infiniment flatté de
la vôtre, et vous connoîtriez de plus en plus le cas que j'en fais par mes
soins et mon zèle à la mériter. Mais, quoi qu'il en soit, vous ne serez pas
moins digne de ma parfaite estime? je n'en serai pas moins sincèrement
attaché à vos intérêts dans les occasions où j'aurai le bonheur d'y prendre
quelque part. J'espère que vous me ferez l'amitié de m'honorer d'un mot
de réponse, et je ne désespère pas que ce qui pourroit être différé quant
à présent pour vos commissions ne pût avoir lieu dans un autre temps.
J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération,
Monsieur,
Votre très-humble et très-
obéissant serviteur,
J. Quonet.
P. -S. Du reste, Monsieur, je ne sais s il est nécessaire de vous prévenir
que je suis nanti de plusieurs et plusieurs lettres, tant de M. que de
Mde Despouy pendant mon absence de quelques mois à la Rochelle, par
lesquelles, me témoignant toujours leur première satisfaction, ils m'in-
vitent à revenir promptement chez eux pour mettre à exécution la société
projettée.
Mon adresse est chez Made Ve Daguet, rue Tour de Gassie, près du
Palais.
Gh. d'Héricault.
(La suite prochainement.)
ANECDOTES ET NOTIONS
Voltaire-girouette. — On sait avec quelles basses adulations
Voltaire encensa le duc de Choiseul pendant son ministère. A peine
fut-il instruit de sa disgrâce, qu'il donna les éloges les plus outrés
aux opérations du chancelier Maupeou, l'ennemi déclaré du duc.
Celui-ci s'en vengea en couvrant l'auteur d'un ridicule plaisant,
qui annonçait publiquement son ingratitude. 11 fit placer sur son
château de Chanteloup une girouette bien mobile qui représentait
au naturel la tête de Voltaire.
Un ours dévot. — Au milieu du mois de juillet, on jouait à
Bordeaux l'opéra-comique connu sous le nom de : Le Chasseur et
la Laitière. Pendant la représentation, il survint un violent orage
et un coup de tonnerre si fort que toute la salle en fut ébranlée.
L'ours qui se trouvait en scène, en ce moment, en fut tellement
épouvanté qu'il se leva sur ses pieds et fit le signe de la croix, ce
qui changea subitement en éclats de rire l'effroi des spectateurs.
Une sentinelle de la garde nationale. — On n'a pas assez
admiré l'héroïsme que la Révolution avait développé dans la garde
nationale. Après le retour de Varennes, il y avait, dans chaque
compagnie de garde aux Tuileries, un officier chargé d'accompagner
la Reine quand elle irait à la garde-robe et de rester très exactement
devant la porte jusqu'à ce qu'elle en sortît. On a conservé le nom
du mauvais citoyen qui le premier trouva cette faction désobli-
geante. Il se nommait Collot.
(Mrae Campan. Eclaircissements laconiques.)
PORTRAIT DE LOUIS XVI
FAIT P ,\ R N I C 0 L L E T EN 1781
(Collection Gustave Bord.)
LE PACTE DE FAMINE
PREMIERE PARTIE
LES SUBSISTANCES SOUS L'ANCIEN RÉGIME JUSQU'A LA CHUTE
DE NECKER.
I
Le nombre des ouvrages qui ont été publiés sur la Révolution
française est aujourd'hui considérable ; toutefois jusqu'à ce jour,
le dernier mot n'a été dit, ni sur la plupart des événements, ni sur
la plupart des hommes de cette période de notre histoire.
Si l'on veut, en effet, étudier séparément, par le menu, les divers épi-
sodes dont l'ensemble compose ce que l'on est convenu d'appeler
la Révolution, on est étonné du petit nombre de faits complètement
èclaircis et ne laissant plus place à une discussion sérieuse. Mon-
taigne a dit, il est vrai, « que nul ne sçavoit le tout de rien » et en
matière historique il est parfois difficile de savoir, même quand on a
épuisé la question ; mais sans demander une perfection impossible
dans l'examen de tous les détails, l'on peut vouloir une étude rai-
sonnée sur chacun d'eux et l'on est en droit d'exiger que tous les
matériaux soient produits avant de clore la discussion.
Les historiens révolutionnaires nous font assister à un phéno-
mène des plus curieux : bien que la plupart des pierres de leur
monument aient été renversées, ils ont la singulière prétention de
maintenir intact l'ensemble de l'édifice. Ils passent à côté des réfu-
tations les plus sérieuses, sans s'inquiéter des contradicteurs contre
lesquels ils emploient la grande conspiration du silence ; quelques -
uns mentent purement et simplement -, les autres, sectaires ou igno-
rants, trompent en se trompant.
T. II. — NOVEMBRE 1883 22
326 LE PACTE DE FAMINE
Ainsi s'est créée la légende révolutionnaire, qui, bientôt, popu-
larisée par le roman et le théâtre et consacrée par ce grand argu-
ment, la répétition, n'a pas tardé à trouver pour la défendre
énergiquement les deux classes les plus actives de l'humanité : les
badauds et les ambitieux, les premiers la vénérant au nom du
respect qu'on doit aux opinions courantes, les seconds tellement
intéressés à perpétuer l'erreur qu'ils ne veulent même pas ouvrir
les yeux, de crainte d'avoir à la constater.
Le nombre de ces fausses légendes révolutionnaires est tellement
considérable, et l'histoire générale en est tellement obscurcie, qu'il
faut reconnaître qu'avant les impartiales études de M. H. Taine,
elle était à refaire presque en entier.
La faute en doit surtout revenir aux premiers historiens de
cette époque : ils ont procédé par généralisation avant d'être suffi-
samment édifiés sur l'authenticité des détails. Ils ont appliqué à
l'étude de la Révolution la méthode dont s'était précisément servie
la Révolution pour triompher de l'Ancien Régime, l'esprit du
Contrat social, — qui fut la grande arme contre la France mo-
narchique, — ayant pour base une entité, ingénieuse en théorie,
mais impossible dans la pratique : l'identité morale et physique de
tous les individus *.
Les premières histoires de la Révolution sont, en effet, des his-
toires générales, des vues d'ensemble qui avaient mille raisons
d'être erronées : on était près des événements, et tantôt l'esprit de
parti faisait juger certains d'entre eux avec une sévérité sans
mesure, tantôt la crainte de froisser les survivants de ce drame
sanglant contraignait le narrateur à de coupables tempéraments
sur des fautes, même sur des crimes, qu'ils auraient dû impitoya-
blement flétrir. Il en résulta que les divers incidents de cette époque
furent travestis ; plusieurs qui n'auraient dû occuper qu'une place
secondaire, furent mis en relief, pendant qu'on parlait seulement
pour mémoire de faits qu'on aurait dû placer au premier plan.
C'est à ces admirateurs de la Révolution qu'on peut appliquer
ces paroles de Portalis : « Beaucoup d'historiens choisissent quel-
ques faits exacts qu'ils isolent. Ils en font le squelette de l'histoire
1 L'esprit, la science, la morale d'un peuple n'est pas un composé d'unités égales
dont chaque individu possède une unité, mais bien la somme de l'esprit, de la
science, de la morale de tous ; les uns faisant un apport mineur positif, les autres
un apport nul et les derniers un apport mineur négatif, en passant par tous les degrés
de ces deux infinis.
LE PACTE DE FAMINE 327
auquel ils font tout rapporter. Cet ensemble de faits vrais produit
un ensemble absolument faux et qui est des plus funestes, parce
qu'une fois entré dans l'esprit de tous il est presque impossible de le
faire sortir. » Enfin, grâce à ce défaut de perspective et à cette
absence de proportions, la plupart des détails, même les plus
importants, ne furent pas approfondis, et l'on admit, pour presque
tous, des versions erronées ou incomplètes.
Il faut aussi insister sur cette considération : on a tort de juger
les événements de l'Ancien Régime et ceux de la Révolution avec
un esprit transformé par cette Révolution même ; il est évident
qu'en ne tenant pas compte des idées propres à l'époque qu'on
étudie, on s'expose à des erreurs notables, et dans l'espèce, à des
jugements trop défavorables à l'Ancien Régime.
On voudrait nous faire considérer chaque loi de notre ancienne
législation comme si elle devait être appliquée seule, dans notre
société actuelle, avec nos mœurs, nos usages, nos nouveaux
préjugés. Pour avoir changé de formes et de places, les abus
et les imperfections n'ont pas cessé d'exister, ils ne le peuvent
pas : « chaque institution nouvelle ne finit-elle pas un abus
ancien et n'en commence-t-elle pas un nouveau1 ? »
Il convient encore de faire remarquer que l'esprit et les ten-
dances de ceux qui appliquent les lois peuvent modifier, atténuer
les mauvais effets d'une législation surannée, au point de supprimer
dans la pratique toutes ces imperfections. Sous l'Ancien Régime, à
cause même de la vétusté de la législation, il y avait une différence
considérable entre le texte de la loi et son application. Telle loi
qui nous paraît aujourd'hui arbitraire, et qui l'aurait été si on
l'avait brutalement appliquée, perdait, grâce aux tempéraments de
la pratique, son caractère excessif. C'est donc à tort qu'on nous
présente comme ayant existé les abus qui auraient pu exister.
Quant aux hommes, on les considère trop au point de vue
exclusif de l'influence qu'ils ont eue sur leur siècle et pas assez au
point de vue, plus vrai, plus logique, de l'influence que leur siècle
avait eue sur eux. Ainsi, bien des rois barbares furent moins cruels,
à leur époque, à l'égard de leur peuple, que bien des républicains
modérés à la fin du XVIIIe siècle, à l'égard de leurs concitoyens.
Les historiens révolutionnaires ne se contentèrent pas de se
1 Portalis fils, Du devoir de l'historien.
328 LE PACTE DE FAMINE
placer à un faux point de vue ; lorsqu'ils se sont trouvés en présence
des faits les plus invraisemblables, ils les ont admis sans la moindre
preuve. Le nombre de ces erreurs est tellement grand qu'il expli-
querait seul le long temps qu'on a mis à les combattre, la difficulté
que l'on a à les détruire ; il est plus facile d'admettre une erreur
que de la réfuter, et il faudrait aujourd'hui des centaines de
volumes pour discuter, preuves en mains, une histoire de la Révo-
lution, même médiocrement développée, par exemple, celle de
M. Thiers, dont il ne reste pourtant rien aujourd'hui aux yeux des
lecteurs impartiaux et éclairés. Vient-il jamais à l'esprit d'un his-
torien soucieux de la vérité de la citer comme autorité ?
Toutefois, nous pouvons le dire à l'honneur de l'époque actuelle,
on commence à comprendre la nécessité de revenir, à l'aide d'une
analyse précise, scientifique et purement documentaire, sur la
plupart des faits généralement admis comme indiscutables. On
n'avance plus qu'avec des précautions infinies ; et on laisse aux
sectaires et aux ignorants l'illusion de croire qu'ils admirent la
Révolution parce qu'ils ont l'esprit large.
Parmi les accusations portées par les historiens révolutionnaires
contre l'ancienne monarchie, il en est une extrêmement grave,
tant au point de vue général de l'histoire que par les efforts qu'ils
font pour noter d'infamie d'illustres et honnêtes personnages ; nous
voulons parler du Pacte de famine.
Les conclusions de ces historiens, si elles étaient fondées, con-
damneraient notre ancienne administration, non seulement dans
une de ses branches essentielles, mais encore dans son essence
même, en avilissant ceux qui furent appelés à son fonctionnement.
Un examen approfondi nous fera voir que ces juges ont prononcé
leur verdict avec une légèreté et une sévérité dont ils n'ont pu
trouver d'exemples que dans des pamphlets anonymes, dans les
libelles d'auteurs dont la moralité douteuse et la bonne foi intéressée
rendent les affirmations tout d'abord suspectes.
Il ne paraîtrait sans doute pas excessif de prétendre que ce n'est
pas à ceux qui nient le Pacte de famine qu'il incombe de
prouver la non-existence de cette odieuse association. C'est à ceux
qui avancent le fait de l'établir par des pièces authentiques et des
faits précis. En effet, démontrer par des documents et d'une façon
matérielle qu'une telle organisation n'a pas existé, cela est difficile,
précisément parce qu'elle n'a pas existé.
Mais prenons la question telle qu'elle a été posée par les auteurs
LE PACTE DE FAMINE 329
de la légende : beaucoup croient au Pacte de Famine et y croient
parce qu'on a beaucoup répété qu'il avait existé, justifiant ainsi les
paroles de Napoléon : « La meilleure image de rhétorique est la
répétition. » Son existence a été même rendue tellement probable,
par l'audace de son révélateur, que personne jusqu'ici n'a songé à
étudier le fait en détail, et l'on peut dire qu'il est considéré comme
acquis, simplement parce qu'il n'a jamais été mis en doute. Celui
qui l'a révélé et ceux qui par la suite se sont faits ses écbos n'en ont
jamais apporté d'autres preuves que leurs affirmations réitérées et
ils ont été crus cependant sans hésitation. On a répété, développé,
amplifié les premières calomniessans apporter de nouvelles preuves !
Louis XY était un mauvais roi, a-t-on dit ; capable de spéculer
sur les subsistances de son peuple et de provoquer la disette ;
comme il y eut de nombreuses disettes sous son règne, il dut spé-
culer, donc il spécula. Or, comme il ne pouvait le faire directement,
il dut avoir des agents, une société de monopoleurs sous ses ordres.
Voilà, en résumé, le sophisme des historiens révolutionnaires.
Qu'apportent-ils à l'appui de leur raisonnement ? La coïncidence
d'une soi-disant révélation faite par un individu dont le cerveau
était manifestement déréglé, à l'époque où il écrivit ses dénoncia-
tions, avec la découverte d'un contrat d'association conclu entre
quatre marchands de blé, anciens fonctionnaires, contrat ne pou-
vant cependant par sa teneur donner place à la médisance !
« Attribuer un effet à une cause en vertu de la possibilité, surtout
lorsqu'on peut invoquer la coexistence ou la succession, est un
sophisme plus commun qu'on ne pense. Mais, que dis-je, on ne
s'enquiert même pas le plus souvent de l'existence du phénomène
désigné comme cause, il suffit qu'il ait pu exister et produire l'effet
dont on cherche l'explication'. »
Mais avant d'arriver à ce fameux Pacte de famine, il convient
d'étudier la question des subsistances en général et de l'alimenta-
tion de la capitale telle qu'elle se posait sous l'Ancien Régime.
II
Il nous est difficile, avec les progrès de la science moderne et la
situation économique actuelle de la France, de comprendre à pre-
1 Jacques Balmès. L'art d'arriver au vrai, p. 121.
330 LE PACTE DE FAMINE
mière vue et d'apprécier avec équité les mesures que durent prendre
les autorités de l'Ancien Régime pour mettre la France à l'abri de
la famine, ou simplement de la disette lorsque les récoltes avaient
été mauvaises. Nous sommes fort heureusement, aujourd'hui, à
l'abri de ces terribles vicissitudes ; mais il est juste de ne pas attri-
buer aux réformes révolutionnaires ce progrès évident et de ne pas
faire bénéficier un principe nouveau d'un résultat auquel il est
absolument étranger.
Aujourd'hui, en effet, le télégraphe nous permet de demander en
quelques heures, et les moteurs à vapeur nous permettent de faire
venir en quelques jours des quantités considérables de blé des
points les plus éloignés de la terre, et de porter facilement en moins
d'un mois des États-Unis d'Amérique, de la mer Noire ou de la
Baltique, tous les blés nécessaires à l'alimentation d'un départe-
ment et même d'un État important pendant une année. Par suite
de la possibilité d'un pareil remède à la disette, le monopole se
trouve entravé, et s'il existe encore sur certaines denrées, il
n'existe plus pour les blés. Le plus souvent, du reste, l'équilibre
s'établit sans effort, entre les diverses parties de la France plus ou
moins favorisées.
Qu'un spéculateur accapare les blés d'une région, il se trouvera
toujours un spéculateur plus avisé qui viendra rétablir l'équilibre
en apportant sur les marchés la quantité de grains nécessaires à
l'alimentation publique et il pourra arriver à temps.
En pouvait-il être ainsi au XVIIIe siècle ? Qu'on se reporte par
la pensée à la situation économique de la France d'alors ; que l'on
constate la difficulté des charrois sur des routes naturellement
moins nombreuses qu'aujourd'hui, plus difficiles à entretenir que
nos routes actuelles, qui sont soulagées par les voies ferrées -, que
l'on substitue la lourde charrette, le transport sur les canaux ou
sur bateaux à voiles à nos transports par chemins de fer ou bateaux
à vapeur ; que l'on supprime les dépêches télégraphiques et que
l'on rétablisse les anciens courriers, l'on comprendra aisément
combien était difficile le problème de l'alimentation d'un vaste
pays et surtout d'une capitale populeuse. Personne ne nie que la
société moderne n'ait bénéficié des découvertes progressives de la
science, découvertes que nul régime n'entrava plus que cette Révo-
lution dont le plus dévoué représentant proclama qu'elle n'avait
pas besoin de chimistes, et qui supprima les académies.
La lenteur des transports rendait aussi plus facile le métier
LE PACTE DE FAMINE 331
d'accapareur qui était par conséquent plus lucratif qu'il ne l'est
aujourd'hui, et qui par la force des choses prêtait plus à l'abus.
Mais aussi quels efforts ne voyons-nous pas la royauté faire contre
ces tripoteurs qui sont de tous les temps et de tous les régimes ?
La police les traquait constamment. Il suffit de parcourir le second
volume du Traité de Police de Delamarre pour se convaincre des
préoccupations que ces spéculateurs donnaient aux rois de France.
La suite des ordonnances royales sur le commerce des grains ne
comprend pas moins de 300 pages grand in-folio, jusqu'en 1710.
Quoi qu'on en ait dit depuis, ces ordonnances étaient loin d'être
clandestines : elles étaient publiées à son de trompe et affichées
dans tous les carrefours. C'est à Louis XIV que Delamarre dédie
leur recueil qui ne fut pas vendu sous le manteau. L'opinion pu-
blique les approuvait fort et les monopoleurs furent à plusieurs
reprises victimes de Injustice populaire, plus expéditive et moins
bien informée que Yarbitraire royal.
Que tous les ministres de l'Ancien Régime aient toujours employé
les meilleurs moyens pour résoudre ce grand problème de l'alimen-
tation publique, qu'ils aient tous mis la même ardeur et la même
intelligence à la recherche de sa solution ; nous ne le prétendons
pas. — Que la législation sur le commerce des grains ait toujours
été parfaite, nous sommes les premiers à en douter. Est-on d'ac-
cord aujourd'hui encore sur les questions que soulève ce pro-
blème : le besoin du libre-échange se faisait peut-être sentir au
XVIIIe siècle ? L'agriculteur aurait peut-être besoin aujourd'hui
de revenir à la protection ?
Pour nous, nous ne craignons pas de proposer la conduite écono-
mique de la royauté française comme modèle aux ministres
d'aujourd'hui.
Il serait, ce nous semble, opportun de revenir à cette absence
de parti pris qui la distingue. Nous voyons, en effet, les ministres
de l'Ancien Régime successivement libre-échangistes ou protec-
tionnistes suivant les besoins du moment. Ils surent aussi en même
temps être protectionnistes pour telle industrie et libre-échangistes
pour telle autre, suivant les intérêts de la patrie.
L'édit de 1764 n'était pas le premier qui autorisât la libre expor-
tation des grains, mais il était le premier qui posât cette mesure en
principe général ; avant cette époque, suivant l'abondance des
récoltes, le gouvernement avait eu la sagesse de l'autoriser ou de
la défendre. A trois reprises, pendant le XVIIIe siècle, l'adminis-
332 LE PACTE DE FAMINE
tration, en présence des récoltes s' annonçant mal, interdit le com-
merce des denrées d'une province à l'autre et à l'étranger : le
12 juillet 1731, le 11 juin 1741 et le 14 mars 1747.
Cette théorie, qui consistait à n'avoir rien d'immuable, produisit
d'heureux résultats jusqu'au moment où les économistes entrèrent
dans l'arène et voulurent, avec leurs abstractions, fixer pour tou-
jours une législation aussi délicate à établir que la législation sur
le commerce des grains.
Jusqu'à cette ère nouvelle, nous voyons le mal se reproduire, il
est vrai, mais nous le voyons aussi toujours enrayé par les sages
mesures prises par l'administration.
On admet généralement que les douanes provinciales étaient une
des principales entraves au commerce des grains ; cela peut être
vrai en principe, mais en fait leur effet désastreux ne se faisait
guère sentir sur le commerce des grains, car elles étaient le plus
souvent supprimées lorsqu'elles pouvaient nuire à l'alimentation
du peuple. On n'a pas, jusqu'ici, assez insisté sur ce point.
La législation sur ce commerce des grains est celle que le peuple
comprend le moins. En effet, si elle lui est favorable, il ne songe*
pas à lui attribuer le bienfait des bas prix dont il profite, tandis
qu'au contraire, quand ces prix s'élèvent, il est porté à attribuer à
la spéculation le renchérissement dont il souffre. Faut-il, du reste,
rendre le gouvernement seul responsable des mesures bonnes ou
mauvaises qui furent prises à différentes époques ; il ne fit souvent
qu'obéir à l'opinion publique : « Les lois concernant les grains, dit
Duhamel Dumonceaux, peuvent être comparées aux lois qui con-
cernent la religion. Les peuples se sentent tellement intéressés dans
ce qui a rapport à leur subsistance dans ce monde et à leur bonheur
dans l'autre, que, pour le maintien de la tranquillité publique, le
gouvernement est obligé de se conformer à leurs préjugés et d'éta-
blir le système qu'ils approuvent -, c'est par cette raison, peut-être,
qu'il est si rare de trouver un système raisonnable établi sur l'un
et sur l'autre de ces objets. »
De tout temps ceux qui se sont occupés du commerce des blés
ont été les victimes de la haine souvent injuste des populations.
Les consommateurs leur reprochent la cherté du pain et les pro-
ducteurs son bon marché. Le but du gouvernement était donc de
maintenir un prix moyen, rémunérateur pour le producteur et
abordable pour l'acheteur ; de s'éloigner des extrêmes qui auraient
ruiné le laboureur ou provoqué la disette. Si le blé, en effet, n'at-
LE PACTE DE FAMINE 333
teignait pas un certain prix, le nombre des jachères augmentait
l'année suivante, et, par suite, l'avenir se montrait de plus en plus
menaçant.
Le gouvernement, tributaire des producteurs et des consomma-
teurs, a évidemment intérêt à se désintéresser dans la question, et
il a raison de le faire dans les conditions actuelles; mais autrefois
il n'en était pas ainsi. Il se trouvait placé dans cette alternative :
d'accumuler sur ses représentants la haine de ceux qui souffraient
et qui lui reprochaient son ingérence, ou les colères de ceux qui
croyaient avoir droit à sa protection et lui auraient reproché son
indifférence.
Nous devons donc reconnaître que l'ancienne administration, par
suite de circonstances qu'elle n'avait pas créées, se trouvait en
présence de très grandes difficultés lorsque malheureusement les
récoltes étaient mauvaises, mais nous espérons aussi prouver que
ceux qui se succédèrent au pouvoir furent rarement au-dessous de
leur tâche et que tous les efforts de la royauté tendirent à procurer
au consommateur le pain au meilleur marché possible, sans préju-
dice trop considérable au producteur : « Le soin des pauvres dans
ces temps de disette est le premier et le plus triste objet qui se
présente, et il est bien digne de la piété du prince et de la vigilance
des magistrats d'y faire attention. C'est aussi dans cette veuë que
l'on ouvre des ateliers publics pour occuper les valides, que l'on
reçoit dans les hôpitaux les invalides et les malades ; et que par
des cotisations volontaires sur les personnes aisées l'on fait des
fonds d'aumosnes que l'on joint aux libéralités charitables du prince
et que l'on répand dans toutes les familles où l'on reconnoist qu'il
y a un véritable besoin *. »
La misère, du reste, ne fut pas aussi grande que certains histo-
riens se plaisent à le dire ; et — nous en pouvons croire un témoin
que ces écrivains ne sauraient récuser — il faut réduire à de plus
justes proportions l'étendue et la profondeur des souffrances du
peuple de l'Ancien Régime : « J'ai vu, l'année 1709, écrivait
Voltaire, le 2 janvier 1775, j'ai vu Mme de Maintenon manger du
pain bis ; j'en ai mangé pendant deux ans entiers, et je m'en trou-
vais bien. Mais quoi qu'on ait dit, je n'ai jamais vu aucune mort
causée uniquement par l'inanition. C'est une vérité trop recon-
1 Delamarre. Traité de la Police, édition de 1710, II, 982.
334 LE PACTE DE FAMINE
nue qu'il y a plus d'hommes qui meurent de débauches que de
faim1...»
III
Pour se rendre un compte bien exact de la question des subsis-
tances pendant le XVIIIe siècle, il est utile de revenir en arrière
et d'étudier, — nous le ferons aussi brièvement que possible, — les
phases par lesquelles passa la législation sur les grains, les mesures
prises par les rois de France, pour soulager le peuple et pour-
suivre les monopoleurs.
Sous Charlemagne nous voyons des disettes factices provoquées
par des accapareurs, qui prétendaient que c'étaient des démons qui
avaient dévoré la récolte abondante : « Ils ajoutèrent à cet artifice
celr ^ d'aller la nuit aux environs des villages faire des cris et des
hurlements épouvantables, et faisoient ensuite courir le bruit eux-
mêmes que c'estoient les diables qui menaçoient d'achever la ruine
des biens des campagnes. »
Jusqu'au XIIIe siècle je n'ai pu retrouver d'ordonnances rela-
tives aux subsistances, mais je dois avouer que mes recherches ont
été très superficielles sur cette époque. Jusque-là on paraît s'être
borné, en temps de disette, à interdire aux cultivateurs de garder
plus de blé qu'il ne leur en fallait pour la subsistance de leur
famille, et on les forçait à vendre tout le reste au prix courant du
marché : « Doncques quant il avient que il est tel tans (de famine),
li seigneurs des terres pueent commander à leurs sougés que ils
retiennent tant seulement des choses dont il est faulte, che qui leur
convient pour aux et pour leur meisnie à l'année passer, et tout
le remenant, que ils le metent en vente selonc le droit pris que les
choses valent quant elles sont en plein marchié, car trop mieux
vaut que l'on secoure au quemun pourfit, que à la volentè de
cheusse qui veulent le taux enchiérir 2. »
Au XIVe siècle Philippe le Bel prescrit les mêmes mesures par
son ordonnance du dimanche d'après la Chandeleur de l'an 1304.
* Voltaire. Édition de Kehl, XXX, 541. M. Frédéric Passy s'est bien gardé de
donner cette citation de Voltaire dans ses travaux sur 1 'Enseignement et l'èco -
nomie politique.
s Philippe de Beaumanoir.
LE PACTE DE FAMINE 335
Nous trouvons aussi une ordonnance analogue à la date du 10 juin
1391.
Le 23 février 1515, pour faire face à la disette, François Ier dé-
fend l'exportation des grains, « en manière que si le cas avenoit,
dit l'ordonnance, que en eussions à besongner pour en faire provi-
sion ou munitions en nos villes ou forteresses de frontière, avitail-
lement de nos gens de guerre ou autrement, ne s'en pourroit à
peine trouver pour y susvenir et suffire. »
Les guerres de religion viennent augmenter la misère publique
et aux mesures prises jusqu'à cette époque pour prévenir les
disettes, nous voyons ajouter l'établissement de greniers d'abon-
dance.
Le 4 février 1567, Charles IX, dans un règlement général pour
rétablir le bon ordre dans la police de son royaume, « estime que le
plus seur moyen de ne pas retomber dans cette calamité (la famine)
estoit de la prévenir. Ce fut « dans cette veuë «que ce règlement enjoi-
gnit « aux magistrats des villes de faire des achats de grains et d'en
conserver toujours en magasins ou greniers publies, pour les en
tirer et s'en servir au besoin. »
Le 20 octobre 1573, ce même roi, en présence « de la rareté et
pénurie de bleds qui se voyoit » rendit un édit, duquel nous
extrayons les passages suivants : « Nous avons permis et permet-
tons au Prévost des marchans et eschevins de nostreditte ville de
Paris que ils puissent par l'avis des gens tenans nostreditte Police
générale, faire faire des achapts de tous grains, par tels marchans
qu'ils aviseront resséans et solvables, et à tels prix, conditions et
charges hors notre royaume ou es provinces lointaines de nostre
ditte ville de Paris, comme Bretagne ou Guyenne, et d'iceuœ
gra'ms en faire des réserves et des magazins publics, ou les faire
distribuer et vendre aux choix et commodité de nostreditte ville,
selon qu'il sera résolu et arresté par les officiers de nostreditte
police générale... » Les amendes perçues pour contravention à cet
édit devaient être affectées à la nourriture des pauvres.
Conformément à cet édit, le 18 novembre 1573, le Parlement de
Paris arrête que « pourront les Prévost des marchans et Esche-
vins de cette ville faire achapts de tous grains et en faire réserve
et magasins publics, pour les faire vendre et distribuer auxdits
habitants de la ville et faubourgs de Paris selon leur nécessité *. »
1 Delamarre, op. cit., II, 959-960-1008-1011.
336 LE PACTE DE FAMINE
Une ordonnance de Henri III, du 27 novembre 1577, « permet
et néantmoins enjoint aux officiers et magistrats des corps com-
muns des bonnes villes, mesmement de la ville de Paris, de faire
pourvoyance et réserve en greniers publics, de telle quantité de
grains, que elle puisse servir de prompt secours en cas de nécessité
et suffire pour fournir les habitans desdites villes l'espace de trois
mois pour le moins. »
Cet ensemble d'ordonnances suffit à tous les besoins pendant les
règnes de Henri IV et de Louis XIII. Nous trouvons simplement
une ordonnance du Châtelet, du 13 décembre 1630, qui pour faire
face à la disette « oblige les marchands à venir déclarer au greffe
de la police la quantité de grains qu'ils ont acheptez, en faire ma-
gasin dans la ville 4... »
Pendant le règne de Louis XIY, les ministres et le Roi déploient
une très grande activité, soit pour atténuer les effets de la disette,
soit pour la prévenir lorsque cela est possible : Poursuites contre
les accapareurs, mise en vigueur de l'édit du 20 octobre 1573
ordonnant des « achapts hors du royaume ou es provinces loin-
taines ; » secours directs aux pauvres, rien n'est- épargné. La
nécessité dans laquelle se trouva, à plusieurs reprises, le gouverne-
ment, d'employer ces mesures, donna lieu à la création d'une
espèce de bureau que l'on appela Y administration des blés du
Roi*, administration toute paternelle, qui ne fut nullement ins-
tallée pour apporter de nouveaux revenus à l'Etat, mais bien au
contraire pour soulager, aux frais de l'Etat, les classes pauvres, en
temps de disette, ainsi qu'on le verra plus loin.
Une sentence du Châtelet, du 20 octobre 1660, nous montre à quelle
catégorie d'accapareurs la police avait à faire, et les moyens éner-
giques qu'elle employait pour atténuer les mauvais effets de leur
trafic. Des commissaires envoyés en Champagne mettent la main sur
des magasins de blé considérables, dans lesquels « on découvre
toutes les usures, les monopoles, les magasins de plusieurs années, les
bleds gastez et jettezde nuit dans les rivières, pour avoir été gardez
trop longtemps ; les sociétés vicieuses, les faux bruits répandus, la
connivence de quelques officiers et toutes les autres causes qui
entretenoient la disette et la cherté des grains. » C'est à ces genres
d'associations, toutes locales, toutes temporaires, associations de
* Delamarre, II, 705-1019.
2 P. Clément. Portraits historiques^ 400.
LE PACTE DE FAMINE 337
marchands de grains corrompant quelques bas officiers pour frauder
les fermes, qu'il faut réduire ces vastes associations affamant la
France entière, avec la complicité du Roi et de ses ministres.
Toutes les mesures prises contre les accapareurs et pour abaisser
le cours des grains nous démontrent au contraire avec une évi-
dence indiscutable que l'Etat, loin de protéger les monopoleurs, les
traquait sans merci.
A la suite des disettes de 1660 et 1661. « le Roy, dont la bonté et
la sage prévoyance veillent continuellement aux besoins de son
peuple, avoit fait acheter une quantité considérable de blé, à
Dantzick et ailleurs, dans l'extrémité de l'Europe. Sa Majesté y
envoyajusquesà deux millions de livres. La fiote qui estoit chargée
de ces grains arriva dans nos ports au mois d'avril 1662, et
Paris, où le besoin estoit plus pressant qu'ailleurs, s'en trouva
aussitôt secouru '. »
Avec ces blés « acheptez des deniers de Sa Majesté » on fit faire
du pain qui fut distribué aux pauvres à deux sols six deniers la
livre au lieu de cinq sols que demandaient les boulangers. « Les fours
pour cuire ce pain furent bâtis dans les Thuilleries et la distribu-
tion s'en faisoit tous les jours par plusieurs fenestres, qui furent
percées le long du mur, depuis la porte qui est vis-à-vis le Pont-
Royal en tirant vers celle de la Conférence. » A l'Assemblée tenue
le 12 avril 1662, en l'hôtel de monseigneur le chancelier, pour la
distribution des bleds du Roy, il fut arrêté que ladite distribution
« seroit faite sur les seuls certificats des anciens commissaires de
chacun quartier qui seront portez au grenier dans les galleries du
Louvre 2. 39
En 1684, l'humidité de l'hiver et plusieurs inondations suivies de
fortes gelées causèrent une stérilité presque générale. Heureuse-
ment « des grains achetés à temps sur les côtes de Barbarie et dans
d'autres lieux arrivèrent à Paris en temps utile, et furent vendus
par les soins du gouvernement, mais à Tinsu du public, toujours
1 Delamarre, op. cit., II. 1022-1032.
« Et pour commencer par elle (la capitale), à la soulager dans cette extrême né-
cessité et empêcher la famine dont elle étoit menacée, Sa Majesté avoit achepté
quantité de bleds jusques dans les extrémités de l'Europe, ne s'en estant trouvé en
suffisance dans les provinces de Languedoc et de Guyenne ; desquelles elle en avoit
fait achepter une partie, et à l'achapt de tous ces bleds employé jusques à deux mil-
lions de livres... » (Extrait des Reg. du Greffe de la Police du Chastelet de Paris
Assemblée du 21 avril 1662.)
2 Delamarre, op. cit., II, 1032-1037.
338 LE PACTE DE FAMINE
un peu au-dessous des cours des marchés. Il n'en fallut pas davan-
tage pour calmer la panique qui s'était manifestée. Deux ou trois
ceuts muids de blé provenant des achats faits par le Roi avaient été
déposés dans les greniers du collège Mazarin : devenus inutiles,
ils furent vendus au peuple à bas prix1 . »
Lors de la disette de 1692 « la misère publique fut bien adoucie
par les charités que le Roy eut la bonté de faire passer par les
mains du magistrat de Police, et répandre par les commissaires des
quartiers dans les maisons des pauvres honteux, et même jusques
dans les places publiques chaque jour de marché, pour faire avoir
du pain à ceux qui paroissoient dans une plus grande nécessité ; et
cela ménagé avec secret et discrétion pour éviter l'accablement de
la multitude qu'il n'auroit pas esté possible de satisfaire si tous en
avoienteu connoissance... » L'année suivante, la disette persistant,
« le Roy fit acheter des bleds, bâtir des fours dans son château du
Louvre, et le pain qu'on y cuisoit fut distribué tous les jours au
peuple à un prix au-dessous de la moitié de ce qu'il coutoit et de
ce qu'il se vendoit ailleurs, Sa Majesté voulant bien supporter
seule charitablement la perte du surplus. Il s'en distribuait chaque
jour cent mil livres pesant. L'on marqua en même temps cinq
endroits dans Paris * en différens quartiers pour faciliter cette dis-
tribution, qu'un trop grand concours dans un même lieu auroit pu
troubler... » Mais ce mode de distribution provoqua de nombreux
abus : « Les gens riches, mais avares ou trop ménagez, en en-
voyoient achepter par leurs gens pour les provisions de leurs mai-
sons. Des regratiers, par un abus encore plus grand, en prenoient à
ce bas prix et le revendoient le double 3. » Le Roi en ayant eu
connaissance, y porta le remède par son arrêt du 29 octobre 1693,
en ordonnant de faire faire à l'avenir cette distribution dans chaque
paroisse par les curés et autres personnes charitables. Bientôt on
substitua les secours en argent aux secours en nature pour
répondre aux désirs manifestés par les pauvres.
Nous arrivons enfin au XVIIIe siècle. Nous avons vu quels
étaient les moyens employés pour prévenir les famines et nous les
1 P. Clément, op. cit., 192, et Delainarre, op. cit., II, 1040.
2 1° Au Louvre, du côté de la rue des Poulies ; 2° Grande place des Thuilleries ;
3° Luxembourg, entrée de la cour des Ecuries ; 4° Luxembourg, du côté de la rue
d'Enfer; 5° devant la Bastille, grande rue Saint-Antoine.
3 Delamarre, op. cit., II, 1040-47-49.
LE PACTE DE FAMINE 339
avons vus, le plus souvent, couronnés de succès. L'institution cha-
ritable des greniers du Roi avait produit d'excellents résultats.
Aussi l'abbé Fleury conseillait-il à Louis, duc de Bourgogne, puis
Dauphin, de généraliser ces moyens de secours en établissant dans
toutes les villes des magasins où l'on pût serrer les grains dans les
années abondantes et les garder pour la disette. On installa donc
partout où le besoin s'en fit sentir des greniers d'abondance qui,
suivant les cas, furent formés par l'administration oupar les corps
municipaux ', nous dit une critique de l'ouvrage de Necker sur la
législation des grains.
Cette organisation, qui existait également à Genève, n'était pas
alors jugée défectueuse et il est curieux d'enregistrer l'apprécia-
tion d'un économiste-agriculteur anglais. Après avoir indiqué les
moyens employés en Angleterre pour éviter la famine, il ajoute :
« Les Français, plus sages que nous à cet égard, ont construit des
greniers publics pour la conservation du bled dans la plupart de
leurs provinces. Comme ils ont quelquefois d'abondantes récoltes,
et souvent des tems d'une grande disette, ils préviennent les incon-
vénients qui peuvent en résulter, par cette précaution 5. » Le
fonctionnement de ces greniers était certainement défectueux en
plusieurs points : ainsi, lorsque les années avaient été bonnes,
contre toutes prévisions, dans la crainte de voir les grains s'altérer
on les vendait à bas prix, à une époque où il n'était pas nécessaire
de diminuer la valeur des céréales, comme cela fut fait en 1684 \
1 Analyse de l'ouvrage intitulé : De la législation et du commerce des grains,
Amsterdam, 1775, p. 22.
2Ph. Miller. Dictionnaire des Jardiniers. L'idée de faire des réserves de blés pour
les années mauvaises n'était certes pas nouvelle : «Il serait aisé de prouver, par vingt
citations différentes, que dans tous les temps ils (nos pères) ont caché des blés sous
terre. Mais était-ce là une pratique, un usage habituel, ou simplement une précau-
tion passagère, dictée par la crainte d'un moment? C'est ce qu'on n'oserait décider.
Il est certain au moins que, depuis la fin du XVIIe siècle, le hasard a fait trouver, en
différents endroits du royaume, des amas de blé considérables, dans des trous et des
souterrains dont on n'avait aucune connaissance. Les Mémoires de l'Académie des
sciences, année 1708, en nomment plusieurs ; et ils ajoutent même que le blé s'y
était très bien conservé. Cette méthode était non seulement usitée chez les Bar-
bares, mais encore chez plusieurs peuples anciens... Mais ce qui est surprenant,
ajoute l'auteur (0. de Serres), d'après le témoignage de Pline et de Verron, c'est
que ces sortes de magasins sont aussi bons qu'ils paraissent devoir l'être peu. (Voyez
Théâtre d'agriculture, par Olivier de Serres, I, 163, col. 2.) Enfin, Duhamel (Elé-
ments d'agriculture), ajoute que ces sortes de puits subsistent encore aujourd'hui
dans la Gascogne et le Vivarais. (Le Grand d'Aussy. Vie privée des Franqais, I,
35, 37. Edit.1815.)
340 LE PACTE DE FAMINE
d'autre part, dès que les grains commençaient à s'avarier, le gou-
vernement s'empressait de les vendre pour ne pas subir de trop
grandes pertes, donnant ainsi le mauvais exemple de la mise en
vente des céréales altérées. Malgré ces inconvénients, l'on ne peut
nier cependant que les bleds du Roi n'aient été d'un grand soula-
gement pour les malheureux 1:
Malgré les efforts de l'administration, il y eut plusieurs disettes
pendant le XVIIIe siècle, et chaque fois la voix publique accusait
quelques personnes d'être les causes de la misère, ne voulant pas
admettre qu'il ne fallait accuser que les mauvaises récoltes : « Les
ennemis des frères Paris les accusaient positivement d'avoir,
en 1722, fait passer de grandes quantités de blés à l'étranger et de
les avoir ensuite fait rentrer en France pour les y revendre à un
prix exorbitant. — Si le fait est prouvé, dit le Régent, je les ferai
punir solennellement ; et il donna l'ordre de communiquer l'accu-
sation à Pâris-Duverney. Celui-ci écrivit au bas les mots sui-
vants : — Il est impossible qu'une pareille manœuvre ait pu s'exé-
cuter sans que beaucoup de gens aient été employés à l'achat, au
double transport et à la revente des blés. S'il se trouve dans le
royaume un seul homme qui y ait coopéré, je porte ma tête sur
fèchafaud. — Il ne se présenta personne pour appuyer la dénon-
ciation et l'accusation fut abandonnée, du moins pour le mo-
ment. » Lorsque, plus tard, Pàris-Duverney, tombé en disgrâce, fut
enfermé à la Bastille, on s'était flatté que sa captivité encourage-
rait ses délateurs. « Or pas une preuve ne fut apportée qui vînt
en aide à ses ennemis. Ni ses papiers, ni sa correspondance, ni ses
commis ne fournirent le moindre indice de culpabilité Le
il mars 1528, un arrêt du Parlement déchargea Pàris-Duverney de
l'accusation... Ses mémoires avaient démontré si clairement son
1 François Je Xeufcbàteau que Ton ne peut suspecter de tendresse pour l'Ancien
Régime, dans une diatribe contre l'ancienne administration des blés, ne peut nier
que l'idée des greniers d'abondance était bonne, puisqu'il demande leur rétablisse-
ment : « Cependant, il faut convenir que l'essai de ces magasins, dans quelques
capitales des ci-devant provinces du royaume de France, a été loin de réussir ; et
que l'on a vu, en Lorraine surtout, d'assez tristes exemples. — Les abus qui se glis-
sent dans les meilleures cboses avaient corrompu celle-là; et comme il arrive sou-
vent, on a renoncé au moyen, au lieu d'eytirper les abus. — Leur source la plus
évidente, et les plus grands obstacles à l'établissement des greniers d'abondance,
naissaient, il faut en convenir, des formes alors adoptées dans le gouvernement des
provinces et des communes. » Lectures de citoyen Premier mémoire sur
rétablissement d'un grenier d'abondance 13.
LE PACTE DE FÀMtNE 341
innocence que ses plus cruels ennemis se firent une espèce de
vanité de publier qu'ils étaient détrompés l. »
IV
A partir de 1730, il est pourvu à l'approvisionnement de Paris
d'une façon nouvelle. Le gouvernement lassé d'avoir à s'occuper
constamment d'achats de grains, consentit à affermer à une compa-
gnie particulière le soin et les soucis de fournir à l'État, suivant
les besoins, les grains nécessaires au fonctionnement des greniers
dont nous avons déjà parlé. L'Etat restait toujours le distributeur
de ces grains et c'était lui qui les faisait vendre avec perte. Cette
compagnie n'avait absolument rien d'illicite ; des compagnies
analogues existent encore aujourd'hui. Nous voyons, en effet, fré-
quemment le gouvernement traiter à l'amiable la fourniture de cer-
taines denrées, soit pour le ministère de la marine, soit pour le
ministère de la guerre, et personne jusqu'ici n'a songé à considérer
comme nécessairement coupables ceux qui avaient passé ces marchés,
ou les ministres qui les avaient consentis ; dans tous les cas, on ne
peut porter de pareilles accusations à la légère et sans fournir des
preuves sérieuses. Or personne jusqu'ici n'a pu établir que les
procédés de cette compagnie ne furent pas réguliers, les faits mêmes
prouvent constamment le contraire. Nous pouvons citer à l'appui
de notre affirmation l'opinion d'un écrivain aussi consciencieux
qu'érudit, M. P. Clément, celui des auteurs de notre temps qui a
étudié le Pacte de famine avec le plus de soin et d'impartialité et
qui s'est constamment refusé de croire à l'existence d'un trafic
ayant pour but de provoquer la disette dans un but intéressé. Yoici
comment il s'explique sur la fameuse compagnie : « En 1730, un
contrôleur général, qui mériterait d'être plus connu pour le bien
qu'il a fait et le mal qu'il a empêché, Philibert Orry, crut devoir
autoriser la formation d'une compagnie dont les spéculations de-
vaient avoir pour principal objet l'approvisionnement de la capitale.
Un autre contrôleur général dont j'ai fait connaître les grandes
vues, la droiture et l'austérité, Machault d'Arnouville, renouvela
le bail passé par Orry. ^es successeurs, de Laverdy et Maynon
* P. Clément, op. cit., 342-346.
T. II. — NOVEMBRE 1883 23
842 LE PACTE DE FAMINE
d'Invau, approuvèrent ces spéculations ; l'abbé Terray en fit
autant... Enfin Necker... conserva et maintint, pendant toute la
durée de son administration, la compagnie sans laquelle le gouver-
nement ne croyait pas alors qu'on pût pourvoir à la subsistance de
Paris i...» Nous verrons plus loin à quelle époque fut supprimée
cette compagnie, et le préjudice qui en résulta pour l'alimentation
de la capitale.
Une déclaration, datée de Versailles, du 16 avril 1737, et enre-
gistrée au Parlement de Paris le 10 mai suivant, nous indique
l'endroit où l'État enfermait les bleds du Roi : par cette déclaration
un grenier contenant au moins dix mille muids2 de blés, pour l'ap-
provisionnement de Paris, devait être installé en la maison de la
Salpêtrière •.
Pendant les années de disette , l'État ne s'occupait pas seul
de soulager les pauvres. C'est encore Voltaire qui vient nous
renseigner. Il nous apprend qu'en 1748, « le fermier général
Bouret, qui mourut depuis insolvable, après avoir mangé quarante-
deux millions, avait fourni du blé à toute une province sans en
tirer aucun profit, et s'était contenté d'une médaille que cette
province avait voulu faire frapper en son honneur 4. »
Michelet — malgré la facilité avec laquelle il accepte les rensei-
gements les moins autorisés, lorsqu'il s'agit de flétrir l'Ancien
Régime — n'a pas pu trouver le moindre document pour prouver
que Louis XV ait eu « l'idée, le plan arrêté d'affamer le peuple et
de l'armer contre lui ; » pourtant il ne peut abandonner complè-
tement l'accusation de spéculation sur les grains ; il nous apprend
« que ce roi était marchand, qu'il avait intérêt {avec Bouret et
autres) dans le trafic des blés, et que, comme tout marchand, il
aimait à vendre cher s. » Michelet a bien soin de ne pas dire où il
a puisé ce renseignement, et pour cause, mais il faut avouer
qu'il a joué de malheur en nous donnant le nom de l'associé de
Louis XV.
Nous arrivons ainsi à l'époque où les questions d'alimentation
publique occupaient tous les esprits : « Vers l'an 1750, la nation,
* P. Clément, op. cit., 400.
2 Le muid contient douze septiers ; le septier douze boisseaux pesant 20 livres chacun.
Le poids légal du muid était de 2830 livres.
3 Reg. Pari. Paris. — Peuchet, 165.
* Voltaire. Edit. Bouchot, XXXIX, 109.
* Michelet. Louis XV> 352.
LE PACTE DE FAMINE 343
rassasiée de vers, de tragédies, de comédies, d'opéras, de romans,
d'histoires romanesques, de réflexions morales plus romanesques
encore, et de disputes théologiques sur la grâce et sur les convul-
sions, se mit enfin à raisonner sur les blés. — On oublia même les
vignes pour ne parler que de froment ou de seigle. On écrivit des
choses utiles sur l'agriculture : tout le monde les lut, excepté les
laboureurs. On supposa, au sortir de l'Opèra-comique, que la France
avait prodigieusement de blé à vendre. Enfin, le cri de la nation
obtint du gouvernement, en 1764, la liberté de l'exportation... On
exporta beaucoup, on exporta trop. Comme le remède avait été
déclaré excellent contre la disette, lorsque la disette arriva, elle
produisit toujours quelques séditions. On accusa le ministère et les
monopoleurs, plutôt que la sécheresse, la pluie ou l'excès d'expor-
tation ; un revirement se produisit dans l'opinion publique, quelques
plaignans passèrent d'une calamité à l'autre. Ils éclatèrent contre
l'exportation qu'ils avaient demandée : ce qui fait voir combien il
est difficile de contenter tout le monde et son père. Des gens de
beaucoup d'esprit et d'une bonne volonté sans intérêt, avaient écrit
avec autant de sagacité que de courage en faveur de la liberté
illimitée du commerce de grains. Des gens qui avaient autant d'es-
prit et des vues aussi pures, écrivirent dans l'idée de limiter cette
liberté ; et M. l'abbé Gagliani, Napolitain, réjouit la nation fran-
çaise sur l'exportation des blés ; il trouva le secret de faire, même
en français, des dialogues aussi amusans que nos meilleurs romans,
et aussi instructifs que nos meilleurs livres sérieux. Si cet ouvrage
ne fit pas diminuer le prix du pain, il donna beaucoup de plaisir à
la nation, ce qui vaut beaucoup mieux pour elle. Les partisans de
l'exportation illimitée lui répondirent vertement. Le résultat fut
que les lecteurs ne surent plus où ils en étaient : la plupart se
mirent à lire des romans en attendant trois ou quatre années abon-
dantes de suite qui les mettraient en état de juger. Les dames ne
surent pas distinguer davantage le froment du seigle. Les habitués
de paroisse continuèrent de croire que le grain doit mourir et pour-;
rir en terre pour germer *. »
A force de parler des moyens de prévenir la cherté du pain, on
l'avait provoquée, et d'ordonnances en ordonnances, d'édits en
édits, l'on vit la crise augmenter. Les disettes se renouvelaient
plus terribles à chaque nouvelle mesure prise pour les conjurer.
1 Voltaire. Edit. de Kehl, XXXVIII, 317.
344 LE PACTE DE FAMINE
Au lieu d'attribuer ces malheurs à leurs véritables causes, on se
mit à écrire sur toutes ces questions, et la plupart des écrivains et
des pamphlétaires qui prirent part à la polémique ne firent que
jeter de l'huile sur le feu en traitant d'une matière difficile qu'ils
ne connaissaient pas et en accusant successivement les monopo-
leurs, les compagnies, les ministres et le Roi '.
L'école révolutionnaire, à la tête de laquelle figuraient les ency-
clopédistes et les parlementaires, commençait à se dessiner. Pour
fronder l'autorité ministérielle, elle fit de la question des subsis-
tances son cheval de bataille ; dans cette lutte, elle avait tous les
avantages. Le fait, qui servait de base à ses accusations, et qui
était la disette, était réel ; le peuple en souffrait. Elle se gardait
bien de dire que le gouvernement royal travaillait énergiquement
à y porter remède. Ses discussions envenimaient le mal. Apportait-
elle un remède ? Lorsqu'elle triomphera plus tard nous la verrons
substituer son système à celui qu'elle combattait et produire des
résultats encore plus désastreux : « On découvre maintenant, écrit
une Anglaise pendant la Terreur, que les causes naturelles et
l'égoïsme des individus suffisent pour produire une disette tempo-
raire \ pourtant quand ce malheur arrivait sous le Roi, on l'attri-
buait toujours aux machinations du gouvernement2. »
On avait eu des disettes en 1740, 1741 et 1752, sous le régime
prohibitif; on en eut en 17G7, 1768, 1769, 1775, 1776, 1778 et 1788,
sous le régime de la liberté d'exportation.
Des récoltes particulièrement bonnes en 1765 et 1766 non seule-
ment avaient suffi à la nourriture des habitants, mais encore
avaient permis d'exporter des grains, chaque année, pour plus de
quinze millions de francs ; bientôt aux bonnes récoltes succèdent
les mauvaises, et, en 1767, des troubles graves éclatent dans les
1 H. Taine. Séjour en France, p. 207.
2 Le gouvernement employait des moyens plus pratiques en favorisant les recher-
ches sur les progrès de l'agriculture et sur les maladies des grains et en dégrevant
ceux qui s'occupaient de défrichements. Il fit distribuera ses frais, dans les provinces,
plusieurs ouvrons d'agriculture, et entre autres, la Pratique des défrichements
des terres et l'art de les fertiliser par l'ècobve. — Cet ouvrage de Louis-François-
Henri de Menon, marquis de Turbilly, était édité pour la quatrième fois, en 1811. A
la suite des expériences faites par Tillet, sous les yeux du Roi, sur la maladie des
grains, on fit imprimer au Louvre le résultat du travail de ce savant membre de
l'Académie des sciences, et le gouvernement l'envoya à tons les intendants de pro-
vinces. L'ouvrage dont il est ici question est le Précis de& expériences faites à
Tria/non sur la cause qui corrompt les blés, 1756, in-8°. Voy. Le Grand d'Aussy,
op. cit., I, 31, 51. ,
LE PACTE DE FAMINE 345
provinces. Le peuple crie aux accapareurs et l'administration s'en
émeut : elle fait distribuer des secours aux localités les plus mal-
traitées : le gouvernement, le 31 octobre, donne des primes à
l'importation des grains et exempte les navires importateurs des
droits de fret. Le Parlement convoque des députés de toutes les
cours et de toutes les communautés et décide à l'unanimité qu'on
demandera le rapport des déclarations de 17G3 et de 1764 et qu'on
reviendra au régime prohibitif. Sous la pression des physiocrates,
le Conseil cassa l'arrêt.
La population de Paris resta assez tranquille, maintenue par la
maréchaussée, mais il n'en fut pas de même en Normandie où la
populace se porta aux plus graves excès. Elle pilla les magasins de
blés et jeta les grains à la rivière. Le 5 mai 1708, le Parlement,
dans un mémoire au Roi, demanda, de nouveau, la suspension de
la liberté d'exportation qu'il avait réclamée quelques années aupa-
ravant (3 août 1752). Les récoltes venant soulager momentanément
la misère, il ne fut pas donné suite à cette supplique, et dès le
commencement de l'automne la disette se fit sentir plus grande
encore que l'année précédente. Le Parlement étant intervenu, sans
succès, dans un second mémoire au Roi, il se plaint « d'achats con-
sidérables, faits en même temps, pour un même compte, dans plu-
sieurs marchés de l'Europe : des entreprises de particuliers ne
peuvent être aussi immenses, » ajoutait-il ; « il n'y a qu'une société
dont les membres sont puissants en crédit, qui soit capable d'un tel
effort : ici on a reconnu l'impression du pouvoir, le pas de l'auto-
rité. Le négociant spéculateur ne s'y est pas trompé \ les enharre-
ments ont été faits à l'ombre de l'autorité, par des gens soutenus et
bravant toutes les défenses ; nous en avons la preuve entre nos
mains... Sire, notre devoir est de vous avertir que le royaume est
menacé des plus terribles dangers. L'unique remède à son état
violent est de punir l'abus, de faire régner les lois, deréprimer la
cupidité des monopoleurs ou de laisser à vos cours le soin de les
poursuivre J. »
En présence d'accusations aussi graves, le ministre Berlin fit la
seule chose qu'il y eût à faire, il envoya au Parlement, qui avait
1 A. Floquet. Histoire du Parlement de Normandie, VI, 429. Dans sa lettre du
23 octobre 1768, Bertin annonçait de « notables secours, accordés sur le trésor
royal, pour l'approvisionnement de Rouen et des autres villes de Normandie. »
VI, 4-28.
346 LE PACTE DE FAMINE
des preuves en main et qui demandait la répression des monopo-
leurs, des lettres patentes ordonnant « d'informer et de procéder
contre ceux qui, de dessein prémédité, auraient causé le renché-
rissement des grains par quelque manœuvre que ce fût, ainsi que
contre ceux qui, méchamment, auraient semé ou accrédité les
bruits de ces manœuvres par des propos ou des écrits. » Bertin
accompagna l'envoi de ces lettres patentes d'une lettre fort digne
dans laquelle il faisait remarquer au Parlement « que ses réflexions
n'étaient que des conjectures et des conjectures peu conformes au
respect du Roi. » Il mettait, pour conclure, le Parlement en demeure
de prouver ses accusations. Mis ainsi au pied du mur, le Parle-
ment qui n'avait pas de preuves en main fut contraint d'écrire
une lettre d'excuses : « Quand nous avons dit, expliquait-il, que le
monopole existait et qu'il était protégé, à Dieu ne plaise, Sire, que
nous eussions en vue Votre Majesté ! Mais peut-être quelques-
uns de ceux à qui vous distribuez votre autorité '. « Le Parlement
en fut quitte pour sa honte et le gouvernement se borna à faire
arrêter les pamphlétaires qui essayaient de faire passer comme cer-
taines les calomnies accueillies si légèrement par le Parlement.
Ce fut dans ces circonstances que l'on enferma à la Bastille un
individu, à moitié fou, auteur et propagateur de ces accusations si
graves : Le Prévôt de Beaumont, dont nous nous réservons d'en-
tretenir longuement le lecteur.
Gustave Bord.
(La suite prochainement. J
* A. Floquet, op. cit., VI, 431.
SOUVENIRS D'UN OFFICIER DES AEROSTIERS
DE LA REPUBLIQUE *
IV
« Depuis la chute de Robespierre, l'esprit de réaction allait
grand train. A l'armée, les jeunes gens ne cachaient pas leur peu
de sympathie pour le gouvernement, et à Paris on avait adopté
une mode qui s'appelait la vendéenne. Tout en arrivant, j'avais
couru chez un costumier, voulant avoir un vêtement bourgeois, et
je m'étais mis à la mode : redingote verte, collet noir, cadenettes.
« Le 18 fructidor au matin, j'étais sorti ainsi vêtu pour aller au
faubourg Saint-Germain, sans me douter de ce qui se préparait.
Au retour, en arrivant au Pont-Neuf, je le vis garni de troupes et
de canons. Je voulus suivre la Seine pour chercher un autre pont,
mais je n'avais pas fait trois pas que j'entendis des voix qui
disaient derrière moi : « Voilà un chouan, un conspirateur, un
ennemi de la République. A l'eau le chouan ! à l'eau l'habit vert!»
Il n'y avait pas à s'y méprendre, c'était à moi qu'on en voulait. Je
me retournai et vis trois gaillards en manches de chemise qui
n'avaient pas la mine aimable. Deux sous-officiers se promenaient
de long en large ; je vais droit à eux et leur dis : « Je suis lieute-
nant du génie ; voilà trois pékins qui m'insultent et me menacent.»
Ils me disent que je pouvais traverser le pont ; l'un d'eux m'accom-
pagna jusqu'à l'extrémité, je le remerciai et continuai ma route.
* Voir la livraison d'octobre 1883.
348 SOUVENIRS DTN OFFICIER DES AÉROSTIERS
Mais arrivé à la place des Victoires, je trouvai toutes les rues
occupées par la troupe ; des sentinelles partout me barraient le
chemin et me repoussaient très brutalement. Je retournai sur mes
pas, fort ennuyé, quand j'aperçus un officier d'infanterie ; j'allai
à lui et lui dis : « Je suis officier du génie en congé et je voudrais
rentrer chez moi. » Il m'emmena au poste et on me donna deux
fusiliers d'infanterie chargés de me conduire à mon hôtel et de
s'assurer si j'avais dit vrai. Chez moi je montrai mon congé et je
ne sortis plus.
« A la fin de novembre (1797), je rentrai à Strasbourg-, le parc
de l'aérostat venait d'être transporté à Malzeim. Je pris le com-
mandement de la compagnie, mon capitaine s' étant empressé de se
faire donner un congé de six mois, mais j'eus le regret de dire
adieu à mon quartier-maître. La politique avait pris une nouvelle
direction ; les habitants des campagnes devenus plus libres d'ex-
primer leurs sentiments religieux, réclamaient des curés. Mon cher
compagnon voulut retourner près de ses paroissiens. Il demanda sa
libération, l'obtint et revint dans son village où il reprit avec zèle
ses fonctions sacerdotales.
« Strasbourg est la ville de la danse ; l'hiver y fut gai et j'en
profitai. Les grandes familles avaient fui devant la Révolution,
mais les fonctionnaires avaient cette passion de plaisirs qui carac-
térise l'époque du Directoire. On dansait deux et trois fois par
semaine chez un médecin militaire, père de deux filles, l'une
veuve, l'autre mariée à un officier général. On rencontrait là de
singuliers types ; particulièrement des fournisseurs enrichis qu'on
aurait pris dans la rue pour des porteurs d'eau. Il y en avait un
(marié à une cousine du docteur, mariage d'amour, disait-on,) dont
je n'ai jamais pu définir la profession. Moitié bourgeois, moitié
militaire, traitant des marchés de tous genres, et partout, au café,
au spectacle, à la promenade, au bal, cet homme était le trafic
incarné. Singulière époque qui ne ressemble à aucune autre et qui
m'apparaît aujourd'hui comme un rêve fantastique.
« Le traité de Campo-Formio me trouva à Strasbourg et j'y restai
commandant toujours une compagnie d'hommes qui n'avaient rien
à faire, et qui s'ennuyaient mortellement : maintenir la discipline
parmi ces oisifs était à peu près impossible. Que de fois j'espérai
qu'on nous licencierait ! Je me sentais une envie folle de donner
ma démission. Bientôt on reparla de guerre et je restai. Nous em-
ploierait-on encore ? Le général Jourdan attendu à Strasbourg
DE LA RÉPUBLIQUE 349
devait décider la question. Il vint, e1 son arrivée fut pour moi la
cause d'un incident trop particulier pour que je puisse l'oublier
jamais.
« Je logeais à l'hôtel de France. Un jour, j'apprends qu'on pré-
pare tout le premier étage pour recevoir le général en chef et sa
suite. Jourdan était annoncé pour deux heures de l'après-midi. Je
descendis un peu avant ce moment, curieux de voir mon ancien
général de Fleuras, et je m'assis sur un banc dans la cour. Je ne
tardai pas à entendre les fouets des postillons et une grande berline
entra. J'en vis sortir d'abord le général auquel un valet de chambre
présenta la main. Il me parut vieilli et cassé -, pourtant il se re-
tourna assez vite du côté de la portière et offrit la main à un aide
de camp. Ceci me parut très étrange. Je regardai attentivement ce
jeune militaire vêtu d'une redingote bleue boutonnée, coiffé d'un
chapeau galonné orné d'une plume tricolore et armé d'un grand
sabre de cavalerie. Cet officier commanda d'un ton très impératif
qu'on prît soin des malles et qu'on les montât dans son appartement.
Je m'étais levé et découvert respectueusement. Comme j'étais
contre la porte, le général passait très près de moi, ce n'était pas
lui que je regardais mais bien son aide de camp ; celui-ci me re-
garda à son tour, fit un mouvement, baissa les yeux, et passa.
C'était une femme, et une femme que j'avais rencontrée à Pa-
ris, pendant mon dernier congé, chez un officier qui n'était pas
général. Je ris de bon cœur, et le soir, à la pension, je racontai
l'aventure à mes camarades. Tous se promirent d'observer l'aide de
camp.
« Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu'en rentrant à l'hôtel pour
me coucher, je trouvai dans l'antichambre où l'on prenait les clefs
un domestique de Jourdan qui m'attendait pour me dire que le
premier aide de camp m'invitait à passer au bureau le lendemain,
à dix heures du matin. Je dormis peu, je l'avoue : j'étais intrigué
et un peu inquiet. S'il avait été désagréable à l'aide de camp d'être
reconnu par moi, je pouvais très bien payer cher cette rencontre et
être em'oyé dans quelque régiment qui n'eût pas eu les agréments
que je trouvais dans la compagnie des aérostiers. Sans aucune
ambition, très désireux de rentrer dans mon petit château que la
longue absence de son propriétaire laissait très délabré, je n'aurais
pas échangé ma position même pour de l'avancement. J'attendis
avec impatience l'heure fixée et je me présentai au bureau. Là on
me dit que l'aide de camp m'attendait dans son appartement parti-
350 SOUVENIRS D'UN OFFICIER DES AÉROSTIERS
culier. On m'annonça. L'aide de camp, enveloppé d'une robe de
chambre qui laissait voir un pantalon d'uniforme et des bottes, était
nonchalamment étendu sur un sopha, le coude sur le coussin et la
tête reposant sur la main gauche. De la droite il m'indiqua un fau-
teuil. Lorsque le domestique se fut retiré, il ou mieux elle me dit
brusquement : « Vous m'avez reconnue; mais j'aime àcroire que vous
serez discret. » Je restai là un peu gêné, car je me souvenais
d'avoir parlé la veille à la pension : j'avouai franchement la vérité.
Elle parut d'abord contrariée, mais elle se calma et me demanda si
elle pouvait m'être utile. Je la remerciai de ses bonnes dispositions
tout en lui exprimant le regret de ne pouvoir en profiter. Je n'avais
qu'un but, donner ma démission après la campagne. — « Une poi-
gnée de main, me répondit-elle, j'ai un quart d'heure à moi,
causons comme des camarades. » Et elle me raconta comment elle
s'était trouvée par hasard sur le chemin de la fortune.
« Jourdan passa le Rhin et elle le suivit. Moi j'attendis à Stras-
bourg des ordres de marche qui n'arrivèrent pas. C'est là que
j'appris le licenciement de la lre compagnie des aérostiers envoyée
en Egypte. Coutelle avait abandonné ses épaulettes et, vêtu en
Arabe, était allé explorer les sources du Nil. Au ministère on
laissait vivre encore une compagnie, mais on ne songeait plus à
l'utiliser. On n'était pas d'ailleurs sans inquiétudes sur les opéra-
tions militaires de Jourdan. Les officiers blessés ou malades qui
revenaient aux hôpitaux de Strasbourg se plaignaient ouvertement
d'un général qui n'était plus, disaient-ils, que le pantin d'une
femme. Le gouvernement s'émut de ces plaintes ; Jourdan fut rap-
pelé. J'appris un soir qu'il avait traversé Strasbourg suivi de son
cher aide de camp. Mais ils ne s'étaient arrêtés que quelques
heures.
;< Tout passe en ce monde, même les plus belles destinées. Cinq
ans plus tard, je fus croisé dans la rue du Bac par une femme
voilée qui, tout à coup, revenant sur ses pas, m'appela par mon
nom. C'était l'aide de camp du général Jourdan. Après avoir été
riche, elle était tombée dans une situation voisine de la misère.
Elle a dû mourir dans quelque hôpital.
« Au découragement qui existait alors se joignait un profond
dégoût. Beaucoup des officiers qui avaient une fortune suffisante,
donnèrent leur démission. J'envoyai la mienne ; dès qu'elle fut
acceptée, je quittai Strasbourg avec la satisfaction qu'on éprouve à
se sentir libre »
DE LA RÉPUBLIQUE 351
Ces notes laissées par mon grand-père, notes écrites au courant
de la plume, montrent ce que fut dans son désordre général la Ré-
volution. La monarchie avait laissé une magnifique armée, on y
jeta la rébellion. On sait aujourd'hui ce que firent les volontaires,
voyons maintenant les réflexions qu'inspire à mon grand-père la
société du Directoire :
« Au moment du 18 Brumaire, dit-il, c'était pour tout le monde
la vie au jour le jour. Des fortunes s'étaient faites si vite, tant
d'autres s'étaient effondrées, qu'il n'y avait plus de passé et qu'on
n'osait pas compter sur l'avenir. On jouissait du présent et on en
jouissait d'une manière désordonnée. On se bousculait, on voulait
des places ; les solliciteurs encombraient les antichambre du Direc-
toire. Les riches étaient devenus pauvres, les pauvres de jadis
roulaient carrosse. En rentrant à Paris, je rencontrai, commis chez
un fournisseur, un ancien colonel de la monarchie, trop heureux
d'avoir sauvé sa tête. Au milieu des décombres de toutes choses,
l'esprit gaulois était resté, on caricaturait, on chansonnait les
heureux du jour. Le Directoire était déjà mourant sous le ridicule,
Bonaparte eut peu à faire pour l'achever. La corruption et le
dévergondage étaient partout. Il faut avoir vu les promenades de
Paris pour s'en faire une idée. La nudité était à l'ordre du jour et
cette mode était telle qu'on voyait des bossues montrer leurs
épaules, des bancales aller nu-jambes et des pieds bots porter le
cothurne. Tandis que les femmes ne semblaient pas craindre d'ar-
river au simple costume des négresses de l'Equateur, les hommes
se cachaient le menton dans des cravates carcans. Et on dansait
avec force entrechats, et on chantait en arrondissant les coudes,
la bouche en cœur. Après les horreurs du sang, on tombait dans
les mignardises.
« Malheureusement tout ne se bornait pas au ridicule. Un grand
scandale public se continuait au milieu des saturnales. Chaque
jour l'ancien Palais-Royal servait de théâtre à l'agiotage, c'était le
repaire de l'usure, à l'une de ses issues se faisaient et se défaisaient
la fortune publique et les fortunes privées. Là, on trafiquait de
tout ; on y achetait les emplois ; on y payait le quart de sa valeur
les derniers bijoux des émigrés qui manquaient de pain. Combien
352 SOUVENIRS d'un officier des aérostiers
de gens ont gagné là les carrosses que je leur ai vus sous l'Empire ! »
Ces quelques lignes crayonnent une époque dont il ne reste plus
aujourd'hui de témoins. Malheureusement en France, les plus
tristes expériences ne nous rendent pas longtemps sages. Si
l'amour-propre national ou la passion politique sont en jeu, on
revient aux illusions les plus dangereuses. N'est-on pas à la veille
d'ouhlier les terribles leçons de la dernière guerre ? Dans l'émotion
de la défaite, il fallait bien écouter les historiens qui, comme Ca-
mille Rousset, détruisaient la légende. On venait de voir à l'œuvre
des mobilisés conduits par des chefs aussi inexpérimentés qu'eux,
et ils faisaient naturellement douter des grandes choses accom-
plies par les volontaires de 1793. Maintenant que la patrie dispa-
raît devant la politique, on revient à la légende du peuple armé,
sans y croire, car l'expérience de tous les temps a prouvé que ce
ne sont pas les peuples qui se défendent eux-mêmes, mais les soldats
qui défendent les peuples.
Il est à remarquer, du reste, que la Révolution tourne dans un
cercle restreint, qu'elle est condamnée à rééditer sans cesse les
mêmes théories, en suivant une voie uniforme et fatale de désor-
ganisation. Ne voyons-nous pas aujourd'hui, après bientôt un
siècle, la même guerre à Dieu et à l'ordre social, et n'entendons-
nous pas tous les jours ces mêmes paroles que prononçait en 1793
le tuteur de mon grand-père -. Il faut être de son temps ! C'était
de bonne foi, nous voulons le croire, qu'il rejetait les institutions
du passé et se persuadait que la Révolution réalisait un progrès
pour l'humanité. En 1793, mon grand-père le retrouva presque
pauvre, le caractère aigri, mécontent de tout le monde et peut-être
de lui-même.
« Mon tuteur, écrit-il, avait subi comme tant d'autres l'influence
d'une Révolution qui avait eu pour premier effet d'individualiser.
Lorsque je revins à Paris, j'étais seul, isolé, sans parents, je ne
connaissais pour ainsi dire que lui. Il vivait concentré dans son
petit ménage, à peu près aussi isolé que je l'étais moi-même. Je
retrouvai aussi mon ancien maître de pension, son libéralisme
s'était singulièrement adouci -, les derniers jours de la Terreur
l'avaient effrayé, et il était revenu à Versailles. Sous l'Empire, il
obtint une petite place qu'il conserva jusqu'à sa mort.
« Lorsque mon ancien commandant Coutelle revint d'Egypte,
j'allai le voir. Il se fixa à Auteuil. On trouvait chez lui un véritable
musée de choses très curieuses rapportées de son voyage en
DE LA RÉPUBLIQUE 353
Ethiopie. Nos relations se sont continuées jusqu'en 1810 ; il s'était
absorbé dans l'étude et évitait de parler politique. J'ai remarqué
que tous les hommes qui s'étaient jetés dans le mouvement révo-
lutionnaire semblaient alors en avoir autant de honte que de
regrets. »
Les habitants des campagnes que l'on s'est plu à représenter
comme des esclaves heureux d'être délivrés de la présence des
grands propriétaires, les virent presque partout revenir avec
plaisir. Dans les villages où les meneurs des villes n'avaient pas
pénétré, la Révolution n'était qu'un mauvais rêve dont on était
heureux d'être sorti. Je finirai ces citations par le récit que laisse
mon grand-père de son arrivée au village de Monthiers, en
Picardie.
« Je veux, écrit-il, témoigner tous mes remercîments reconnais-
sants à ce village de Monthiers où j'étais complètement inconnu,
puisque, mon oncle étant mort depuis que j'étais au régiment, je
m'étais trouvé tout à coup héritier de cette terre. La réception
qu'on me fit m'enchanta. C'était le 20 octobre 1798 ; hommes et
femmes entourèrent ma voiture, tous les fusils à pierre mis
en réquisition tirèrent en mon honneur. Il y avait là un vieux
garde nommé Cadet, qui, prévoyant mon inexpérience pour ce
genre de réception, avait eu soin de faire monter et de cacher
derrière un bosquet un tonneau de cidre qui fit tout à coup son
apparition dans la cour. Il fut vidé à ma santé et j'en bus ma bonne
part. La bonne qui m'avait élevé était venue aussi là pour m'at-
tendre ; elle éleva depuis mes enfants, et mourut chez moi. C'était
le type de ces serviteurs du temps passé pour lesquels la maison du
maître était la famille. Nous l'appelions la bonne Disier. Cachée
à Paris pendant la Terreur, elle avait failli être guillotinée. Avec
quel sentiment d'exécration pour les coquins elle racontait sa ter-
rible aventure !
« Elle avait pris l'habitude de ne sortir que le matin dans la peur
de rencontrer quelques charrettes sanguinaires. Un jour pourtant
où elle avait cru pouvoir aller dans l'après-midi chez un mar-
chand, elle se trouva tout à coup prise dans une foule hurlante et
entraînée jusqu'auprès de l'échafaud ; à la première victime dont
la tête tomba, elle essaya de faire bonne contenance, mais ses
dents se mirent à claquer et tout son corps tremblait : « En voilà
une qui n'a pas le cœur patriote, dit un voisin. C'est une domes-
tique d'aristocrate, » dit un autre. Un groupe l'entoure, et le
354 SOUVENIRS d'un officier des aérostiers
terrible cri : A la guillotine ! se fit entendre. Elle se sentait
défaillir, car sans autre forme de procès, on la tramait jusqu'aux
marches de l'affreuse machine... Heureusement des femmes prirent
son parti : « Ne touchez pas à l&p'tiote/ criaient-elles ; c'est pas
sa faute si elle a peur. » Et les femmes lui firent un chemin jusqu'à
la boutique d'un marchand ce vin qui la cacha et la fit s'évader. »
Je terminerai sur cet épisode les extraits des souvenirs de mon
grand-père. Quand on songe à l'horreur que la Révolution inspirait
en 1798 aux honnêtes gens de toutes les classes sociales, on com-
prend quel art il a fallu aux historiens intéressés qui ont cherché
et cherchent encore à la réhabiliter, pour que notre génération
souffre qu'on la glorifie lorsqu'il ne devrait pas même être possible
de l'excuser.
Alfred de Besancenet.
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
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Le descendant de celui à qui Henri IV écrivait : « Pends-toi, brave
Crillon,, nous avons combattu à Arques, et tu n'y étais pas, » a pris
la couleur d'un hidalgo au service d'Espagne. Il a la magnanimité
de son ancêtre et Pèrignon, qui avait servi sous l'Ancien Régime,
en fut touché. Crillon avait raison d'ailleurs. Pendant un siècle, il
n'y avait plus eu de Pyrénées, conformément au désir exprimé par
Louis XIV au départ du duc d'Anjou allant prendre possession du
trône jadis occupé par Philippe II. L'Espagne et la France avaient
combattu l'Angleterre ensemble. Crillon s'en souvenait, et l'intérêt
actuel du comité de Salut public était que la France et l'Espagne
continuassent de combattre l'Angleterre ensemble. La guerre pré-
sente était un funeste malentendu. Pèrignon transmit aux repré-
sentants Delbrel et Vidal la lettre de Crillon, en même temps que
celle d'Urrutia.
Les représentants qui étaient toujours des conventionnels ,
mais des conventionnels d'après le 9 thermidor, c'est-à-dire
déjà revenus de loin, communiquèrent les deux lettres au co-
mité de Salut public. Celui-ci voulait faire la paix dans Barcelone.
Si le désir de l'Espagne était vraiment de traiter, qu'elle s'en ex-
pliquât ouvertement. Les fantômes évoqués par Crillon ne l'au-
raient sans doute pas ému. Cependant, il avait envie de concentrer
son action contre l'Autriche et l'Angleterre qui le gênaient infini-
ment plus que l'Espagne. Il fit de nouveau, par l'entremise de Grou-
velle, son envoyé à Copenhague, sonder le ministre espagnol en
Danemark **.. « Tout le monde est convaincu, écrivait-il à
Grouvelle (19 janvier 1795), que la guerre contre l'Espagne est
* Voir la livraison d'octobre 1883.
1 Albert Sorel. Revue historique, avril-mai 1880.
356 LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
contraire aux intérêts des deux nations. Il est impossible que le
ministre de ce pays puisse se méprendre sur cette vérité. » Que
Grouvelle insinue à Musquiz la pensée de conseiller au gouverne-
ment espagnol de proposer la paix, voilà précisément où l'Espagne
hésitait. Elle avait besoin de la paix, elle n'ignorait pas que le
comité de Salut public en avait un besoin égal au sien. Elle crai-
gnait de s'aventurer ; demander la paix, c'était aller au-devant de
sacrifices plus pénibles. Elle aurait préféré se la faire demander.
Le comité de Salut public prit un moyen terme ; il chargea Boissy
d'Anglas de demander la paix à l'Espagne du haut de la tribune de
la Convention (30 janvier 1795) : « Qu'attendez-vous, Espagnols
incertains? s'écria Boissy d'Anglas. Si le sort trompait notre cou-
rage, si, persistant dans votre inconcevable coalition, vous paralysiez
nos efforts contre votre ennemie implacable, et que, s' affermissant
dans nos colonies, elle détruisît l'aliment de notre marine, ne la
voyez-vous pas déjà s'emparant de vos galions, exploitant vos
mines, vous arrachant l'empire du Mexique, celui du Pérou, Porto-
Rico, Cuba, vous chassant de toutes les mers, et, du haut des murs
de Gibraltar, insultant à votre malheur et jouissant de votre mi-
sère ? Que l'Espagne s'éveille, qu'elle songe à ses vrais intérêts,
qu'elle fasse un pas, la France en fera deux. »
Le moyen trouvé par le comité de Salut public et Boissy
d'Anglas était à la fois habile et patriotique. Tout à l'heure, des
fanatiques insultaient l'univers, au mépris des intérêts vitaux du
pays. L'expérience est venue avec les catastrophes. L'amour de la
patrie domine désormais les passions factieuses. On ne répugne
plus à traiter avec les États monarchiques à qui, la veille, on
déclarait la guerre, par cela seul qu'ils étaient des Etats monar-
chiques. On ira même jusqu'à accepter leur alliance. Sur l'ordre
du comité de Salut public, on députe le jeune Grillon aux
représentants Delbrel et Yidal qui de leur côté ont reçu des
instructions (3 février 1795). On n'a plus la fierté de jadis. On
avoue qu'on est en péril. Les instructions données aux repré-
sentants sont significatives : la paix avec l'Espagne est nécessaire.
La famine menace les départements du midi, tout l'intérieur de
la France est agité. Il y a l'ouest à pacifier ; les dépenses sont
hors de proportion avec les ressources. Tout à l'heure, on ne
pourra plus aller. La commission diplomatique du comité de Salut
public était maintenant composée d'hommes compétents et modérés,
comme Merlin de Douai qui en était le président.
LA DIPLOMATIE REVOLUTIONNAIRE 357
Pourtant l'Espagne restait immobile et muette. On l'attendait
venir avec anxiété ; à Venise et en plusieurs autres contrées, les
envoyés français s'abouchaient secrètement avec ceux de l'Espagne.
Le G février 1795, on a recours à Barthélémy qui négociait, à Bàle,
un arrangement avec la Prusse. Il était, lui disait-on, inconcevable
que l'Espagne demeurât ainsi dans l'ignorance de ses intérêts,
quand elle pourrait avoir du jour au lendemain non seulement la
paix, mais une alliance offensive et défensive avec la France. On
réédite à Barthélémy le discours de Boissy d'Anglas et les instruc-
tions envoyées aux représentants à la frontière : « Dans ces cir-
constances, — la ruine du gouvernement espagnol, — il est digne
de la grandeur du peuple que nous représentons, de faire connaître
à l'Espagne que, loin de chercher à la détruire, nous voulons affer-
mir son existence ; que si elle veut traiter de bonne foi avec la
République, nous sommes tout prêts, et que pourvu qu'elle ne nous
représente pas les ridicules propositions qui nous ont été faites pour
son compte, quoique sans son aveu formel, nous serons vraisembla-
blement bientôt d'accord. C'est ce que Barthélémy doit insinuer
discrètement au ministre d'Espagne en Suisse. Si ce ministre vient
à lui, ou lui envoie un tiers1.» Barthélémy est même invité à
indiquer un endroit où l'on pourrait réunir une conférence, et à
agréer tel endroit qu'il plairait à l'Espagne d'indiquer elle-même.
Depuis son retour de Madrid, Bourgoing était retiré à Nevers,
où il était maire. Il était au fait des choses de l'Espagne, il avait
conservé des relations dans ce pays. On le pria d'écrire à Ocaritz
et à Yriarte qu'il avait connus de près, sous un prétexte quel-
conque ; on essaya de faire intervenir Monroë, ministre des Etats-
Unis à Paris. Enfin l'Espagne ayant ouvert l'oreille, on achemina
Bourgoing vers la frontière, afin qu'il y pût prendre part aux
négociations.
Une dépêche du 7 mars 1795, adressée à Goupilleau-Fontenay,
nouveau représentant en mission à l'armée des Pyrénées, résume les
projets du comité de Salut public vis-à-vis de l'Espagne et les
motifs de l'empressement qu'on apporte à conclure la paix avec
elle. Ce comité, renouvelé depuis deux jours, se composait en ce
moment de Merlin de Douai, Bréard, Fourcroy, Boissy d'Anglas,
Dubois, Dumont, Maret, Chazal, Lacombe , La Porte , Sieyès ,
1 Albert Sorel : loc. cit.
T. II. — NOVEMBRE 1883 24
358 LA DIPLOMATIE REVOLUTIONNAIRE
Rewbell. La dépêche du 7 mars est une sorte d'exposé de la
situation ; les circonstances sont solennelles -, il est cligne du peuple
français de faire quelques avances à l'Espagne. Elle désire la
paix, mais elle est retenue par une fausse honte. « Nous de-
vons commencer, dit Merlin de Douai à G-oupilleau-Fontenay,
au nom du comité de Salut public, par te confier une grande
et triste vérité. C'est que si, dans le plus bref délai, il n'y a pas
une paix conclue avec quelques-unes des puissances mar-
quantes de la coalition, la République pourrait courir les dangers
les plus effrayants, peut-être même se perdre sans retour. Rien de
plus critique que notre position. Les subsistances manquent sur
une infinité de points de la République, et la famine menace de
toute's ses horreurs les communes les plus peuplées. Paris même,
l'objet de nos principales sollicitudes en ce genre, n'est pas à l'abri
du péril, et son état à cet égard devient d'autant plus inquiétant
que déjà des révoltes ouvertes ont éclaté dans plusieurs communes
pour arrêter et enlever les grains destinés à son approvisionnement.
Pour remédier autant que possible à ces maux qu'ont accumulés
sur nous les actes ineptes ou perfides du gouvernement de l'année
dernière, — celui d'avant le 9 thermidor, — rien n'a été négligé
de notre part et diverses mesures ont été prises, des marchés ont
été faits en pays étranger, et des quantités considérables de grains
sont attendues dans nos ports. Nous sommes d'ailleurs convaincus
que si la méfiance répandue dans les campagnes n'y tenait pas les
grains dans des dépôts secrets, nous en tirerions des ressources à
peu près suffisantes pour arriver à l'époque de la moisson. Ainsi
faciliter la navigation pour nos approvisionnements, principale-
ment pour ceux que nous envoient l'Italie et le Levant, diminuer
nos consommations, réduire nos dépenses, ramener le crédit par la
confiance des citoyens dans la stabilité de la République, prévenir
la lassitude et le désespoir du peuple, voilà ce que nous devons
chercher, voilà ce qui fait l'objet continuel de nos méditations,
voilà ce que nous pouvons obtenir par quelques traités de paix
honorables et avantageux. »
G-oupilleau est chargé d'une mission délicate. Il voit combien il
importe d'avoir la paix avec l'Espagne, une paix prompte, que la
détresse du gouvernement de Madrid autorise à espérer. Si on pouvait
soumettre dans le délai de quinze jours un traité de ce genre à la
ratification de la Convention nationale, ce serait à la fois la gloire et
le salut. Il ne doit pas perdre de vue cet objet. Cette pensée
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 359
réchauffera son zèle, encouragera ses travaux. Il aura pour colla-
borateurs deux hommes éprouvés, sur lesquels il peut compter.
L'un est Bourgoing, ex-ambassadeur à Madrid, qui a si bien servi
la République dans cette fonction, et y a acquis de l'autorité.
L'autre est l'adjudant général Roquesantes, qui lui aussi a vu
Madrid, et y connaît le meilleur monde. Quoique Bourgoing qui est
diplomate, tandis que Goupilleau-Fontenay ne l'est pas, ait à
diriger les négociations, ce sera Goupilleau-Fontenay qui aura le
pouvoir effectif. Les deux autres négociateurs lui sont subordonnés.
« Ils sont tous deux, dit la dépêche du sept mars minutée pour
Merlin de Douai, à même de te fournir les renseignements dont tu
pourras avoir besoin. Peut-être jugeras-tu à propos, dans les pre-
miers moments surtout, de les consulter et de les entendre chacun
séparément, afin que l'un soit pour l'autre une sorte de contrôleur.
Nous ne pouvons sur cela comme sur les moyens à employer, pour
qu'au besoin ils se surveillent mutuellement, que nous en rapporter
à ta prudence et à ta dextérité. Ce n'est pas que nous ayons sujet
de nous défier d'eux. Nous ne te les enverrions point, si nous en
étions réduits là, mais dans une matière aussi grave et aussi déli-
cate, il n'est point de précaution mutile. »
On voit cela d'ici. Le soupçon et la délation étaient depuis des
années des institutions. Le péril, le désordre, l'instabilité, la diffé-
rence d'opinions, l'hostilité et la lutte des partis avaient engendré
ces deux maladies qui avaient été les ressorts de la Terreur. Pro-
chainement la grandeur de Fouché et de Talleyrand consistera dans
l'art de manier ces deux instruments. Le comité de Salut public
suit les errements accoutumés. Il fait surveiller ceux qu'il
emploie les uns par les autres. Il n'a pas une confiance entière
même dans les agents les plus élevés de sa politique. Mais désor-
mais il a une politique ; il n'est plus à la merci des incidents de
tribune ou de club et il possède l'art de manier les affaires de
l'État.
Dans la dépêche de Merlin, l'habileté le dispute d'ailleurs à
l'amour-propre. Goupilleau, membre de la Convention, est son
homme. C'est lui qu'il délègue, qui pourra conclure. On lui envoie
les pouvoirs de Bourgoing avec la date en blanc. Il les produira
seulement le jour où il sera venu des plénipotentiaires de Madrid.
Le comité de Salut public ne veut pas avoir l'air d'en envoyer le
premier. Il insiste sur l'autorité qu'il accorde seulement à Goupil-
leau. Bourgoing dirigera les négociations et signera le traité, si un
360 LA DIPLOMATIE REVOLUTIONNAIRE
traité intervient ; Roquesantes s'occupera des petites besognes, par
exemple du côté militaire des conventions. Il ira au quartier
général de l'ennemi ; on pourra même l'envoyer à Madrid, sous
prétexte d'un échange de prisonniers, qu'on ne veut pas faire. Son
grade militaire lui donnera du crédit. Qu'on ne s'avise pas de
conclure un armistice ; le comité de Salut public n'en veut pas -, il
n'a pas le temps d'attendre. Au contraire, il ne sera pas inutile de
poursuivre vivement les opérations de guerre. C'est le seul moyen
de piquer la lenteur espagnole. Il faut que l'Espagne ait peur, ou
elle continuera de dormir. On lui fera entendre, au surplus, que des
victoires nouvelles n'entraveraient pas les négociations, et n'ac-
croîtraient pas nos exigences. Il ne s'agit que d'en finir vite.
Quant aux propositions, il convient de laisser venir celles du
gouvernement espagnol -, lorsqu'on les aura, on lui fera connaître
celles du Comité de salut public, qui ne sont pas dures en appa-
rence. Elles se réduisent à quatre points : 1° paix, amitié, et
bonne intelligence entre la République française et le roi
d'Espagne; 2° promesse par le roi d'Espagne de ne faire désor-
mais aucun acte contraire, ou ce qui vaudrait mieux, révo-
cation par le roi d'Espagne de tous actes d'adhésion, consen-
tement ou occasion à la coalition armée contre la République
française ; 3° offre de notre part d'une alliance offensive et
défensive contre l'Angleterre ; 4° obligation par l'Espagne de
fournir à la République française pour continuer la guerre contre
l'Angleterre, vingt vaisseaux de ligne et vingt frégates, qui seront
commandés par des Français et dont les équipages seront mi-partis ;
5° restitution par la République française de toutes les conquêtes
qu'elle a faites sur l'Espagne, à l'exception du port du Passage, de
Saint-Sébastien, de Fontarabie et de leurs dépendances (tout le
Cuipuscoa) ; 6° abandon par l'Espagne de tout le terrain qui
avant la guerre actuelle était devenu litigieux entre les deux
nations, d'après les diverses interprétations données de part et
d'autre au traité des Pyrénées ; 7° restitution par l'Espagne de tout
ce qui a été confisqué par le gouvernement espagnol sur des
citoyens français-, faculté à tous négociants français de reprendre
en Espagne leurs établissements de commerce et d'en former de
nouveaux, à leur convenance ; 8° obligation par l'Espagne de
fournir dans le délai d'un an, à la République française, une quan-
tité à déterminer de juments, de brebis et de béliers mérinos espa-
gnols, si mieux elle n'aime en permettre l'exportation libre pendant
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 361
cinq ans; 9° promesse réciproque do réviser los traités do com-
merce qui existaient à l'époque de la guerre entre les deux nations ;
10° cession par l'Espagne à la France de la partie espagnole de l'île
de Saint-Domingue.
Goupilleau a l'ordre d'insister sur le dernier article. C'est une
condition sine qua non. On serait plus rigoureux si la paix était
moins urgente. Gomme compensation, on aidera l'Espagne à
prendre le Portugal, si elle en a envie. Elle trouvera là un dédom-
magement et l'Angleterre perdra une province, car le Portugal
n'est plus qu'une province anglaise. On pourra aussi laisser entre-
voir à l'Espagne qu'on lui rendra Gibraltar, mais sans le promettre
formellement puisqu'on ne l'a pas. En résumé la République
désire dominer sur la Méditerranée et augmenter ses forces sur
l'Océan.
Ce sont des propositions pratiques, on le reconnaîtra. Les doc-
trines idéales des premières années de la Révolution avaient fait
leur temps.
Les choses n'allèrent pas toutes seules. En définitive, on propo-
sait à l'Espagne de continuer la guerre et c'était la paix qu'elle
voulait. Que lui importait, s'il fallait faire la guerre, d'avoir à la
faire à l'Angleterre plutôt qu'à la France ? Elle hésita donc.
D'autre part, elle était l'alliée du Portugal. Enfin elle ne consentait
pas à céder le Guipuscoa. Les délégués du comité de Salut public
lui suggèrent de substituer la Louisiane au Guipuscoa, ce qui, en
effet, était moins douloureux et serait mieux accueilli en France.
La perte de la Louisiane y était un remords national. Mais ce n'é-
tait pas ce dont le comité de Salut public avait cure. Il songeait à
faire de la Louisiane un lieu de déportation qui aurait remplacé la
Guyane, dont le climat était insalubre ; c'était la mort à terme ; la
Louisiane, ce n'aurait été que la déportation, d'où on aurait pu, il
est vrai, se réfugier aux Etats-Unis. Pourtant cette idée d'avoir la
Louisiane afin d'y déporter ceux qui gêneraient le pouvoir, n'est pas
une fantaisie momentanée; Merlin de Douai y revient dans une lettre à
Goupilleau-Fontenay, du 4 floréal (24 avril 1795). Après avoir renou-
velé le désir d'obtenir la Louisiane, il continue : « Il faut vous dire
notre dernière pensée ; la voici : la restitution de la Louisiane est de
toutes les conditions que nous avons proposées, celle à laquelle nous
attachons le plus de prix et sur laquelle l'Espagne doit naturellement
céder avec le moins de répugnance : 1° II nous importe plus même
qu'on ne peut le dire dans une lettre d'avoir une colonie conti-
362 LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
nentale à la fin d'une Révolution ; 2° la Louisiane nous serait de
la plus grande importance, soit pour l'approvisionnement de nos
îles, soit pour notre contact politique avec les Etats-Unis ;
3° quant à l'Espagne, elle croira son honneur moins compromis à
faire une restitution qu'à céder une partie quelconque de son ter-
ritoire ; 4° elle doit sentir d'ailleurs qu'il est de son intérêt d'avoir
une barrière entre elle et les Etats-Unis *. »
Bien que les négociations n'eussent pu aboutir aussi rapidement
que le comité de Salut public l'avait rêvé, la paix fut conclue à
Bâle, le 22 juillet. Elle ne donnait pas la Louisiane à la France,
qui néanmoins ne devait pas tarder à l'acquérir pour la céder
ensuite aux États-Unis. La paix de Bâle prévoit un traité
d'alliance offensive et défensive, dont les conditions sont à
débattre, et un traité de commerce qui offrait des difficultés peu
susceptibles d'être surmontées. Le traité de commerce fut ajourné,
mais le traité d'alliance offensive et défensive, qui fit de Charles IV"
le grand amiral du Directoire, fut signé le 19 août 1796 (2 fructidor
an IV), à Saint-Ildefonse, et ratifié le 15 octobre de la même
année. On le prétendait un renouvellement du pacte de famille
approprié à un état de choses auquel l'ancien traité n'aurait pas
pourvu. Il était doublé d'une sorte d'union douanière contre
l'Angleterre. L'alliance offensive et défensive la visait aussi
du reste. Cette parodie, de l'œuvre de Louis XIV devait être
achevée par Napoléon, le jour où il plaça son frère Joseph sur le
trône du duc d'Anjou.
Ce ne fut peut-être pas l'entreprise accomplie par Louis XIV
qui précipita la décadence de la monarchie espagnole, mais ce
fut à coup sûr l'œuvre du Directoire, poursuivie et menée à terme
par Napoléon, qui fit perdre à l'Espagne son rang de grande
puissance. « Le traité de Saint-Ildefonse, dit M. Albert Sorel 2,
donnait à la France, dans l'alliance, un rôle dominateur. Il dépen-
dit surtout de la France que le pacte politique devînt un pacte
national, et que l'on revînt par ce détour à la conception de
1790. » Soit. Le Directoire avait d'autres projets en vue. Le traité
de Saint-Ildefonse n'était point, dans sa pensée, un traité à longue
échéance. C'était un expédient. Il avait besoin de la flotte espagnole
i Albert Sorel : Revue historique, n° de janvier-avril 1880, p. 311.
2 Revue historique (janvier-avril 1880), p. 276.
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 363
et il en avait besoin immédiatement. Il ne regardait pas au delà de
ee besoin. Quant à la chute de l'Espagne au rang de puissance de
second ordre, la faute n'en est pas au Directoire, mais à Napoléon.
Encore Napoléon n'en fut-il que l'occasion. Ce n'est pas lui qui a
donné à 1" Amérique espagnole l'idée d'échapper au joug de la
métropole. Ce fut plutôt l'exemple des Etats-Unis et l'état général
de l'opinion au XIXe siècle.
II
BASSVILLE A ROME.
Les liens qui unissaient le Saint-Siège à la France de l'Ancien
Régime étaient d'une autre nature que le pacte de famille, sans
avoir moins d'importance. On en fit le même cas sans pouvoir
invoquer les mêmes prétextes. . Le traité de Bàle reconnaissait à
l'Espagne un droit de « médiation » à Naples « et autres Etats de
l'Italie. » Charles IV avait des intérêts de famille en souffrance en
Italie. Il aspirait aussi à venir en aide au Saint-Siège. Ces autres
Etats de l'Italie mentionnés dans le traité de Bâle, étaient en par-
ticulier les Etats de l'Eglise. Le désir de signer la paix et les
avantages qu'il se promettait d'en retirer avaient engagé le comité
de Salut public à souscrire à la demande de l'Espagne. Il espérait
bien pouvoir éluder ses engagements. La paix acquise, il écrit
(19 septembre 1795) à Barthélémy, ministre de la République en
Suisse et l'un des signataires du traité de Bàle : « Notre intention
était d'empêcher qu'on ne parlât de ce pontife dont il nous est im-
possible d'oublier sitôt la perfidie et les intrigues. » On ne l'avait
pas nommé. On connaissait pourtant les intentions de Charles IV,
et on savait à quoi l'on s'était engagé. Mais le comité de Salut
public entend se dérober aux promesses virtuelles qu'il a faites. Il
énumère ses griefs contre le Saint-Siège, parle des « satellites
sanguinaires » qu'il entretient en Europe, des écrits qu'il ne cesse
de « vomir sur le territoire français. » Le pape est l'ennemi de la
République -, il n'est pas redoutable, par contre il est actif. Il n'a ni
troupes ni escadres à fournir à la coalition. Il n'y a pas à lui
savoir gré de son impuissance matérielle. S'il n'a pu employer
contre la République que « des poignards », ce n'est pas un mérite à
son avoir.
364 LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
Il est bon de reprendre les choses de plus haut. Le meurtre de
Bassville (13 janvier 1793) est un des plus gros incidents diplomatiques
de la période révolutionnaire. M. Frédéric Masson l'a mis en pleine
lumière1. On ne pouvait guère en juger auparavant, malgré le
récit inséré au Moniteur. C'est là que les historiens ont pris, sans
en chercher le sens ni les antécédents, sans y voir non plus
autre chose qu'un événement fortuit et sans portée. M. Thiers
accorde deux lignes à Bassville 2 ; M. de Barante 3 se contente
d'analyser sans réflexions la version du Moniteur ; M. Mortimer-
Ternaux * ajoute à ce que dit le Moniteur une phrase prise dans
les Débais et Décrets. MM. Tissot, Louis Blanc et Michelet
délaient des lieux communs dont les feuilles publiques leur ont fourni
le canevas. M. Frédéric Masson constate que les versions contem-
poraines sont au nombre de trois : 1° celle de Digne, consul de
France à Borne : c'est celle qu'on trouve dans le Moniteur du
février 1793 ; 2° celle de Yaron, homme de lettres réfugié à Flo-
rence, également reproduite au Moniteur du 13 février suivant ;
3° celle de Dorat-Gubières, faite à Paris, d'après des lettres de
Girodet, pensionnaire de l'Académie française de peinture. Il en
existe en outre un récit publié en brochure : Relation fidèle des
événements qui se sont passés à Rome, le 1 S janvier 179S s, et un
Italien du nom de Ticenzo Monti, sous le titre de Bassvilliana , a
composé un poème en quatre chants où Bassville ne figure que
dans une note 6. Il n'y a là que la description matérielle de l'évé-
nement, exacte ou non. Les documents variés découverts par
M. Frédéric Masson au ministère des affaires étrangères, permet-
tent, pour la première fois, de rendre à cet événement sa physionomie
véritable, sans l'intelligence de laquelle on ne peut voir en lui
qu'un accident. Ce n'est pas Bassville qui est intéressant, ce sont
les circonstances, c'est la condition des résidents et des établisse-
ments français à Borne qui est extraordinaire.
Au 10 Août 179.2, les relations diplomatiques étaient inter-
1 Les diplomates de la Révolution : Hugon de Bassville, à Roim ; Bernadotte,
à Vienne. 1 vol. in-8°, Paris, 1882. (Charavay.)
2 Histoire de la Révolution, t. VI, p. 45 de l'édition de 1836.
3 Histoire de la Convention nationale, t. II, p. 342.
4 Histoire de la Terreur, t. VI, p. 73.
5 In-8°, Paris, Girouard, sans date; c'est une brochure royaliste.
6 Le Bassvilliana a été réimprimé et ti'aduit en français, Paris 1817, 1 vol. in-8»
sous le nom de : Le 21 janvier 1793.
LA DIPLOMATIE REVOLUTIONNAIRE 365
rompues entre la France et la cour romaine. Celle-ci n'était
entrée dans aucune entreprise hostile à la Révolution. Elle n'avait
souci que d'elle-même et de ce qui se passait chez nous. Elle
vivait dans l'expectative ; elle attendait la fin de l'orage, sans
colère, sinon sans trouble. Il y avait un an que le nonce avait
quitté Paris. Le 4 mai 1791, on avait brûlé, dans la cour du palais
royal, un mannequin à l'effigie de Pie VI. Le nonce Dugnani ayant
sollicité en vain un semblant de satisfaction, avait éprouvé le
besoin de prendre les eaux d'Aix en Savoie. On lui avait octroyé
des passeports et il y était allé, laissant à la nonciature un chargé
d'affaires qui était parti à son tour, au mois de juillet. Le cardinal
de Bernis, ambassadeur de France à Rome depuis 1769, n'avait
plus de caractère officiel. Il était resté à Rome où il se trouvait
mieux qu'il n'aurait été ailleurs, car il n'aurait pu qu'émigrer et
puisqu'il fallait émigrer, il valait autant demeurer où il était. La
considération dont il jouissait à Rome était au moins une atténua-
tion de l'exil. Depuis plus de vingt ans qu'il occupait son poste, ce
poste semblait lui appartenir. Dans plusieurs occasions graves, il
avait donné à la cour romaine des conseils qu'elle avait suivis. Elle
le consultait volontiers. Il avait une autorité fondée sur le temps
et de longs services... Le cardinal, dit M. Frédéric Masson 1, exer-
çait une sorte de papauté française. Il éclipsait par son luxe et sa
représentation, aussi bien les ambassadeurs, ses collègues, que les
cardinaux, ses confrères. Il dépensait noblement son traitement de
ministre, les arrérages de ses pensions, les revenus de ses abbayes
et les fruits de son archevêché. Vingt ans avaient passé pour lui de
cette façon ; Louis XVI avait succédé à Louis XV ; le cardinal de
Bernis était resté à Rome, et nul, même dans le public, n'eût
songé qu'il pût être déplacé, sauf pour un premier ministère en
France. La Révolution avait commencé; le cardinal n'y avait pas
cru. Il avait plus d'excuses que d'autres, étant éloigné « de sa patrie
depuis vingt ans. » La plupart de ceux qui étaient sur les lieux
n'y croyaient pas non plus ; ceux qui la faisaient n'y croyaient pas
davantage. Si l'on avait vu d'avance où l'on allait, tout le monde
aurait reculé quand il en était encore temps. Ils ont fait comme
ceux qui entreprennent un voyage en pays inconnu, qui rencon-
trent des abîmes à chaque pas et finissent par dire comme Lamen-
* Ouvrage cité, p. 17.
366 LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
nais : Puisque le vin est tiré, il faut le boire. Le cardinal de Bernis
avait refusé de prêter le serment civique dans les termes convenus.
Il avait réservé ce qu'il devait à Dieu et à la religion. L'Assemblée
nationale avait repoussé le serment conditionnel du cardinal. Sur
quoi il avait envoyé sa démission au Roi. M. de Ségur avait été
désigné à sa place, mais le Saint-Siège n'avait pas voulu l'agréer.
Bernis n'en avait pas moins remis ses lettres de rappel (le 16 mars
1791). Gomme il n'avait pas de successeur, un chargé d'affaires par
intérim eut la gérance de l'ambassade. C'était Bernard, attaché
pendant quarante ans à l'ambassade française de Rome. Ber-
nard avait prêté le serment civique pur et simple. Il était difficile
de l'inquiéter du côté de la France. A Rome, on était d'autre part
habitué à lui. On le reçut poliment, sans admettre qu'il eût des
pouvoirs réguliers, et, en effet, il n'avait pas de lettres de créance.
La première fois qu'il essaya de traiter une affaire officiellement,
on lui expliqua qu'il n'avait point de qualité. Il reçut bientôt de
Paris l'ordre d'ôter de dessus sa porte les armes du Roi, ce qu'il fit
le 25 septembre 1791. Néanmoins, il continua ses fonctions à titre
officieux.
Ce n'était pas le seul embarras qu'il y eût. Il existait à Rome un
grand nombre d'établissements français, par exemple, un bureau
de poste, une agence de commerce placée sous la direction du ban-
quier Moutte, l'Académie de peinture, outre les établissements
religieux, de beaucoup les plus importants. C'étaient des couvents,
des œuvres pies, la protection des églises françaises, Saint-Louis
des Français, des charges d'avocat de la nation française, d'audi-
teur de rote, de clerc national auprès du Sacré-Collège. Tout cela
marchait à peu près comme auparavant. La pierre d'achoppement
était l'Académie de peinture; le directeur Ménageot était royaliste,
les élèves, par contre, étaient, en gros, favorables aux idées nou-
velles. Le palais Mancini, où l'Académie de peinture était installée
depuis 1722, était en outre le rendez- vous des artistes de passage,
des résidents acquis à la cause de la Révolution, comme le palais
de l'ambassade où Bernis était toujours avec Mesdames tantes du
Roi, était le rendez-vous des émigrés et des Français hostiles à la
Révolution. Dès l'année 1792, il n'y avait presque plus d'émigrés à
Rome. Ils y étaient venus en touristes, bien pourvus d'argent,
persuadés qu'ils faisaient un simple voyage d'agrément et ne tarde-
raient pas à pouvoir rentrer dans leurs foyers. Puis leurs res-
sources s'étaient épuisées, l'heure de rentrer ne semblait pas devoir
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 367
sonner de sitôt. Les trois quarts avaient dû quitter la ville.
Quelques-uns étaient allés rejoindre l'armée des princes. Ceux qui
étaient restés étaient assez mal vus du gouvernement pontifical
qu'ils compromettaient par leur attitude et même par le seul fait
de leur présence. Le gouvernement romain était faible, obligé à des
ménagements de toute sorte. Les artistes, et il y en avait en foule,
étaient l'objet d'une complaisance plus apparente que réelle, com-
plaisance effective pourtant. Rome était la capitale des arts ; ils
étaient censés y être chez eux et avoir le droit de se conduire à
leur guise. On ne les aimait pas trop, à cause de leurs opinions
politiques, mais on les protégeait officiellement, tandis que les
émigrés étaient une menace continuelle et une source d'ennuis
continuels.
Au printemps de 1792, quelques sujets français trop irrespectueux
de l'autorité pontificale avaient été arrêtés. On les relâcha au mois
de juillet. Il est vrai que cette rigueur avait occasionné des allées
et venues et une sourde colère entre les habitués du palais Mancin
et ceux de l'ambassade qui s'était tenue coi.
On en était là lorsque arrivèrent les nouvelles du 10 Août.
Aussitôt Bernard envoie sa démission. « Comme je vois clairement,
écrit-il, le 29 août, au ministre des affaires étrangères à Paris,
qu'on ne me reconnaîtra jamais à Rome sous aucun titre diploma-
tique, et que je ne saurais effacer l'impression produite sur tous les
esprits par les exécutions sanglantes de Paris et de plusieurs villes
du royaume, qu'aimé et estimé autrefois ici de tout le monde, on
me fuit aujourd'hui, que le peuple lui-même commence à me re-
garder de mauvais œil, et que je m'expose, ainsi que mes enfants,
sans pouvoir réaliser les vues salutaires que je me proposais de
remplir, je me démets entre vos mains de l'espèce de commission
dont j'étais chargé, et si mes longs services, que j'ai si souvent
exposés, n'obtiennent aucune récompense, je demanderai l'aumône
en honnête homme, et je vivrai et je mourrai tranquille l. » Le
126 septembre, c'est-à-dire avant que Bernard eût une réponse à sa
ettre de démission, deux artistes français, Chinard et Ratter,
furent incarcérés au château Saint- Ange. On les accusait de propos
révolutionnaires, de port d'emblèmes interdits. Une perquisition
opérée chez eux avait aggravée les torts qu'on leur reprochait. On
avait découvert dans l'atelier de Chinard un groupe représentant
1 Fréd. Masson, Les Diplomates de la Révolution, p. 24.
368 LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
le Fanatisme — la Religion — terrassé par la Raison ; sa garde-robe
contenait des chapeaux ornés de cocardes tricolores. An château
Saint-Ange, les deux artistes furent bien traités. Mais les autres
artistes menaient grand bruit de l'incident ; les familles intervinrent
avec l'exagération de langage et de démarches qu'on pouvait
attendre dans une occurrence de ce genre. La femme de Chinard
s'adressa aux autorités révolutionnaires de Lyon, d'où Chinard
était originaire. Elle mit en campagne Fillieux, secrétaire de la
société des Jacobins lyonnais, puis Billiemerz, commissaire exécutif
au tribunal de cette ville. Elle écrivit à Pache, ministre de la
guerre, puis à Mrae Lebrun, femme du ministre des affaires étran-
gères issu du 10 Août, enfin à Mme Roland 4. Des réfugiés écrivent
de Florence, la presse envenime le débat, la poésie s'en mêle. Un
Homère lyonnais en appelle aux muses dans une Epître au citoyen
Chinard, célèbre sculpteur de Lyon, jeté dans les fers pour avoir
modelé d'après V antique la statue de la liberté. Bernard ne s'était
occupé de rien ; il était démissionnaire. Il y a lieu de supposer
qu'on ne jugea pas à propos d'agréer sa démission, car sur un ordre
de Lebrun, à la date du 23 octobre, il fait recommander les détenus
par le cardinal de Bernis, et le 8 novembre écrit à Lebrun qu'il a
l'espoir de les voir mettre en liberté. Ce même jour (8 novembre),
il reçoit de Mackau, ministre de la République à Naples, une mis-
sion destinée au cardinal Zelada, secrétaire d'Etat de Sa Sainteté,
dans l'intérêt de Chinard et Ratter. De plus, Mackau invite
Bernard « à solliciter les bons offices d'une personne respectable
que M. de Mackau connaissait et qui honorait Bernard de sa bien-
veillance. » Cette personne respectable était le cardinal de Bernis.
Si Danton l'avait eu à Paris, il l'aurait recommandé aux septem-
briseurs. Bernis était à Rome. On fait appel à sa bienveillance.
Bernis fit ce qu'on lui demandait, et remit la lettre de Mackau au
cardinal Zelada. Le secrétaire d'Etat de Pie VI répondit le lende-
main que Sa Sainteté avait examiné elle-même les faits reprochés
aux deux détenus, qu'ils avaient donné lieu à des plaintes légi-
times, mais que l'on se contenterait d'expulser Chinard et Ratter
des Etats pontificaux.
Les avances faites au cardinal de Bernis par Mackau sont à con-
* M. Prosper Faugère a publié les deux lettres à Mme Lebrun et à Mme Roland,
dans l'édition qu'il a donnée des Mémoires de Mme Roland, t. II, p. 99 et suivantes.
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 366
sidérer. Mackau était un diplomate qui avait servi l'Ancien Régime.
Dumouriez en avait fait une de ses créatures. A son passage au
ministère des affaires étrangères, il avait confié à Mackau le soin
de représenter la France à Naples. On était alors sous l'empire de
la Constitution de 1791. Mackau était modéré, rallié aux opinions
de la Gironde. Lorsqu'il avait traversé Rome pour aller à son poste,
il avait évité d'aller saluer Mesdames de France. Il craignait sans
doute que ce lui fût une mauvaise note, bien que sa situation per-
sonnelle vis-à-vis de Mesdames lui fît un devoir d'aller leur pré-
senter ses hommages. Le 1er septembre 1792, ayant à juger l'in-
surrection du 10 Août, il écrit : « Tous les avis se réunissent sur
l'acte de trahison des Suisses à l'égard des citoyens. Elle tempère
nécessairement l'horreur du sang qui vient de couler. » Il est
contre les vaincus. Plus tard, il réclamera une pension comme
victime des terroristes. La famille de Mackau, originaire du
comté de Galway, en Irlande, avait émigré sous le règne d'Eli-
sabeth, d'abord dans l'évêchè de Liège, puis à Strasbourg (1680).
Les Mackau furent qualifiés de barons de l'Empire en 1698.
Louis XIV confirma leur titre en 1701. Celui-ci était né en 1759.
Il était fils d'Angélique de Fitte de Soucy, sous-gouvernante en
premier lieu de Mesdames, puis des Enfants de France. Il avait été
employé aux affaires étrangères ; en 1784, M. de Yergennes l'avait
nommé ministre plénipotentiaire auprès du duc de Wurtemberg,
poste qu'il avait gardé jusqu'à la Révolution. Sa nomination à
Naples est du 30 avril 1792. Il' fut expulsé de Naples le 1er septem-
bre 1793. Son voyage de retour entravé parles croisières anglaises,
coûta 111,625 livres à l'État. En sa qualité de noble, puis de giron-
din, ce qui était une circonstance aggravante, après le 31 Mai, il
n'eut plus d'emploi, et en sollicita inutilement un sous le premier
consul1.
***
(La suite prochainement.)
1 Voir sur Mackau les Diplomates de la Révolution, p. 26-27.
L'E&LISE CONSTITUTIONNELLE
DANS LA LOIRE-INFÉRIEURE
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
XIV
Le spectacle des difficultés causées par le personnel avait réveillé
le zèle de Piel-Latour, vicaire supérieur du Séminaire. Se rappe-
lant que, sous l'Ancien Régime, il existait un certain nombre de
fondations de bourses en faveur des pauvres ordinands, il demanda
s'il ne serait pas possible de les attribuer à des jeunes gens qui,
pour être nourris et instruits gratuitement, consentiraient peut-être
à venir peupler son séminaire. Il en écrivit à Minée ; le Départe-
ment fut saisi de l'affaire1, mais on ne put y donner suite, l'Assem-
blée nationale ayant prononcé la confiscation de ces fondations, en
même temps que celle des autres biens du clergé. Une lettre du
même Piel-Latour et de son frère l'économe, adressée au Départe-
ment, à la fin de novembre 1792, à l'effet d'obtenir le versement de
leur traitement, lettre dans laquelle il est parlé des dépenses occa-
sionnées par des prêtres réfractaires emprisonnés au Séminaire, ne
fait pas la moindre allusion à la présence d'étudiants ecclésiastiques
dans la maison 2.
Les événements du 10 Août ne pouvaient manquer d'exercer sur
la conduite de Minée une influence considérable ; les opinions dé-
magogiques avaient, en quelques jours, fait d'énormes progrès, et
Minée n'était pas homme à résister au courant. Il est facile de cons-
tater qu'à partir de ce moment, il fait assez bon marché de son
caractère religieux et qu'il réserve son encens pour le peuple sou-
verain. Appelé à présider, le 26 août 1792, la cérémonie de la plan-
* Voir la livraison de septembre 1883.
» Lettre de Piel-Latour du 18 juillet 1792. — Pr.-verb. Dép. Q. 1« août 1792.
District de Nantes, 7 août 1792.
a Lettre de Piel-Latour du 28 nov. 1792.
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT 371
tation d'un arbre de la liberté, sur le Champ-de-1'Egalité, ci-devant
place Louis XVI, il prononce un discours où l'on chercherait vaine-
ment un seul mot de religion, et dans lequel il exhale son enthou-
siasme pour le récent décret qui, en ordonnant la convocation d'une
Convention nationale, a supprimé le léger cens exigé auparavant
des électeurs primaires. Une seule phrase permettra de juger de
l'éloquence de l'orateur ; elle s'adresse à l'arbre de la liberté :
« Hàte-toi, lui dit-il, de parcourir les profondeurs de cette terre
arrachée de ce jour à la prostitution... Que des hommages renou-
velés sans cesse soient rendus sur cette terre à l'Egalité sacrée,
idole chérie d'une nation vraiment libre, et dont, pénétrés de sa
dignité sublime, nous jurons par toi de défendre le culte jusqu'à la
mort '. »
Ce jour-là même, l'Assemblée législative votait la loi qui pronon-
çait la déportation hors du territoire français de tous les prêtres
insermentés. Une centaine de prêtres furent embarqués par les
soins du Département à la destination de l'Espagne -, une soixan-
taine environ s'expatrièrent isolément ; quatre-vingts et quelques
restèrent emprisonnés ; les autres, c'est-à-dire la très grande majo-
rité, continuèrent d'exercer clandestinement leur ministère 2.
Les élections de la Convention appelèrent Minée à Ancenis, le 2 sep-
tembre 1792, et tandis qu'on massacrait à Paris les prêtres emprison-
nés auxCarmes, il célébrait la messe du Saint-Esprit pour l'ouverture
des séances du Corps électoral. La présidence de l'Assemblée fut
déférée à Giraud, maire de Nantes, et Minée ne fut élu secrétaire
qu'à la pluralité relative, par 140 voix sur plus de 470 votants.
Dans les premiers jours d'octobre, il prononça un discours patrio-
tique, à la cérémonie funèbre célébrée en l'honneur de Beaurepaire,
chef de bataillon des volontaires de Maine-et-Loire, qu'on disait s'être
suicidé à Verdun pour ne pas tomber au pouvoir de l'ennemi. Le
culte des saints du paradis avait fait son temps, et Minée inaugu-
rait celui des saints de la République3.
La loi qui enlevait au clergé la tenue des registres de l'état civil 4
1 Discours imprimé par ordre du Conseil de la Commune, in-4° de 4 p. Nantes,
A.-J. Malassis.
2 Voir, pour les détails de la persécution, Les Noyades de Nantes, par A. Lallié,
2e édit., p. 120.
3 Discours de Minée, Journ. de la Corresp., n° du 5 octobre 1792, p. 204.
* Sur l'état civil, voir District de Machecoul, par A. Lallié, p. 185.
372 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
lui fournit une occasion de rappeler qu'il était encore évêque. On
distribua au clergé une note ainsi conçue, qui, à raison de son
extrême rareté, me paraît mériter d'être reproduite :
« Délibération du Conseil épiscopal du lundi 5 novembre 1792,
l'an Ier de la République, séance où présidait Julien Minée, évêque
du département, où assistaient les membres du Conseil, et les curés
de la ville de Nantes, présents par invitation.
« Le Révérend Évêque, ayant représenté que la loi sur le mode de
constater l'état civil des citoyens a séparé du ministère de la reli-
gion des fonctions essentiellement distinctes par leur nature, mais
qu'il est à souhaiter de voir constamment rapprochées dans leur
exercice ;
« Considérant que l'Assemblée nationale, dans sa loi du 20 sep-
tembre dernier, déclare formellement qu'elle n'entend innover en
rien, ni nuire à la liberté qu'ont les citoyens de consacrer les nais-
sances, mariages et décès par l'intervention du culte religieux ;
« Considérant que cet heureux accord de l'Empire et du Sacerdoce
exige également des ministres des autels une obéissance exacte aux
lois de la République, et une observance uniforme dans la pratique
du culte catholique ;
« Pour en faciliter l'exercice, tranquilliser les consciences et
répondre à la confiance de ses dignes coopérateurs dans le Saint
Ministère ;
« Le Révérend Évêque déclare, en vertu de son pouA*oir, et de l'avis
de son Conseil, qu'il supprime les Fiançailles ecclésiastiques -, qu'il
donne le pouvoir de dispenser des empêchements occultes, des
empêchements de consanguinité et de parenté spirituelle, de donner
la bénédiction nuptiale le soir, et dans les temps et jours prohibés,
selon que la prudence le jugera nécessaire -,
ce Déclare en outre que, jusqu'à la nouvelle circonscription des
paroisses, les curés limitrophes de celles qui sont dépourvues de
prêtres, sont desservants de ces paroisses : qu'ils sont invités à y
exercer le saint ministère, et qu'ils sont autorisés, en conséquence
de cette déclaration, à administrer dans leur église les Sacrements
aux habitants de ces paroisses dépourvues.
ce Le mode d'uniformité dans la pratique du ministère ayant été mis
en délibération, il a été arrêté ce qui suit :
ce 1° Il ne sera plus fait de publications de bans à l'église; mais, à
la demande des parties, leur mariage pourra être annoncé, pour
attirer sur cette union la bénédiction du ciel.
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT 373
« 2° Il sera fait note des baptêmes, mariages et sépultures en la
manière qui suit :
(Suivent les formules )
« 3° Ces notes seront inscrites sur un livre de papier simple, et
signées simplement de celui qui aura fait la cérémonie.
« 4° Dans l'exhortation qui précède l'administration du sacrement
de mariage, il sera fait mention de la soumission à la loi en ces
termes :
« Après avoir satisfait « la loi civile, il vous reste, pour rece-
uoir le Sacrement de mariage, à renouveler devant Dieu votre
consente nient : Prenez-vous, etc.
« N. B. — Il est supposé, pour l'usage de ces formules, qu'aux
termes de la loi, les registres sont remis entre les mains de la muni-
cipalité.
« Arrêté qu'un extrait de la présente délibération sera envoyé, etc.
« Signé : -f- J. Minée, êvêque; Soulastre, Binot, Darbefeuille, La
Forcade, Habille, Andrieux, Bonnemant, Gremion, Coudroy, Pierre
Pont ».
Les préoccupations de ménage semblent avoir eu dans la vie de
Minée une importance au moins égale à celle de son ministère
pastoral. Nous l'avons déjà vu fort inquiet de son mobilier de Saint-
Denis, à la fin de l'année 1792. Il se trouva de nouveau exposé à
des tribulations du même ordre.
Il avait prévu le décret du 19 mai 1791, qui mit le logement des
èvêques à la charge ,de la nation, lorsqu en arrivant à Xantes, il
était allé tout droit s'installer au Palais de l'èvêché. Mais ce que la
nation avait donné, elle se croyait en droit de l'ôter, et, le 19 juil-
let 1792, un décret avait décidé - que « les ci-devant Palais
èpiscopaux étaient, par leur étendue, un logement superflu aux
èvêques actuels ; que leur somptuosité était peu convenable à la
simplicité de leur état, l'entretien trop disproportionné à leurs
revenus-, » que, par conséquent, ces palais seraient mis en vente,
et qu'on accorderait à chaque évêque, pour indemnité de logement,
un dixième en sus de son traitement.
Minée s'était soumis à regret à ce décret, et, quelques semaines
après le 1er octobre 1792, terme fixé pour quitter « la maison épis-
copale, » il avait cherché un appartement et n'avait pu en trouver
1 In-4° de 4 p. Nantes, Despilly, imprimeur.
2 Duvergier, Coll. de lois, IV, 253.
T. II. — NOVEMBRE 1883 25
374 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
un que dans une maison inachevée. Il avait écrit à ce moment au
Département, pour lui demander l'autorisation de ne pas déménager
jusqu'au moment de la mise en vente, mais le Département n'avait
pas daigné lui répondre ; ce qui tendrait à prouver que cette admi-
nistration n'avait plus pour lui la haute considération qu'il lui avait
témoignée dans le principe. Il ne se découragea pas, et, dans une
lettre qui n'est qu'un long gémissement sur les inconvénients des
murs neufs et des peintures fraîches, il réclama l'indemnité de
logement qui lui était due depuis le 1er octobre, et que le receveur
du District assurait n'avoir point reçu l'ordre de lui payer.
XV
Au moment où nous sommes arrivés, c'est-à-dire à la fin de 1792,
il serait désirable de pouvoir déterminer avec précision l'extension
qu'avait prise dans le département le culte constitutionnel, car
ce moment fut celui où, la persécution et la déportation ayant
dispersé les anciens curés et les anciens vicaires, le culte constitu-
tionnel, imposé par la force, dut vraisemblablement atteindre le
point culminant de son succès. La fin de 1792 est en même temps
la veille de son déclin, puisqu'un des résultats de l'insurrection
qui éclatera quelques mois plus tard, sera d'en purger la grande
majorité des paroisses rurales. Si l'on trouve encore, en 1793, deux
ou trois mentions d'élections de curés, ces élections furent plutôt
des mutations que des nominations à de nouvelles cures.
En l'absence de documents officiels, contenant la liste des curés en
exercice à la fin -de 1791 et à la fin de 1792, j'ai dû me reporter aux
deux Almanachs, l'un imprimé par Brun et l'autre par Malassis, à
la fin de ces deux années, où l'on trouve, paroisse par paroisse,
l'indication du prêtre qui la dessert. Les Almanachs de l'an II,
imprimés à la fin de 1793, ne mentionnent aucun prêtre, parce que
l'on considérait alors que le culte constitutionnel avait été aboli en
fait par l'adhésion solennelle que la Convention avait donnée à celui
de la Raison, dans sa séance du 20 brumaire an II, 10 novem-
bre 1793 l. Ce qui diminue singulièrement l'autorité de ces listes,
* Rèimpress. du Moniteur) XVIII, 299. La Convention proclama, à diverses
reprises, le principe de la liberté des cultes : Constitution de 1793, art. 7 ; décrets
du 5 brumaire et du 7 frimaire an II, proclamations cruellement dérisoires à l'égard
de la religion catbolique. Ce fut seulement le 18 sept. 1794, 2e sans-culottide de
l'an II, qu'elle déclara que la République ne salariait aucun culte.
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT 375
que Ton peut regarder comme amplifiées, c'est que, ainsi qu'on l'a
vu, le euro ne prenait pas toujours possession de sa paroisse, ou
l'abandonnait après un court séjour. Des exemples de es change-
ments, pris dans diverses paroisses, montreront la valeur de cette
observation :
Paroisse de Bouaye : Les électeurs désignèrent successivement
pour curés de cette paroisse : M. Duchemin, le 20 février 1791 \
M. Pumaine, prêtre de chœur à Saint-Similien, le 15 mai 1791 ;
M. Audio, ancien bénédictin, le 10 juillet 1791 \ M. Broust, le 4 dé-
cembre 1791 ; M. Yenant-Brunel, le 29 novembre 1792.
Paroisse de Bouguenais : M. Letourneux, vicaire de Saint-Simi-
lien, le 20 février ; M. Laroche, vicaire de Saint-Jean-de-Monts, le
15 mai 1791; M.Rousseau, ancien curé de Marillé, le 10 juil-
let 1791 ; M. Dauphin, le 4 décembre 1791 ; M. Houdart, le 30
novembre 1792. Malgré toutes ces élections, il fallut, à deux reprises
différentes, avoir recours au ministère de M. Bercegeay, et d'un
minime nommé Goeffeteau, dans le cours de l'année 1792.
Paroisse de Chauve : M. Tournois, ancien capucin, le 25 fé-
vrier 1791 -, M. Dupont, vicaire au Feillet, près Ancenis, le 15
mai 1791 : M. Radu, prêtre de cbœur à Sainte-Croix, le 12 juin
1791 ; M. Miller, vicaire de Saint-Sauveur de Brest, le 25 septembre
1791 ; M. Tassy, le 4 mars 1792. Dans l'intervalle, la paroisse de
Chauve eut pour desservants : M. Abeline, curé du Clion, et un
moine bernardin, nommé Jarno.
Paroisse de Basse-Goulaine : M. Tiret, aumônier de la chapelle
de Toussaint en Sainte-Croix, le 20 février 1791 ; M. Pavets, le 15
mai 1791 ;M. Gressier, ancien bénédictin, le 10 juillet 1791 ; M. Bou-
rot, ancien minime, le 29 novembre 1792, lequel avait été élu curé
de Mauves, le 15 mai 1791.
Paroisse de Hèric : M. Cotte, le 20 février 1791 ; M. Terrien,
vicaire de la Boissière, le 15 mai 1791 ; M. Guillot, le 4 décem-
bre 1791.
Paroisse d'Issé : M. Chapelain, le 4 avril 1791 ; M. Urvoy, le 29 mai
1791 ; en 1792, la paroisse fut desservie par un récollet nommé Allory ,
ancien vicaire de la Chapelle-Glain, ancien curé constitutionnel de
Saint-Léger et de Moisdon, et par un autre récollet nommé Nolet,
ancien curé constitutionnel de Saint-Aignan, qui signait, le 17
avril 1793, « le vrai républicain Nolet, curé d'Issé. »
Je pourrais constater la même succession de curés à Jouè-sur-
Erdre, à Mauves, à Moisdon, à Montrelais, à Noyal-sur-Bruz, à
376 MINÉE ET SON EPISCOPAT
Paimbœuf, à Port-Saint-Père, à Pouillé, à Prigny, à Rezé, à Rouans,
à Rougè, à Sautron, à Sucé, à Saint-Herblon, à Saint- Julien-de-
Vouvantes, à Saint-Mars-du-Désert, à Sainte-Pazanne, à Treil-
lières, et je n'ai pas eu entre les mains les procès-verbaux d'élec-
tions ecclésiastiques de la moitié des Districts.
Quoi qu'il en soit, voici, selon les almanacbs, et après rectification
d'erreurs certaines, la situation du clergé constitutionnel, par Dis-
trict, à la fin des années 1791 et 1792 :
District d'Ancenis, 28 paroisses; — fin de 1791 : 11 pourvues,
oarmi les curés constitutionnels, deux religieux du diocèse et un
prêtre étranger; — fin de 1792 : 14 pourvues ; parmi les nouveaux
curés, un religieux du diocèse et un prêtre étranger.
District de Blain, 16 paroisses ; — fin de 1791 : 6 pourvues ; un
prêtre et un religieux étrangers ; — même situation à la fin de 1792.
District de Châteaubriant, 28 paroisses ; — fin de 1791 : 12 pour-
vues, six prêtres étrangers, dont deux religieux; — fin de 1792 :
même nombre et mêmes proportions dans le personnel, malgré
plusieurs mutations.
District de Ciisson, 25 paroisses; — fin de 1791 : 11 pourvues; un
prêtre étranger, un religieux du diocèse, un religieux étranger ;
— fin de 1792 : 15 pourvues ; les quatre nouveaux curés sont des
étrangers, et l'un d'eux est un religieux.
District de Guèrande, 20 paroisses ; — fin de 1791 : 10 pour-
vues ; parmi les curés constitutionnels, trois prêtres étrangers ; —
même situation à la fin de 1792, les démissionnaires ayant été rem-
placés.
District de Macliecoul, 23 paroisses ; — fin de 1791 : 10 pour-
vues ; trois prêtres et un religieux étrangers ; — fin de 1792, 11
pourvues.
District de Nantes, 37 paroisses, en y comprenant les 8 paroisses
de la ville ; — fin de 1791 •• 34 paroisses pourvues ; parmi les
34 curés, 5 prêtres étrangers, 6 religieux du diocèse, 4 religieux
étrangers ; — fin de 1792, même situation, après plusieurs muta-
tions dans ce personnel.
District de Paimbœuf, 21 paroisses; — fin de 1791, 16 paroisses
pourvues ; 4 religieux du diocèse ; — fin de 1792, 18 paroisses
pourvues ; 3 religieux, dont 2 du diocèse, nouveau-venus, l'un
d'eux ayant remplacé un démissionnaire.
District de Savenay, 18 paroisses; — fin de 1791 : 11 paroisses
pourvues ; — fin de 1792 : 10 paroisses pourvues, 2 curés ayant
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT 377
abandonné Leurs fon< fcions, el l'un d'eux seulement ayanl été rem-
placé par un religieux.
En résumé, il y avait 234 paroisses conservées qui étaient à
pourvoir ; à la lin do 1791, on avait trouvé 122 curés, et 130 à la
lin de 1792, ce qui n'était pas un progrès bien sensible, surtout si
Ton considère que plusieurs vicaires èpiscopaux étaient devenus
curés. Il y avait donc, dans le département, plus de cent paroisses
dans lesquelles le culte constitutionnel n'avait pas de représentants
permanents. On suppléait tant bien que mal au défaut de curés par
l'envoi de prêtres auxquels on donnait le titre de vice-gérants,
mais le nombre de ces vice-gérants, de même que celui des vicaires,
était fort limité, et leurs services précaires, subordonnés qu'ils
étaient le plus souvent à la fantaisie d'étrangers, qui traversaient
le département et qui se dégoûtaient vite de la paroisse dont ils
avaient fait l'essai. Les paroisses de Nantes avaient toutes des
vicaires ; ce qui prouve néanmoins que les vicaires étaient rares,
c'est qu'un chef-lieu de district, la ville de Clisson, ne put réussir
à en avoir un seul. Les vicaires étant choisis par les curés, leur
entrée en fonctions n'est consignée sur aucun registre. Quant aux
étrangers assermentés dont j'ai relevé environ soixante-dix noms,
ceux-là seulement peuvent être considérés comme ayant exercé
le ministère qui ont signalé leur présence par l'acceptation de
cures ou par la demande de payement pour des dessertes de paroisse
plus ou moins courtes. Les autres figurent sur les registres à des
titres divers : déclarations de résidence dans le département, ser-
ments de bénéficiers prêtés en vue de la conservation d'avantages
t-miporels, déclarations d'abdication de la prêtrise, etc.
En évaluant à cent soixante-dix le nombre total des prêtres
constitutionnels exerçant le ministère d'une manière à peu près
constante, je ne crois pas m' écarter beaucoup de la vérité. Ce
nombre paraîtra petit quand on saura que 197 prêtres ou religieux
du diocèse avaient, à des époques diverses, prêté le serment. La
comparaison de ces chiffres montre combien les rétractations
furent nombreuses, en même temps qu'elle témoigne du peu d'at-
traits que le culte constitutionnel avait pour ceux-là mêmes qui lui
avaient donné leur adhésion.
Au commencement de 1793, le procès du Roi, son exécution,
n'étaient pas pour accroître le crédit d'ecclésiastiques que l'opinion
accusait, avec raison, de faire cause commune avec la Convention,
lors même qu'ils gardaient le silence. Minée ne fut pas de ceux
378 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
auxquels il en coûta de se prononcer sur ce point ; il saisit avec
empressement l'occasion de montrer la pitié et l'admiration qu'il
éprouvait, non pour la victime, mais pour ses meurtriers. Le
3 mars, on célébrait à Nantes une grande fête en l'honneur de
Michel Lepelletier, et le discours que Minée prononça en son hon-
neur sur la place du Département, au pied de l'arbre de la liberté,
n'est qu'un tissu de basses adulations, à l'adresse des tueurs de
roi l.
Huit jours après, éclatait la formidable insurrection vendéenne ;
le 10 mars, la plupart des communes du département étaient, selon
la diversité des lieux, le théâtre de tumultes, d'émeutes, de sédi-
tions ou de révoltes armées. La nouvelle du meurtre de Letort,
curé de Machecoul, de Bossis, curé de Legé, de Monlien, curé de
Savenay2, tombés sous les coups des rebelles, devait naturellement
contribuer à attiédir encore le zèle de prêtres qui n'avaient point
attendu ces événements pour affirmer leurs répugnances à l'endroit
du martyre.
Aussi vit-on aussitôt accourir à Nantes tous les curés des pa-
roisses insurgées, et, durant l'année 1793, ils fatigueront le Dépar-
tement de leurs incessantes réclamations d'indemnités pour les
dommages causés, par les insurgés, à leur mobilier, à leurs livres,
à leurs caves. N'étaient ces réclamations, c'est à peine si, à par-
courir les registres des Administrations, on se douterait qu'il y
avait encore des prêtres constitutionnels. Le mouvement des armées
vendéennes absorbe toute l'attention du Département et des Dis-
tricts, et les inquiétudes causées par la crainte de l'invasion étaient
à peine calmées que l'accusation de fédéralisme, lancée contre les
administrateurs de la Loire-Inférieure, ne leur laissa plus guère
jusqu'à l'arrivée de Carrier à Nantes, au milieu d'octobre 1793,
d'autres soucis que celui de se justifier, en reniant lâchement leurs
actes, leurs paroles et leurs écrits. La procession de la Fête-Dieu
avait cependant parcouru les rues de Nantes comme à l'ordinaire,
le jeudi 30 mai 1793, et l'invitation d'y assister en corps avait été
adressée à tous les fonctionnaires et membres de l'Administration 3.
• Le Conseil de Département, qui avait, dans sa séance du 15 février, arrêté le pro-
gramme de la fête, en a consigné le récit, ainsi que le discours de Minée, dans son
procès-verbal du 3 mars 1793.
2 Sur la mort de Monlien, v. Histoire de Savenay. Ledoux, Savenay 1875, p. 152.
3 Registre du Conseil de la Commune de Nantes, 28 mai 1793, f° 187.
MINEE ET SON ÊPISCOPAT 379
Le culte constitutionnel n'avait jamais guère eu pour soutiens
que des libres-penseurs ; je crois avoir déjà «lit qu'ils l'avaient
adopté et prôné seulement comme un moyen de faire tourner au
profit des idées révolutionnaires le sentiment religieux qu'ils
savaient être trop énergique dans les âmes pour pouvoir songer à
le détruire ; au milieu de l'année 1793, il apparaissait aux moins
clairvoyants que les résultats obtenus étaient bien différents de
ceux qu'ils avaient espérés. Le culte nouveau n'avait converti per-
sonne ; ceux-là seulement l'avaient ostensiblement adopté qui se
souciaient le moins d'une forme religieuse quelconque ; les autres,
blessés et irrités par cette entreprise contre leur conscience, n'y
avaient vu qu'une raison nouvelle, et la plus forte de toutes, de
haïr et de combattre la révolution. Sauf de très rares exceptions,
car on pourrait citer quelques paroisses dont les anciens curés,
ayant prêté serment, abusaient de la bonne foi de leur troupeau,
le nouveau culte, honni par les catholiques fidèles, se mourait au
milieu de l'indifférence de ses adeptes. Le moment était passé d'op-
poser des prêtres constitutionnels aux prêtres réfractaires ; depuis
que les paysans, devenus redoutables, avaient fait à ceux-ci un
rempart de leurs corps, on s'apercevait qu'il fallait des moyens plus
énergiques pour combattre leur influence. D'ailleurs l'esprit public,
ou ce qu'on appelait ainsi, marchait à grands pas vers la négation
universelle de toute religion ; quelques semaines encore, et le culte
de Minée lui-même ne sera plus que du fanatisme et de la super-
stition.
XVI
Un arrêté des représentants Philippeaux et Méaulle avait fixé au
19e jour du lfir mois, 10 octobre 1793, la réunion de la Commission
départementale choisie par eux pour remplacer le Conseil de Dépar-
tement, à la présidence de laquelle ils avaient appelé Minée. Les
membres élus du Conseil de département étaient destitués purement
et simplement, et, au nom de la souveraineté du peuple, la désigna-
tion de deux représentants se substituait à celle du corps électoral.
Minée fit la sourde oreille, le premier et le second jour de la ses-
sion -, mais, sur l'injonction sévère des représentants Gillet et
Ruelle, il se décida, le troisième jour (21e du 1er mois, 12 octobre)
à prendre la présidence. Le petit discours qu'il crut devoir pronon-
380 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
cer, pour excuser son absence des précédentes séances, est assez
confus; la phrase la plus claire est celle où il dit que « ce qui l'a
fait accepter, c'est la crainte, accablante pour un bon citoyen, de
passer pour suspect, quand on est dévoué au salut de la patrie l. »
L'aveu, je n'en doute pas, était sincère, mais, pour être sincère, il
n'en était que plus triste ; sauf quelques misérables qui faisaient le
mal par goût, par convoitise ou par haine, la plupart de ceux qui
aidaient ces misérables à le faire ne cédaient, eux aussi, qu'à la
« crainte accablante de passer pour suspects. »
Minée, en effet, n'était point méchant, et il avait donné, dans les
mêmes jours, une preuve de son humanité ; il ne faut pas négliger
cette occasion de le louer, la seule que j'aie encore rencontrée.
Il y avait alors à Nantes une centaine de prêtres sexagénaires ou
infirmes qui s'étaient prévalu de leur âge ou de leur mauvaise
santé pour demeurer en France, ainsi que les y autorisait la loi
sur la déportation. Ils s'étaient fiés aux promesses qu'on leur avait
faites de leur assurer un sort convenable dans une maison com-
mune. Privés arbitrairement de leur liberté, dès avant le vote delà
loi sur la déportation, on les avait depuis traînés de prison en
prison ; on leur avait refusé le nécessaire, et, pendant les grandes
chaleurs, on les avait entassés dans un navire sur la Loire, où le
défaut d'espace les avait fait cruellement souffrir. Sur la demande
de Soulastre, vicaire épiscopal, devenu officier de la Municipalité,
on les avait enfermés dans un petit couvent, où ils souffraient un
peu moins que sur le navire. A la nouvelle que le Département
songeait à les remettre sur un navire, ils lui firent parvenir une
lettre déchirante, quoique empreinte de la plus noble résignation,
dans laquelle ils demandaient qu'on les laissât là où ils étaient.
Minée renvoya cette lettre à la Municipalité, avec une annotation
timidement favorable a.
Les Administrations se souciaient si peu de former des prêtres
constitutionnels qu'elles supprimaient le Séminaire. « Le Conseil de
Département, considérant que le Séminaire est sans élèves, qu'il
n'y a que des professeurs et quelques réfugiés, qui peuvent facile-
ment être placés ailleurs, » arrêtait, le 25 septembre 1793, que la
maison qu'il occupait serait mise à la disposition du directeur des
1 Reg. de la Commiss. dép., f<> 82.
2 Voir Les Noyades de Nantes, p. 140 et 148.
MINÉE ET SON KPISCOPAT 381
hôpitaux militaires. Le District, le 28 septembre, arrêtait de son
côté que le Séminaire « devant être considéré comme supprimé, »
les vases sacrés, qui étaient à l'usage dos directeurs et qui avaient
été déposés à L'église Saint-Pierre, devaient être envoyés à la
Monnaie *.
Carrier venait de s'établir à Nantes (19 octobre), qu'il n'avait
fait que traverser auparavant, et les représentants qui l'avaient
précédé dans cette ville y avaient organisé tous les instruments de
la Terreur, en même temps qu'ils avaient réduit à l'impuissance
tous les nommes de quelque valeur, soupçonnés de pouvoir exercer,
dans le sens de la résistance, une action sur l'opinion de leurs
concitoyens. Le Comité révolutionnaire était entré en fonctions,
et le club girondin de la Halle avait été fermé.
Pour montrer son mépris de tous les cultes, le Comité révolu-
tionnaire faisait mettre en jugement le curé constitutionnel de
Sâint-Similien, Lebreton de Gaubert, coupable de s'être présenté
dans la salle de ses séances « revêtu de quelques débris de la
livrée sacerdotale2.»
Minée continuait néanmoins de toucher son traitement d'évêque s,
mais il est vraisemblable que, dans le monde où il vivait, cette
dignité commençait à lui peser. Le 25 brumaire an II, — 15 nov.
1793, le Conseil de Département tient une séance solennelle, à
laquelle assistent les représentants et les délégués de tous les corps
constitués : « Citoyens, — dit-il à l'Assemblée, — l'évêque de Paris
a donné un grand exemple, en abdiquant, avec tout son clergé, les
fonctions ecclésiastiques dans le sein de la Convention nationale. Il
y a longtemps que je professe les mêmes principes qui ont porté cet
évêque à faire cette démarche civique. Les circonstances seules et
l'amour du bien public m'ont empêché d'agir en conformité, et
même de le devancer, malgré l'ardent désir que j'en avais, mais la
raison, la philosophie et la vérité doivent avoir leur tour, et je
déclare formellement abdiquer le sacerdoce et l'épiscopat, et
renoncer pour toujours aux titres et fonctions que je tenais d'eux
et que je remplissais. » A l'appui de son abdication, il dépose un
dossier volumineux, dont les pièces sont énumérées au procès -
1 Conseil deDép., f» 56. — Distr.de Nantes, Domaines nationaux, 21 octobre 1793.
2 Registre du Comité révolut. de Nantes, 15 brumaire an II, 5 nov. 1793. (Arcb.
du greffe.)
3 Règlement du traitement de Minée. Dép. L, 5 floréal an II, fa 163.
382 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
verbal, et qui comprend même son acte de baptême, en date du
4 septembre 1738, et ses lettres de clerc tonsuré, en date du 24 dé-
cembre 1768.
Les membres du Conseil et les représentants du peuple, présents
à la séance, applaudirent « au généreux dévouement du prési-
dent l. »
Le lendemain, 26 brumaire, les sans-culottes de Nantes étaient en
liesse. La Société Vincent-la-Montagne, grossie d'un grand nombre
de girondins du club de la Halle empressés de se ranger du côté
du plus fort, était devenue trop nombreuse pour siéger commodé-
ment dans la petite église Saint-Vincent, et, ayant obtenu que l'on
mît à sa disposition l'église Sainte-Croix, elle devait ce soir-là
inaugurer solennellement son nouveau local.
Le procès-verbal de cette séance, où l'on enterra, on peut le
dire, le culte constitutionnel, a été imprimé en une brochure in-4°,
contenant huit grandes pages de petit texte 2. Bien que je l'aie sous
les yeux, j'ai besoin, pour croire à son authenticité, de me rap-
peler qu'il a été donné aux Jacobins de franchir les limites con-
nues de la sottise, de la perversité et de la mauvaise foi. Chaque
ligne contient un blasphème ou un outrage, et comme, d'après ce
procès-verbal, les assistants « avaient manifesté le désir de voir
exterminer le dernier des prêtres, » il est permis de ne pas regarder
comme l'effet d'une coïncidence fortuite la première noyade, qui
eut lieu la nuit suivante, et dans laquelle périrent les quatre-vingt-
dix malheureux prêtres âgés et infirmes, auxquels Minée lui-même
s'était intéressé.
« Accompagnée de tous les corps administratifs, et de ses frères
d'armes, de tous les bons sans-culottes de Nantes, elle (la Société
de Yincent-la-Montagne) fit, au son d'une musique guerrière et
patriotique, une entrée solennelle dans un local qu'on appelait
église -, le jour où elle purifia, par sa présence, le temple de la
folie et la chaire du mensonge, ce jour sera à jamais une époque
mémorable de l'hommage que le peuple nantais rendit à la raison
et à la vérité. »
« La séance a été ouverte par le président Orhont 3 qui renonce
1 Commis, dép , 25 brum. an II, f° 125 et suiv.
N antes, de l'imprim. constitut. du citoyen P. -F. Hérault, vis-à-vis la Bourse,
n° 11. (Collection de M. H. Lemeignen.)
3 Ancien vicaire de Saint-Fiacre, qui était devenu curé constitutionnel de la même
paroisse.
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT 383
au métier de prêtre (Mi présence de tous les corps administratifs;
l'Assemblée croit entrevoir peu de franchise et de sincérité dans la
confession d'Orhont, et témoigne son improbation par des mur-
mures. Le représentant Carrier monte à la tribune, il s'élève avec
le sujet qu'il traite. Il démontre que tous les maux qui infectent la
race humaine sont sortis du trône et de l'autel. Son indignation ne
peut se contenir... Il ne voit dans le fond et dans la forme des céré-
monies des cultes que des mômeries absurdes, faites pour acha-
lander leur boutique et faire valoir le métier. Cependant il dis-
tingue dans le nombre des prêtres quelques philosophes qui ne se
sont associés aux prêtres que pour étudier à fond leurs crimes, et
les révéler au peuple ; ceux-là, dit-il, ne sont plus prêtres, ils
sont devenus citoyens. Il fait l'éloge du brave Minée, ci-devant
évèque constitutionnel, qui vient d'abjurer, au sein du Départe-
ment qu'il préside, les erreurs et les impostures sacerdotales. Car-
rier est souvent interrompu par des applaudissements réitérés ; il
descend de la tribune, et va se placer auprès du président, sur son
invitation, au son des cantiques patriotiques qui se font entendre
de toutes parts : la musique ajoute à l'enthousiasme et chacun
manifeste son désir de voir exterminer le dernier des prêtres.
« Minée, jusque-là évèque de Nantes, fait une abdication de son
épiscopat ; il rougit d'avoir manié si longtemps les hochets frivoles
de la superstition et du mensonge... La Société couvre d'applaudis-
sements ce citoyen régénéré, et arrête l'impression de son dis-
cours. »
Plusieurs prêtres viennent ensuite à la file déposer leurs lettres
de prêtrise. Quelques citoyens enchérissent encore sur les violences
proférées, et, parmi ces derniers, se distingue l'un de ces nom-
breux commissaires dont les comités de la Convention inondaient
la province. Ce commissaire, nommé Bouquet *, est entraîné, dans
son délire, à mettre sur le compte du clergé catholique les horreurs
du siège de Jérusalem (!). Enfin, « sur sa motion, par un mouve-
ment spontané, » (sic) la Société jure de ne reconnaître d'autre
culte que celui de la liberté et de l'égalité, et approuve le procès-
verbal rédigé par Bouquet, dont lecture a été donnée avant de se
séparer.
1 Ce Bouquet est l'auteur d'une lettre abominable, sur la noyade des 90 prêtres,
adressée à la Société populaire de Reims. V. La Justice révolutionnaire, Berriat
Sai ut-Prix. Paris, Lévy, 1870, p. 64.
384 MINÉE ET SON ÉPISCOPAT
Le discours de Minée, imprimé en appendice, est assez long-, il y
développe cette idée que depuis longtemps il pratiquait la morale
montagnarde, mais qu' « il a dû ménager les organes affaiblis d'un
peuple enveloppé, depuis tant de siècles, des plus épaisses ténèbres,
le préparer de loin à soutenir l'éclat du rayon étincelant que, pour
l'illuminer à jamais, frères, votre Société renommée a fait jaillir
sur lui, du sommet de la Sainte Montagne. »
Tel était l'empire que la Terreur exerçait alors, qu'elle amenait
les gens à cette extrémité, vraiment invraisemblable, de reconnaître
publiquement qu'ils avaient été des bypocrites !
L'épiscopat de Minée avait pris fin, et probablement aussi la car-
rière ecclésiastique de la plupart de ses collaborateurs, car on ne
trouve plus dans les documents contemporains d'autres mentions
les concernant que celles du paiement plus ou moins régulier de
leurs pensions en qualité d'anciens curés ou de prêtres abdicataires,
cette nouvelle apostasie ayant été jugée digne par la Convention
de procurer des avantages particuliers * . Le nombre de ces abdica-
tions fut, relativement à celui des prestations de serment, extrême-
ment restreint ; il est toutefois assez difficile de s'en rendre un
compte exact, parce que toutes les autorités constituées, jusqu'aux
moindres municipalités rurales, avaient reçu mission de les enre-
gistrer2.
Minée continua de présider le conseil de Département jusqu'au
jour où Carrier appela au Directoire de la même administration ce
membre « connu par son civisme et son zèle brûlant pour la chose
publique 3. »
C'était le moment des grandes noyades et des fusillades en masse.
Ces horreurs n'avaient pu faire perdre à Minée le souci des
intérêts de sa petite fortune : le 28 frimaire, il s'était fait délivrer
par le conseil de Département une concession de mines de houille,
dans la commune de Bouvron, spéculation absolument chimérique,
i Décret du 2 frimaire an II. Duverg., Coll. de lois, VI, 292.
2 Décret du 23 brumaire an II. Eod., VI, 283.
3 6 nivôse an II. 26 décembre 1793.
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT 385
du reste \ mais dont la préoccupation en un pareil moment est un
trait de ce caractère piteux et misérable.
Pendant que Carrier et le comité révolutionnaire ensanglantaient
et pillaient la ville de Nantes, Minée expédiait au Département les
petites affaires courantes, et dans tous les procès-verbaux des
séances auxquelles il assista, on ne trouverait pas une ligne d'où
l'on pût inférer que la ville ne jouissait pas du calme et de la pros-
périté.
Lors du procès de Carrier, Minée se fit son accusateur, mais son
défaut de mémoire, ses contradictions enlevèrent toute autorité à
son accusation. J'ai eu entre les mains plusieurs des lettres qu'il
écrivit à ses collègues du Département pendant le procès ; aucune
ne présente le moindre intérêt : le seul sentiment qu'il exprime est
celui de la peur de se voir incriminé comme complice.
Le mot d'Erasme sur la Réforme : « Cela finira par des mariages,»
s'appliqua dans une certaine mesure au schisme constitutionnel.
Plusieurs des ecclésiastiques qui avaient abdiqué la prêtrise se
marièrent, et le premier qui donna ce scandale fut Darbefeuille,
l'un des vicaires épiscopaux. Il avait, en abdiquant devant le con-
seil de Département, annoncé son prochain mariage, et, peu de
jours après, il présentait à Carrier sa jeune épouse, ci-devant
noble 2. Le nombre de ceux qui l'imitèrent fut en définitive assez
restreint.
Les prêtres constitutionnels eurent les fortunes les plus diverses.
Plusieurs devinrent instituteurs, quelques-uns entrèrent dans les
bureaux des administrations. On en retrouve un occupant les fonc-
tions de concierge de la prison de Blain. D'autres furent mis en arres-
tation et moururent en prison à Nantes : parmi ceux-là, les plus connus
sont Soulastre et Lebreton de Gaubert. Soulastre avait abdiqué la
prêtrise, et bien qu'il eût rappelé dans une pétition qu'il était fils
du portier de l'évêque de Rennes, et nullement noble, qu'il avait
été juge de paix et membre du district et d'une municipalité, il n'en
mourut pas moins auSanitat3. Trois anciens religieux, devenus
curés assermentés, furent compris au nombre des cent trente-deux
1 V. Reg. du Conseil de Dép. 28 frimaire an II, f° 166. Dép. 27 ventôse an II,
f<>104.
2 Reg. Cons. de Dép. 29 brumaire et 4 frimaire an II, f°s 130 et 138.
3 Sa requête du 27 germinal an II. — Mort au Sanitat le 20 prairial an II. Émigrés,
vol. 6, 21 prairial an II.
386 MINÉE ET SON ÉPISGOPAT
Nantais, et deux de ceux-là moururent de misère avant d'arriver
à Paris. Il y en eut beaucoup qui n'attendirent pas le rétablissement
du culte pour rétracter leur serment ; et s'ètant joints à leurs anciens
confrères pour évangèliser secrètement les campagnes, ils furent
atteints par la législation de fructidor an V. Ces lois rallumè-
rent la persécution religieuse dans notre région, d'une manière
d'autant plus sensible que le culte catholique, ouvertement toléré
s'était, autant que le permettait la rareté des prêtres, spontanément
rétabli dans la plupart des paroisses du diocèse. Sans parler des
arrêtés bien connus que la Convention approuva le 8 floréal an III,
— 27 avril 1795 *, les représentants Guezno et Guermeur en avaient
publié un, le 6 germinal an III, — 23 mars 1795, dont les articles
1er et 4 étaient ainsi conçus : Art. 1er. « Tous les ministres détenus,
pour la seule cause du refus de serment, ou de l'omission du ser-
ment que prescrivait la ci-devant Constitution civile, seront sur le-
champ mis en liberté, à la diligence des agents nationaux. » Art. 4.
« Ceux qui seront remis en liberté, de même que ceux qui, s'étant
tenus cachés, se représenteront, seront tenus d'indiquer les lieux
où ils voudront se retirer pour y vivre paisibles 2. »
Une lettre du commissaire du directoire prés l'administration du
département de la Loire à un prêtre assermenté qui, tombé dans le
besoin, demandait une place de vicaire dans l'une des paroisses de
Nantes, montre bien quelle était, avant le coup d'Etat de fructidor,
l'attitude des autorités à l'égard du clergé : « Yous me permettrez
de vous observer que, dans les principes de notre Constitution, qui
sont ceux de l'éternelle raison, on ne parle plus ce langage. La loi
ne reconnaît plus ni curé ni vicaire ; il n'y a plus de culte domi-
nant et salarié ; s'il vous convient de venir à Nantes exercer le
culte catholique, en vous conformant aux lois sur la matière, je
n'ai ni à vous le défendre ni à vous le permettre 3. »
Au milieu de la renaissance du culte proscrit, il n'y avait pas
de place pour les rares ecclésiastiques qui essayèrent de persévérer
dans le schisme, en se ralliant autour de Lecoz, ancien évêque
constitutionnel d'Ille-et-Yilaine. L'action de ces prêtres se mani-
festa, surtout après fructidor, par des dénonciations contre leurs
rivaux retombés sous l'application de lois persécutrices.
1 Duverg. Coll. de lois, VIII, 97.
2 Reg. du Départ. 5 prairial an III, f° 72.
3 Corresp. du Commissaire du Dir. exécut. 2e complémentaire an IV, 18 septem-
bre 1796.
MINÉE ET SON ÉPISCOPAT 387
Au lendemain du Concordat, parmi les pasteurs légitimement
investis de paroisses, on \it figurer, pour un contingent très nota-
Lie, les anciens prêtres assermentés qui s'étaient rétractés. Napo-
léon exigea même qu'un ancien moine, qui avait poussé l'apostasie
jusqu'à l'abdication, devînt chanoine delà cathédrale de Nantes,
lors de la reconstitution des chapitres.
.Minée ne revint pas à Nantes après le procès de Carrier. Dans
une lettre à ses anciens collègues du Département, postérieure de
quelques mois à la fin du procès, il fait connaître qu'il possède une
petite maison à Saint-Denis, et qu'il compte s'y fixer. La date de
son mariage est inconnue, mais le fait n'est pas douteux. Il alla
plus tard s'établir à Paris ; son acte de décès, inscrit sur les
registres du XIIe arrondissement, le 26 février 1808, le qualifie pro-
priétaire et pensionnaire ecclésiastique ' .
Alfred L allié.
1 Biographie bretonne, t. II, p. 180. — Tresvaux, La persécution relig. en Bre-
tagne, t II, p. 273.
CORRESPONDANCE COMMERCIALE
DE ION COUSIN SAINT-AMOUR, BOULONNOIS
(1766-1792)*
Ce qui précède est imprimé. J. Quonet voulait couper lestement
l'herbe sous le pied à la femme de son bien-aimè bienfaiteur, et il
ne voyait aucun inconvénient à vanter à tous les anciens clients sa
propre, son extrême délicatesse. Mais ce qui va suivre est un peu
plus aventureux : Enlever les clients de la maison à l'épouse d'un
ami dont on pleure la perte avec la douleur la plus amère, cela se
fait gaillardement ; mais acheter ses courtiers et commissionnaires,
cela n'était pas usité. Aussi Quonet ne le dit-il qu'avec précaution
aux gens auxquels il tient particulièrement, et il l'écrit de sa
main, de cette belle et banale écriture anglaise, qui indique géné-
ralement, dit-on, un homme capable d'aller aisément... au delà des
préjugés. J'ai cherché à savoir ce que ce J. Quonet était devenu
pendant la Révolution. On n'a pas pu m'affirmer qu'il avait été le
premier à crier, à La Rochelle : Vive la République ! mais je suis
sûr qu'il n'a pas été guillotiné, au contraire.
Voici donc le dernier trait qu'il donna, de sa main candide, à
cette lettre admirable.
P.-S. J'ai été dans l'obligation de me servir de l'imprimerie pour vous
faire part de cet avis, étant intéressant pour moi de le faire avec toute la
célérité possible.
Nos eaudevie sont tombée à 100 it les 32 veltes. mes liaisons particu-
lière avec les Courtiers de navires, et notamment avec ceux à qui
* Voir la livraison d'octobre 1883.
CORRESPONDANCE DE MON COUSIN SAINT-AMOUR 389
sadressent les Capitaines hollandais m'assurent de la préférence dans les
aiïretemens de navires qui sont ici très rares, il est aussi bon de vous
observer que pour les achats de vin je m'adresserai au Courtier dont
M. Despouy ce servait ; son attachement pour moi, me procurera la préfe-
rance dans ses achats, et pour y pouvoir mieux compter je viens de m'en
assurer par une gratification que je lui alourai, il est important que ce cy
reste sous le secret ce qui fait que je comte sur votre discrétion.
Obligés moi de presanter mes civilités aux denomés cy après en leur
lésant part du prix de l'eaudevie, ainsi que de mon accord avec le cour-
tier de vin, mais auparavant assurés vous bien je vous prie qu'il n'en
feront pas m'ention par leur correspondance :
A Messieurs
Lafoirez St-Amour
L. Leporcq de Belvalle
Au"". Brûlé.
Cette année 1778 n'est pas fructueuse pour du Riez Lafoirez ;
ses correspondants de la province Boulonnoise, et notamment un
M. Laurent Isaac, de Calais, lui écrivent qu'on n'a jamais bu
aussi peu d'eau-de-vie qu'en ce temps-ci ; il n'en sait pas la
cause... ni moi non plus.
Avec l'année 1779 commencent les grandes années, celles où le
commerce du cousin prend une notable extension. C'est un amas
de lettres. Le commerce de vin et de liqueur devait alors être très
prospère, et je trouve dans ces lettres le nom de beaucoup de négo-
ciants qui s'occupent de cette partie-là, à Boulogne : Lonquety, Mala-
hieude, Allan, Gucheval, et Laurent Isaac qui lui envoie souvent de
l'argent par le conducteur d'une voiture publique nommé
Garabat. Là-dessus, nous pouvons remarquer que l'usage des
lettres de change n'est pas général et que quand les correspondants
ne demeurent pas dans des villes trop éloignées, on leur envoie de
gros sacs d'argent ou d'or.
Mais c'est Dom. Deurbroucq et fils qui est le plus fréquent cor-
respondant, et c'est sur le thé que se porte le grand commerce : thé
vert supérieur qui vaut environ 4 livres 12 sols, la livre ; thé vert
bénéficié coûtant un sol ou deux moins cher ; thé Hayssen-Skin,
environ 5 livres ; thé Camphou, environ 50 sols, et thé Bouy, à peu
près 40 sols.
Ce prix est celui d'achat en gros à Lorient, qui est, avec Ams-
terdam et Copenhague, le grand marché du thé ; il faut y ajouter
beaucoup de frais accessoires, 10 livres par ballot pour peser,
T. II. — NOVEMBRE 1883 26
390 CORRESPONDANCE COMMERCIALE
corder, emballer, plomber, 6 1/2 pour droits fiscaux et 8 sols par
livre pour acquit, plus 2 °/0 de commission à Dom. Deurbroucq, et
1 % pour le droit des pauvres.
Ce droit n'est oublié dans aucune des factures, c'est le vieil usage
chrétien. Le négociant breton y est fidèle et, aussi, toutes ses fac-
tures commencent par ces mots, qui sentent l'homme fier de sa pro-
bité : Laus Deo. C'est également l'antique usage.
Il y a souvent de grands débats sur le taux de l'escompte fait par
le vendeur : il varie de 5 à 10 %, à deux usances.
L'achat fait, la grosse difficulté commence. Il s'agit de trouver
une charrette qui conduise les caisses de thé de L orient à Bou-
logne. On n'en rencontre pas aisément. Les charretiers ne veulent
pas aller jusque-là, parce qu'on ne trouve pas de chargement pour
le retour et parce qu'ils ont l'habitude de ne pousser que jusqu'à
Versailles. A la longue, il s'en présente. Je pourrais essayer de faire
passer à la postérité le nom de ces hardis Bretons. Je me contente
de dire qu'ils demandent de 12 à 17 francs pour chaque centaine de
livres pesant, chargées sur leur charrette, et de 30 à 38 jours pour
faire le chemin de Nantes à Boulogne.
Les lettres de Dom. Deurbroucq ne sont pleines que des inquié-
tudes causées par le retard des navires de la Compagnie des Indes,
qui ont été en Chine chercher leur chargement. En 1779, le Fitz-
James est arrivé sans encombre. Le Pondiclièry est attendu en mars ;
il n'arrive pas. On expédie, de Brest, deux vaisseaux et deux fré-
gates à la découverte. Il arrive le 24 avril. On attend encore quatre
autres vaisseaux de Chine. Le Duguesclin est au Cap de Bonne-
Espérance, avec 250 milliers de thé, et on espère qu'il pourra navi-
guer sous la protection des frégates espagnoles venant de Manille. Le
Triton est à l'Ile-de-France, bloqué jusqu'au printemps prochain,
époque à laquelle il a chance de rencontrer un convoi français.
Des deux autres on n'a pas de nouvelles et l'on suppose qu'on
n'aura pas d'arrivage de thé en 1780 ; fructus belli!
L'année 1780 ne présente qu'un incident, non pas romanesque,
car, encore une fois, il n'y a rien de romanesque ici : je suis pas à
pas la vie commerciale d'un négociant de la fin de l'Ancien Régime.
M. La Foirez avait hésité entre quelques-uns des 40 banquiers de
Paris (car ils étaient 40, et quelques-uns d'entre eux ont laissé
leurs noms dans l'histoire de la Révolution, dans l'histoire de
Paris, Gallet de Santerre, — qu'on ne confonde pas avec le bras-
seiiri _ Le Couteulx, Perregaux, de Boistandry, Rougemont, Mallet,
DE MON COrSIN SAINT-AMOUR 391
de Lessert, Bocher, Van den Yver). Il avait fixé définitivement ses
relations avec Perrouteau et Sellonf. Le 1er juillet Jean-Pierre Per-
routeau lui annonce, par lettre moulée, que la société qu'il avait
fondée avec Sellonf est « dissolue, » et lui demande la continua-
tion de son estime et amitié, pour la nouvelle société qu'il va
former avec Jacques Delon, « demeurant rue Montmartre, près de
l'Egout. » Celui-ci fait la même demande. Sellonf ne reste pas en
arrière. Il lui offre, en plus, le témoignage de sa reconnaissance -, et
tous trois assurent qu'ils continueront, comme par le passé, à
s'occuper de la besogne des banquiers : commissions, ventes et
achats des effets royaux, contrats, recettes de rentes, matières d*or
et d'argent, diamants, safran, etc. Sellonf l'emporte. Toutefois,
en 1781, je vois que du Riez lui fait quelques infidélités en faveur
de Gallet de Santerre et de veuve Tassin et fils.
En cette même année, J. Quonet reparaît pour uninstant.il
est convaincu que son éloquence est égale à son extrême délicatesse.
Il a, si j'en juge d'après son style et son écriture, cette suffisance
à la fois courtisan esque et hardie, cette faconde intarissable,
menteuse, affirmative, étourdissante et effrontée, qu'il croit irré-
sistible. Il est venu faire un voyage d'affaires dans le Nord
de la France, ne doutant pas qu'il n'éblouisse aisément ces
Flamands endormis, ces Artésiens méfiants, ces Picards présomp-
tueux.
Il a vu M. du Riez et les autres gros négociants de Boulogne.
Aussitôt de retour à Bordeaux, il écrit une longue lettre, où il
assure Joseph-Antoine de son inviolable attachement, de son embi-
tion à le servir, et où il lui donne les plus amples renseignements
sur la situation vinicole : L'année 80 a été mauvaise, l'année 81 sera
bonne. Iljure qu'il sait ce qui convient aux négociants de Boulogne,
mieux qu'eux-mêmes. Ce qu'il leur faut, ce sont des vins blancs de
Langoiran, Tourne, Tabanac, Beaurech, Paillet, Rions et Cadillac.
« Ils auront du corps, peu de douceur, mais cependant un peu
d'agrément. » L'eau-de-vie vaut 70 tt les 32 veltes.
Après cette lettre, Jovite Quonet retombe dans les abîmes de
l'oubli.
La guerre fait le plus grand tort au commerce de thé. Cette
« feuille » devient rare. Les provisions n'ont pas été renouvelées.
A Gothembourg, à Copenhague, en Suède, elle a été poussée vive-
ment. Le thé Bouy y a valu 33 sols la livre. Il vaut toujours, en
France, le double du prix de Hollande. En effet, la livre qui valait
392 CORRESPONDANCE COMMERCIALE
40 sols les années précédentes, et 45 sols encore au commencement
de cette année, vaut, en novembre, 60 sols sans escompte, ce qui la
met à 67 sols. Dom. Deurbroucq et fils a même appris, avec effroi,
qu'on en a acheté pour l'Amérique à 77 s. Là-dessus, notre cousin
s'enflamme. Il donne ordre d'acheter à 67 ; puis, le marché fait, il
veut qu'on revende immédiatement à 70. Ici, Dom. Deurbroucq et
filssemontredanssamajeste.il y a là puelque chose qui sent
l'agiotage et qui n'est pas d'un commerçant antique. 11 répond,
d'un ton glacial, qu'il n'a pas trouvé à effectuer cette revente. Il
y a, en effet, un diable de marin anglais qui paraît être le croque-
mitaine de ces gens austères, et qu'ils nomment Johnstone.— Il est
peut-être célèbre, j'avoue paisiblement mon ignorance. — Ce
terrible homme a donné la chasse à quatre navires hollandais
chargés de « cette feuille, » et il les a capturés. Mais les malicieux
compères étaient vides. Ils avaient déchargés leur cargaison, sibieu
que cette feuille abonde de nouveau.
Cette année-là, La Foirez commence des affaires avec un com-
merçant d'un type nouveau, qui tient le milieu entre le mielleux
Quonet et l'augurai Dom. Deurbroucq. C'est le négociant moderne,
pressé, net, précis, se restreignant aux simples formules de poli-
tesse. Il vend de l'eau-de-vie. Il est de La Rochelle. Il se nomme
E. Joly.il a pour ami un Boulonnois dont je cite le nom avec plaisir,
le capitaine Friocourt, un bon et digne nom de vaillant marin.
L'eau-de-vie vaut alors 58 tt les 27 veltes.
Mon cousin pousse ses relations du côté de la Belgique, et ajoute
le genièvre à toutes les branches de son commerce. Il pelote, en
attendant partie, avec J.-B. Meyns, d'Ostende.
Mais la correspondance se développe de ce côté, en 1782. La guerre
entre la France et l'Angleterre et la neutralité de S. M. Impériale et
Royale donnent aux Belges une situation particulière dont ils cher-
chent à profiter, avec l'intelligence commerciale qui les distingue.
Ils travaillent donc à devenir les entrepreneurs de tout le cabotage
français. Moyennant 1 %, ils garantissent le transport de toutes
marchandises neutres et se chargent de toute réclamation en cas
de prise. Ce Meyns est un ancien commis des Devinck qui ont une
maison à Ostende et à Dunkerque.
Le grand événement de cette année, c'est l'édit du Roy, enre-
gistré au Parlement, portant création d'un nouvel emprunt en
rentes viagères, « à des conditions les plus avantageuses qu'il y ait
eu jusqu'à présent. » Sellonf en écrivant à du Riez pour l'engager
DE MON COUSIN SAINT-AMOUR 393
a prendre de ces rentes, lui reproche courtoisemenl La discrétion
qu'il mot à user de sou crédit chez lui.
C'est àpartir de cette invitation, fort à l'honneur de ce crédit, que du
Riez paraît songer davantage à un projet assez audacieux pour un
bourgeois de ce temps-là et de cette condition': Il s'agit d'un voyage
à Paris que l'ancien soldat de Gondé-Dragons n'a pas encore vu.
Mais c'est un projet si original qu'il va falloir le nourrir pendant
plusieurs années encore avant que de le mettre à exécution.
Le 17 août, notre cousin reçoit de Nantes une lettre imprimée :
« C'est avec la plus vive douleur que nous avons l'honneur de
« vous faire part qu'il a plu au Tout-Puissant de retirer de ce
« monde notre cher et respectable Père, après avoir langui depuis
« plus de deux ans. Nous osons nous flatter que, par l'amitié que
« vous nous avez toujours témoignée, vous voudrez prendre part à
« nos justes regrets. »
Dom. Deurbroucq fils ne pouvait employer un autre langage-, une
formule aussi digne convenait seule pour annoncer la mort de
Dom. Deurbroucq père. Mais, comme les plus justes regrets ne
sauraient faire mauvais ménage avec Barème, Dom. Deurbroucq fils,
qui devient, du coup, Dom. Deurbroucq père, prend la plume pour
annoncer que le dernier compte porte une erreur préjudiciable à la
maison, une erreur de 140 tt sur un calcul d'intérêt, et il prie qu'on
joigne aux justes regrets une « note de conformité. » Bientôt il
annonce qu'il a associé à sa maison ses deux enfants, Dom. Deur-
broucq fils aîné et Pierre-Jean, qui a une écriture admirable. On
reprend les duos sur le thé. « Cette feuille est extrêmement calme. »
Joseph- Antoine a toujours ses dix caisses de Bouy, et voudrait
bien les vendre 65 sols, parce qu'il a su que les Anglo-Américains
en donnaient ce prix-là. Mais il n'y a rien de fugace comme les
Amëriquains: On raconte qu'ils adorent cette feuille et qu'ils font
des folies pour elle, et quand on la leur offre, il n'y a plus
d'hommes.
E. Joly, de La Rochelle, un moderne, envoie toujours ses
comptes secs et clairs, de son écriture ferme et pressée. Il parle tou-
jours de traînage, d'arrimage, de cabotage, d'agréage, de débon-
dage, d'ouillage, et de vingt autres causes de frais accessoires, de
telle sorte que 1240 veltes à 64 sols les 27 veltes qui font, assure-t-il,
— je m'en fie bien à lui, — 2939 tt, 5S, 2d, coûtent, quand ils sont
remis au capitaine Friocourt (Jean-François), 3,310 *, 9S.
L'année finit, non sans gaîté. J. Quonet, qu'on croyait dans les
394 CORRESPONDANCE COMMERCIALE
abîmes de l'oubli, reparaît. On croyait la porte bien fermée, il est à
la fenêtre, agitant une lettre de faire part. Il s'est marié. Occasion
propice. Il annonce cela d'une façon vraiment à ne pas oublier.
J. Quonet persiste à écrire des chefs-d'œuvre de style :
« En vertu de l'attachement dont, je présume, vous m'honores,
« je ne vous laisserai point ignorer que je suis entré dans la respec-
« table famille de la maison Lab..., de cette ville, en ayant
« épousé la fille. Cet établissement ne me laissant rien à désirer, j'oze
« présumer que vous voudrés bien y prendre part, et que j'en trou-
« verai la preuve dans la confiance que je vous prie de m'accorder,
« etc. « N'est-ce point parfait ! Il y a une provision de gaîté, pour
plusieurs mois, dans une analyse psychologique de cette phrase.
Le vin ne lui laisse pas plus à désirer que la respectable famille de
la maison Lab... Les rouges sont couverts et corsés, les blancs
sont moelleux et droits au goût. Les bons Langoiran valent de
45 à 50*. Les munitionnaires du Roy font de gros achats dans le
Blayais et à Bourg, etc.
Les 10 caisses de thé Bouy pèsent péniblement sur la correspon-
dance de Dom. Deurbroucq et fils pendant toute l'année 1783.
Personne n'en veut. Cette triste feuille est offerte à Lorient dans
toutes les ventes. Elle est universellement méprisée. Enfin Dom.
Deurbroucq perd patience, poliment, cela va sans dire, et il insinue
à Joseph- Antoine qu'il ferait bien de la retirer de la prison où elle
gisait depuis tant de mois et de lui ouvrir les bras. Mais, et c'est le
comble de l'infortune, du Riez lui-même n'en veut pas. L'année se
termine sur cet incident.
Toutefois mon cousin est actif et si le thé lui est cruel, il se
retourne d'un autre côté. Il se livre au genièvre, et Jean Ozy et
fils, de Rotterdam, entrent en scène pour ne plus la quitter. On
nous apprend, entre autres choses intéressantes, que le genièvre
hollandais se fait avec le seigle de la Baltique, qui arrive régu-
lièrement chaque année à la fin de mai.
Jean Osy est du reste poli, comme un Français, et à la fin de
l'année 83 il ne manque pas de dire, selon l'antique formule, en
parlant de l'année nouvelle : « Nous avons l'honneur de vous la
souhaiter très heureuse, suivie d'un grand nombre d'autres, dans
lesquelles vous puissiez jouir, ainsi que tout ce qui vous appartient,
de toutes les bénédictions célestes et terrestres. »
Cette aimable familiarité s'étend à tout, et si les correspondants
de l'étranger souhaitent à du Riez la bonne année, ses clients de la pro-
DE MON COUSIN SAINT-AMOUR 395
vince n'oublient pas de le charger des commissions les plus inat-
tendues ; et si mon oncle, l'abbé de Ricault, le prie de lui fournir
sa provision de Carême en harengs saurs de Hollande, un autre
client, le curé de Longueville, en lui demandant une demi ancre *
de vin blanc, lui confie qu'il a appris que les soufflets sont fort
bons en Angleterre, et le prie de lui en faire venir un.
En 1784, la correspondance est surabondante. Jean Osy et fils, de
Rotterdam, est fluent et majestueux en même temps. Il a conservé
avec soin les vieilles formules : « Nous avons reçu l'honneur de la
chère vôtre du 25 passé, expiré ou écoulé. » « Nous avons l'hon-
neur de vous réitérer que personne ne vous est plus sincèrement
dévoués que ceux qui ont le plaisir de se dire. » « Il est bien et
nous en sommes charmés, que le navire soit arrivé à bon port. »
« Vous en sçaurés le bien être (ce qui est réellement » « à gou-
verne » (pour votre gouverne), et dans le même sens « que vous
serve. « « Il est bon que vous ayez noté de conformité, » etc. Non
seulement Jean Osy est expansif et solennel, mais il est tenace. Il
vend du genièvre, mon cousin lui en achète des bommes de 30 ou
■32 pièces à la fois; — homme, à ce que je vois, est une sorte de
navire qui faisait le cabotage entre les ports de Hollande et ceux de
France,— outre cela, il est assureur. Il assure le vin et l'eau-de-vie
que La Foirez continue d'acheter en quantité notable et qu'il
fait venir de Cette. Il assure également le sel, à la douce prime
de 1 %.
On a donc bien des occasions d'écrire. On y met de la bonhomie,
on parle avec amertume de la gelée qui interrompt la navigation de
décembre à la fin de mars, et du soleil qui vient donner de fausses
espérances. On s'entretient (pour en neutraliser, à force de ruse,
les effets) de l'arrêt qui interdit l'entrée du genièvre en France, à
partir du 9 octobre 1784. On s'étonne, on est même « surpris du
calme que vous dites régner dans le genièvre, cette liqueur, » etc.
Mais il y a parfois du tiraillement, certaines avaries ; les capi-
taines hollandais les attribuent « à la mauvaise position du port de
Boulogne,» et le patriotisme de ynon cousin n'est pas satisfait.
Il y a surtout un compte de barriques vides qui est homérique.
11 n'en finit pas et l'obstination, l'esprit méthodique du Hollandais
s'y montrent dans leur grâce originale.
1 Uancre avait la valeur de la double arrobe espagnole, environ 32 litres. La
demi-ancre représentait donc à peu près deux veltes.
39R CORRESPONDANCE COMMERCIALE
Les capitaines Swart, Vincq, Vandeyvenboode rapportent vides à
Rotterdam les pièces qu'ils ont fournies pleines à Boulogne. On les
achète là, — je dis à Rotterdam — 8 francs. Mais il y a des frais de
rabattage. Jean Osy et fils assure que ses amis de Guernesey lui
paient 2 sols par cercle, 20 sols par douve, 30 sols par fond qu'il
faut refaire. Il y a du trouble sur ce rabattage. Bien plus, deux de
ces pièces qui ont contenu du brandevin ou du rhum, ce ne sont
pas les mêmes pièces que Jean Osy a envoyées à du Riez !
On n'en finit pas avec les futailles vides. Jean Osy tient comme
une teigne, mais comme une teigne solennelle. Il se redresse de
temps en temps pour lancer ces mots austères : « Vous êtes trop
équitable pour vouloir que « nous vous donnions une indemni-
sation, » etc.
La Foirez ne trouve pas toujours que les primes sont aussi
douces que veut bien le dire Jean Osy : on lui demande pour
venir de Rotterdam à Boulogne 6 fr. par pièce, plus 10 % d'avance
et 6 ducats chapeau. Ces six ducats chapeau le troublent... et moi
aussi, du moins ce chapeau. Je n'ai pu découvrir ce que cachait ce
mystérieux chapeau, et je gémis de mon ignorance qui me fait peut-'
être prendre le Pirée pour un homme. J'ai appris, à grand'peine,
que le ducat d'or de Hollande vaut 5, 5 sols, les ducatons 3, 3 sols. Le
chapeau se trouve-t -il sur le ducat d'or, sur le ducaton, ou
ailleurs ou même n'indique-t-il pas autre chose qu'une mon-
naie? On voit que nous sommes exactement renseigné.
Une autre fois, du Riez se plaint qu'on lui ait envoyé une quan-
tité insuffisante de pièces de genièvre. Jean Osy et fils lui répond
dans le mode majeur. « Nous n'aurions pu répondre à vos
désirs, dans cette occasion, sans faire un tort manifeste à vos
autres amis, en quoy votre équité nous eût certainement blâmés. »
Je n'en suis pas bien convaincu. En d'autres circonstances, Jean
Osy est svelte : « Vous ne nous avez pas avertis en tems, sans quoi
nous vous en aurions envoyé cent pièces. » Il trouve même cette
idée originale, très neuve et le mot des plus plaisants. Il le répète.
Il n'est pas d'ailleurs l'ennemi d'un fin sourire et quand il apprend
que La Paix, capitaine Tresbaol, de Landerneau, est arrivé à bon
port, il écrit : « Nous vous en félicitons, ainsi que vos assureurs. »
C'est lui qui est l'assureur. C'est extrêmement fin.
Dom. Deurbroucq est mélancolique. « Cette feuille » ne va plus.
Elle est bien plus calme que le genièvre. Les Amériquains sont
assez dépravés pour prendre leur thé, eux-mêmes, à l'île de France,
DE MON COUSIN PAINT-AMOUR 397
au lieu do le venir chercher à L'Orient. Toutefois on attend plu-
sieurs vaisseaux particuliers et les vaisseaux du Roi, venant de
Chine. Car à la vente, qui a lieu selon l'usage, en septembre, on
vend le thé des particuliers et le thé du Roi. Celui-ci est meilleur
et toujours coté un sol ou deux plus cher. Le thé Bouy est tombé
dans le mépris public, le supérieur ne vaut plus que 23 sols et 7 de-
niers, le vert supérieur 37s8d, le Tonkay 41s 4d, etc.
Vers la fin de Tannée, un aimable sourire plane sur la correspon-
dance de Dom. Deurbroucq et fils : il annonce qu'il va aller visiter
ses amis du Boulonnois. Mon cousin prépare la belle faïence de
Wedgwood que les contrebandiers anglais lui ont fournie ; et l'on
va festiner.
Burnett n'est pas mort. On se le rappelle, le Burnett de la jeu-
nesse, le malin Burnett. Il reparaît. Seulement, il a perdu Rous-
son. Il s'était associé avec notre sieur Falconnet, dont il annonce
la mort « avec beaucoup de chagrin, » et avec Jean-Marie Dela-
marche, qui a une écriture de soudard. Burnett annonce également
que la société se reforme et que le regretté Falconnet est rem-
placé par Jacques Durand, fils de notre ami F. Durand de Perpi-
gnan ; et Jacques Durand signe., et sa petite écriture adolescente
entre ces deux gaillardes signatures Burnett et Delamarche fait
penser à un collégien qu'on mène à l'école entre deux gendarmes.
On pense bien que Burnett profite de cette lettre funèbre pour
parler du vin, de la récolte qui est parfaite, des ventes qui se sont
faites à Saint-Gilles fin septembre et du muscat de Frontignan qui
vaut 270* le muids. Jamais une lettre de mort n'arrive sans escorte
d'une note commerciale. Mon cousin se serait fâché : le prix du
port d'une lettre de Cette est de 18 sols, et c'est lui qui le paie ; il
il en veut pour son argent. Et 18 sols pour apprendre la mort de
Falconnet ou le mariage de Jovite, ce serait cher si l'on n'y parlait
un peu deLangoiran.
Joly, de La Rochelle, nous montre toujours son petit griffonnage
sec avec ses lettres grimaçantes qui font la cabriole. Il nous
apprend que, au 9 novembre, il n'y a pas d'eau dans les campagnes
saintongeaises, tellement qu'on ne peut faire chauffer le vin, et que
cela tient les eaux-de-vie de La Rochelle à 88tt les 27 veltes. Il est
vrai qu'elles sont à 65tt à Oléron.
1785. Encore ces futailles vides ! J'en rougis pour la majesté de
l'histoire. Mais ce n'est plus seulement mon cousin, il y a encore
cinq autres notables commerçants boulonnois que ces barriques
398 CORRESPONDANCE COMMERCIALE
tracassent et qui estramaconnent contre ce Hollandais. Je nomme
les trois plus riches parmi ceux qui soutiennent mon cousin dans
cette campagne mémorable. MM. Ducarnoy, Wallet et Gary. Un
écrivain étourdi se moquerait d'eux; moi j'admire leur magnanimité
et je suis ravi des perspectives qu'ils m'ouvrent sur le génie com-
mercial du temps.
On se rappelle cette grosse affaire. Il s'agit de 142 futailles, s'il
vous plaît, et même c'est le capitaine J. Vlieland qui les a portées.
Les futailles sont vides, sans doute, mais il faut songer aux prin-
cipes. Chacune de ces futailles vaut, dans les meilleures conditions,
8 livres tournois, (et comme il faut que je ne néglige aucune circons-
tance pour instruire mes contemporains, je dirai que la livre tour-
nois vaut en général 10 sols hollandais, mais que, en banque, à deux
usances, elle perd de 54 à 57 %.) La futaille, en bon état, vaut donc
8 livres tournois ou quatre-vingts sols de Hollande. Il faut retran-
cher une livre tournois par rabattage que Jean Osy se garde bien
d'oublier et 7 sols également tournois de droits d'entrée. Voilà
donc une barrique qui, dans les meilleures conditions, vaut de 65
à 67 sols. Ce qu'elle peut valoir en de mauvaises conditions, je
n'ose y penser.
Les commerçants légers d'aujourd'hui, habitués à faire fi de la
méthode, des mûres réflexions, de l'inflexible logique par où tout
s'enchaîne, ne se disent pas que le droit de propriété sur un sol
même tournois, est aussi vénérable que sur des milliers de livres
hollandaises-, ces commerçants-là, surtout s'ils se trouvaient réunis
au nombre de six, se diraient au contraire : — Jean Osy est un
filou. — Us commenceraient nécessairement par ce jugement sagace
et calomnieux. — Mais il s'agit après tout de 21 francs, un peu
plus d'un petit écu pour chacun de nous ; que le diable emporte ce
Hollandais obstiné ; finissons-en.
Jean Osy et fils, s'il eût été un Jean Osy et fils du XIXe siècle, se
serait dit : — Voilà six Français fort étourdis. Mais je fais avec
eux pour 100,000 livres d'affaires par an. — Car je vois mon cousin
lui envoyer plusieurs fois en l'année des traites de 6,000 livres et
les trois autres négociants que j'ai nommés font, en genièvre, un
plus grand commerce que lui. — Je puis donc, continuerait de
penser un Jean Osy de maintenant, leur abandonner cette petite
somme qu'ils ne me doivent peut-être pas, et je les rattraperai.
Mais non. Le vrai Jean Osy et fils est plus fort que cela : il ne
cède rien à ces Français légers, mais il les rattrape néanmoins...
DE MON COUSIN SAINT-AMOUR 399
Nous n'en sommes pas encore là et je continue le récit de ce
drame. Jean Osy et fils — l'ancien — quand il est serré de trop
près, ouvre donc de temps en temps le Parfait Secrétaire de la
cour et de la ville qui lui fournit ces belles phrases : « Monsieur,
je connois trop les sentimens d'équité qui vous animent pour croire
que votre droiture naturelle ne se révolte pas à la pensée de ces
sept futailles... »
Après un an de discussion, un bien excellent homme, M. Botte,
assommé par ces barriques et d'ailleurs doué d'une âme
généreuse, se sacrifie et consent à ce que l'on mette à son compte
les sept pièces aussi agaçantes que maltraitées par Neptuue et le
capitaine Vlieland. — Fort bien, dit Jean Osy avec gravité. Mais
j'en ai retrouvé encore deux mauvaises qui ont été envoyées, je ne
sais par qui. Je connais trop les sentimens d'équité qui vous
animent pour n'être pas persuadé que vous allez vous hâter de
partager entre vous six la perte qui résulte pour moi.
Nouveau combat. Les Français cèdent encore.
Est-ce tout? Non. Jean Osy découvre, comme je l'ai dit, que trois
de ces futailles ont contenu du rhum et du brandevin. Gela est
irrémissible. Jean Osy est jaloux du rhum, le brandevin est son
ennemi. Ce sont des liqueurs rivales de sa liqueur. Il est majestueux
et indigné.
Gomment se termina cette grave affaire ? C'est ici que se montre
dans sa beauté le génie commercial de la Hollande, ce mélange de
bonhomie patiente et de 'lextérité paisiblement rusée qui rend ces
gens-là presque capable ; ce lutter avec des Juifs ou des Chinois. Nos
Boulonnois payèrent au Rotterdammois les futailles et beaucoup
d'autres choses encore : otre Hollandais devina que ces braves gens,
las d'avoir lutté, assourdis, désarmés, énervés, étaient en un moment
de fort bonne composition. Il leur demanda un demi pour cent
d'escompte en plus, sur toutes les affaires qu'ils faisaient avec lui.
Ils le lui accordèrent. Là-dessus, Jean Osy devient écrasant : « Il
est bien et nous sommes charmés que vous nous ayez accordé
un demi % de commission supplémentaire. C'est pour compenser
les pertes que nous éprouvons avec ces futailles vides !!! »
Du reste, Jean Osy est toujours le même, il n'abuse pas inso-
lemment de la victoire. Il conserve cette politesse qui fait son
charme, avec cette petite pointe de gaîté malicieuse dont il est
fier.
« C'est du meilleur de notre cœur que nous renouvelions dans
400 CORRESPONDANCE COMMERCIALE
cette circonstance de la nouvelle année, les vœux que nous ne
cessons de former pour la conservation de vos jours et pour votre
constante prospérité, heureux si pendant le cours de cette année
vous daignerés nous fournir de fréquentes occasions de vous prou-
ver le sincère atachement, etc. »
Cette année 1786 est encore une année de grand commerce.
Jean Osy assure toujours beaucoup de pièces de vin venant de
Cette. Joly envoie beaucoup de pièces d'eaux-de-vie de La
Rochelle, 1900 veltes en mars, de 80 à 83" les 27 veltes ; 586 ou
même plus en avril, et 620 à 65". Ce sont des eaux-de-vie d'Oleron.
Sellonf est infatigable dans ses grâces. Je vois le nom de nou-
veaux correspondants, parmi lesquels Germain Nayral, de Mont-
pellier. Du Riez paraît vouloir développer son commerce de café.
On vend 18 sols la livre, le Bourbon, 19 à 20 sols, le Saint-Domin-
gue, 21 à 22, le Martinique.
Toutefois, cette année est douloureuse pour mon cousin, et la
correspondance avec Dom. Deurbroucq révèle deux tristes choses.
Il a été puni par où il a péché jadis. Il n'a pu empêcher son fils de
s'engager, et D. Deurbroucq constate le 15 mars qu'il a donné à
celui-ci 63 livres, et qu'il est caporal au régiment de Rohan-
Soubise, alors en garnison à Lorient.
Il y a plus triste encore -. Un des parents de du Riez, un homme
de son nom, fait de médiocres affaires. Bref, il doit une vingtaine de
mille francs à la succession du sieur Deurbroucq. Les lettres du
fils de celui-ci ne sont pas sans un caractère touchant. « Le res-
pect que nous avons pour vous, Monsieur, et toute votre famille
nous ont empêché d'agir contre lui par les voyes de justice. »
« C'est avec chagrin que nous devons vous prévenir que nous ne
pouvons plus retarder la volonté de nos cohéritiers. » « Nous
sommes bien embarrassés, veuillez nous conseiller dans cette
affair et nous dire quel parti nous devons prendre. »
C'est ici que le bon vieux temps dévoile un peu de sa vénérable
physionomie. Mon cousin et un autre parent du nom s'engagent à
payer 2,500 livres par mois, jusqu'à concurrence de 15,000 liv.,
Dom. Deurbroucq abandonne le reste ; et il ajoute avec une déli-
catesse égale à la dignité commerciale de son correspondant :
« Vous verres avec plaisir que nous donnerons une quittance gèné-
ralle, par ce moyen, l'honneur de toute votre famille sera à l'abry
même de soupçons. »
Je voudrais terminer l'année sur cet échange de nobles pro-
DE MON COUSIN SAINT-AMOUR 401
cédés. Mais Dom. Deurbroucq ne me permet pas d'omettre que le
thé Bouy, cette feuille si méprisée, remonte dans l'opinion. Après
être descendu de 3 1. 10 suis à 17 sols, le voici à 27. Le Soatchen
est rare. Le Haysnen-Skin est à 58 s. et le Tonkay à 50.
Ai-jedéjà nommé, parmi les marins qui apportent de La Rochelle
des eaux-de-vie à mon cousin, le capitaine Thurot ? C'est encore un
nom destiné à honorer la marine boulonnoise.
L'année 1786 commence par une nouvelle querelle avec Jean
Osy et fils, le plus entêté de tous les Bataves difficultueux. Ce
sont, je l'ai dit, les Hollandais qui paraissent avoir alors le mo-
nopole des assurances maritimes. Du Riez avait prié son « ami »
Jean Osy de lui procurer des assureurs, ce que celui-ci avait fait.
Mais ces personnages paraissent appartenir plus à la haute comédie
qu'au commerce : ils sont convaincus que la profession d'assu-
reur consiste à recevoir des primes et à ne jamais payer de rem-
boursement.
Un premier chargement de genièvre arrive, porté à Boulogne
par le Henrietta-Jacoljci, un navire de cocagne! L'équipage a établi
une buvette à fond de cale aux frais de ces coquins de Français ;
c'est-à-dire qu'ils buvaient le chargement. Le capitaine Jansse
Poppe de Vriès avait mis à terre quelques-uns de ces joyeux
Bataves. Les autres l'avaient remercié de leur avoir enlevé des
concurrents et s'étaient mis à boire comme quatre, à la santé des
absents. .
On devine que les pipes sonnaient creux en sautant sur le quai
de Boulogne. Jean Osy et fils ne le nia pas ; il voulut bien ne pas le
nier. Mais il pria son « ami » M. du Riez de ne pas faire de peine
aux assureurs, que cette indécente conduite des matelots hollan-
dais plongeait dans un désespoir patriotique, et de traiter douce-
ment Poppe Jan de Vriès, sous le prétexte que c'était « un bien
honnête homme, » plus désespéré encore patriotiquement que les
assureurs. Joseph-Antoine qui était lui-même un honnête homme
traita, en effet, doucement son congénère hollandais. Jean Osy l'en
remercia, en se frottant les mains.
Mais le même creux se découvrit sur un chargement de vin et
d'eaux-de-vie, venant de La Rochelle. Il était assuré parles assureurs
de Jean Osy, qui était ou paraissait être uniquement un intermé-
diaire. Cette fois, il n'y avait en question ni matelots hollandais,
ni l'honnête Jan Poppe. Le capitaine Friocourt était homme à tenir
son équipage en bonne discipline. Jean Osy se garda bien de nier
402 CORRESPONDANCE DE MON COUSIN SAINT-AMOUR
les vides, constatés, selon l'usage, par les deux maîtres tonneliers-
jaugeurs de la ville. Il répondit lestement que cela ne l'éton-
nait pas, les barriques de Rochefort étant reconnues pour les
plus mauvaises de l'univers .entier. Cet argument parut faible à
mon cousin. Jean Osy se mit alors derrière ses assureurs. Ils assu-
raient — et eussent voulu assurer bien autre chose — que pour
avoir droit à indemnité, il fallait qu'il y eût une perte de 10 °/0 ; puis
il fallait que cette perte provînt du gros temps ; il fallait même que
le navire eût touché. Ce ne fut pas tout. Il fallait que le capitaine
jurât qu'il avait, en effet, été mis en péril. Etait-ce tout? Poussés
à bout, les assureurs exigeaient que l'équipage certifiât que le capi-
taine avait dit la vérité.
Cette fois du Riez s'entêta aussi. Il exigea que Jean Osy et fils
intentât un procès aux assureurs. Celui-ci lui jura sur tous les
tons qu'il le perdrait. Joseph-Antoine insista. Jean Osy devint
alors solennel et grognon : Nous aimons mieux désormais que vous
choisissiez vos assureurs vous-même. Du moment qu'il s'agit de
payer les avaries ce n'est plus un métier faisable. Si vous aviez fait
naufrage, très bien. Mais être chicané pour quelques malheureux
tonneaux, des tonneaux de La Rochelle ! ! Ils concluent en ces
termes : « Du moment, Monsieur, que vous vous adressez à nous,
c'est évidemment que vous consentez à subir les usages du pays. »
Alors intervint la fameuse phrase : « Nous connaissons trop vos sen-
timens d'équité et votre raison !... » Joseph- Antoine jura qu'il était
absolument déraisonnable. Il était convaincu que du moment qu'on
s'assurait, ce n'était pas uniquement pour la charitable satisfaction
d'envoyer à Rotterdam de l'argent qui, justement à ce moment
(23 mars, j'ai promis de préciser), perd 55 1/8, sans compter 2 %
d'agio. Il insista donc pour plaider.
Je ne sais s'il faut l'attribuer aux rats, aux coqs, ou aux cerfs-
volants, mais je n'ai pas la fin de cette affaire.
Foin des affaires, d'ailleurs ! Le jour, le grand jour est arrivé.
Voilà cinq ans que l'on y songe. Tout vient à point à qui sait
attendre.
Ch. d'Héricault.
ÇLa suite prochainement.)
ANECDOTES ET NOTIONS
Le travail du commissaire Ioron, sur la population de la ville et
fauxbourgs de Paris, pendant l'année 1789, présente le Tableau qui
suit : 19,383 baptêmes, 4781 mariages, 20,391 morts, 5,719 enfans
trouvés et 61 professions religieuses.
Par la comparaison de ce Tableau avec celui de 1788, il paroît
qu'il y a eu, en l'année 1789, 1325 baptêmes, 594 mariages, 103
enfans trouvés, 61 professions religieuses de moins et 432 morts
de plus qu'en 1788.
(Gazette de France, du Mardi, 2 février 1790.)
Les jacobins. — Un des soirs de la fin de l'année 1792, je passais
rue Saint-Honoré, en face de la société-mère, à huit heures,
à l'heure où l'on sonne la cloche pour annoncer que la séance du
club des Jacobins va s'ouvrir. J'entendis une fillette qui disait à sa
mère :
— Qu'est-ce donc que cette cloche qui fait, comme ça, gredin,
gredin, gredin?
— Ma fille, répond tranquillement la mère, c'est l'appel nominal.
Charade.
Mon premier du beau sexe est une des parures ;
L'on fait de mon second des palais, des masures ;
Mon tout, qui fut un dieu pour de certains Français,
A l'exécration est voué pour jamais.
Par le cit. Duc***.
Journal de Paris, n° 124. Sextidi, 6 pluviôse an IV,
— 26 janvier 1796).— Le mot est Robespierre.
404 ANECDOTES ET NOTIONS
Ce n'est pas une des choses les moins plaisantes de la Révolution
que ce que l'on mande de Nîmes, sur M. Dumouchel, ancien recteur
de l'Université de Paris, révolutionnaire qui a abjuré tous ses
serments pour devenir évêque du département du Gard.
« M. Dumouchel et ses vicaires, est-il dit dans cette lettre, mon-
tent fort joliment la garde. Ils sont du 7e bataillon, dans la com-
pagnie de Gazeing l'aîné, protestant. Ainsi il était réservé à notre
sublime Révolution de nous faire voir des prêtres et un prélat,
ci-devant docteur de Sorbonne, aller à droite, à gauche, en arrière,
en avant, d'après les ordres d'un protestant ! »
{Mercure Français, juillet 1792, p. 208.)
A la séance du 26 juin 1792, on soutint qu'il ne fallait donner aux
enfants « ni des noms, autrefois dits de baptême, ni le nom de leur
père. »
Le soir de la fête que le ministre des relations extérieures donnait
à Bonaparte, un très jeune enfant parvint à percer la foule de
curieux et d'admirateurs qui entourait le héros. 11 s'avance tout
près de lui, le considère avidement, puis courant se jeter dans les
bras de son père : Papa, s"ècrie-t-il, c'est un homme!
(La Décade philosophique, 10 ventôse an VI,
— 28 février 1798.)
Le Muséum central des Arts est aujourd'hui métamorphosé en
une salle de festins. Le Corps législatif s'en est emparé, et y donne
un grand repas au héros de l'Italie. C'était fort bien fait de rece-
voir avec solennité Bonaparte, dans un lieu qu'il a enrichi de chefs-
d'œuvre ; mais changer les salles basses en cuisines ! mais obliger
l'administration du Muséum à déblayer dans quelques jours une
galerie pleine d'objets que l'on ne doit remuer que dans le cas de
la plus urgente nécessité, que l'on ne peut presque toucher sans les
endommager! 0 barbarie !
{La Décade philosophique, 30 frimaire an VI,
— 20 décembre 1797.)
LES ÉMIGRÉS EN ALLEMAGNE
Collection du M*» de Sureeres.
MOLIÈRE PENDANT LA REVOLUTION
HISTOIRE DES RESTES MORTELS DE MOLIÈRE, DE 1702 A 1799
I
EXHUMATION
MOLIÈRE DANS LA CAVE DE LA CHAPELLE SAINT-JOSEPH
En 1792, la section armée, dénommée d'abord de la Fontaine
Montmorency, puis de la Fontaine Montmartre, avait son siège à
la chapelle Saint-Joseph, à l'endroit où fut établi, jusqu'en ces der-
nières années (1880), le marché du même nom, au coin formé par
la rue du Sentier et la rue Montmartre. Autour de cette chapelle
enlevée au culte, existait encore en partie le cimetière où Molière
avait été enterré et dans lequel La Fontaine passait aussi pour
avoir reçu la sépulture. La section changea une troisième fois de
nom en l'honneur de ces grands hommes.
« D'autres, dit M. Taschereau presque avec attendrissement 4 ,
d'autres se décoraient des noms de Brutus et de Scévola ; celle-ci,
par un patriotisme mieux entendu, préféra choisir ses patrons dans
les fastes de notre gloire littéraire. » Il est vrai ; mais cela dura peu
de temps ; on traversa vite cet âge littéraire de la Révolution,
tellement que vers la fin de cette même année, la section armée de
Molière et de La Fontaine se para d'un nouveau nom, de ce même
nom de Brutus que M. Taschereau la loue de n'avoir pas pris. Le
beau zèle des sectionnaires pour les illustres représentants de notre
poésie avait si peu duré que, dans l'almanach de 1792, la section
est encore la section de La Fontaine Montmartre, et dans l'alma-
nach de 1793 ou de l'an II, elle est déjà la section de Brutus.
1. Histoire de Molièn ,
T. II. — DÉCEMBRE 1883 27
406 MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION
La section armée de Molière et de La Fontaine venait donc de
s'attribuer ce nouveau nom, lorsque tous les citoyens qui en fai-
saient partie furent convoqués et assemblés pour entendre une
motion que devait faire l'un d'eux. Ledit membre prit la parole et
exposa que : « Ce n'était pas assez que la section, pour rendre
hommage à Molière et à La Fontaine, se fît gloire de porter leurs
noms ; il fallait encore qu'elle leur érigeât des monuments qui
attestassent son respect pour eux, et qui les vengeassent en quelque
sorte de l'injustice de leur siècle qui avait balancé à leur donner
la sépulture *. »
L'orateur appliquait aux deux poètes ce qui n'était vrai que d'un
seul; mais en pareille circonstance, on n'y regarde pas de si près.
Je ne puis m'empêcber de remarquer qu'André Gbénier, habitant
alors rue de Clèry, n° 97, était de la section de Molière et de La
Fontaine, et je me demande si ce n'est pas lui, grand admirateur
des deux poètes, qui a fait cette motion.
La proposition fut adoptée à l'unanimité. Il fut voté que l'on
procéderait dans le plus bref' délai à la recherche des corps des
deux grands hommes; que le citoyen Moreau, architecte de la sec-
tion, serait chargé de cette opération, et l'Assemblée lui adjoignit,
en qualité de commissaire, le citoyen Fleury, dernier chapelain et
desservant de la chapelle, à l'effet de donner et prendre tous les
renseignements nécessaires.
Ge Fleury était alors vicaire de Saint-Eustache. Il dressa et
signa seul, en prenant la qualité de commissaire civil, le procès-
verbal de l'exhumation de Molière, qui eut lieu le 6 juillet, à quatre
heures de l'après-midi.
L'exhumation de La Fontaine eut lieu quatre mois et demi plus
tard, le 21 novembre 1792, à trois heures après midi.
Il est indispensable de reproduire ici le procès-verbal de la
double opération. Il a été imprimé deux fois : une première fois dans
le Musée des monuments français, par Alexandre Lenoir 2 -, une
deuxième fois par V Amateur d'autographes (janvier 1874), d'après
une grosse ou copie du temps. Dans les deux textes, mais dans le
dernier surtout, la rédaction en est fort grossière, et il est à sup-
poser que la minute était moins incorrecte. Toutefois, ne sachant
1 . Extrait de l'exposé des faits qui précède le procès-verbal d'exhumation. Alex.
Lenoir, Musée des Monuments français, t. VIII, 1821, p. 161.
2. T. VIII, 1821, p. 161 et suiv.
MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION 407
pas si Alexandre Lenoir a eu celle-ci sous les yeux, ou s'il n'a pas
tout simplement corrigé la copie qu'a donnée plus tard Y Amateur
d'autographes, il nous semble préférable de transcrire fidèlement
celle-ci, en signalant les plus graves altérations.
Procès-verbal de l'exhumation des corps de Molière
et de La Fontaine *■.
« La section de la fontaine Montmorency, ensuite fontaine Mont-
martre, en prenant possession de la nouvelle caserne et du chef-
lieu de ces assemblées général et de comité en laditte rue Mont-
martre, près l'église Saint-Joseph, pris les noms de Molière et
La Fontaine. A raison de ce que les cendres de ces deux grands
hommes reposoient dans le cimetière de laditte chapelle de Saint-
Joseph et désirant rendre aux mannes de ses deux hommes dont les
rares talents ont illustrée leurs siècles les honeurs que dicte une
juste reconnoissance. En conséquence, laditte section a chargé le
citoyen Moreau, architecte chargé des travaux du comité dans sa
nouvelle demeure, de faire les plus scrupuleuses recherches pour
l'exhumation de ses deux corps ; et, après avoir consultés les
registres de la paroisse de Saint-Eustache qui porte :
« 1° Que Y an mil six cent soixante-treize, le mardi vingt neu-
vième 2 février, deffunt Jean-Baptiste Poquelin de Molière, tapis-
sier, valet de chambre ordinaire du Roi, demeurant rue Richelieu,
proche l'arcade 3 des peintres -, décédé le dix-septième du présent
mois, a été inhumée dans le cimetierre de Saint- Joseph.
« 2° Les historiens contemporains et la tradition non suspect qui
désigne l'inhumation de feu Molière dans ledit lieu, près les murs
d'une petite maison situé à l'extrémité du cimetierre.
3° Consulté les mêmes registres qui porte que Y an mil sept cent
quatre-vingt-quinze, le jeudi quatorze avril, défunt Jean de La
Fontaine, un des quarantes de l'accadémie françoise, âgé de
soixanle-seize ans, demeurant rue Platrière, à l'hôtel du Val \
décédé du présent mois, a été inhumée au cimetierre des Saints-
Innocents. Signé Chaudeles 5.
1. V Amateur d'autographes, janvier 1874.
2. Au lieu de vingt-unième.
3. Au lieu «le l'académie.
4. Au lieu d'Hervart.
5. Au lieu deChandelet.
40S MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION
« Ce mot des Saints-Innocents est une erreur non certifiée sur
l'acte motivé :
« 1° Sur ce que les amis de monsieur de La Fontaine demendent
qu'il fut enterè au cimetierre de Saint- Joseph, ce qui leur l'ut
accordée : en une fosse particulière au pied du crucifix, fait atestè
par tous les historiens et même les contemporains l.
« 2° Sur les témoignages de feue madame de Neuilli sa nièce 2, et
de toutes la famille de M. de La Fontaine, fait atesté de plus par
madame Du val 3 chez laquel il est décédé, enfin par la tradition la
plus constante et la plus avérée.
« En conséquence, le citoyen Moreau, architecte, empressé de
répondre au désire du comité de la section de Molière et de La
Fontaine procéda au recouvrements, de ses dépens 4 fit creuser
la terre au lieu indiqué en présence du citoyen Fleury, vicaire de
Saint-Eustache, deservant la chapelle Saint- Joseph.
« Le vendredi/ 6 juillet 1792, 4 heures après midy, l'on décou-
vrit en ce même endroit près du murs, ledit corps seul qui nous a
aparu et aux dit témoins, avoir été mis dans un cercueil de chêne
d'un pouce d'épaisseur, ainsi qu'il a paru par les fragement déposé
avec les ossemens telle qu'il en étoit entouré dans une veine de
terre sablonneuse, à trois pieds de profondeurs : ledit corps ainsi
découvert fut en présence des susdits témoins, relevée avec soins
et déposée dans un coffre fermée à la clef, et depuis en présence
des témoins transféré en une caisse de sapin de deux pieds de long
sur un pied et demi de large et d'un demi pied de haut.
« Depuis cette époque, il a été déposé dans la cave de l'église de
Saint-Joseph, sous la garde du citoyen Fleury, ledit exposé re-
connue conforme à la vérité et ont signé :
« Moreau, Fleury. »
« 'La section armée de Molière et La Fontaine n'eut pas moins
1. Il n'y a pas un mot de cela clans les contemporains.
2. Femme de son pitit-iils Charles- Louis de La Fontaine, ayant épousé en
secondes noces M. de Neuilly.
3. Il s'agit toujours de M'»c d'Hervart, la dernière protectrice et hôtesse de La
Fontaine, morte au commencement du XVIIIc siècle, sans avoir laissé aucune attes-
tation connue.
4. Au recouvrement de ces dépôts (texte d'Alexandre Lenoir) et bonne leçon pro-
bable.
MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION 409
d'empressemenl a recouvré les mânes «lu respectable Jean de La
Fontaine, dont lo génie profond rendit la mémoire célèbre.
« En conséquence, rassemblée général de laditte section a pris un
arrêté et nommé pour commissaires les citoyens Moreau, prési-
dent, Chardin, commandant la force armée, Fleury, vicaire, deser-
vaot la chapelle de Saint-Joseph, et Brélut de la Grange, notaire, à
l'effet d'être présent à la fouille des terres du cimetierre et à la
recherche du corps de Jean de La Fontaine. En conséquence, le
mercredi 21 novembre 1792, l'an Ier de la République françoise,
sur les trois heures après-midi, lesdits citoyens Moreau, Chardin,
Fleury et La Grange s'ètant transporté audit lieu, et en vertu de
l'arrêté de l'assemblée général de la section, on fait fouillés les terres
et ont trouvées au pied du crucifix, à cinq pieds de profondeur, un
corps seul qui a paru avoir été renfermée dans un cercueil de chêne
dont les ossements aussi paroissoient annoncer l'époque indiqué
par lesdits extraits, et en présence desdits commissaires, le corps
fut levée de terre et déposé en la cave de la chapelle de Saint-
Joseph, dans une caisse de sapin de deux pieds de long sur un pied
et demi de large et un demi pied de haut, et mis sous la garde du
citoyen Fleury.
« Ledit exposé reconnue conforme à la vérité par lesdits com-
missaires et ont signé à l'original. Depuis le travail ordonné par
l'assemblée général pour la décoration du chef-lieu de la section et
la suppression de la cave (de la chapelle), lesdites caisses renfer-
mant les ossemens de Molière et de La Fontaine ont été déposées,
en présence du citoyen Fleury, dans une chambre au-dessus du
corps de garde du chef-lieu de la section. La minute du présent
procès-verbal est entre les mains du citoyen Chery, garde des
archives, procès verbaux et seaux de laditte section, demeurant rue
Saint- Joseph, n° 22. »
Ainsi la chapelle de Saint-Jos°ph ayant été démolie pour faire
place à un corps de garde, les deux caisses furent retirées de la
cave où elles avaient été primitivement déposées et mises dans
une chambre ou grenier au-dessus du nouveau corps de garde. On
ne dit pas où elles avaient été consignées pendant l'espace de temps
qui s'écoula entre la démolition de la chapelle et la construction du
corps de garde sur le même emplacement.
410 MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION
II
MOLIÈRE AU CORPS DE GARDE DE LA SECTION ARMÉE DE RRUTUS.
Ces ossements tirés du sol, « ces augustes débris, » comme on
disait, furent-ils traités avec tout le respect auquel ils auraient eu
droit? Il y a plus d'une preuve de l'indifférence et de la négligence
des sectionnaires qui avaient abandonné si promptement les noms
des deux grands poètes pour celui de Brutus. Il est même difficile de
dire jusqu'où la négligence a été poussée. Mentionnons d'abord l'in-
discrétion d'un enthousiaste. L'auteur comique Cailhava qui, dès
avant l'exhumation, se prétendait possesseur d'une dent de Molière1,
Cailhava, parlant de l'exhumation de 1792, raconte les impressions
qu'il éprouva en voyant les squelettes que l'on avait mis au jour :
« J'ai pressé sur mon sein, dit-il, les têtes de ces deux hommes de
génie ; je les ai baisées religieusement : celle du fabuliste inimi-
table m'a fait verser des larmes d'attendrissement. Je me suis pros-
terné devant celle du premier des comiques, et j'ai sollicité, j'ai
obtenu la permission de la ceindre d'un bandeau sur lequel, me
défiant de moi-même, je me suis borné à écrire un seul vers em-
prunté à l'un de ses chefs-d'œuvre :
C'est un homme qui... Ah !... un homme !... un homme enfin a.
Et il ajoute dans une note : « La tête de Molière a plus de lar-
geur d'une tempe à l'autre, et celle de La Fontaine du front à
l'occiput 3. »
Une pensée vient aussitôt à l'esprit en lisant ces mots -, quand
La Fontaine fut exhumé, Molière l'avait été déjà depuis quatre
mois et demi. Pour que Cailhava ait pu avoir en même temps sous
les yeux et comparer les crânes de l'un et de l'autre, il faut donc
que la caisse où, selon le procès-verbal, les dépouilles de Molière
1. D'où cette dent serait-elle venue à Cailhava ? Il n'y a pas lieu de s'en préoccuper,
cet auteur crédule ne s'en étant sans doute préoccupé jamais lui-même. « C'était une
dent que Molière avait contre lui, » disait La Harpe dans sa Correspondance litté-
raire (1774-1791).
2. Tartufe, act. I, se. VII.
3. Etudes sur Molière. Paris, Debray, an X, in-8°.
MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION 411
avaient été enfermées, ait été rouverte pour satisfaire la curiosité
de l'auteur de Y Art de la Comédie, et sans doute d'autres amateurs.
Cette première information ne donne pas une haute idée de la vigi-
lance avec laquelle étaient gardées ces reliques, ni de la discrétion
observée à leur égard.
La révélation involontaire de Cailhava ne fait pas seule naître
de fortes appréhensions. Des fragments des ossements de Molière
et de La Fontaine, se répandirent en quelques mains. Ces fragments
auraient été, de l'aveu de leurs possesseurs, soustraits aux corps
exhumés en 1792. A quelle époque ? On ne saurait le dire exacte-
ment. Mais, dès ce premier moment, il est constant que des sous-
tractions sont devenues possibles.
M. Ulrich Richard Desaix a publié en 1880 une brochure inti-
tulée la Relique de Molière du cabinet du ~baron Vivant Denon.
Il y expose que le baron Vivant Denon, longtemps directeur des
musées impériaux et royaux, mort en 1825, avait rassemblé dans
un ancien reliquaire du XVe ou du XVIe siècle, un certain nombre
d'objets de haute curiosité, parmi lesquels des fragments d'os de
Molière et de La Fontaine. Ce reliquaire fut, à la mort du baron
Vivant Denon, en 1826, acquis, avec tout ce qu'il contenait, par le
comte de Pourtalès-Gorgier.
A la vente de la galerie Pourtalès, en 1865, il passa aux mains
de M. le comte Arthur Desaix. M. Ulric Richard Desaix, dans sa
brochure, cherche à démontrer que les reliques diverses que le
reliquaire contient sont authentiques ; il invoque, à cet effet,
l'érudition, la situation exceptionnelle de Vivant Denon qui, ardent
collectionneur, dut profiter des occasions nombreuses qui, pendant
la Révolution, s'offrirent de recueillir de pareils trésors. Tout ce
que nous voulons constater ici, c'est que voilà des fragments d'os
de Molière et de La Fontaine qui à un moment qu'on ne saurait pré-
ciser, se sont échappés des caisses où furent enfermées les dé-
pouilles de l'ancien cimetière Saint-Joseph. Ce ne sont pas les
seuls fragments que ces caisses infidèles laissèrent emporter. Mais
pour les autres, le moment de la soustraction est plu s facile à déter-
miner.
412 MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION
III
MOLIÈRE AU LABORATOIRE DE LA MONNAIE.
Au musée de Cluny, dans la salle dite des Couronnes, sur le
bureau du duc de Gréquy, on voit sous un globe un fragment de
l'os maxillaire inférieur de Molière, inscrit sous le n° 3674 du
catalogue, et donné le 4 avril 1860 par M. le docteur Jules Cloquet
avec le certificat suivant : « Sous la Convention nationale, on avait
exhumé et transporté à l'hôtel des Monnaies * les os des hommes
illustres de la France, afin de les convertir en verre phosphate,
acide de chaux, et d'en faire des coupes consacrées à la reconnais-
sance publique. Quelque temps après, la décision qui avait motivé
cette translation fut révoquée et les corps rendus aux cimetières.
M. d'Arcet (Jean), qui devait faire l'opération chimique, retint
comme une relique ce fragment de la mâchoire inférieure de
Molière, qui m'a été donné par son fils, essayeur en chef de la
Monnaie et membre de l'Institut. — Signé : Jules Cloquet, membre
de l'Institut 2. «
Le souvenir de l'étrange entreprise dont les ossements des
hommes illustres du passé auraient été l'objet à l'époque de la
Convention s'est conservé, sans qu'il soit facile d'indiquer rien de
précis à ce sujet. Le journal X Intermédiaire des chercheurs et des
curieux avait provoqué jadis une enquête qui ne donna pas de ré-
sultats positifs. On y lit (année 1864, p. 109) :
« A l'époque de la Convention, sur un ordre du Comité de salut
public, le chimiste Darcet fut mis en possession d'une partie des
ossements de Molière et de quelques autres morts illustres, entre
autres d'Héloïse et d'Abailard, à l'effet d'en tirer du phosphate de
chaux qui devait être employé à la fabrication d'une belle coupe en
porcelaine de Sèvres où l'on aurait bu patriotiquement à la « Répu-
blique. » J'ignore si ce vase a été fabriqué. Darcet avait gardé des
échantillons de cette collection d'ossements qu'il avait reçue. Le
fragment de mâchoire qui se voit aujourd'hui au musée de Cluny
1. A V hôtel des Monnaies, parce que le chimiste Darcet y demeurait.
2. Ce certificat a été longtemps posé contre le socle, à la vue du public ; on l'a
retiré de là depuis quelques années.
MOLIÈRE TENDANT LA RÉVOLUTION 413
avec cette étiquette : « Mâchoire de Molière, donnée par M. le pro-
fesseur Jules Cloquet, » en provient. M. Cloquet, qui le tenait
de Darcet le fils, ne sait pas ce que tout le reste est devenu.
Y. D. »
Même année, page 246, nous lisons encore :
« J'ai vu entre les mains de M. Albert Lenoir, fils d'Alexandre
Lenoir, aujourd'hui secrétaire de l'Ecole des Beaux-Arts, quelques
lentilles d'une substance vitrifiée qu'il m'a dit avoir été composée
chimiquement avec des fragments d'ossements provenant des tombes
de Molière et de La Fontaine. Il tenait ces objets de son père, le
créateur du Musée des monuments français. Peut-être est-ce là
un des résultats de la mission confiée à Darcet. A ce propos,
M. Y. D. pourrait-il citer le texte de l'ordre donné par le Comité de
salut public, ou du moins indiquer dans quel ouvrage on retrouve-
rait soit le texte, soit la mention authentique de cet ordre ? On a
prêté aux hommes du Comité de salut public et en général aux
autorités révolutionnaires tant d'excentricités apocryphes ! F. L. »
On ne prête qu'aux riches, comme dit le proverbe. Jusqu'ici on
n'a pu découvrir, il est vrai, aucun texte public, aucun document
officiel relatif à la mission étrange confiée au chimisteDarcet.il
est pourtant bien certain, d'autre part, que le docteur J. Cloquet
n'a pas inventé ce qu'il raconte avec une entière bonne foi et sans
aucune intention de critique ni de blâme ; il le tenait de Darcet le
fils, qui avait vingt-quatre ans quand son père mourut en 1801, et
qui vécut jusqu'en 1844. Le docteur Jules Cloquet, mort tout
récemment, était né en 1790. Darcet le fils et lui furent donc con-
temporains. Il n'est guère possible de rencontrer un témoignage
offrant de plus sérieuses garanties et, en aucun point de sa trans-
mission, paraissant moins contestable. Mais un détail singulier
vient appuyer, confirmer le témoignage du docteur J. Cloquet.
Dans le procès-verbal du 18 floréal an YII (7 mai 1799) *, procès-
verbal contenant la description des deux squelettes portant les
noms de Molière et de La Fontaine, on remarque ce curieux détail:
« Dans la caisse portant le nom de Molière, nous remarquâmes
tous les ossements d'un corps humain entassés (les commissaires
ne signalent l'absence d'aucun de ces ossements ; si l'on en avait
dérobé, c'étaient sans doute de trop petites parcelles pour qu'on
1. Nous le donnons ci-après.
414 MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION
jugeât utile de les mentionner). Dans la caisse portant le nom de
La Fontaine, nous vîmes aussi tous les ossements d'un corps hu-
main, à l'exception de la mâclioire inférieure. »
Ainsi ce procès-verbal de 1799, extrait des minutes d'une étude
de notaire et publié en ces dernières années, constate que la mâ-
choire inférieure manque à l'un des deux squelettes, ce qui vient
confirmer de la manière la plus irréfragable l'attestation du doc-
teur Jules Cloquet. Ce ne peut être que le chimiste Darcet qui a
soustrait cette mâchoire inférieure, car une coïncidence fortuite
entre son témoignage et le procès-verbal de 1799 serait par trop
extraordinaire ; il l'avait soustraite avant la translation des caisses
funéraires au Musée des monuments français, et plus d'un an aupa-
ravant, puisque les membres de l'administration municipale du
IIIe arrondissement déclarèrent à Lenoir et à ses collègues avoir
reçu les caisses du comité de la division de Brutus depuis plus
d'un an et les avoir gardées religieusement sans les ouvrir. C'était
donc à une époque antérieure que la soustraction avait pu avoir
lieu.
Mais ce qu'il y a de surprenant, c'est que la mâchoire que le
chimiste déclarait avoir dérobée à Molière, qu'il légua à son fils
comme la mâchoire de Molière, manque, d'après le procès-verbal
de 1799, non pas à Molière, mais à La Fontaine. Comment ce qui-
proquo a-t-il pu se produire? Il ne suffit pas évidemment, pour
expliquer cette méprise, de supposer une simple visite du chimiste
aux caisses de la section de Brutus. L'étourderie en pareil cas eût
été trop forte. Il faut pour cela que les squelettes aient été en même
temps mis hors de leurs caisses et qu'on les y ait replacés un peu à
la hâte, avec plus ou moins de confusion.
Comment, dès lors, repousserait-on l'anecdote que le fils du chi-
miste tenait de son père et dont il fit part à son ami Jules Cloquet?
quelle hypothèse plus vraisemblable pourrait-on lui substituer ? Il
faudra seulement, en présence des affirmations précises du procès-
verbal de 1799, ajouter au certificat du musée de Cluny une cir-
constance dont ni le docteur, ni les chimistes de la Monnaie ne se
sont doutés. Il est à croire, en effet, que lorsque les restes mortels
des grands hommes furent redemandés à Darcet, les deux sque-
lettes furent replacés dans leurs caisses avec quelque précipitation.
Peut-être ceux qui furent employés à cette opération mirent-ils les
ossements de Molière dans la caisse de La Fontaine et vice versa.
En ce cas l'interversion existerait encore aujourd'hui, et quand
MOLIÈRE TENDANT LA RÉVOLUTION 415
vous allez porter une couronne à la tombe soit de l'un, soit de
l'autre, il conviendrait, pour bien vous adresser à celui des deux
que vous voulez honorer, de prendre le contre-pied des inscriptions
tunmlaires.
Qu'une entreprise comme celle dont nous parlons ait eu lieu sur
les restes des grands hommes, c'est, d'ailleurs, ce qui résulte aussi
de ce que l'on sait des destinées de la dépouille mortelle de
Turenne. Le 21 brumaire an VII (11 novembre 1798), Beaumar-
chais écrit une lettre-requête, adressée au ministre de l'intérieur
François de Neufchâteau, et publiée dans le journal la Clef du
cabinet des souverains. Beaumarchais, visitant les collections du
Muséum d'histoire naturelle, y a retrouvé, « au coin d'un labora-
toire de chimie, dans la poussière des fourneaux, des matras, et
des matériaux servant à des distillations, le corps exhumé de
Turenne l. « L'auteur du Mariage de Figaro exprime son indigna-
tion d'une telle incurie et demande au ministre que ce corps soit
transporté dans son tombeau qui a été, lui, reconstruit dans l'Elysée
des Petits- Augustins.
Gomment le corps de Turenne, extrait de son tombeau, était-il
arrivé des caveaux de Saint-Denis dans ce laboratoire de chimie
du Jardin des Plantes ? Une explication se présente à nous tout
naturellement : c'est que le chimiste de la Monnaie n'avait pas été
seul appelé au travail de vitrification, et que d'autres ossements de
grands hommes avaient été portés, dans le même but, à d'autres
laboratoires où ils étaient demeurés plus oubliés encore que les
restes de Molière et de La Fontaine.
On devine assez, par ce qu'on vient de lire, quelles aventures
ont couru les restes mortels de Molière depuis qu'ils ont été arra-
chés du cimetière de Saint-Joseph. On peut considérer comme avéré
et constant qu'ils furent transférés, avec d'autres exhumés à la
même époque, au laboratoire du chimiste Darcet, dans le but de
donner satisfaction, par la fabrication de coupes républicaines ou
de verres patriotiques, à la haute fantaisie de quelque puissant du
jour. Quel ordre fut gardé dans cette translation ? Quelles précau-
tions furent prises ? A ces questions il n'est aucune réponse. Il n'est
pas douteux non plus que les caisses furent ouvertes, que les osse-
i. Voyez la curieuse lettre de Beaumarchais dans les Œuvres complètes de cet
auteur. Tous les récents éditeurs l'ont recueillie dans la correspondance.
416 MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION
ments en furent extraits, qu'ils purent être, dans une certaine
mesure, mêlés ou confondus. Où en était la vitrification, lorsqu'elle
fut contremandée ? M. Hillemacher a de la poudre blanche qu'il
assure provenir des os du poète comique l. M. Albert Lenoir pos-
sède des lentilles d'une substance vitrifiée qu'il prétend avoir la
même origine2. Tout cela est bien propre à nous jeter dans une
grande perplexité. « Un peuple libre doit respecter et honorer les.
restes de ses grands hommes, » disaient les orateurs révolution-
naires. On voit comment ce devoir si hautement proclamé était
rempli dans la réalité. Continuons le récit des pérégrinations de
ces « augustes débris, » car il se passera du temps encore avant qu'ils
rentrent dans la paix et le repos.
Les caisses furent reportées où on les avait prises. Où ? Proba-
blement dans la chambre ou grenier au dessus du corps de garde de
la section de Brutus. On ne saurait dire exactement à quel moment
de la Révolution eut lieu cette restitution. C'était quelque temps
sans doute après le 9 thermidor. Car, selon toute apparence, ce fut
le 9 thermidor qui arrêta les projets des amateurs de coupes mor-
tuaires faites avec les ossements des grands hommes. Pendant
quelque temps, on oublia les exhumés. L'an V, c'est-à-dire en 1797,
Millin les rappela à la mémoire des patriotes dans un article du
Magasin encyclopédique 3. Après un court résumé de ce qui s'était
passé en 1792, Millin concluait ainsi : » Quoique la section ait
abjuré, dans les temps révolutionnaires, les noms de Molière et de
La Fontaine pour celui de Brutus, le dépôt y existe toujours (à la
section). Il serait digne du gouvernement de donner à ces deux
hommes célèbres une sépulture digne d'eux. »
Cet article ne paraît pas avoir eu de résultat immédiat. L'appel du
savant conservateur delà Bibliothèque nationale ne fut pas entendu.
N'est-ce pas toutefois à la suite de cette modeste réclamation que
les deux caisses mortuaires changèrent d'asile et furent déposées à
la municipalité du IIIe arrondissement, où nous les retrouvons
deux ans plus tard ?
1. Cette poudre blanche a été exposée au Musée Molière, lors de la célébration du
deuxième centenaire de la mort du poète, en 1873.
2. Voyez ci-dessus le deuxième extrait de Y Intermédiaire des chercheurs et des
curieux.
3. Troisième année, t. II, p. 548.
MOLIERE PENDANT LA RÉVOLUTION 417
IV
MOLIÈRE A LA MUNICIPALITÉ DU III'' ARRONDISSEMENT.
(aux ci-devant petits-pères, PLACE des victoires.)
Le 24 vendémiaire an VII, sous le Directoire, l'administration
centrale du département de la Seine prit un arrêté ordonnant
d'exhumer tous les hommes célèbres à divers titres reposant dans
les églises, édifices nationaux ou cimetières dont la destination
avait été changée. « Le respect pour les grands hommes, est-il dit
dans les considérants de l'arrêté, est une des vertus d'un peuple
libre et éclairé, et les honneurs qu'on leur rend après leur mort
sont le plus sûr moyen d'exciter une noble émulation. » L'ar-
ticle lRr de cet arrêté dispose en conséquence que « les cendres de
Molière seront transférées à l'école centrale du Panthéon, celles de
La Fontaine à l'école centrale des Quatre-Nations, et celles de
Santeuil à l'école centrale de la rue Antoine. »
Cet arrêté fut bien près de son exécution, si l'on en juge par la
pièce suivante :
bureau de police administrative Paris, le 29 vendémiaire,
CIVILE ET MILITAIRE. an ? fc fa République.
LE 2 BRUMAIRE.
l'administation centrale du département
A l'administration municipale du 3c arrondissement.
« Citoyens, nous vous prévenons que nous avons arrêté que les
cendres de Molière et de La Fontaine, qui sont en dépôt dans l'une
des salles de la maison occupée par votre administration, seront
transportées dans les écoles centrales du Panthéon et des Quatre-
Nations. Nous avons chargé le baron Molinor, notre architecte,
d'effectuer ce transport. Nous vous invitons à lui donner toute faci-
lité pour cette opération aussitôt qu'il se présentera auprès de
vous.
« Salut et fraternité,
« A. SAUZAN. TREVILLIER *. »
Toutefois, il résulte de ce qui va suivre que le baron Molinor
1. V Amateur d'autographes, janvier 187-i.
418 MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION
n'accomplit point sa mission et que les restes de Molière et de La
Fontaine ne firent pas le nouveau voyage dont ils étaient menacés.
On lit dans le Moniteur du 30 germinal de la même année : « Le
Directoire exécutif a arrêté le 27 germinal (16 avril 1799) que les
corps de Turenne, de Molière et de La Fontaine seraient déposés
sur-le-champ dans des cénotaphes préparés dans le jardin du Musée
des monuments français. On doit à l'estimable artiste qui a créé ce
musée (Alexandre Lenoir), d'avoir déjà recueilli lui-même les
restes de Descartes, et de les avoir déposés clans le monument funé-
raire qu'il lui a élevé. »
Le ministre de l'intérieur, François de Neufchàteau, écrivit, à la
date du 15 floréal an VII, au citoyen Alexandre Lenoir, une lettre
lui conférant une mission spéciale à ce sujet '.
En vertu de l'arrêté du 27 germinal et de la lettre du ministre,
Alexandre Lenoir, administrateur du Muséum des monuments
français, sis aux ci-devant Petits-Augustins (Ecole des Beaux-
Arts actuelle), et Pierre -Claude Binard, sous-conservateur dudit
musée, aidés des citoyens Ambroise-Robert Lesieur et Augustin-
Jean Lesieur, se transportèrent à l'administration municipale du
IIIe arrondissement, le 18 floréal an YII (7 mai 1799). Introduits
dans le lieu des séances de l'administration, par le commissaire du
Directoire exécutif de l'arrondissement, le président leur dit que
depuis plus d'un an, l'administration avait le bonheur de posséder
dans son enceinte les cendres de ces deux poètes célèbres, qui leur
avaient été remises par les anciens membres du comité de la divi-
sion de Brutus. Le procès-verbal de ce qui se passa en cette circons-
tance est trop important pour que nous ne le donnions pas in
extenso. Ce procès-verbal et ceux qui suivront ont été passés
devant Me Potier, notaire à Paris. Le procès-verbal du 18 floréal
an YII a été publié dans le journal la Liberté du 2 mars 1875,
sous la signature abrégée E. Dr. (Edouard Drumond) ; il est ainsi
conçu :
« Le dix-huit floréal, an septième de la République, une et indivi-
sible 2.
« îsous, Alexandre Lenoir, administrateur du Muséum des mo-
numents français sis aux ci-devant Petits-Augustins, division de
1. Mxsée des Mojiuments français, t. VIII, p. 165.
2. (7 mai 1799).
MOLIÈRE 'PENDANT LA RÉVOLUTION 419
l'Unité, et Pierre-Claude Binard, sous-conservateur duclit musée,
chargés par le ministre de l'intérieur de l'exécution de l'arrêté du
Directoire exécutif, du vingt-sept germinal dernier, qui ordonne la
translation, dans le jardin du musée confié à nos soins, des corps de
Molière et de La Fontaine, désirant à cet égard remplir, autant
qu'il est en notre pouvoir, les intentions de l'autorité executive,
avons appelé amicalement auprès de nous les citoyens Ambroise-
Robert Lesieur et Augustin-Jean Lesieur, domiciliés rue de la
Colombe, division de la Cité, afin de nous concerter sur les moyens
à prendre pour parvenir à notre but.
« Ces citoyens, pénétrés, ainsi que nous, du plus profond respect
pour la mémoire du fabuliste inimitable et du père de la Comédie-
Française, se sont empressés de répondre à notre invitation.
« Nous étant réunis, notre premier soin fut d'abord de nous
occuper du lieu où reposaient ces cendres vénérables que la tradi-
tion et les historiens du temps nous attestaient être dans le cime-
tière dans la chapelle dite de Saint- Joseph, rue Montmartre. Mais
nous étant rappelés que, dès le commencement de la Révolution, le
quartier précité avait pris le nom de district de Molière et de La
Fontaine, nous présumâmes que l'exhumation des corps de ces
illustres Français avait eu lieu par les soins des citoyens de ce
ci-devant district, attendu les travaux qu'avait nécessités la cons-
truction d'un corps de garde sur une grande partie du cimetière.
« N'ayant cependant qu'une idée très confuse sur ces opérations,
et ignorant même le lieu où pouvaient avoir été déposés les restes
de Molière et de La Fontaine après leur exhumation, nous jugeâmes
que l'administration municipale du troisième arrondissement, où
se trouve la division de Brutus, nous donnerait sur cet objet les
plus grands éclaircissements.
« Nous résolûmes sur-le-champ de nous rendre à cette administra-
tion et de nous adresser d'abord au commissaire du Directoire
exécutif près elle.
« Nous étant, en conséquence, transportés, vers midi, auprès de ce
fonctionnaire, domicilié au local des ci-devant Petits-Pères, place
des Victoires nationales, division du Mail, nous lui demandâmes
s'il pouvait nous aider dans l'objet de recherches relativement à
Molière et à La Fontaine. Il nous parut, à sa réponse, qu'il avait
pleine connaissance du lieu où leurs cendres existaient, et il nous
fit aussitôt introduire dans le lieu des séances de l'administration
municipale, que nous trouvâmes assemblée.
420 MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION
« Après avoir remis au président la lettre d'autorisation du ministre
de l'intérieur, et qu'il en eut donné lecture, ce magistrat nous dit
que, depuis plus d'un an, l'administration avait le bonheur de pos-
séder dans son enceinte les cendres de ces deux poètes célèbres,
qui leur avaient été remises par les anciens membres du comité de
la division de Brutus -, et, en effet, il nous montra sur une planche
à droite, vers la fenêtre, deux caisses de bois de sapin, de même
grandeur et dimension. Nous nous levâmes aussitôt, et nous nous
approchâmes de ces caisses, que nous prîmes avec empressement
dans nos mains et portâmes sur le poêle, qui se trouvait à côté
de ce lieu, pour les examiner avec plus de soin : sur la première,
toute couverte de poussière, nous remarquâmes ces mots : C. de
Molière, et sur l'autre, aussi couverte de poussière : C. de La
Fontaine.
« Les membres de l'administration municipale, après avoir témoi-
gné toute la satisfaction qu'ils ressentaient de voir toutes ces pré-
cieuses dépouilles déposées dans un lieu honorable et plus digne
de leur renommée, nous montrèrent le désir de contempler les
ossements, ayant cru devoir toujours les garder religieusement sans
faire l'ouverture des caisses.
« Nous nous empressâmes de répondre aux vœux de ces magistrats,
et nous fîmes d'abord ouvrir la première portant ces mots : C. de
Molière. Nous remarquâmes tous les ossements d'un corps humain
entassés, qui nous parurent être ceux d'un homme d'une stature
médiocre, faible, cacochyme, et de l'âge de cinquante ans. Ouverture
faite de la seconde, nous vîmes aussi tous les ossements d'un corps
humain, à l'exception de la mâchoire inférieure, de même entas-
sés, qui nous parurent être ceux d'un homme d'une stature avanta-
geuse, et que nous jugeâmes, d'après l'aspect de ces mêmes osse-
ments, être septuagén. ire.
« Après avoir quelque temps considéré avec attendrissement les
augustes débris des deux plus illustres philosophes dont la France
ait à s'honorer, nous fîmes refermer les caisses, et le citoyen
Lenoir, l'un de nous, en ayant donné un reçu à l'administration
municipale l, nous voulûmes nous charger nous-mêmes de ce
1. Alexandre Lenoir a publié ce reçu dans le Musée des Monuments français,
t. VIII p. 167 : Copie du reçu des corps de Molière et de La Fontaine donné au
citoyen Chartier, secrétaire en chef de l'administration municipale du III" arrondis-
sement.
MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION 421
fardeau respectable, et nous le portâmes alternativement jusqu'au
Muséum des monuments français, où nous le déposâmes, vers les
trois heures après midi, dans le cabinet de l'administrateur, en
attendant que les deux sarcophages qu'on leur prépare soient ter-
minés.
« De tout ce que dessus nous avons dressé le présent procès-verbal
que nous avons signé lesdits jour et an.
« Signé •• Lenoir, Binart, A.-R. Lesieur, A.-J. Lesieur. »
La description des deux squelettes est faite évidemment d'après
des idées préconçues qui même n'étaient pas très exactes, Molière
n'ayant pas été faible et cacochyme, quoiqu'il soit mort à cin-
quante-un ans.
Malheureusement, chaque fois que les caisses mortuaires sont
ouvertes pour donner satisfaction aux sentiments d'attendrissement
et de piété qui se manifestent à leur aspect, quelque souvenir de
pillage se rattache à la circonstance. On lit, dans un manuscrit de
Beffara1, qu'un ancien régisseur de l'Odéon prétendait avoir une
dent de Molière qu'il s'était procurée lors de la translation des
cercueils ait Musée des Petits- Augustins. Beffara ajoute, au même
endroit, « qu'un membre de l'Institut (qu'il ne désigne pas) avait
eu aussi un os de Molière et l'avait fait vitrifier pour une bague. »
Vitrifier pour une bague, voilà qui ne parait pas fort ingénieux,
une bague en verre étant chose fragile. Il est bien probable que,
dans cette vague indication de Beffara, il n'y a qu'un souvenir
confus et altéré de ce qui s'était passé autrefois à la Monnaie.
Quoi qu'il en soit, sept ans après avoir été exhumées du
cimetière Saint-Joseph, les dépouilles mortelles des deux grands
poètes trouvaient un asile dans l'ancien couvent des Petits -
Augustins.
MOLIERE AU MUSEE DES MONUMENTS FRANÇAIS.
Dans le jardin de cet ancien couvent, Alexandre Lenoir avait
fait arranger au goût de l'époque, pour les cendres errantes des
1. Bibliothèque nationale, n° 12,528, p. 411. C'est M. Loiseleur qui donne cette
indication.
T. II. — DÉCEMBRE 1883 28
422 MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION
hommes célèbres, ce qu'il appelait l'Elysée. Il y fit construire deux
tombeaux pour Molière et La Fontaine.
Le tombeau de Molière, portant le n° 508 du catalogue du Musée
des monuments français, est ainsi décrit dans ce catalogue
(édit. 1806) :
« 508. Urne sépulcrale de Molière.
« Sarcophage en pierre dure et creusée dans son intérieur, con-
tenant le corps de Jean-Baptiste Poquelin de Molière mort en 1673,
porté sur quatre pilastres aussi en pierre dure. Le tout orné de
masques comiques et des attributs de Thalie. On y lit l'inscription
suivante : « Molière est dans ce tombeau. » On avait proposé celle
qui suit ; elle n'a point été exécutée : « Molière et Thalie reposent
dans ce tombeau. » Le tout entouré de myrtes, de roses et de
cyprès. Une coupe de marbre surmonte ce monument, le premier
qui fut élevé au père de la philosophie, et l'on remarque avec
plaisir que les oiseaux viennent souvent se jouer dans cette coupe
et s'y désaltérer. »
Le tombeau de La Fontaine portait sur un côté :
Jean s'en alla comme il était venu.
Sur l'autre côté : « Jean de La Fontaine. » On voit un renard
qui tourne la tête vers le buste du philosophe. (Même catalogue.)
Les monuments préparés, il fallut procéder à la translation des
cendres du cabinet de l'administrateur dans les urnes. De cette
cérémonie, le procès-verbal rend compte en ces termes :
« Le dix-sept thermidor de l'an sept, sur les onze heures du
matin.
« Nous, administrateur et sous-conservateur susdits et soussi-
gnés, ayant fait préparer le sarcophage qui doit renfermer les
restes de La Fontaine et y avoir fait pratiquer une concavité
d'environ un mètre et demi, avons d'abord retiré ces vénérables
dépouilles de la caisse en bois de sapin où elles avaient été dépo-
sées, pour les placer dans un cercueil de bois de chêne que nous
avons fait construire à cet effet, et dans l'intérieur duquel nous
fîmes placer une inscription gravée sur une plaque de cuivre con-
tenant ce qui suit : « Les restes de Jean de La Fontaine, mort
en 1695, ont été enlevés du cimetière de Saint-Joseph, par arrêté
du Directoire exécutif et par les soins d'Alexandre Lenoir, fonda-
MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION 423
leur et conservateur du Musée des monuments français, qui les a
déposés dans ce monument religieux qu'il a érigé à la Reconnais-
sance et fait exécuter sur ses dessins, l'an VII de la République
française. »
« Ayant fait ensuite couvrir et sceller ledit cercueil, nous le
fîmes à l'instant transporter au lieu où était érigé ledit monument
par lesdits citoyens Lesieur dénommés au procès-verbal précédent,
qui nous avaient témoigné le désir de se charger de cet honorable
fardeau, où nous, susdit administrateur et citoyens Lesieur, le
remîmes entre les mains des citoyens Sauvé frères, employés audit
Musée des monuments français, qui le placèrent en notre présence
dans ledit monument auprès duquel nous trouvâmes le citoyen
Jean-Baptiste-Maximilien de La Fontaine, fondeur, administrateur
municipal du quatrième arrondissement de Paris, y demeurant rue
de la Monnaie, lequel pour témoignage du respect qu'il porte à la
mémoire dudit Jean de La Fontaine, son parent, s'est engagé et a
offert au Musée national des monuments français de faire placer à
ses frais les inscriptions qui doivent être posées sur le sarcophage
et qui seront jetées en lettres de bronze, ce que nous, administra-
teur, avons accepté avec reconnaissance pour ledit Musée national.
Et de suite, nous avons fait placer et sceller le couronnement qui
termine ledit monument par les citoyens Sauvé frères, et auquel
assistait aussi Jean Pachè, employé audit Musée.
« De tout ce que dessus avons dressé procès-verbal lesdits jour
et an que dessus pour constater l'exécution de l'arrêté du Direc-
toire exécutif et laisser un monument de notre vénération pour
la mémoire de La Fontaine.
« Signé : Lenoir, Binart, A.-R. Lesieur, A.-J. Lesieur, Sauvé, de
La Fontaine et Pachè jeune.
« En marge est écrit :
« Enregistré à Paris, bureau des Thermes, le vingt-sept vendé-
miaire an huit de la République française ; reçu un franc un
décime, compris la subvention.
« Pour le receveur Delacourtie,
« Signe : Brune l. »
« Et le dix-sept vendémiaire an huit de la République française,
sur les midi, nous susdit administrateur et sous-conservateur, nous
étant transportés au heu où, conformément à l'arrêté du Directoire
exécutif précité, nous avions ordonné d'élever un tombeau à Jean-
424 MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION
Baptiste Poquelin Molière, les citoyens Sauvé frères susnommés
nous dirent que le monument était prêt à recevoir le corps dudit
Molière, au moyen d'une concavité que nous avions ordonné de
pratiquer dans l'intérieur.
« En conséquence, sur cet avis, étant retournés à notre logis,
nous retirâmes, ainsi que nous en avions usé pour La Fontaine, les
ossements de la caisse en bois de sapin et les plaçâmes dans un cer-
cueil de bois de chêne, de la longueur d'un mètre et demi environ,
dans l'intérieur duquel nous fîmes mettre l'inscription suivante
gravée sur une lame de cuivre : « Les restes de Jean-Baptiste
Poquelin Molière, mort en 1673, ont été enlevés du cimetière de
Saint-Joseph par arrêté du Directoire exécutif et par les soins
d'Alexandre Lenoir, fondateur et conservateur du Musée des monu-
ments français, qui les a déposés dans ce monument religieux qu'il
a érigé à la Reconnaissance et fait exécuter sur ses dessins, l'an VII
de la République française. »
« Ayant fait ensuite couvrir et sceller ledit cercueil, les citoyens
Ambroise-Robert Lesieur et Augustin-Jean Lesieur, déjà nommés
aux procès-verbaux, Antoine-François Poret, demeurant rue Thomas
du Louvre, division des Tuileries, et plusieurs autres citoyens qui
assistaient à cette opération par respect pour la mémoire d'un
poète, aussi recommandable, pleins du souvenir affligeant (de l'in-
gratitude) de ses contemporains à son égard, nous manifestèrent le
désir de porter eux-mêmes ces précieuses dépouilles et de les
placer de leurs mains dans le tombeau. Ce que nous leur accor-
dâmes avec satisfaction, et nous nous fîmes même un devoir de
les accompagner.
« Arrivés au lieu où est érigé le monument, les citoyens dénom-
més, en notre présence et en celle des citoyens Sauvé frères, pla-
cèrent religieusement ce cercueil dans la concavité que nous
avions à cet effet fait jjratiquer.
« Après quoi, nous ordonnâmes de placer et sceller le chapiteau
qui termine le monument.
« De tout ce que dessus avons dressé le présent pour constater
l'exécution de l'arrêté du Directoire exécutif et laisser à la posté-
rité une preuve de notre vénération pour la mémoire de Molière,
dont les cendres avaient à peine pu recevoir les honneurs de la
sépulture et dont le nom glorieux avait aussi à peine reçu une
place sur les registres publics, par l'ingratitude de ses contempo-
rains.
MOLIÈRE PENDANT LA RÉVOLUTION 425
« Signé : Lenoir, Binart, A.-R. Lésieur, A.-J. Lesieur, Sauvé
aîné, P. Sauvé, Porel, Potier et Roulant.
« Fn marge est écrit :
« Enregistré à Paris, bureau des Thermes, le 27 vendémiaire
an VIII de la République française. Reçu un franc un décime,
compris la subvention — Pour le receveur Delacourtie, signé :
Brunel.
« Lesdits procès-verbaux déposés au rang des minutes d'un
notaire de Paris, par M. Lenoir, le 28vendémaire an VIII. »
g;On a remarqué que la déclaration contenue dans la double ins-
cription placée dans les tombeaux n'est] pas véridique. Les restes
de La Fontaine et de Molière n'avaient pas été enlevés du cime-
tière de Saint-Joseph par arrêté du Directoire et par les soins de
Lenoir, en l'an VII, autrement en 1799 ; ils en avaient été extraits
en 1792, et Lenoir n'avait fait que lesjlretrouver à la municipalité
du IIIe arrondissement. Il s'était écoulé entre les deux actes sept
années pendant lesquelles règne sur les destinées de ces restes une
bscurité sera ée de quelques clartés peu rassurantes.
Le moment le plus dangereux était passé pour les restes de
Molière et des autres grands hommes expulsés de leurs tombeaux.
Ils n'étaient pourtant pas à la fin de leurs pérégrinations. Plus
tard, en 1817, ils devaient être transportés de nouveau du Musée
des Petits-Augustins au cimetière du Père-Lachaise. Mais la trans-
lation se fit alors dans les conditions d'une administration régu-
lière. Nous sommes sortis de la période révolutionnaire proprement
dite. Pendant cette période, les restes de- Molière, comme ceux de
La Fontaine, avaient été, après tout, relativement bien traités :
combien d'ossements illustres, ceux d'Henri IV et de Richelieu, par
exemple, coururent de pires aventures ! Les morts furent, dans cette
tourmente, aussi agités que les vivants.
Louis Moland.
KARAMZINE
VOYAGE EN FRANCE (1789-1790)
Le célèbre historien russe Karamzine n'est guère connu en
France comme touriste et peintre de mœurs. Il nous a pourtant
laissé dans ses Lettres d'un voyageur russe (Pisma rousUago
poutéchestvenniha , Moscou, 1797) un tableau fort intéressant
de l'Europe telle qu'il l'avait parcourue en 1789 et 1790. La Revue
de la Révolution a cherché quelques renseignements utiles dans
ces pages d'un témoin de visu, qui était arrivé chez nous avec
toutes les illusions d'un disciple de Rousseau, et qui ne repassa pas
le Rhin sans que son enthousiasme eût eu à subir plus d'un mé-
compte. Nous reproduirons mot pour mot ces impressions au jour
le jour, dût le lecteur les trouver parfois quelque peu candides.
Nous ne supprimerons que certains élans de cœur, de longues pro-
testations d'inaltérable attachement que l'excellent Karamzine
prodiguait à ses amis de Moscou. M. de Porochine qui, en 1867, a
traduit ces lettres, en a malheureusement omis, non seulement
toute la première partie, mais aussi quantité de détails, dont beau-
coup ont leur valeur. Karamzine ne fit réellement son entrée en
France qu'au mois de mars 1790, en passant de Genève à Lyon.
Mais, au commencement d'août 1789, il avait, en descendant le
Rhin pour gagner la Suisse, traversé l'Alsace, presque en même
temps que l'économiste anglais Arthur Young. C'est cette sorte d'in-
troduction à son séjour en France qu'on va lire d'abord. Nous
retrouverons plus tard Karamzine à Lyon et surtout à Paris.
Strasbourg, 6 août 1789.
A travers de larges et vertes plaines, — où l'opulente Nature
épanche dans les vergers et dans les champs toute l'exubérance de
sa fécondité, et dans une coupe écumeuse présente au mortel le
breuvage de l'enthousiasme et d'une douce joie, — j'arrivai de
Manheim à Strasbourg, hier, à sept heures du soir.
KARAMZINE 427
A la frontière, notre postillon s'arrêta. Vous êtes déjà en France,
^^cssicllrsi, nous dit un homme mal vêtu, après s'être approché de
notre voiture, et je vous en félicite. C'était un douanier qui, pour
son compliment, voulait nous soutirer quelques piécettes d'argent
français.
Partout en Alsace, il y a de l'agitation. Des villages entiers
prennent les armes, et les paysans cousent des cocardes à leurs
chapeaux. Les maîtres de poste, les postillons, les femmes du peuple
parlent de la révolution.
A Strasbourg commence une nouvelle insurrection2. La garnison
tout entière de la ville se mutine. Les soldats, qui n'obéissent plus
aux officiers, boivent sans payer dans les auberges, vont et viennent
dans les rues en faisant du tapage, insultent leurs chefs, etc. Sous
mes yeux, une troupe de soldats ivres a arrêté un prélat allant en
voiture, et l'a forcé à boire de la bière, dans la même cruche que
son cocher, à la santé de la nation. Le prélat pâlit un peu de peur,
et d'une voix tremblante répéta : Mes amis, mes amis ! — Oui,
nous sommes vos amis, crièrent les soldats ; bois donc avec nous I
Les cris dans les rues ne cessent pas, pour ainsi dire. Mais les
habitants se bouchent les oreilles et vaquent tranquillement à leurs
affaires. Les officiers sont assis à la fenêtre, et sourient en regar-
dant les mutins. — Je viens d'aller au théâtre et je n'ai rien remar-
qué chez les spectateurs que de la joie. Les jeunes officiers passaient
d'une loge à l'autre, et applaudissaient de tout cœur avec leurs
mains pour tâcher d'étouffer le vacarme des séditieux ivres, qui,
trois fois, a jeté le trouble parmi les acteurs en scène.
Cependant dans les environs mêmes de Strasbourg des bandes
de brigands pillent les monastères. On raconte que dans les villages
il est venu un individu qui s'est donné pour le comte d'Artois, et
qui a excité les paysans au désordre en prétendant que le Roi donne
au peuple pleine liberté jusqu'au 15 août, et quejusqu'à cette date,
chacun peut faire ce qu'il veut. Ce bruit a obligé le gouverneur à
publier que, seule, une méchanceté infernale, digne d'un châtiment
inouï, avait pu répandre un pareil bruit.
L'église cathédrale de la ville est une majestueuse construction
1. Les mots soulignés sont en français clans le texte russe.
2. La première avait eu lieu le lundi 21 juillet et s'était terminée par le pillage de
l'hôtel de ville auquel assista et qu'a raconté Arthur Young. Karamzine n'arriva que
pour l'émeute militaire q\ji suivit.
428 KARAMZINE
gothique, et sa tour est réputée la pyramide la plus élevée de
l'Europe. Quand on est entré dans l'intérieur de ce vaste temple,
dans lequel il n'y a jamais de jour bien clair, il n'est pas possible
de ne pas ressentir de la vénération. Mais, si l'on veut alimenter
en soi ce noble sentiment, qu'on ne regarde pas les bas-reliefs des
corniches et des colonnes, où l'on voit des figures allégoriques
d'une bizarrerie qui prête à rire. Par exemple, des ânes, des singes
et d'autres animaux ont été sculptés sous le costume monacal de
différents ordres ; les uns, avec un air important, font la procession -,
d'autres font des cabrioles, etc. Sur un bas-relief on a représenté
un moine avec une nonne dans une position très inconvenante. —
Les vêtements liturgiques des prêtres et l'ornementation des autels
tiennent du prodige. Imaginez-vous qu'un seul crucifix d'argent,
donné à l'église par Louis XIV, vaut 600 mille thalers ! — Par un
escalier tournant, composé de 725 marches, je suis monté presque
au faîte de la tour, d'où l'on ne peut rien regarder en bas sans un
certain effroi. Les gens dans les rues font l'effet d'insectes rampants
et la ville entière, à ce qu'il semble, pourrait être mesurée en un
instant avec une aune *. Les villages autour de Strasbourg étaient à
peine visibles. A plus de dix milles bleuissaient les montagnes. On
dit que par un temps très clair il est possible d'apercevoir jus-
qu'aux cimes neigeuses des Alpes ; mais je ne les ai pas aperçues,
malgré toute la tension que j'ai donnée à mon regard. — L'horloge
de cette tour, à cause de la variété de ses mouvements, passait
autrefois pour une merveille de mécanique ; mais il est probable
que les fiers artistes de notre temps ne pensent pas de même. —
Parmi les cloches, dont la plus grande pèse 204 quintaux, on m'a
montré celle qui s'appelle « d'Argent, » laquelle pèse 48 quintaux
et ne sonne, à ce qu'on m'a dit, que le jour de la Saint-Jean. On y
conserve aussi une grande corne de chasse. On raconte qu'il
y a quatre cents ans les juifs de la ville voulurent en ouvrir
les portes à l'ennemi, et convinrent de lui donner le signal avec
cette corne. Le complot fut découvert ; beaucoup de juifs furent
brûlés, beaucoup ruinés, et les autres, chassés de la ville. En sou-
venir de ce complot heureusement déjoué, on sonne dans cette
trompe deux fois chaque nuit. — Sur les murs du clocher, les
voyageurs écrivent leurs noms, ou bien des vers, ou bien ce qui
1 . Le texte ar chine.
KARAMZINE 429
vient à l'esprit de chacun. Je trouvai même des inscriptions russes
que voici : « Nous sommes venus ici. et nous avons été horrible-
ment fatigués. — C'est haut ! — Bonjour, cher compatriote ! —
Quelle vue ! «
Dans l'église luthérienne de Saint-Thomas, j'ai vu le monument
en marbre du maréchal comte de Saxe, œuvre célèbre du sculpteur
Pigalle. Le maréchal, avec son bâton, descend les degrés d'un tom-
beau et regarde avec mépris la Mort qui lui ouvre un cercueil. A
droite, deux lions et un aigle, dans le trouble et l'effroi, figurent
les armées alliées vaincues par le comte, en Flandre. Du côté
gauche, on a représenté la France sous la forme d'une très belle
femme qui, avec tous les signes d'une vive douleur, cherche d'une
main à le préserver et, de l'autre, écarte la Mort. Attristé, le
Génie de la vie tourne sa torche vers la terre. De ce même côté,
flottent les étendards victorieux de la France. — L'artiste a voulu
qu'on admirât son talent ; de l'avis des connaisseurs, il a atteint
son but. Moi, qui ne suis pas connaisseur, j'ai regardé les figures,
une première, une seconde, une troisième fois, mais mon cœur est
resté aussi froid que le marbre dont elles sont faites. La Mort, sous
la forme d'un squelette, habillé d'un manteau, m'a répugné. Ce n'est
pas ainsi que les anciens la représentaient, et tan pis pour les
artistes modernes qui nous effrayent avec de pareilles images ! Sur
le visage du héros, je voudrais voir une autre expression. J'aurais
souhaité qu'il prêtât plus d'attention à la douleur de la France qu'à
cet affreux squelette. En résumé, Pigalle, d'après moi, est un
artiste de talent, mais un mauvais poète. — Au-dessous de ce mo-
nument, dans un caveau sombre, on a placé le cercueil où gît le
corps embaumé du maréchal. Son cœur est enfermé dans une urne
posée sur le cercueil. Ses entrailles ont été ensevelies dans la terre.
Louis XV, soit par sensibilité, soit par toute autre raison, ne voulut
pas réaliser le dernier souhait du maréchal mourant, qui tendait à
ce que son corps fût brûlé. Qu'il ne reste rien de moi clans le
monde, dit-il, que ma mémoire parmi mes amis !
L'Université de la ville est presque aussi célèbre que celle de
Leipzig ou de Gottingen. Beaucoup d'Allemands et d'Anglais vien-
nent s'y instruire. Seulement, parmi les professeurs strasbourgeois,
il y en a très peu qui soient connus dans le monde savant comme
auteurs *. On les appelle paresseux en comparaison de leurs collègues.
1. Karamzine n'était pas très au courant sur ce point
430 KARAMZINE
Il se peut qu'ils soient plus riches que les autres. En Allemagne
c'est la pauvreté qui en pousse beaucoup à se faire auteurs.
Pour en finir avec la ville, je vous dirai qu'elle est très peuplée,
mais que les rues sont très étroites et qu'on ne peut louer l'archi-
tecture des maisons.
La parure que les femmes portent ici sur la tête est tout à fait
étrange. Après les avoir fortement peignés et pommadés, elles
assemblent leurs cheveux de devant et de derrière sur le milieu de
leur tête, et attachent au sommet une petite couronne. Rien ne
saurait être plus laid que cette parure.
En ce qui concerne l'allemand qu'on parle ici, il est fort cor-
rompu. Dans les meilleures sociétés, c'est toujours du français
qu'on se sert.
Adieu, mes amis. Demain matin je porterai moi-même ma
lettre à la poste. Adieu, jusqu'à Bâle.
P. -S. — On m'a dit que Lavater, il y a quelques jours, était à
Bâle pour y voir Necker. Ici j'ai fait la connaissance d'un magister,
homme très aimable, qui m'a conduit à l'Université, à l'amphi-
théâtre d'anatomie, au jardin botanique, et qui vient, à dîner ainsi
qu'à souper, de boire à la santé des amis que j'ai laissés dans mon
pays. Au souper, nous avons assisté à une dispute très vive entre
officiers, sur le point de savoir ce que doit faire, dans les conjonctures
actuelles, un honnête homme, Français et officier. Mettre la main
sur le fourreau de son épée, disaient les uns, et se tenir prêt à
défendre la bonne cause. Prendre sa retraite, disaient les autres.
Boire et se rire de tout, murmura un vieux capitaine, après avoir
vidé sa bouteille.
Bâle.
« Prenez bien garde, Messieurs ! » nous dit, à Strasbourg, un
officier, lorsqu'avec les autres voyageurs j'eus pris mon siège dans
la diligence. « La route n'est pas sans danger; il y a en Alsace
beaucoup de brigands. » Nous nous regardâmes les uns les autres.
— « Quand on n'a pas beaucoup d'argent, on n'a pas peur des bri-
gands, » dit un jeune Genevois, qui était venu avec moi de Franc-
fort. « Moi, j'ai un coutelas et un chien, » dit un jeune homme en
camisole rouge. » — « Qu'y a-t-il à craindre ? » nous écriâmes-
nous tous. Nous partîmes et nous arrivâmes heureusement à Bâle.
L'Alsace est une très belle province. Les villes et les villages que
KARAMZINE 431
nous avons traversés sont tous bien bâtis. Des deux côtés de la
route s'étendent des champs fertiles. Les montagnes de la Lor-
raine, avec les ruines de leurs châteaux où chevaliers et brigands
se sont succédé, présentent au regard je ne sais quoi de roman-
tique, et donnent de la variété à l'aspect des larges plaines, fati-
gantes pour la vue. Ces montagnes s'éloignent de plus en plus et
s'assombrissent de telle façon qu'on finit par ne plus rien voir
d'elles, si ce n'est une ligne obscure. De l'autre côté, vers le Rhin,
s'élèvent les crêtes noires des montagnes du ScJiwarzwalcl qui, à
une distance incommensurable, limitent l'horizon. Auprès de la
route, de temps en temps, on aperçoit des villages et de petits
bois.
La poste française va beaucoup plus vite que la poste allemande.
Le postillon (en veste bleue avec un collet rouge, et enfoncé dans
des bottes qui auraient convenu à un géant atteint d'hydropisie)
agite continuellement son fouet et oblige ses chevaux à aller au trot.
Après six, neuf et douze verstes, on change d'attelage, et à chaque
station il faut payer d'avance la taxe pour la poste, soit, en monnaie
russe, une vingtaine de kopièkes par mille (lieue). Nous étions
partis de Strasbourg à six heures du matin, et à huit heures du soir
nous n'étions plus déjà qu'à trois verstes de Bâle, c'est-à-dire que
nous avions parcouru en un jour 29 milles de France, soit 87
verstes. Il nous fallut passer la nuit en cet endroit, parce qu'à
huit heures juste les portes de Bâle se ferment et ne se rouvrent,
jusqu'au matin, pour qui que ce puisse être *.
Village dans les montagnes du pays de Gex,
4 mars 1790, à minuit.
Nous sommes partis aujourd'hui de Genève après dîner, dans une
voiture anglaise à deux places, que j'ai louée jusqu'à Lyon pour
quatre louis d'or, plus un écu, et, par une route unie, très belle, nous
nous sommes rapprochés du Jura. Tout mon chagrin s'est dissipé.
Une gaieté calme, indéfinissable, une douce satisfaction l'a rem-
placé dans mon cœur. Jamais, jusqu'ici, je n'ai voyagé d'une façon
aussi agréable, avec autant de confortable. Mon excellent compa-
gnon, la voiture commode, le conducteur obligeant, le changement
de lieux, la pensée de ce que je vais bientôt voir, tout cela m'a
1. C'est ici que se place le séjour de Karamzine en Suisse. Nous reprenons son
récit au moment où il la quitte pour rentrer en France.
432 KARAMZINE
mis dans la plus heureuse disposition, et chaque nouvel objet a
avivé ma joie. Becker était aussi gai que moi. Notre cocher lui-
même était aussi heureux que nous. Quel beau départ !
A l'endroit où la chaîne du Jura, il y a quelques milliers d'an-
nées, s'ouvrit sur ses hases avec un craquement tel que peut-être
les Alpes, l'Apennin et les Pyrénées en tremblèrent, nous entrâmes
en France avec un horrible vent du nord et nous fûmes abordés
par les douaniers qui, avec la plus grande politesse, nous dirent
qu'ils étaient obligés de visiter nos effets. Je donnai à Becker la
clef de ma malle, et allai au cabaret. Là, devant la cheminée,
étaient assis des « montagnards. » Ils me regardèrent avec fierté, et
se retournèrent vers le feu ; mais, lorsqu'ils eurent entendu mon
compliment : Bonjour, mes amis, ils soulevèrent leurs chapeaux,
s'écartèrent et me firent place auprès du feu. Leur air sérieux
m'amena à penser que des gens qui vivent au milieu des rochers,
des précipices déserts, sous le tumulte des vents, ne peuvent avoir
un caractère gai ; une sombre tristesse sera toujours le fond de
leur personnalité, car l'âme de l'homme est le miroir des objets qui
l'entourent.
Ce cabaret de frontière est une vivante image de la pauvreté.
Deux pierres brutes, placées l'une sur l'autre, tiennent lieu de
perron, et il faut les gravir comme une montagne des Alpes. A l'in-
térieur, rien absolument que des murailles nues, une très grande
tabteet dix ou douze lourdes souches ou billots qualifiés de chaises ;
le sol est bri quêté, mais défoncé presque partout. — Au bout de
quelques minutes, Becker arriva et se mit à parler avec moi en alle-
mand. Un vieillard, qui était assis derrière la table et mangeait du
pain avec du fromage, tendit les oreilles, sourit et dit : Deutscli,
deutsch ! nous donnant à entendre qu'il savait dans quelle langue nous
causions entre nous. « Ne vous étonnez pas, » continua le vieillard,
« j'ai servi plusieurs campagnes en Allemagne et dans les Pays-
Bas, sous le commandement du vaillant maréchal de Saxe. Vous
avez certainement entendu parler de la bataille de Fontenoy ; c'est
là que j'ai été blessé au bras gauche. Voyez, je ne peux pas le sou-
lever plus haut que cela. » — Brave soldat ! dis-je, après m'être
approché de lui et avoir saisi sa main droite, laisse-moi te regar-
der. » — L'invalide sourit. « Y a-t-il longtemps que tu es en
retraite, bon vieillard? demanda Becker. — H y a trente ans,
répondit-il ; c'est long, n'est-ce pas, seigneur ? Il y a bien du
temps que mon général en chef repose sous la terre. — Nous
KARAMZINE 433
avons vu son tombeau. — Vous avez vu son tombeau? Où ? —
A Strasbourg, mon ami. — A Strasbourg ! C'est loin d'ici ; je
n'irai jamais jusque-là, mais j'aurais bien voulu rendre hommage
à sa cendre. C'était un héros, Messieurs, — un général comme il
n'y en a plus à présent, comme il ne peut plus y en avoir. Les sol-
dats l'aimaient comme un père. Il me semble que je le vois encore
maintenant. Quel regard ! Quelle voix ! Le jour de notre victoire, on
le traînait dans une charrette. Une cruelle maladie ne lui permet-
tait pas de se tenir à cheval. Cependant il donnait des ordres, des
encouragements, et nous nous battîmes comme des lions, comme
des désespérés. J'oubliai ma blessure et ne me laissai choir à terre
que lorsque toute notre armée, d'une voix unanime, proclama sa
victoire et lorsque les ennemis s'enfuirent loin de nous comme des
lièvres effrayés ! Quelle journée ! Quelle journée ! » Le vieillard
releva bien haut la tête, et parut en une minute rajeuni de plus
de vingt années. Le nombre des rides sur son visage usé avait
diminué, ses yeux ternes étaient devenus plus brillants, et le guer-
rier octogénaire, avec sa lourde béquille, était tout prêt à marcher
contre les armées coalisées de l'Europe entière. Je demandai du
vin, lui en versai un verre, et dis : « A la santé des braves vété-
rans qui ont bien mérité de la patrie ! — Et des jeunes voya-
geurs ! « ajouta le vieillard avec un sourire, et il vida son verre
jusqu'au fond. Nous apprîmes de lui qu'il vivait chez un petit-fils,
dans un des villages de la montagne, qu'il allait faire visite à un
autre, et qu'il était entré au cabaret pour prendre un peu de repos.
Sur ces entrefaites, il nous fallut partir. J'aurais eu bien envie de
lui donner un écu, mais je craignis de blesser la noble fierté de ce
vieux héros. Il nous conduisit jusqu'au seuil et cria aux doua-
niers : « J'espère, Messieurs, que vous avez été polis avec ces sei-
gneurs étrangers ! — Certainement ! » répondirent-ils en riant,
et ils nous souhaitèrent un heureux voyage, sans nous demander la
moindre menue monnaie.
Nous cheminâmes longtemps au milieu des éboulements du Jura
qui, des deux côtés de la route, s'élevait comme une muraille de
granit, et, sur ces rochers effrayants, au-dessus de nos têtes, le
long d'étroits sentiers, allaient et venaient des gens, courbés sous
de lourds fardeaux, ou poussant devant eux des bêtes de somme. On
ne saurait sans effroi lever les yeux jusqu'à eux ; il semble qu'à
tout moment ils sont prêts à tomber. On nous arrêta à la première
forteresse française, le Fort-de-1'Ecluse, qu'on peut appeler inac-
434 KARAMZINE
cessible, parce que de tous côtés il est entouré d'abîmes et de talus
abrupts. Cent hommes peuvent défendre ce fort contre dix mille
ennemis. La garnison locale se compose de cent cinquante inva-
lides, sous le commandement d'un vieux major, qui devait inscrire
son visa sur notre passeport. J'ai oublié de vous dire qu'on m'en a
donné un à Genève, ainsi conçu :
Nous, syndics et Conseil de la ville et République de Genève,
certifions à tous ceux qu'il appartiendra que Monsieur Karam-
zine, âgé de vingt-quatre ans, gentilhomme russe, lequel allant
voyager en France, afin qu'en son voyage il ne lui soit fait
aucun déplaisir ni moleste, Nous prions et affectueusement requé-
rons, etc.
De cette façon, si quelqu'un en France m'offense, j'ai le droit
d'en porter plainte à la République de Genève, et elle est obligée de
prendre ma défense ! Mais ne vous imaginez pas que les « magni-
fiques syndics » m'aient donné cette pièce par une faveur particu-
lière. N'importe qui peut obtenir un pareil passeport.
A la nuit, nous arrivâmes à l'endroit qu'on appelle la « Perte du
Rhône. » Nous sortîmes de la voiture et nous voulûmes descendre
au bord du fleuve ; mais notre excellent cocher ne nous le permit
pas, nous assurant qu'un seul pas malencontreux pouvait nous
coûter la vie. Pas bien loin de la route brillait un feu. Nous trou-
vâmes là une toute petite maison, à la porte de laquelle nous frap-
pâmes. En moins d'une minute, parurent six ou sept hommes qui,
après avoir appris ce que nous voulions, se munirent de lanternes
et nous conduisirent, ou, pour mieux parler, nous entraînèrent en
bas, à travers pierres et rochers. A la faible lueur des lanternes, nous
aperçûmes un lieu d'une sauvagerie horrible. Le vent mugissait,
le fleuve mugissait, et tout cela réuni composait je ne sais quel
spectacle dans le goût d'Ossian. Des deux côtés, des rangées d'é-
normes blocs de pierre resserrent le Rhône qui coule avec une rapidité
et un vacarme épouvantables. Enfin ces murailles en saillie se ren-
contrent, et le fleuve disparaît entièrement sous elles ; on n'entend
plus que le bruit de son cours souterrain. On peut aller et venir,
sans aucune espèce de danger, sur les rochers qui forment au-
dessus de lui une voûte élevée. A quelques sagènes * plus loin, il
s'échappe d'un tourbillon d'écume, s'élargit peu à peu, poursuit sa
1. La sagène correspond à sept pieds environ, soit à un peu plus de deux
mètres.
KARAMZINE 435
course avec un peu moins d'impétuosité, et devient plus clair entre
ses rives. — Nous restâmes là environ quarante minutes, puis
nous retournâmes à la voiture, non sans avoir fait cadeau de
quelque monnaie à nos six guides '.
Après avoir parcouru encore quatre verstes, nous nous arrêtâmes
dans un pauvre petit village pour y passer la nuit. A l'auberge, on
nous donna une chambre très bonne et très proprement arrangée ; on
apporta du feu dans la cheminée, et, en moins d'une heure, on nous
apprêta un souper consistant en six ou sept plats avec dessert. En
bas, les habitants de la montagne se divertissaient et chantaient
leurs chansons rustiques, qui, jointes au bruit du vent, jetèrent
mon âme dans la tristesse. Je prêtai l'oreille aux mélodies, et j'y
trouvai quelque chose d'analogue à nos chansons populaires, si
touchantes pour moi. Chantez, montagnards, mes amis, chantez, et
par le charme de l'harmonie, adoucissez les douleurs de l'existence !
car vous aussi vous avez des chagrins, auxquels l'homme pauvre ne
peut se dérober derrière aucune montagne, derrière aucun abîme !
Dans votre sauvage contrée aussi l'ami pleure son ami, le fiancé sa
fiancée. — La maîtresse de l'auberge nous a raconté l'anecdote
suivante :
Toutes les jeunes filles de ce village-ci jetaient leurs regards sur
l'aimable Jean ; tous les jeunes garçons n'avaient d'yeux que pour
la gracieuse Lisette. Jean, depuis sa première enfance, avait aimé
uniquement Lisette. Lisette aimait uniquement Jean. Leurs parents
encourageaient cette tendre inclination mutuelle, et les heureux
amants espéraient être bientôt unis à jamais. Un jour, en se pro-
menant ensemble dans les montagnes avec d'autres jeunes gens,
ils arrivèrent au bord d'un effroyable abîme. Jean saisit Lisette par
le bras et lui dit : « Eloignons-nous ! Gela fait peur ! — Poltron !
lui répondit-elle en souriant. N'es-tu pas honteux d'avoir peur ?
La terre est solide sous nos pas. Je veux jeter là un coup d'œil, »
dit-elle, et, s'échappant de ses mains, elle s'approcha de l'abîme.
A l'instant même des pierres roulèrent sous ses pieds. Elle poussa
un grand cri, voulut se rattraper, mais n'y parvint pas. La mon-
tagne craqua, tout s'écroula, l'infortunée fut entraînée dans le
gouffre et périt ! Jean voulait se jeter après elle, ses jambes flé-
chirent sous lui, il tomba à terre privé de sentiment. Ses camarades
1. En souvenir de cette scène nocturne, je garde plusieurs pierres brillantes,
trouvées auprès de l'endroit où disparaît le Rhône. Note de Kara/mzine.
436 KARAMZINE
pâlirent d'effroi. Ils crièrent : Jean ! Jean ! Mais Jean ne répondit
pas. Ils le poussèrent, mais il resta silencieux. Ils approchèrent la
main de son cœur, il ne battait pas. Jean était mort ! On retira
Lisette du précipice, son crâne était fracassé, son visage... Mais
mon cœur frissonne. — Le père de Jean entra dans un couvent. La
mère de Lisette mourut de chagrin. Je ne puis en écrire davantage.
Adieu.
6 mars 1790.
A cinq heures du matin, nous partîmes hier de notre village dans
les montagnes. Un vent épouvantable menaçait à tout moment de
renverser notre voiture. De tous les côtés nous étions environnés
de précipices dont chacun me rappelait Lisette et Jean, — préci-
pices dans lesquels on ne peut regarder sans terreur. Et cependant
j'y regardai, et, dans cette terreur, trouvai je ne sais quel inexpli-
cable plaisir, qu'il faut attribuer à une disposition personnelle de
mon âme. Le bord de chaque abîme est entouré de rocs aigus, mais
dans la profondeur ou en bas on voit un très beau gazon arrosé par
des cascades. Des boucs téméraires descendent jusque-là et broutent
la verdure. Dans d'autres endroits, au faîte de rochers, l'herbe
couvre les tristes restes de vieux châteaux du temps de la chevalerie,
jadis inabordables. Là, la déesse de la Mélancolie, dans son man-
teau de mousse, est assise silencieusement sur les ruines, et de ses
yeux immobiles contemple le cours des siècles qui, l'un après
l'autre, ne font que passer dans l'éternité, laissant à peine une
ombre distincte sur le globe terrestre. — Ces pensées, ces images
se présentaient à mon âme, et pendant des heures entières je de-
meurai assis tout rêveur, sans même dire un seul mot à mon cher
Becker.
La route dans ces lieux sauvages est assez large pour que deux
voitures puissent aisément passer de front. Il a fallu percer des
montagnes entières de rochers afin de la continuer. Jugez un peu
des terreurs, du travail et des millions qu'elle a coûtés ! C'est de
cette manière que la civilisation d'une nation laborieuse et
politique consacre, pour ainsi dire, son triomphe sur la Nature, et
que des barrières de granit s'émiettent comme de la poussière sous
la hache de l'homme tout puissant, qui, derrière les abîmes et les
montagnes, cherche des êtres moraux semblables à lui pour leur
dire avec un sourire fier : Et moi aussi je vis dans le monde !
Enfin j'étouffai dans la voiture, j'en sortis et allai à pied bien
KARAMZIXE 437
loin, bien loin en avant. Dans un bois je rencontrai quatre jeunes
femmes, toutes habillées en amazones, avec une robe verte et un
chapeau noir, toutes blondes et très jolies défigure. Je m'arrêtai
et les regardai avec ètonnement. Elles aussi me regardèrent, et
l'une d'elles me dit avec un sourire malicieux : « Prenez garde à
votre chapeau, monsieur. Le vent pourrait l'emporter. » Alors je
me rappelai que je devais ôter mon chapeau et saluer ces jeunes
beautés. Elles se mirent à rire et passèrent. — C'étaient des
Anglaises qui voyageaient ; une voiture à quatre places les suivait.
Du reste, nous ne rencontrâmes que fort peu de passants.
Hier soir, nous descendîmes dans de vastes plaines. J'en ressentis
une certaine joie. Pendant longtemps il ne s'était présenté à mes
regards que dïmmenses chaînes de hautes montagnes, et la vue de
la terre plate avait quelque chose de nouveau pour moi. Je me
rappelai la Russie, ma chère patrie, et il me sembla qu'elle n'était
plus si loin. C'est ainsi qu'apparaissent nos champs, me disais-je,
en m'abandonnant à cette rêverie sentimentale, c'est ainsi qu'appa-
raissent nos champs, lorsque le soleil printanier fait fondre leur
vêtement de neige et germer les semailles d'automne, espoir de
l'année courante ! — La soirée était très belle ; les vents de la
montagne s'étaient tus ; une agréable chaleur s'échappait des
rayons de l'astre en train de se coucher. Mais tout à coup il me
vint à la pensée que mes amis pouvaient n'être plus de ce monde...
Adieu toutes mes agréables impressions ! J"aurais voulu retourner
dans les montagnes et entendre le bruit du vent.
Dans les lieux les plus sauvages, dans les plus misérables vil-
lages, nous avons trouvé d'excellentes auberges, une table copieuse
et une chambre propre avec une cheminée. Pour le dîner, habituel-
lement on nous prenait, à nous deux, soixante-dix sous (environ un
rouble vingt kopièkes) -, pour le souper et le coucher, quatre-vingts
ou quatre-vingt-cinq sous, ce qui fait, dans notre monnaie, un rouble
et demi. Deux choses principalement m'ont frappé dans les auberges
françaises -, la première, c'est qu'au souper on ne donne pas de
soupe, par conséquent on soupe sans soupe ; la seconde, c'est que
l'on met seulement sur la table des cuillers avec des fourchettes
dans la supposition que chaque voyageur a son couteau. — Nulle part
je n'ai vu d'inscriptions aussi malpropres que dans ces auberges.
« Pourquoi ne les effacez-vous pas ? demandai-je un jour àl'hôtesse.
— Il ne m'est jamais arrivé d'y jeter les yeux, répondit-elle. Qui
se mettrait à lire de pareilles sottises ? »
T. II. — DÉCEMBRE 1883 29
438 KARAMZINE
Dans un petit hameau, nous avons trouvé une grande affluence
dépeuple. « Que vous arrive-t-il? demandai-je. — Notre voisin
André, me répondit une jeune femme, qui tient l'hôtel à l'en-
seigne de la Croix, a dit hier, dans un moment d'ivresse, devant
tout le monde, qu'il se moquait * de la nation. Tous les patriotes se
sont ameutés et voulaient le pendre. Néanmoins ils se sont enfin
apaisés, lui ont permis de dormir en paix, et aujourd'hui, en public,
dans l'église, l'ont obligé de demander pardon, après s'être age-
nouillé, au Dieu de miséricorde. » J'ai pitié du pauvre André !
A. Legrelle.
(La suite prochainement.)
i. Mot à mot : cracher sur la nation. C'est le signe habituel du mépris chez les
gens du peuple en Russie.
LE PACTE DE FAMINE
LES SUBSISTANCES SOUS L'ANCIEN RÉGIME JUSQU'A LA CHUTE
DE NECKER*.
V
Pendant trois ans, la situation fut à peu près la même ; si la
disette diminua, les esprits restèrent toujours très échauffés.
C'est au milieu de ces luttes ardentes qui mettaient de si fortes
entraves à la marche du gouvernement, que rabbé Terray arriva au
ministère. Il comprit, nous dit un écrivain révolutionnaire, « qu'on
ne pouvait prévenir la disette que par des sacrifices faits sur la
denrée même l. »
Les embarras financiers venaient s'ajouter à l'inquiétude sur les
subsistances, et aux vives attaques que leur législation provoquait
contre le gouvernement. Jamais ministre n'eut à faire tête à plus
d'adversaires. Terray s'en tira comme il put, et les opinions sont
très partagées sur son compte. Mais ce qu'il est curieux de cons-
tater, c'est que ce ministre tant décrié par la plupart des histo-
riens, qui ont peut-être porté sur lui un jugement trop précipité,
ce ministre trouva dans le parti de la Révolution de fervents
apologistes ; il n'est pas inutile d'insister sur ce point.
François Le Brun qui, après avoir été secrétaire du chancelier
Maupeou, « a rempli, pendant les quinze premières années de ce
siècle, les fonctions les plus élevées, quinze ans après la chute
de l'abbé Terray, et en pleine Assemblée constituante, c'est-à-dire
en face des hommes qui l'avaient vu à l'œuvre 2, » a déclaré, sans
* Voir la livraison de novembre 1883.
i Linguet. Annales politiques, civiles et littéraires, 1779, VI, p. 285.
a P. Clément, op. cit., 371.
440 LE PACTE DE FAMINE
provoquer la moindre protestation, que cet ancien contrôleur,
qu'il compare à Sully et à Colbert, avait cru que la base de toute
finance était l'ordre dans la recette et dans la dépense. L'apo-
logie de Terray, par Le Brun, n'est rien en comparaison des éloges
que MM. Armand Marrast et Dupont crurent devoir lui prodi-
guer i.
Lorsque l'abbé Terray arriva au pouvoir « un règlement, peut-
être bon en lui-même, mais imprudent par la circonstance, avoit
occasionné un haussement effectif dans la valeur des blés : M. de
Laverdy avoit négligé de remédier à ce désastre, dont peut-être il
ne devinoit pas la cause. L'abbé Terray sentit le mal et crut voir le
remède : — Il imagina que des achats prudens et des ventes faites
avec discrétion, pourroient opérer sur les marchés Teffet qu'on
avoit mal à propos attendu d'une loi -, il se flatta d'établir par ce
moyen un équilibre inaltérable, puisqu'il auroit toujours dans la
main un poids suffisant pour prévenir les oscillations de la
balance... — Certainement l'abbé Terray, en cela comme dans le
reste, avoit touché au but : peut-être se trompa-t-il dans les
moyens qu'il prit pour assurer l'exécution de son projet ; je le crois
même. Peut-être quelques-uns de ses agens ne furent-ils pas
assez discrets, ou d'autres assez intègres ; ce qui n'est pas prouvé
à beaucoup près ; mais cependant il résulta de leurs opérations,
ou, si l'on veut, de leurs manœuvres, que le prix du pain, quoique
augmenté, fut contenu ; il n'y eut pas, dans les dernières années
du feu Roi, de disette aussi cruelle qu'on auroit pu l'appréhender,
d'après les inconséquences d'une partie du ministère, devenue
élève et prosélyte du fanatisme farinier dont j'ai parlé. Ce préser-
vatif efficace ne coûta pas dans toute la régie de l'abbé Terray
CINQ millions 2. »
Linguet nous semble dans la circonstance avoir été particulière-
ment bien informé, ses renseignements puisés à bonne source se
trouvent du reste constatés par d'autres ouvrages, dont l'autorité
est indiscutée. Les historiens qui ont étudié le Pacte de Famine
n 'ont pas tenu assez de compte de ces explications de Linguet. Elles
méritent au moins qu'on les examine et qu'on les réfute. Ils ont
fait trop de cas du travail de cet écrivain sur la Bastille, pour
Fastes de la Révolution française, Introduction, p. 159.
Linguet, op. cit., p. 302 et suiv.
LE PACTE DE FAMINE 441
ne pas l'écouter lorsqu'il traite une question aussi grave que
le Pacte de Famine.
Après avoir fait l'éloge de l'abbé Terray, Linguet ajoute : « Que
reste-t-il donc à vérifier de sa vie publique et de sa gestion minis-
térielle ? La vente secrète, mais autorisée des grains ; vente sur
laquelle l'état perdoit, et donton a prétendu que les agens
savoient s'assurer d'immenses bénéfices *. — Cet article est un de
ceux sur lesquels la conviction semble le mieux acquise. D'abord
il est avoué, même dans le compte ci-dessus, du moins quant aux
pertes volontaires qui en résultoient ; et il semble ensuite dé-
montré, par une infinité d'anecdotes authentiques. — Par exemple,
on se rappelle une adresse, insérée, je ne me souviens plus en
quelle année, mais sous l'administration de l'abbé Terray, dans
YAlmanach royal2, on y lisoit : M. Mirlavaud, trésorier des
grains pour le compte du Roi. — Il s'éleva des cris affreux : il
étoit clair que le Roi négocioit en grains ; il étoit clair que Y âme
damnée de la finance étoit aussi l'agent de ce commerce infernal,
et que celui qui prenoit de force, avec des arrêts, l'argent des
bourgeois agioteurs dans leurs poches, se servoit du trafic des
bleds pour épuiser avec adresse ce qui restoit au peuple de ce
métal. — L'imprimeur fut suspendu de son privilège pendant six
mois. Le censeur Marin, approbateur de la liste qui contenoit
cette adresse scandaleuse, perdit ses places et ses protections. Le
contre-coup d'une affaire où il n'avoit aucun intérêt l'avoit déjà voué
au ridicule ; cette surprise, dont assurément il étoit fort innocent,
acheva de le perdre, et cette rigueur de persuader que l'objet
qui la causoit avoit quelque chose de bien grave. A quoi cepen-
dant, au fond, se réduisoit tout ce fracas ? A un fait bien simple, mais
absolument dénaturé, grâce aux clameurs de la secte discréditée
aujourd'hui, alors très florissante. »
Lorsque l'abbé Terray quitta le pouvoir, le 24 août 1774, il lais-
sait au Trésor royal, en blés payés pour contenir le prix des mar-
chés, mais olès dont la valeur est également rentrée sous le
MINISTÈRE SUIVANT : 6,400,000 rt 3.
1 Linguet fait ici allusion à Sorin, Doumerc et Roland. Nous verrons plus loin ce
qu'il faut penser de ces accusations.
2 Dans VAlmanach royal de 1774, on lit, p. 553 : Mirlavaud, trésorier des grains
au compte du Roi, rue Saint-Martin, vis-à-vis la fontaine Maubué.
3 Les chiffres cités par Linguet se trouvent corroborés par la déposition d'un
employé de Turgot cité par Gharpantier. — Lorsque Roland fut se constituer prison-
442 LE PACTE DE FAMINE
Les minutes de la correspondance administrative de l'intendant
de la Généralité de Paris, Bertier, nous montrent quel usage
l'État faisait des blés du Roi et quelles mesures paternelles il pre-
nait pour soulager les pauvres, sous le ministère de l'abbé Terray.
Cette correspondance, qui nous a été obligeamment communiquée
par M. le comte Charles de Bertier, que nous tenons à remercier
ici, nous donne mille preuves de cette immixtion salutaire de l'Etat
dans la distribution des secours en grains ou en riz. Nous pren-
drons pour exemple la subdélégation d'Auxerre, de 1770 à 1774.
M. de Bertier ordonne fréquemment à Baudot, son régisseur a
Sauvigny-le-Bois, de distribuer gratuitement aux habitants pau-
vres de ses domaines en Bourgogne du riz tout cuit, de faire porter
tous les grains récoltés chez lui, sur les marchés de Cussy-les-
Forges et de Lisle-sous-Montréal et de les vendre à 2 sols au-
dessous du cours du marché d'Avallon. En outre, il fait arriver des
grains, dont il paie le prix par avance, par l'intermédiaire du
négociant Doumerc et de Malisset, son associé *. Tantôt apprenant,
par le maire d'Avallon, que les habitants de cette ville ont besoin
des mêmes secours, il donne l'ordre à Doumerc d'augmenter en
conséquence la quantité de grains destinée à Gussya -, tantôt c'est
le comte de Bourbon-Busset qui lui écrit de Yesigneux, pour lui
demander des secours pour la ville de Lorme et auquel il fait livrer
300 boisseaux de grains 3, etc. Nous nous bornons à ces citations
que nous pourrions multiplier à l'infini. Il faut avouer que de tels
actes de générosité faits par l'intendant, tant en son nom personnel
qu'au nom de l'État \ constituent une singulière façon de spéculer
sur les grains !
nier à la Bastille, le 15 octobre 1779, il dit au gouverneur : « ... Quoique ce que je
pouvois devoir à Sa Majesté fût peu conséquent, venant de lui rendre un compte
partant quitte, d'environ six millions provenant de la vente des grains qui apparte-
noient au gouvernement sous le règne précédent. » Bastille dévoilée, VI, 140.
1 Lettre de Terray à Doumerc (4 mai 1771). — Lettre de Bilieton, subdélégué à
Auxerre (27 juillet 1771), etc.
s Lettre de Bertier à Cbampion, maire d'Avallon (9 novembre 1770). — Lettre de
remerciements de Champion à Bertier (13 novembre 1770).
3 Lettre du comte de Bourbon-Busset à Bertier (2 juin 1271) et note de Bertier.
4 Sous le ministère de Turgot, Bertier continua ses secours : le 15 avril 1775, il
ordonna à Rives, son secrétaire général, de distribuer 2,000 liv. de riz tout cuit aux
pauvres de Presles et de Cussy, et de procéder à une opération semblable dans les
paroisses de Provancy, Lisle-sous-Montréal, Dissangy, Massangy,Tormancy, Givry, de
manière que le peuple soit satisfait. — Le 24 avril, il ordonne de vendre le blé 2 s.
au-dessous du cours. — Le 26, il annonce à Baudot l'envoi de 10,000 liv. de riz pour
LE PACTE DE FAMINE 443
VI
Voyons maintenant ce qui advint lorsqu'à la suite de la destitution
de l'abbé Terray, arrivèrent au pouvoir les Économistes, qui de-
vaient faire cesser tous les maux. Pour faire voir l'inutilité de
leurs tentatives, qui furent aussi malheureuses, malgré leur honnê-
teté, que celles de l'abbé Terray, malgré son habileté, nous citerons
encore Linguet.
L'abbé Terray renvoyé, on prend d'autres mesures : « on mit en
principe que c'étoit un bien que le pain fût cher, et, ensuite, par
une modification toute philosophique, qu'il ne fût pas bon marché.
On affirma que la police n'avoit pas de secret plus efficace pour
n'en jamais manquer ; et afin d'atteindre sûrement au but, on
rendit des lois expresses pour rendre les marchés déserts ; on
ferma toutes les issues par lesquelles jusque-là on s'étoit flatté
d'assurer l'abondance et de remédier aux disettes. On métamor-
phosa les édits en sermons philosophiques ; on les infecta de je ne
sais quelle verbosité ridicule qui sembloit inviter à la discussion
bien plus qu'à l'obéissance... On avoit blâmé, dans tous les bavar-
dages emphatiques, honorés du nom de préambules, l'intervention
des agens royaux dans un commerce dont la liberté la plus absolue
étoit, disoit-on, l'aliment unique et le soutien : il fallut acheter
chèrement au compte du Roi, vendre à bon marché au compte du
Roi, fermer les sorties de par le Roi... Il est vrai que, quelque
temps après, dans l'embarras, dans la fureur peut-être d'avoir pris
un engagement aussi éclatant, on a essayé de diriger les soupçons
publics et la sévérité royale sur deux hommes employés par l'abbé
Terray à son administration pacificatrice des marchés. Ils ont été
mis à la Bastille avec éclat ; on leur a fait leur procès ; la commis-
sion chargée de les juger a eu pour procureur général un magistrat
qui devoit être malintentionné pour leur protecteur ; et cependant
leur innocence étoit si évidente, l'intégrité des juges s'est trouvée
si parfaite, qu'ils ont été honorablement déchargés de toute accu-
les pauvres, avec autorisation d'en vendre aux gens aisés, à raison de 5 s. la livre.—
Le même jour, il fait envoyer 3,000 liv. de riz à Briesnon-l'Archevêque, subdéléga-
tion d'Auxerre, et l ,000 liv. à Compiègne.
444 LE PACTE DE FAMINE
sation ; il n'est resté de cette dénonciation terrible que le monu-
ment hasardé qui la contenoit1. »
Linguet fait ici une nouvelle allusion à Daniel Doumerc et à
Jean-Louis Sorin de Bonne, dont nous avons déjà parlé, employés
chargés de l'approvisionnement des grains pour le compte de Sa
Majesté. Ils furent arrêtés, le premier le 5 mai 1775, le second le
lendemain, par ordre de Turgot. On les enferma à la Bastille.
Voici quelle avait été la cause de leur détention. Quelques jours
avant leur arrestation, « on avoit trouvé dans la rivière un sac de
papiers relatifs au commerce des grains. Ils furent sur-le-champ
portés chez le lieutenant de police, M. Albert. On crut alors qu'ils
y avoient été jetés par ordre des sieurs Sorin et Doumerc. C'eût été q
trop maladroit pour être vraisemblable ; mais il a été constaté
depuis que ces papiers avoient été jetés dans la rivière, du bureau
de M. Albert lui-même, dont quelques commis furent chassés à
cette occasion 2. » Le 12 juin suivant, Albert vint à la Bastille et
demanda à Doumerc de lui rendre un compte général des sommes
perçues et employées par lui depuis qu'il avait été chargé de l'ap-
provisionnement des blés pour le compte du Roi : « On ne trouva
rien qui pût prolonger et même justifier la détention des sieurs
Doumerc et Sorin ; ils furent mis en liberté 3. On nomma une
commission pour juger leurs comptes ; et, à la honte de M. Turgot
qui les avoit fait arrêter, les commissaires du Conseil rendirent, le
7 juin 1776, en faveur des deux accusés et pendant le ministère du
même M. Turgot, un jugement qui portoit : que les comptes des
sieurs Sorin et Doumerc préalablement arrêtés, ils les déclaroient
en avance envers Sa Majesté de la somme de 396.065* 19s 7d. Au
surplus, dit le même jugement, pourront lesdits sieurs Sorin et
Doumerc se retirer par devers Sa Majesté pour obtenir les marques
de satisfaction qu'elle croira devoir leur accorder en considération
du bon ordre et de la fidélité de leur régie4. «
1 Linguet, op. cit., 288.301,305.
2 Gharpantier. Bastille dévoilée, IV, 51. « Je trouve ce fait dans un mémoire ma-
nuscrit, présenté au Roi par les sieurs Sorin et Doumerc pour leur justification, »
ajoute Charpantier.
3 Le 20 juin 1775.
* « En effet, le sieur Doumerc fut alors chargé du service des vivres de la guerre ;
il l'a été depuis, et il l'est encore de celui de la marine. On sait que c'est par les
secours qu'il donna l'hiver dernier (1788-89) que Paris fut approvisionné. Depuis le
mois de juillet, il a cessé ce dernier service.» Charpantier, op cit., IV, 43.
LE PACTE DE FAMINE 445
En réalité, Turgot était très irrité des violences qu'il avait eu à
réprimer ; les émeutes connues sous le nom de guerre des farines,
lui avaient fait perdre quelque peu le sang-froid indispensable en
pareilles occurrences. Cette guerre des farines qu'on a entourée à
plaisir d'un certain mystère nous semble avoir été provoquée par
la maladresse de ce ministre, qui avait agi avec une grande précipi-
tation. Voici ce qui était arrivé : pour suivre les conseils de Turgot,
« le Roi voulant détruire des idées aussi injustes que dangereuses
de monopole autorisé, et rendre au commerce sa liberté, son acti-
vité bienfaisante, annonça que personne ne se mêlerait plus en son
nom du commerce des grains. Alors, comme s'il fallait toujours à
l'opinion un fantôme de monopole contre lequel elle se bat, on se
persuada, ou plutôt on dit, sans en être persuadé, que la liberté,
cette même liberté dont le défaut avait donné l'existence au pré-
tendu monopole de l'administration, avait créé un autre monopole,
c'est-à-dire celui de plusieurs milliers de marchands1. » Après les
ordonnances royales, on vit donc une quantité considérable d'in-
dividus se mêler du commerce des grains dont ils espéraient tirer de
grands profits ; leur déception fut profonde lorsque Turgot vint jeter
brusquement sur le marché pour plus de six millions de grains.
Ce furent eux, à notre avis, qui provoquèrent cette fameuse guerre
des farines qui fit de nombreuses victimes. Notre opinion est
appuyée sur les causes de l'emprisonnement de l'employé Roland
dont nous avons déjà parlé, et dont l'histoire est longuement déve-
loppée dans la Bastille dévoilée.
Le sieur Charles-Nicolas Roland, dont il est cas, était né à Paris
le 29 décembre 1729. Il avait été successivement ou simultanément
receveur des tailles de l'élection de Chartres, caissier du sieur
Watelet, receveur général des finances de la généralité d'Orléans ,
caissier du receveur général des domaines et bois de la généralité
de Flandre. « Le samedi 15 octobre (1774), M. Albert, maître des
requêtes, manda le sieur Roland, de la part de M. Turgot, contrô-
leur général des finances, et lui annonça que ce ministre avoit jeté
les yeux sur lui pour lui confier la caisse où seroit versé le pro-
duit de la vente qu'il alloit faire faire de tous les grains appar-
tenant au gouvernement (sous le règne de Louis XV), ainsi que la
caisse et régie du droit de la sortie sur les grains passant à l'étran-
1 Analyse de l'ouvrage intitulé : De la législation et du commerce des grains.
Amsterdam, 1775, p. 10.
446 LE PACTE DE FAMINE
ger ; et que M. le contrôleur général, auquel il falloit qu'il rendît
sa réponse le lendemain, à Fontainebleau, avoit attaché à ces places
six raille livres d'appointements1. » Le sieur Roland avait accepté
ces fonctions et « des fonds de la caisse des grains paya beaucoup
de dédommagements accordés à des personnes qui avoient essuyé
des pertes lors de l'émeute de 1775, ainsi que des sommes allouées
à des officiers de police qui avoient été employés à cette occasion.»
Il avait été maintenu dans ces fonctions par Necker en 1777, lorsque,
soupçonné de concussion, il fut arrêté et enfermé à la Bastille, le
15 octobre 1779 ; il en sortit le 18 mars 1780, pour être transféré
au Ghâtelet et le 30 novembre suivant à la Conciergerie. Élargi le
20 février 1781 2, nous n'avons pas pu établir s'il fut déclaré cou-
pable ou innocent, mais cela importe peu dans la circonstance,
l'histoire de son incarcération n'ayant servi qu'à nous montrer les
mesures prises par Turgot lors de son arrivée au pouvoir.
Cette suppression momentanée des greniers du Roi suffit à expli-
quer la suppression qui fut faite dans l'almanach de 1775 de la
mention du trésorier des grains du compte du Roi.
YII
Lorsque Turgot quitta le pouvoir, les greniers du Roi furent
rétablis, et la concession de leur approvisionnement confiée à une
compagnie, comme par le passé. A la tête de cette compagnie se trou-
vaient Doumerc et Malisset, puis Doumerc et les frères Leleu ; elle
rendit de très grands services pendant le cruel hiver de 1788-1789.
La correspondance inédite de Bertier va encore nous montrer ce
que l'État faisait dans ces circonstances, l'activité et le dévouement
que ses agents devaient déployer pour atténuer autant que possible
les conséquences funestes de la disette. Pendant ce rigoureux hiver,
Bertier se transporta chez la plupart des fermiers et laboureurs de
la généralité ; il les questionna sur la quantité de grains qu'ils
pouvaient avoir en réserve, en leur demandant combien ils pen-
saient en consommer jusqu'à la récolte ; d'après leurs aveux, il
leur proposa de porter aux marchés qu'il leur indiquerait l'excé-
i Charpantier, op. cit., VI, 123.
2 Charpantier, op. cit., VI, 129-132
LE PACTE DE FAMINE 447
dent de leur consommation ; ils acceptèrent cette proposition et
s'engagèrent à la remplir par une soumission. Alors, Bertier, de
retour à Paris, ayant avis que la disette de cette denrée se faisait
sentir dans différents marchés, donna des ordres pour qu'ils fussent
réapprovisionnés, mais les laboureurs et blattiers voulant profiter
de la circonstance vendirent leurs grains excessivement cher.
Lorsque Bertier en fut informé, il résolut aussitôt d'y mettre un
terme ; en effet, dès que les grains que le gouvernement avait fait
acheter à l'étranger furent arrivés, il en fit passer dans ces mêmes
marchés et les fit vendre à un prix au-dessous du cours, afin
d'obliger les laboureurs et blattiers de baisser le leur. Ces derniers,
obligés de les donner au même prix ou de les remporter chez eux,
jurèrent contre les vendeurs des grains du gouvernement, lors-
qu'ils virent que c'étaient les subdélégués qui en opéraient les ren-
trées en argent * ; ils inventèrent les plus noires calomnies contre
Bertier, qu'ils regardèrent dès ce moment comme le plus grand
accapareur !
Cette intervention, ces secours du gouvernement étaient de-
mandés de toutes parts par les membres du bureau intermédiaire,
par les municipalités, par les particuliers2. A défaut de blé, le gou-
vernement faisait distribuer gratuitement ou à très bas jjrix, du
riz 3 et des pommes de terre. Le 10 décembre 1788, Necker écrivait
à Bertier la lettre suivante : « J'approuve, Monsieur, les secours
en pommes de terre que vous voudriez distribuer ; concertez-vous,
i Les subdélégués faisaient passer les fonds provenant de la vente des grains, à
Joly, caissier autorisé par le gouvernement, qui les versait ensuite au trésor royal.
(Note manuscrite de Bertier.)
2 Lettre du comte de Lancroy, membre du bureau intermédiaire de l'Assemblée île
département de Montereau, à M. le duc du Ghàtelet, du 23 novembre 1788. M
3 Le 1er juillet 1789, on avait reçu en secours venant de l'étranger pour- le compte
du Roi :
Farines 91,343 quintaux.
Blés 673,154 —
Seigles 154,113 —
Orges 53,247 —
Riz 5,513 —
Pour utiliser tous ces grains, le roi dut faire construire des moulins à bras, « les
moulins à eau ne pouvant fonctionner à cause de la gelée, et les moulins à vent, à
cause du défaut de mouvement dans l'air. »
(Mémoire ministériel remis de la part du Roi au Comité des subsis-
tances des États généraux, par le directeur général des finances.
— Juillet 1789.)
448 LE PACTE DE FAMINE
je vous prie, avec la commission intermédiaire, si cela se peut sans
retarder les secours nécessaires ; vous ne me dites pas quelle dé-
pense sera l'effet de cette disposition, mais elle ne peut être digne
d'attention. Je m'en rapporte à vos soins et je vous prie de les
redoubler, s'il est possible, dans ces temps critiques. » Il ajoutait en
post-scriptum : « M. de Lessart m'écrit que vous désireriez un
arrêt qui enjoignît à MM. les commissaires députés de tenir la main
à l'exécution de l'arrêt des grains. Je ferai là-dessus tout ce que
vous voudrez, mais dans une circonstance où la marche devient si
nécessaire et par conséquent si simple, vous n'éprouverez aucune
difficulté que vous ne puissiez lever très facilement *. »
Le même jour, Bertier répondait : « D'après ce que vous me faites
l'honneur de me marquer, que vous approuvez que je fasse distri-
buer des secours en pommes de terre, je vais prendre les mesures
nécessaires pour l'exécution de cette disposition et j'aurai celui de
vous rendre compte de l'objet de cette dépense, qui, comme vous
l'observerez avec raison, ne peut être bien considérable. J'y appor-
terai d'ailleurs toute l'économie possible. — Permettez, je vous
supplie, qu'à l'occasion du post-scriptum de la lettre que vous
m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet de ce secours, je prenne,
Monsieur, la liberté de vous présenter ici les mêmes observations
que je viens de mettre sous les yeux de M. de Yilledeuil sur le dé-
faut d'attribution du commissaire député pour l'exécution de l'arrêt
du conseil du 23 novembre dernier. Je conviens que l'objet des
opérations auxquelles je me livre sous votre autorisation est tel
que je ne dois pas même croire qu'on puisse concevoir l'idée
d'élever à ce sujet des difficultés, moins encore de le permettre. Si
cependant il arrivait contre toute vraisemblance que l'exercice de
l'espèce de pouvoirs que vous avez la bonté de me confier, relati-
vement à l'exécution de cet arrêt, excitât quelque réclamation,
vous sentez, Monsieur, qu'il serait extrêmement important pour
moi d'être appuyé sur une autorisation en forme qui justifiât ma
conduite. Je ne puis me livrer à cette opération sans le concours
d'un grand nombre de personnes, qui sont avouées de moi par une
correspondance suivie et multipliée, par des instructions écrites,
que je suis obligé de leur donner pour les diriger et fixer les bornes
de l'espèce d'action que je leur remets, action de pure surveillance
et de simple excitation, à la vérité, mais on peut prendre de
1 Archives de M. le comte Charles de Bertier.
LE PACTE DE FAMINE 449
l'ombrage et des alarmes. Je conçois parfaitement la sagesse des
raisons qui peuvent faire craindre la publicité de cette attribution,
mais ' j'observe à M. de Yilledeuil que tant que la loi qu'il ordonnera
restera entre mes mains, et certainement elle y restera fidèlement,
cette crainte est nulle. Je ne puis donc me dispenser, Monsieur,
d'insister pour obtenir cette loi qui m'est de la plus grande impor-
tance, et j'ose espérer que sous cette condition, qu'il est même de
mon intérêt d'observer pour ne pas voir contrarier un arrêté aussi
essentiel et aussi urgent, elle me soit accordée2. Je ne me relâche-
rai pas, Monsieur, du zèle et de l'activité que je m'efforce de
mettre dans ces opérations, trop heureux de pouvoir obtenir votre
suffrage et votre approbation. Je suis3...»
Pour bien comprendre le véritable sens de cette lettre, il faut se
rappeler qu'à cette époque les assemblées provinciales et leurs com-
missions intermédiaires étaient en discussions constantes avec les
intendants et leurs subdélégués dont elles auraient voulu détruire
ou diminuer la prépondérance ; mais les populations n'en conti-
nuaient pas moins à s'adresser aux anciennes administrations dans
les jours d'infortune 4.
La situation, il faut l'avouer, était très tendue pendant cet hiver
de 1788. Les récoltes avaient été détruites sur une grande surface
de la généralité de Paris, au mois de juillet précédent, par un orage
de grêle dont on n'avait pas vu d'exemple ; jamais l'hiver n'avait
été plus froid -, les semences gelaient en terre ! La disette aurait
sévi avec une rigueur excessive sans les sages précautions de
l'administration. L'intendant se multiplie, il est partout à la fois.
Arrive la réunion des Etats généraux ; la fermentation augmente
et, en même temps, il faut pour Paris et Versailles des approvision-
nements plus considérables. Bertier, en contact direct avec les
populations se rend un compte très exact du danger, il a senti
l'orage gronder autour de lui, le consommateur qu'il a secouru ne
1 Le gouvernement ne voulait pas s'attirer la haine du producteur auquel il était
obligé de faire tort au profit du consommateur.
2 L'arrêt, dont s'agit, avait ordonné des mesures contre les accapareurs, et tout
fait supposer que ces pouvoirs en forme ont été donnés par Necker.
3 Archives de M; le comte Charles de Bertier.
4 Pour se rendre un compte bien exact des attributions des intendants et des
subdélégués et de leur rôle pendant l'hiver de 1788, nous engageons les lecteurs à
consulter un excellent travail, plein de faits présentés avec la plus grande impar-
tialité : Trois catastrophes à Pontoise en 1788-89. — La grêle, le grand hiver, la
disette, par E. Seré-Dupin. 1 vol. in-8°. Pontoise, A. Seyès.
450 LE PACTE DE FAMINE
lui sait aucun gré de son dévouement, le producteur ne lui par-
donne pas d'avoir fait baisser le prix des grains à un moment où,
les récoltes ayant été mauvaises, ils avaient besoin de vendre
cher. Les colères, excitées du reste par les révolutionnaires, s'accu-
mulèrent sur sa tête et nous savons comment il fut lâchement
assassiné sur la place de Grève le 22 juillet *.
Malgré sa longueur, nous n'hésitons pas à citer en entier la lettre
qu'il adressa à Necker le 18 mai 1789, lettre dans laquelle il a en
quelque sorte le pressentiment des malheurs qui l'attendent :
« A mon retour de la tournée dont j'ai eu l'honneur de vous
rendre compte, mon premier secrétaire m'a montré une lettre que
vous lui avez fait l'honneur de lui écrire pour lui ordonner de mander
aux maréchaussées de ne mettre aucun obstacle à l'expédition des
bleds et des farines pour Paris.
« Les ordres dont il s'agit avaient déjà été donnés avant mon
départ, et mon premier secrétaire les a renouvelés, suivant vos
intentions. Mais, Monsieur, je ne puis vous cacher que ce change-
ment dérange absolument le plan que vous aviez adopté pour la
sûreté des subsistances de la ville et de la généralité de Paris, con-
formément à l'arrêt du Conseil du 23 avril.
« Il me paroit d'ailleurs impossible que le régime prohibitif puisse
s'allier avec la liberté et qu'on puisse suivre pour certains lieux
le système réglementaire, tandis que dans d'autres on admettra la
liberté.
« D'après les dispositions de l'arrêt du 23 avril j'avais supposé
que les propriétaires, fermiers, marchands et autres dépositaires de
grains devaient être contraints à garnir les marchés dans l'arron-
dissement duquel ils se trouveraient, et qu'ils ne pouvaient disposer
pour le commerce que de l'excédant de la quantité nécessaire pour
l'approvisionnement du marché, auquel ils ont l'usage de porter.
J'avais soin de ne faire fournir les bleds étrangers que dans les
marchés où les quantités de grains n'étaient pas suffisantes pour
son approvisionnement.
« Pour parvenir à l'exécution de cette mesure, chaque brigade
de maréchaussée avoit reçu des ordres, pour se transporter dans
toutes les paroisses de son département, à l'effet de visiter, assistée
1 Nous reviendrons dans un travail spécial sur l'intendant de Paris et sur Foullon
de Doué, son beau-père, deux administrateurs aussi intègres qu'éclairés, sur lesquels
on a accumulé de mauvaise foi des calomnies ridicules.
LE PACTE DE FAMINE 451
du syndic, tous les greniers, granges et meules, de s'assurer de la
quantité de grains qu'ils pouvaient contenir, d'évaluer ce qui pou-
vait être nécessaire pour la consommation du propriétaire des
grains et de sa maison, et de prendre sa soumission, de porter le
surplus au marché qui lui serait désigné.
« D'après les relevés des procès-verbaux des maréchaussées, je
me suis assuré que certains cantons avaient besoin de secours et
j'en ai fait porter. Dans d'autres, je me suis contenté d'y maintenir
la police et la tranquillité pour ne pas laisser perdre les subsis-
tances qu'ils possédaient et qui avaient été reconnues suffisantes ;
enfin, dans les plus heureux, j'ai abandonné au commerce les excé-
dants qui pouvaient y exister au delà des besoins du pays.
« A l'égard de Paris, connaissant les ressources que votre
sagesse lui avait déjà acquises, je n'ai arrêté aucune des sources
qui lui fournissent des farines. Mais pour les bleds, j'ai pensé qu'il
suffirait de lui conserver les magasins qui lui étaient ordinaires, et
j'ai cru qu'il n'était pas nécessaire de lui en procurer de nouveaux
au détriment de la province.
« Au surplus, rien n'empêcherait de faire pour Paris ce que j'ai
fait pour la province. Connaissant ses besoins, connaissant ce qui
existe de matières chez les boulangers, on pourrait prendre des
soumissions de la part des meuniers, fariniers, laboureurs et mar-
chands du dehors, des fournitures qu'ils peuvent faire jusqu'à la
récolte, et le gouvernement n'aurait qu'à suppléer à ce qui man-
querait aux soumissions pour assurer l'approvisionnement complet
de la capitale jusqu'à la moisson. Sans ces précautions, sans ces
mesures, je ne conçois pas comment on peut vous laisser dans la
tranquillité sur les subsistances de la capitale. Par l'effet, au con-
traire, de la liberté que vous accordez à tout ce qui peut arriver à
Paris, il résulte que tout ce que j'ai cherché à assurer pour l'appro-
visionnement des marchés des environs, sera apporté à Paris, non
peut-être pour y être vendu à la halle, ce qui, alors, serait d'un
médiocre inconvénient, mais pour y être resserré chez les boulan-
gers ou dans d'autres greniers, et y attendre un renchérissement
plus fort de la denrée.
« Alors les marchés des environs se trouveront vides ; le peuple
de la campagne, au désespoir, pillera les fermiers, les meuniers,
les châteaux. On arrivera en foule à Paris pour y demander du
pain ; les moulins destinés à l'approvisionnement de Paris, pillés
ou près de l'être, s'arrêteront ; les arrivages de Paris cessant, et le
452 LE PACTE DE FAMINE
peuple de la campagne y affluant de tous les côtés, l'effroi mon-
tera au comble et je doute qu'aucune force quelconque puisse
arrêter les désordres.
« Pardon, Monsieur, de vous présenter des idées aussi sinistres,
mais j'ai déjà prévu et malheureusement mes idées noires se sont
réalisées. Déjà on n'apporte plus au marché de Ghoisy ; j'y envoie
de Paris des grains ; le marché de Montlhéri ne conserve un peu
de tranquillité qu'au moyen de 100 cavaliers qui contiennent le
peuple, et d'une grande quantité de grains que j'y envoie chaque
semaine. Depuis la semaine dernière je suis obligé d'en faire
autant pour Arpajon et Palaiseau. Le marché de Gonesse, le plus
considérable des environs de Paris, est prêt à manquer. M. de
Machault, en me priant d'y envoyer des grains, m'annonce tous les
malheurs que je vous expose. Le marché de Lagny a été pillé deux
fois malgré la maréchaussée et les troupes qui y sont. Les officiers
de police sont dans la crainte et n'osent se présenter aux marchés.
La maréchaussée ne sait plus que faire ; les troupes mollissent.
• « Je viens de vous exposer, Monsieur, avec toute vérité la triste
position où nous sommes. Le zèle ne manque pas -, je suis prêt à
tout de ma personne ; mais je n'ai plus de moyens. C'est à vous de
m'en fournir; commandez, éclairez-moi et j'exécuterai avec l'ar-
deur que doit m'inspirer l'importance de l'objet et le désir de
seconder vos bonnes intentions. »
Le lendemain, 19 mai, Necker répondait à Bertier : « Je reçois,
Monsieur, la lettre que vous m'avez écrite le 18 mai, en suite d'une
conversation que nous avons eue ensemble le 16. C'était d'après
les représentations très fortes de M. le lieutenant de police de
Crosne, que je vous avais fait connaître les dangers d'une arres-
tation, par la maréchaussée, des bleds qui se trouveraient en route
pour Paris; et sans déranger votre plan, je vous avais seulement
engagé à faire en sorte qu'il n'y eût pas de démarches faites dans
les chemins, propres à occasionner par leur exagération une effer-
vescence dans Paris. Votre lettre, Monsieur, me fait un tableau des
suites qui pourraient être l'effet d'un changement quelconque dans
votre plan. Vous me mettez ainsi entre deux craintes, les unes et les
autres fort graves. Ainsi, je m'en rapporte absolument à votre juge-
ment. Je ne doute pas que vous ne preniez en considération les
observations de M. de Crosne et que vous ne tâchiez d'écarter tous
les moyens propres à réaliser ses alarmes, et il me semble que
cela se peut en évitant les arrestations trop publiques et en mettant
LE PACTE DE FAMINE 453
dans ce genre d'administration la sagesse dont vous avez l'habi-
tude. Nous en causerons plus particulièrement, car il faut avant
tout que vos soins ne soient pas contrariés et que vous alliez à
votre but selon vos lumières '. » On comprend facilement la cause
du mystère dont le gouvernement entourait ces opérations -, il n'a
rien de blâmable et lorsque, plus tard, Necker y fit allusion devant
la Commission des subsistances formée par l'Assemblée nationale, il
ne souleva pas de protestation : « Il est une méthode de précautions
et d'informations prises par l'administration, dont on n'a jamais eu
connaissance, dit-il dans son mémoire, parce que les ménagements
nécessaires pour éloigner les inquiétudes exigent à garder le secret
de ses propres peines ; et le Roi ne permet la publicité de ces mé-
moires que parce que chacun est instruit maintenant de la situa-
tion des choses. »
Gustave Bord.
(La suite procJicdnement.J
1 La lettre de Bertier, extraite des minutes de sa correspondance, ainsi que la
réponse authographe de Necker, font partie des Archives de M. le comte C. de
Bertier.
T. II. — DÉCEMBRE 1883 30
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
APERÇUS TIRÉS DE PLUSIEURS PUBLICATIONS RÉCENTES *
Mackau, à Limage de quelques variétés d'ambitieux, était une
espèce d'halluciné, sans opinion, vivant au milieu de la tempête
révolutionnaire, sans soupçonner, croirait-on, qu'elle existât. Pour-
vu qu'il avançât, tout allait bien. Quand il écrit à Bernard, en
faveur de Ghinard et de Ratter, il n'a pas reçu d'instructions, car
il est suspendu de ses fonctions à la suite du 10 Août. Il agit de
son chef et veut sans doute rentrer en faveur. Il n'hésite pas à
évoquer auprès du cardinal de Bernis les souvenirs d'autrefois.
La suspension qui pesait sur lui fut levée. Il ne comprend pas
où l'on en est. Sa feinte naïveté tient du vertige. Après l'exécution
de Louis XVI, lui Mackau, ministre de la République à Naples,
demande avec simplicité à Lebrun, son ministre, s'il doit prendre
le deuil. Gela aurait été d'un bon effet sur la cour de Naples. Il
rêvait, à l'automne de 1792, d'être le chef de la diplomatie fran-
çaise en Italie. C'est dans ce but que, le 22 septembre, il écrit à
Lebrun qu'il serait bon d'envoyer à Rome un secrétaire de la
légation. Il avait peut-être eu vent de la démission de Bernard. Il
lui conviendrait à merveille de s'emparer de la direction des rap-
ports entre la France et le Saint-Siège. La tâche était lourde, mais
Mackau avait confiance dans son habileté et dans son étoile. Le
Saint-Siège ne lui inspire pas à la rigueur plus d'aversion que le
10 Août. Il ne lui déplairait pas de servir de trait d'union entre lui
et les vainqueurs du 10 Août. Lebrun ne découvre aucune malice
dans la demande de Mackau et lui accorde l'autorisation qu'il solli-
cite d'envoyer à Rome, voir ce qui se passe, un secrétaire de la
légation de Naples. Ce qui lui plaît dans la proposition, c'est qu'il
a dans les Etats de l'Église une besogne à accomplir qu'il ne pour-
rait pas confier à Bernard. Il médite une invasion des Etats
romains. Mackau est homme à lui fournir des renseignements
* Voir la livraison de novembre 1883.
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 455
précieux de nature à procurer le succès de l'entreprise. Qu'il tâche
de pénétrer les intentions du pape, de savoir quelle est la disposi-
tion des esprits à Rome, l'état du château Saint- Ange. Pourquoi
n'irait-il pas, de sa personne, à Givita-Yecchia, inspecter les fortifi-
cations, compter dans le port les navires de l'Église ? Mackau
reçoit les instructions de Lebrun, le 9 novembre, jour de la mise en
liberté ou plutôt de l'expulsion de Ghinard et de Ratter. Il s'empresse
de confier une mission, à Rome, à son secrétaire de la légation, Hugon
de Rassville, qu'il charge de remercier le cardinal Zelada. Il ne se
fait pas d'illusion : Hugon de Rassville « sera très espionné, » écrit-il
à Lebrun ; mais au fait, il n'est pas impossible qu'on lui fasse
bon accueil : on verra en lui un futur négociateur.
La personnalité d'Hugon de Rassville est encore plus originale
que celle de Mackau. Dans les troubles sociaux, apparaissent
volontiers ces physionomies étranges, qui n'auraient point eu, dans
un milieu différent, l'occasion de se produire. Nicolas-Jean Hugon
était un écrivain fort médiocre qui, à l'instar de beaucoup de gens
de lettres du XVIIIe siècle, s'était adjugé une particule et qualifié
de Rassville. Il était fils d'un teinturier d'Abbeville, avait fait
d'assez bonnes études, on ne sait où au juste. Il était sorti abbé de
quelque collège ecclésiastique. Il avait obtenu une chaire de philo-
sophie qu'il avait quittée afin de se rendre à Paris. Là il s'était
livré à l'enseignement et avait produit, en 1784, des Eléments
de mythologie *. Ensuite, il s'était élevé jusqu'à la poésie; on a de
lui un recueil, assez misérable, mais dont le titre est piquant :
Mélanges erotiques et historiques, ou les œuvres posthumes tVun
inconnu, publiées par un chapelain de Paphos. Ge recueil ne le
mena pas à l'Académie française ; il lui valut en revanche la pro-
tection du prince de Gondé qui fit d'Hugon son bibliothécaire ou
plutôt son homme de lettres. Les grands avaient un homme de
lettres chargé de leur orner l'imagination et de les distraire. En
1785, Hugon brigue la gloire d'historien ; il dédie au prince de
Gondé un Récit historique sur la vie et les exploits de François
Lefort, qui est une diatribe contre la cour de Russie. L'année sui-
vante, il accompagne deux voyageurs yankees en Allemagne et se lie,
à Berlin, avec Mirabeau. Mais, en 1788, il rompt avec le prince de
1 Les cléments de la mythologie, avec l'analyse des poèmes d'Homère et de
Virgile, suivie de l'explication allégorique à l'usage des jeunes personnes de l'un et
l'autre sexe, par M. de Bassville, Genève, 1784. 1 vol. in-8° orné de gravures.
456 LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
Condé, pour collaborer au Mercure politique, feuille vouée à la
polémique et rédigée par Mlle de Kéralio, Masclet et Carra. Lors de
la convocation des Etats généraux, le Mercure politique se trans-
forma en Mercure national, sous la direction de Lebrun, qui, à
partir du 6 juillet 1791 , en fut le propriétaire. Ce fut là que Dumou-
riez alla chercher Hugon pour en faire un secrétaire de légation.
Lebrun ne fut sans doute pas étranger à cette aventure. Hugon,
d'autre part, était en vue ; il avait péroré dans les clubs, mis au
jour des Mémoires historiques, critiques et politiques sur la Révo-
lution de France (1790), qui avaient eu l'honneur d'une traduction
anglaise, en tête de laquelle Hugon se vante d'être membre de plu-
sieurs Académies. Ces académies étaient sans doute des cafés.
Les amateurs achètent encore l'ouvrage, grâce aux eaux-fortes de
Moreau le jeune, qui le décorent.
En partant pour Naples, Hugon emmenait avec lui une femme,
Elisabeth Colson, dont il avait un enfant, et qu'il disait avoir
épousée, assertion contredite, en 1797, par sa famille. Elisabeth
Colson était simplement sa maîtresse, et cette qualité ne jure pas
avec le caractère diplomatique du personnage. Hugon arriva à
Naples le 12 août (1792). Il envisage la situation d'un coup d'œil,
et trois semaines n'étaient pas écoulées qu'il écrivait (30 août) à
Lebrun, son copain, devenu ministre des affaires étrangères : « Ce
que j'ai vu à Naples me prouve que ça ira. » Il lui faut déjà de
l'avancement : « J'espère, mon cher camarade, dit-il, que vous ne
me laisserez pas longtemps secrétaire de légation et qu'à mérite
égal avec un concurrent, mon expérience, mon âge, et j'ose dire
mes services, me vaudront la préférence pour une place qui me
mettrait à même d'être utile et d'élever ma famille. » Le moins
qu'on puisse lui offrir est la légation de Venise ou celle de Flo-
rence. Il connaît ces deux postes : il les a vus en venant à Naples.
Le 6 octobre, il se déclare ancien du corps diplomatique régénéré ;
le 9, il redemande de l'avancement, propose de réorganiser la diplo-
matie •. on donnerait le même uniforme à tous ses membres. Il
travaille, du reste. Le 3 novembre, il annonce à Lebrun une grande
nouvelle : « Dans le moment où je vous écris, dit-il, un peintre, à
mes côtés, peint sur le tableau où ci-devant brillaient trois fleurs de
lys, la belle Minerve avec sa pique et le bonnet sacré de la liberté,
que j'ai trouvé sur le cachet de votre dernière dépêche, que nos
argus n'ont ni brisé ni regardé. Demain elle sera pendue, et je sais
d'avance que ce sera une fête pour bien des gens qui viendront
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 457
exprès se promener dans notre quartier, et je compte aussi faire
voir mon uniforme de garde national au théâtre Saint-Charles. Ce
sera la première l'ois qu'il aura été vu à I\aples et peut-être dans
l'Italie. Envoyez-nous, je vous en conjure, l'hymne des Marseil-
lais, avec la musique. Tout le monde nous le demande. » Ces dispo-
sitions à provoquer les indigènes sont caractéristiques. Il n'y a pas
trop d'inconvénient à Naplès. Il y a là une population molle et indif-
férente, qui ne se soucie ni du bonnet sacré de la liberté, ni même
d'un uniforme de garde national. Le gouvernement est d'ailleurs en
état de faire la police, s'il y avait quelque démonstration hostile à
comprimer. Tout à l'heure, à Rome, Bassville sera, sur un autre
terrain, en présence d'une race violente, et au sein de la colonie
française partagée en deux camps hostiles ; dans une ville où, d'ail-
leurs, divers incidents, et en particulier celai de Ghinard et Ratter,
ont déjà provoqué les passions dans la rue. Hugon y fit son entrée le
13 novembre sans être inquiété. Il n'avait pas de passeport, on ne
lui en demanda pas. Le gouvernement romain était intimidé. Une
flotte française venait d'appareiller à Toulon. On la disait destinée
à opérer une descente dans les Etats pontificaux. Aussitôt arrivé,
Hugon se vante d'avoir été à Naples, « avec son uniforme bleu, nar-
guer la Reine à San-Carlo. » Il amenait comme secrétaire particu-
lier Amaury Duval. Amaury -Pineux Du val, né à Rennes en 1760,
d'abord inscrit au barreau de sa ville natale, avait été ensuite
secrétaire particulier de M. de Talleyrand, ambassadeur de France
à tapies, avant d'être celui de Bassvilie *.
Bassville était descendu chez Moutte, agent du commerce fran-
çais, dans une rue voisine du Corso. Le cardinal Zelada lui accorde
immédiatement une audience. Bassville lui conte qu'il est venu à
Rome, en simple particulier, admirer les chefs-d'œuvre des arts.
On n'a pas le détail de son entrevue. Toujours est-il que le
cardinal l'a à moitié subjugué. Bassville n'est pas farouche.
C'est un girondin, ambitieux, verbeux, vaniteux, flatté d'être
en rapport avec les puissances. Il n'a qu'un objet en perspec-
tive : se faire une carrière. S'il pouvait se créer à Rome une
situation politique ! Il mande a Lebrun qu'il est inutile d'envoyer
la flotte et qu'on devrait bien l'accréditer auprès du Saint-Siège.
Sa qualité secrète, dont le gouvernement romain est instruit, la
supériorité qu'il se croit, l'importance qu'il s'attribue et qui tient à
* Il a laissé une Relation de l'insurrection de Rome, en 1793, et de la mort de
Bassville. Naples, 1793.
458 LA DIPLOMATIE REVOLUTIONNAIRE
l'inexpérience d'un bohème de lettres en contact pour la première
fois avec les pouvoirs établis, lui donnent immédiatement un
aplomb qu'il communique autour de lui, que les patriotes réunis
à l'Académie de peinture partagent. La mode révolutionnaire était
de vouloir en imposer partout. On sortait du néant, on avait été
mis en évidence par une émeute ou par un discours de tribune,
on était, en Europe, au ban de l'opinion, excommunié. Il fallait
payer d'audace, c'était le mot d'ordre, et il avait réussi aux jaco-
bins. Le mal était que, si cela avait réussi à l'intérieur, au dehors
on n'y était pas encore habitué. On s'y habituera. Les victoires du
comité de Salut public et de Bonaparte ne tarderont pas à imposer
du respect aux vieilles aristocraties du continent. On en était
encore à la période du scandale.
« Ce plat poète, dit M. Frédéric Masson1 à propos de Bassville,
ce précepteur incolore, ce journaliste médiocre, ce diplomate
inepte, est empli de ce gigantesque orgueil que la Révolution fran-
çaise, alors à ses débuts, a soufflé à tous ses agents. Ils n'hésitent
point : ils ne doutent point ; ils ne calculent point ; ils ne regardent
ni devant eux ni derrière, ni à droite ni à gauche ; ils vont trai-
tant en sujets tous les souverains dans un superbe enivrement de
leur grandeur et de la grandeur de la nation. » Cette attitude leur
a servi. C'était au début la leçon de la sottise ; ce fut bientôt celle
du succès, l'effet de la mise en œuvre de l'axiome de Danton : De
l'audace, et puis de l'audace, et encore de l'audace. Hugon n'en
manquait pas. Il négocie avec le cardinal Zelada comme s'il avait
les pouvoirs d'un ambassadeur extraordinaire, avec cette morgue
théâtrale qu'il a empruntée aux clubs de Paris. Peut-être le secré-
taire d'État de Pie VI, par trop de condescendance, avait-il encou-
ragé Hugon. Donnez un pied aux gens, ils en prennent bientôt
quatre. Hugon, tout en prétendant venir à Rome en simple particu-
lier, affectait des sous-entendus qui en signifiaient long. Il agissait
comme un homme chargé d'une mission officielle. Un sieur Vincent
Patel, de Lyon, ayant été arrêté, Hugon écrit au cardinal Zelada,
d'un ton impératif : « Monsieur le cardinal, ma seule qualité de
Français m'impose la loi de demander justice pour un de mes com-
patriotes qui se trouvent dans les États de Sa Sainteté, où la Répu-
blique française n'est pas représentée. » — Que le cardinal prenne
garde aux crimes des subalternes « qui amplifient ou exécutent
* Les diplomates de la Révolution, p. 42.
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 459
d'une manière indécente les ordres qu'ils reçoivent ! » Ce ton est
celui qui règne dans la correspondance diplomatique de Hugon. Sa
conversation, à l'en croire, et il est probable qu'il n'exagère pas, est
encore plus haute en couleur. Dans un entretien qu*il a avec le
cardinal Zelada, il lui fait « sans ménagement l'historique des four-
beries d'Acton. » Acton est le premier ministre du roi de Xaples et
il en parle comme on parlerait d'un acteur des Funambules. A
Rome, il surveille ceux qui arrivent et ceux qui s'en vont. Il ne
« cache pas » au cardinal Zelada que la prochaine arrivée de
Mra« de Calonne et du baron de Talleyrand, ancien ambassadeur de
France à Naples, ne lui convient pas. 11 avertit Lebrun ; il est saisi
d'indignation : « la présence des mauvais citoyens ne doit pas
souiller la vue des fonctionnaires publics. »
Son outrecuidance de langage n'est rien si on la compare à sa
conduite. Moutte est le chef des patriotes... «qui professent ici notre
religion in occulto, » écrit-il. C'est chez Moutte que Hugon réunit
et harangue ces patriotes. Chinard et Ratter, expulsés des Etats du
pape, s'étaient arrêtés à la distance de deux postes. Là, ils avaient
offert un banquet solennel aux patriotes français en résidence à
Rome. Ceux-ci étaient venus. On avait toasté, chanté la Marseil-
laise ; Hugon applaudit. Ce n'est rien : à l'intérieur de la ville, il
agit comme un préfet de police, tance celui-ci, dénonce celui-là,
persécute les gens de « Mesdemoiselles Capet. » Il envoie des rap-
ports semi-officiels sur les Etats de l'Eglise. Un gouvernement
autre que le gouvernement pontifical l'aurait jeté dix fois dans un
cul de basse fosse comme agent provocateur et comme mouchard.
Ses rapports sont empreints de cette espièglerie qui lui est propre :
les soldats pontificaux sont des crispins en uniforme ; le général
Caprara désigné pour les commander est affligé d'une hernie, « et
l'argent qui sort du trésor pontifical, pour l'armement des troupes,
met Ruffo à même d'entretenir la plus jolie maîtresse de l'Italie. «
Ce tour est celui qui a cours dans la nouvelle diplomatie, celui
qu'emploie Manon Phlipon, Mme Roland, dans une lettre au Sou-
verain Pontife, lue à la tribune de la Convention % avant qu'on
apprît que Chinard et Ratter avaient été relâchés. On ne lira pas sans
être stupéfait quelques fragments de ce chef-d'œuvre. Mme Roland
écrit au nom du pouvoir exécutif. L'intitulé de son épître porte :
Le Conseil exécutif provisoire au prince êvéque de Rome : « Des
Français libres, des enfants des arts dont le séjour à Rome y sou-
1 Séance du 21 novembre 1792.
460 LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
tient et développe des goûts et des talents, dont elle s'honore,
subissent, par votre ordre, une injuste persécution. Enlevés à leurs
travaux d'une manière arbitraire, enfermés dans une prison rigou-
reuse, indiqués au public et traités comme des coupables, sans
qu'aucun tribunal ait annoncé leur crime, ou plutôt lorsqu'on ne
peut leur en reprocher d'autres que d'avoir laissé connaître leur
respect pour les droits de l'humanité, leur amour pour une patrie
qui les reconnaît, ils sont désignés comme des victimes que doivent
immoler le despotisme et la superstition réunis. Sans doute, s'il
était permis d'acheter jamais, aux dépens de l'innocence, le succès
d'une bonne cause, il faudrait laisser commettre cet excès. Le
règne éhonté de l'Inquisition finit le jour où elle ose exercer encore
sa furie, et le successeur de saint Pierre ne sera plus un prince,
du jour où il l'aura souffert. La raison a fait entendre partout sa
voix puissante. Elle a ranimé dans le cœur de l'homme opprimé la
conscience de ses devoirs avec le sentiment de sa force. Elle a
brisé le sceptre de la tyrannie, le talisman de la royauté Pontife
de l'Eglise romaine, souverain encore d'un Etat prêt à vous
échapper les siècles de l'ignorance sont passés. Les hommes
ne peuvent plus être soumis que par la conviction, conduits que
par la vérité, attachés que par leur propre bonheur. L'art de la
politique et le secret du gouvernement sont réduits à la reconnais-
sance de leurs droits et au soin de leur en faciliter l'exercice, pour
le plus grand bien de tous, avec le moins de dommage possible
pour chacun. » Telles sont les doctrines de la Gironde et en parti-
culier de Manon Phlipon : « Trop juste pour avoir rien à taire
même en diplomatie, trop puissante pour avoir recours aux menaces,
mais trop fière pour dissimuler un outrage, elle (la République)
est prête à le punir si les réclamations paisibles demeuraient sans
effet ». >>
Roland, Monge, Glavière, Lebrun, Pache et Garât apposèrent
leur nom à ce factura de cette Jeanne d'Arc du régicide. On l'im-
prima, on le répandit. C'était un manifeste plutôt qu'une pièce
diplomatique. Il n'y eut pas à l'envoyer puisque ceux qui en étaient
l'objet étaient hors de cause. Mais on ne pouvait se résoudre à
perdre un si beau morceau d'éloquence.
L'héroïne est fière de cette lettre qu'elle rappelle dans ses
Mémoires : « Une fois seulement je m'amusai de la singularité des
rapprochements. C'était en écrivant au pape pour réclamer les
i Voir Les diplomates de la Révolution, pp. 45-46.
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 461
artistes français emprisonnés à Rome. Une lettre au pape, au nom
du Conseil exécutif de France, tracée secrètement par une femme
dans l'austère cabinet qu'il plaisait à Marat d'appeler un boudoir,
me parut chose si plaisante, que je ris beaucoup après l'avoir faite. »
Il y avait de quoi. Le bas-bleu est enchanté. Du reste, Lebrun se
préparait à accompagner Fépître de Mme Roland d'une pièce
encore plus diplomatique. « Je conçois, écrivait-il au cardinal
Zelada — la lettre ne fut pas envoyée — que, tourmenté par la
crainte que les peuples que vous tenez asservis sous le joug de
la superstition, de l'ignorance et du fanatisme, soient tentés de faire
Y essai des douceurs de la liberté; il entre dans vos principes
d'anéantir tous ceux qui ont le courage de détester les despotes et
le despotisme, mais cette morale des tyrans ne peut jamais être
celle d'un peuple libre. » Les deux clowns de la Gironde firent
eux-mêmes l'essai des douceurs de la liberté : ils montèrent sur
l'échafaud quelques mois après avoir accompli leur exploit.
Bassville, qui se conduisait à Rome comme ils faisaient à Paris,
devait recevoir la même récompense. La flotte française de Toulon
si souvent annoncée sur la côte des Etats de l'Eglise, après une
courte apparition à Naples, avait été dispersée par un orage. La
frayeur qu'on avait eue dans les régions populaires, comme, du
reste, au sein du gouvernement pontifical, fit place à la confiance.
Justement, un courrier arrivait de Naples, enjoignant à Digne, consul
de France, au nom de Monge, ministre de la marine, dont il dépen-
dait, de substituer à l'écusson fleurdelisé du consulat un tableau
figuratif de la République française. Digne n'était pas dépourvu de
quelque prudence. Il connaissait les mœurs et la violence des
Transtévérins. Il n'osait trop s'aventurer à exécuter un ordre qu'il
considérait comme dangereux. Bassville n'avait pas tant de scru-
pules. Il prit sa bonne plume jacobine et écrivit au cardinal
Zelada d'avoir à prendre les précautions nécessaires pour que la
canaille sacerdotale fît respecter le signe sacré de notre régénéra-
tion. « A cette proposition, Zelada m'a paru rajeunir comme le vieux
prélat du Lutrin. Il a dit amen tout bas, et les fleurs de lis sont
dépendues ; nos jeunes artistes travaillent à l'envi aux nouveaux
écussons. Je crois que le jour de leur exaltation sera, pour les
Romains, ce qu'il a été pour les Napolitains, un jour de fête. »
Oui , ce sera la fête de Bassville.
Une brochure royaliste de 1793 * assure que Bassville avait fait
i Relation fidèle des événements qui se sont passés à Rome le dimanche 13 jan-
462 LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
enlever nuitamment les armes du Roi de la porte de l'Académie de
peinture. On n'avait pas touché à celles qui étaient à la porte de
l'ambassade où résidait toujours le cardinal de Bernis, ni à celles
de la maison où résidait J'abbé de Bayane, auditeur de rote. On
n'avait pas remarqué d'émotion dans le public. Flotte, officier de
marine, courrier de la légation de Naples, qu'il importe de ne pas
confondre avec l'auteur de la brochure mentionnée plus haut, se
promena dès le matin par la ville, ayant Bassville à son bras, et
une cocarde tricolore à son chapeau. Ils allèrent au Corso, au
Vatican, à la Ghapelle-Sixtine. Flotte, sans qu'il en eût reçu l'in-
jonction, avait fait disparaître les statues royales qui décoraient les
salles de l'Académie de peinture. On avait descendu dans une cave
à charbon celle de Louis XIV, fondateur de l'Académie, et qui était
élevée dans la cour. Flotte avait fait placer le buste de Brutus dans
la salle à manger de l'Académie, en face de la Déclaration des droits
de l'homme, affichée à un mur. Bassville, de son côté, avait fait
quitter la livrée du Roi aux domestiques. C'était durant le procès
de Louis XVI, circonstance à signaler. Ménageot, directeur de
l'Académie, destitué par un décret de la Convention, était malade
et s'apprêtait à quitteï Rome. La nouvelle de la dispersion de la
flotte française était arrivée sur ces entrefaites. On annonçait aussi
l'entrée d'une flotte anglaise dans la Méditerranée. Les Romains
respiraient. Pasquin et Marforio parlèrent, non sans hardiesse. Il
circulait des sonnets. La fin d'un de ces sonnets est relative à
Bassville. On nous permettra de la citer malgré sa grossièreté :
« Bassville a distribué huit cocardes à Torlonia, à Moutte .et à
quatre sottes femelles. Il espère qu'elles seront un germe de
discorde et produiront un affreux incendie... Puis il mande
à sa république de fous que pour sectateurs il a trouvé quatre
puantes p. et quatre castrats. » La colère de Bassville se com-
prend. Il avait expédié les sonnets à Paris et proposé une expé-
dition qu'on aurait concertée avec la cour de Naples. Il avait la
bonhomie d'imaginer que la cour de Naples s'empresserait de l'aider
à se venger. Il faisait des projets : « On mènerait le bienheureux
martyr (Pie VI) à Paris, pour le jour des Rameaux, ce qui ferait
sans doute rire l'ami Prudhomme. » Il continuait de pourchasser
Mesdemoiselles Capet. Il avait organisé un club à l'Académie de
peinture, enrôlait des adhérents parmi les indigènes. Le gouverne-
vier 1793, en réponse au compte rendu à l'Assemblée nationale, par le sieur de Flotte.
Paris, Girouard, in-8<>.
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 463
ment pontifical ne remuait pas. Le peuple était agité ; on entendait
des rumeurs vagues. Bassville n'en était pas tout à l'ait à le deviner.
Il avait engagé les élèves de l'Académie de peinture et les artistes
à gagner Naples, ce qu'ils avaient fait. Pourtant, dans une note
remise le 8 janvier au chevalier Azara, ministre d'Espagne à Rome,
et destinée à Bassville, le cardinal Zelada déplorait la substitution
aux armes du roi des insignes de la soi-disant (cosi detta) Répu-
blique française. L'expression cosi detta n'était pas dénigrante.
Elle était de style diplomatique et indiquait tout uniment que la
République française n'était pas reconnue par le Saint-Siège, ce
qui n'était pas un fait singulier, puisqu'elle ne l'était par aucun
Etat de l'Europe. Le cardinal, dans sa note, énumérait ensuite les
injures subies par le Saint-Siège depuis quatre ans. Les principales
étaient le mannequin à l'effigie du pape Pie VI, brûlé en grande
cérémonie dans la cour du Palais-Royal, la constitution civile du
clergé, le schisme qui avait suivi, les persécutions religieuses, l'in-
vasion d'Avignon et du Gomtat Yenaissin, les armes pontificales
traînées dans la boue à Marseille. Le pro memoria terminait par
la défense d'exhiber les insignes de la République française dans la
ville, puisqu'on avait proscrit les armes du Saint-Siège à Paris. Le
pape est un souverain comme un autre ; il a le droit d'être respecté.
Mackau, avisé de la note, envoie à Digne l'ordre de faire placer les
emblèmes de la République sur la porte du consulat, dans le délai
de vingt-quatre heures, et fait communiquer l'ordre au cardinal
Zelada avec des menaces de vengeance s'il est mis obstacle à l'ap-
position des emblèmes. Mackau en réfère, du reste, à Lebrun.
Flotte, courrier de Mackau, arrive à Rome, le 12 janvier, porteur
des instructions de son maître. Bassville se met en mesure d'obéir,
et charge quatre peintres qu'il a sous la main d'achever l'ouvrage
le jour même. Ces quatre peintres étaient Girodet, Lafitte, Péqui-
gnot et Mérimée, le père de Prosper Mérimée.
Le 13 au matin, on délibère. Posera-t-on les emblèmes tout de
suite ou attendra-t-on le soir ? Bassville sollicite une audience du
cardinal Zelada. Le cardinal accorde l'audience et le reçoit à onze
heures. Bassville lui signifie qu'il exécutera les instructions qu'il a
reçues et que s'il tombe un cheveu de là tète d'un patriote, Rome
sera anéantie. Le cardinal répond que Rome est sous la protection
de Dieu et ajourne Bassville au lendemain, afin de pouvoir s'en
entretenir avec Sa Sainteté. Au sortir de l'audience du cardinal,
Bassville entre en discussion avec Digne, Flotte et Mérimée. Digne
est d'avis que Mackau n'a pas d'autorité à Rome puisqu'il est accré-
464 LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE
dite à Naples. Les consuls, d'autre part, dépendent du ministère de
la marine, non de celui des affaires étrangères. Or Monge, ministre
de la marine, prescrivait seulement de protester si l'on s'opposait
à l'apposition des emblèmes. Digne soutint son dire, et Bassville,
intimidé, résolut de convoquer le soir une réunion de patriotes, en
vue de prendre une détermination.
Maintenant, le gouvernement romain essaya-t-il d'intimider
Bassville en provoquant une émeute ? C'est ce que Las Casas, peu
suspect de vouloir défendre la mémoire de Bassville, écrit à d'En-
traigues, le 26 janvier. On aurait, il est vrai, dissuadé le Souverain
Pontife d'agir ainsi. Il aurait contremandé l'émeute. Mais, dit Las
Casas, « ce fut tard ; le branle était déjà donné et la machine avait
agi avant le temps. » Quoi qu'il en puisse être, un peu avant trois
heures, raconte Digne, des bandes populaires défilaient devant
l'Académie de France, où on ne se doutait de rien. Girodet, Lafitte,
Péquignot et Mérimée étaient à leur besogne. Vers quatre heures,
un des peintres étant sorti revint précipitamment annoncer que la
foule brisait les fenêtres, les portes et les statues de la cour. Les
soldats pontificaux étaient accourus, tandis que les habitants de
l'Académie s'esquivaient comme ils pouvaient. On ne les inquiéta
point ; on n'en voulait pas à leur personne. A la même heure,
Bassville, accompagné de sa femme, de son fils, de Flotte et
d'Amaury Duval, sortait de chez Moutte en voiture découverte.
On portait des cocardes tricolores naturellement ; on allait les
montrer sur le Corso. On ne savait rien de ce qui se passait à
l'Académie de peinture : mais l'émeute faisait rage sur le Corso
comme à l'Académie. Bassville, à son apparition, est hué par la
populace. La voiture aussitôt se sauve chez Moutte. La populace
suit, envahit la maison. Que se passa-t-il à l'intérieur ? On en est
réduit aux conjectures. Il y a quatre ou cinq versions différentes.
Une chose est sûre : c'est que Bassville fut blessé à mort. « Le
citoyen Bassville — récit de Digne— reçut dans le bas-ventre, par
un homme du peuple, un grand coup de rasoir qui lui fit sortir les
boyaux. » Il en mourut le lendemain (14 janvier), à sept heures dn
soir, après avoir reçu les sacrements. Mackau affirme que Bassville,
avant de mourir, n'a pas rétracté le serment qu'il avait prêté à la
constitution civile du clergé. C'est invraisemblable ; s'il n'avait pas
rétracté son serment à la constitution civile du clergé, il n'aurait
pas obtenu les sacrements, répondent les contradicteurs de l'asser-
tion de Mackau.
Le 23 janvier, avant qu'on eût connaissance à Paris de la mor t
LA DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRE 465
tragique de Bassville, les dépêches du 8 janvier et celles du consul
Digne étaient arrivées à Monge et à Lebrun. Monge approuva Digne
de sa résistance aux exigences de Bassville ; Lebrun le révoqua ou,
si l'on veut, lui ordonna de retourner à Naples, et nomma Cacault
à Rome. C'était une condamnation formelle de la conduite de
Bassville. Les termes employés par Lebrun pour justifier les sus-
ceptibilités du Saint-Siège, sont d'ailleurs à retenir. « L'événement,
écrit Lebrun, qui a donné lieu à l'envoi de ce courrier, — le pro
memoria du cardinal Zelada, — était facile à prévoir. Le pape
n'ayant pas reconnu la République française, il a dû lui paraître
extraordinaire qu'on substituât brusquement aux anciennes armes
de France les signes caractéristiques de la République. Avant de
prendre ce parti, on aurait peut-être dû pressentir l'opinion du
cardinal secrétaire d'Etat. — On l'avait fait et on n'avait pas tenu
compte de cette opinion, mais Lebrun n'en savait rien. — Cette
démarche, que les convenances et la prudence commandaient, était
nécessaire pour ne pas compromettre la dignité et la sûreté des
Français établis à Rome. » La légèreté de Bassville, légèreté qu'il
avait payée de sa vie, ne lui avait pas permis de prendre tant de
précautions.
Du reste, la modération relative de Monge et de Lebrun ne fut pas de
longue durée. Lorsqu'on apprit le sort de Bassville, il n'y eut qu'un
cri à la Convention et aux jacobins : Il faut brûler le Vatican ! La
Convention vota une pension de quinze cents livres à la maîtresse
de Bassville, qu'on croyait sa veuve, sur la proposition de Doulcet
de Pontécoulant. Le lendemain, on ne songea plus à brûler le
Vatican. Quant à Bassville, qui était un brouillon et un aventurier
égaré par hasard dans la diplomatie, on ne le regretta pas. C'était
une créature des girondins, et les girondins étaient à leur déclin.
Prudhomme résume assez bien dans son journal l'impression laissée
par cette fin inattendue. Ce n'était pas un patriote ; ce qui lui
est arrivé ne mérite pas qu'on verse des larmes : « C'était un de ces
hommes qui aiment à nager entre deux eaux. » Et puis, Prudhomme
a peut-être sur le cœur que Bassville, avant de mourir, ait reçu
les sacrements.
{La suite prochainement.}
REVUE DES TRAVAUX CONCERNANT LA RÉVOLUTION
JOURNAUX ET RECUEILS PERIODIQUES
Académie d'Arras (Mémoires, XIII). — Ce volume renferme deux
intéressantes études, que nous voulons à tout le moins indiquer .- l'une,
de M. G. de Hauteclocque, sur l'état de l'enseignement primaire dans
le Pas-de-Calais, avant 1789 ; l'autre, de M. A.-J. Paris, sur un avocat
au Conseil d'Artois, J.-B. Dauchez (1751-1823), qui devint membre du
directoire du district d'Arras, puis député au Conseil des Cinq-Cents.
Association française pour l'avancement des sciences. XI« ses-
sion. Paris, 1883. — P. 1005. Joseph Lair. L'Economie politique dans
les cahiers de 1789, à Saint- Jean-d'Angély.
Travail clair, sérieux et consciencieux, qui envisage sous un aspect
nouveau les cahiers d'une ville de province.
Astrologue de la Beauce et du Perche, almanachpour 1883. —
Une étude sur la fameuse bande d'Orgères, qui désola pendant deux
années les plaines de la Beauce et de l'Orléanais.
Bulletin d'Histoire et d'Archéologie religieuses des diocèses
de Die, Gap, Valence et Viviers (Romans, juillet-août 1883). —
P. 296. Abbé Blain. Situation faite aux religieuses cloîtrées par la loi du
13 février 1790, qui déclarait supprimés et dissous les ordres religieux de
l'un et l'autre sexe.
Document curieux du 18 août 1792, relatif au diocèse de Valence, et
publié d'après une copie conservée aux archives de l'évêché.
Bulletin de l'Ixstitut national genevois (Genève, XXIV, 1883.)
— J, Vuy. De l'origine des idées politiques de Rousseau.
Etude approfondie, qui fait suite aux travaux déjà considérables du
même écrivain. Malheureusement, M. Vuy aime trop les critiques per-
sonnelles. Le présent travail est plutôt la réfutation, assez âpre parfois,
d'une opinion allemande qu'une étude originale. Il perd ainsi de son in-
térêt, et appelle plus vivement la controverse.
Bulletin de la Société de Borda (Dax), 1882. — P. i. Vabbé
Départ. Procès -verbaux de l'Assemblée des Trois-Ordres de la séné
chaussée d'Albret, au siège de Tartas, en 1789.
Documents inédits extraits des archives de la ville de Tartas.
REVUE DES TRAVAUX CONCERNANT LA RÉVOLUTION 467
Courrier de l'Art (Paris), 20 septembre 1883. — La chronique nous
apprend que le Musée de la ville de Paris (hôtel Carnavalet) vient d'ac-
quérir une esquisse, due au pinceau de Prud'hon, et représentant les
scènes très mouvementées qui suivirent la prise de la Bastille. Le centre
de la composition est l'orme par un groupe d'hommes armés qui se prépa-
rent à mettre à mort le gouverneur, M. de Launay, à genoux au milieu
des bâtiments intérieurs.
Documents rares ou inédits de l'histoire des Vosges (VII. Epinal,
1882.) — P. 432. Documents révolutionnaires.
1° Cession par le département de la Meurthe à celui des Vosges du vil-
lage d'Aroffe, le 26 février 1790 (d'après les Archives départementales de
Nancy).
2° Lettre sur les reliques de sainte Libaire rendues à la paroisse de
Grand, le 22 juillet 1790 (mêmes archives).
3° Neufchâteau échange son nom contre celui de Mouzon-Meuze, le
26 juillet 1793.
4<> Eloge du général Victor Perrin, à l'armée d'Italie, par François de
Neufchâteau, le 16 floréal an V.
5° Registre des délibérations de la Société populaire de Rambervillers
(Vosges), et liste des membres de la Société populaire, du 22 brumaire
an II au 2 germinal, publié d'après l'original, par le Dr a. Fournier.
L'Illustration (juillet-août 1883). — R. Chantelauze. Louis XVII et
le cordonnier Simon, d'après des documents inédits des Archives nation-
nales.
Les lecteurs de la Revue ont pu apprécier dernièrement quel vif intérêt
de lecture l'auteur sait produire, sans rien enlever à l'érudition de sa gra-
vité et de sa pénétration.
Le Livre (Paris, Quantin), juillet 1883. — P. 233. Exposition iconogra-
phique de Jean-Jacques Rousseau : on a eu l'idée de réunir au pavillon
de la ville de Paris (Champs-Elysées), et d'exposer pendant plusieurs mois
tous les documents relatifs à Jean-Jacques. Cette exposition brillant peu
par la variété, le public ne s'est pas empressé d'aller y perdre son temps
et son argent. On a eu beau y entasser papiers manuscrits et impri-
més, livres, dessins, sculptures, gravures, médailles, on n'a pas réussi à
faire admirer le misérable mobilier, la couchette et le baromètre (?) qui
ont servi à Rousseau. La ville de Genève qui avait payé les frais de
l'exposition, avait fait parvenir, entre autres choses, le texte de la première
rédaction du Contrat social, et la copie qui servit à l'impression de la pre-
mière édition d'Emile. Au point de vue artistique, on a pu remarquer des
productions de Latour, de Houdon, de Dévéria et de Hédouin ; mais comme
chaque amateur avait tenu à montrer ses curiosités, on pouvait voir dix,
quinze, vingt fois la même figure reproduite par le même pinceau ou par
le même burin. Cette monotonie fatigante a nui beaucoup à l'intérêt de
l'exposition. — Le Livre a cru devoir reproduire, à ce propos, le procès-
verbal de visite du cadavre de Rousseau (extrait des minutes du greffe
du bailliage d'Ermenonville), ainsi que le procès-verbal d'inhumation de
son corps.
468 REVUE DES TRAVAUX
Septembre 1883. — P. 298. Em. Colombey. L'Apostrophe de Mira-
beau.
Interrogeant tous les historiens pour en connaître le texte exact, suc-
cessivement défiguré par Thiers, Michelet, Martin et Louis Blanc, l'auteur
de cet article s'efforce de démontrer que la version originale était celle-
ci : « Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la
volonté du peuple et que nous ne quitterons nos places que par la puis-
sance des baïonnettes. » M. de Dreux-Brézé a prouvé d'une façon irréfu-
table que cette fameuse phrase est apocryphe et qu'elle fait partie du
riche trésor de la légende révolutionnaire.
Octobre 1883. — P. 335. Gust . Brunet. Mirabeau bibliophile.
Le grand orateur n'a pas encore été envisagé à ce point de vue, curieux
d'ailleurs, et que M. Brunet se contente d'indiquer. La vente des livres de
Mirabeau comprit 2.854 articles et fut faite le 9 janvier 1792 et jours
suivants. Il possédait une admirable collection d'estampes. Il mettait
dans son goût pour les livres la même impétuosité que dans le reste de
sa conduite. Il avait des projets étendus, paraît-il, pour la formation et
l'agrandissement de sa bibliothèque.
Nouvelle Revue (Paris, septembre 1883).— P. 5 et 239. M. Tour-
neuse. La Politique de Diderot, feuillets inédits extraits d'un manuscrit de ,
la bibliothèque particulière des czars.
Habile à manœuvrer la louange, confident de l'impératrice, Diderot usa
parfois de franchise avec elle. Cynique à ses heures, il avoue tout et ne
dévoile rien. Ces pages inédites roulent sur toutes sortes de sujets, sur le
luxe, la tolérance, sur la morale des rois, sur sa manière de travailler, et
aussi sur des sujets qui aujourd'hui plus que jamais sont à l'ordre du
jour, sur le divorce et sur l'éducation des jeunes filles. M. Tourneux
avoue d'ailleurs que parfois Diderot n'a pas vu juste. Lu effet, Diderot
préconise la nécessité d'une littérature et d'un art dramatique d'Etat (ce
qui devait être plus tard la marotte de Napoléon) ; ailleurs, il prétend
que Pascal n'a rien laissé d'instructif pour la postérité. Ces feuillets
inédits renferment des appréciations neuves et nous font connaître, nous
ne disons pas admirer, un Diderot homme d'Etat.
Programme du Congrès des Sociétés savantes a la Sorbonne
pour 1884. — Parmi les sujets qui peuvent intéresser nos lecteurs, nous
remarquons : 1° État de l'instruction primaire et secondaire avant 1789 ;
2o division de la propriété en France, avant et après 1789 ; 3« mouvements
de la population sur un point déterminé de la France rurale, soit avant,
soit après la Révolution.
La Révolution française (Paris, septembre 1883). — Nous signale-
rons dans cette Revue, entre autres documents, la publication intégrale
du prétendu Pacte de famine, du 12 juillet 1767. Nos lecteurs peuvent
aujourd'hui apprécier à sa valeur — nous parlons du Pacte — cette
invention de la badauderie révolutionnaire.
Revue alsacienne. 96 livraison de 1883. — P. 428. La Bastille un mois
après le 14 juillet 1789.
CONCERNANT LA RÉVOLUTION 4G9
Traduction do quelques lettres extraites d'un volume allemand paru
en 1790. Elles ont pour auteur J.-H. Campe, qui vint à Paris dans l'au-
tomne de 1789 et qui lit part à un de ses amis des impressions qu'il éprou-
vait. Sans être à la hauteur du livre de Burke, ce recueil, inspiré d'ail-
leurs par un esprit opposé, devrait être publié tout entier en français.
C'est un document contemporain bien curieux à consulter.
Revue de Bretagne et de Vendée (Nantes). Livraison de mai 1883 et
suivantes. — P. 364. Alf. Lalliê. Les prisons de Nantes pendant la Révo-
lution.
Les troubles de l'époque, l'incurie et l'incapacité des administrateurs
ont rendu les documents d'une excessive rareté. Néanmoins, l'auteur a
su en rencontrer assez pour rendre intéressant ce sujet très neuf. Il
expose l'état de chacune des trois prisons qui existaient à Nantes au com-
mencement de l'année 1793 : le Bouffay pour les criminels de droit
commun ; le Château pour les suspects ; les Carmélites pour les prêtres
et vieillards. Puis il s'occupe des autres prisons, les Saintes-Claires, par
exemple, et le Bon-Pasteur, qui n'eurent qu'une existence éphémère.
Août. — P. 132 et 185. S. de la Nicollière-Teijeiro. Une croisière en
Tan VI (1797) ; petit corsaire et gros procès.
Episode écrit (avec le dossier de YActéon) pour faire partie d'une his-
toire de la marine nantaise, que l'auteur prépare depuis de longues années.
Cet épisode n'en sera pas un des moins intéressants. L'auteur est du
nombre de ceux qui veulent détruire des erreurs longtemps accréditées,
en s'appuyant sur des pièces précises et authentiques, et nous croyons
devoir l'en féliciter.
Revue de Champagne et de Brie (Arcis-sur-Aube), mai 1883. —
P. 409. P. Laurent. Inventaire des revenus et biens meubles du monas-
tère de Signy, dressé le 8 mai 1790 par la municipalité (d'après les
archives de la commune de Signy-l'Abbaye, dans les Ardennes).
Cet inventaire comprend le mobilier et l'argenterie. Il offre sans doute
un certain intérêt ; mais il en offrirait un bien plus grand s'il comprenait la
bibliothèque et les archives, que l'on n'a malheureusement pas pris la
peine d'inventorier en détail.
Juin et juillet 1883. — P. 454. A. Barbât de Bignicourt. Les conven-
tionnels de la Marne : Battellier de Vitry.
La suite de ce travail, dont nous avons déjà parlé, est remplie de docu-
ments puisés aux meilleures sources. Terminée, Cette étude sera une
excellente monographie.
Juillet 1883. — Cte Ed. de Barthélémy . Le retour de Varennes à tra-
vers la Champagne.
A Epernay, paraît-il, la population était violente et exaltée. La Reine
et Mme de Tourzel ne durent leur salut qu'à l'intervention de Cazotte,
alors habitant de Pierry (Marne).
P. 81. Cinquante ans de souvenirs d'un ancien préfet.
La première partie de ces souvenirs, qui sont des souvenirs do jeu-
T. II. — DÉCEMBRE 1883 31
■
470 REVUE DES TRAVAUX
nesse, apportent quelques éléments nouveaux à l'étude de la période
révolutionnaire.
Revue critique (Paris). No du 8 octobre 1883. — P. 273. Jean
Destrem. Document sur le mouvement populaire du 14 juillet 4789 et
sur le meurtre de Foullon et de Bertier.
Lettre anonyme d'un comédien, datée du 26 juillet 1789, et adressée à
M. Metgé, avocat en Parlement, à Gastelnaudary. Il lui raconte les hor-
reurs dont il a été témoin.
No du 22 octobre. — P. 322. A. Chuquet. Le suicide d'un soldat fran-
çais après la capitulation de Verdun.
Ce soldat fut un chasseur à cheval, et non un grenadier, comme
l'affirme Goethe. Il avait violé la capitulation, et se tua le 2 septembre 1792.
Bien loin de l'admirer, il faut le flétrir et le condamner.
Revue des Deux Mondes, livraison du 15 août 1883. — Ag. Bardoux.
Pauline de Montmorin, comtesse de Beaumont.
Dans l'étude consacrée à cette singulière figure du XVIIIe siècle, l'au-
teur a indiqué la situation de la famille de Beaumont pendant la Terreur.
Revue lyonnaise (août 1883). — P. 153. R. de Cazenove. Le salon
des Arts, à Lyon, en 1786.
« Presque à la veille de la Révolution, au milieu des projets efferves-
cents que faisait naître son aurore, alors pleine de promesses, s'ouvrit à
Lyon la première exposition publique d'objets d'art, grâce à l'initiative
de quelques amateurs. Il est douloureux d'avoir à ajouter qu'en récom-
pense de leur dévouement, plusieurs d'entre eux périrent sur l'échafaud
révolutionnaire. »
Société académique de l'Aube, à Troyes. (Mémoires, XL VI.) — Ce
volume, récemment paru, renferme un fragment des Mémoires inédits
de la vicomtesse de Loménie. Pour l'histoire politique de la fin du
XVIIIe siècle, ces Mémoires paraissent avoir un vif intérêt, et le trop
court fragment que nous avons sous les yeux nous fait ardemment désirer-
la continuation de la publication.-
Société académique de Nantes. Mémoires, 1882. — Nous remarquons
dans ce volume la suite des études de L. Maître, le savant archiviste
nantais, sur l'état de l'instruction publique dans le comté nantais avant
la Révolution (écoles de chirurgie, d'hydrographie et de dessin), et une
petite étude de M. Ph. Morel, consacrée à l'Ecole Centrale de Nantes. Ces
travaux font honneur à leurs auteurs.
Société archéologique du département de la Loire-Inférieure
(Nantes, tome XX). — Uaàbé P. Grégoire. Monasticon nantais. Statis-
tique des communautés religieuses établies dans le diocèse de Nantes, en
1790.
Simple travail de compilation qui rendra de véritables services et qui
devrait être fait pour les autres diocèses.
Société d'Archéologie lorraine, à Nancy. (Mémoires, 1883.) —
CONCERNANT LA REVOLUTION 471
J Favier. Coup d'œil sur les bibliothèques des couvents de Nancy pen-
dant la Révolution.
Très important travail, qui mérite de servir de modèle pour toutes
recherches du même genre. L'histoire des bibliothèques et musées pen-
dant la tourmente révolutionnaire n'est pas assez connue.
Société des Archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis
(octobre 1883). — P. 235. J. Pellisson. Les origines de l'imprimerie à
Cognac.
La première feuille imprimée à Cognac est due aux nommés Dupouy et
Josserand, en l'an II de la République. Mais le savant bibliothécaire vient
de découvrir une affiche, seul produit typographique d'un nommé Lecoq,
paru entre le 6 et le 19 pluviôse an IL — P. 239 et 243. Quelques rensei-
gnements à glaner sur la déportation à l'île d'Oléron, après fructidor (à
propos des travaux de M. Victor Pierre, dans la Revue des questions his-
toriques, dont il a été fait mention ici), et sur le voyage d'Arthur Young
en Saintonge et en Guyenne.
Société d'émulation d'Abbeville. (Bulletin des procès-verbaux,
1883.) - H. 36. Liste des détenus d'Abbeville, dans la citadelle de Doul-
lens, en 1793, publiée par M. le comte de Brandt de Galametz.
Société d'études des Hautes-Alpes. (Gap) 4e livraison de 1883. —
P. 541. Lettre des députés des Hautes-Alpes à leurs électeurs, pour leur
expliquer leur conduite sur l'affaire du cy-devant Roy. (Paris, le 16 jan-
vier 1793.)
Cette lettre, extraite des manuscrits de M. Chérias, est véritablement
intéressante. Elle a pour signataires Borel, Baréty, Auguste Izoard, Serre,
Ig. Cazeneuve,
S'OCIÉTÉ HISTORIQUE ET ARCHÉOLOGIQUE DE CHATEAU-THIERRY.
(Annales, 1881.) — Ce volume contient la collection complète des Pro-
cès- Verbaux de la Société populaire de Château-Thierry pendant
la Révolution. Elle est publiée avec soin par M. Rollet.
Société historique et archéologique de l'arrondissement de
Pontoise et du Vexin (tome V). Pontoise, 1883. — Ce volume renferme
une excellente bibliographie pontoisienne, où l'on trouvera des renseigne-
ments précis sur l'histoire de la Révolution à Pontoise et sur les person-
nages qui y prirent part.
Société des Sciences morales, des Lettres et des Arts de Seine-
et-Oise (Versailles), tome XII.- P. 325. A. Taphanel. L'Ecole de Mars.
L'auteur fait, par chapitres détachés, une histoire complète de l'Ecole
militaire de Saint-Cyr. Dans ce fragment, on lit d'intéressants détails sur
une création éphémère de la Révolution, l'Ecole de Mars, établie dans la
plaine des Sablons, en 1794, et où trois mille jeunes gens, pris parmi les
sans-culottes, devaient recevoir des leçons de frugalité. Le camp des
Sablons fut licencié aussitôt après la chute de Robespierre.
En réponse à une question que l'on m'a fait l'honneur de m'adresser, je
signalerai parmi les publications les plus récentes relatives à l'histoire de
la Révolution dans les différentes provinces de la France .-
472 REVUE DES TRAVAUX CONCERNANT LA RÉVOLUTION
Les travaux de M. Babeau sur le département de l'Aube ; de
M. Sauzay sur le département du Doubs ; de M. Philibert Le Duc sur
le département de l'Ain; de M. Metzger sur Lyon; de M. Lecesne sur
Arras; de M. Bussiêre sur Périgueux ; de MM. Bord et Lalliê sur le
département de la Loire-Inférieure ; et de M. le Vte de Seilliac sur le
Bas-Limousin. Il importe en outre de signaler un remarquable volume
paru récemment en Allemagne (Leipzig, Hirzel, 1883), sous le titre de
Preussenund Frankreich von 1795 bis 1807; Diplomatisclie corres-
pondenzen ; publiées par les soins de M. Bailleu.
Cet énorme travail, qui est le premier d'une collection, renferme une
série de correspondances diplomatiques des années 1795 à 1800. Les
pièces, presque toutes en français, ont été copiées avec grand soin dans
différents dépôts, mais plus particulièrement aux Archives du ministère
des affaires étrangères de France. Ce sont des descriptions des témoins
oculaires, des informations sûres, que tout historien de la diplomatie
révolutionnaire devra consulter. Talleyrand et Sieyès y sont dépeints
sous des couleurs nouvelles.
Les Annales de Reims, de 1189 à 1802, publiées par M. le chanoine
Cerf (Reims, 1883), n'ont pas la prétention de constituer une histoire
complète et détaillée de la Révolution à Reims, mais elles expliquent à
merveille les progrès et les excès des idées révolutionnaires ; les notes de
l'éditeur, puisées aux registres des délibérations des conseils de fabrique
rémois, en font un livre attachant et instructif. Les événements s'y dé-
roulent pour ainsi dire jour par jour et sont expliqués avec le charme de
la simplicité ; la plupart des détails sont tirés de la Correspondance
générale de l'Europe, rédigée à l'époque même par Beaucourt, dit
Coupet, procureur de la commune de Reims.
Henri Stein.
LE DIVORCE PENDANT LA REVOLUTION
Le décret de thermidor n'a point arrêté les désordres. On voit
partout des « époux qui oublient leur devoir, leur honneur, foulent
aux pieds toutes les bienséances, violent les lois et les obligations
les plus saintes, abandonnant sans remords leur famille pour satis-
faire des passions honteuses. Ici une jeune personne est épousée
par un libertin qui la quitte lorsque sa passion est assouvie. Plus
loin, c'est la cupidité qui rompt ce lien, presque toujours la légè-
reté. Une jeune citoyenne se marie avec l'assurance de recueillir
les biens d'une grand'tante ; arrive la loi du 17 nivôse qui la
prive de cet espoir-, les deux époux conviennent de faire divorce.
Le projet exécuté, le mari épouse la grand'tante, âgée de 82 ans,
qui lui donne tous ses biens par contrat de mariage, ainsi que la loi
le lui permettait. La vieille tante ne tarde pas à mourir et le jeune
veuf se remarie avec sa première femme *. » — Mais la France
commence à être prise de dégoût. En 1792, des pétitionnaires ont
demandé le divorce ; en 1796, d'autres pétitionnaires réclament sa
suppression. Le conseil des Cinq-Cents est constamment saisi de
leurs demandes. Un jour c'est « la citoyenne Bresse, d'Avallon, »
exposant « qu'elle est poursuivie en divorce sous le prétexte frivole
d'incomptabilité d'humeur ; elle sollicite, jusqu'à l'émission du
Code civil, une loi qui suspende la faculté du divorce pour cette
cause -. Une autre fois, c'est « un militaire prêt à partir pour
l'armée d'Italie qui « réclame contre la loi du divorce. Sa femme,
dont il est séparé depuis cinq mois, vient de lui faire signifier sa
* Voir la livraison d'octobre 1883.
1 Favart au Conseil des Cinq-Cents, 20 nivôse an V.
2 Journal des Débats. Conseil des Cinq-Cents. 27 brumaire an V
474 LE DIVORCE PENDANT LA REVOLUTION
demande en divorce pour incompatibilité d'humeur. L'intérêt de
ses enfants réclame contre l'exécution de cette demande \ Un autre
militaire qui sert à la même armée vient se plaindre à l'Assemblée
« de ce que sa femme, qui, depuis six mois, n'a pas vécu avec lui,
vient cependant de demander le divorce pour cause d'incompatibi-
lité : il réclame la suspension des demandes formées contre les
défenseurs de la patrie. » On le voit, ce ne sont pas seulement les
législateurs, mais « l'impatience publique 2 » qui s'indigne contre
une loi organisatrice du concubinage et de tous les désordres.
Devant ces réclamations incessantes, le pouvoir législatif dut
céder. On agita la question de suspendre jusqu'à la discussion du
Code civil toute demande en divorce fondée sur la simple incompa-
tibilité d'humeur ou de caractère. Le rapporteur de la commission,
Favart, dit aux Cinq-Cents : « Tous les hommes de bonne foi sont
d'accord sur un point : c'est que si le divorce doit être maintenu,
s'il est possible qu'on laisse subsister le mode fondé sur la simple
incompatibilité d'humeur, au moins est-il bien reconnu que ce
mode de divorce, souvent plus imaginaire que réel, exige de
grandes modifications, puisqu'il n'a opéré jusqu'ici que de très
mauvais effets3. » Aussi la commission est-elle d'avis de suspendre
l'effet de toute demande en divorce qui pourrait être formée par la
seule cause d'incompatibilité d'humeur ou de caractère. Le Conseil
décida l'impression du rapport et l'ajournement du projet.
Huit jours plus tard, la question revient de nouveau sur le tapis.
Ludot et Golzart démontrent une fois de plus les funestes effets de
la loi de 1792, et dans le discours du premier nous trouvons un
aveu précieux : « Il ne serait peut-être pas indiscret de dire qu'il
fut un temps où des opinions religieuses pouvaient empêcher une
femme de se livrer à la première impulsion de son cœur, et de
chercher à s'affranchir sans réflexion du lien conjugal. » — Le 5 plu-
viôse an V, un député, Duprat, fait remarquer à ses collègues que
« depuis qu'il a été question d'abolir la cause de divorce pour incom-
patibilité d'humeur, les demandes de divorce pour cette cause se sont
multipliées à un point inconcevable, et tel qu'il en a été plus formé
dans l'espace de six mois que pendant les trois années qui s'étaient
écoulées depuis la publication de la loi du 20 septembre 92, » et
1 Id., id. 5 nivôse an V.
2 Cambacérès aux Cinq-Cents. 2 frimaire an V.
3 Conseil des Cinq-Cents. 20 nivôse an V.
LE DIVORCE PENDANT LA RÉVOLUTION 475
demande qu'on supprime cette cause « de misère et de désespoir
pour des milliers de citoyens. » — De semblables réclamations
s'élèvent, de jour en jour plus pressantes, dans le sein de l'Assem-
blée par l'organe des représentants Dumolard, Bancal, Béraud,
Félix Faulcon, Delleville, Bonnière, Thibaudeau, Emery, Parisot1.
Le 28 prairial, sur l'avis du rapporteur, on adopte la résolution
suivante : Dans toutes les demandes en divorce qui ont été ou
seront formées sur simple allégation d'incompatibilité d'humeur et
de caractère, l'officier public ne pourra prononcer le divorce que
six mois après la date du dernier des trois actes de non-conciliation
exigés par les articles 8, 10 et 11 de la loi du 20 septembre 1792.
— Cette résolution portée aux Anciens où Portalis lui prête l'appui
de sa grande autorité, est approuvée par ce Conseil 2.
Mais tous ces correctifs ne servirent qu'à diminuer dans une
certaine mesure les abus révoltants qui s'étaient produits. Il ne
fallait pas demander autre chose à des hommes imbus de l'esprit de
la Bévolution. Le Code civil conserva le divorce, se bornant à en
rendre l'obtention plus difficile, jusqu'au 8 mai 1816, jour où il fut
enfin radicalement supprimé par la Chambre des députés.
Le mariage redevint indissoluble, et ni les trois votes de la
Chambre des députés, en 1830-31-32, constamment repoussés par
la Chambre des pairs, ni les diverses tentatives plus récentes faites
dans ce but, n'ont pu réussir à lui faire enlever ce caractère d'in-
dissolubilité.
On n'a pas encore oublié les leçons de l'histoire, et elles disent
qu'en vain voudrait-on donner des règles au divorce, toujours les
maux immenses qu'il apportera seront supérieurs aux inconvé-
nients qu'il pourra supprimer. Que l'on mette toutes les réserves
possibles et les correctifs les plus puissants, jamais il ne sera autre
chose que la ruine de la famille, et, selon le mot si vrai, que « le
sacrement de l'adultère. »
Quelles femmes pendant la Révolution réclament le droit de divorcer?
Celles dont la légèreté s'accommode mal de la paix tranquille du foyer
et dont l'inconstance supporte avec ennui les devoirs de l'épouse ; qui,
le divorce accompli, veulent se « donner tous les airs d'une per-
sonne libre et indépendante, » ne songent « pas beaucoup » à leurs*
enfants, encore moins à l'époux qu'elles viennent de quitter ; dont
1 Conseil des Cinq-Cents. 12 pluviôse, 10 et 18 prairial an V.
s 27 thermidor an V.
476 LE DIVORCE PENDANT LA RÉVOLUTION
la dureté insensible se moque des efforts discrets du mari pour
les ramener au devoir. Leur divorce, du reste, n'est approuvé que
par « quelques femmes d'une réputation équivoque. » C'est ainsi que
nous parle un contemporain, le citoyen Delacroix, qui, dans son
Spectateur français, cite la Lettre d'une femme qui a usé de la
loi du divorce. On y lit ces mots typiques : « On m'avait dit que
cet homme qui ne m'étoit plus rien croyoit pourtant encore que je
lui étois quelque chose ; et que tant que je ne m'engagerais pas
dans un nouvel hymen, il avoit arrêté de ne pas choisir une autre
épouse ; c'ètoit -une raison de plus pour ne pas lui procurer de
si tôt ce plaisir. »
Toutes les femmes, il est vrai, ne le prenaient pas sur ce ton
leste. Richer-Serizy, dans Y Accusateur public, reçoit des plaintes
d'un autre style. En voici un exemple :
Lettre de Henriette H..., femme divorcée, à l'auteur.
« Mon enfant repose, profitons de ce moment ; écrivons à
l'homme consolateur qui n'osera dédaigner mes larmes : je suis si
malheureuse, qu'il n'y a que lui et le ciel que mes plaintes n'im-
portuneront pas. — Je n'ai point encore vingt-un ans, Monsieur,
et je vais mourir. J'avais de la beauté : je n'en ai plus ; une famille
qui me chèrissoit -. tout me délaisse ; une fortune brillante : je
manque de pain ; quelques qualités, dons du ciel et d'une heureuse
éducation : elles me restent pour ajouter à mon désespoir. Ah ! qui
m'a ravi tout mon bonheur ; écoutez :
« Il y a bientôt deux ans qu'un artiste célèbre (c'étoit un musi-
cien) se présenta chez mon père •• il avoit quarante ans, moi dix-
neuf ; il n'ètoit pas beau : le chagrin n'avoit pas encore flétri mes
traits. Il demanda ma main. Ses talens, sa fortune aisée, sa bonne
réputation, la tendresse qui l'animoit pour moi, la persuasion où
j'étois que l'amitié et l'estime suppléroient dans mon cœur à
l'amour, me détermine : je l'épouse.
« Une année s'écoula au sein des affections les plus douces : je
devins mère. Cet heureux gage sembloit devoir resserrer notre
union ; que de raisons pour accroître ma crédule confiance ! un
enfant charmant, une femme jeune et sensible, une douce aisance,
un intérieur où les talens chassoient l'ennui et rivalisoient entre
LE DIVORCE PENDANT LA RÉVOLUTION 477
eux. Pouvait-il, le barbare, ne point aimer cette profusion de féli-
cités ! j'étais heureuse à jamais ; je devois l'être.
« Bientôt à sa prière je vais à la campagne respirer un air plus
pur ; ma santé, me disoit-il affectueusement, ma santé l'exigeoit.
Bientôt je hâte par mes vœux le moment du retour. J'arrive ; je
vole ; j'entre dans ma maison : quel silence !... j'appelle -, personne
ne répond. Les murs sont dépouillés, les meubles enlevés : une
épouvantable nudité, un misérable grabat, trois chaises ; une
signification Se la loi laissée sur la cheminée et qui m'annonce
mon divorce : voilà tout ce qui reste de mon bonheur ! J'allois
tomber morte sur la place quand des cris me raniment ; c'étoient
les cris de mon enfant : il reposoit dans le cabinet voisin, et
venoit de se réveiller. Le barbare, au moins, ne lui avoit pas ôté
son berceau !
« Mais écoutez ceci, écoutez : dans la même maison, dans un
appartement contigu au mien, sur le même palier, je crois recon-
noître la voix de mon mari, j'entends les accords de mon clavecin,
j'entends la joie bruyante : c'est lui... Tous frémissez d'horreur...
C'est lui, vous dis-je : oppressée, palpitante, je m'élance vers ce
lieu : une femme ouvre, s'oppose à mon passage, m'apprend qu'elle
est son épouse... La porte se referme... je me meurs...
« Depuis ce moment, et déjà il s'est écoulé trois mois, me traînant
dans cet appartement solitaire et qui me vit autrefois si heureuse,
pressant mon pauvre enfant contre mon sein aride, ne pouvant ni
respirer, ni gémir, j'appelle à longs sanglots la mort sur sa tête et
la mienne... Mais j'entends leur joie, leur ivresse : les féroces
créatures semblent, à travers les lambris, vouloir railler mes
misères. Quelquefois les cris de son fils, qui demande mon sein,
viennent, par un horrible mélange, contraster avec les accords de
sa musique... Mais mon fils se réveille j'entends les cris de
mon fils adieu, Monsieur *. »
Il n'y a rien à ajouter à ces plaintes déchirantes du cœur d'une
mère.
Consultons maintenant la statistique ; les renseignements qu'elle
nous fournit sur l'histoire du divorce en France sont précieux et
instructifs. Voici, d'après les documents authentiques de l'état
civil de Paris, le nombre des divorces qui furent prononcés dans
1 L'Accusateur public, no xxi, p. 29, note de Richer-Serisy. « Cette lettre n'est
point figurée, je l'ai reçue le 3 de ce mois ; j'ai seulement changé quelques mots
inexacts et donné plus de rapidité au style. »
478 LE DIVORCE PENDANT LA RÉVOLUTION
cette ville, du 1er janvier 1793 au 29 prairial an III (17 juin 1795),
c'est-à-dire en l'espace de trente mois, et l'énoncé de leurs divers
motifs :
Motifs des divorces.
Incompatibilité d'humeur .
Consentement mutuel
Absence pendant cinq ans
sans nouvelles
Abandon
Démence, folie
Sévices, mauvais traite-
ments, injures graves..
Dérèglement de mœurs . . .
Jugements, infamies
Emigration
Séparation de corps jugée.
Six mois d'absence (loi du
4 floréal)
* 2.119 3.868 5.987 *
Ces chiffres nous montrent que les divorces furent dus en très
grande partie au désir de satisfaire un caprice plutôt qu'à une
raison sérieuse, car les séparations causées par les deux premiers
motifs et le dernier donnent un total de 3,436, tandis que tous les
autres réunis n'en fournissent que 2,551.
Un journal de l'époque, le Courrier de V Égalité, dit, à propos
des chiffres ci-dessus, que de « tous les divorces qu'offre ce tableau,
il n'en est peut-être pas six qui ne soient le fruit de la déprava-
tion et du crime. «
Nous pouvons nous en tenir à cette conclusion d'un homme qui
avait vu les effets du divorce en France, conclusion conforme au
jugement de la plupart des gens intelligents d'alors, qui, en qualité
de révolutionnaires, n'osaient parler, tant le mal était évident, et ne
le voulaient pas, tant il était répandu.
Maurice d'Alteville.
i Notes inédites de Villenave. Archives de M. Gustave Bord. — La Décade donne
à peu près les mêmes chiffres, n° du 28 juin 1796.
Voir aussi d'intéressants détails dans l'ouvrage de M. Ch. d'Héricault : La
Révolution, et consulter un travail instructif publié dans le Correspondant par
M. le baron Ernouf.
Divorces
demandés par
les hommes.
Divorces
demandés par
les femmes.
Total.
253
619
872
548
11
559
178
584
752
241
571
812
9
3
12
74
447
521
95
67
162
6
40
46
3
102
105
39
92
131
673
1.332
2.005
ANECDOTES ET NOTIONS
LA PIE DE MAITRE ANDRE
Il s'agit d'une pie qui a joué un rôle véritablement impor-
tant pendant nos guerres civiles de l'Ouest. L'histoire de la pie de
Maître André est authentique ; indépendamment du témoignage
du remarquable ouvrage de M. Duchemin-Descepeaux, intitulé :
Lettres sur l'origine de la Chouannerie, il existe encore dans le
pays où se sont passés les faits que je raconte, bon nombre de
témoins qui pourraient en certifier l'exactitude.
« Maître André était garde et avait une pie. »
L'histoire de l'homme et de l'oiseau est presque un roman ; c'est, en
tout cas, un petit drame bien intime, que je retrace ici tel qu'il m'a
été raconté.
... La chouannerie commençait à s'organiser dans le département
de la Mayenne, et la bande de Jean Chouan, retirée dans le bois
de Misdon, avait déjà livré plusieurs combats aux patriotes. Cette
contrée, arrosée par la Mayenne qui la traverse du nord au midi,
coulant entre deux rives rocheuses et escarpées, est en outre sil-
lonnée de tous côtés par de petit cours d'eau et coupée d'étangs qui
forment sur les prairies avoisinantes d'immenses et dangereux ma-
récages.
Les chemins, étroits et bordés de haies, sont tantôt rocailleux et
escarpés, tantôt remplis de boue et troués de fondrières.
Pendant les grandes pluies, l'eau y coule à torrent et les ravine
si profondément, que souvent le fond du chemin est à plusieurs
mètres au-dessous du niveau des champs voisins. Les clôtures de
ces champs, formées d'un fossé profond et d'un talus en terre, se
couvrent de buissons et de ronces, et deviennent impénétrables.
Puis, de vastes étendues boisées, des sapinières, de hauts joncs,
demeures des sangliers, des loups et des renards, s'étendent à mi-
côte de la chaîne de collines qui traverse la Mayenne.
C'est à travers ce pays que Maître André menait désormais sa
480 ANECDOTES ET NOTIONS
vie errante de chaque jour; mais depuis quelques mois, outre son
fidèle ami Ronfleur, il s'était adjoint une autre compagne.
Cette compagne, c'était Margot, qui, glorieusement perchée sur
l'épaule du garde, caquetait et voletait gaiement, tantôt s'élançait
sur une branche flexible où elle se balançait, tantôt, traçant de
longs circuits dans les airs, ou bien se laissant emporter par la
brise et revenant prendre, en louvoyant contre le vent, son poste
accoutumé.
L'orage révolutionnaire était alors dans toute sa force et la
guerre civile désolait les champs de la Mayenne.
Maître André s'était joint à la bande de Jean Chouan et avait
pris part à divers combats. Sa famille s'était réfugiée à Mayenne ;
la masure était abandonnée. Quant à Margot, toujours perchée sur
l'épaule de son maître, elle partageait courageusement sa boune
et sa mauvaise fortune ; mais il ne s'agissait plus de loups et de
renards. La bête intelligente et maligne avait assisté à de san-
glantes rencontres et semblait comprendre tous les dangers qui
environnaient le protecteur qu'elle affectionnait. Cette vie, toute de
craintes, d'alarmes, de périls, avait fait de la pie la sentinelle la
plus vigilante que l'on ait pu imaginer.
Lorsque, à l'abri d'une haie. Maître André prenait quelque repos,
Margot, cachée dans les hautes branches ou perchée sur un arbre
voisin, veillait en faisant entendre son caquetage, dès qu'elle aper-
cevait au loin se mouvoir un être humain, quel qu'il fût ; le maître,
réveillé et prévenu, s'armait de sa carabine.
Parfois alors, dans le champ voisin, ou suivant un sentier, pas-
sait silencieusement un détachement de soldats.
Tout à coup, un coup de feu retentissait au milieu de ces soli-
tudes et un homme tombait. Si ses compagnons, brûlant de le
venger, cherchaient à découvrir l'auteur de ce guet-apens ; ils
n'apercevaient qu'une pie sautillant de branche en branche, et
descendant jusqu'à terre. Ils ne songeaient guère alors qu'un
homme pût être caché dans le voisinage de cet oiseau, d'ordinaire
si farouche, et ils dirigeaient leurs recherches d'un autre côté.
Pendant ce temps, Maître André et sa pie se glissaient dans les
fourrés, rampaient dans les fossés et se dérobaient à leurs pour-
suites. D'autres fois, lorsque, réunis en bande, les chouans tenaient
la campagne et parcouraient le pays, Margot était lancée en éclai-
reur et jamais elle ne faillit à la tâche pleine de dangers qui lui
était confiée.
ANECDOTES ET NOTIONS 481
La Convention venait de décréter de nouvelles levées d'hommes;
presque tous les jeunes gens du pays, décidés à ne pas rejoindre le
drapeau, avaient fait savoir à Jean Chouan qu'ils résisteraient,
même par les armes, aux ordres de la République. Cet homme
énergique conçut aussitôt le projet d'organiser militairement tous
ces jeunes gens qui venaient s'offrir à lui et il leur fit assigner pour
rendez- vous, la nuit suivante, la lande de la Brossinière.
Douze hommes arrivèrent successivement au rendez-vous,
chacun d'eux apportant l'adhésion d'un grand nombre de cama-
rades.
On se réunit autour du vieux châtaignier et on y tint conseil à
voix basse. Tous écoutaient avec respect les paroles du vieux
garde, tandis que l'oiseau, fièrement perché sur la casaque de peau
de bique de son maître, semblait présider à la sombre réunion.
A la clarté de la lune, éclairant tous ces rudes et fiers visages,
on eût pu lire une résolution invincible, une énergie à toute
épreuve.
La discussion fut longue ; on convint enfin de passer le mot
pour le lendemain à tous ceux qu'on jugeait disposés à prendre les
armes. Le même rendez-vous fut fixé pour la nuit suivante, pen-
dant laquelle une centaine d'hommes se trouvèrent réunis autour
du vieux châtaignier.
Jean Chouan passa l'inspection des armes et exigea le partage
égal de toutes les munitions.
Mais si Margot était, pendant le jour, une gardienne infatigable,
sa vigilance était en défaut pendant la nuit ; elle n'avait pu aper-
cevoir un braconnier qui, vêtu d'habits sombres, parcourait la
lande, afin de visiter ses collets.
Cet homme avait reconnu le rassemblement de la nuit précé-
dente ; le matin venu, il était allé vendre son gibier aux soldats du
poste voisin et avait raconté la scène dont il avait été le témoin
involontaire. Aussitôt une battue fut ordonnée par le chef et la
lande de la Brossinière fut indiquée comme point de réunion.
Le lendemain, les premières lueurs du jour montrèrent la vaste
lande couverte de givre, et bientôt, les bruyères, toutes chargées de
cristaux prismatiques, étincelèrent sous les rayons d'un soleil
radieux.
Margot, perchée au sommet d'un hêtre, faisait, depuis quelques
instants, retentir la campagne de ses cris prolongés, et Maître
André, les deux mains placées à la hauteur de ses yeux, afin
482 ANECDOTES ET NOTIONS
d'éviter l'éblouissement d'une lumière trop vive, cherchait à décou-
vrir la cause de cette alerte. Tout à coup, il reconnut au loin dans
la plaine plusieurs détachements républicains disposés autour de la
lande, de manière à la cerner de toutes parts. Ils devaient être au
moins trois cents hommes.
Jean Chouan était déjà sur ses gardes.
— Attention, enfants ! cria-t-il à ses hommes -, voilà les bleus qui
viennent à nous, à droite et à gauche. Pas de faiblesse ! mais aussi,
ne nous laissons pas bloquer. Ceux-ci, qui ont le soleil dans les
yeux, ne tiendront pas devant nous. En avant, et au pas de course !
Aussitôt, armés ou sans armes, se munissant de bâtons noueux
coupés à la hâte, les chouans s'élancèrent avec de grands cris sur
ceux qui leur faisaient face, et qui, aveuglés par le soleil, ainsi
qu'étourdis par cette brusque attaque, furent saisis d'épouvante et
ne tardèrent pas à se débander.
C'étaient des gardes nationaux ; ils eurent un homme tué et
quelques blessés. Quant aux assaillants, ils ramassèrent deux fusils
et six cartouches.
— Laissez courir ces fuyards ! cria Jean Chouan, et voyons venir
les autres.
Ces derniers s'avançaient prudemment sans précipitation, et mar-
chaient en ordre au son du tambour. Ils semblaient être environ
cent cinquante. Dès qu'ils reconnurent que les chouans se diri-
geaient sur eux, ils s'arrêtèrent derrière un fossé en talus qui cou-
pait la lande et ils y prirent position, mettant un genou en terre,
de sorte que Jean et les siens, arrivés à deux portées de fusil, ne
distinguaient plus que l'acier étincelant des baïonnettes.
— Cette fois, dit Jean, ce ne sont plus des gardes nationaux ,
ceux-là savent leur métier ; mais nous leur montrerons que nous
savons aussi le nôtre.
Quelques buissons de houx et des plis de terrains empêchaient les
bleus de bien juger le nombre de leurs adversaires. Jean dispersa
son monde sur une ligne étendue, puis il choisit quinze hommes
des plus agiles, parmi ceux qui n'avaient pas de fusils, et donna
l'ordre à cette petite bande de se porter sur la droite, en faisant
mine de se dérober.
Quant à lui, à la tête du reste de son monde, il avança à décou-
vert, se dirigeant sur la gauche de la lande, ne laissant sur place
que son frère et deux de ses gens.
Ces derniers devaient s'abaisser . et se relever continuellement
ANECDOTES ET NOTIONS 483
derrière les broussailles, et faire ainsi illusion sur leur petit
nombre.
Les quinze hommes envoyés vers la droite, s' étant arrêtés der-
rière une baie sur la lisière, poussèrent un grand cri qui fut
immédiatement suivi d'un coup de feu sur la gauche et d'un autre
parti du centre. Ces manœuvres firent supposer aux bleus que les
chouans étaient en grand nombre et qu'ils manœuvraient pour les
envelopper. Aussitôt ils opérèrent leur retraite en bon ordre.
Jusque-là, toutes les dispositions prises par Jean avaient parfai-
tement réussi ; mais dès que sa troupe eut vu l'ennemi se retirer,
elle se porta brusquement en avant, n'écoutant plus aucun ordre,
tirant même hors de portée, s'imaginant tout renverser du premier
choc ; mais il fut loin d'en être ainsi. Les bleus continuèrent leur
retraite en faisant un feu bien nourri, quoique avec un grand désa-
vantage, puisque leurs balles n'atteignaient que bien rarement les
chouans, disséminés sur une longue ligne, tandis que ceux-ci, tous
habiles tireurs, dirigeaient leur feu sur une troupe marchant en
rangs serrés. L'ennemi fut donc repoussé avec de grandes pertes -,
mais les paysans eurent un homme tué et cinq blessés.
— A moi ! gars Montoux ! criait l'un de ces derniers, tombant
frappé d'une balle à la jambe ; j'ai fait mon devoir en te suivant, à
toi de faire le tien en me tirant de peine.
— Prends patience, lui répondit Jean Chouan, accourant vers
le blessé; tu sais bien que je n'abandonne jamais un des nôtres,
tant qu'il y a espoir de le sauver ; mais ne crie pas si fort, il y a
ici quelqu'un de plus malade que toi...
Une petite troupe escortant un brancard formé de quelques bran-
chages recouverts de bruyères, cheminait tristement sur un petit
sentier conduisant au bois de Misdon. Sur ce brancard, un corps
était étendu sans vie, la face sanglante, les bras pendants. Un chien,
l'œil morne, la tête basse, effleurait de temps en temps de sa
langue l'une des mains crispées qui tenait encore une touffe de
genêt vert qu'elle avait saisie dans l'étreinte convulsive de l'agonie;
près de la tête du mort, une pie se tenait perchée et semblait con-
templer avec surprise le lugubre tableau.
Parvenue au centre d'un des fourrés les plus épais du bois de
Misdon, la troupe s'arrêta; une fosse fut creusée, les hommes
y déposèrent le cadavre qu'ils recouvrirent de terre, placèrent une
croix de bois sur la petite éminence, puis se retirèrent, après une
courte prière pour l'âme du trépassé : le chien et l'oiseau avaient
484 ANECDOTES ET NOTIONS
refusé de les suivre. Le chien, couché sur la tombe, poussait de
temps à autre de longs hurlements de mort ; la pie, perchée sur la
petite croix, tenait sa tête cachée sous l'aile.
Quelques mois plus tard, un rôdeur trouva les restes du pauvre
Ronfleur à moitié dévoré par les loups; quant à Margot, elle
aimait à revenir à la masure abandonnée où la famille de son
maître avait vécu heureuse ; elle se posait au sommet de la petite
cheminée de briques et y demeurait longtemps, comme rêvant aux
beaux jours perdus, puis elle reprenait son vol dans la direction
du bois de Misdon.
Un soir de septembre, Margot était venue, comme d'habitude,
rendre sa visite à la maisonnette ; elle avait gagné son poste favori
et semblait attendre, pour le quitter, que le soleil eût disparu der-
rière les hautes futaies du voisinage. Tout à coup, un coup de feu
retentit, et le corps de la pauvre Margot, mutilé, bondissant de
tuile en tuile, vint se briser au seuil de la masure, teignant de son
sang le vieux cep de vigne qui l'avait longtemps abritée.
C'était l'exploit tardif d'un chasseur de Mayenne qui rentrait
bredouille et se vengeait de sa maladresse.
— Tiens, dit-il en la ramassant, c'est une pie ! Je croyais que
c'était un pigeon !
— C'est un beau coup que vous avez fait là, monsieur ! lui dit un
vieux berger qui passait en ce moment -, si c'était méchamment, il
y a encore dans le pays plus d'un gars qui vous le ferait payer
cher ; croyez-moi, ne dites à personne que c'est vous qui avez tué
la pie de Maître André.
Et le vieux paysan, lui tournant le dos, s'éloigna en faisant le
signe de la croix.
(Paul Caillard. — Les Chasses en Finance et en Angleterre.)
REVUE DE LA RÉVOLUTION
Premit'i'e «imée. — Oeuxïème semestre
TABLE IDES AETICLES
Maurice d'Auteyille. — Le Divorce pendant la Révo-
lution 206-311-473
Eug. de Beaurepaire. — La Justice populaire à Caen.
— Exécution des époux Delorme (21 novembre
1792) 34-98
Alfred de Besaxcenet.— Souvenirs d'un officier des
aérostiers de la République 81-214-302-347
Alfred Biré. — La Révolution et le droit de pro-
priété 146-165 277
Gustave Bord.— La Proclamation de la République,
22 septembre 1792 67-152
Le Pacte de Famine 325-439
H. Castonnet-Desfosses. — La Révolution et les
Clubs dans l'Inde française {suite) 91
R. Chantelauze. — Louis XVII, sa mort au Temple,
d'après des documents inconnus jusqu'à ce jour. 5-129-191-283
Baron Ernouf. — Souvenirs de la Terreur en pro-
vince 114
Gh. d'Héricault. — Pensées contre-révolutionnaires. 78-120
Correspondance commerciale de mon cousin
Saint-Amour, Boulonnois (17^0-1702) 171-317
Chronique littéraire 235
A. Ingold, prêtre de l'Oratoire. — I, 'Oratoire et
la Révolution {suite) 45-183
Alfred Lallié. — L'Eglise constitutionnelle dans la
Loire -Inférieure : Minée et son cpiscopaA {suite).. 20-107-223-370
A. Legrelle. — Karamzine .- Voyage en France
(1789-1190) 426
L. Maggiolo. — L'Instruction publique avant cl
après 17S9 293
4S6 TABLE DES ARTICLES
Louis Moland. — Molière pendant la Révolution:
Histoire des restes mortels de Molière, de 1792 a
1799 405
Victor Pierre. — Mgr Maillé, évêque de Saint-
Papoul, déporté de fructidor 260
Jules Roussy. — Souvenirs d'un contemporain de la
Révolution dans le Midi {suite) 58-122-267
H. Stein. — Revue des travaux concernant la Révo-
lution : Journaux et Recueils périodiques 233-466
Chronique littéraire 235
*** La Diplomatie révolutionnaire 245-356-454
ANECDOTES ET NOTIONS. 80-162-240-324-403-479
Planch.es.
1 Louis XVI, d'après Nicollet (coll. Gustave Bord) . : 3
2 L'Avenir de la République (coll. du marquis de Surgères) 44
3-4 Les dix plaies de la France révolutionnaire (coll. du marquis de
Biencourt) 98
5 Supplice de Foullon à la place de Grève . .' 182
6 Le Clergé constitutionnel 223
7 Les Fêtes républicaines (coll. du marquis de Biencourt) 277
8 Charette 324
9 Lettre de Louis XVIII à Charette, fac-similé (coll. Gustave Bord) 325
10 L'Enterrement des Jacobins (coll. du marquis de Biencourt) 388
11 Les Émigrés en Allemagne (coll. du marquis de Surgères) 405
12 Paris gardés par le peuple, la nuit du 12 au 13 juillet 17R9 439
Nantes. — Imp. Vincent Forest et Emile Grimaud. place du Commerce, 4.
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DOCUMENTS INÉDITS
Correspondance dfnn dépnté de la
noblesse de la Sénécliaxi.ssée de ]\£ar-
seille ' avec la marquise de Oréqixy,
a Blaincoui^t, par Briemie, Cham-
pagne (13 mai-8 août 1789).
Paris, 13 mai 1789.
Les États généraux ne débutent pas de manière à inspirer de la confiance ; il y
a eu du train à l'occasion de la vérification des pouvoirs. Le Tiers État veut
qu'ils soient vérifiés par des commissaires des trois ordres, et jusque dans les
États, par opinion, par tête. Ils ont envoyé des députés aux deux premiers ordres
pour les engager à inviter des commissaires à la Chambre nationale qui est, selon
eux, celle du Tiers, qui ne regarde ces ordres que comme de leur évocation ; la
noblesse ne le veut pas ; le clergé est partagé, mais il ne veut pas reconnaître
la Chambre nationale ; le Tiers tient bon et déclare qu'il ne fera rien que par
tête ; le ministère est pour lui, il est bien fort. Il y a déjà bien du bruit. M. de
Mirabeau fait des siennes; il avait fait un journal, il a été supprimé aussitôt par
arrêté du Conseil, parce qu'il s'y était permis des phrases vives contre
.M. Necker. Je ne suis pas la dupe; ce sont deux gueux qui se chamaillent
tout haut et s'entendent tout bas. On dit que le Roi a signifié au comte de
Mirabeau de ne parler qu'à son tour, parce qu'il mettait le désordre. Il avait dix
à douze mille abonnés pour son journal, à neuf livres pour trois mois. Il n'a
paru que deux feuilles, il n'a vendu que sept livr&s dix sols. Les deux feuilles
valaient tout au plus cinq sols pièce ; il a donc volé vingt sols à chacun des
abonnés ; c'est un coup de filet de dix à douze mille livres.
Marseille est en rébellion ouverte, il y a dix mille hommes sous les armes
avec des chefs, ils ont établi des batteries avec les canons des vaisseaux mar-
chands ; à la ville, il y a des postes avancés pour arrêter ce qui s'y passe. On
fouille tous ceux qui arrivent ou qui sortent, pour voir s'il n'y a pas de lettre
d'avis ; ils ont annoncé qu'ils se porteraient à tous les excès, plutôt que de
céder. Ils menacent de brûler les vaisseaux, de jeter tout -le blé à la mer, d'ou-
vrir le Lazareth pour donner la peste ; ils ont fait une tentative pour s'emparer
du fort de i\otre-Dame-de-la-Garde ; mais le commandant du fort Saint-Nicolas,
qui en eut vent, y a fait passer un détachement du Vexin, qui en a imposé. Les
1 Nous n'avons pas encore pu établir, d'une façon certaine, le nom du député dont il est
ici question. La noblesse de Marseille était représentée aux Etats généraux par le marquis
Bruno de Cipierre, chevalier de Saint-Louis, capitaine d'une galère du Roi, ancien maire de
Marseille, et M. de Sinety.
t. il — Juillet 1883. 1
2 CORRESPONDANCE D'UN CONSTITUANT
Marseillais ont des recruteurs dans la Provence, ils prétendent avoir trente mille
hommes prêts à marcher, si on attaque la ville à force ouverte. Ils ne veulent ni
Parlement, ni commandant, ni troupes, ni intendant, ni impôts ; ils ont envoyé
la délibération par un courrier extraordinaire. M. Necker trouve cela superbe
et l'appelle de la tranquillité ; les gens de bon sens en frémissent, mais il ne
veut pas se démentir ; il faut que le comble des excès nécessite l'impunité qu'il
a promise. Les familles honnêtes déguerpissent de Marseille. Plusieurs ont
passé à Nice, à Gênes, et l'intérieur de la Provence était aussi en mouvement,
mais les troupes qui arrivent de partout ont contenu l'insurrection qui allait
devenir générale.
26 mai 1789.
Mon projet, madame, ma très chère cousine, avait été de vous écrire samedi,
selon mon usage ; à 6 heures du matin, je reçus avis de mes codéputés qu'il
fallait se rendre tout de suite à Versailles, à cause des nouvelles reçues par un
courrier extraordinaire. Je suis forcé d'y retourner aujourd'hui et je n'ai pas le
temps de vous donner les détails. Je vous dirai seulement que le Parlement de
Provence a envoyé des commissaires avec de fortescescortes dans la Provence,
qu'il y a même eu des troubles ; que lorsque M. de Caraman a eu assez de
troupes pour se présenter à Marseille, il a refusé au Parlement de l'y escorter,
sur le fondement que tout était pacifié. Il est vrai que, le 16, les révoltés ont
mis bas les armes; mais le 17, les femmes, au nombre de deux mille, ont pris la
cocarde, les plumets et le sabre, ont forcé les Consuls et le Gouverneur de
donner ordre aux mutins de se réarmer. L'instant d'après, six mille hommes ont
été réarmés, avec projet de repousser la force par la force. Sur l'avis reçu à
Aix, M. de Caraman a fait ses dispositions d'attaque ; les troupes, au nombre de
six mille hommes, étaient en marche ; M. de Miveau chargé d'attaquer par la
porte de Rome et M. de Caraman par la porte d'Aix. A onze heures du soir, il
v a eu contre-ordre ; on écrit qu'il est arrivé des courriers qui l'ont occasionné.
Le lendemain matin, les quatre chefs des révoltés sont venus en ambassade,
sous un sauf-conduit militaire, et ont été reçus à l'audience publique de M. de
Caraman. Cette conduite a fait assembler le Parlement, où plusieurs voulaient
absolument faire arrêter les quatre ambassadeurs. Heureusement l'avis de la
prudence a prévalu ; je dis heureusement, parce que l'arrestation eût fait un incendie.
Vu les ordres de la Cour, le Parlement envoya les commissaires au commandant,
qui, lui parlant de se concilier, lui ont demandé la raison de sa conduite adsurde ;
il a montré ses ordres, qui sont de pacifier Marseille à tout prix, de promettre
amnistie, liberté, et surtout point d'information pour la découverte des coupables.
La seule chose que le Roi exige pour la forme, c'est que les cinq ou six chefs
s'absentent pour quelque temps de Marseille.
Le Parlement, outré, n'a pas pu croire que tandis que le Roi, par une décla-
ration, par des ordres publics, par des lettres ministérielles, lui ordonnait d'in-
former et de punir, il donnât au commandant des instructions si bizarres et si
peu analogues à sa dignité et à son autorité; il nous a sur-le-champ expédié un
courrier extraordinaire pour tirer cette affaire au clair et prier le Roi de s'ex-
pliquer, etc. ; les ministres nous ont battu la campagne, l'un d'eux a eu la bonne
foi d'avouer les ordres montrés par M. de Caraman, en nous témoignant sa
AVEC LA MARQUISE DE CRBQ1 5 8
surprise sur ce que le secret de Sa Majesté avait été si mal gardé. Ils paraissent
avoir craint qu'on incendiât Je port, qu'on jetât le blé à la mer, qu'on lâchât les
pestiférés du Lazareth ; la bonne raison est que l'on sait la cause de l'émeute à
Marseille et que l'on a craint d'en faire connaître les moteurs que le Parlement
n'aurait pas ménagés. Voilà pourquoi M. Necker a fait mander ces ordres bien-
veillants, il a de plus le projet de rendre le Parlement toujours plus odieux à
Marseille, en mêlant la conduite qui lui est prescrite par le Roi et par le
droit avec celle du Roi que l'on fait reculer,' sous prétexte d'user de clémence.
Le Parlement observe dans son mémoire que le foyer de toute la révolte
est à Marseille, que c'est de là que sont partis les émissaires, qu'il n'est pas
juste de punir les villes et les villages dont tout le crime, en se révoltant,, est
de n'avoir pas été assez forts pour dicter des lois. D'un autre côté, le pardon
de Marseille entraînant celui de toute la contrée, c'est dire à ceux qui ont été
tranquilles qu'ils ne sont que des sots; c'est le moyen que, sans doute, M. Necker
a imaginé pour exterminer le clergé et la noblesse. En vérité, on ne sait que
croire.
Je ne sais si vous pourrez me lire, on m'attend pour partir... Mirabeau perd
dans l'Assemblée ; ses actions baissent tous les jours.
31 mai 1789.
Je vous écrivis hier à la hâte, Madame, ma bien chère cousine, j'étais sur le
point de me rendre à Versailles, où les affaires de Provence me font faire,
comme vous voyez, de très fréquents voyages ; nous y fûmes encore hier et
nous y retournons lundi...
Voici les nouvelles : Avant-hier, les trois Ordres étant assemblés en leurs
chambres, le Roi leur fit porter, par le maître des cérémonies, une lettre dans
laquelle il paraît désirer que la question préliminaire soit incessamment décidée,
il invite les commissaires conciliateurs à s'assembler et à travailler sous les yeux
du garde des sceaux. Cette lettre a été bien diversement accueillie: M. de .Mirabeau
et le Tiers ne voulaient pas de cette opération. J'imagine qu'ils ont eu, comme
d'autres Ordres l'ont observé, le motif que les Etats généraux n'ont point d'ordre
à recevoir et ne peuvent pas être astreints à travailler sous un commissaire du
Roi, dont la présence peut gêner les suffrages; mais il paraissait bien, à cinq
heures et demie du soir, lorsque je suis parti de Versailles, que la pluralité
était de céder à l'invitation du Roi ; il y avait encore cent cinquante voix à
prendre, et cela n'a dû finir que très tard. L'Ordre du clergé a cédé sans
examen, il a autorisé ses commissaires conciliateurs à traiter, discuter et même
consentir tous les objets qui seraient accordés par les deux autres Ordres, sauf
la ratification de la Chambre, de sorte que ces commissaires ne portent aucune
opinion déterminée.
L'Ordre de la noblesse a cru devoir référer à l'invitation, faire tout de suite
un arrêté-procès, pour déclarer qu'il ne se départait point de la Constitution et
de l'opinion par ordre, qu'il pouvait porter le vœu puisque le Roi, par sa
lettre, le regardait comme légalement constitué par la vérification des pouvoirs
dans le lieu même de l'Ordre, et a délibéré une députation au Roi, pour lui
faire part de cet arrêté et le remercier de ce qu'il avait reconnu qu'ils sont suffi-
4 CORRESPONDANCE D UN CONSTITUANT
samment constitués. Cet arrêté fut porté hier, à une heure et demie, par vingt
députés. Monsieur de Montboissier, doyen et président, portait la parole. Le
Roi a approuvé formellement l'arrêté et a répondu que son désir était que les
commissaires travaillassent sous les yeux du garde des sceaux. Le Tiers était
donc sans doute furieux. M. Necker a été fort agité dans le moment de cette
députation ; nous étions chez lui, il nous a quittés deux fois pour monter chez le
Roi. La délibération de la noblesse a passé à la pluralité de deux cent quatorze
voix contre trente protestants et six qui n'ont pas voulu opiner. Quelqu'un m'a
assuré que M. le comte de C. s'y distingue par son dévouement au Tiers
Etat. On lui reproche de dévalonner. J'en suis bien étonné. Je le croyais aux
bons principes : cela explique bien des intrigues. Je ne m'attendais pas à le
voir ainsi iSeckoifîé : ceux de cette caste s'attendaient à une grande scission.
On avait compté sur cent dissidents, parmi lesquels le projet était de se rendre
et se réunir à la chambre du Tiers, pour se déclarer la nation ; mais avec un si
petit nombre, je doute qu'on songe sérieusement à faire naître ce désaccord ;
l'opinion par ordre en fait assez sans cela sur cette prétendue Chambre natio-
nale. Je projette pour le pays que, dans un mois, il n'y auraplus d'États généraux,
et que les ministres, après avoir préparé ces mouvements par la violation des
règles, des traités,- des usages antiques, accuseront les Français de n'avoir pas
voulu de ces États et d'en avoir provoqué eux-mêmes la séparation ; c'est le
30 mai que je vous écris cela.
Les nouvelles de province sont si extraordinaires qu'elles sont incroyables.
Je vous ai mandé que M. de Caraman a reçu en audience publique quatre
députés ou ambassadeurs des rebelles à Marseille ; qu'il avait annoncé qu'il leur
rendrait leur visite le lendemain. Je vous ai parlé des ordres qu'il prétend, peut-
être avec vérité, avoir reçus du gouvernement, pour s'opposer à ce que le Parle-
ment informe, à ce qu'il aille à Marseille, et pour traiter de gré à gré avec ces
forcenés.
Voici le texte de cette négociation : En arrivant à Marseille, les quatre
ambassadeurs ont imprimé le procès-verbal de leur conversation avec M. de
Caraman, c'est une pièce vraiment curieuse, ils s'y intitulent députés de la
jeunesse patriote, ils rappellent les sept ou huit chefs d'accusation dont M. de
Caraman leur a parlé sans aigreur, ils y attestent leur justification. M. de Cara-
man leur a demandé s'ils étaient fidèles sujets du Roi ; ils ont répondu que les
Marseillais ont toujours été fidèles ; et comme ils ont consenti à prêter serment
de fidélité, le commandant leur a permis d'établir leurs troupes bourgeoises sur
un pied stable et immuable, et d'en donner le commandement aux chefs actuels,
à condition que les compagnies ne seraient que de deux cents hommes, com-
posés de Marseillais ou domiciliés, âgés de vingt ans et de bonnes mœurs ; a
.-iccordé qu'ils porteraient des cocardes. Nous avons oublié, dit-il, de parler
des grâces (?) mais nous n'avons qu'à les demander pour les obtenir; a promis
qu'il ne viendrait à Marseille ni commission du Parlement, ni troupes ; qu'il ne
rétablirait aucun impôt ; le commandant leur a fait confidence que plusieurs
lettres lui ont annoncé que, s'il paraissait à Marseille, sa vie était en danger ;
qu'il a méprisé cet avis : ils lui ont répliqué qu'il avait grand'raison, qu'eux-
mêmes avaient tant de confiance en son honnêteté, qu'ils seraient venus sans
AVEC LA MARQUISE DE CREQL'Y 5
sauf-conduit de Marseille à Aix, si leurs concitoyens n'avaient été effrayés du
bruit affreux qui se répandait d'Aix à Marseille. M. de Caraman leur a répondu
avec bonté : « Mais vous veniez chez moi, et s'il y avait eu du mouvement, nous
aurions appelé les troupes à notre secours. » M. de Caraman les a chargés d'un
pli pour le commandant du fort Saint-Jean. Celui-ci leur a l'ait des reproches de
ce qu'il y avait, des amas d'armes chez un nommé Rebecquy. Tout de suite on a
fait la visite, il ne s'y est rien trouvé ; leur relation finit par une diatribe contre
la députation du Parlement. Le lendemain, M. de Caraman a fait annoncer son
arrivée à Marseille par une proclamation, non pas au nom du Roi, mais en
son nom, dont le but est qu'il ne va à Marseille que pour protéger les Marseillais
fidèles au Roi, pour rétablir l'ordre dans les environs (il suppose donc qu'il
existe à Marseille), qu'il ne vient point pour rétablir l'imposition ou l'établisse-
ment d'aucun droit ; l'instant d'après, une proclamation aussi imprimée a été
affichée au nom des chefs de la brave jeunesse, sous l'autorisation des consuls,
pour enjoindre à tous ces jeunes gens d'être, le lendemain, à 6 heures du matin,
à leur poste, pour recevoir M. de Caraman. Cela a été ponctuellement exécuté ;
M. de Caraman s'est mis en marche dans la nuit, avec quatre bataillons et quatre
escadrons de cavalerie, pour arriver par la porte d'Aix. M. de Miron avait eu
ordre d'arriver par la porte de Rome avec deux bataillons et deux escadrons, et
d'attendre les ordres à un quart de lieue de la ville.
M. de Caraman est arrivé à dix heures du matin, il a trouvé à la porte les
consuls et tous les chefs de la jeunesse, les consuls sans aucune marque de leur
dignité, qu'apparemment ils n'ont pas pu prendre devant les jeunes gens. Les chefs
de la jeunesse lui ont présenté une cocarde dont il a décoré son chapeau avec
empressement, dit la relation ; les consuls lui ont présenté les clefs de la ville,
qu'il a acceptées et qu'il a mises en bandières. Ils l'ont harangué. L'orateur
s'étant trouvé mal, son collègue a lu un discours sans doute très pathétique,
puisque M. de Caraman en a pleuré ; il a ensuite embrassé les quatre consuls ; il
est entré dans la ville seul et sans troupes, accompagné seulement des consuls
et des chefs des jeunes gens qui bordaient la haie, depuis la porte d'Aix jusque
chez M. de Pilles où il s'est rendu, n'ayant d'autres armes que leurs épées,
mais qu'ils baissaient à mesure que le commandant passait; il a trouvé un arc
de triomphe avec l'inscription : Au libérateur de Marseille, des acclamations.
Chez M. Pilles, il a écouté avec plaisir les harangues d'un des chefs ; il a eu ce
jour trois ou quatre conférences avec les consuls ou avec les chefs ; on n'en
connaît ni les motifs ni les résultats. Il a oublié, à travers les lauriers qu'on lui
présente et la fumée de l'encens qu'on lui prodigue, que M. de Miron attendait
ses ordres. Ce général, après six heures d'expectation, a envoyé un courrier ;
on proclame que la réponse était de venir dîner et se reposer chez M. de
Pilles. Les chefs de la jeunesse, un détachement nombreux et un consul
se sont rendus auprès de M. de Miron : les jeunes gens lui ont proposé la
cocarde, il a répondu que quand on porte la cocarde du Roi, on n'en accepte pas
d'autre. Le Consul lui a offert les clefs de la ville, il a répondu que Marseille
est au Roi, que, par conséquent, les portes doivent toujours lui être ouvertes ;
que si elles ne l'étaient pas, il avait des troupes et saurait bien les faire
ouvrir. Les jeunes gens lui ont proposé une escorte pour l'accompagner à Mar-
(3 CORRESPONDANCE D'UN CONSTITUANT
seille, il a répondu que, quand on est à la tête des troupes du Roi, on n'a pas
besoin d'autre escorte; qu'il désirait seulement que les Marseillais ne le missent
pas dans le cas de s'en servir. Il n'a point voulu se rendre à Marseille, il est
resté à la Capelette, chez M. de Jarente ; les troupes sont parties sans qu'il y
eût aucun ordre pour les étaper, aucun logement n'était marqué. Arrivées à huit
heures du matin, elles n'ont été logées que le lendemain, à trois heures. Sans
l'humanité des habitants du faubourg, elles fussent mortes de faim. M. de Ca-
raman avait annoncé qu'elles ne seraient là que vingt-quatre heures, elles y
étaient depuis trois jours quand on nous a écrit. Les officiers partaient, parce qu'ils
n'ont rien porté. On dit qu'ils partent avec le diable. M. de Caraman n'a rien
résolu, on ignore son plan, ou, pour mieux dire, il n'en a point. Tl a dit qu'il
envoyait un courrier extraordinaire, apparemment pour justifier son lambinage,
par le prétexte d'attendre la réponse ; il l'a annoncée le 20, nous avons des
lettres du 22 par le courrier ordinaire ; les ministres nous ont affirmé
n'avoir rien reçu et apprendre de nous les détails que je viens de vous marquer.
Il a été invité par des citoyens honnêtes à prendre un parti décisif, il n'a tenu
aucun compte de leur avis, et le résultat est que l'on a mis à prix la tète démon
oncle de Mayarquer, d'un M. La Flèche, échevin,qui tient au retour de l'ordre,
et qui est échevin de M. Ravelly, si connu par le bien qu'il fait ; le commerce de
Marseille est absolument à bas, aucune place ne correspond plus avec cette
ville, à cause des désordres. Tous les citoyens émigrent, la ville n'a plus de
crédit et est à la veille de faire banqueroute. Voici un crime qui peut donner
idée de ceux que peut commettre cette horde de forcenés. Un du parti rouge
(c'est ainsi qu'on distingue la division) a été chez une fille hupée, elle a été
obligée de traiter avec lui et de l'admettre chez elle... il a essayé ensuite de l'as-
sassiner, après avoir volé sa montre et ses bijoux.
Voilà un crime d'un genre bien atroce par le moment que le meurtrier a choisi
pour le consommer. Voilà les gens que le gouvernement amnistie... Au reste, la
jeunesse fermente encore ; elle accuse M. de Caraman d'avoir manqué à son
traité en faisant venir des troupes, et elle a déjà notifié qu'elle ne mettrait les
armes bas que lorsqu'on aurait établi une imposition qui ne porte point sur la
consommation. Je ne sais, en vérité, ce que cela deviendra. Les ministres nous
ont paru fort étonnés de la conduite de M. de Caraman, et nous ont ditfranche-
ment qu'elle est absolument contraire à leurs ordres, qui étaient de se présenter
à Marseille avec les troupes, d'exiger sur-le-champ le désarmement, la sortie
des chefs du royaume, et de promettre la clémence du Roi à ce prix. Voilà ce
qu'ils disent, en ajoutant cependant que, vu les deux cents lieues de distance,
on ne peut pas donner des ordres si précis qu'il n'y ait des modifications qu'on
ne puisse autoriser. M. Necker a fait beaucoup d'acclamations sur l'irrégularité
de cette conduite : après avoir défendu l'ordre absurde et illégal de l'amnistie,
il nous a dit qu'il nous dirait la manière dont on l'a exécuté ; il a avoué que cet
ordre était exactement de son avis, à cause des malheurs dont Marseille était
menacé, et qu'il fallait prévenir par l'exercice de la clémence du Roi ; que son
avis était étayé sur de bonnes raisons ; que nous avions pour nous les
événements. Quoi qu'il en soit, le Parlement de Provence est fort embarrassé ;
il a raison de l'être, puisque les ministres nous refusent toute explication, et
AVEC LA MARQUISE DE CREQI'Y (
qu'il est sûr que tout cela n'est qu'une intrigue pour se ménager le prétexte de
le dénier.
Nous leur avons parlé trois heures, nous leur avons dit que nous voyions
L'intrigue et les motifs de tous ces procédés, que, puisque cela allait ainsi, le
Parlement n'écouterait que la voix vigoureuse de son devoir, qu'il informerait
à Aix si on ne le soutient pas pour aller à Marseille, qu'il décréterait les Mira-
beau, les Pavoli, les Caraman, s'il se présente des charges, puisque ce n'est
que pour eux que l'on manque à toutes les lois. Nous leur avons cité l'exemple
du chancelier de Lamoignon, dont nous avons eu lieu d'exalter les vertus,
quoiqu'ayant abusé de la place. Dans une affaire où il voulait faire pièce
au Parlement de Provence, le Parlement vint le dénoncer au Roi lui-même,
il en obtint justice, puisqu'il fut défendu à ce chancelier de se mêler de
cette affaire. Nous leur avons dit que nous avons à défendre l'autorité
du Roi qui est horriblement compromise et notre honneur qui est horrible-
ment outragé, que nous viendrons tous périr au pied du trône plutôt que de
nous relâcher de nos principes, plutôt que de céder à des amnisties illégalement
accordées, encore plus illégalement exécutées, qui compromettent la tranquillité
de tout le royaume; nous avons déclaré que nous voulions informer et condamner,
mais que, en même temps, nous sollicitions grâce et clémence pour la multitude
qui a été séduite par des insinuations d'autant plus dangereuses qu'on a osé
les revêtir des intentions mêmes du Roi et que la conduite des ministres semble
favoriser cette erreur. Je ne sais ce que cela va devenir, mais nous voilà enga-
gés dans une grande querelle. J'ai eu une conversation particulière avec
M. Necker, à raison d'un mémoire abominable que quelques-uns de mes
compatriotes lui ont adressé contre moi, et dont on attend le résultat pour agir.
Je lui ai déclaré que je ne voulais point connaître les auteurs ni les faits qu'ils
m'imputent, que je n'étais point surpris qu'on s'adressât à lui quand il s'agissait
d'insurrection, que je ne voulais point me venger, mais que je voulais mettre
en sûreté mes propriétés et ma famille , que j'espérais qu'il écrirait de
manière que ni les uns ni les autres ne fussent compromis. Il a été un peu
étonné de mes phrases; j'ai insisté, il n'a point nié l'exislence du mémoire et
s'est borné à dire que des mémoires comme ceux-là sont envoyés à l'intendant.
6 juin 1789.
Les affaires des États se brouillent toujours plus. Le Tiers avait délibéré
de députer au Roi ; cette députation a été refusée. Ces Messieurs, avec qui je
dînais avant hier à Versailles, nous disent que l'état du dauphin en avait été
cause ; des gens se disant plus instruits avaient cependant deux versions, les
uns veulent que le Roi ait refusé la députation, parce que le Tiers n'est pas
constitué, d'autres que le Tiers a refusé, parce que le garde des sceaux les avait
prévenus qu'il fallait parler à genoux. Ce qui est certain, c'est qu'ils avaient
préparé un discours si vif que M. le garde des sceaux l'ayant improuvé, le
doyen chargé de le prononcer a cru devoir y faire des corrections ; cela a déplu
à l'Ordre qui a nommé pour son président M. Bailli, l'un des quarante ; avant-
hier, ils avaient délibéré de députer au Roi d'arriver à lui sans intermédiaire
parce qu'il ne peut pas et qu'il ne doit pas y en avoir entre la nation et lui.
8 JOURNAL D'UN PRÊTRE PARISIEN.
Voilà un principe échappé du sérail de Turquie. On ignore quel sera le résultat.
Ils veulent forcer la porte de l'appartement du Roi. Les conférences qui ont
pour objet la pacification n'aboutiront à rien. Les commissaires ignorants ou
de mauvaise foi sont dans le cas de s'y faire des reproches personnels, qui
ajouteront, à la vivacité de la querelle générale, l'aigreur des querelles particu-
lières. D'ailleurs, ayant dîné avant-hier chez M. Necker avec vingt députés du
Tiers État de Bretagne des plus furieux (et certes je leur ai ouï dire les plus
insolentes et les plus barbares extravagances), leur fureur ne leur permit pas de
reconnaître que nous n'étions pas de l'Assemblée ; ils ne nous jugèrent que par
notre costume qui était le même, que le leur. Ils dirent à plusieurs de nos
Messieurs que ces conférences n'étaient qu'une foi-me, parce qu'ils ne relâche-
raient jamais d'un iota leur vœu. On dit que le Roi leur a fait dire que leurs
longueurs l'ennuyaient, qu'ils aient à se constituer. Leur réponse que j'ai prévue
dans le temps est qu'ils ne veulent opiner que par tête, parce qu'eux seuls
forment la nation avec le pouvoir législatif; que la question est jugée par cela
seul que l'arrêt du conseil a augmenté le nombre des députés ; que le plus ou le
moins était inutile, si on devait opiner par ordre ; que si le Roi veut les recon-
naître comme nation, à l'aide des gentilshommes et des ecclésiastiques dissidents
qui viendront dans leur chambre, ils délibéreront de consolider la dette
nationale, d'imposer, pour l'acquitter et combler le déficit, se chargeant de faire
payer la noblesse et le clergé réfractaires. Voilà ce que veut le Directeur géné-
» rai. D'un autre côté, ils disent tout hautque si la force les obligeait de retourner
dans les provinces, ils feraient si bien que le Roi ne recevra plus le solde, et
que la banqueroute sera faite. C'est exactement l'histoire des révoltés rie
Marseille qui sont parvenus à faire la loi. M. de Caraman a accordé à tout ;
seulement, il a fait partir les six chefs en leur donnant beaucoup d'argent. Nous
tenons ferme auprès du Ministre, mais nous n'aurons pas le dessus ; les chefs
de la révolte sont ici sous les ailes du comte de Mirabeau, la fermentation
recommence en Provence de plus belle, on tremble pour les moissons ; les pre-
miers du pays réclament fortement contre l'amnistie absurde accordée à
Marseille, parce que si, comme M. Necker paraît le vouloir, elle s'étend sur
toute la province, tout sera absolument perdu, c'est dire à ceux qui n'ont
pas chassé les seigneurs, ne les ont pas égorgés et qui continuent à payer les
droits seigneuriaux et ecclésiastiques, qu'ils sont des sots et des imbéciles de
ne pas se révolter. Ce ministre a juré la perte du royaume, il ne veut pas être
parjure, il ne le sera pas.
(La suite prochainement J
Journal cTixra prêtre parisien
1789-1792 *
Le 28, il visita Louvain, où « l'on ne voit que prêtres, moines et étu-
diants. » Au milieu de ses observations sur les collèges, les monuments
i Voir la livraison de mars 1883. Documents inédits.
1789-1792 0
les tableaux, les horloges, il a soin de noter les guérites des sentinelles,
« peintes, lors de la Révolution, aux couleurs nationales, repeintes en
détrempe, a l'arrivée des Autrichiens, et redevenues nationales, il cause
des pluies continuelles. »
« Cette ville, fermée de 8 portes, a une enceinte de fossés à demi comblés
et de murs à demi ruinés d'au moins 2 lieues de brabant de circuit. 11 est
impossible de se défendre d'un sentiment de peine et de tristesse en en
parcourant les remparts. Les murailles sont, en plusieurs endroits, éloignées
des maisons d'un quart de lieue. Le premier coup d'ceil ne permet de
douter que cette ville n'ait été très habitée; aujourd'hui, elle se perd dans
son enceinte : les édifices, les clochers paraissent comme des vues d'optique
qui sortent du milieu de plaines, de bois, d'étangs, de prairies, de brous-
sailles, au travers desquelles on trouve à peine un sentier, quoiqu'on ren-
contre souvent la trace d'anciennes allées et de promenades où la nature,
d'abord maîtrisée par l'art, a repris tous ses droits. De temps en temps, on
trouve dans ce désert une abbaye, un pont ruiné, une ferme, une cabane.
Toute cette enceinte étoit cependant autrefois garnie de bâtiments, la
population de cette ville était immense, le commerce florissant, les manu-
factures en activité occupoient tant de monde qu'aux heures de repas
une cloche avertissoit les parents de faire rentrer leurs enfants, de
crainte qu'ils ne courussent le risque d'être blessés sous les pas de cette
multitude d'ouvriers courant çâ et là. Qui a donc fait de cette ville une
solitude? Tout son commerce est passé à Leyde. En vérité, ce spectacle
est bien capable de faire passer le goût des révolutions.
« Du côté du canal, la ville semble avoir fait un effort pour se traîner
jusqu'à la porte d'Eau, au delà de laquelle est une promenade assez sem-
blable à l'allée verte de Bruxelles.
« Quitté Louvain, le 1er mars, à sept heures après-midi, avoir bu du
pitreman, la meilleure bière de Flandre, dit-on (j'ai pensé en vomir), puis
un bon bouillon clans lequel on avait coupé des tranches de citron. C'est
bon, très bon. »
Il visite Malines, dont les maisons sont encore peintes à l'extérieur ;
«< restes de la dernière fête séculaire, célébrée à l'occasion de l'Invention
des reliques de saint Rombeau, patron de la ville; » Anvers, où un Hongrois
les menace parce qu'ils veulent entrer dans la citadelle ; Gand, à la porte
duquel l'on enleva à son compagnon les armes qu'il portait pour se
défendre ; Bruges, où les fêtes du carnaval sont interdites, ainsi, du
reste, que par toutes les Flandres. C'est un des bienfaits de la dernière
Révolution. Malgré la défense, « le peuple, en très grand nombre, courait
çà et là, riant, criant et cherchant à se faire rire encore davantage ;
douze hommes en habit noir et collier de fer-blanc faisaient la police.
J'étais au beau milieu de la place, quand j'entendis, derrière moi, quatre
à cinq coups de fusils que les soldats tiraient pour dissiper cette foule qui
prit incontinent la fuite. Alors, les soldats plantèrent piquet au milieu de
la place et s'emparèrent des avenues ; les soldats autrichiens n'entendent
ou peut-être n'écoutent rien* ; s'ils n'ont pas l'éloquence de la parole, ils
10 JOURNAL D'UN PRETRE PARISIEN.
ont celle du geste, et mon camarade peut vous dire qu'elle est véhémente. »>
Le mercredi des cendres, il va entendre la messe à l'église Saint-
Jacques, et recevoir les cendres. « On m'y appliqua une croix sur le front
avec un moule de bois trempé dans la cendre délayée. Toute la journée,
je n'ai vu que des gens marqués de cette croix. » Il est émerveillé de la
richesse de cette partie de la Flandre, de la fécondité de la terre, du bien-
être des habitants, du voyage à travers les canaux. C'est en venant de
Gand à Bruges qu'il a fait le mardi-gras avec ses compagnons de route.
On a dîné à 11 heures, avec soupe au riz, bouilli, fricassée de veau, riz
de veau, choux, pour 1er service ; au 2e, veau rôti, poulets gras, fromage
de veau, tourtes .aux confitures, huîtres ; au 3e, fromage, pommes, beurre,
petites pâtisseries, et « notre dîner, et nos dix lieues de chemin nous ont
coûté, chacun, trois francs de France. »
Il visite Ostende et constate le changement que l'influence de Joseph II
et la Révolution apportent dans les idées religieuses. « Aujourd'hui, c'est
indifférence et presque mépris de toute espèce de religion. »
Il rentre en France par Newport, Furnes, et arrive à Dunkerque.
c< Descendu à Y Homme Sauvage, bonne auberge, bonne table d'hôte. »
Employé l'après-midi â parcourir la ville, les bassins et le port. La ville
est une des plus vivantes que nous ayons encore vues ; les jetées du port
avancent fort avant dans la mer ; l'entrée est défendue par le fort Risban
que nous avons visité, ce fort est dans un fort pauvre état, presque aussi
mal dans ses affaires qu'un vaisseau qui était venu s'engraver dans son
voisinage et qu'on a ouvert avec des haches et des scies. Nous avons
assisté à une partie de cette lugubre cérémonie. De l'autre côté du port, à
un quart de lieue, plusieurs maisons de pêcheurs saupoudrées et souvent
toutes couvertes des sables qu'il plaît au vent et à la mer d'y envoyer.
Fréquentes promenades sur les bords de la mer, hameçons tendus, pêches
de crevettes par les femmes ; promené dans le port même, à plus de cent
pieds de la jetée. Grand'messe entendue, le 1er dimanche de Carême, à la
seule paroisse de la ville, Saint-Éloi. Messe en musique, aucun ecclé-
siastique dans le chœur, les musiciens à l'orgue ; au bas de l'autel, deux
chandeliers de cuivre de 12 pieds de haut. Cette église a été endommagée
par le feu, elle y a perdu sa communication avec la tour qui a 200 pieds
de haut, domine la ville et se termine en plate-forme. Nous y avons
monté, et de là, nous avons entendu le carillon, qui ne vaut pas qu'on en
parle. Vu, sur l'esplanade, le régiment Colonel-général sous les armes; il a
changé son nom pour celui de 1er régiment d'infanterie. Lundi, le Vien-
nois a changé son nom en celui de 22e régiment. Plusieurs places en cette
ville, beau bassin, belle genevrerie royale ; pas d'autre eau que l'eau des
citernes. Parti de Dunkerque, le 15, à huit heures du matin, après avoir
manqué une belle occasion d'aller à Londres. Une voiture de renvoi nous
a conduits â Calais. Le chemin est pavé pendant une demi-lieue, puis des
sables, des mares, des marais et des ravines. Aucune trace de route.
Passé par Gravelines, petite ville située dans un marais, sur l'Aa. Une
demi-heure eût suffi pour parcourir en tous sens cette solitude, on ne peut
J 789-1 792 11
mieux fortifiée et gardée par un régiment. L'église Saint-Vilbrod assez
lui le, son clocher en pierre blanche, dans la nef, le tombeau de M. du
Metz, à qui un boulet de canon avait emporté le nez, avec cette
épitaphe :
« Sisfe, viator .• et imaginent Claudii Dumetz, hujus urbis, arcis-
que prefecti, respice et intuerc. Quod cernis in vultu ? Vulnits
inhonestum? Imo honestum et gloriosum. Ictus tormenti bellici, in
obsidione Sancti Yenantii, anno 1657, sic illum décor avit.
Remonté en voiture, à midi ; le chemin défoncé : arrivé à Calais, à
trois heures et demie ; descendu au Grand-Cerf.
Cette petite ville est fortifiée de bastions bien revêtus, couverts de
demi-lunes, et de larges fossés qu'on peut remplir à volonté d'eau douce
et d'eau de mer. En dedans des fortifications est une promenade abritée
de la mer par le rempart, et bien plantée. J'en ai fait le tour en une
demi-heure. La citadelle est grande, sa situation est si heureuse qu'elle
commande non seulement la ville et le port, mais encore tous les environs.
Au milieu de la cour, un buste en bronze du cardinal de Richelieu. Il
n'y a dans ce port que de petits bâtiments. La jetée, en maçonnerie et
charpente, a près d'un quart de lieue. Vers le bout de la jetée, sur la
gauche, un fort en charpente. Cette ville a une jolie place, la tour de
l'Hôtel de ville gothiquement décorée est surmontée d'un dôme en forme
de lanterne et d'une couronne, le tout en pierre blanche. L"église, dédiée
à Notre-Dame, est assez claire, pleine de tableaux qui ne valent rien. Eau
de pluie pour boisson ; promenade sur la jetée et sur le bord de la mer ;
vu venir le paquebot. La marée était trop basse, il n'a pu entrer. On lui
a député deux bateaux pour en recueillir les passagers ; tandis que 20 à
30 hommes se déchaussaient sur le bord de l'eau pour aller au-devant
d'eux. Un moment après, ils nous ont offert le spectacle le plus original,
on peut même dire le plus grotesque; vous eussiez vu mes malotrus,
demi-nus, revenir deux à deux à travers les flots, chargés les uns d'un
homme, les autres d'une femme, dont ils tenaient une cuisse dans leurs
bras, tandis que les portés saisissaient les porteurs au collet ou à la cri-
nière. L'équipage a ainsi débarqué en détail, et pendant ce temps-là, notre
dîner refroidissait. Partis de Calais, le 16, à trois heures du matin, par la
diligence de Boulogne, où nous sommes descendus, à sept heures, au Mor-
tier-d'Or, bonne auberge.
Cette ville est partagée en haute et basse. La première, bien peuplée,
bien bâtie, est fortifiée par fort autant que par la nature, et sert de cita-
delle à la basse ville qu'elle domine. Les remparts qui la ceignent sont
plantés d'arbres et forment une magnifique promenade, à laquelle une
grande étendue de mer et les côtes d'Angleterre servent de point de vue.
J'y ai vu le coucher du soleil. La cathédrale la plus laide que j'aie encore
vue. Les tableaux méritent d'y être vus .- un saint Pierre, de Jouvenet ;
un saint François, une sainte Thérèse, une sainte -Godelenne donnant
du pain aux pauvres. Cette église m'intéressait vivement, à cause du
pasteur qui la gouvernait, M. Asseline. Je ne savais pas qu'elle dût m'inté-
12 JOURNAL D'UN PRÊTRE PARISIEN.
resser sous un autre rapport : rencontre en icelle de l'abbé Rattier, qui
m'a appris que Tribou en était chanoine. Visite àTribou,dans la sacristie :
sa manière de me regarder, sa surprise. C'était, autrefois, un aimable
original, les affaires actuelles lui ont un peu fait perdre sa gaieté,
mais rien de son amabilité. Passé presque tout notre temps à nous rap-
peler notre séminaire. Promenade avec lui dans la basse ville, sur le port,
et au bord de la mer, qui a roulé à mes pieds, avec un de ses flots, un
rouget gros comme une moyenne carpe. Visite à Braure. Dans l'église des
Annonciades, sous l'autel, un squelette vêtu d'une robe d'étoffe d'or. Cette
basse ville est très peuplée. Il paraît, par de gros anneaux trouvés dans
la cave du grand séminaire, situé à la moitié de la côte rapide que forme
cette basse ville, que la mer s'en est bien éloignée. Le port n'offre rien de
remarquable : son entrée et sa sortie sont difficiles.
Cette année-ci a été funeste aux navires, il en a péri aux ports de France,
plus de deux cents en deux mois. Etablissement de bains de mer.
Le 18, à onze heures du matin, parti de Boulogne, pour retourner à
Calais. A deux lieues de Boulogne, cimetière du village de Wimille, sur le
mur duquel tombeau de MM. Pilàtre desRoziers et de Pierre-Ange Romain
qui sont tombés près de là, de 4,000 pieds de haut.
Sur leurs tombes ces trois inscriptions :
I
Ardent ami des arts et de la vérité,
Au printemps de ses jours, par un noble courage
Le premier, dans les airs, il s'ouvrit un passage,
Et périt au chemin de l'immortalité.
II
Le matin, dans les airs, comblés de gloire ;
Le soir, ne reste d'eux que la mémoire.
Montrant de l'homme au même instant
Et la grandeur et le néant.
III
L'estime, la douleur et l'amitié leur ont élevé ce monument en 1786.
Trois lieues plus loin, la montagne la plus élevée de la province, do
on découvre quatre États: la France, l'Angleterre, l'Empire et la Hollande.
Un peu plus loin nous avons découvert les côtes d'Angleterre et le château
de Douvres. Rentré à Calais, à trois heures, et le lendemain, 19, six heures
du matin, parti pour Saint-Omer. A deux heures et demie de Calais, pont à
quatre faces, qu'on appelle le Pont- sans-Pareil. Le canal de Calais, ceux
d'Ardres, de Saint-Omer, de Mark s'y réunissent. Quatre routes passent
parallèlement dessus. Traversé la petite ville d'Ardres.
1789-1792 13
Arrivé à midi à Saint-Omer, descendu à L'auberge de ïHùlel-de-ViUc.
Cette ville bien fortifiée est bien bâtie, bien percée. Les remparts sont
plantés d'arbres; l'ait le tour en une heure et demie. La prison militaire
est sur une éminence. La cathédrale est belle et bien claire : en entrant,
on trouve un vestibule formé par les supports d'un beau buffet d'orgue ;
à droite, une masse informe de pierre représentant Jésus-Christ ; à
gauche, entre le deuxième et le troisième pilier de la nef, le tombeau de
saint Orner, long de 11 pieds, élevé de terre de 3 pieds et demi. L'autel
principal est situé au milieu de la croisée. Sur cet autel, une table avec ses
pieds supportant un grand reliquaire, qui occupe presque toute la lon-
gueur de l'autel. Au dessus, une croix, et aux deux côtés du reliquaire,
un chandelier à trois branches. Tous ces objets en argent massif et on ne
peut plus délicatement travaillés. Le sanctuaire avance jusqu'au deuxième
pilier de la nef; il est entouré d'une belle grille.
Au-dessus du tambour gauche, une horloge, dont le cadran marque les
mois, les jours, les heures, au nombre de 24, les signes du Zodiaque et les
phases de la lune.
Dans la paroisse Saint-Denis, en entrant, à gauche, un tableau, donné
par un curé. Il représente Jésus-Christ en Croix : le sang coule de son
côté et tombe dans un vase, d'où il s'écoule dans six autres que tiennent
les différents ministres des Sacrements, vêtus comme ils doivent être
pour les administrer. Au bas de chaque vase, un tableau particulier qui
représente l'administration des sept Sacrements. Ce tableau ancien n'est
pas sans mérite.
Parti de Saint-Omer, dimanche 20, second dimanche de carême, à cinq
heures et demie, pour Tournay. Sur la route, Cassel, petite ville perchée
sur une haute montagne, qui fournit une des vues les plus étendues de
l'Univers : on voit de là 32 villes et un long espace de mer. Temps
brumeux ; messe entendue aux Récollets. Le tableau de l'autel offre un
saint Ignace consolant un moribond. Celui de la chapelle, à droite, saint
François, à genoux, tient dans ses bras l'enfant Jésus qui le caresse,
tandis que la sainte Vierge, assise sur un nuage, lui sourit, et qu'un
ange le couronne.
Bailleul, autre ville à mi-côte, assez jolie ; belle place. Armentières,
autre jolie petite ville. Descendu à Lille, où j'ai couché à Y Hôtel-de-
Bourbon, sur la place. Reparti lundi, sept heures, pour Tournay, par la
diligence, pour 55 sols. A Baizieu, dernier village de France.
Il revoit Tournay, Bruxelles, Anvers, il revient à Lille, après avoir été
fouillé trois fois, à Marquain, pour l'Empereur; à Baizieu, pour la France ;
à Lille, pour la ville. Il y descend à Y Eu tel-de-Bourbon , sur la place, et
déclare que les gens qui tiennent cet hôtel sont des gens honnêtes et
d'honnêtes gens.
Lille est une belle ville, sur le Deule, et une des plus fortes places du
royaume. C'est la capitale de la Flandre française, elle est percée de sept
portes, et du côté de la France est la plus belle porte des places de guerre
du royaume : la Porte des Malades.
14 JOURNAL D*UN PRÊTRE PARISIEN.
Vu, le 30, la collégiale de Saint-Pierre -• belle croisée, toute revêtue en
marbre et aux deux bouts deux cbapelles ; clans celle à gauche, le tombeau
de Beaudouin V, comte de Flandres. (Test un énorme tombeau élevé de
terre de quatre pieds, trois figures sont couchées dessus et sa progéniture
est tout à l'entour. Les deux piliers qui soutiennent la voûte sont d'une
seule pièce de grès, de dix-neuf pieds de haut. Dans cette ville, un homme
en sentinelle, sur la tour de Saint-Etienne, sonne de la trompette, le jour,
toutes les demi-heures, et la nuit, tous les quarts d'heure.
Le 31, à sept heures du matin, partis à cheval pour Douai. Déjeûné à
Pont-à-Marque. M. Guérin a pris la mare pour un abreuvoir bien clair et
s'y est baigné. Laissé, sur la droite, à une portée de canon de Douai, le
fort de Scarpe entouré d'arbres. C'est un pentagone régulier qui défend la
ville du côté du Nord, et qui est entouré d'un fossé plein d'eau, dans
lequel il y a trois demi-lunes. Arrivé à Douai à onze heures, descendu et
dîné à Y Hôtel-de-Bourbon, sur la place, près d'un réverbère, en face
d'un autre qui ont été les instruments de la rage du peuple, il y a aujour-
d'hui quinze jours. Douai est une grande et forte ville ; dans la collégiale
de Saint-Amé, autel à la romaine, en argent. Deux châsses sous l'autel, une
Vierge dessus, et au-dessus de cette Vierge, une gloire surmontée d'un
crucifix. Aux deux côtés, sur deux socles, les bustes des deux patrons de
cette église, en argent ; pour pupitre, un Moïse ; au-dessus de l'autel de
la Vierge, derrière le chœur, cette inscription .- « Dame de paix, pour
tout bonheur, paix demandons par ta faveur. » Arsenal immense ;
grand chantier plein d'affûts de tous les genres. C'est ici une des pins
belles fonderies de France, nous y avons vu deux pièces encore enterrées
dans leur moule, une hors du moule et une autre de dessus laquelle on
lavait la terre que le feu y avait calcinée.
J'ai vu qu'on fond les canons de six pièces plus longs qu'il ne faut, afin
que le poids excédant pèse sur la masse et la condense. On les scie ensuite
à leur longueur avec une grosse scie menée par quatre hommes. Dans un
autre atelier, vu tourner et forer les canons ; ils sont posés d'un bout
sur une gorge d'acier, et du côté de la culasse, sur une boîte de fer tenue
dans une lanterne que fait tourner une roue dentée mue par trois che-
vaux. Le foret, qui est fort long, repose de deux pieds en deux pieds
sur deux pièces de bois dans sa longueur. Il est mobile, un homme le fait
avancer, par le moyen d'un cric, à mesure que le canon se perce.
Vu enfin le troisième atelier où on inscrit leur nom, on a supprimé
Yultima ratio regum et on y a substitué le nom de la convainquante,
la chatte, l'aboyeuse. Promené sur les remparts ; repris à quatre heures
et demie, la route de Lille, où nous sommes arrivés à sept heures, avec
nos chevaux bien suants et d'excellent bœuf à la mode.
Le2avrill792, il va visiter Ypres, revient à Lille le quatre, pour assister
aux fêtes, par lesquelles on célébra le rétablissement de la santé de
Louis XVI. Grande illumination, « transparent sur la place, avec cette
inscription : « Vive Primat et nos Curés citoyens ! »
Il repart pour Paris ; « à mesure que je m'en approchois, mon cœur se
1789-179? lfc
serroit. J'étois bien éloigné d'éprouver ce sentiment de plaisir que fait
naître l'idée de revoir sa patrie.
Traversé Glermont. Les murailles de cette ville, jadis fortifiée, tombent
en ruines ; du château qui est placé sur le sommet de la montagne, on jouit
d'une belle vue, à plus de sept ou huit lieues à la ronde. Vu le parc de
Fitz-James. Arrêté aux Ursulines pour y voir ma nièce ; traversé la forêt,
le parc et le village de Chantilly. Ces jardins ont déjà bien souffert de
l'absence du prince de Condé. Visite à M. Millot; passé par Ecouen. Enfin,
arrivé à Paris, à neuf heures du soir.
Je trouvai les églises catholiques fermées. J'étais dans un grand
embarras, quand Mme de Radepont m'offrit son salon pour y dire la messe.
La chapelle du Roi étant alors la seule ouverte, nous ne pouvions y aller
aussi souvent que nous l'aurions voulu, de crainte de compromettre quel-
qu'un. Je fus obligé de confesser dans les maisons toute la semaine sainte.
Je dis la messe chez Mme de Radepont, observant de changer de route, et
toujours à la veille d'être mis àla lanterne si l'on m'eût surpris. La vigilance
des espions fut trompée, je fis faire des Pâques à six ou huit personnes.
Chenaux les vint faire à ma chapelle, à Gentilly. Pâques tombait cette
année le 24 d'avril. Le 20 mai, n'ayant plus rien à faire qu'à être témoin
des profanations les plus abominables que la nation se permettait dans les
églises et de ses persécutions les plus barbares et les plus indécentes
contre les femmes, et surtout contre ces respectables filles, dont la religion,
le zèle et la charité sont universellement admirés, je repartis pour
Tournay.
a Bruxelles, où il se trouve, le 27 juin 1791, il rencontre Mme de Choi-
seul-d'Aillecourt, Mme de Villeroi. Il assiste, le 30 juin, à l'inauguration
de la statue Léopold. Le 17 juillet, fête du Saint-Sacrement des Miracles.
Procession solennelle, dont la description est curieuse. Il continue de par-
courir les Pays-Bas.
14 octobre 1791.
Rentré à Bruxelles le 14 octobre au soir, et le jeudi 27, je l'ai quitté,
avec ma fauvette, à six heures du matin, pour retourner à Paris. Arrivé à
huit heures du soir à Tournay. Soupe chez M. de Valanglard, à qui j'ai
laissé ma pendule.
Le 28 octobre.
Parti le 28, à sept heures du matin, pour Lille, où je suis arrivé à onze
heures, la diligence de Paris allait partir. Nous nous y sommes logés, ma
fauvette et moi, après avoir dîné au faubourg. Soupe et couché à Cambrai,
à la poste, chez un aubergiste, à qui j'ai donné un assignat de 50 fr. pour
se payer de 18 fr. Il l'a refusé en me disant qu'il aimait mieux nous donner
notre souper et coucher gratis, néanmoins, il s'y est déterminé, à quatre
heures du matin, voyant que nous partions sans pouvoir revenir de sa géné-
rosité. Diné à Péronne. Visite, à Roye, à une religieuse de mes. amies.
Soupe à Gournay et arrivé à Paris à onze heures moins un quart du soir, le
samedi 29 octobre 1791.
Nous étions à la veille de la Toussaint, je trouvai les églises catholiques
16 LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE
rouvertes ; on avait renoncé, pour un temps, aux vexations et aux atro-
cités ouvertes. Je dis la messe alternativement à 1" Oratoire et au Châ-
teau ; je confessai à l'Oratoire et dans les maisons, toujours inquiet, tou-
jours guetté. Nous pouvions encore cependant nous risquer quelquefois à
porter notre habit.
Le 1er janvier 1792.
Le 1er janvier 1792, après la messe, je me promenai aux Tuileries, en
soutane et manteau long. Je m'y trouvai le seul. Le même jour, la Cour
étant en deuil de l'Empereur, des jeunes gens, pour insulter à la douleur
de leur maître, se promenaient sous les croisées du château un crêpe rose
au bras.
Ch. d'Héricault.
(La -fin prochainement.)
Lettrée inédites de IFtestif-Lalbretone.
III
Au citoyen Fontaine, garde des effets des Equipages militaires,
à Grenoble.
11 floréal an 5.
Citoyenne,
Je voudrais bien m" exprimer de manière à vous persuader que
je ne cherche pas à vous faire des complimens : ce n'est pas dans
mon caractère : je dis et j'écris toujours ce que je pense. Chaqu'une
de vos lettres augmente le sentiment d'estime et d'amitié que vous
inspirez : c'est qu'elles montrent l'âme la plus belle, la plus
aimante : et comme je suis accoutumé à l'amitié des femmes-de
mérite, c'est avec transport que je les retrouve... Mad. Parangon,
que vous aimerez bientôt, aurait écrit cette phrase : « Peut-être les
vrais amis ne sont-ils aussi rares que parce qu'il est peu de per-
sonnes qui méritent d'en avoir de pareils. » Non, je ne méritais
pas cet ami -, aussi me fût-il ôté... Mais il vit dans mon cœur; et
tant que j'existerai, il sera un Dieu ; car il aura un temple et un
autel... Pour vous, citoyenne respectable, qui consolés mon cœur
flétri, je sens que je vais vous aimer comme on aime à G3 ans et à
130 lieues : mais ni l'âge ni l'espace n'affaibliront pas mes senti-
mens pour ma jeune et intéressante amie. C'est que je sens qu'avec
LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE 17
sa façon Je voir, de penser, de s'exprimer, il est impossible qu'elle
n'ait pas toutes les vertus morales... Et sachez bien que ce seront
vos vertus qui feront votre bonheur, et celui de votre époux. Le
bonheur d'une maison est dans le cœur de la femme. L'homme a
un autre lot ; et une maison prospère quand chacun des deux fait
son devoir. Ni moi ni ma femme ne l'avons fait, et nous avons été
misérables, sans honneur, sans bonheur, sans fortune. Jugez de ma
vénération pour vous qui êtes si différente d'Agnès Lebègue ! Mais
que j'eus des torts moi aussi ! vous les verrez. Vous aléz lire ma con-
fession générale, plus sincère que toutes celles qu'on a faites... Je
vous avoue que je n'oserais pas l'envoyer à M. Restif ; ses idées en
morale m'ont paru sévères. Quand je lui écrirai, je le ferrai avec
les égards convenables à ses opinions, qui ont un excellent côté.
Mais pour vous et votre vertueux époux, je n'aurai rien de caché.
En général, les femmes vertueuses sont bien plus excusantes que
les hommes ; je le sais et c'est la base de ma confiance en vous.
Je vous souhaite, Madame, la continuation de votre bonheur.
Restif-Labretone.
11 floréal an 5.
Cher concitoyen !
Je ne sais comment vous remercier des peines que vous vous
êtes données pour moi. Ce qui m'est très chères, ce sont vos mo-
tifs (?) Rien ne pouvait me flater davantage que la lettre de
M. Restif, que vous vous êtes empressé de m' envoyer. Imaginez
qu'au moment où j'ai reçu la lre lettre de Mme Fontaine, je m'in-
quiétais des moyens d'avoir des nouvelles de ce respectable parent !...
Je suis bien fâché qu'il ait bonne opinion de Delaliarpe, que tous
les honnêtes gens méprisent ici, corne un hypocrite et un fourbe.
Je n'en parlerai donc pas à M. Restif, lorsque je lui écrirai. Je ne
sais si je devrai mettre encore ma réplique à ce digne home sous
votre couvert ? Je m'en rapporte à vous là-dessus. Vous vous aper-
cevez que je suis Républiquain, malgré les torts de certaines gens.
Mais je ne suis pas jacobin. Salut et amitié,
Restif-Labretone*
P.-S. Je n*ai encore vu auqu'une des intéressantes persones
dont vous me parlez.
T. II. — juillet 1883. . 2
18 LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE
IV
Au citoyen Fontaine, place de la Liberté (garde-magasin des
effets des Équipages militaires), à Grenoble.
Citoyen et citoyenne !
J'écris ces trois pages avant d'avoir reçu votre réponse à ma
double dernière lettre. Lorsque j'écris, une foule d'idées s'échapent
et quelquefois, ce sont les plus nécessaires. Ainsi, le 27 germinal,
2e anniversaire de la cruelle maladie qui m'anéantit en 1785, et 10
ans après, en 1795, je me trouve un moment pour tracer ma
position.
Tout mon malheur vient d'avoir eu pour compagne de mon sort,
une incapable de gouverner ; une femme qui, saisie de la manie du
bel esprit, au lieu de s'occuper de son ménage, employa son temps
à écrire des lettres, que des bornes intéressés à la séduire, avait la
fausseté de louer. Nous étions sans fortune ; il falait du travail, de
l'économie : je travaillais peu lucrativement ; ma femme dépensait
en papier, encre et plumes, et ne fesait rien. Nous fûmes misérables.
De là, le désordre des mœurs, dans une femme encore jeune, qui
saisissait des ressources fantastiques et trompeuses : De là, le
dégoût du ménage ; elle galopa, voulut faire des éducations, et
toujours elle consuma ce que j'avais gagné : De là des reproches,
la séparation ; les attentats que vous verrez dans le Cœur humain
dévoilé. Je fis enfin un travail productif. Mais n'ayant à la maison
personne pour économiser, tout s'eccoulait ; ou j'éprouvais des
banqueroutes ; ou l'excès de mes occupations me faisait négliger la
production, pour ne m'occuper que de la composicion. Je n'étais pas
soigné, j'avais des maladies, ou l'on me les donnait : Des pertes
irréparables s'en ensuivaient... Bref, me voilà, sans inconduite,
ruiné à 63 ans..-. Mais ne croyez pas, chers amis et concitoyens que
je sois sans ressources ! Il ne me faudrait qu'une main secourable
pour me mettre dans un état d'aisance et de tranquilité. Il y aurait
même une sorte de spéculation à faire. Et voici ce que je vais
exposer :
Mon imaginacion est un fond inépuisable : loin de s'être affaiblie
LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE 19
depuis 60 ans, elle a plus de force, d'énergie, de riant, de variété :
Témoin deux ouvrages produits en 1790, si extraordinaires, qu'ils
ont excité l'admiration. Ils sont complètement achevés en manus-
crit, l'un en VI volumes, intitulé l'Enclos et les Oiseaux ; l'autre
en IV volumes, ayant pour titre Lettres du Tombeau, encore plus
rempli d'imaginacion et plus extraordinaire que le 1er. J'ai XXVI
autres plans d'ouvrages tout-tracés : une supposicion à faire, je
suis devenu libre : si je trouvais une femme raisonnable, libre aussi,-
qui eût le nécessaire, qu'elle consentît à un mariage de raison ; je
m'unirais à elle ; je ferais deux ouvrages par an, que je lui donne-
rais en toute propriété : Il en résulterait qu'au bout de quelques
années, elle aurait une valeur assez considérable. Mais il faudrait
qu'elle fût dans le cas de pouvoir attendre pour tirer parti de ces
manuscrits, ou mon décès, ou du moins des temps plus favorables à
la librairie que le temps actuel ; car il n'y a pas encore eu, et de
longtemps il n'en existera d'aussi défavorable. Peut-être serait-il
possible d'imprimer les deux ou trois ouvrages faits ; car un 3me
intitulé Les Mille-et-une Métamorphoses, est comencê ; et l'impres-
sion du Cœur-liumain-dëvoilë me l'a fait abandonner.
Vous voyez, d'après cela, que je ne suis pas de ces êtres nuls qui
demandent qu'on les nourrisse, sans utilité. Gomme l'aveugle : je
demanderais à être utile à une compagne douce, honnête, dans
laquelle ma confiance, au fysique, comme au moral, serait entière :
Je demanderais à ne penser qu'à mon ouvrage, à m'en occuper
uniquement de mon travail, et à procurer par lui un sort futur,
sinon présent, à l'être qui aurait adouci mon existance. L'âge n'y
fait rien : c'est une amie ou même un ami que je chercherais dans
une femme : je ne demande que ce que je puis donner, de l'estime,
de l'amitié, de la tranquilitè ; l'amour et les accessoires sont loin
de moi depuis 1795 ! Avez-vous cru pouvoir remettre ma lettre à
M. Restif ? Sur tout cela, c'est à votre prudence que jem' en remets.
Je vous suis tout dévoué.
Rëstif-Labretone.
P.-S. En relisant aujourd'hui cette lettre, 11 floréal, je ne vous
l'envoie que parce que vous étant écrite, elle n'est plus à moi. Car,
au fond, elle n'a de but qu'un èpanchement de cœur.
20 LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE
V
Au citoyen Fontaine, garde-magasin des effets des Equipages
militaires, à Grenoble.
i prairial an 5. 19 mai (v. st.)
Mes chers concitoyens !
J'ai des raisons pour croire que vous n'avez pas reçu mes vérita-
bles lettres, mais des lettres copiées, probablement avec des chan-
gemens. Vous vous en convaincrez facilement ; l'une est corne
celle-ci, même papier; l'autre est sur du plus blanc, et à la p.X°,
derrière la lre est un peu d'écrit étranger à la lettre, en fine écri-
ture, de haut en bas. Je me félicite fort de ce que vous me dispensez
de la griffe : c'est elle qui aura été cause de l'accident, s'il est arrivé.
Je ne détaillerai pas davantage en ce moment, j'attendrai votre
réponse. D'où vient que l'home le plus paresseux du monde à écrire,
vous répond-il sur-le-champ ? C'est que tombé dans le malheur le
plus étrange, il ressemble à l'home qui se noie ; il saisit avidement
la main qui se présente. Je ne sais aussi quel charme ont eu les
lettres de Mad. Fontaine : ce n'est pas la louange qui m'a touché,
c'est un ton de candeur et de vérité. Je n'ai aucune idée d'elle ni de
vous, par l'extérieur. Vos âmes seules ont plu à la mienne, et s'en
sont emparées. Il est donc un beau moral, intellectuel, dont je vou-
lais faire d'abord la base de l'inclinacion entre jeunes-gens, dans
mon Nouvel- Abeillard, et ce n'est pas une chimère... J'ai le cœur
attendri, en vous écrivant ; mais c'est par la douleur. Hâ ! qu'un
ami ou une amie, dans le sein desquels je verserais la mienne, me
serait cher et secourable en ce moment ! Il y a un an que j'avais
encore une amie qui datait de 24 ans -, et quoique cette amie ne fût
que l'amie d'une autre amie, celle-ci, morte depuis 12 ans, atten-
drissait nos courts entretiens. Têrèse n'est plus, depuis un an. C'est
ma dernière perte, et la plus sensible parce que je suis plus dénué...
Que deviendrai-je, infortuné ! Je me pleure moi-même, après avoir
pleuré les autres ! Je n'ai plus persone ; j'ai tout perdu ; et tout ce
qui me reste, tout, tout, ne contribue qu'à mon supplice. Je fuirais
au bout de la terre, si j'en avais la force et les moyens. Tous les
CORRESPONDANCE DU COMTE DE VAUDREUIL 21
cœurs se ferment pour moi, non pas toujours d'eux-mêmes, mais par
les menées d'une furie maladroitement hypocrite, qui se laisse de-
viner. Ne m'abandonnez pas à moi même, cher et chère conci-
toyens ! Consolez moi quelquefois.
S'il faut vous parler vrai, je n'espère rien de M. Restif : Je suis
plus conaisseur en cœur qu'on ne croit encore, ici, à Paris. Je me
contente de votre amitié : j'écrirai par politesse à l'home, que je
révère néanmoins : à vous par inclination. Si je vous laissais voir
toute l'horrible vérité, vous frémiriez. Je ne vous l'écrirai qu'après
que vous aurez le Cœur-Jiw>iain-dévoilê,queje voudrais bien savoir
entre vos mains ! Mais cela fera un gros paquet, si j'y puis mettre
tout ce que je veux. Hô ! que je suis aîse de ne plus avoir besoin de
la griffe du Directoire !
Je vous montre mon âme à-nu, même avec mes réticences, qui ne
seront pas éternelles, à moins que je ne sois plus. Je vous salue
avec la cordialité d'un frère et d'un ami vrai.
Restif-Labretone.
Rue de la Bucherie, n° 27.
(La suite prochainement.)
Pour copie conforme,
Gustave Bord.
Correspondance d.u. comte dLe Van-
dreixil avec le comte d.'_A.rtois (8 sep-
tembre 1789 - 19 avril 1792) *.
Ce 9 septembre 1790.
Les articles importans de la lettre que Barthelmi nous a apportée, Mon-
seigneur, et auxquels vous desirez que je reponde sont :
1° Les articles à ajouter, ou explications à donnera l'instruction que
vous envoyez au baron de Gastelnau.
2° Mon opinion que vous desirez scavoir relativement au désir de
Tevêque d'Arras de se transporter à Turin.
» Cette lettre, que nous donnons aux lecteurs de la Revue comme un monument d'une
haute curiosité, est extraite d'une correspondance importante et absolument inédite adressée
au comte d'Artois, par son ami et son confident le plus intime, le comte de Vaudreuil.
Cette correspondance comprend 98 lettres autographes du comte de Vaudreuil, qui forment
un ensemble de 754 pages in-4».
La première de ces lettres porte la date du 8 septembre 1789 ; la dernière avec date cer-
22 CORRESPONDANCE DU COMTE DE VAUDREUIL
3° (Cet article est le plus important de tous) vous voulez scavoir mon
opinion sur la place que vous devez occuper lorsque le tems d'agir sera
arrivé, et s'il vaut mieux rester avec l'armée combinée de Piémontois et
de Suisses, ou aller en Flandre rejoindre votre frère (dans la supposition
ou il se decideroit enfin à sortir de sa prison).
Je répondrai par ordre à ces articles, en Vous renouvellant toujours
l'aveu de mon insuffisance pour des objets aussi importans, et en vous
donnant moi même des armes contre les préventions de Votre amitié
pour moi.
1° Je commence par l'article des instructions qui seront remises par
Armand au baron. Armand partira samedi onze, et compte être à Vienne
mardi 14. Cela vous épargnera l'argent que conte un courier, et l'effet
inévitable que produit toujours un courier. Bombelles qui est plus au fait
que moi du caractère du roy de Hongrie, de celui de M. de Kaunits et des
moyens de négotier, a rédigé les articles et réflexions a ajouter à vos
instructions, et les joint à la dépêche pour le baron. Il vous en envoie un
double et nous nous flattons que vous les approuverez.
2o Je passe a l'article de l'évêque d'Arras. Si M. de Galonné vous rejoint
et peut rester a Turin, il me parait inutile et même nuisible d'y rassem-
bler deux hommes qui voudront diriger, et qui rivaliseront en même tems
si Galonné ne peut pas y rester à poste fixe, il peut être très avantageux,
nécessaire même d'avoir un homme aussi éclairé que l'évêque d'Arras, et
d'ailleurs assez tranchant pour en imposer un peu aux ardents, et assez
fort pour presser et encourager les gens timides par excès de prudence,
mais sur ce point n'est ce pas Calonne lui même que vous devez consulter?
Il faut puisque nous en sommes à cet article discuter aussi les avantages
et les inconvénients du caractère et des liaisons de l'évêque d'Arras. Il a
été un fanatique de M. Necker et il est toujours dans l'intimité de M. le Mal
de Gastries et du duc de Guines ; il a une prodigieuse ambition, il a eu
taine est du 19 avril 1792 ; quelques-unes ne sont pas datées ; elles sont en petit nombre.
Cette correspondance, du plus vif intérêt historique, révèle dans celui qui en est l'auteur
un homme sage et prudent, d'un conseil excellent, qui n'hésita pas à sacrifier ses intérêts
personnels au service de la cause royale, et surtout du comte d'Artois, pour lequel il profes-
sait un véritable culte. *
Le comte de Vaudreuil comprenait bien l'importance que pourrait avoir un jour cette
volumineuse correspondance, car, dans plusieurs de ses lettres, il recommande particulière-
ment à son royal ami de les lui conserver précieusement, et même de les lui renvoyer pour
en faire prendre copie.
Il serait à désirer que ces lettres devinssent la propriété d'un amateur ou d'un éditeur
intelligent, car leur publication serait une véritable révélation pour l'histoire de l'émigration.
Il nous a été donné de la parcourir, et nous désirons vivement voir imprimé « ce monument
historique, t^imme le dit naïvement mais sincèrement le comte de Vaudreuil, dans une de
ses lettres.
Cette correspondance est aujourd'hui la propriété de M. Voisin, libraire à Paris. C'est à
son obligeance, bien connue, que nous avons déjà mise à contribution, que nous devons la
bonne fortune de communiquer aux lecteurs de In Bévue la reproduction d'un fragment de
cette correspondance unique.
Nous donnerons, dans un prochain numéro, copie d'une lettre du comte d'Artois adressée à
son fidèle Vaudreuil. Cette pièce complétera l'intérêt de celle que nous publions aujourd'hui.
AVEC LE COMTE D'ARTOIS 23
beaucoup de liaisons avec le cardinal de Loménie. En même tems nous
avons été témoins qu'à l'assemblée des notables son avis a été très pro-
noncé contre la double représentation du tiers, et que ses principes pour
la conservation de la Monarchie dans toute sa pureté ont été bien et fran-
chement mis en évidence ; il est certain encore qu'il jouissoit, avant la
subversion actuelle, dune grande réputation et d'un grand crédit dans sa
province ; que j'en ai été le témoin oculaire et auriculaire quand j'ai été
il y a plusieurs années faire mes inspections dans cette province. Voulant
scavoir a quoi m'en tenir sur le compte de cet évoque administrateur
dont la réputation étoit double, j'ai frappé a toutes les portes pour avoir
des données sûres, et le résultat de mes recherches fut que c'étoit un
homme très tranchant, un peu brutal, mais éclairé, actif, et juste.
Je vous avoue qu'il me parait de toute nécessité que Vous ayez a la
tête de votre comité un homme habitué aux grandes affaires, capable de
bien monter une machine politique et ministérielle, de diriger sous vos
ordres les grandes opérations et qui puisse contenir M. le prince de Condé
sans allarmer son caractère inquiet ; Galonné auroit ces avantages, et je
ne vois pas pour quoi Vous ne le garderiez pas avec vous si le roi de
Sardaigne désire a présent son arrivée. Mais en même tems si vous jugez
qu'il ne doit pas, qu'il ne peut pas rester avec vous tant à cause des pré-
ventions contraires du roy et de la reine, que parceque vous pensez qu'il
peut Vous être plus utile ailleurs, alors j'approuverois l'arrivée de l'évêque
-d'Arras qui, je le crois, ne déplairoit pas à la reine. '
3° J'arrive a l'article le plus important et je commencerai par vous
dire combien il est difflcille de donner un Conseil d'après des lévénements
éventuels qui peut-être, qui vraisemblablement n'auront pas lieu. J'ai de
la peine à croire qu'on puisse décider le roy à sortir de Paris à moins
qu'on ne l'enlève par force mais enfin s'il y consent est-ce en Flandres
qu'il ira ? Sera-ce en Normandie? Cette dernière province est encore
plus près de Paris, me parait bien disposée, peut facilement communi-
quer à la Flandre, ou seront les forces deD. D.1, par la Picardie qui estbien
intentionnée, et je crois que ce parti seroit le meilleur de tous. Sera-ce en
Franche-Comté ? la traverse du royaume est bien longue pour y arriver,
et si Besançon paraît bien disposée (ce qui est encore incertain) Dole est
la ville du royaume le plus gangrenée, ainsi ce parti me parait très dan-
gereux. Mais enfin pour partir d'une base fixe, supposons que le roy aille
en Flandres, l'état de la question est de scavoir si vous devez le rejoindre ou
rester avec l'armée combinée de Piedmont, des Suisses et des Français qui
se réuniront à vous. Je ne scais si les résultats de votre lettre, où cet
article est fort bien discuté, m'ont décidé, ou si c'est d'après mes propres
* Dans le cours de la correspondance il se trouve des lettres qui désignent certains person"
nages politiques : ainsi D. D. signifie l'Angleterre ou le roi d'Angleterre; M. M. indique le
ministre anglais Pitt. Quant aux lettres b. h., qui veulent dire le bonhomme, elles s'appli-
quent à un personnage politique d'une cour étrangère dont il est bien souvent question dans
la correspondance, mais auquel, malgré de nombreuses recherches, on n'a pu encore
donner un nom.
24 CORRESPONDANCE DU COMTE DE VAUDREOL
calculs; mais je pense que la diversion de l'Armée Piémontaise ne sera
puissante qu'autant que vous y serez en personne ; que la noblesse de la
Franche-Comté, du Dauphiné, et du midi de la France se rangeront sous
vos drapeaux et non sous ceux de M. le prince de Gondé ; qu'en votre
qualité de frère du roy et de Colonel général des Suisses vous aurez une
prépondérance que M. le prince de Condé ne peut avoir ; que l'amitié que
le roy de Sardaigne a pour vous sera électrisée par votre présence réelle,
et que les bonnes intentions pourront se refroidir par la présence de M. le
prince de Condé que le roy votre beau-père n'aime pas. Je pense encore
que vous aurez plus d'influence sur les partis que prendront le roy et la
reine, de loin que de près; qu'une fois réuni avotre famille, l'intrigue sera
en activité pour empêcher Votre influence ; et qu'à la tête d'une armée et
entouré d'une nombreuse noblesse qui aura repris courage, vous serez plus
écouté, plus ménagé ; que les intérêts de la Monarchie, de la noblesse et du
clergé qui en sont les vrais soutiens, seront plus respectés ; et qu'enfin il ne
s'agit pas seulement icy de sauver le monarque, mais bien de conserver la
monarchie dans toute sa pureté. Bombelles pense d'une manière con-
traire, et croit que vous ne devez pas balancer a rejoindre Votre frère
partout où il sera ; que c'est votre premier devoir, et le parti le plus avan-
tageux à prendre non seulement pour le bien de la chose en général,
mais aussi pour votre intérêt particulier ; il croit que quelque soit pour
vous le juste dévouement de la noblesse, que du moment ou le roy sera
dans un lieu quelconque, dans une Ville ou dans un camp, c'est là où
toute la noblesse arrivera d'un bout à l'autre du royaume, que c'est tou-
jours sous les étendards du maître que les nobles doivent marcher, et
qu'entouré là de toute cette noblesse qui vous chérit, vous honore et vous
devra son existence, Vous jouerez le plus beau et le plus utile de tous les
rôles ; que votre présence auprès du roy sera nécessaire pour le fortifier,
arrêter les intrigues et lui faire jouer dignement le personnage d'un grand
roy qui punit les coupables, les auteurs des crimes, et pardonne à un
peuple égaré dès qu'il rentre dans son devoir ; il pense encore qu'à la tête
d'une autre armée que celle du roy vous serez accusé, soupçonné d'ambi-
tion, au lieu qu'en vous rendant auprès du roy, en donnant le premier
l'exemple de la soumission à son pouvoir légitime vous consacrerez votre
loyauté et vous acquérerez des droits éternels à sa confiance, à sa recon-
naissance et à celle de la reine; il calcule encore que le voisinage de la
Picardie, delà Normandie, et par communication de la Bretagne, rendent
la position de la Flandres la plus essentielle, et que les forces de l'armée de
D. D. soutenues et en même tems surveillées par tous les Français qui se
réuniront à vous en Flandres, y nécessitent Votre présence. Mes amis,
malgré la force de ces raisons, pensent comme moi, mais Vous voiez que
je vous dis avec franchise le pour et le contre. Vous allez avoir un comité
fortifié par l'arrivée de Galonné ou celle de l'évêque d'Arras et vous vous
déciderez d'après les circonstances qui peuvent varier, d'après les lumières
de votre Comité et les vôtres que les evenemens agrandissent chaque
jour, et surtout d'après la voix intérieure de votre conscience qui vous
AVEC LE COMTE D'ARTOIS 25
dictera toujours ce qu'il y a de mieux à faire. Je crois avoir plaidé les
deux causes avec la bonne foy qui est mon caractère distinctif.
Je reviens à l'évèque d'Arras, c'est lui qui est désigné par le N» 84 et je
l'ignorois jusqu'à ce moment. Votre ami en m'apprenant que c'est lui que
ce No désigne m'a éclairé sur un point important. C'est Galonné lui même
qui vous annonce l'arrivée de 84, pour le 10 ou le 15 ; donc il approuve
et conseille même que vous le receviez, ainsi cela ne souffre plus de diffi-
culté, et d'ailleurs il sera à Turin aussitôt que ma lettre.
Votre amie vient aussi de me parler du désir que vous témoigne
l'évèque d'Alais (Beausset) de vous rejoindre, et 'que vous la chargez de me
consulter sur cela. Je ne connois pas personnellement l'évèque d'Alais,
mais je scais que c'est un homme de beaucoup d'esprit, dans les meilleurs
principes, très fiable dans tous les points, et il ajoute à ces qualités, le
talent de bien écrire. Il joint à l'intérêt général, a celui du clergé, le res-
sentiment de ce qu'a éprouvé son digne oncle mort victime de ses devoirs
et de son fldelle attachement à la monarchie. C'est, je le crois, sous tous
les rapports, un homme excellent à admettre dans votre comité, et je crois
qu'il conviendra à O.
Je viens de recevoir une très longue lettre du b. h. en réponse à celle
que je lui avois écrite. Tout en désaprouvant le silence et la réticence
de M M, il l'excuse par les embaras de tous genres personels et ministé-
riels qu'il a éprouvés ; il m'ajoute, le preux ne doit plus se jetter à
sa tête, mais il fer oit mal et très mal de s'en plaindre. Notre petit
Comité romain tâchera défaire le reste quand l'incendie de Madrid
ne fumera plus. Les lettres de Gênes disent que l'incendie de Madrid
étoit annoncé ainsi que celui de plusieures Villes d'Espagne. On en accuse
et non sans raisons la propagande de Paris. Cette incendie a été épouvan-
table : toutes les maisons de la grande place, celles du commerce et les
boutiques qui l'environnent ont été réduites en cendre. Cette perte est
évaluée à des sommes immenses.
Où Calonne prend-il que la guerre aura lieu entre l'Espagne et l'Angle-
terre ; les opinions de Rome et de Venise sont bien différentes. Je scais
même par M. de las Cases que l'Espagne fait préparer et armer une prodi-
gieuse quantité de chaloupes canonières qu'il ne croit pas offensives
contre V Angleterre et cet ambassadeur croit l'Espagne très occupée de
nous. Ah qu'il seroit avantageux que M. de las Cases fut nommé ambas-
sadeur à Turin ! Je vous avois mandé de vous en occuper, et vous ne
m'avez jamais répondu à cet article.
Mais où est donc Calonne... qui l'empêche d'arriver? Vous ne nousdonnez
aucune explication sur cela.
Le b. h. me mande dans un autre article de sa lettre, Je connois par-
faitement bien l'esprit de nos provinces et l'esprit national actuel,
totalement dégénéré, mais qui commence à s'éclairer et qui s'éclai-
rera toujours davantage par les injustices, les atrocités, et la dé-
raison totale de l'auguste aréopage. Rien n'est sans doute plus
urgent que l'état actuel, et cependant il ne peut changer que par
26 CORRESPONDANCE DU COMTE DE VAUDREUIL
le progrès des lumières, et l'action progressive de la vérité et dît
bon sens. Il me paroit qu'il a été plus content de votre lettre au Pape,
que du mémoire; les moyens proposés étoient inadmissibles, et Pie VI
n'est pas un Sixte-Quint, a beaucoup près. Le négociateur quoique fort
raisonnable est bien jeune, et bien peu versé dans les affaires pour une
cour astucieuse et sévère. Tout ceci pour vous seul, je vous en conjure.
D'autres lettres de Rome me mandent que le peuple romain est si irrité
contre les français, et qu'ils y sont tellement en horreur, que sans le
crédit dont le cardinal jouit dans cette ville et sa considération person-
nelle qui en impose, on y verroit une nouvelle représentation des Vêpres
sicilienes. Voila cependant ce qu'a produit notre infâme révolution, le
mépris pour les français, autrefois enviés, mais estimés ! Cette honte est
d'un poids insupportable. Ah ! puissions-nous bientôt effacer la tache que
des monstres ont répandue sur la nation entière, puisse mon prince en
avoir tout le mérite et toute la gloire. La lettre du b. h. est, malgré quel-
ques réflexions que ses lumières et son expérience pour les affaires lui
inspirent, pleine d'admiration pour vos qualités aimables et essentielles,
pour votre suite et votre courage. Après le premier moment passé c'est
un homme de ce poids et de telle considération qu'il faudroit en chef ;
l'évêque d'Arras pour les sceaux, Galonné pour les finances et M. de la
Vauguion pour les affaires étrangères. Avec un tel ministère, la France
reprendroit bientôt tout son éclat. N'oubliez pas M. de Narbonne dans le
nombre des officiers généraux à emploier. Ah que j'ai d'impatience de
scavoir ce qu'aura opéré le baron de Vioménil et de le scavoir arrivé sain
et sauf, ainsi que vos dépêches !
Il y a une association de loyalistes citée dans les bulletins de Barthes
qui paroit donner du tintoin à notre Sénat : mais je n'aime pas qu'ils se
nomment les loyalistes au lieu de s'appeller les royalistes ; nous ne scavons
plus parler bon français !
A propos, je vous envoie une chanson qui me paraît bonne pour les cir-
constances, et propre à être répandue dans les régiments. N'en devinez
pas les auteurs, mais faites en usage si cela vous paraît utile, même avec
les notes.
La noce s'est fort bien passée, mais il y manquoit l'âme de notre bonheur,
notre cher prince.
Armand est comme Tantale au milieu des eaux, dévoré par la soif ;
aussi le fait-on partir pour abréger son supplice. Sa jeune épouse est la
réunion de toutes les grâces et de tous les talens. Il faut qu'il soit bien
honnête homme pour tenir la parole qu'il a donnée.
Je me mets aux pieds de mon cher prince et je suis bien sur d'être
dans son cœur comme il est dans le mien. Toute la colonie lui en dit
autant.
Je prends la liberté de mettre dans votre paquet ma réponse â Sérent.
Lettre du chef de brigade Boudet.
(3 frimaire an 8)
On sait qu'il est de mode aujourd'hui, parmi les écrivains de l'école
révolutionnaire, de dire que tout allait bien en France, à l'armée surtout, lors
de la révolution de Brumaire. La lettre de Boudet, écrite peu de jours après
cet événement, dont l'influence n'avait pu encore se faire sentir, est une
accablante réfutation de ces sophismes. Elle montre à quel point les mili-
taires les plus dévoués, les plus résolus, étaient découragés, démoralisés
par la persistance de l'anarchie révolutionnaire et le pitoyable état des
armées.
Boudet, chef de brigade du 14éme régiment de chasseztrs à cheval
(armée d'Italie, division de Nice) , au général de division Ernouf,
inspecteur général de l'infanterie, et commandant de la division
de Nice.
% A Fréjus, le 3 frimaire,
8ème année de République française.
Citoyen général,
D'après vos ordres, me voici depuis hier au soir dans cette commune.
L'administration municipale m'a déclaré qu'elle alloit épuiser son arron-
dissement pour pouvoir nous procurer du foin, sans avoine, pour trois
jours seulement. Veuillez, général, nous assigner un autre lieu où nos
chevaux puissent être mieux nourris. Je vous observe que le régiment est
entièrement délabré, et que si d'heureuses circonstances exigeoient qu'il
revienne à l'armée J, il ne pourroit fournir qu'un foible détachement. Je
désirerois, s'il était possible, que nous fussions à portée du Rhône, afin
d'avoir la facilité de recevoir du dépôt que nous avons à Lyon les effets
dont nous avons besoin.
J'ai aussi, général, à vous demander que la solde nous soit bien
payée. Tous les officiers qui ont eu le bonheur de s'échapper des mains de
l'ennemi, ainsi que moi, sont dans la plus grande pénurie. Et pour mieux
m'expliquer, la misère nous accable, sans linge et sans le sou, ne sachant
comment faire pour pourvoir à notre nourriture. Ceux qui pourroient
avoir quelques ressources de chez eux, se trouvent trop éloignés de leurs
familles pour les recevoir. J'aime à me persuader que notre malheureuse
position vous peinera, et que vous ne tarderez pas à nous indiquer la
marche que nous avons à tenir pour recevoir le plus tôt possible ce qui
nous est dû. Nos malheureux soldats réclament aussi leur solde arriérée ;
nous ne cessons de les exhorter à la patience, et s'ils veulent nous écou-
1 Par suite des derniers revers, l'armée ayant été refoulée dans les montagnes où la cava-
lerie ne pouvait servir ni subsister, il avait fallu la renvoyer en arrière jusqu'à nouvel ordre;
et, comme on voit, elle ne s'en trouvait pas mieux.
28 LA PERSÉCUTION RELIGIEUSE EN ALSACE
ter, ils continueront de souffrir. Ils n'ignorent point que nous avons notre
bonne part des privations qu'ils éprouvent. Ce qui augmente leur mécon-
tentement, c'est la ration de viande qu'ils n'ont pas. J'aurois cru que,
comme faisant partie de l'armée d'Italie, elle (leur) étoit due, d'autant
plus qu'ils n'ont aucun moyen de s'en procurer. Mes peines pour maintenir
la discipline sont bien grandes, et si notre malheureuse position dure encore,
elles seront plus fortes. Je vous déclare, général, que j'emploie tous mes
faibles moyens pour remplir ma tâche. On n'aura rien à me reprocher ;
j'aime la République et je la sers par devoir ; mais si, avec tous les maux
que j'éprouve, je ne peux pas réussir à faire le bien au régiment que j'ai
l'honneur de commander, je me verrai forcé, avec grand regret,
a" abandonner mon état.
Soyez assuré, général, que je rends trop de justice au brave Gham-
pionnet pour l'accuser de nos maux. L'armée n'ignore point que le Direc-
toire l'avait abandonnée, ne lui fournissant pas de moyens pour la subsis-
tance, l'habillement et la solde de nos braves soldats.
Salut respectueux,
Boudet;
La Persécution religieuse en Alsace
pendant la Terreur
Pendant la terreur le département du Bas-Rhin eut à subir la persécution
d'un général républicain, qui fut surtout terrible pour les gens sans
défense, en général, et pour les prêtres en particulier.
Antoine-Claude Dièche, né en 1753, à Rhodez, avait d'abord servi dans
les gendarmes, puis au régiment du Piémont, jusqu'au 18 août 1792. Révo-
lutionnaire exalté, à la nouvelle de la prise de la Bastille, il avait quitté
son régiment pour aller organiser la garde nationale de Metz. Général de
brigade, commandant la place de Strasbourg, le 14 août 1793, et quatre
jours après général de division, Dièche fut. l'un des agents les plus actifs
et les plus sanguinaires de la Révolution. Ardent jacobin, il poursuivait
les prêtres avec un archarnement inouï, inventant des délits pour ali-
menter la guillotine, qui était en permanence, à Strasbourg, pour y
« raréfier l'air aristocratique. » Malgré ces cruautés, Dièche, qui était
la terreur des honnêtes gens, fut maintenu à son poste, après le 9 ther-
midor. Remplacé, le 19 décembre 1794 seulement, par Lajolais, il fut, peu
après, suspendu et autorisé à faire valoir ses droits à la retraite. Il dispa-
rut de la scène politique et mourut quelques années plus tard, dans la plus
profonde obscurité.
Les lettres que nous publions ci-dessous, écrites pendant le séjour de
Dièche à Strasbourg, nous montrent le révolutionnaire à nu, attribuant
gratuitement les délits du droit commun au fanatisme des prêtres, pour
PENDANT LA TERREUR 29
justifier ses cruautés et ses actes arbitraires. Nous les reproduisons in
extenso, nous bornant à remplacer par des périphrases quelques
expressions obscènes.
Altkirch, le 10 messidor, l'an 2me de la République française,
une, indivisible et démocratique. (28 juin 1794.)
LIBERTÉ, EGALITE,
FRATERNITÉ. OU LA MORT.
Diëche, général de division, commandant en chef à Strasbourg,
chargé par arrettédes Représentants du peuple de l'enlèvement des
prêtres.
A ses frères de la Société populaire de Strasbourg.
Frères amis,
Chargé parles Représentants du peuple d'une mission importante, j'ai
quitté Strasbourg pour me rendre à Golmar où j'ai commencé mes opéra-
tions relatives à l'enlèvement des prêtres. L'arestation de cent prêtres
dans peu de jours et dans peu d'étendue du pays fait présumer qu'il y en
aura au moins un bataillon au grand complet que j'enverrai avant peu à
la citadelle de Besançon.
Ce département eût été une Vendée, les prêtres y prêchoient hautement,
officiellement et clans les églises, le fanatisme, le crime, la contre-révolu-
tion ; ils aidoient cet esprit par des processions continuelles ; le crime
étoit au point que les prêtres ont inspiré à un malheureux fanatisé que s'il
égorgeoit sa femeetmangeoit une partie du corps d'un enfant, Dieu le ren-
drait invisible et qu'alors, favorisé de ce don, ilpourroit faire tout ce qu'il
voudroit ; eh bien, frères et amis, ce fanatisé a voulu égorger sa feme qui
étoit enceinte et qu'on a eu toute la peine à arracher à sa fureur inspirée
par les prêtres ; une partie du corps d'un enfant a été mangée, nous avons
trouvé le coupable chargé de fers dans la prison de la commune
d'Hirsingue.
Une trame contre la Révolution avoit été ourdie dans la commune
d'Hirsingue, plusieurs prêtres s'étoient assemblés dans la maison du ci-
devant curé le jour de Saint-Fortuné qui étoit le patron de la paroisse ;
après une orgie scandaleuse, ces monstres, aidés de plusieurs fanatiques, ont
été arracher l'arbre de la liberté, en vomissant mille imprécations contre
la Révolution.
Par arretté des Représentants du peuple, les maire et officiers munici-
paux d'Hirsingue ont été mis en état d'arestation, la maison du ci-devant
curé, où a eu lieu l'infernale conjuration contre la République a été rasée
en trois heures de temps aux cris de : Vive la République ! et en même
temps le clocher a été abatu et l'église sera consacrée à des objets d'utilité
publique.
Cet arretté salutaire éteindra dans cette contrée l'esprit de contre-
révolution, il a apporté un baume bienfaisant au peuple qui est bon
30 LA PERSÉCUTION RELIGIEUSE EN ALSACE
partout, quand il n'est ni égaré, ni fanatisé ; oui le peuple de la commune
d'Hirsingue, qui étoit plongé dans le délire du fanatisme, a frémi d'horreur,
lorsque nous lui avons appris les crimes de ces prêtres ; ses cris multi-
pliés de : Vive la République ! son ardeur incroyable à démolir la
maison infernale et le clocher, le zèle des républicaines à nous apporter
des vivres en abondance qu'elles ont partagés avec avec tous les citoyens
de la commune, et un détachement de cavalerie, prouvent que les prêtres
seuls fomentoient ici la contre-révolution.
J'ai choisi un ci-devant dimanche pour cette opération, j'ai ramassé les
muscadins et les endimanchés d'Altkirch, qui, armés de pioches et autres
instruments, nous ont aidé dans la démolition.
Tout s'est passé avec calme ettranquilité, la journée s'est terminée par
la plantation de l'arbre de la liberté au local même où les monstres, les
scélérats de prêtres l'avoient arraché, tous les citoyens, citoyennes et
enfants de tout sexe y ont assisté, nous les avons décorés de cocardes
nationales pour lesquelles les prêtres leur avoient inspiré le plus grand
mépris ; quantité d'hymnes patriotiques ont été chantés autour de l'arbre
de la liberté. Nous allons continuer. •
Salut et fraternité.
Dièche.
ARMEE DU RHIN
LIBERTÉ, FRATERNITÉ, ÉGALITÉ.
Guerre aux tyrans. La liberté ou la mort.
Division Au quartier général de Strasbourg, le 3 fructidor, l'an 2° de
de Strasbourg. la République une et indivisible. (20 août 1794).
Dièche, général de division, commandant celle de Strasbourg,
au représentant du peuple Goujon.
J'ai écrit une lettre adressée à toi et au représentant du peuple Hentz,
j'y ai rapporté un fait qui fait frémir l'humanité. Le voici :
Etant arrivé à la commune d'Hirsingue, en vertu de votre arrêté, la
commission et moi étant dans la maison commune, avons vu dans la prison
un bomme enchaîné par le milieu du corps. Nous avons demandé quel
crime il avoit commis. On nous répondit qu'il avoit été fanatisé par les
prêtres au point qu'on lui avoit inspiré de manger une partie du corps
d'un enfant et d'égorger sa femme, et que s'il accomplissoit ce crime, Dieu
lui donneroit la vertu d'être invisible, et que, par ce moyen, il feroit ce
qu'il jugeroit à propos. Hé bien ! citoyen représentant, tout ce crime a été
en partie consommé puisqu'on a eu toute la peine à arracher la femme à la
fureur de ce forcené et à son poignard. Une partie du corps d'un enfant
de 8 ans a été coupée avec les dents; la commission, le détachement avec
lequel nous étions, tiennent tous ces faits des gendarmes de résidence
d'Altkirch.
Il te sera aisé de recueillir les faits relatifs à ce crime puisque la procé-
LES PRISONNIERS ENFERMÉS A LA BASTILLE 31
dure est en instance et que la confrontation a et édéjà faite. L'agent
national d'Altkirch en connoît les détails.
Je te marquai dans la même lettre que les prêtres fanatisoient les
citoyens, qu'ils convenoient eux-mêmes qu'ils disoient deux messes par
jour. Les processions s'y faisoient publiquement quelques jours avant
notre arrivée. Le ci-devant dimanche y étoit célébré avec pompe. Les
prêtres disoient publiquement en chaire que Dieu avoit fait le dimanche,
et les hommes la décade. Les faits sont publics et il te sera aisé d'en
avoir les preuves matérielles sur le local, quand tu le jugeras à propos.
Votre arrêté avoit fait le plus grand bien, puisque les cultivateurs ont
amené eux-mêmes dans des voitures des prêtres à Belfort, puisqu'ils
disoient eux-mêmes que les prêtres les fanatisoient au point d'opérer une
contre-révolution ; ce que je te dis, ainsi que bien d'autres détails de ce
genre, te sera prouvé par le témoignage de différents patriotes que nous
avons trouvés dans ce département.
Salut et fraternité.
Dièche.
Pour copie conforme,
Vte B. d'Agours.
Les prisonniers enfermés à la Bastille
sous Louis XVI
(Suite)
Législation moderne.
1 . Le crime de viol commis sur la personne d'un enfant au-dessous de
l'âge de 15 ans, entraîne, pour le coupable, le maximum de la peine des
travaux forcés à temps.
2. Quiconque aura commis un attentat à la pudeur, consommé ou
tenté, avec violence contre un individu de l'un ou l'autre sexe, sera puni
de la réclusion ; si c'est sur un enfant au-dessous de l'âge de 15 ans, le
coupable subira la peine des travaux forcés à temps (art. 332, P.).
3. Le complice de la femme adultère sera puni de l'emprisonnement
de trois mois au moins et deux ans au plus, et, en outre, d'une amende de
100 à 2,000 fr.
VIII. — Hommes de lettres
1 DES RUELLES, Augustin-Thêophile-Joseph-Marie, Ans- Mois- 3mat-
Religieux de Saint -Vaast, à Arras.
(ler mars-24 mai) 1775.
Libelles et propos calomnieux contre l'évêque d' Arras.
Exilé à Beurrière, en Artois. » 2 24
32 LES PRISONNIERS ENFERMÉS A LA BASTILLE
2 LE BEAU-DUBIGNON, Eouis-Clair, vicaire-général Ans- Mois- Jours'
à Bordeaux.
(2 mars-24 mai) 1775.
Complice de Des Ruelles ; exilé deux ans au Prieuré
de Vitré. » 2 23
3 SAURY, Jean,
Prêtre, ex-professeur de philosophie à l'Université de
Montpellier. Docteur en médecine, correspondant de
l'Académie de Montpellier.
(29 mai-26 juin) 1775.
Avait fait imprimer des passages, supprimés par la cen-
sure de Turgot, d'un ouvrage dangereux dans les cir-
constances. Il était relatif aux affaires des grains :
Réflexions d'un citoyen sur le commerce des grains.
Paris, Ruault, 1775. » » 28
4 HURELLE, Emmanuel-Sylvestre,
(30 mai-2 septembre) 1775.
Complice de Saury. » 3 3
5 BOURDON DES PLANCHES, Louis- Joseph, ex-pre-
mier commis des finances.
(2-19 septembre) 1776.
Publication, malgré la censure, d'un ouvrage critique
de l'Administration à laquelle il était attaché. Projet
pour la réunion des postes aux chevaux aux mes-
sageries (m-8o). » »
6 PELISSERY (DE), Roch-Antoine,
Homme de lettres.
3 juin 1777-24 juillet 1788.
Tenait les propos les plus alarmants et répandait des
nouvelles pouvant troubler l'ordre. Auteur des libelles :
Le Café politique d'Amsterdam. Eloge politique de
Colbert. Erreur et désavantage des emprunts des 7
janvier et 9 février 1777 (injures contre Necker). En
sortant de la Bastille, il fut transféré à Charenton, où il
resta jusqu'à la fin de 1789. Pendant le cours de sa dé-
tention, il écrivit dix lettres injurieuses au lieutenant de
police. 11 1 21
Gustave Bord.
{La suite prochainement.)
L'un des directeurs, gérant, Gustave Bord.
NANTES, IMP. VINCENT FOREST ET EMILE GRIMAUD, IMPRIMEURS BREVETÉS.
Correspondance d?nn dépnté de la
nolblesse dLe la Sénéchaussée de IVlar-
seille avec la marquise de Créquy,
à Blainconrt., par Brienne, Cham-
pagne (13 mai-8 août 1789).
(Suite.)
13 juin 1789.
Les Etats n'avancent pas la besogne, on ne peut guère savoir ce qui s'y
passe ; les papiers publics rédigent bien les vues du ministère, ceux qui ne sont
point de cet avis rédigent d'après leurs passions : en somme, il paraît que cela
va fort mal. J'ai assisté aux délibérations du Tiers, c'est un vrai scandale, leur
séance est publique, il y a toujours dix mille assistants. Cette affectation fait
grand mal ; les gens de bon sens, et c'est ce que m'a dit un député du lieu
même, le laissent pour n'être pas exposés à cette multitude qui soutient l'exal-
tation des trente ou quarante têtes chaudes qui sont là et qui, par leurs discours,
échauffent la multitude. Ils veulent bien être la nation, ils n'appellent plus les
deux autres ordres que classes privilégiées. Ils ont adopté l'anglomanie partout.
Il ne s'agit entre eux que d'adresse, amendement, bill, mention honorable,
membre, commune ; ils l'ont aussi adoptée pour les choses : ils se huent, se
querellent, s'applaudissent ; bientôt ils en viendront au coup de poings, et comme
il faut, dit-on, une constitution, on observe qu'il en a coûté cinquante mille
hommes aux Anglais pour en avoir une ; il serait affreux que l'anglomanie
gagnât à ce point. Il y a dans les esprits une fermentation sourde qui peut légi-
timer toutes les craintes. Le Roi va s'établir à Marly, je ne sais ce qui se
passera en son absence ; pour moi, j'en ai assez vu pour être dégoûté à jamais
des États généraux et perds absolument toute confiance de ceux qui s'y tiennent.
J'ai vu huer un membre du Tiers pour avoir dit que l'on mettait trop peu de
gravité, trop peu de décence, trop peu de liberté dans la discussion des
intérêts les plus importants d'une grande nation. C'est comme cela que l'on
éloigne la raison et la sagesse. Sur un article qui était fort débattu, les fols
qui ont voulu que leur avis passât, ont fait proposer leur avis par le doyen qiq
a dit avec beaucoup d'audace que ceux qui n'étaient pas de cet avis eussent à
se lever. A peine vit-on lever cinq à six personnes, lorsque, par le calcul des
voix fait le matin, il y en avait eu 246 contre l'opinion qui passait ; voilà l'effet
que produit la galerie. Je ne le croirais pas, si je n'avais pas été présent.
Les affaires de Provence vont toujours à la diable ; trois cents citoyens
notables de Marseille ont obligé M. de Caraman à rétablir le maire et
l'assesseur qui ont été pleinement hués par la populace ; c'est comme cela que
l'on dit que tout est tranquille. On vote, on fait des taxes pour tous ceux qui
T. II. — août 1883. 3
34 CORRESPONDANCE D'UN CONSTITUANT
auront du bien à Marseille. En qualité de propriétaire de la Verardi, il vous en
aurait coûté au moins 1,200 livres.
Paris, ce 18 juin 1789.
Les nouvelles de Provence n'ont rien d'intéressant, mais tout est toujours
en stagnation. Les chefs des révoltés de Marseille sont ici, vont chez le mi-
nistre ; c'est une horreur. M. de Caraman y continue le système de ces chefs, car
il assemble et préside les conseils, pour y faire passer les projets des révoltés;
il essuyé des difficultés, mais il menace les honnêtes gens des armes dont il n'a
pas osé faire usage vis-à-vis des séditieux. Nos réclamations près du ministre
sont inutiles, le parti est pris de tout confondre et d'enlever aux provinces
réunies les prérogatives et leurs droits. La Verardi va peut-être payer la moitié
du revenu en impositions, si on suit les plans annoncés par les gens de Marseille,
qui, ne possédant rien, veulent rejeter tout l'impôt sur les propriétaires qui ne
sont pas même consultés sur la manière de payer. Voilà un singulier commen-
cement de liberté ; c'est du Necker tout pur, je l'ai toujours prévu.
Les Etats généraux vont à la diable ; je n'entre pas dans des détails, parce
que vous recevez le journal de Paris qui, à la vérité, est l'écho de la sincérité du
ministère, c'est-à-dire qu'il ne faut pas s'y fier.
Cette assemblée du Tiers dégénère en extravagances. Hier j'ai suivi les déli-
bérations prises en présence d'une galerie de dix mille personnes au moins qui
font les décrets plutôt que les députés ; les gens sensés n'osent rien dire ;
quiconque ose être juste, docile et reconnaître l'autorité du roi est b&foué ;
j'ai vu des gens appelés dire non lors des propositions, tancés pour l'avoir dit
trop bas, interpellés indirectement, et qui n'ont pas osé dire haut ce non dont
on ne voulait pas. Voilà les espèces à qui l'on a confié le sort du plus beau
royaume du monde ; c'est d'un bruit, d'une indécence, d'une effervescence dont
on ne peut se faire d'idée. Hier ils se sont constitués en Assemblée nationale,
cette assemblée a ordonné que tous les impôts établis jusqu'à ce jour sont nuls,
illégalement ordonnés, et elle les a abrogés ; elle a ordonné que, provisoirement
ils seront perçus pendant la session des Etats généraux, et qu'ils cesseraient
du moment qu'ils seraient séparés ; elle a ordonné que ce décret serait rendu
public par l'impression et envoyé dans les provinces. Jusqu'à présent, on avait
bien voulu laisser au Roi au moins le pouvoir exécutif, vous voyez que par
là on ne lui laisse pas même la satisfaction de rien ordonner. J'ai frémi quand
j'ai entendu prononcer cette délibération ; je ne sais comment le Roi la prendra
si on la lui rend telle que je l'ai entendue.
La noblesse est dans une fermentation incroyable, elle s'attend à tirer l'épée,
pensant que l'on a le projet de la faire égorger par le peuple. C'est par ce
moyen que l'on intimide et que l'on gagnera les membres ; le clergé n'a encore
rien fait. Hier, le duc d'Orléans a proposé de se mettre à la tête de toute la
noblesse, de descendre dans la chambre du Tiers, prendre la place qui lui
est destinée pour y opérer par ordre et se former en bureau : il s'est trouvé
mal en faisant cette motion qui n'a pas réussi. A trois heures, l'Ordre de la
noblesse a reçu une lettre fort belle et fort courte de la part du Roi qui se
plaint de ce que le peu de défenseurs de cet ordre a mis obstacle à la conciliation
AVEC LA MARQUISE DE CRÉQTJY 35
qu'il désirait ; c'est une injustice, puisque la noblesse, en faisant ses réserves,
avait déclaré prendre le Roi pour arbitre ; mais M. Necker veut la sacrifier. La
noblesse a été d'autant plus affectée de cette lettre qu'elle suppose une résis-
tance qu'elle n'a point à se reprocher. Ce désagrément a été compensé par une
lettre au Tiers beaucoup plus longue et non moins importante. Vous savez que
le Tiers voulait avoir des petites entrées. Le Roi a répondu sur cela qu'il était
toujours disposé à recevoir les présidents des trois ordres quand on aurait
demandé, par l'organe de son garde des sceaux, le moment qu'il voulait donner.
Il a formellement improuvé les expressions répétées des classes privilégiées,
de commencer en se plaignant des obstacles qu'il reproche à la noblesse d'avoir
apportés à la conciliation ; il ajoute que l'exemple du clergé suivi de celui du
Tiers État aurait pu parvenir plus facilement à la réunion et à coopérer au bien
commun qui ne peut se faire que par le concours des trois ordres, soit qu'ils
opinent par ordre ou en commun. Cette lettre a un peu étonné le Tiers Etat
qui ne veut pas moins aller son train. A savoir à présent comment leurs réso-
lutions d'hier seront accueillies par le Roi qui, dans le fait, est dans ce moment
moins que vous et moi dans son royaume.
23 juin 1789.
Je ne vous parle pas des Etats généraux. Tout est dans le journal, excepté
les détails odieux qui prouvent que c'est un repaire où l'on veut égorger
l'autorité royale et détruire la monarchie. Le Tiers décide, ni plus ni moins,
qu'il était despote ; il devait, samedi, casser aux gages tous les Parlements
et ne leur laisser qu'une existence provisoire. Ils se sont emparés de la légis-
lation et du pouvoir exécutif. Le Roi devait tenir une séance royale, elle est
renvoyée à aujourd'hui ; il augmentera le mal au lieu d'y remédier. Le minis-
tère est inepte, il partage la faiblesse des uns et donne, sans le vouloir, dans
les mauvaises intentions des autres. La fermentation est affreuse. L'Assemblée
nationale a accueilli la motion de doubler la paye des soldats, afin qu'ils
désobéissent au Roi, si on voulait les employer pour faire respecter son autorité
et ses droits. Nous sommes à la veille de quelques grands événements, si le
Roi ne se hâte pas d'y mettre de la fermeté.
26 juin 1789.
Les Etats généraux vont de mal en pis. Comme vous recevez le journal de
Paris, je ne vous mande 'pas les délibérations qui se prennent, quoique le
journal ne dise que ce que M. Necker veut bien que l'on sache ; la fermentation
est incroyable, je ne serais point étonné de voir une Saint-Barthélémy de la
noblesse et du clergé. Le Tiers État ne s'en cache plus, il l'affiche ; j'ai entendu
de mes propres oreilles un orateur le conseiller dans le Palais-Royal ; on y
maltraite horriblement les abbés qui ont l'imprudence d'y paraître et tous ceux
qui oseraient (illisible). Il parait qu'il y aura une révolution, le maître du Palais-
Royal est à la tète, on le dit tout haut. Déjà l'on s'est assuré de la défection
des troupes ; les gardes françaises ont déclaré qu'elles étaient Tiers État et
qu'elles ne tireraient jamais que sur les nobles et les ecclésiastiques. Les officiers
36 CORRESPONDANCE D'UN CONSTITUANT
ne sont pas maîtres, l'un d'eux a reçu un soufflet d'un soldat. Consignés dans
les casernes, ils quittent, vont se régaler aux dépens du public. Au Palais royal
on les applaudit à tout rompre, on les régale de glaces, de liqueurs. On y fait
encore venir les invalides que l'on régale aussi. J'ai entendu un de ces invalides,
encore bien vert, rassurer le peuple en lui disant qu'il n'avait rien à craindre
des soldats ; que les troupes sont à la nation qui les paie et non au Roi qui
viendrait les commander. On ne jure que par le ministre Necker. Les Suisses
ont formellement fait déclarer par M. le comte d'Assi, leur colonel, qu'ils ne
marcheraient pas. On leur a fait arriver, fort à propos, pour cela, une lettre du
corps helvétique. Le régiment de Royal Cravate s'est aussi expliqué. On sait
que des grands seigneurs travaillent les gardes du corps; on assure qu'il n'y a
que la compagnie de Villeroy qui reste fidèle. Je ne sais si vous savez qu'il y a
eu une motion dans les États de déposer le Roi, sauf de le remettre sur le
trône, à cause de ses vertus ; elle a eu vingt-cinq ou trente suffrages ; mais
elle n'est point abandonnée. La majorité du clergé est avec le Tiers, quarante-
huit gentilshommes y sont passés et ont nommé pour président M. de Clermont
Tonnerre. Le reste de la noblesse s'est constitué. Il a député au Roi pour
lui rendre compte de son arrêté et lui a demandé ses intentions. Le Roi a
approuvé, dit-on, et désire qu'elle tienne ferme. Le haut clergé, quoique en
minorité, s'est aussi constitué. En avait-il le droit ? On m'a assuré qu'au sortir
de la séance royale, la noblesse fut en corps chez la Reine. Elle vint au devant
d'elle, les larmes aux yeux, le Dauphin dans les bras, le leur recommanda
avec des paroles et un attendrissement qu'elle communiqua à tout le monde.
On remarque que la noblesse de province est celle qui reste le plus fidèle. 11
est impossible de prévoir ce que tout ceci deviendra. M. Necker a fait la
loi ; il a donné sa démission ; il a bien prévu la sensation que cela faisait ; le
peuple s'est presque soulevé et il a fallu que le Roi lui sût gré de ce qu'il
voulait bien le laisser continuer comme ministre; les désordres qu'il avait pro-
voqués auraient éclaté avec plus de fureur s'il avait cessé de l'être. Hier, il a fait
assembler le Tiers État ou ses créatures du Tiers État de Paris. Le projet est
de retirer les pouvoirs de MM. Treilhard, Malouët et autres, que l'on regarde
comme traîtres à la patrie, parce qu'ils osent avoir un avis modéré et le dire.
Voilà une manière assez nouvelle d'assurer la liberté des suffrages. Il faut s'at-
tendre chaque jour à quelque triste événement. Il n*y a plus de sûreté au
Palais-Royal, pour les gens qui ne sont pas hautement du parti des communes.
On illumine, on tire. Dès hier, au loin, il a dû y avoir un grand feu d'artifice.
J'ai voulu faire le curieux : les préludes ont été des fusées, des serpentaux,
dont un m'a assez grièvement blessé à la jambe gauche. J'ai grand'peine à
marcher. Je n'ai pas demandé mon reste. On rencontre des bandes de Sa-
voyards et des figures de toutes espèces qui crient : Vive les Tiers État ! On
n'entend que cela dans la rue. Us tendent le chapeau et ils font donner pour le
Tiers État. J'ai vu un de ces groupes, soutenu par quarante ou cinquante
gardes françaises, qui disait, en passant, aux boutiquiers : î\e craignez rien,
vous êtes Tiers État , vous ; mais ( illisible ) si quelque noble voulait
s'aviser de raisonner. Il est vrai qu'ils étaient saouls comme des vilains.
L'Archevêque de Paris n'ose point se montrer ; si ce que l'on dit de lui est
AVEC LA MARQUISE DE CRÉQUY 37
vrai, il faut avouer qu'il a l'ait une sortie bien puérile. On prétend qu'il est allé à
Marly, ayant le crucifix à la main, pour le prendre à témoin de ce qu'il disait,
il a pris les malheurs de la France du côté de la religion, les a attribués à un
ministre étranger et irréligieux. Le Roi s'est excusé sur cette entrevue de la
fureur qu'il a t'ait éclater contre le ministre. L'archevêque a été honni, lapidé,
etc. On assure que le cardinal de Rohan arrive, qu'il vient, à la tête du Tiers,
tout disposé à favoriser les projets de vengeances. Cette nouvelle paraît sûre.
On avait dit M. de Barentin et M. de Montmorin renvoyés ; cela n'est pas
encore, mais cela sera sans doute, parce que dans cette occasion ils se sont
conduits en braves et loyaux Français, et qu'ils ont dit au Roi des vérités qu'ils
eussent dit, il y a six mois, d'une manière plus utile. Le garde des sceaux a
eu le courage de reprocher au Roi de n'avoir pas voulu suivre son avis. Dans
le fait, tout le mal vient d'avoir sacrifié l'avis des notables et d'avoir convoqué
dans une forme irrégulière et non usitée. M. Xecker a fait la loi, il a déclaré
que si on ne lui laissait pas exécuter ses plans, tout était perdu ; et malgré cela,
la Reine s'est presque mise à ses genoux pour le prier de voter. Voilà les
détails que j'ai pu attraper à travers le fatras de contes qui se débitent ; et ce
que j'y trouve de très vrai, c'est que, au lieu d'un roi honnête homme et voulant
le bien, nous avons cinquante tyrans qui ne savent encore ce qu'ils veulent
ni pourquoi ils le veulent, dont la plupart seront un jour bien étonnés du mal
qu'on leur a fait faire en exaltant leurs idées, et de voir que tout cela n'a eu
pour objet que de favoriser les vues d'une trentaine d'ambitieux qui faisaient
adopter les arrangements qui procuraient de bonnes places à exercer. Le Roi
ne doit point du tout être tranquille, les États de Troyes, ces États où l'on a
opiné par tête, ont placé le roi d'Angleterre sur le trône des Français ; pareille
opinion a fait couler sur l'échafaud le sang du roi d'Angleterre et placé
Cronnvell sur leur trône. Les prétendues lumières et la philosophie du siècle
rendent la fermentation plus dangereuse, puisqu'elles tendent à justifier tous les
attentats, tous les excès ; cela fait frémir et est fait pour nous rendre notre
existence à charge.
4 juillet 1789.
Je ne vous donne pas des détails des États, tous les papiers publics
en rendent compte, quoiqu'avec une partialité et une méchanceté toujours
atroces, pour entretenir le besoin d'exécration que l'on a inspiré au public sur
le clergé et la noblesse. Ceux qui ont le projet d'exterminer ces deux ordres sont
désolés de la réunion. Ils n'ont pas perdu de vue leur plan sanguinaire, peu
s'en est fallu qu'il n'ait été exécuté ces jours derniers. Le Palais royal est
toujours plein de vingt mille séditieux, parmi lesquels on a reconnu les chefs
de l'émeute de Marseille ; il y a toute la journée des harangueurs qui indisposent
contre le clergé et la noblesse et conseillent le courage de les exterminer. On a
imprimé outre cela des discours abominables. J'ai lu et entendu, je crois vous
l'avoir marqué dans ma précédente lettre, la défection des troupes. Une main
inconnue a payé largement cette défection, il y avait ordre dans les cabarets de
donner aux soldats tout ce qu'ils demanderaient, et la plupart qui allaient là se
griser, ont été fort étonnés de se trouver des louis dans la poche, des billets de
38 CORRESPONDANCE D'UN CONSTITUANT
caisse. J'ai entendu des bandes de quarante, cinquante soldats, dire au peuple :
« Soyez tranquilles, nous sommes Tiers Etat, nous exécrons la noblesse ; faites
ce qu'il vous plaira. Ne craignez pas que nous vous tirions dessus ; si nos officiers
s'avisaient de venir l'ordonner, nous les égorgerions devant vous. Nous sommes
citoyens; nous appartenons à la nation qui nous paye, nous ne devons donc
pas obéissance au Roi. «Vous savez que, pour préparer et favoriser cette inter-
vention, les députés du Tiers, se disant l'Assemblée nationale, avaient proposé
de doubler la paye des troupes. Ces beaux projets étaient en grande partie
l'objet des harangues du Palais-Royal. Cent cinquante gardes françaises ont quitté
les casernes. Des brigades de gardes du corps ont refusé le service, et cette
défection universelle jointe à l'horrible fermentation que le parti Necker entre-
tient continuellement, a fait craindre pour la vie du Roi. C'est à ce sujet que
le comte d'Artois a écrit à la noblesse pour la conjurer de se réunir, attendu
que la vie du Roi était en danger. Pour augmenter cette fermentation, on a, dit-
on, imprimé, on a publié que le jour de la séance royale on a ordonné aux gardes
françaises de faire feu sur le Tiers, mais que les soldats ont baissé les armes
en répondant qu'ils ne tireraient pas sur leurs frères. C'est une calomnie atroce,
je tiens de plusieurs officiers qui étaient de service, que cet ordre n'a pas été
donné, qu'il n'a pas pu l'être, puisqu'il n'y a pas eu d'occasion de le donner. Ils
m'ont fait faire une observation d'après laquelle j'ai jusqu'à présent confondu
ceux qui tiennent contre la noblesse : dans quel endroit, à quelle heure, à quelle
occasion a-t-on ordonné de tirer? On n'a jamais pu me répondre à ces questions,
et j'aurais confondu le mensonge. Le peuple de Versailles ne fut attroupé que
dans la cour de marbre. C'estlà qu'il criait insolemment: Vive M. Necker ! tandis
qu'il ne disait rien pour le Roi. C'est là qu'il a prié, non pas le Roi de garder
M. Necker, mais qu'il a prié M. Necker de rester : or les gardes françaises
n'ont rien à voir dans la cour de marbre qui était occupée par les gardes du
corps. Quoi qu'il en soit, le peuple croit à l'ordre et au refus des gardes fran-
çaises de l'exécuter. Aussi lesporte-t-il aux nues. Cela a donné lieu, l'autre jour,
à un mouvement qui a eu des suites qu'il me paraît bien faible et bien imprudent
de ne pas réprimer. Il y avait, à l'abbaye Saint-Germain, des soldats ou gre-
nadiers gardes françaises, les uns pour désertion, d'autres pour vol, d'autres
pour avoir battu un caporal et divers délits antérieurs à l'époque de la séance
royale ; une lettre écrite, ou supposée écrite par ces gens-là, a annoncé qu'ils
étaient en prison pour avoir refusé de tirer sur les citoyens, qu'ils étaient
les victimes de leur patriotisme ; aussitôt, quatre mille personnes sont allées
briser les prisons et en retirer ces soldats et d'autres prisonniers. Les soldats
ont'été ramenés en triomphe au Palais-Royal. Ils ont été reçus dans une maison
où ils sont encore sous la sauvegarde du peuple. Le Palais-Royal était plein, les
harangues les plus séditieuses y étaient prononcées de tous côtés et ont duré
toute la nuit. Le peuple s'est constitué la nation, il a délibéré, etc. J'ai voulu
être témoin de tous ces mouvements, les détails en sont effrayants: j'ai vu vingt
fois le signal du carnage ; ils ont fini par députer vingt des principaux factieux
aux États généraux pour demander la grâce de ces soldats. Je ne vous mande
pas les détails de cette affaire, elle doit être dans le journal que vous recevrez,
mais je suis scandalisé, et de la lettre insolente de ces prétendus députés, et
AVEC LA MARQUISE DE CRÉQUY 39
de l'accueil qu'ils ont reçu comme envoyés de Paris, et du point où est
IVH'ervescence qui n'a pas permis aux États (de voir) que cette députation
elle-même est un crime contre l'ordre public, que la fonction des députés (sic)
en est un impardonnable, etc. Le Roi a promis grâce, M. Necker la fera aussi
accorder à ceux qui essayeront de le détrôner, car c'est à ce point ; le peuple
disait tout baut qu'il fallait lui aller enlever la couronne, qu'on était sûr que la
troupe ne bougerait pas. J'ai lu de mes deux yeux des placards manuscrits où
l'on dit au duc d'Orléans que s'il veut accepter la couronne, soixante à soixante-
dix mille bommes la lui offrent. Cependant la réunion des ordres avait un peu
calmé les esprits, les plus séditieux même ont trouvé le bris de prison trop
violent ; on commençait à ouvrir les yeux, et l'avis que les gens de bonne foi
ont donné que ce mouvement était un obstacle aux bonnes opérations des États
généraux avait calmé l'effervescence. Le parti sanguinaire était au désespoir du
commencement de calme qui faisait échouer ses projets, il a fait avant-hier
une tentative dont le succès a tenu à rien : il arriva, le soir, au Palais-Royal, un
homme qui venait de recevoir une lettre de Versailles, il monte sur des planches
pour la lire. Elle contenait que la noblesse et le clergé avaient massacré les
députés du Tiers État, qu'il fallait venger ces victimes de leur patriotisme,
en égorgeant toute la noblesse. On a crié aux armes, et tout le monde courait
aux Invalides pour y enlever celles qui s'y trouvent. Heureusement, un Monsieur
qui arrivait de Versailles a démenti cette calomnie.
Cependant la fureur était horrible, les hussards, les dragons ont couru aux
Invalides ; on a chargé tous les canons à mitraille ; hier, on était encore dans
cet état. L'homme qui a donné cette alarme fut d'abord arrêté, mais on a
craint qu'il jasât. Il s'est trouvé des fauteurs de la révolte qui l'ont fait relâ-
cher. Le bourgeois de Paris s'est alarmé, il a été question de former une
milice bourgeoise tandis que les Necker ont délibéré (je l'ai entendu) de créer
une troupe citoyenne et patriote ; c'est exactement la marche de Marseille. On
ne peut pas calculer ce que cela va devenir. La moindre différence d'opinion
dans les États va mettre en danger toute la noblesse du royaume. En vérité, il
n'est pas de plus grand fléau qu'un roi faible et un ministre borné et vindicatif
qui n'a de vrai talent que pour l'intrigue qui doit servir sa vengeance. On
parle d'un camp de quarante mille hommes ; il est aux ordres du maréchal de
Broglie ; il sera établi entre Versailles et Paris dans la plaine de Saint-Denis; on a
laissé carte blanche à ce général, alors tout ira mal. Vous devinez que le Roi a
promis grâce pour tous ces troubles ; on la donnerait de même à son ministère ;
cela est scandaleux, mais c'est que les actes de faiblesse sont, grâce aux liens
de la noblesse, devenus des actes de prudence et de nécessité. Voilà l'effet de
la liberté de la presse et la suite du progrès des lumières, de la philosophie, de
la raison; on a appris aux hommes qu'ils sont des hommes, c'est-à-dire la
plus déraisonnable, la plus cruelle, la plus inconséquente de toutes les créa-
tures, puisqu'il est impossible de prévoir les excès auxquels ils sont capables de
se porter, du moment qu'on érige la licence en principe de droit civil et poli-
tique. Ces états me font trembler. Le triomphe du Tiers sur la manière d'opiner
est la première pierre fondamentale du plus affreux despotisme, puisqu'elle
commence par établir l'anarchie ; mais ce qui finit par en assurer les bases,
40 CORRESPONDANCE AVEC LA MARQUISE DE CREQUY
c'est l'arrêt du Conseil qui ordonne aux bailliages de se rassembler pour délier
les pouvoirs impératifs des députés, ne leur en donner que d'illimités et
livrer la nation aux caprices, à l'exaltation, à la mauvaise foi, à l'ambition
d'une vingtaine de roués dont tout le mérite est dans leur éloquence, mais dont
l'influence a été assez bien établie pour que le ministère puisse compter sur
tous ses succès. On subjuguera la noblesse et le clergé, en lui tenant le poi-
gnard sous la gorge ; on saura lui dire à propos, pour la faire céder, que la vie
du Roi est en danger. On continue de les peindre aux yeux du public comme
des aristocrates abominables ; ensuite, Machiavel n'est qu'un très mince écolier
auprès de ces faiseurs-là.
On connaît et l'on nomme le corrupteur des gardes françaises ; c'est un très bon
gentilhomme nommé Yaladi, gendre de M. de Vaudreuil, qui était officier dans
ce corps, il y a un an. C'est lui qui a été dans les casernes, qui a distribué l'ar-
gent en trop grande abondance pour que sa fortune ait pu y suffire. C'est lui
qui a été à la tète de ceux qui ont brisé les prisons de l'Abbaye. Il a donné
cent écus au boucher qui a donné le premier coup de hache. Il a donné des
soupers, etc. Quatre de ses camarades sont allés lui demander raison de cette
conduite ; il a refusé de se battre. Ils lui ont administré des coups de pieds, lui
ont donné des croquignoles, lui ont craché au visage ; il a répondu qu'il était
citoven et qu'il ne se battait qu'à la tète des citoyens ; et pour le soustraire à
pareille insulte, ses protecteurs lui ont donné des gardes de la connétablie qui
ne le quittent point. On disait, hier au soir, qu'il était arrêté ; mais, sans doute,
on ne laissera pas arrêter des gens dont l'indiscrétion pourrait dévoiler des
atrocités1. Voilà, à peu près, les détails qu'on ne retrouve point dans les nou-
velles politiques ; il faudrait passer sa vie à écrire, si l'on voulait répéter tout ce
qu'on dit ; mais cinquante plumes ne suffiraient pas.
9 juillet 89.
Je n'ai pas appris de nouvelles bien intéressantes, tout paraissait calme, mais
les troubles ont recommencé hier au Palais-Royal et l'esprit d'insurrection
semble augmenter à chaque instant. Des gens malintentionnés, c'est-à-dire
ceux qui veulent servir le projet de faire égorger la noblesse, persuadent au
peuple que les troupes nombreuses dont on va former le camp, que l'artillerie
que l'on a amenée n'ont nullement pour objet la tranquillité des honnêtes
citoyens ; que c'est une manœuvre de l'aristocratie expirante, de la noblesse, qui
va faire de nouveaux efforts pour empêcher le bien que l'Assemblée nationale
veut faire au peuple pour le faire soutenir ; que le projet de cette noblesse est
un massacre des Plébéiens ; en un mot, on ne peut pas se faire idée des
horreurs que l'on imprime pour déterminer une révolte effroyable dont on ne
manquerait pas d'accuser la noblesse. J'ai vu, hier au soir, maltraiter un galant
homme qui osait dire que les troupes ne devaient pas alarmer, et qui disait des
choses fort sensées. J'ai ouï dire de mes propres oreilles que l'on pouvait avec
trois cents mille hommes de bonne volonté attaquer les quarante mille hommes
de troupes réglées ; qu'en fondant sur eux avec impétuosité, on perdrait vingt à
vingt-cinq mille hommes, mais qu'il faudrait bien que le nombre l'emportât ;
* Il est ici question d'Izarn du Valady, qui fut plus tard membre de la Convention.
JOURNAL d'un PRÊTRE PARISIEN. — 1789-1792 41
déjà tous ces gaillards brûlaient du désir de se faire tuer. C'est une frénésie ;
mais ce qu'il y a de fâcheux, c'est que j'ai entendu dire que l'on prenait di-s
précautions pour se procurer des armes, et tous disaient qu'il n'y avait que
M. Necker et M. du Montmorin d'honnêtes à la Cour. On a grand soin de fabri-
quer et d'imprimer les nouvelles qui doivent provoquer et favoriser l'insurrec-
tion. J'admire comment M. Necker avait l'intention de faire imprimer ce qui se
passait en Provence, pour nous donner des démentis, et comment il permet que
l'on publie le fatras d'anecdotes et de faits faux et scandaleux qui montent
l'imagination du peuple ; il fait enlever avec soin tous les ouvrages qui ne sont
pas pour lui, car il en paraît, et il laisse répandre les autres ; c'est incroyable.
On le cite publiquement comme l'auteur de la disette des blés et de la chèreté
du pain. Mirabeau l'a dit en pleins Etats et a offert de prouver qu'il a refusé
les blés que les Anglo-Américains ont proposés. Les boulangers de Paris ont
déclaré aux Etats qu'ils savaient où trouver de la farine, des blés, qu'ils décou-
vraient les accapareurs, et les ordres qui les favorisent. Au lieu d'aller aux
éclaircissements, tous ces furieux des Etats, le roi Target, le sultan Chapellier,
l'empereur Dupont, etc., etc., si furieux en apparence contre les ministres, ont
décidé que la réclamation des boulangers retombait dans le pouvoir exécutif,
qu'il fallait les renvoyer au procureur général des finances, et le peuple ne voit
pas le venin de cette conduite. Les Etats s'occupent de projets incohérents pour
pourvoir à la subsistance. Le Comité fait des phrases, se croit autorisé à s'occu-
per des moyens de venir au secours des malheureux, et quand on leur indique
des soulagements utiles, ils renvoient au ministre contre qui peuvent parler.
Tout cela me confirme dans mes idées. En attendant, le sang coule dans beau-
coup d'endroits, l'agitation est affreuse ; on dit qu'il y a un monde effroyable
tué à Lyon, à Metz, à Nancy, à Clermont ; on accuse les troupes ; je crois
qu'on exagère ces nouvelles. Le peuple de Paris prend sous sa protection les
gardes françaises qui se sont pris de gorge avec les hussards. On disait qu'hier,
à Versailles, ils ont eu une affaire assez vive, puisqu'on disait qu'il y avait
quinze ou seize morts dans chaque parti ; comme on imagine que les gardes
françaises favoriseraient le peuple, s'il y avait du mouvement, on dit que les
troupes qu'on a fait venir ont pour objet de les écraser. On croit que ces
troupes ne feront qu'affamer la ville ; c'est un motif de plus pour murmurer.
(La suite prochainement) .
Journal dL'oxîi prêtre parisien
1787-1792\
Depuis longtemps, pressé par Guinchard de venir demeurer avec lui, je
me laissai aller à ses instances. Il avait acheté, au faubourg Saint-Antoine,
no 22, rue des Boulets, une jolie maison. Entré sous la porte cochère, on
* Voir la livraison de juillet 1SS3, Documents inédits.
42 JOURNAL D'UN PRÊTRE PARISIEN.
trouvait, à gauche, la buanderie, des commodités angloises et le pou-
lailler ; à droite, la salle à manger, la cuisine et la cave ; à l'entresol, à
gauche, une salle de billard, un cabinet formant notre chapelle ; à l'en-
tresol, à droite, chambre d'ami et chambre des domestiques ; au 1er étage,
un salon, à droite et à gauche duquel une chambre à coucher et un cabinet ;
au-dessus, les greniers ; en face de la maison, sur le derrière, petite cour,
parterre et jardin. Il me proposa de me donner la chambre à coucher et
le cabinet à gauche et avec lui la jouissance de tout le reste, à la charge
de lui payer 100 fr. de loyer, de faire à mes frais les dépenses que mon
entrée occasionnerait et de laisser tous les papiers, placards et alcôves
que je pourrais faire placer dans toute l'étendue de la maison. J'acceptai
et me disposai à y entrer au 1er avril. Mon carême se passa, d'un côté, à
travailler avec lui à une allée couverte que nous fîmes, à un berceau que
nousr accommodâmes, et à planter le jardin, que nous partageâmes en deux
parties; de 1 autre côté, à exercer mon ministère sur le terrain de mon
ancienne paroisse, où j'avais pris un pied-à-terre, chez Bruna, rue des
Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois. Je disais la messe, tous les dimanches,
à l'Oratoire ou à la chapelle du Roi.
Le 14 mars, nous bénîmes notre chapelle et la dédiâmes à la sainte
Vierge. Quelques jours après, me promenant aux Tuileries, je rencontrai
le curé intrus, auquel je témoignai ma surprise de ce qu'il n'avait répondu
ni âmes lettres, ni âmes visites. Il me dit :
— Je croyais que vous demeuriez au faubourg Saint-Antoine.
— Gela n'empêche pas, lui répondis-je, que je n'aie un pied-à-terre sur
la paroisse. Vous pouvez savoir que je connais assez mon devoir pour ne
m'en pas éloigner à la veille des Pâques.
— Je le sais, me dit-il, et j'ai à me plaindre de ce que vous mettez le
trouble dans ma paroisse.
— Je ne vous entends pas, lui dis-je, je ne vous connais pas de paroisse,
je travaille dans celle de M. Ringard ; ma mission, je la tiens de l'Eglise,
c'est-à-dire de M. l'archevêque et de lui. Quels sont vos titres sur sa
paroisse ?
Cette conversation, quoique tranquille, ne plut pourtant pas à G ».
Il saisit le premier moment que je regardais d'un autre côté pour filer.
Je continuai à dire la messe à la chapelle et à y entendre les vêpres,
auxquelles le Roi et sa famille ne manquaient pas. Je les vis de bien près,
le vendredi, et au tombeau et à l'adoration de la Croix. Ce jour-là, au
moment où le Roi sortait de la chapelle, une banquette qu'on avait relevée,
tomba. La nouvelle de l'assassinat du roi de Suède ayant été répandue la
veille, la Reine fit un cri qui saisit d'effroi toute l'assemblée. La banquette
fut retenue et notre pauvre Reine ainsi que l'assemblée en furent quittes
pour la peur. Je ne pensais guère que c'était là la dernière fois que je
voyais mon infortuné maître.
i Nous croyons devoir donner seulement l'initiale de ce nom, porté aujourd'hui par d'hon-
nêtes bourgeois de Paris. {Note de la Direction.)
1789-1792 43
Je partageai les offices de la semaine sainte entre la chapelle et le
séminaire de Saint-Sulpice. Je leur fis à l'un et à l'autre mes adieux.
J'allai alors habiter mon manoir du faubourg Saint-Antoine. Je ne
portai plus l'habit, pour ne pas effaroucher les tigres au milieu desquels
j'allais demeurer. Nous cultivions là, très tranquillement et très patrioti-
quement, notre jardin de 300 mètres de long, sur 40 de large. Nous avions
décoré nous-mêmes notre chapelle, que nous appelions ordinairement notre
salle de bains.
Nous y fîmes faire des pâques et des premières communions; j'y mariai
une des filles de M. Lemonnier ; j'y baptisai aussi un fils de M. Chaf-
faugeon. Lorsque nos affaires nous appelaient dans le voisinage, nous y
allions en veste et pantalon. Dans le même accoutrement, nous allions
chez mon père, à Gentilly ; chez Dubousset, à Vincennes; et chez Honnoré,
à Nogent-sur-Marne. Ces deux amis étaient à peu près les seuls que je
visse chez eux ; les autres nous venaient voir.
Je passai trois semaines à Augerville-la-Rivière, près Fontainebleau,
chez Mme la vicomtesse d'Allemans. Je lui disais la messe.
Cependant, la fermentation augmentait à Paris, et commençait à se
faire sentir dans les environs. Je revins à Paris, où je trouvai le peuple
plus insolent que jamais. Un jour que la famille Honnoré dînait chez nous,
je sortis pour visiter les chevaux, qui n'avaient pas approché delà maison
pour qu'on ne nous accusât pas d'aristocratie. Un sans-culotte vint m'of-
frïr une prise de tabac et me demander où j'allais, m'observant que j'allais
et venais bien souvent. Le lendemain, lorsque j'étais occupé au jardin,
plantant des fraisiers, une balle de fusil vint me siffler aux oreilles. Ma
domestique qui était auprès de moi l'entendit aussi.
Le 4 ou 5 d'août, je lus à Nogent, pour passer quelques jours chez
M. Honnoré. J'y eus beaucoup de plaisir. Nous nous promenâmes tous, un
soir que la chaleur était étouffante, dans un des bras de la Marne.
Le 10 d'août, j'étais dans le jardin, causant avec M. Honnoré, vers trois
heures de l'après-midi, quand j'entendis sonner le tocsin et battre la
générale. On sait ce qui en était la cause. Vers les six heures, arrive Guin-
chard, mal déguisé, en veste et pantalon. Il avait la mine d'un déterré. Il
nous raconta une partie de ce qui s'était passé. La pauvre Mme Honnoré
était plus morte que vive ; notre présence augmentait ses alarmes. Nous
cherchâmes, Guinchard et moi, où nous passerions la nuit. Impossible de
prendre un parti quelconque. C'était à qui ne nous recevrait pas. Je crus
que c'était mon dernier jour. Nous résolûmes enfin de rester chez elle,
quand on nous eût dit que le village était plein de gens turbulents. De
fait, en restant, nous courions le risque d'être arrêtés dans la maison, et
en ne restant pas, d'être arrêtés dans le village, sur la route, et d'exposer
ainsi la maison qui nous avait servi d'asile. Nous étions déterminés à nous
présenter si la foule nous venait demander, comme nous en étions me-
nacés. Nous passâmes toute une soirée bien triste, à l'exception des
domestiques, du nombre desquels était un frère de lait de Mme Honnoré, qui
ne furent jamais si gais. Ils passèrent leur temps à chanter. Il était minuit
44 JOURNAL d'un PRÊTRE PARISIEN. — 1789-1792
que nous n'avions pu encore obtenir notre souper. Nous passâmes donc
la nuit la plus triste possible, je ne fis que m'assoupir et me relever pour
in assurer que Mme Honnoré et Mue Roger étaient tranquilles. Si j'avais
passé des moments bien agréables en leur société, mes plaisirs furent bien
compensés par les transes mortelles de la nuit. Je croyais à chaque ins-
tant entendre les patriotes enfonçant les portes pour nous chercher. Une
maudite chouette nous étourdit constamment de ses cris sinistres.
Guinchard nous quitta le lendemain. Le (12) surlendemain, je m'en fus,
sans savoir où diriger mes pas, il n'était pas sûr de retourner à la maison.
J'allai chez mes amis et mes connaissances cherchant un gîte. Cependant,
la nation fit une descente chez nous, et après avoir visité toute la maison,
l'officier qui, à la vue du portrait de G..., avait dit : « Je le reconnais bien,
je lui ai raccommodé ses souliers, il y a quinze jours, » signifia à nos
domestiques que nous eussions à comparaître à la section. J'arrivai à la
maison comme ils en sortaient, je ne me fis pas prier de n'y pas coucher. Je
retournai bien vite à ma tanière, emportant des papiers et des effets. Le
lendemain matin, j'arrive à la maison où G.... avait cherché un asile ; une
fruitière l'avait vu entrer la veille et l'avait dénoncé. Le district faisait
la visite de la maison, il l'avait commencée heureusement par le grenier ;
je les entendis se faire ouvrir toutes les armoires. Je frappe à la porte de
l'appartement où il était caché. On le cèle. J'insiste et je l'emmène, pâle
comme la mort, par les grands boulevards, chez un de ses parens.
Le soir, nous allâmes à la section, où on nous reçoit bien et où on nous
engage à nous joindre aux citoyens. Nous y fûmes le lendemain et les
jours suivants, en guenilles. On ne pouvait décemment s'y présenter mieux
habillé. Il nous fallut nous faire enregistrer pour monter la garde. Rien
d'extravagant ou d'impie que nous n'ayons entendu dans l'église Sainte-
Marguerite, lieu de séances.
Un soir, ils arrêtèrent que les corps électoraux seraient supprimés et
les élections rendues au peuple, c'était une atteinte directe donnée à la
Constitution. Nous pensâmes qu'on ne pouvait envoyer en députation,
pour notifier cette résolution aux autres sections, des gens qui avaient
juré de maintenir cette Constitution. Nous nous offrîmes donc, G.... et
moi, pour être envoyés, avec six autres, comme commissaires auxdites
sections. Je choisis celles de Henri IV, des Quatre-Nations, de la Croix-
Rouge, de la Fontaine-de-Grenelle, des Tuileries, du Mail, de l'Oratoire et
du Louvre ; partout bien accueillis. A la section des Quatre-Nations, ren-
contré Roussiman, qui me crut de son bord et m'embrassa. Quand je me
fus acquitté de ma mission, le Président me répondit :
— Ce que vous proposez, de la part de votre section, était déjà le vœu
de la nôtre. En effet, Monsieur, le peuple ne se corrompt pas aisément,
c'est à lui que nous devons Petion, que nous devons Marat, que nous
devons Danton.
A la Fontaine-de-Grenelle, des Marseillais avaient pris un pauvre
noble, dont ils voulaient la vie ou celle du Président. A Saint-Germain-
l'Auxerrois, ils me prirent pour un prêtre. Arrêté, je leur signifiais notre
SOUVENIRS DE LA COMTESSE G. 45
mission. On nous conduisit à l'œuvre. Je parlai, puis me tournant pour
voir qui me répondrait, je vis G ...., en redingote grise, faisant les fonc-
tions de président. Il me parut embarrassé. Je fus bientôt entouré d'une
foule de paroissiens, qui me firent des questions sans nombre. Cette
démarche était peut-être imprudente, mais j'avais à leur prouver que je
n'étais pas caché chez un orfèvre, dont ils désiraient avoir un prétexte de
piller la maison.
De retour chez nous, nous vîmes le pauvre Angar qui était venu s'y
réfugier, et qui fut massacré depuis. La rage des patriotes contre nous
augmentait cependant tous les jours. J'abandonnai la maison, et pendant
plus de trois semaines, pendant lesquelles on nous traita, comme les
Anglais traitèrent leurs bêtes fauves, quand ils voulurent s'en débar-
rasser, je couchai près d'un corps de garde, chez un jacobin, avec Ber-
tran, puis chez le tailleur d'un spectacle de Paris, où je passai cinq à
six jours, ne sortant que la nuit et plus souvent pas du tout. Enfin
arriva l'heureux décret du 26 août 1792 '.
Pour copie conforme,
Ch. d'Héricault.
Souvenirs d.e la comtesse O 2.
La princesse de Tarente, fille du duc de Chàtillon et petite-fille du duc
de la Vallière, a laissé à Pétersbourg un souvenir impérissable. Pour-
suivie par les haines de la Révolution, l'amie éprouvée de Marie-Antoinette
et de Madame Elisabeth rappelait à ceux qui l'approchaient les grandeurs
de Versailles et les plus mauvais jours de la Terreur. Le caractère de
l'exilée, ses vertus, ses talents lui eurent bientôt concilié l'affection géné-
rale du grand monde russe. Le comte G. lui offrit dans sa maison une
cordiale hospitalité et la princesse devint la plus intime amie de la femme
de son hôte.
L'année 1802 les réunit toutes deux pour quelques mois à Paris. C'est
à cette époque que la princesse de Tarente eut l'occasion de voir une
femme dont le nom est resté inconnu et qui s'était dévouée au service de
l'infortunée Marie-Antoinette durant sa captivité. Elle-même en a fait le
touchant récit à la princesse; la comtesse G. l'a recueilli de la bouche de
son illustre amie et l'a consigné clans ses souvenirs. C'est un récit que
1 Qui condamnait au bannissement les ecclésiastiques qui n'avaient pas prêté serment.
2 3' cahier, sans pagination, des mémoires inédits de la comtess^ G.
46 SOUVENIRS DE LA COMTESSE G.
nous donnons aujourd'hui au lecteur. Nous pouvons garantir l'authenticité
des écrits de la comtesse G. qui se trouvent entre les mains de ses héri-
tiers ; nous la savons elle-même incapable d"écrire autre chose que la
plus exacte vérité. Le reste doit être soumis aux règles ordinaires de la
critique et contrôlé par des faits sûrs et certains.
P. PlERLING, S. J.
J'allai un matin avec Mme de Tarente chez la princesse de Chimay
qui la pria de passer chez elle le lendemain, ayant quelque chose d'assez
intéressant à lui dire. Le lendemain soir Mme de Tarente vint tard
chez moi, je lui trouvai l'air troublé et une pâleur dont je fus effrayée.
Lorsque nous fûmes seules : « Dites-moi ce que vous avez, lui demandai-je,
vous me rendez toute inquiette. » Mme de Tarente me répondit :
« C'est devant vous, hier, que Mme de Chimay m'a donné rendez-vous.
J'y fus : elle me dit qu'elle connoissoit une personne dont la piété et la
charité sont parvenues à ouvrir les portes de toutes les prisons où souf-
froient toutes les victimes que Robespierre condamnoit à l'échafaud.
Quand ce tigre, en comblant la mesure de ses forfaits, eût arraché la reine
du Temple pour l'enfermer à la Conciergerie, cette prison (sic) l'objet de
la sollicitude de Mue *** ; elle eut l'adresse , le courage , la force
de pénétrer dans l'horrible cachot qui receloit la reine de France. Mépri-
sant les dangers qui accompagnoient cette œuvre si touchante, ce n'étoit
pas la reine qu'elle vouloit approcher, c'étoit un être souffrant que son
cœur vouloit soulager. Il faut, continua la princesse de Chimay, que vous
voyez Mile *** ; elle sait votre existence mais elle craint de se faire
connoître et s'est toujours refusée à vous voir. Mais comme il est possible
que vous voyez Madame à Mittau \ peut-être pourrez-vous vous charger
de quelque commission pour elle de la part de la reine. Je lui ai dit que
je lui amènerai une personne de mes amies qui verra la fille de la Reine,
et elle y consentit. Voulez-vous venir avec moi ? Le discours de la
Princesse avoit fortement remué mon âme et m'avoit donné le plus grand
désir de voir et d'entendre un être qui passoit sa vie à soulager des dou-
leurs et des maux au-dessus de l'humanité. Nous montâmes au troisième
étage par un misérable escalier, et nous arrivâmes dans l'asile de la vertu.
J'y trouvai une femme petite, vieille, épaisse avec des jambes aussi
grosses que le corps, pouvant mal se mouvoir pour ce qui lui étoit néces-
saire, mais active et alerte pour le bien d'autrui. Mme de Chimay lui dit
en me montrant : « Voici mon amie que je vous amène. » Elle me reçut
bien, par politesse pour la Princesse qui chercha à faire tomber la conver-
sation par les sujets dont mon cœur étoit plein. Elle s'y refusoit. —
1 A l'époque où cette circonstance eut lieu, il étoit question du retour de Mme de Tarente
avec moi en Russie.
SOUVENIRS DE LA COMTESSE G. 47
« Vous savez, dit-elle, que je ne puis parler de la reine...» et des larmes
inondèrent son visage. La Princesse insista... « — Vous le vouliez (sic)
Princesse! Quand je parle de la reine, je suis malade, je ne puis ni manger
ni dormir, je n'en puis plus. L'homme en qui j'ai le plus de confiance me
l'a absolument défendu *.» Poussée encore par la Princesse de Ghimay,
continua Mme de Tarente, Mile *** nous fit un détail affreux de la situation
déplorable où elle avait trouvé la reine, de ses souffrances inouïes et de
sa patience plus étonnante encore. La reine étoit privée de tous secours
et dans un état qui auroit demandé les plus grands soins. Son vêtement
étoit de grosse toile, elle manquoit de linge, et ses bas étoient percés de
mille trous. Elle couchoit sur un vrai grabat et sa nourriture étoit si dure
et si mauvaise qu'une fourchette s'y tenoit droite d'elle-même. La prison
étoit humide. Deux hommes, soi disant gardes, enfermés jours etnuits avec
elle, n'en étoient séparés que par un paravant en lambeaux. Quelques-uns
de ces hommes, moins féroces que les autres, lui témoignoient de la pitié et
sembloient regretter de se trouver obligés à la gêner et à augmenter ses
tourmens.
Mue *** pénétra dans cette horrible prison. La Reine la repoussa long-
temps, ne pouvant supposer que la compassion d'un cœur sensible pût se
rencontrer dans cet effroyable lieu, et la prenant pour une de ces horribles
créatures qui se font les amies des prisonniers pour les trahir. Mue *** ne
se rebuta point, elle insista pour faire connoître ses motifs et parvint à
inspirer de la confiance, et à apporter des consolations à la Reine. Elle
devint le soutien de celle qui, sur le trône, avoit répandu tant de bien-
faits payés par tant d'ingratitude. Pendant plusieurs semaines, la Reine
fut l'objet de ses soins. L'argent ne lui manqua point, déjà il lui avoit
ouvert la prison, et Dieu récompensera ceux qui ont eu le bonheur de le
fournir. Plusieurs fois, Mue*** parvint à amener à la Reine un prêtre
déguisé en garde national, elle fut présente à une confession mêlée de
larmes, que la Reine fit à quatre pas d'elle ; on dit même la messe dans cet
endroit, et rien ne manqua à sa célébration. M'ie *** me dit encore .- « — La
Reine m'a souvent parlé d'une de ses dames qu'elle affectionnoit particu-
lièrement et dont le sort l'inquiétoit, elle revenoit souvent à cette dame,
disant qu'elle l'aimoit et qu'elle en étoit bien aimée, et qu'elle devoit être
bien malheureuse Mue *** ne put d'abord se rappeler le nom que la
Reine lui avoit répété plusieurs fois, elle commençoit Ta et puis le
reste ne venoit pas. Mais je le devinai, j'étois émue au possible, mon
cœur m'avertissoitque ce souvenir touchant conservé au milieu des plus
< Cet homme étoit un saint ecclésiastique qui étoit parvenu à se dérober à la recherche et
aux persécutions. Il étoit demeuré en liberté à Paris pendant la terreur; il eût assisté la reine
lui-même à la Conciergerie, s'il n'eût été mourant à cette époque. Mais il a dit à Mm0 de
Tarente qu'il avoit eu le bonheur de rendre cet important service à Mmo Elisabeth dans les
vingt-quatre heures qu'elle passa dans la Conciergerie. Il l'aida à faire le sacrifice d'une
existence qui n'avoit été employée dans sa courte durée qu'à adorer Dieu qui alloit la ré-
compenser pour toujours. Cet ecclésiastique se nommoit M. Charles.
48 SOUVENIRS DE LA COMTESSE G.
affreuses misères étoit pour moi. Sans plus de réflexions, je jettai mes
bras autour du corps de Mile ***, et je mêlai mes larmes aux siennes. Ce
mouvement si prompt me fit reconnoître par cette admirable personne.
« — C'est vous sans doute dont la Reine m'a parlé, s'écria-t-elle, je le vois à
vos sentiments, vous êtes Mme de Ta » Je lui dis mon nom qu'elle se
rappela tout de suite, regrettant de n'avoir pas tout de suite rempli le
désir que Mme de Montaigu lui avoit exprimé plusieurs fois de m' amener
chez elle.
Mm? de Tarente me fit ce récit avec la sensibilité vive que lui faisoit
toujours éprouver le souvenir d'une Reine qu'elle avoit si tendrement
aimée, et à laquelle son cœur conservoit un attachement si fidèle. Elle
revit M'ie *** plusieurs fois, et la vit seule. Elle s'assura, par quelques
questions, faites à dessein, du degré de confiance qu'elle avoit obtenu de
la Reine, et delà vérité des rapports extraordinaires qu'elle avoit eus avec
cette malheureuse Princesse. Mlle *** lui a parlé de toutes les personnes de
sa Cour, que la Reine avoit honorées de ses bontés particulières, elle con-
noissoit ce que chacune d'elles avoit inspiré d'affection, les circons-
tances, tout enfin La Reine, dans sa prison, avait fait vœu de donner
25 louis aux pauvres, dit Mue »**. Elle n'a pu remplir ce vœu, ni moi
non plus, le ciel vous destine cette consolation. C'est la duchesse d'An-
goulême qui voulut acquitter cette dette par les mains de Mme de (Tarente.)
Mue *** raconta aussi, que la Reine n'ayant pas de tasse, elle lui en avoit
porté une, dont Sa Majesté s'étoit servie jusqu'au dernier moment, et
qu'elle lui avoit recommandé de faire passer à sa fille, si jamais cela étoit
possible. Mme de Tarente s'en chargea et la remit elle-même à Madame,
en passant par Mittau. Madame en accusa la réception par un mot d'écri-
ture. Mne *** fit présent à Mme de Tarente d'une image qu'elle avoit fait
faire à la demande de la Reine. C'est une pensée, dont le milieu est une
tête de mort. Les quatre feuilles jaunes représentent à leurs contours les
profils du Roi, du Dauphin, de Mme Elisabeth et de Madame. La tige est
passée dans un cœur. Au bas, sont ces mots : Pensée de la mort.
}ine *** auroit donné tout ce qu'elle possédoit à Mme de Tarente, dont le
cœur étoit si bien d'accord avec le sien. Mme de Tarente me mena avec elle
dans ses visites, et je vis, de mes propres yeux, ce qu'elle m'avoit déjà
conté de cette réunion intéressante et rare de piété et de charité. Nous
fîmes cette course à pied, par une pluye battante.
J'étois bien aise de souffrir pendant ce trajet, à l'école de la patience,
de la résignation et de l'oubli de soi-même. Mlle *** me reçut avec un
intérêt que je devois à l'intercession de Mme de Montagu. Je lui offris quel-
ques louis pour les pauvres, elle me pria de les remettre à M. Charles.
Je restai avec le digne ecclésiastique pour la laisser causer librement avec
Mme de Tarente. La figure de M. Charles est en harmonie avec son langage.
Je fus profondément touchée de ce qu'il me dit, et j'en conserve un sou-
venir que je réveille souvent en moi. On a voulu disputer à Mme de
Tarente la possibilité d'une partie des faits racontés par Mue ***, entre
autres la messe en prison. Mais comment ne pas ajouter foi aux paroles
LETTRE DU COMTE D' ARTOIS AU COMTE DE VAUDREUIL 49
d'un être vertueux qui n'a point les applaudissemens du monde pour
objet, qui méprise les richesses et les honneurs, qui n'a que le bien du
prochain et la religion en vue, et qui cache ses bienfaits avec tout le
scrupule de l'humilité. D'ailleurs, l'ecclésiastique a répété les mêmes cir-
constances à Mme de Tarente, au moment de monter à l'autel. Un parjure
semblable sortirait-il dans un tel instant d'une bouche qui ne s'ouvre que
pour soulager et consoler l'infortune? Nous le savons positivement, la
Reine a reçu la sainte communion et ses gardes ont communié avec elle.
Mme de Tarente prit congé de Mlle ***, la veille de son départ, après
avoir entendu dans son oratoire une messe, qui fut dite par M. Charles.
Elle a conservé le souvenir le plus consolant des cinq ou six visites qu'elle
a faites dans ce lieu sanctifié. Mile *** avoit été connue de Robespierre,
à qui elle a parlé une fois avec une liberté étonnante. Il savoit à quoi elle
s'employoit journellement et ne la gêna jamais. »
R. P. PlERLING, S. J.
Lettre du conite d'Artois axx comte
de Vaudreuil *.
Diisseklorff, ce 15 décembre 1792.
Je suis si pressé par un courrier auquel je ne m'attendais pas, et j'ai tant
d'affaires, que je charge le baron de Rull d'écrire à Jules (de Polignac) les
détails de notre marche, et ce qui concerne encore nos malheureux Ré-
giments. Nous avons passé ici quinze jours assez tranquilles, mais nous ne
sommes pas faits apparemment pour avoir du repos, car non seulement
nous sommes obligés départir précipitamment pour aller nous enterrer dans
une petite ville de la Westphalie, mais nous sommes encore dans l'incerti-
tude sur nos voyages, et nous avons reçu des nouvelles de Paris plus
effrayantes que jamais. Le malheureux roi doit être jugé à présent, et il
est hors de doute qu'il sera condamné. Notre seul espoir est donc que la
Convention mettra un sursis à son jugement afin de le garder pour otage.
Mais il est encore fort douteux que la Convention puisse le soustraire à
la rage du peuple, quand même elle le voudrait; je ne puis te rendre
l'horreur que tout cela inspire. On ne dit pas un seul mot de la reine ni
de ma pauvre sœur, il est nécessaire que le duc de Polignac se prépare à
pousser fortement pour la reconnaissance de la Régence, si le malheur
arrive.
Nous avons reçu il y a quelques jours un excellent courrier de Russie;
non seulement l'impératrice nous témoigne plus d'intérêt et d'amitié que
* Cette lettre, qui fait partie d'une importante correspondance du comte d'Artois avec le
comte de Vaudreuil, appartient à M. Voisin.
t. il. — Août 1883. 4
50 LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE
jamais; non seulement elle voit toujours avec la même justesse d'esprit
et la même fermeté sur nos affaires. Mais avant d'avoir reçu notre courrier
elle a prévu notre embarras, et elle nous a donné encore 250.000 roubles.
Le secours est arrivé bien à propos, il nous donnera les moyens de faire
nos voyages et de secourir la Noblesse.
Ne parle de cela à personne excepté à mes amis, mais comme nous ne
voulons pas encore en parler au Ministère de Vienne, aie soin qu'il ne le
sache pas.
Adieu, adieu, mon bon Vaudreuil, mon amie (la comtesse de Polastron)
va se rapprocher du chemin de Vienne et aussitôt que j'aurai la réponse
de Russie, elle ira nous rejoindre. Je ne te recommande rien sur cela, je
m'en rapporte à toi.
Embrasse tous mes bons amis pour moi et compte plus que jamais sur
ma vive tendresse.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
Lettres inédites cle Restif-Labretone.
(Suite)
VI
A la citoyenne Fontaine, place de la Liberté, à Grenoble.
24 prairial, an V.
Chère concitoyenne !
Vous venez de me faire éprouver, pour la millième fois, qu'il
n'est rien tel que la main d'une femme pour soigner un home ma-
lade ; que ses discours, ou ses lettres, pour remettre son esprit
ahatu. Certes, nos petits filosofistes, qui font les deux sexes égaux,
ont bien raison, mais non pas dans le sens qu'ils l'entendent ! Ils
veulent que les femmes soient des homes, et ils ont tort, c'est leur
ôter tout leur mérite : qu'elles restent femmes, et c'est alors qu'elles
sont les égales du 1er sexe, supérieures en quelques choses, infé-
rieures en d'autres ; somme toute, parfaitement égales. Les femmes
ont toujours eu, pour moi, un charme inexprimable, ineffable, et
que je ne saurais bien faire concevoir à d'autres. J'ai toujours
senti, auprès d'elles, une confiance, un abandon, que je n'ai jamais
éprouvé qu'avec un seul home. J'en ai connu de si célestes !... J'en ai
rencontré de fourbes aussi -, mais le tort en est resté à l'individu,
non à leur sexe.
LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE 51
Je suis désolé de la négligence du citoyen Barnoin, que je n'ai
pas encore vu : ce qui m'en console, c'est que j'augmente les
volumes ; vous pourrez avoir jusqu'au XIVe, outre les III de ftlo-
sofie ; ce qui fera IV, avec la morale et la Religion, qui en font
un ; et qui vous dédommageront un peu de XIII volumes d'his-
toires un peu scabreuses, et pour lesquelles je crains votre sévérité
à tous deux ! et certainement je ne les enverrois pas à M. Restif.
Mais je suis fier des IV, qui sont un ouvrage d'home, et non d'un
colifichet (titre que je n'ai pourtant jamais mérité). J'y joindrai
Y Année des Dames, ou les Provinciales, XII volumes ; le Drame
de la Vie, suite intégrante du Cœur humain dévoilé, 5 vol. Le
dernier vol. des Nuits de Paris, que sûrement vous n'avez pas :
mais vous m'y pardonnerez les cartons forcés ; et les 5 vol. in-8°
des Idées singulières, qui sont encore un ouvrage d'home. Je vou-
drais que tout cela fût entre vos mains ; et si j'avais des relations
de votre côté, cela y serait déjà.
Ce que vous me dites, concitoyenne chérie, des malheurs de votre
époux, qui sont les vôtres, a fait sur moi une prodigieuse impres-
sion ! Ce qui m'a le plus affligé, c'est que j'y reconnais la marche
générale depuis quelque-temps. La contrevolucion marche, marche !
et peut être les gouvernans ne s'en aperçoivent-ils pas, corne nous.
Donnez moi, je vous en supplie, sur cet agent des renseignemens,
son nom, ce que vous saurez de lui : cela pourrait servir dans une
occasion imprévue. Quoi ! votre heureuse tranquilité serait trou-
blée ! Hâ ! c'est un surcroî à mes peines, auquel je ne me serais pas
attendu !... Si j'ai l'avantage inappréciable devoir à Paris votre
cher époux, il saura tout ce que je ne vous écris pas. — Vous
paraissez, chère concitoyenne, goûter l'idée peut-être folle, qui
m'est passée par la tête, au sujet d'une sorte de mise en pension,
plutôt que mariage. J'en ai parlé, depuis votre lettre, à une demoi-
selle Saint-Luc, qui l'a fort goûtée aussi, et qui peut être l'eût
acceptée pour elle, si les rentes étaient payées. Elle en doit parler
à une dame Dupré, femme très active, qu'elle m'a conseillé de
voir. Je ne sais ce qui résultera de tout cela : mais je n'espère rien.
J'ai reçu cent lettres de femmes en ma vie : il n'en est pas qui
m'aient touché comme les vôtres. Gome je ne vous ai jamais vue,
ce n'est bien que par la beauté de votre âme, que j'ai sentie. Je
n'en ai connu de parfaitement semblable à la vôtre que celle de
Thérèse, cette dernière amie que j'ai perdue depuis un an. Elle parlait,
52 LETTRES INEDITES DE RESTIF-LABRETOXE
comme vous écrivez ; c'était la même tournure ; une sorte de
franchise enchanteresse... Vous la connaîtrez parle Cœur humain
dévoilé. Elle est morte à 45 ans, et mon amie, non mon amante,
depuis 24 révolus. Il est un mot bien senti, dans votre projet de
voyage à Paris : Tandis que je suis faite pour rester dans le
mien !... Je l'ai entendu dire à Dijon, par une Corsaire, en 1759 ;
et il me frapa.
Je ne suis pas encore décidé à récrire à M. Restif. Sa lettre en
réponse à ma lre est très honnête ! Mais je connais les homes par
un mot. Je ne pourrais lui faire parvenir que mes Idées singu-
lières, si j'avais une voie ouverte pour cela.
Recevez, mes chers concitoyens, le témoignage du plus vif et du
plus sincère attachement.
Restif-Labretone.
Salut républiquain aux véritables citoyens.
P. S. Je ne vous dis rien de ma situation ; elle est telle que je
tache de me distraire, m'abandonnant aux événemens, et peut être
les précipitant.
J'avais des raisons pour soupçonner la fidélité de la remise de
mes lettres à la poste, mes craintes sont dissipées.
VII
Au citoyen Fontaine, négociant, place de la Liberté, à Grenoble.
Citoyenne honorée !
Je n'entens point vous flater, quand je vous assure que vos
lettres sont l'unique consolation que je reçoive depuis longtemps !
Aussi ennemi de l'exagération que paresseux d'écrire, c'est un
besoin impérieux qui me met la plume à la main, dès qu'il s'agit de
vous entretenir. Je ne vous ai jamais vue ; ainsi les charmes de
votre personne ne font aucune impression sur moi, et je n'ai point
du-tout à m'en défier. Mais dans chacune de vos lettres, toujours
parfaitement bien pensées, il y a sans manquer un endroit déli-
cieux, qui en est l'âme, et je ne vous ai jamais lue sans vous aimer
davantage. Je ne connaissais pas le livre allemand dont vous me
LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE 53
parlez. Il me rend justice : l'Etranger, seul, sans envie, sans pas-
sions, rend justice aux intentions que j'ai eues, à mon but et quel-
quefois à mon exécution. J'ai manqué mourir de ma maladie
ordinaire, depuis ma dernière. Cette maladie, effet de la perfidie,
en 1770, a, depuis près de 30 ans, des effets terribles et inattendus.
J'ai écrit à M. Rétif qui trace son nom comme toute ma famille,
à l'exception de moi, qui mets Restif : c'est depuis que j'ai lu dans
VEistoire d'Améric, par l'abbé Lebeuf, chanoine de cette ville,
que Charles Restif, auteur de la souche commune de tous les
Restifs, peu nombreux, écrivait son nom Restif, suivant l'ortho-
graphe du temps. Mais cette observation faite à ma famille n'a
gagné persone, et mon frère aine, âgé de 85 ans, écrit encore
Rétif, comme M. Rétif de Grenoble, petit-fils de l'Avocat Rétif,
cousin-germain et intime ami de Pierre Rétif mon grand père. Il
s'en faut bien que rien ait pu me blesser dans la lettre du respec-
table M. Rétif votre compatriote : Elle est honnête autant qu'ho-
norable, et contient de sages avis, dont je suis très reconnaissant.
Je voudrais bien avoir une occasion de vous faire parvenir une
petite caisse de mes ouvrages, c'est à dire de tous-ceux que je
pourrai réunir. Je crains que la mort ne me prévienne. Mais le
port serait bien considérable, à-moins que vous n'eussiez une occa-
sion à Lyon, et que je ne les fisse mettre ici pour cette dernière
ville. J'ai XIV vol. du Cœur humain dévoilé, imprimés : le XVe
est commencé : encore deux et tout est fini. Cependant vous en
aurez XXY, XIII àliistoriq., VI de filosofie et YI du Brame de la
Vie, qui a le même fond que les XIII d'historiq. Ce sera une grande
satisfaction pour moi que vous les ayiez. J'ai un seul portrait que
j'y joindrai, la gravure en est mauvaise : mais les quatre vers qu'a
mis au bas un avocat de Bordeaux, M. Marandon, dédommagent
bien :
« Son esprit libre et fier, sans guide, sans modèle
« Même alors quil s'égare, étonne ses rivaux :
« Amant de la nature, il lui dut ses pinceaux,
« Il fut simple, inégal et sublime comme elle. »
Cette louange est outrée, mais les vers sont bien faits.
Concitoyenne chérie, je puis vous assurer que l'amitié que vous
54 LETTRES INEDITES DE RESTIF-LABRETONE
m'avez inspirée est digne de votre cœur et du mien. Elle sera mon
dernier sentiment au dernier souffle de ma vie. Je vois que vous
n'avez pas d'art, et vos lettres sont comme si un art infini les avait
dictées. Certainement, votre vue manqUe à mon désir : Mais c'est
un bonheur auquel je n'ose prétendre, par mon âge, mes infirmités,
et ma situation. Je croyais avoir l'âme vieille : vous m'avez fait
apercevoir que je l'avais jeune encore. J'aimais bien trois enfans,
mes petites filles tout-à-la-fois et mes nièces, car elles sont filles
d'un Restif, mon neveu, mort à 24 ans, et de ma fille cadette : mais
une amitié enfantinement répandue, et semblable à celle de l'oi-
seau, ne remplit pas le cœur : il faut une âme sensible pour
répondre à une âme sensible Votre réunion à votre chère sœur
et à son amie m'a fait plaisir, parce que je crois qu'elle vous sera
agréable. Tous êtes jeune d'ailleurs, et vous avez de l'espérance ;
l'âge avancé n'en a plus ! Je salue votre excellent mari persé-
cuté, comme tous les Patriotes, depuis quelque temps. Toutes lès
Sociétés ou Agences particulières sont composés de fripons et de
royalistes. Agréez mon dévoûment et l'attachement Je plus
sincère.
Restif-Labretone.
21 messidor an V (juillet 1797), v. st.
P.-S. — Dans ma lettre à M. Rétif, je lui expose la raison pour
laquelle je ne puis achever le Cœur humain dévoile. Je comptais
sur Mme de Beauharnais, mais un obstacle imprévu me prive de
cette ressource. J'aurais imprimé avec cette citoyenne respectable
mes Lettres du Tombeau, dont le succès, presque certain, aurait
bien sûrement réparé mes dernières pertes. Cet ouvrage des Lettres
du Tombeau est d'une originalité sans exemple, en même temps
qu'il est rempli de connaissances profondes, d'idées singulières en
fysique, comme en métafysique, idées que j'ai eu soin de mettre à
la portée des lecteurs des deux sexes. Si j'obtenais des avances, je
les rendrais sur l'ouvrage, avec un avantage tel qu'on pourrait
désirer. Mais je n'ai point parlé de ce qui... (déchire).
Restif.
F'ou.clio dans la ISTièvr»©
AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS.
19 vendémiaire an 2* de la République.
Le représentant du peuple, près les départements du Centre et
de l'Ouest ;
Considérant que le peuple français ne peut désormais recon-
naître d'autres signes privilégiés que ceux de la loi, de la justice
et de la liberté ; d'autre culte que celui de la morale universelle ;
d'autre dogme que celui de la souveraineté et de sa toute-puis-
sance ;
Considérant que si, au moment où la République vient de
déclarer solennellement qu'elle accorde une protection égale à
l'exercice des cultes de toutes les religions, il était permis à tous
ses secrétaires d'établir sur les places publiques, sur les routes,
dans les rues, les enseignes de leurs sectes particulières, d'y célé-
brer leurs cérémonies, il s'ensuivrait de la confusion et du désordre
dans la société, arrête ce qui suit :
Article 1er.
Tous les cultes des diverses religions ne pourront être exercés
que dans leurs temples respectifs.
Art. 2.
La République ne reconnaissant point de culte dominant ou pri-
vilégié, toutes les enseignes religieuses qui se trouvent sur les
places et généralement dans tous les lieux publics, seront
anéanties.
Art. 3.
Il est défendu, sous peine de réclusion, à tous les ministres, à
tous les prêtres, de paraître ailleurs que dans leurs temples, avec
leurs costumes religieux.
Art. 4.
Dans chaque municipalité, tous les citoyens morts, de quelque
secte qu'ils soient, seront conduits, vingt-quatre heures après le
décès, et quarante-huit, en cas de mort subite, au lieu destiné
56 FOUCHÉ DANS LA NIÈVRE
pour la sépulture commune, couverts d'un voile funèbre sur lequel
sera peint le sommeil, accompagnés d'un officier public, entourés
de leurs amis revêtus de deuil, et d'un détachement de leurs frères
d'armes.
Art. 5.
Le lieu commun où les cendres reposeront sera isolé de toute
habitation, planté d'arbres, sous l'ombre desquels s'élèvera une
statue représentant le sommeil. Tous les autres signes seront
détruits.
Art. 6.
On lira sur la porte de ce champ, consacré par un respect religieux
aux mânes des morts, cette inscription : la mort est un sommeil
ÉTERNEL.
Art. 7.
Tous ceux qui, après leur mort, seront jugés, par les citoyens
de leurs communes, avoir bien mérité de la patrie, auront, sur
leurs tombes, une pierre figurée en couronne de chesne.
Le présent arrêté sera imprimé, lu, publié et affiché dans toute
l'étendue du département ; adressé à tous les Districts, qui le feront
parvenir à tous les Conseils généraux des communes, et aux curés,
qui seront responsables du défaut d'exécution.
Nevers, le 19e jour du premier mois de l'an second de la Répu-
blique. Signé : ForcHÉ.
Département de la Nièvre.
25 vendémiaire an II.
Extrait du procès-verbal du Conseil, séance publique, du 5e jour
de la 3e décade du 1er mois de l'an second de la République fran-
çaise une et indivisible, tenue par le citoyen Folché de Nantes,
représentant du peuple dans les départements du Centre et de
l'Ouest, où étaient les citoyens Mauhlanc, Billarclon, Beaufils,
Laramëe, Godin, Moineau, Cassarcl, Brottier, procureur-général-
syndic, et Le Blànc-Neuilly, secrétaire général.
Un membre a dit que la loi qui abolit tout signe de féodalité
n'obtiendra jamais son entière exécution, tant qu'il sera permis
aux différents citoyens de conserver quelque argenterie marquée du
sceau flétri des préjugés nobiliaires ;
POTJCHÉ DANS LA NIÈVRE 57
Que l'oubli des despotes qui ont avili le peuple français ne sera
jamais assez loin de nous, tant qu'on ne prendra pas les mesures
les plus efficaces pour anéantir, sans espoir de les revoir un jour,
toutes les monnoyes qui portent encore l'empreinte et le nom des
tyrans qui en ordonnaient la fabrication.
Il est temps que l'idole des riches et des avares soit brisée ; il est
temps que ces vils métaux, dont ils faisaient un emploi si criminel,
rentrent enfin dans la main de la nation qui saura les rendre utiles
à la chose publique.
Sur ce oui, le procureur-gènèral-syndic ; et sur la réquisition
du représentant du peuple,
L'Administration du Département considérant : 1» que les
richesses ne sont entre les mains des individus qu'un dépôt, dont la
nation a le droit de disposer, quand ses besoins l'exigent et quand la
plupart des riches, en méconnaissant cette vérité, se refusent
constamment aux sacrifices qu'aurait dû leur inspirer l'exemple
des braves sans-culottes, qui exposent leur vie chaque jour, pour
assurer la liberté de leur patrie.
2° Considérant que l'argent et l'or enlevés par les riches à la
circulation, et que ces avares entassent pour avoir sous leurs yeux
longtemps encore l'image des tyrans, ne doivent plus servir à ali-
menter nos ennemis, à accaparer nos subsistances, et à payer les
assassins des plus ardents défenseurs de la liberté et de l'égalité.
3° Considérant que ces égoïstes, en accumulant de vils métaux,
n'ont cherché à se les procurer qu'en nourrissant l'odieux espoir
d'une contre-révolution, que ces esclaves de l'Or l'ont acheté a
si haut prix, que pour détruire le crédit d'une monnoye fondée sur
des biens réels, et plus encore, sur la royauté d'une grande nation ,
et qu'il faut enfin les convaincre que les patriotes qui méprisent
leur trésor, mais -qui surveillent toutes leurs démarches, ne laisse-
ront plus à leur disposition aucuns moyens de leur nuire.
4° Considérant que la liberté qui est devenue le bien unique et la
seule propriété des Français, exige que tous également concourent
à son établissement, et quïl est de toute justice, que les riches, les
égoïstes, qui depuis la Révolution n'ont travaillé que pour eux,
réparent aujourd'hui les maux qu'ils ont causés, et doublent les
sacrifices qu'ils auraient dû faire.
5° Considérant, enfin, que nos ennemis cherchent moins à nous
combattre qu'à nous corrompre -, que la République ne peut s'éta-
58 FOUCHÉ DANS LA NIÈVRE
blir qu'en mettant un terme à la cupidité et à la corruption -, arrête
ce qui suit :
Article 1er.
Tous les citoyens qui possèdent de l'or ou de l'argent monnoyé,
ainsi que de l'argenterie, soit en lingot, soit en vaisselle, soit en
bijoux autres que ceux qui servent à la parure des femmes, ou qui
n'ont de valeur que par leur forme et le travail, tels que les mon-
tres, les pendules, sont obligés de les porter au Comité de surveil-
lance de leur District, qui leur en délivrera un récépissé de trois
membres au moins, et payable par le receveur, ou à valoir sur
leur imposition révolutionnaire, suivant le prix du marc qui sera
fixé à la Convention.
Art. 2.
Ceux qui, dans 15 jours, à dater de la publication du présent
arrêté, n'auront pas obéi, seront déclarés suspects.
Art. 3.
Quiconque recèlerait ou cacberait, n'importe en quel endroit, de
l'or, de l'argent ou de l'argenterie, sera regardé et puni comme un
contre-révolutionnaire.
Art. 4.
Les orfèvres ne pourront recevoir ou acheter de l'or, de l'argent
ou de l'argenterie, sous peine d'être mis dans la maison d'arrêt, et
jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné.
Art. 5.
Sont néanmoins exceptés de l'art. 1er, tous les instruments de
chirurgie et de pharmacie d'or ou d'argent qui, par la nature de
leur service, ne peuvent être composés d'aucune autre espèce de
métaux.
Séance du 7.
Le représentant du peuple, sur l'observation à lui faite, relative-
ment au payement révolutionnaire, a arrêté que chaque citoyen
compris sur le rôle de cette imposition, aurait, pour effectuer la
somme totale à laquelle il est imposé, jusqu'au 25 décembre, 3e jour
de la lre décade du 4e mois de la seconde année de la République
française, une et indivisible ; à condition néanmoins que chaque
FOUCHÉ DANS LA NIÈVRE 59
citoyen sera tenu de payer le tiers de son imposition dans la hui-
taine, à compter de la publication du rôle.
Le représentant du peuple qui, dans une séance précédente,
avait aboli la mendicité, « arrête que les malheureux seront vêtus,
nourris et couchés au dépens du superflu des riches; que les
signes de la misère seront anéantis ; que les municipalités seront
tenues de faire arrêter tous les gens oisifs. » Il a autorisé ensuite
les entrepreneurs de la fonderie à requérir la vaisselle en cuivre
pour les joindre au métal des cloches et les transformer en
canons.
Sur l'observation d'un membre, relativement aux volontaires
revenus des armées de la République sans congé, le représen-
tant du peuple, après avoir fait un tableau énergique de tous les
honneurs qui attendent le courage et la valeur, arrête que tous
ceux qui, sans motifs d'infirmité reconnue, ne se trouveront pas, dans
le délai de huit jours, au chef-lieu du département pour se ranger
sous les drapeaux de la guerre, y seront amenés par la force armée
et conduits dans toutes les rues de la cité, sur un chariot, avec
cette inscription : Lâches déserteurs de la cause de la liberté, et
qu'après avoir été ainsi exposés à la risée et au mépris public, ils
seront renfermés dans une prison jusqu'à la paix.
Le représentant du peuple a prononcé la même peine, avec une
inscription différente, contre tous les citoyens sans exception qui
vivent dans une honteuse oisiveté, et contre tous les ouvriers qui
n'obéiront pas aux réquisitions qui leur seront faites pour le ser-
vice de la République.
Quelques citoyens se plaignent que le cours de la justice éprouve
encore des lenteurs interminables ; que des formalités inutiles
consomment et leur temps et leur fortune : le représentant du
peuple arrête que les juges seront tenus de faire les fonctions d'ar-
bitres dans leurs tribunaux.
Le représentant du peuple termine la séance par des réflexions
philosophiques sur les fêtes de la Liberté ; et après avoir fait sentir
d'une manière touchante la nécessité de consacrer à son culte cer-
tains jours de chaque mois, il arrête, au milieu des plus vifs
applaudissements, que les derniers jours de chaque décade seront
désormais les seuls jours de repos et de fête pour tous les citoyens,
et que dans ces jours on s'attachera principalement à honorer
les vertus, les mœurs, le mariage, le travail, les arts, les sciences,
60 LES PRISONNIERS ENFERMÉS A LA BASTILLE
la valeur, le courage, le malheur, la vieillesse, etc. Certifié con-
forme. Signé : Le Blanc Neuilly, secrétaire général.
Pour copie conforme,
Yte B. d'Agours.
Les prisonniers enfermés à la Bastille
sons Louis XVI
(Suite)
¥111. — Hommes de lettres
7 PAYEN , femme de GOUPIL, Ans. Mois. Jours.
Inspecteur de la librairie.
(9 marsdG octobre) 1778.
Complice de son mari qui, chargé de saisir les livres
prohibés, en faisait fabriquer, dont il s'emparait ensuite
pour obtenir la prime.
Mouche de la police, Goupil avait été interné, dix ans
avant, à Bicêtre, pour escroquerie. Lorsque la femme
Goupil fut enfermée à la Bastille, elle n'était sortie que
depuis trois ans de la Salpêtrière. Elle fut transférée de la
Bastille au couvent de la Madeleine de la Flèche. » 7 7
8 LINGUE T, Simon-Nicolas-Henri,
Avocat au Parlement de Paris.
27 septembre 1780-19 mai 1782.
Attaquait et injuriait tout le monde dans les Annales
qu'il publiait à Bruxelles ; avait été expulsé deux fois du
barreau par ses collègues, fut arrêté à son entrée en
France. Lorsqu'il sortit de la Bastille, il lui fut ordonné
d'aller à Rethel-Mazarin. Arrêté comme contre-révolu-
tionnaire, pendant la Terreur, il dut regretter la clé-
mence de l'Ancien Régime. Condamné à mort pour ses
écrits, par le tribunal révolutionnaire, le 9 messidor
an II, il fut exécuté le même jour. Pendant sa détention
à la Bastille, il avait trouvé le moyen de publier le
Procès des trois rois Louis XVI de France, Bourbon,
Charles III d'Espagne, Bourbon, et Georges III
d'Hanovre, fabricant de boutons, plaidé auoo tribu-
naux des puissances européennes, par appendice,
l'appel au peuple, in-12. Traduit de l'anglais. Londres,
1781. 1 7 22
SOUS LOUIS XVI 61
9 LE TELLIER, Antoine-François, Ans- Mois- Jours-
Pamphlétaire.
18 décembre 1780-20 avril 17 31.
Auteur d'un libelle injurieux contre la Reine. A sa
sortie de la Bastille, exilé à Gaen. Il fut professeur au
collège des Quatre-Nations, pendant la Révolution. Il fut
arrêté deux fois en 1793 (le 15 mai et le 2 juin) et une
troisième fois, le 16 mai 1794. Il fut condamné à mort le
24 juin 1794, par le tribunal révolutionnaire, parce qu'on
avait trouvé dans sa poche une pièce de vers contre
Marat, et quïl était en relations avec les Girondins. Il
dut regretter aussi la clémence de l'Ancien Régime. » 4 2
10 LMBERT DE BOUDEAUX, Guillaume,
Bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, ensuite
séculier.
(20 janvier-2 mars) 178»..
(7 janvier-3 mars) 1782.
Auteur de libelles calomnieux et obscènes, avait été
déjà renfermé à la Bastille, du 17 novembre 1772 au 11
février 1774. Auteur de la Correspondance secrète,
politique et littéraire. A sa sortie de la Bastille, il
publia : la Chronique scandaleuse ou Mémoires pour
servir à l'histoire des mœurs de la génération pré-
sente. A Paris, dans un coin où l'on voit tout, 1783
in-12. » 3 9
11 MOUFFLE D'ANGERYILLE, Barthélémy-François-
Joseph,
Avocat au Parlement.
(22 février-3 avril) 1781.
Auteur de libelles injurieux et diffamatoires. Continua-
teur de Pidansat de Mairobert, auteur de la Vie privée
de Louis XV, ou principaux événements, particu-
larités et OAiecdotes de son règne. Londres, Lyton,
1781, 4 vol. in-12. ». 1 9
12 RENDU,
Domestique et secrétaire de Mouffle d'Angerville.
(22 février-25 mars) 1781.
Pamphlets injurieux, complice de son maître. » 1 3
13 DUVERNET, Théophile-Imarigeon,
Prêtre défroqué, demeurant à Paris.
(30 octobre-G décembre) 1781.
19 avril 1782-8 juillet 1783.
Auteur de pamphlets injurieux.
Lors de son second emprisonnement, le ministre lui
ayant annoncé sa mise en liberté, après cinq mois de
62 LES PRISONNIERS ENFERMES A LA BASTILLE
détention, croyant à une plaisanterie, il se répandit en Ans- Mois- Jours-
invectives contre lui, et resta neuf mois de plus enfermé.
L'abbé Duvernet avait collaboré à l'ouvrage intitulé :
Les Joueurs et M. Dussauloo (1781). Il avait été 1 édi-
teur des Lettres de Voltaire cl l'abbé Moussinot, son
trésorier, 1781. Il était l'auteur de M. Guillaume ou le
disputeur. Amsterdam, 1781, in-8o, et de Y Intolérance
religieuse, par Guillaume le disputeur, 1782, in-8°. 1 3 25
14 LA GOSTE DE MÉZIÈRES, Antoine,
Ancien lieutenant en second dans le bataillon de Cha-
brillé.
28 décembre 1781-28 juillet 1782.
Auteur de libelles injurieux et diffamatoires contre le
Roi, la Reine, la famille royale et une grande quantité de
personnages. Fut arrêté à Bruxelles. En 1766, il avait
publié les Connaisseurs, comédie en trois actes et en
prose, tirée des contes de Marmontel. — La Haye, Gorse
Junior, in-8°. » 6 »
15 GAHAISSE, Henri-Alexis,
Ancien officier des maréchaux de France, parent de
M. de Flesselles, Prévôt des marchands.
3 mai 1782-7 février 1783.
Auteur de libelles calomnieux et obscènes, fut arrêté à
Aix-la-Chapelle, avec la femme Malarmé, sa maîtresse.
En 1788, était espion de la police ; son incarcération avait
été provoquée par la publication du Fripon parvenu
ou Histoire du sieur Delzenne. Paris, 1782, in-8°. » 9 4
16 BOURNON (DE), Charlotte, femme de Jean-Etienne
MAL ARMÉ,
Ancien capitaine au régiment Dauphin-Infanterie.
(3 mai-28 juin) 1782.
Auteur d'ouvrages obscènes et calomnieux ; maîtresse
de Gahaisse : elle fut arrêtée à Aix-la-Chapelle. De 1780 à
1815, elle ne publia pas moins de 30 ouvrages comprenant
plus de 80 volumes. » 1 25
17 LAUNAY (le chevalier DE),
Docteur en médecine de la Faculté d'Avignon, censeur
royal.
(4-20) septembre 1782.
Avait été arrêté comme auteur de libelles, sur la dé-
nonciation de l'agent Receveur. Mourut à la Bastille, le
20 septembre 1782, de mort naturelle, bien qu'on ait fait
courir le bruit qu'il avait été empoisonné. Avait colla-
boré aux « Joueurs et M. Dusaulx. » (1781.) » « 16
SOUS LOUIS XVI 63
18 DOM DESPREZ, Ans. Mois. Jours.
Bénédictin, en Normandie.
(7 aoùt-17 octobre) 1783.
Auteur d'un pamphlet contre l'archevêque de Nar-
bonne ; fut sécularisé par la Cour de Rome. » 2 1
19 SADE (marquis DE), Donatien- Alphonse-François,
Homme de lettres.
29 février 1784-3 juillet 1789.
Écrivain dépravé, auteur des plus ignobles romans qui
aient été écrits ; incestueux, il avait tous les vices. En-
fermé, d'après Mirabeau, « pour avoir empoisonné et
disséqué une femme. » On dut le transférer à Gharenton,
car il ameutait la population du faubourg Saint-Antoine,
par ses cris. Délivré en 1789, il embrassa le parti révo-
lutionnaire. Enfermé de nouveau, sous le Consulat, il
mourut à Gharenton, le 2 décembre 1814. 5 4 3
20 FERRY DE SAINT-CONSTANT, Jean-Louis,
Aumônier du duc de Valentinois, secrétaire de l'am-
bassade de France en Hollande.
(19 mars-5 mai) 1784.
Arrêté comme auteur de libelles, il lui fut ordonné
de retourner immédiatement dans son pays. L'abbé
Ferry ne rentra en France qu'après le 18 Brumaire.
En 1807, il était proviseur du Lycée d'Angers. Il retourna
dans son pays en 1815, et y mourut en 1830. » 1 16
21 FERRY,
Écuyer du duc de Valentinois.
(19 mars-5 mai) 1784.
Accusé de complicité avec son frère l'abbé Ferry.
Expulsé comme lui. » 1 16
22 LAFFITTE, marquis de PELLEPORT,
Homme de lettres.
11 juillet 1784-3 octobre 1788.
Auteur de libelles injurieux pour un grand nombre de
personnes. Renvoyé de deux régiments où il avait servi,
enfermé 4 ou 5 fois, à la requête de sa famille, ce mau-
vais sujet était d'une moralité plus que douteuse. Réfu-
gié en Angleterre, il fut pris au moment où il rentrait
en France. A sa sortie de la Bastille, il s'était engagé, par
écrit, à résider toujours à plus de 30 lieues de Paris. On
doit dire à sa louange que, le jour de la prise de la
Bastille, il fit tous ses efforts pour sauver le major de
Losme-Salbray. Il était l'auteur du Diable dans un
bénitier, 1784, et des Petits soupers et des nuits de
l'Hôtel de Bouillon, 1783. 4 2 23
64 LES PRISONNIERS ENFERMÉS A LA BASTILLE
23 BRISSOT, dit WARWILLE, Jacques-Pierre,
Avocat au Parlement.
(12 juillet-10 septembre) 1784.
Auteur de divers ouvrages, dans lesquels il engageait
les hommes à se manger entre eux; il préconisait l'amour
libre, approuvait le vol ; était très lié avec l'ignoble
libraire Boissière, de Londres, ancien laquais d'escroc,
escroc lui-même. Brissot était accusé d'avoir collaboré
avecLaffittede Pelleport, au « Diable dans un bénitier. »
Il avait été dénoncé. Brissot sortit de la Bastille, grâce à
la protection de celui qui fut Philippe-Égalité, alors duc
de Chartres.
24 MANUEL, Louis-Pierre,
Homme de lettres.
(3 février-7 avril) 1786.
Auteur de libelles, colporteur de nouvelles à la main,
dénonça son complice. Fut procureur de la Commune, à
Paris, pendant la Révolution. Contribua largement à
répandre les calomnies qui furent alors débitées sur
l'Ancien Régime. Fut condamné à mort par ses anciens
amis politiques, le 15 novembre 1793. Son incarcération
à la Bastille avait été provoquée par la publication du
Coup cl'œil philosophique sur le règne de saint
Louis. Damiette, 1786, in-8o de 176 p. « Misérable dia-
tribe, où l'auteur n'épargne rien pour rendre ce monarque
odieux. » {Biog. univ.)
Ans. Mois. Jours.
1 28
Ordonnance de non-lieu.
1 ARNOUX, Edme,
Directeur-caissier de la Gazette de France,
(28 juillet-10 août) 1774.
28 décembre 1775-2 janvier 1776.
Accusé d'être l'auteur d'un libelle.
» » 6
Gustave Bord.
{La suite 'prochainement.')
L'un des directeurs, gérant, Gustave Bord.
NANTES, VINCENT FOREST ET EMILE GRIMAUD, IMPRIMEURS BREVETÉS.
Correspondance d'un député do la
noblesse de la Sénéchaussée de ]Mar-
seille avec la marquise de Oréquy,
à, Blaincourt, par Brienne, Cham-
pagne (13 mai-8 août 1789).
(Suite.)
13 juillet 89.
Je devais aller hier à Versailles, j'avais projeté de voir M. de Meré ; ce
voyage a été interrompu par la nouvelle du renvoi de M. Necker. Le Roi lui
écrivit, samedi, qu'il n'avait plus besoin de ses services, que la sûreté de son
royaume exigeait qu'il en sortit et qu'il fît mystère de sa retraite. A cinq heures
du soir, il se mit en voiture, sous le prétexte d'aller promener ; quand il fut à
une certaine distance, il proposa à sa femme, qui ignorait le fatal billet, de coucher
à Saint-Ouen ; c'est là qu'il a fait ses paquets ; il est parti dans la nuit, mais
personne ne sait le lieu de sa retraite. On imagine qu'il est allé dans les terres
qu'il a en Suisse. Il semble que le public a pressenti cette disgrâce, car, dans
tous les imprimés, on dénonçait une intrigue de cour, qui cherchait à porter de
grands coups. Depuis vendredi au soir, les attroupements recommençaient au
Palais royal ; le samedi, ils furent plus forts, et il y eut des orateurs qui tra-
vaillaient à inspirer de l'horreur contre l'ennemi commun. Le prétexte était la
présence des troupes ; mais, quand la nouvelle fut confirmée au Palais royal, la
fureur a succédé à la consternation qui a été le premier sentiment. J'ai entendu
dire qu'il fallait de suite s'armer pour exterminer le clergé et lanoblesse,àquion
impute ce départ. Un monsieur, vêtu de noir, avec une épée, est monté sur
les planches, a montré son pistolet, a invité tout le monde à se munir d'autant,
ajoutant qu'il avait cent mille écus à la disposition de ceux qui voudraient le
suivre. Les jeunes gens ont été faire cesser tous les spectacles, ils ont dit que,
puisqu'on les avait arrêtés à la mort du dauphin, il fallait bien les interrompre
dans ce jour de deuil. Sur le soir, les jeunes gens et le peuple se sont réunis
aux Champs-Elysées; il y a été placé un escadron de dragons pour empêcher le
désordre. Tout Paris, qui n'avait pas prévu ce qui allait arriver, se trouvait
dans les Tuileries ; tout à coup, on a entendu tirer un coup de pistolet vers le
Pont-Tournant. L'abbé de la Beaume, qui s'est trouvé là, est venu nous dire que
les dragons venaient de tuer roide un garde-française. Le garde-française s'était
approché des dragons pour les décider à se ranger dans le parti du peuple. Le
capitaine, qui l'a entendu, lui a cassé la tête d'un coup de pistolet. C'est, appa-
remment, ce qui a attiré sur les dragons une grêle de pierres, dont plusieurs
T. II. —SEPTEMBRE 1883. 5
66 CORRESPONDANCE D1UN CONSTITUANT
ont été grièvement blessés. Comme je passais sur les boulevards, j'en ai ren-
contré deux qu'on emmenoit ; les dragons ont fait une manœuvre qui a divisé
le peuple : il est entré en foule dans les Tuileries ; on a tiré dix à douze coups de
balle, mais en l'air, ce qui fait qu'on les a très bien entendues siffler ; la peur a
pris à tous, mais voyant que tout le monde se portait bien, ils se sont tous
donné rendez-vous au Palais royal, pour y faire leur motion. La nuit a été assez
tranquille ; j'ai entendu tirailler des coups de fusil dès le matin; la fermentation
a été plus forte que jamais. Ils se sont donné rendez-vous à midi, au Palais
royal. Le tocsin a sonné dans toutes les églises, l'objet étant de ramasser du
monde ; et cependant, on dit que les électeurs s'y sont aussi assemblés, pour
parer à ces désordres. J'ai ouï dire que presque tous les gardes-françaises se
sont rangés du côté du peuple ; ils veulent venger leur camarade assassiné,
disent-ils, par les dragons, et un autre qui a reçu un coup de sabre des
hussards.
En effet, ils ont passé, sur les deux heures, à la place Louis XV, venant du
Pont-Neuf; ils sont entrés par la rue des Champs-Elysées, je ne sais où ils ont
été de là ; ils avaient des tambours, huit à dix pièces de canon, il y avait bien
sept à huit cents gardes-françaises, et beaucoup de soldats et autres uniformes ;
ils marchaient en bon ordre, accompagnés de beaucoup de peuple armé de
haches, de fusils, bâtons, etc. ; on dit qu'ils allaient chercher le régirent de
dragons. Je les ai vus passer de chez M. de la Beaume. Le tocsin a sonné
toute la journée, on a enfoncé les maisons des fourbisseurs et de tous ceux chez
qui on a imaginé pouvoir trouver des armes. L'hôtel de la Force a été enfoncé,
la ville était pleine de ces gens armés, courant les rues comme des fous, arrê-
tant et faisant marcher tout ce qu'ils rencontraient. A six heures du soir, comme
j'ai voulu rentrer, je les ai vus en possession du garde-meuble, où ils ont trouvé
bien des fusils, des pistolets, lances, etc. Toute la journée, on a entendu tirer
grand nombre de coups de fusil, et cela continue. On ne sait où sont les troupes,
il n'en a pas paru un détachement ; si la défection devenait générale, je ne sais
ce que nous deviendrions ; ces soldats seraient des enragés. De bric ou de
broc, ils se sont procuré beaucoup d'armes, les corps de garde ont été désarmés;
ils se sont emparés des canons de la Ville, de ceux de l'hôpital des gardes-
françaises ; ils ont des munitions, et la Providence a fait que, par hasard, ils
ont trouvé, dans un bateau du port Saint-Paul, soixante barriques de poudre
dont ils se sont emparés prudemment. On ne sait point où ils sont déposés, tout
est dans la consternation, on s'attend à tous les excès. Plusieurs barrières sont
brûlées ; on dit qu'aujourd'hui, la ville s'est occupée d'une garde bourgeoise
pour protéger les propriétés et la personne des citoyens ; le chemin de Ver-
sailles est hérissé de canons et de troupes; LE DRAPEAU DE CES MESSIEURS
EST NOIR, avec l'effigie de M. Necker et duduc d'Orléans. Onditque laduchesse
le fait chercher partout, c'est, je crois, un faux bruit, pour ameuter davantage ;
on le dit à Versailles ; on a aussi fait courir le bruit qu'on avait enlevé cinquante
députés, on assure que cela est faux. J'ai grande envie de savoir ce que les
États auront fait aujourd'hui. Le comte de Mirabeau, sans doute, n'y aura pas
paru, par la raison que l'on a dû enterrer son père ce matin, à moins que le
patriotisme l'ait emporté sur les sentiments de la nature et de la décence. Le
AVEC LA MARQUISE DE CRÉQUY 67
peuple croit que Ton s'est débarrassé de M. Necker et du duc d'Orléans ; il
demande, dit-on, qu'on les représente mort ou vif ; au reste, je ne puis guère
savoir de détails, il est imprudent d'aller chercher ou de vouloir colporter les
nouvelles. MM. de Montmorin, de Puysêgur, de la Luzernie et de Saint-Priest,
sont remerciés. M. de la Galaisière remplace M. Necker. M. de la Vauguyon
est aux affaires étrangères, M. de Broglie à la guerre, et M. Foulon est son
intendant ou intendant des finances du département de la guerre et de la
marine qui passe à M. de la Porte ; M. de Breteuil est ce qu'était M. de Mau-
repas. Il y a un comité de finances où ils sont trois, on ne peut me nommer que
M. Odoard de La Tour et M. d'Amecourt. J'avais fait le projet de partir tout
de suite, d'aller vous rejoindre, mais on croit qu'il n'y a nulle sûreté sur les
chemins, et que, peut-être, il n'y en aura guère plus dans les campagnes. Bien
des gens pensent que l'on sera plus en sûreté à Paris qu'ailleurs ; cependant,
la ville peut être affamée. Je suis dans une grande perplexité, et je crois que je
finirai par me déterminer à attendre ici le sort qu'on nous destine, fût-ce la
Saint-Barthélémy que j'ai cru pouvoir prédire, il y a trois ou quatre mois. Les
Parisiens attendent la jeunesse bretonne, qui est bien armée, et qui est au
nombre de soixante-dix mille hommes ; tout nous annonce les horreurs de la
guerre civile. Le Roi s'est bien pressé, il faudrait peut-être que le peuple connût
les raisons pour être un peu tranquillisé. M. des Planques est fort embarrassé
sur ce qu'il y a à faire ; si on vient attaquer l'hôtel, je crois que ce qu'il y a de
mieux à faire, c'est à mauvais jeu bonne mine, car aussi bien saccageront-ils
tout, s'ils en ont envie. On tâchera d'éviter les vexations pour de l'argent.
Mon laquais qui rentre me dit que les bourgeois sont sous les armes. Tout est
tranquille. On désarme les polissons, on arrête ceux qui ont des effets volés ;
mais il faut avoir une cocarde verte au chapeau pour n'être pas insulté. On
sonne le tocsin pour assembler les bourgeois ; on ne laisse sortir personne pour
aller à la campagne : voilà ce que je viens d'apprendre.
Pour bien comprendre le sens exact des lettres qui vont suivre,
il ne faut pas oublier qu'à Paris, on était sans nouvelles de Versailles,
que toutes les lettres étaient décachetées et qu'un mot pouvait
suffire pour faire suspendre l'imprudent à la fatale lanterne. Aussi,
lorsque l'auteur de ces lettres raconte la prise de la Bastille, il n'a
garde de rien blâmer. Il en fait le récit d'après une des nombreuses
versions populaires qui circulaient alors.
16 juillet 1789.
Ma dernière lettre, si elle vous est parvenue, Madame, ma très chère cou-
sine, a dû vous alarmer sur le sort de Paris, et doit vous faire attendre celle-ci
avec impatience ; il s'est passé de grands événements ; je ne vous parlerai point
de beaucoup de détails, il faudrait écrire des volumes. Mardi, la milice bour-
geoise était sur pied et commençait à faire la police: elle désarmait tous les
gueux, pendait sur la place même ceux qui étaient pris volant, en faisait empri-
68 CORRESPONDANCE D'UN CONSTITUANT
sonner d'autres. On arrêtait ceux qui portaient des torches pour mettre le feu,
mais cette police vigoureuse ne laissait point que la ville ne fût dans toutes les
horreurs de la guerre civile ; le pavé était couvert de gens armés, l'alarme se
répandait dans le même instant dans tous les quartiers où l'on annonçait
l'arrivée de troupes que le Roi avait chargées de répandre le sang des citoyens :
la fureur avait succédé à la consternation. Toute la journée se passa à fouiller
les maisons et les couvents, pour se procurer des armes et des munitions de
guerre. Je ne sais si je vous ai mandé que la Providence, qui avait prévu ces
besoins, avait fait arriver tout exprès, depuis quatre jours, au quai Saint-Paul,
un bateau soi-disant chargé de barriques de farine ; on a d'abord reconnu ce
bateau, et les gens qui l'ont reconnu ont aussitôt deviné que ces barriques en
contenaient d'autres qui étaient pleines de poudre. Cela a été conduit je ne sais
où. Il y avait soixante barriques de poudre et de balles en proportion. Le
tocsin sonnait de tous côtés, les coups de fusil se succédaient et on entendait
siffler les balles en l'air, pour s'accoutumer à ce bruit. J'avais vu huit cents
gardes-françaises marcher avec dix pièces de canon pour attaquer les dragons.
Une grande partie des soldats des autres régiments venait, d'un moment à
l'autre, s'incorporer dans la milice bourgeoise qui était d'environ cent cinquante
mille hommes. Les femmes excitaient au carnage; toute la journée se passa presque
en crainte, en projets, en motions, en pilleries particulières qui ont produit du
blé de l'argent pour faire la guerre ; le soir, le feu a été mis à toutes les bar-
rières ; la nuit ne fut pas tranquille ; dès le matin on fut piller l'école militaire :
ce succès enhardit à aller piller les Invalides. Une compagnie de grenadiers
des gardes-françaises, soutenue de trois mille jeunes gens, furent les attaquer.
On fit quelque résistance. M. de Sombreuil laissa entrer les grenadiers et ferma
la porte sur les bourgeois ; ils se jetèrent tous pêle-mêle dans les fossés et
furent bientôt arrivés. M. de Sombreuil se rendit, en disant qu'il ne pouvait pas
indiquer le lieu où étaient les armes et les munitions : on sut bien les trouver ; il
y a eu, à cette occasion, une trentaine de bourgeois qui ont été étouffés par la
foule dans les caves, on a pris tous les canons et quarante mille fusils, qui ont
bien armé tout le monde. Sur les onze heures, on fit courir le bruit qu'on se
battait dans le faubourg Saint-Antoine, car vous n'avez pas d'idée des horreurs et
des contes qu'on a imaginés, placardés, pour aigrir et corrompre le peuple ; on s'y
porta en foule, on délibéra de s'emparer tout premièrement de la Bastille, moins
pour en rester maître que pour en enlever toutes les armes, les munitions, afin
qu'elles soient inutiles aux troupes du Roi. Le curé de Saint-Paul fut chargé
d'aller proposer cette capitulation à M. de Launey, qui l'accepta, après avoir
longtemps disputaillé ; sur sa parole, plusieurs grenadiers des gardes-françaises
et environ trois cents bourgeois étaient entrés, quand tout à coup il fait lever
le pont-levis; on lui reprocha son tort : il dit que ce sont les droits de la guerre.
Il traitait cela comme une ruse. Un grenadier lui dit que puisqu'il n'accédait
point à la capitulation, il fallait qu'on les laissât sortir, qu'ils allaient l'assiéger,
que le plus fort ferait la loi. A un signal fait avec la main, la garnison fusilla
ceux qui étaient pris là et en a tué plus de cent cinquante. Les coups de fusil,
les cris de ces malheureux ont porté la rage dans le cœur de ceux qui étaient
restés dehors ; les grenadiers sont montés sur les toits des maisons voisines,
AVEC LA MARQUISE DE CRÉQTJY G9
d'où ils fasillaienl les canonniers et la garnison ; le peuple s*est jeté dans les
fossés pour saper les fondements. Il avait déjà l'ail avancer son artillerie. On
apporta une quantité prodigieuse de paille, on la mouilla, on y mit le feu
pour que la fumée empêchât la garnison de voir ce qui se passait sur le pont-
levis. Il y avait là un gros canon, à l'aide duquel ils ont coupé les chaînes ; le
pont-levis étant tombé, ce même canon a fait brèche dans la porte ; dès qu'elle
a été assez grande pour qu'un homme pût y passer, deux grenadiers se sont
élancés malgré les gens qui la gardaient, et ont été suivis de quelques bour-
geois ; ils ont fait carnage de la garnison qui y était. Les deux grenadiers
sont montés et ont arboré le pavillon de la troupe. M. de Launey s'est rendu
et a couru se cacher ; le même grenadier qui avait planté le pavillon le retrou-
vait dans une cheminée ; on s'est emparé de lui et de M. de Losme-Salbray, son
major, et le directeur des poudres. On s'est emparé de toute la garnison ; deux
suisses ont été pendus tout de suite, comme assassins des citoyens. Les canon-
niers encore existants, au nombre de trois ou quatre, ont été tramés à l'Hôtel de
ville. On a trouvé sur M. de Launey un avis de la Cour qui lui ordonnait de
tenir bon, qu'à sept heures du soir il recevrait de grands secours. Cet avis avait
été connu par les courriers interceptés ; quand il a été sur la place de Grève, il a
été tué par un bourgeois, comme traître à la patrie, ainsi que M. de Losme-
Salbray et les autres qui étaient là. Un grenadier leur a coupé la tête. Ces tètes,
mises au bout d'une pique, ont été promenées dans les rues, après avoir été
présentées dans le Palais royal ; j'ai vu d'une fenêtre deux tètes posées sur
une table ; tous ces gaillards avaient mis des verres entre les deux, y faisaient
verser de la bière, narguaient les têtes, buvaient à leur santé, les tournaient et les
retournaient comme nous manipulerions un fruit. Je m'en fus, saisi d'horreur ;
la joie était extrême. Comme j'avais le costume du Tiers État, on me conta
que l'on aurait incessamment toutes les têtes qui déplaisent, et surtout toutes
celles de la noblesse. Vous remarquerez qu'on ne laissait sortir absolument
personne, et que pour nous mettre tous hors d'état de défense, on a fouillé en même
temps dans presque tous les hôtels pour en enlever les armes, savoir qui les
habite, le monde qu'il y a. J'ai eu cette visite ; j'ai proposé mon épée, mais
comme on a vu que j'étais seul, on a eu l'honnêteté de me la laisser pour ma
défense personnelle. Comme je revenais chez moi, deux personnes que je ne
connais pas m'arrêtèrent pour me dire que, grâce aux bonnes précautions qu'on
avait prises, on avait intercepté la correspondance de M. de Flesselles, prévôt
des marchands ; qu'on s'était convaincu qu'il trahissait les citoyens, et qu'il
voulait les livrer la nuit suivante aux troupes que le Roi devait envoyer dans la
ville ; qu'on venait de lui casser la tête dans l'Hôtel de ville même. Le fait s'est
trouvé très vrai, et l'on m'a dit depuis que, comme les lettres étaient en style
obscur, il avait d'abord obtenu son pardon ; mais qu'un homme comme il faut
appela le chevalier à charge de commander cinquante hommes de la patrouille
bourgeoise, s'adressa à lui pour avoir un ordre de lui donner des armes ; M. de
Flesselles, sur l'annonce du chevalier, le persifla sur la noblesse, et l'autre prit
de l'humeur et insista pour avoir un ordre. Le prévôt lui donna un mandat sur
les Chartreux ; il y fut, y trouva deux mille personnes. Les chartreux témoignèrent
le plus grand étonnement de cet ordre du prévôt des marchands, ils jurèrent
70 CORRESPONDANCE D'UN CONSTITUANT
qu'ils n'avaient jamais eu d'armes, offrirent de fouiller partout ; le chevalier
exigea d'eux une déclaration signée qu'ils n'avaient jamais eu ni fusils, ni
munitions en dépôt ; il arriva à l'Hôtel de ville avec cette déclaration: un citoyen
lâcha aussitôt un coup de pistolet au prévôt, en lui disant : «Traître, voilà toutce
qu'il te faut; » d'autres lepoigaardèrentau même instant. Toutes ces circonstances
firent craindre pour la nuit une attaque décidée. On plaça de l'artillerie à toutes
les avenues, on commença à dépaver les rues pour porter les pavés dans les
maisons, on plaça des carrosses, des fiacres, pour embarrasser les manœuvres de
la cavalerie ; en un mot, on fit les dispositions les plus sages et les mieux ordon-
nées pour bien recevoir les troupes du Roi. On s'y attendait d'autant plus qu'on
avait connu la réponse sèche et négative aux États généraux, au sujet de la garde
bourgeoise et de l'éloignement des troupes.
A minuit, j'ai entendu un tapage et des cris affreux dans la rue : on frappait
des coups terribles à toutes les portes ; j'eus une belle peur, je crus qu'on réali-
sait le projet que j'avais vu former le jour même ; je songeai d'abord à me
sauver par le jardin, mais, convaincu que je n'étais pas plus en sûreté pour cela, je
pris mon épée, bien résolu de me défendre le plus possible si on en voulait à
ma vie. C'était seulement pour obliger à mettre des lampions à tout le premier
étage, afin d'éclairer la rue, moins pour le succès de la Bastille, que pour prévenir
les désordres que l'obscurité aurait entraînés, si les troupes du Roi attaquaient,
comme on paraissait le craindre hier matin. La joie brillait sur tous les visages,
le mouvement était incroyable, les patrouilles se faisaient dans le meilleur
ordre possible ; les bourgeois de Paris ont vraiment sauvé la ville par la
promptitude, le bon ordre de leur formation, et par l'exactitude, le zèle prudent
et éclairé qu'ils mettent dans l'exécution et dans tout le service. On a dit que
quelques officiers des gardes-françaises avaient empoisonné la soupe ; les
militaires l'ont découvert par hasard, ou s'en sont doutés. Tous les soldats, à
Paris et à Versailles, ont quitté les casernes, sont venus offrir leurs services ; ils
avaient pendu, à midi, trois de ces officiers et devaient pendre les autres dans la
soirée. Le régiment de dragons a fait demander d'arriver dans la ville pour la servir;
plusieurs avaient déjà déserté et étaient incorporés dans la milice bourgeoise.
Les suisses sont venus en foule, le régiment des gardes-suisses s'est offert, le
régiment de Provence et un autre qui est à Saint-Denis se sont offerts.
Quelqu'enchanté que l'on fût de cette défection, on n'a point négligé des actes
de prudence, on a prié les suisses de rester neutres, on est allé en très grande
force recevoir les autres régiments et on les a divisés dans les différents
districts et en différentes patrouilles. Ils disent tout haut que l'on a pris cette
précaution crainte de trahison. La capitulation a porté qu'en cas d'attaque ils
marcheraient au premier rang, parce qu'ils ne font pas leur devoir; les premiers
coups des citoyens seront pour eux. On proposait, à midi, d'aller à Versailles
enlever le Roi, et de le déclarer Roi à Paris, comme dans le temps de nos
anciens germains. Vous devinez que les ministres jouaient gros jeu dans ce
projet et comme les avenues de Versailles sont hérissées de troupes, on propo-
sait de prendre tous les nobles, leurs femmes, tous les moines, de leur donner
des armes, de les mettre à la tète de la milice bourgeoise, afin qu'étant poussés
par celle-ci, ils reçussent les premiers efforts de l'armée du Roi, étant juste
AVEC LA MARQUISE DE CRÉQUY 71
qu'ils soient punis de leur conduite passée et présente, trop heureux encore de
recevoir une mort honorable, en combattant, contre le Roi, pour la patrie.
Cependant le bruit se répandait que les succès de la veille avaient jeté la
consternation dans la cour du Roi ; qu'il avait interpellé le Bon de Breteuil de
lui indiquer un parti, que le ministre lui a répondu : « Je n'en vois que deux, le
premier est d'attaquer tout de, suite, et dans ce cas je supplie Votre -Majesté
d'accepter ma démission ; le second est d'accéder aux demandes du peuple et
de renvoyer les troupes. » Il y a apparence que les têtes abattues mardi ont fait
grande impression et que le Conseil a été de cet avis. Hier, à cinq heures du
soir, comme j'étais à la place Louis XV, j'ai vu un monde incroyable dans ces
Tuileries, qui battait des mains, criait : Vivent le Roi et la nation ! J'ai
couru, j'ai vu quarante députés des États généraux qui ont dit qu'ils appor-
taient le rameau d'olivier. La France n'aura jamais de moment plus beau que
celui-là. Tout le monde pleurait de joie et je ne puis l'écrire ni y songer sans
répandre des larmes. Ce moment délicieux ne peut se décrire, l'enthousiasme
étouffait la voix, les sanglots coupaient tout ce que l'on voulait se dire. On
courait, on se pressait, on s'embrassait, sans se connaître, sans se parler. Que
je plains le Roi de n'avoir point été témoin de ce spectacle ! On le demandait à
cor et à cri. On veut qu'il vienne sans gardes. On avait assuré qu'il vien-
drait ce matin, mais je ne le crois pas. Je n'ai pu savoir positivement ce que
les députés ont apporté. On dit que le Roi déclare avoir été trompé ; qu'on lui
avait jusqu'à présent laissé ignorer ce qui se passe ; qu'il accédera au vœu de
la nation ; qu'il ne veut avoir que des ministres qui lui soient agréables ; qu'il
renverra les troupes. C'est à peu près la substance. La joie était universelle
et sincère, mais elle était comme empoisonnée par la défiance. On craint
encore une trahison. Les précautions ont été redoublées et il y a sûrement
beaucoup de méchants que cet accommodement tarabuste; on cherchait
encore hier, au loin, à alarmer le peuple. Ici, l'on disait : On s'égorge dans le
faubourg Saint-Antoine ; là, on disait: Le feu est dans le faubourg Saint-Honoré.
J'ai entendu, à onze heures du soir, crier, en courant dans les rues : Aux armes !
aux armes ! ils sont là les hussards, les Cravattes, etc. Je ne sais ce que les
patrouilles auront fait de ces nouvellistes infâmes ; si on avait pris mon conseil,
on les aurait arrêtés. Il faut penser du moment qu'ils auraient été convaincus
de mensonge, d'autant que, dans ce moment, on compte qu'il y a au moins douze
mille bourgeois à cheval qui font des patrouilles dans les environs de la ville,
et qui sont à même de donner des avis sûrs, car je ne peux pas concevoir
comment, dans si peu de temps et avec une fermentation aussi terrible que celle
qui agite encore les tètes, on a pu prendre tant de mesures, tant de précautions,
dont la sagesse ferait la gloire des généraux les plus consommés. Voilà une
fîère et bien utile leçon pour le ministère. Si les États généraux ne profitent pas
de ce moment pour faire le bien, ils auront de grands torts. Ils peuvent faire le
bien du Roi et de la nation.
Je ne sais si vous pourrez me lire, mais j'ai tant de lettres à faire que j'écris
tout à la hâte ; j'ai commencé par la vôtre, persuadé que vous prenez le plus
grand intérêt à tout ceci et que vous devez être en peine sur mon compte. Si
j'avais pu me sauver chez vous, je l'eusse fait ; mais il n'y a plus de possibilité.
72 CORRESPONDANCE D UN CONSTITUANT
Je vais reprendre le fil de vos affaires ; on m'annonce l'arrivée du Baron, cela
m'explique le retard de l'abbé de F"*. Mes compliments, je vous prie, à qui de
droit ; vous connaissez mon sincère et respectueux dévouement. Au moment où
j'allais cacheter ma lettre, le tocsin sonne ; on dit que c'est parce qu'il arrive
quarante mille hommes de troupes du Roi ; on se rassemble pour les repousser.
J'ai peine à croire que ce ne soit pas une fausse alerte, d'après la députation
d'hier et les paroles qu'on assure qu'elle a portées.
18 juillet 1789.
Au moment où je cachetais ma dernière lettre, Madame, ma bien chère cou-
sine, on sonnait le tocsin, ce n'était qu'une fausse alarme ; les deux ou trois
personnes qui avaient répandu la nouvelle de l'arrivée des troupes du Roi
avaient été arrêtées et furent pendues ou fusillées dans la journée même. Cette
journée se passa en murmure de ce que le Roi n'avait point fait éloigner les
troupes ; il y avait déjà des motions pour aller attaquer le corps d'armée de
Saint-Denis. La police était toujours faite par la milice bourgeoise qui arrêtait
des malfaiteurs ; elle a causé en même temps bien des accidents, il a péri bien
du monde par les étourderies et peut-être par la méchanceté de ces jeunes
gens qui tiraient imprudemment dans la rue. Le même jour, on a commencé à
démolir la Bastille ; le soir, on annonça que tous les ministres, sans exception,
étaient renvoyés, et cela paraît vrai, puisque le Roi a été obligé de faire seul,
avec un commis nommé M. d" Arranges, le travail du renvoi des troupes. Il
a écrit de sa main une lettre très pressante à M. Necker pour le rappeler. Il a
remis cette lettre aux Etats généraux, en leur disant qu'il les chargeait du soin
de la faire parvenir ; ils ont écrit de leur côté et envoyé un courrier qui doit le
joindre à Bruxelles. Le même jour, on a dit M. Foulon mort d'apoplexie ; cela
ne s'est point confirmé. On avait espéré que le Roi viendrait ce jour-là à Paris ;
on trouvait très mauvais qu'il ne vint pas ; on regardait la parole de paix appor-
tée par les députés comme un piège qui fît redoubler les précautions ; la bour-
geoisie avait au moins quatre mille hommes à cheval pour être sans cesse en
découverte. Le Roi est venu hier. Il s'était annoncé pour onze heures ou midi, il
n'est arrivé qu'à trois heures. Le mécontentement était général. Déjà tout ce qui
l'attendait avait décidé d'aller le prendre à Versailles. Enfin, on fut content
quand on entendit tirer le canon de la bourgeoisie à la barrière de la Confé-
rence ; il est arrivé, précédé du gué à cheval et des poissardes sautant comme des
bacchantes, portant des branches d'arbres ornées de rubans ; venaient ensuite la
cavalerie bourgeoise, la milice bourgeoise, les gardes-françaises et leurs canons.
J'ai observé qu'il n'y avait que deux gardes du corps. Il était dans un carrosse
avec un capitaine des gardes, avec le comte d'Estaing, le prince de Beauveau
et d'autres seigneurs ; une poissarde est montée à la portière et l'a embrassé-
Il allait au pas, suivi de plus de vingt mille hommes de la milice bourgeoise ;
il est venu dans la rue Saint-Honoré par la place Louis XV, la rue Royale, il
a été de là à l'Hôtel de ville. Le concours de monde était prodigieux. Il y a eu
beaucoup de : Vive la nation ! Vive la garde française ! Vive la liberté ! et
presque point de Vive le Roi, dans l'endroit où je l'ai vu. On dit qu'à l'Hôtel
de ville on a crié Vive le Roi ! Il a été porté dans la salle et il est impossible de
AVEC LA MARQUISE DE CREQUY 73
savoir au juste ce qui s'y est passé. Les uns disent qu'il a parlé, les autres
disent qu'il n'a pas ouvert la bouche, et ces faits opposés sont attestés par des
gens qui disent j'y étais. On dit que M. Bailly, maire de Paris, a parlé pour
lui ; qu'il a dit que le Roi, ayant su L'empressement qu'on avait de le voir, s'est
rendu au vœu de son peuple; il a affirmé le départ des troupes, confirmé la milice
bourgeoise. M. de Tollendal qui a parlé au nom des Etats généraux, selon les
uns est blâmé et selon d'autres est approuvé d'avoir porté la parole. Personne n'a
pu rendre compte de ce qu'il a dit. Le procureur du Roi a requis qu'il fut érigé
un monument à Louis XVI avec ces mots : Restaurateur de la liberté. Le Roi
est reparti, et alors, on dit qu'il a été accompagné de beaucoup de Vive le Roi !
J'oubliais de vous dire qu'on lui a présenté la cocarde de la milice bourgeoise,
qu'il l'a acceptée et qu'on lui a dit : « Sire, avec cette cocarde et le Tiers Etat,
vous conquerrez l'Europe. » C'est, dit-on, le comte d'Estaing qui lui a fait ce
compliment; je ne le garantis point ; le fait de la cocarde est plus sûr : son
cocher et ses gens l'avaient. Il a été accompagné par vingt mille hommes ; il
les a fait prier de s'arrêter à la barrière, parce qu'il était parti .sans dîner;
qu'il était venu lentement, qu'il avait besoin de s'en retourner vite pour prendre
quelque chose. Voilà le public satisfait ; je crois que le comte de Caraman ne
le sera pas moins quand il apprendra ces détails, puisqu'il peut se vanter
d'avoir fait, à Marseille, la répétition de la grande pièce qui s'est jouée ici. Il
est impossible de trouver des circonstances plus égales. J'ai remarqué que l'on
portait des moitiés de pain enfilées au bout des hallebardes, apparemment pour
prouver au Roi que cette denrée ne manque pas. La ville a ordonné la conti-
nuation de la perception des droits d'octroi et a ordonné à la milice bourgeoise
de donner main-forte. On fait cent millions de rente. On assure qu'on a
trouvé à la Bastille des preuves des menées qui avaient pour objet de contre-
carrer les opérations de M. Necker, tendant à l'approvisionnement de Paris ;
on y mêle une grande dame et un grand monsieur ; on les devine de suite, et
l'on parle de couper ces têtes et plusieurs autres, comme celles du Prévôt et du
Gouverneur. Cela a fait prendre la fuite à beaucoup de gens : MM. de Breteuil,
du Chàtelet, de Broglie, les Polignac (que l'on dit exilés), le garde des sceaux,
etc. On va jusqu'à dire que le comte d'Artois est parti, bien déguisé en jockey,
pour l'Espagne ou la Savoie. On ne peut se faire idée de tous les propos et de
toutes les méchancetés qui se débitent. On est fort occupé du sort des gardes-
françaises qui ont fait la Révolution par le secours dont ils ont été ; on les
regarde et on les traite comme des libérateurs ; la ville les a à sa solde, les
nourrit et leur donne quinze sols par jour. On dit que le régiment est abso-
lument cassé, que les officiers eux-mêmes ne veulent plus commander à des
soldats qui les ont accusés de les avoir empoisonnés, et qui même ont tiré sur
eux. On ne désigne aucun ministre. On parle de Target pour garde des sceaux,
ou de l'archevêque de Bordeaux. Ce qu'il y a de réel, c'est que le Roi n'a pas
un secrétaire d'État pour signer les expéditions ministérielles. On propose une
souscription pour bâtir, sur les ruines de la Bastille, un bel édifice appelé le
temple de la Liberté et qui sera destiné à l'Assemblée de la nation. J'oubliais
de vous dire que le Roi marchait au milieu de tous les députés aux Etats géné-
raux qui étaient à pied. Il est certain que l'armée s'éloigne, et l'on assure que
74 LETTRES D'UN PORTIER
toutes les têtes auxquelles on en veut, même Madame de Polignac, marchent
avec elle. On dit qu'en Normandie, la révolte a été affreuse. Il faut s'attendre
aux nouvelles les plus désastreuses. Voilà l'effet du résultat du mois de
décembre, c'est de faire régner M. Necker sous le nom de Louis, car je ne
doute pas qu'il revienne. Le Roi a comblé et au delà ses espérances, car dans
les derniers mouvements, on ne s'occupait plus du ministère qui les a préparés
sans doute sans le savoir.
Yte B. d'Agours.
Lettres dL'un F*or»tior
au commoncemont clo la Révolution.
Nick qui signe ces lettres était le suisse de l'hôtel du comte de
Lusace, à Paris. Fort honnête homme, il avait toute la confiance de
son maître qui le chargeait de le renseigner sur ce qui se passait
aux environs de la porte de l'hôtel, d'effectuer certains paiements
et de surveiller l'envoi des objets que le prince faisait venir de
Paris.
Nous devons à M. Germain Bapst la communication des lettres
envoyées par le portier à son maître, et les renseignements suivants
sur celui-ci.
François-Xavier-Louis- Auguste-Bennon, deuxième fils de Frédé-
ric-Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, était ainsi le frère
de Marie-Josèphe qui épousa le Dauphin Louis de France, en 1747,
et par conséquent l'oncle de Louis XVI.
Après avoir fait brillamment la guerre, au service de l'Autriche, il
entra au service de la France le 12 août 1758 ; il se signala notam-
ment, à la tête d'un corps saxon, qui protégea la retraite du maré-
chal de Gontades après la bataille deMinden (1759). De 1760 à 1768,
il tenta vainement de se faire élire roi de Pologne, et grand maître
de l'ordreTeutonique. 11 vint se fixer, en 1771, en France, où il
fut connu sous le nom de comte de Lusace.
En 1775, il acheta au prince Ferdinand de Rohan, pour 1,300,000
livres, ce château de Pont-sur-Seine où Nick lui adresse ses lettres,
et le 9 avril 1784, du vicomte d'Allemand, l'hôtel de Verges, au
faubourg Saint-Honoré, pour 367,400 livres. C'est de là que Nick
lui écrit.
Il habitait, au commencement de la Révolution, le château de
AU COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION 75
Pont-sur-Seine ou Pont-le-Roi (bourg de 900 habitants dans le
canton de Nogent-sur-Seine, Aube). Néanmoins, il fut inscrit
comme garde national au district des Capucins Saint-Honoré,
auquel il avait fait, en 1789, un don patriotique de 3,000 livres.
Il quitta à une date que nous ignorons, mais avant l'automne
de 91, puisque c'est au mois de novembre de cette année que
Louis XVI put le sommer de rentrer en France, il quitta Pont-sur-
Seine, et alla habiter le château de Zabelitz, enMisnie. Il y mourut
le 21 juin 1806.
Sur l'honnête Nick, l'histoire — de minimis non curât — ne
nous fournit aucun renseignement. Si une orthographe absolument
désordonnée doit être le signe d'une âme naïve, nous pouvons
nous porter garant d'une candeur de l'âge d'or. Aussi tout en con-
servant fidèlement le style et la forme de ces billets, nous avons
cru, de crainte qu'ils ne fussent incompréhensibles, devoir leur
donner l'orthographe courante.
Nous nous contentons de publier littéralement , en guise de
spécimen, la première lettre.
G. d'H.
18 septembre 1788.
Monseigneur,
Voilà 3 jour et trois nuits que paris est bien ajittée par une populace
de jeune jense qui aretois toutes les voitures sur le Pont neuf Et qui
faisoit crier Vive Henri 4 Et M. Necker et au diable M. de la Moignon, il
ont arrêté le 16 la voiture de M. le Duc d'Orléans il a fallu qu'il fasse
ausy cette seremonie, il non fait de mal à Personne mais la nuit du 16
au 17 ils ont voulu brûler M. de La Moignon devant son hôtel ils ont étés
empêchée par la Garde à cheval de Paris, qui en a beaucoup sabrée il
ont étés ausy à la maison de M. Du Bois pour j mettre le feu il ont été
aussy empêchêchés et sabrés il sont venus a la grève pour brulér l'effigie
de M. Du Bois ils ont encore été sabré L'on dit beaucoup de mortel de
Blessé. La nuit dernier a été assés tranquille Et l'on a arrêtée Beaucoup
des séditieux dans le fauxbourg Saint-Martin il ont attaqué la Maré-
chaussée qui conduisoit un déserteur il l'ont retiré de leur mains et luy
ont ajettée un hahit et on fait une queste pour luy il en on retiré 48 ou
50 * Et l'on conduit hor la ville.
Nick.
28 avril 1789.
Il est arrivé, hier, une sédition au faubourg Saint-Antoine. On dit qu'ils
étaient 6,000 hommes ensemble.
76 LETTRES D'OT PORTIER
Ils avaient l'effigie tVun homme, qu'ils ont brûlée à la place de Grève.
Cet homme avait dit qu'un ouvrier pouvait vivre avec 15 sols par jour;
cela a été ébruité. Ils ont été cliez lui, et chez un autre qui avait tenu le
même propos. Ils se sont sauvés. Hier, à 9 heures du soir, ils ont été
chez eux, ont répandu leurs meubles dans le milieu de la rue et les ont
brûlés. Ces deux hommes se sont sauvés en poste. La garde a paru,, mais
ils l'ont priée de se retirer, ce qu'elle a fait.
29 avril 1789.
La sédition du faubourg Saint-Antoine a duré toute la nuit dernière.
On a fait feu sur les séditieux. L'on compte quatre à cinq cents personnes
tuées et blessées. L'on a jeté des pierres par les fenêtres. La troupe est
encore sous les armes, avec dix pièces de canon. Il y a deux régiments de
cavalerie, ce sont Royal-Cravate et Bourgogne.
30 avril 1689.
La nuit dernière a été bien tranquille, mais hier au soir, il y a eu deux
séditieux de pendus. Ce soir, il doit encore y en avoir dix. J'ai toujours
les deux caisses de jambon. M. Rivière * a envoyé six petites pièces de
canon à l'hôtel.
3 mai 1789.
Paris est tranquille, mais l'on craint toujours, puisque les gardes-fran-
çaises et suisses et la cavalerie fournissent toujours un tiers de chaque
régiment de garde clans le faubourg Saint- Antoine et aux Halles ; et dans
les places et chez le lieutenant de police, trois compagnies de grenadiers ;
aux Capucins du faubourg Saint-Honoré, il y a toujours un bataillon des
Suisses.
4 mai 1789.
Il est encore arrivé un régiment de dragons à Paris.
1er juillet 1789.
Il est arrivé sur le soir une espèce de sédition. Une grande multitude
de peuple est allée à la prison Saint-Germain, en a cassé les portes, en
a fait sortir onze gardes-françaises et un officier qui y étaient renfermés,
et les a menés au Palais Royal. Il n'y a pas eu de coups de donnés.
M. Simon m'a dit, samedi, qu'il envoie à Votre Altesse Royale tous les
édits et arrêts qui sortent de son imprimerie, excepté tous les petits
arrêts, et que même il en avait fait partir un paquet vendredi.
2 juillet 1789.
J'envoie aussi, avec ce présent rapport, une lettre d'un grenadier des
gardes-françaises à M. le duc de Châtelet. Ces sortes d'écrits se vendent
publiquement au Palais Royal. Ces mêmes soldats que l'on a fait sortir de
la prison Saint-Germain sont encore au Palais Royal. Il est parti, hier, des
* C'est un conseiller de légation qui représentait le prince à Paris.
Al COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION 77
députés pour Versailles, pour avoir la grâce de ces hommes. Si ces sortes
d'imprimés font plaisir à Votre Altesse Royale, je les achèterai tous.
12 juillet 1789.
L'hôtel de Sabran, qui est la seconde porte cochère, à droite, en sortant
de l'hôtel, du côté de la porte Saint-Honoré, est menacé d'être brûlé.
Mgr l'évêque de Laon, qui est son parent, selon le dire, en est la cause.
Il en est parti hier. Il ne reste à l'hôtel que le suisse. Il y a eu une sédi-
tion, M. Rivière vient de me le dire. Il m'a dit qu'il avait écrit à Votre
Altesse Royale. J'ai foi qu'il en a fait mention à Votre Altesse, sans quoi
j'aurais fait le rapport de ce qu'il m'a dit.
15 juillet 1789.
J'ai fait partir, hier, trois chevaux pour Versailles, par ordre de M. le
général. Je les ai fait passer par la plaine de Sablon et par le bois de
Boulogne, parce qu'on ne laisse passer ni chevaux ni voiture pour aller
dans cet endroit. Je voudrais que les deux qui restent à l'hôtel fussent avec
les autres.
J'ai vu, ce matin, prendre un cheval de selle de Mme la duchesse de
Bourbon. A la vérité, on l'a rendu ; mais on les fait bien courir. Ils
servent de chevaux d'ordonnance pour la bourgeoisie de Paris.
On a décapité le gouverneur de Bastille, hier, après la reddition de
cette place à la bourgeoisie ; le prévôt des marchands a subi le même
sort, et plusieurs autres. Quatre canonniers ont été pendus pour avoir fait
feu sur cette bourgeoisie. Les gardes-françaises ont changé de maître et
sont à la solde de la Ville. Ce sont des sergents qui les commandent. Tous
les officiers ont abandonné ce corps. Hier, on en a arrêté quatre en bour-
geois, qui voulaient sortir de la ville. On dit qu'ils ont été pendus sur-le-
champ.
On menace de prendre les gens de livrée pour monter la garde et de
se servir, pour loger les Normands qui doivent arriver, des hôtels où il
n'y a pas de maître. On a pris tous les canons et fusils des Invalides et
les canons de la Ville ; ils servent à la bourgeoisie. Il y a eu une batterie
de 14 canons vis-à-vis l'hôtel de Beauveau, et toutes les avenues sont
barricadées.
Il faut illuminer par toute la ville pendant la nuit. Il y a des endroits
dans la ville où l'on dépave, pour monter les pavés dans les chambres.
16 juillet 1789.
J'ai reçu les ordres de Votre Altesse Royale, datés du 15, par le cour-
rier, à 1 heure après midi. J'ai envoyé la boîte à M. Paris .- il n'a pas pu
dire quand elle sera finie, parce que personne ne travaille depuis dimanche
dernier.
Le courrier de Troyes m'a fait avertir qu'il avait laissé, hier, à Greteil,
un paquet à mon adresse, et qu'il avait craint de l'entrer dans la ville, où
leurs paquets ou boîtes sont visités. Je Fai vu par celle que j'ai reçue
le 16 : la boîte a été ouverte et la lettre de M. Paris aussi.
78 LETTRES D'UN PORTIER
Joseph, le valet de pied, envoyé le 16, a été arrêté à Ghoisy, à quatre
heures après midi. On a fait un procès-verbal, et il a été conduit à
l'Hôtel de ville de Paris, où l'on a ouvert sa lettre. Après, il a été conduit
de poste en poste jusqu'à l'hôtel. Il était une heure du matin quand il est
arrivé. J'ai fait partir, le même matin, sa lettre à sa destination, par
Benard. Mais M. le baron était parti pendant la nuit, en disant à ses
domestiques de le rejoindre à Ponts. La lettre est cachetée aux armes de
la Ville où il a été déshabillé tout nu. Gomme il n'avait pas de réponse, il
est parti ce matin avec Charpentier, sur un de ses chevaux, et il n'aurait
pas pu partir plus tôt par une autre occasion, puisque personne ne pou-
vait entrer ni sortir, sans quoi j'aurais fait partir Charpentier plus tôt,
comme il m'a été ordonné.
Le Roy est venu hier à Paris, et tout s'est arrangé au gré de tout le
monde. Il a été bien fêté.
18 juillet 1789.
Toutes les boutiques ont été fermées hier, dans la ville. J'ai vu passer,
hier, deux fois, devant l'hôtel, à peu près 3 à 4,000 hommes armés avec
des fusils, des sabres et des hallebardes. Ils n'ont rien fait de mal, mais
ils ont brûlé les barrières de la ville. Les chevaux sont arrivés hier, à
cinq heures après midi ; ils ont été obligés de passer dans le feu de la
barrière qui brûlait quand ils ont passé.
On a aussi pillé la maison des Pères Saint-Lazare. La nuit s'est passée
assez tranquillement.
Les bourgeois de Paris montent la garde et font des patrouilles.
22 juillet 1789.
Il y a des bataillons de gardes-françaises de partis avec quatre pièces
de canon, pour aller au-devant de M. Bertier de Sauvigny.
Paris est bien tranquille. Il faut toujours illuminer toute la nuit, et je
prends chez l'épicier quatre petites terrines à 5 fr.
23 juillet 1789.
M. Foullon a été pendu hier, à la Grève, et après décollé. Sa tête a été
portée par la ville, au bout d'une pique, et son corps traîné par les rues.
Hier, à 8 heures du soir, M. de Sauvigny est arrivé à Paris, et a été
conduit tout de suite à l'Hôtel de ville où il a subi le même supplice que
son beau-père. Au premier, la corde a cassé deux fois ; à la troisième,
c'est un menuisier qui l'a monté et étranglé. A M. Bertier, la corde a
aussi cassé une fois ; il est mort vers 9 heures du soir. L'on cherche à
présent M. Cléry, valet de chambre du Roi. Paris est tranquille.
24 juillet 1789.
L'on a affiché, hier, à la porte cochère de l'hôtel, que toute personne
sans distinction devait se trouver ou envoyer à leur district, aux Capucins
où est celui de l'hôtel, et dire le montant de la capitation que la maison
AU COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION 79
paie, y porter les armes et déclarer le nombre des domestiques attachés
à la maison. Je n'y suis pas allé.
Ce matin, Ton a affiché que chacun devait payer la moitié de la capita-
tion pour l'entretien des troupes. J'attendrai qu'ils viennent à l'hôtel, pour
voir ce qu'ils diront. 11 n'est pas mention dans l'affiche qu'ils y contrain-
dront.
2G juillet 1789.
Il est venu de la ville trois messieurs, hier matin. Ils voulaient savoir
combien Votre Altesse Royale avait d'officiers et de gens de livrée. Je leur
ai dit que je n'en savais rien. Ils m'ont répondu que c'était pour la garde,
que chaque seigneur devait fournir à proportion du monde qu'il avait à
son service. Je sais qu'ils aiment mieux l'argent qu'on leur fournira que
des hommes, parce que l'argent ils le gardent et font monter les gardes
aux bourgeois ».
Faubourg Saint-Honoré (à la main).
District des Gapucins-Saint-Honoré.
M. le prince Xavier (à la main) est prié de se trouver ou d'envoyer
pour sa garde, demain matin, à sept heures, au bureau du district.
Paris, ce 28 juillet 1789.
Chéron, commandant du bataillon.
27 juillet 1789.
Aujourd'hui arrivera l'intendant de Rouen. On croit qu'il lui en arri-
vera autant qu'à celui de Paris.
29 juillet 1789.
J'ai reçu hier, par le courrier, les boutons venant de Strasbourg. Il était
trop tard pour les faire partir tout de suite ; je les envoie avec la présente
boîte ainsi que l'ordre que j'ai reçu hier pour faire monter la garde, ce
que j'ai fait faire moyennant 3 livres. On a fait entendre ce matin devant
moi, qu'il y en avait deux de commandés de chez M. le comte de Durfort.
J'ai été hier chez le suisse de Mme la duchesse de Bourbon, on n'en a
pas commandé chez eux, mais il attend aujourd'hui. Nous sommes, du
côté de l'hôtel, du district des Capucins, et l'autre côté, du Roulle. Je ne
sais pas si cette garde viendra souvent ; aujourd'hui, ce sont tous les sei-
gneurs qui fournissent sur notre district.
7 août 1789.
M. le marquis de la Salle a manqué d'être pendu, au soir, à la Grève ;
la corde était déjà mise à la poulie du réverbère, pour avoir voulu faire
sortir de la ville un bateau de poudre qui a été arrêté sur le port, près
l'Arsenal. On l'a conduit à la prison Saint-Germain.
1 Nota. — Le billet suivant est joint à cette lettre.
80 LETTRES D'UN PORTIER
9 août 1789.
J'envoie aussi un imprimé du district ; ii demande la dernière quit-
tance de la capitation, parce que la Ville veut que l'on paye à proportion,
pour l'entretien de la garde de Paris. Je n'y ai pas paru.
On nous laisse tranquilles pour la garde.
il août 1789.
Cette lettre n'offre nul intérêt. Nous nous contenterons de copier
le certificat de garde qui y est joint.
No 100, hôtel de Saxe.
District des Capucins Saint-Honoré.
M. le prince de Saxe est prié de se trouver ou d'envoyer pour sa
garde, demain matin, à sept heures, au bureau du district.
Paris, ce 10 août 1789.
Chopplet, adjudant.
12 août 1789.
On bouche, avec du plâtre, les soupiraux des caves qui donnent sur
les rues, rapport au feu.
On a arrêté différentes personnes ayant des mèches soufrées, et l'on
pense que c'était pour jeter dans les caves. Heureusement, il n'y en a
pas, à l'hôtel, qui donnent sur la rue.
16 août 1789.
Le Point du Jour, on ne peut pas l'avoir ni au Palais royal ni dans la
rue des Mathurins où ils m'ont dit qu'ils avaient vendu jusqu'au dernier
exemplaire. On ne pourra trouver cela que par hasard.
No 100.
District des Capucins Saint-Honoré.
M. le prince de Saxe est prié de se trouver ou d'envoyer pour sa
garde, demain matin, à sept heures, au bureau du district.
Paris, ce 17 août 1789.
Joly, aide-major.
19 août 1789.
L'Emont, ancien domestique de M. le vicomte de Monroy, est venu
m'avertir des propos que Vergot et Palesot ont tenus chez un marchand
de vins qui se nomme Rimbeau, au Saint-Esprit, port des Miramionnes, où
ils ont dit que Votre Altesse Royale avait 1500 fusils et 8 pièces de
canon, et qu'il en voulait faire le rapport à la Ville. Il s'est trouvé un
homme dans cet endroit, qui a pris leur déclaration par écrit et qui est
allé à l'Hôtel de ville avec.
Pour copie conforme,
Germain Bapst.
Lettres iixédLites cle Restif-Labretone.
(Suite)
VIII
Au citoyen Fontaine, négociant, place de la Liberté, à Grenoble.
30 fructidor, an 5.
Honnête et chère concitoyenne !
Jugez combien j'ai dû être affligé, en apprenant que ma dernière
réponse n'avait pas été mise à la poste !...
Je viens de passer une mer de peines et de contradictions. Trompé
sur le compte d'un homme que je croyais patriote, je lui avais
donné ma confiance ; et il m'avait solidement obligé : et le voilà
perdu ! Par quelle fatalité ne vois-je donc jamais les vues des gou-
vernans qui m'accueillent ; ou comment ne voient-ils pas tout d'un
coup, que je suis attaché à la Révolution au point que je l'aime
encor, lorsqu'elle me bat.
Les détails que vous me donnez sur l'absence de votre époux, et
sur les autres choses qui vous regardent, me firent un inexprimable
plaisir !
Je désire que votre santé se maintienne clans votre situation
intéressante et délicate ; l'Auteur de la Nature me conservera un
ami sincère pour me dédommager des scélérats de l'Institut, et du
perfide Mercier et du malhonnête Bonneville — Je l'espère et le
crois.
Tous connaissez les événemens du 18 fructidor? je ne vous en
parlerai pas. Ils m'ont rendu la vie ; mais en affligeant et mon
cœur, et ma reconnaissance.
Je vous demandais par mon avant dernière, si vous aviez quelque
relation à Lyon ? J'y connaissais un certain Milran, homme dou-
teux, patriote par crainte, aristocrate par secrette inclination. Je
lui avais écrit pour avoir une indication de moyens d'envoi, ou de
réception. Mais comme il est très peu stable, sans doute il n'est plus
à Lyon, n'y ayant qu'une place sans honoraires. J'avais espéré
T. II. — SEPTEMBRE 1883. 6
82 LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE
qu'il recevrait le paquet dans une caisse de livres d'un Libraire son
ami, mais il ne m'a pas répondu. Votre citoyen Barnoin aurait été
plus sûr que tout cela : mais il ne parait pas.
J'échange mes maladies, et ne les guérit pas : c'est à dire qu'en
buvant beaucoup, je détruis mon estomac, pour soulager une autre
partie.
J'aurai achevé le Cœur humain Dévoile sous 15 jours — je ferai
aussitôt votre paquet, pour le tenir prêt... Vous êtes étonnée, ma
chère concitoyenne ! (Hô i que je voudrais pouvoir vous nommer
ma fille !) que je ne déteste pas les femmes, etc. C'est que l'impres-
sion d'adoration faite par Mad. Par. Leflre, Louise et sa compagne,
ma filette, est bien plus forte ! Je n'ai conservé que cette impres-
sion-là, que vous renouvelez. Aussi, je vous bénis et vous aime.
Vous adoucissez mes tribulations : Elles ont été telles depuis votre
dernière, que j'avais perdu jusqu'à l'espérance... Je vous écris au
lit, pleurant sur ma filette morte depuis 11 mois moins dix jours.
Votre dévoué concitoyen.
Restif-Labretone.
P. -S. J'espère que M. Restif se porte bien?... Filette était une
fille et de Louise dont elle avait la grâce et la beauté.
IX
Au citoyen Fontaine, négociant, place de la Liberté,
à Grenoble.
Très chers concitoyens !
Elle est enfin venu de votre part la parente dont vous m'aviez
parlé. Je vais faire le paquet de livres pour le lui remettre. Mais je
crains fort que vous ne les ayiéz de longtemps. Car la citoyenne
m'a recommandé de le laisser ouvrable, pour lire. Je lui recoman-
derai de serrer les livres en les lisant. Mais le fera-t-elle? Tous
ceux que j'ai laissé lire ainsi, ont été abîmés. On quitte la lecture,
et on pose son livre ouvert sur une table, une cheminée, souvent
mouillée, et voilà un livre taché. La chaleur du feu recoquille la
couverture, et voilà une brochure toute en oreilles et détériorée.
LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE 83
Mais je ne puis faire autrement que de me conformer à ce que cette
dame demande. Voici la liste des ouvrages que je vous envoie.
Le Paysan-Paysane ; vous mettrez les
figures ; elles sont séparées IV vol.
Les Nuits de Paris, figures XVI part.
Le M. Nicolas ou le Cœur humain dévoilé. XIX part.
Les 3 de filosofie, de M. Nicolas, sont
séparés, et il faut en faire les XIV, XV
et XVI.
Le Brame de la Vie. . . • V vol.
Les Contemporaines XLII vol.
Mon Théâtre, et les Fautes sont person-
nelles VI vol. et demi.
L'Instituteur d'un Prince national IV vol.
La Vie de mon Père II vol.
Tels sont les ouvrages que je puis vous envoyer sur le champ, et
que je serai charmé que vous lisiez, par un effet de l'amitié que je
vous porte : Surtout à la citoyenne Fontaine, mon attachement pour
Son sexe étant toujours sans comparaison plus fort que celui que
peut m'inspirer le mien. Il n'y eut d'exception à cette règle que pour
Loiseau. Aussi, pour peu que j'eusse été superstitieux, je me serais
aisément persuadé que cet être était plus qu'un home. Votre der-
nière lettre, chère concitoyenne, est sèche. Ce qui m'afflige, mais
ne me refroidit pas pour vous.
Je ne sais quel charme répandu dans vos lettres précédentes m'a
donné pour vous une amitié tendre et romantique. Je crois me
rapeler qu'étant malade, lors de ma dernière lettre, elle n'avait
pas non plus l'onction des précédentes.
Pauvres mortels, qui prétendons à une âme individuelle après la
mort, nous sommes tellement corporels durant cette vie ci que le
corps fait tout. Il s'ensuit que si l'âme est individuellement immor-
telle après la mort, ce doit être un état hien agréable, ou bien
malheureux ! Agréable si l'âme dégagée n'est plus sujette aux
variations de la santé du corps ; malheureux, si l'enveloppe cor-
porelle ne fait qu'adoucir une sensibilité trop vive. Mais qui peut
savoir cela? Persone, que je sache, n'est revenu de la mort, quoique
beaucoup de persones, et moi tout le premier, soient revenu d'un
84 LETTRES INEDITES DE RESTIF-LABRETONE
long évanouissement ! Et cet état m'a presque prouvé, que l'âme
est bien une substance, la même que celle de Dieu ; mais que cette
substance n'est intelligente, pensante, qu'unie à la matière plus
grossière qu'on appelle notre corps.
Je vous prie, chère concitoyenne, de faire attention à la Filo-
sofie de M. Nicolas, qui mène à des résultats un peu différens,
et de vouloir bien ne lire les XIV et XVII, XV et XVIII, XVI et
XIXe s volumes, qu'après avoir lu les III vol. de Fysique, brocbés
différemment du reste. Vous aurez ainsi, et de suite, toute la doc-
trine de l'home que vous avez bien voulu regarder corne votre
ami.
Quant au Brame de la Vie, c'est une sorte de supplément au
Cœur humain dévoilé : ces V volumes contiennent quelques faits
négligés dans le grand ouvrage ; ou des détails trop minucieux ; ou
des arrangemens de dénoûment qui ne pouvaient aler dans l'his-
toire; ou enfin des circonstances' que je n'ai sues qu'après.
L1 Instituteur d'un Prince national vous paraîtra un ouvrage
singulier ! Vous trouverez, dans la Vie de mon Père, les lres lettres
de M. Restif de chez vous, etc.
J'ai oublié de mettre, dans ma liste, Y Année des Dames ou les
provinciales, XII volumes.
J'espère, chère concitoyenne, que votre santé s'est conservée,
dans votre état respectable d'épouse enceinte. Je le désire autant
que peut le faire votre digne mari. Salut, amitié, fraternité.
Restif-Labretoxe.
P. S. — Je n'oublierai pas de joindre un portrait. — Paris,
15 brumaire, an VI.
X
Au citoyen Fontaine, négociant, place de la Liberté, à Grenoble.
27 frimaire an 6.
Très chère concitoyenne,
Le tableau touchant que vous faites de votre situation, aurait
intéressé l'àme la plus dure. Jugez de son impression sur moi !...
LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE 85
Malheureusement rien de ce que je tous destine, et que je fais
remettre chez Mad. de Villiers, que Mad. votre Bellesœur m'a fait
indiquer, ne peut vous parvenir à temps. Je m'attendais à revoir
cette dame, peut être sera-t-elle venue en mon absence. Je vais
passer chez Mad. de Villiers, Ile Fraternité, ci-devant Saint-Louis,
n° 20 du quai de Y Union, pour savoir si mad. votre belle sœur est
revenue à Paris. Je partage la joie que doit vous causer le rappel
du citoyen votre mari à son bureau. C'est un effet du 18 fructidore,
qui en a produit d'autres aussi heureux. Puisse cette heureuse
journée ne pas s'affaiblir, comme prétendent le faire un Evêque
Grégoire, un Philippe Delleville et d'autres !... Je vous envoie le
Cœur humain dévoilé, XXV parties, y compris le Bramé de la
vie, et le XVIe des Nuits.
Les Provinciales, ou V Année des Dames . . XII parties.
L'Instituteur d'un prince nat IV parties.
La Découverte Australe IV parties.
Les Nuits de Paris XVI parties.
La Prévention, et S vol. de Théâtre VI parties.
La vie de mon Père II parties.
Le Paysan-Paysane pervertis, avec les figures séparées ; vous
les placerez mieux en lisant, étant mal indiquées assez souvent ;
en vous servant néanmoins de la Table qui est à la fin du IVe vol.,
IV volumes.
XXIV volumes des Contemporaines /je n'ai pas les XVIII lrs,
mais j'avais ceux-là. Il ne me sera pas impossible d'avoir les autres.
Je mets le mauvais portrait dedans le paquet.
J'espère que vous êtes à présent réunis tous deux : car voilà bien
longtemps que je diffère à vous faire réponse. Je joins un vol. in-8°
sur la Religion pour M. Rétif. Il n'y a guère que la Vie de mon
Père, qu'on pût lui montrer de mes livres.
Salut, amitié sincère et fraternité.
Restif-Labretone.
Pour copie conforme,
Gustave Bord.
Lettres d.e Dernier et Stofflet à
Scépeaux et Bejarry.
Les deux lettres de l'abbé Bernier et de Stofflet que nous pu-
blions ci-dessous nous ont semblé intéressantes à plusieurs points de
vue : elles prouvent une fois de plus la haine envieuse que Gharette
avait inspirée à l'abbé Bernier qui ne craignait pas d'insinuer sur
le compte du brave général vendéen les accusations les plus mal-
veillantes et les plus fausses ; elles prouvent aussi, et cela est
beaucoup plus important, que l'on crut à l'authenticité du mani-
feste de Gharette, et à l'existence des articles secrets. Pour bien
apprécier l'intérêt historique de ces deux lettres, nous engageons
les lecteurs de la Revue à se reporter au très intéressant article
de notre savant collaborateur, M. de la Sicotière : Les articles
secrets ; pacification de la Vendée en 1795, publié dans la Revue
des questions historiques de janvier 1881.
L'abbé Bernier aux généraux vendéens Scépeaux et Bejarnj,
envoyés à Paris près les comités du Gouvernement.
Névi 1 ou 7 (?) thermidor an 3me.
Nous avons reçu, chers citoyens, toutes les dépêches que vous
nous avez adressées, mais les nôtres ont été remises à l'hôtel de
France et vous ne l'habitez pas, c'est ce qui en aura retardé la
réception.
Nous avons également reçu et ouvert le paquet à l'adresse de
M. de Charette. Nous ne pouvons vous en témoigner notre surprise.
Cette conduite de sa part est tout au moins inconcevable. Nous le
lui avons fait parvenir de suite. Il a répondu au Comité de salut
public directement. Hier, nous envoyâmes la dépêche à Ghemillé,
et l'on nous a promis de la faire tenir en toute diligence.
Nous avons tout lieu de penser que, loin de contenir un désaveu,
elle renchérit encore sur le prétendu manifeste. Sa tête exaltée ne
lui en permet pas d'autres. Et ceux qui l'entouroient ont même
insulté le porteur de la nôtre. Quelle inconséquence ! pour ne rien
dire de plus !
LETTRES DE BERNIER ET STOFFLET 87
Cette conduite de sa part compromettra-t-elle le caractère dont
vous êtes revêtus. Non, sans doute. Vous êtes les envoyés des armées
dites d'Anjou et du Centre. Le territoire de ces deux armées est en
paix et celui de Charette en agression même avant votre départ,
preuve certaine que votre mission était celle d'agents des deux
premières armées et de médiateurs par rapport à la troisième.
Cette médiation n'aura peut-être pas de succès, mais ce n'est ni
de faute d'intention ni de zèle de votre part. Celui-là seul y met
obstacle qui avoit un intérêt majeur à la ménager, mais c'est sa
faute, et l'on ne peut pas plus vous en rendre responsables que des
hostilités commises avant votre mission. Les fautes, comme l'inno-
cence et le mérite, tiennent au personnel.
Nous sommes étonnés que ce prétendu manifeste ait fait autant
de bruit. Les calomnies en sont si frappantes, les raisonnemens si
décousus, les vues et intentions si doubles et si perfides, que les
moins clairvoyants en sont révoltés.
Qui croira jamais aux promesses qu'il dit lui avoir été faites; à la
poudre fournie, aux patriotes livrés, au dessein de rétablir un Roi,
etc., etc.? Tout cela n'est pas simplement supposé, mais contre toute
vraisemblance.
Qu'après cela on ait de la méfiance sur votre mission, c'est ce que
je ne conçois pas plus. N'est-il pas clair, d'après son mémoire joint
à notre dépêche, qu'il sollicitoit votre démarche auprès du Comité
et que les griefs sont ceux exposés dans le mémoire des deux autres
années? N'a-t-il pas écrit ensuite et même après l'affaire des
Essa)"ts que, quelle que fût sa conduite passée, présente et future,
il adliéroit à tout ce que nous faisions ?
Mais, dira-t-on, il a néant-moins, pendant ce temps-là, publié un
manifeste. Que prouve cette conduite de sa part? Qu'il nous a
traités comme la République et promis une chose pendant qu'il
faisoit l'autre. Le tems , la France et la postérité le jugeront,
ainsi que nous.
Mais si cette conduite tout au moins oblique de sa part rejaillis-
sait sur vous, ce seroit pour nous un coup désespérant. Eh comment
imputer à des êtres qui n'ont en vue que le bien de leur pays, des
inconséquences qu'ils n'ont jamais partagées. On vous rendra plus
de justice. Il est même urgent, pour calmer les esprits, que vous
reparoissiez au milieu de vos concitoyens. Le peuple, toujours
soupçonneur et aux oreilles duquel la malveillance ne cesse de
88 LETTRES DE BERNIER ET STOFFLET
faire entendre ses cris perfides, concevroit et conçoit desjà les plus
vives inquiétudes sur votre retardement. Revenez donc et apportez-
lui des consolations, il vous bénira et ceux qui auront bien voulu
concourir à l'adoucissement de ses maux.
Stofflet ne pourra signer cette lettre, il est absent et vient de faire
arrêter quelques malfaiteurs qui ne se comportoient pas avec la
loyauté qui le caractérise. Si de pareils traits ne dissipent pas les
soupçons, je le dis avec peine, autant faudroit-il décréter que le
souvenir du passé sera toujours à l'ordre du jour. Mais nous
l'espérons, le terrorisme n'obtiendra pas cette barbare jouissance.
Adieu, chers concitoyens, mais pour peu de jours. La nécessité de
conserver la paix dans nos contrées vous y appelle. Venez y
répandre sur les plaies du peuple le baume salutaire dont elles
ont besoin.
Votre concitoyen,
Bernier.
Daignez nous récrire aussitôt la réception de la dépêche de Cha-
rette par le Comité de salut public.
Aux généraux Scépeaux et Bejarry, Vendéens, envoyés à
Paris par le Comité.
Du Lavoir, le 6 thermidor, an 3me.
Citoyens,
Xous recevons à l'instant la réponse de Charette à votre dernière
lettre avec celle cy-j ointe, dont le stile et la tournure ne nous
présagent pas ce que nous avions lieu d'attendre de vos efforts et
des nôtres.
Quoi qu'il en soit, jaloux de prouver à l'Europe que nos promesses
ne sont pas un vain mot, à la Convention et au Comité de salut
public que nous n'avons rien fait que suivant le désir même de
celui qui vous désavoue, nous vous adressons cy -jointe la copie des
griefs qu'il nous avoit fait passer clans le tems, et son invitation
signée de lui.
Remettez-la sous les yeux du Comité de salut public, qu'il la lise,
A SCÉPEAUX ET BEJARRY 80
la compare avec le mémoire que vous avez dû lui rendre et le
prétendu manifeste de Charette, il jugera sans peine de quel côté
est la bonne foi, la constance dans les engagements et le désir de
la paix.
Sollicitez, nous vous en conjurons, d'après cette communication,
une réponse prompte et favorable aux intérêts de notre malheureux
pays, de la part du Comité de salut public. Vous sentez qu'elle est
indispensable pour la conservation de la paix ; et ceux auprès
desquels nous vous avons envoyés sont trop éclairés et trop justes
pour ne pas vous l'accorder. Qu'on ne demande plus à Charette
d'autres réponses, il paroît même, par les propos que l'on a tenus à
notre envoyé, que nous ne pourrions nous en charger sans danger.
Bornons-nous donc à solliciter les bienfaits de la pacification pour
notre pays et celui ci-devant, dit du Centre, qui les désire aussi
ardemment que jamais. — Venez par un prompt retour en rassurer
les habitans, ils apprendront de vous qu'on veut faire leur bonheur
et que vos efforts pour y concourir ont obtenu un effet salutaire.
Représentez surtout au Comité de salut public que par son arrêté
il a trop paralysé l'action des cy-devant chefs, pour contenir les
malfaiteurs contre lesquels la confiance et la persuasion sont des
moyens nuls. Dites-lui qu'il seroit à désirer qu'il les investît d'un
pouvoir provisoire exactement surveillé dans son exercice, pour
qu'ils pussent sévir eux-mêmes contre les assassins, affin de ne pas
faire regarder comme une agression ce que les généraux des
armées républicaines entreprendroient à cet égard. Cette mesure, en
mettant la malveillance complètement <ni défaut, servira à nourrir
l'esprit public et assurer sans danger le respect des personnes et
des propriétés. Salut, union, fraternité et succès dans votre mission.
Vos concitoyens,
Stofflet,
Bernier.
Pour copie conforme,
Gustave Bord.
Les prisonniers enfermés à la Bastille
sons Louis XVI
(Suite)
Ordonnances de non-lieu.
BLONDE, André, Ans. Mois. Jours
Avocat au Parlement.
(20-29) janvier 1776.
Accusé d'être auteur d'un pamphlet anonyme, accu-
sant faussement de concussion un premier commis de
Turgot. Lettre à M. Turgot (sur deVaines). Paris, 1776,
in-8<\ C'est à tort que M. Quérard a dit dans la France
littéraire que son incarcération avait été provoquée par
sa lettre demi-profane à M. l'abbé Bandeau, très
vénérable, de la scientifique et sublime loge de la
France économie. Paris, 1773, in-12. » » 9
BARTHE, Jean-Louis-Philippe,
Entrepreneur des eaux du Roi, à Ville-d'Avray.
(8-22) janvier 1781.
Soupçonné de complicité avec le pamphlétaire Le
Tellier. » » 14
HALLOT, Louis-Charles ,
Médecin.
(10-22) janvier 1781.
Auteur d'un pamphlet contre la Faculté de médecine ,
mis en liberté sur la demande de ses collègues attaqués. » » 12
BOYER, Pascal,
Journaliste. {Mercure de France.)
(13-22) janvier 1781.
Soupçonné d'être l'auteur ou le propagateur de libelles
injurieux. » » 9
DU ROZOY, Pierre-Barnabé-Firmin,
Journaliste. (Mercure de France.)
(13 juin-22 janvier) 1781.
Avait été déjà enfermé à la Bastille, du 12 mai au
21 juillet 1770. Soupçonné d'être l'auteur ou le propaga-
teur de libelles injurieux. — Pendant la Révolution, il fit
paiHie de la rédaction de Y Ami du Boi. Condamné à
mort le 25 août 1792, par le tribunal du 17 août, comme
auteur d'écrits contre-révolutionnaires, il mourut avec le
plus grand courage. » » 9
LES PRISONNIERS ENFERMÉS A LA BASTILLE 91
MILLON, Charles, Ans- **»•*«»•
D'abord sous-bibliothécaire du prince de Gondé, plus
tard professeur de législation de l'école du Panthéon,
ensuite professeur de langues anciennes au lycée Napo-
léon, et membre de la Société libre des sciences, lettres
et arts de Paris.
(7-18) août 1783.
Accusé d'être l'auteur d'un pamphlet, arrêté sur la
dénonciation de Gahaisse. » » 11
Législation moderne.
Quiconque aura fait par écrit une dénonciation calomnieuse contre un
ou plusieurs individus, aux officiers de justice ou de police administrative
ou judiciaire, sera puni d'un emprisonnement d'un mois à un an et d'une
amende de 100 à 3000 fr. — Art. 373 P.
Toute exposition ou distribution de chansons, pamphlets, figures et
images contraires aux bonnes mœurs, sera punie d'une amende de 16 à
500 fr,, d'un emprisonnement d'un mois à un an et de la confiscation des
planches et exemplaires des imprimés ou gravés, objets du délit. —
287 P. (Loi du 29 juillet 1881 sur la presse, art. 28.)
L'outrage aux bonnes moeurs commis par l'un des moyens énoncés en
l'art. 23, sera puni d'un emprisonnement de un an à deux ans et d'une
amende de 15 à 2,000 fr.
En cas de diffamation envers les autorités constituées, le coupable
encourra la peine de huit jours à un an de prison et de 100 à 3.000 fr.
d'amende, ou bien l'une de ces deux peines. Si l'offense est commise
envers le Président, le coupable encourra la peine de trois mois à un an
de pinson et de 1,000 à 3,000 fr. d'amende. —Art. 30-31, 1. 29 j. 81.
IX. — Imprimeurs, libraires, colporteurs.
1 SURGEON, Jacques-François,
Maître ès-arts en F Université deParis, tenait bureau de
gazette.
(26 juillet-18 août) 1774.
(12 avril-7 août) 1776.
Faisait circuler des pamphlets manuscrits. » 4 18
2 BRASSEUR, Jacques,
(26 juillet-18 août) 1774.
Entré et sorti les mêmes jours que Jacques Surgeon,
gazetier ; arrêté probablement pour les mêmes motifs. » >> 23
3 PIGNATEL.
(27 juillet-18 août) 1774.
92 LES PRISONNIERS ENFERMÉS A LA EASTILLE
Probablement arrêté pour les mêmes motifs que Ans- Mois- Jours-
Jacques Surgeon, gazetier. » » 22
• 4 MANIGHELLE, Louise, dite LA MARCHE,
Libraire au Palais-Royal, épousa plus tard le libraire
Desenne.
(24 janvier-30 mars) 1775.
Livres obscènes prohibés, saisis chez elle. Sur Desenne,
voy. Bastille dévoilée, III, 71 . » 2 6
5 BARE, Laurent,
Libraire à Versailles.
(29 janvier-7 février) 1775.
Livres prohibés saisis chez lui. » » 9
6 DES ANGES père, Pierre,
Colporteur à Paris.
(30 janvier-6 avril) 1775.
Pris en flagrant délit, vendant des livres calomnieux.
— Récidiviste, avait été arrêté en 1760. » 2 7
7 DES ANGES fils, Edme-Marie-Pierre,
Libraire à Paris.
(30 janvier-3 mars) 1775.
(19 novembre-14 décembre) 1777.
Pris en flagrant délit, transportant des ouvrages pro-
hibés. — Complice de son père.
En 1789, on l'accusa d'avoir fait partie de la police. » 5 25
8 LUCAS, Abraham,
Libraire à Rouen.
(22 février-28 mars) 1775.
Livres prohibés saisis chez lui. » 1 16
9 LIEVEN-PINTIAU,
Libraire à Abbe ville.
(2-28 mars) 1775.
Complice de Des Ruelles et de LeBeau-Dubignon. (Voy.
ces noms.) » » 25
10 VALLE, Etienne-François,
Libraire à Bayeux.
(7-28 mars) 1775.
Livres obscènes prohibés, saisis chez lui. » » 21
11 CLOS,
Garçon libraire.
(1er mai-24 juin) 1775.
Livres obscènes prohibés, saisis chez lui. » >> 21
12 BOURGEOIS, François,
Marchand de livres à Paris.
20 novembre 1775-20 janvier 1776.
sors louis xvi 93
Arrêté par ordre de Malesherbes. — Livres prohibés Ans- Moib- Jours"
saisis chez lui. » 2 »
13 ESCLABART (L'), Jacques,
Ecrivain public.
(27 janvier-23 mars) 1776.
Copie et vente de pamphlets manuscrits. » 1 20
14 PIGASSE,
Nouvelliste à la main.
(19 avril-7 août) 1776.
Faisait circuler des pamphlets manuscrits. Complice
de Surgeon. (Voy. plus haut rx. 1.) » 3 18
15 PROT, Edme,
Chapelier à Amsterdam.
27 juillet 1776-12 août 1777.
Passait des ouvrages prohibés en contrebande, fut pris
en flagrant délit aux barrières de Paris. Il avait un en-
trepôt considérable h Saint-Germain, et un autre à Paris.
(En tout, 3.035 volumes.) 1 » 15
16 PROT, Jean-Baptiste,
Domestique du sieur de Richeviile, ancien huissier.
(6 août-11 octobre) 1776.
Vente d'ouvrages prohibés. Complice de son frère Edme. » 2 5
17 CAZIN, Hubert,
Libraire à Reims.
(10 octobre-16 décembre) 1776.
Vente de livres prohibés et de livres contrefaits. « 2 6
18 GODEFROY, François, dit LAV ALLÉE,
Ex-marchand de bas. Colporteur.
6 août 1777-17 avril 1778.
Entrepositaire et colporteur de libelles calomnieux et
diffamatoires. Condamné par le Châtelet aux galères et à
la marque. Sa peine fut commuée en 9 années de déten-
tion. « 8 11
19 LEFEBVRE, Jean-Baptiste,
Libraire à Versailles.
19 septembre 1777-14 avril 1778.
Vente de livres obscènes et calomnieux, exilé à 30 lieues
de la Cour. » 6 25
20 LE GAUD,
Colporteur de Godefroy.
(17 octobre-4 novembre) 1777.
Accusé de complicité avec son patron. » » 18
94 LES PRISONNIERS ENFERMES A LA BASTILLE
21 HERBE AUMONT, Jean, Ans- Mois- Jours-
Libraire aux Tuileries.
(25mai-30 juin) 1780.
Vente de pamphlets calomnieux contre Turgot, Necker,
etc. » 1 5
22 CHAMPSON,
Colporteur-imprimeur.
(27 mai-13 juillet) 1780.
Avait une imprimerie clandestine, imprimait des pam-
phlets contre Necker. » 1 16
23 JAQUET DE LA DOUAY, Jean-Claude,
Lieutenant particulier honoraire du baillage de Lons-
le-Saulnier.
30 octobre 1781-19 novembre 1782.
7 novembre 1783-9 juillet 1789.
Espion de la police, inspecteur de la librairie étran-
gère, il faisait passer des livres prohibés et les faisait
vendre à son profit. Il poussa l'audace jusqu'à en faire
imprimer.
Transféré à Gharenton, le 19 novembre 1782, il fut réin-
tégré à la Bastille, le 7 novembre 1783 ; à sa sortie défi-
nitive fut exilé dans son pays. 5 8 23
24 MARGENAY, Michel-Louis,
Ci-devant maître d'hôtel de Monsieur, employé au bu-
reau des voitures.
30 octobre 1781-2 juin 1783.
Sous le ministère de Turgot avait trouvé spirituel de
faire imprimer et distribuer un billet d'enterrement d'un
premier commis du contrôle, qui n'était pas mort. Arrêté
pour imprimerie clandestine. Exilé à Biaise en Cham-
pagne. 1 7
25 GATTEY, Charles,
Marchand de livres à Paris.
(2 j anvier-ler février) 1782.
Saisie faite chez lui de livres prohibés. » 1 »
26 IMBERT DE VILLEBON, Jean-Baptiste,
Négociant-commissionnaire à Bruxelles.
(7 février-3 mars) 1782.
Vendait les pamphlets de son frère Imbert de Boudeaux. » 1 24.
27 MALLE T, François,
Imprimeur-libraire, en Suisse, demeurant à Paris.
(30 j uin-5 novembre) 1783.
Imprimeur des Lettres de cachet de Mirabeau, et d'un
grand nombre de pamphlets calomnieux ; en faisait com-
merce. » 4 5
SOUS LOUIS XVI 95
28 CHAMBON, Antoine, Ans- Moii- Jours-
Ouvrier imprimeur, puis commissionnaire en huiles et
marchand de livres à Paris.
30 juin 1783.
(21 mars-29 mai) 1786.
Arrêté la première fois comme complice de Mallet
(vente de livres prohihés), il fut transféré le même jour
à l'hôtel de la Force. Il fut arrêté la deuxième fois, à la
suite d'une saisie de livres obscènes faite chez lui. » 2 9
29 LEMAITRE, Pierre-Jacques,
Secrétaire au Conseil d'Etat.
(7-24) décembre 1785.
(1er juillet-11 août) 1788.
Avait une imprimerie clandestine, avec lequel il avait
imprimé un faux arrêt du Conseil, qu'il disait, menson-
gèrement, tenir de M. Augeard, fermier général; sa
seconde arrestation fut motivée par un dépôt de livres
prohibés qui fut trouvé chez lui. » 1 27
30 LENORMAND, François,
Imprimeur-colporteur à Paris.
(4 février-29 mai) 1786.
Avait une imprimerie clandestine, colportait des livres
obscènes. C'est son imprimerie qui fut trouvée, le 14 juil-
let 1789, à la Bastille, et que Dussaulx prit pour un ins-
trument de supplice inconnu. » 3 25
31 DUPRÉ, Louis, dit POINT,
Soi-disant garçon perruquier.
(21 mars-29 mai) 1786.
Avait une imprimerie clandestine, complice de
Chambon. » 2 8
32 SAUDO, Henriette,
Marchande de modes à Paris.
(8 janvier-8 avril) 1768.
On avait saisi chez elle, dans un envoi de modes
venant de Londres, une grande quantité d'exemplaires
d'une brochure prohibée. » 3 »
33 LE JAY, Pierre,
Libraire-éditeur.
(17 janvier-10 avril) 1788.
Vente de livres prohibés ; avait perdu la tête à sa sor-
tie de la Bastille; il recouvra assez promptement sa
raison; en mai 1789 était l'éditeur du journal de Mira-
beau. » 2 23
96 LES PRISONNIERS ENFERMÉS A LA BASTILLE
34 RAINVILLE, Jean-Jacques, Ans' îIois- Jour3-
Compagnon imprimeur à Paris.
(1er avril-14 août) 1788.
Arrêté au moment où il venait réclamer, aux Messa-
geries, un ballot contenant un grand nombre de brochures
prohibées. D'après Carra, il avait déjà été enfermé deux
fois à la Bastille (?). En 1791, il tenait une librairie patrio-
tique, rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch, n° 59. » 4 13
35 DENNÉ, Philippe,
Libraire du Palais-Royal.
(10 avril- 15 août) 1788.
Dénoncé par Rainville ; marchand de livres prohibés.
Transféré à Saint-Lazare, il fut mis en liberté six
semaines après son entrée dans cette prison. » 4 5
36 TRIBOLIN, Nicolas,
Écrivain au Palais,
(7-29) juin 1788.
Fut surpris faisant des copies manuscrites de pam-
phlets prohibés. » » 22
37 JEURVILLIER, Eclme,
Ecrivain au Palais.
(7-29) juin 1788.
Complice de Tribolin. » » 22
38 BOURDEQUOY, Jean-Etienne,
Ecrivain au Palais.
(15-29) juin 1788.
Complice de Tribolin. » » 14
Ordonnances de non-lieu.
1 DEBURE l'aîné, Guillaume,
Libraire à Paris.
(23-29) janvier 1778.
Avait refusé obstinément, en présence des ministres,
de se conformer au règlement sur l'estampillage. Mis en
liberté à la requête du Parlement. » » 6
Gustave Bord.
{La suite prochainement.)
L'un des directeurs, gérant, Gustave Bord.
NANTES, VINCENT FOREST ET EMILE GRIMAUD, IMPRIMEURS BREVETES.
Correspondance drnn député de la
noblesse de la Sénocnansséo de Mar-
seille avec la marquise de Oréqixy,
a Blaincourt, par Brienne, Cham-
pagne (13 mai-8 août 1789).
(Suite.)
21 juillet 1780.
Je vous ai écrit bien exactement par tous les courriers, Madame, ma très
chère cousine ; je doute, et j'ai des raisons pour douter, que mes lettres vous
soient parvenues ; je vous ai mandé les détails que j'ai été à portée de con-
naître. Paris paraît tranquille, les patrouilles bourgeoises, quoique bien éloi-
gnées des degrés de perfection nécessaires, ont cependant produit le plus grand
bien. Elles arrêtent beaucoup de brigands, qui, eux-mêmes, se mettent en
patrouille ; on a cependant laissé échapper hier une bande de cinquante. On n'est
point absolument tranquille: six à neuf mille hommes, sans feu, sans domicile,
armés dans le pillage des arsenaux et établis à Montmartre, inspirent la plus
vive alarme. Déjà ils se sont répandus dans la campagne ; Saint-Germain,
Poissy, Pontoise, ont été en proie à leurs fureurs, et peu s'en est fallu qu'ils
n'aient égorgé douze députés aux Etats généraux, qui s'étaient détachés pour
les calmer. On craint aussi les habitants du faubourg Saint-Antoine, tous
armés, tous enhardis par la prise de la Bastille, qui est leur ouvrage, tous
malheureux et misérables, soit parce que tous les travaux sont suspendus,
soit parce que, comme ils le disent, dans ce moment ils n'ont pas cœur à l'ou-
vrage. On a imprimé des choses si affreuses sur les projets du Gouvernement,
que l'on tremble qu'il employé ces gens-là pour saccager la ville de Paris,
qu'il avait, dit-on, le projet de détruire. Cela entretient la vigilance des
patrouilles, qui ne sont pas encore assez bien organisées pour qu'on puisse
compter sur elles, s'il n'y a pas un puissant stimulant. Beaucoup de gens quit-
tent Paris et partent chez l'étranger; d'autres quittent la campagne, où l'on
n'est point en sûreté, pour arriver dans la capitale. On arrête dans la rue, dans
les grands chemins. Avant-hier, on a arrêté, d'ici à Versailles, un officier aux
gardes, on lui a donné un coup de couteau à la gorge et on lui a volé vingt-
cinq louis. On ne sait que devenir. Il est prudent de rester où l'on est et d'y
attendre avec résignation les événements. M. Necker n'arrive pas, c'est un
malheur ; le peuple ayant tant fait que de le redemander, il est dangereux qu'il
hésite à reparaître, sans doute il aura mille motifs pour justifier son refus ; le
peuple ne manquera pas de soupçonner qu'il a craint d'être victime de la
cabale, qu'il a craint le feu, le poison, etc. Alors, gare la Saint-Barthélémy de
la Noblesse, que l'on accuse d'avoir causé sa disgrâce et les troubles qui en
sont la suite ! On dit qu'il était parti de Bruxelles, le 17, jour où M. de
y est arrivé, qu'il est parti pour la Suisse, en prenant les derrières du Rhin,
T. II. — OCTOBRE 1883. 7
98 CORRESPONDANCE D'UN CONSTITUANT
qu'on court après lui ; j'ai bien peur qu'on ne le trouve pas ou que, pour éviter
les suites d'un refus direct, il fasse dire qu'on ne l'a point trouvé. Si cela était,
on peut s'attendre à tous les malheurs possibles. Il me semble qu'on s'y est
mal pris, qu'au lieu de lui envoyer un homme, en voiture, on aurait pu lui
envoyer un bon postillon qui l'eût encore trouvé à Bruxelles. Si le peuple a
plus de confiance en lui que dans les États généraux, son absence entretiendra
longtemps le trouble qui met le royaume sur le bord de l'abîme.
Du reste, on trouve que l'Assemblée nationale marche à pas lents vers son
but. J'ai entendu causer des députés, il m'a paru, ou j'ai cru entrevoir, que le
Comité permanent de la ville de Paris leur fait ombrage ; il leur semble qu'il
s'empare en détail de toute la royauté. J'ai cru apercevoir qu'ils craignent les
résultats de la Constitution qu'on attend d'eux ; ils ne se dissimulent pas que
l'état actuel est un état d'anarchie qu'il faut faire cesser ; que déjà le peuple
égaré, par des ouvrages incendiaires, sur la vraie nature de la liberté politique,
croit qu'il ne doit plus obéir à aucune loi, qu'il ne doit payer aucun impôt. Le
résultat de l'Assemblée nationale devant être de l'assujettir aux uns et aux
autres, les députés craignent, non sans raison, de devenir les victimes de sa
fureur. S'ils ont cette crainte, peut-on avoir confiance à leur travail ? S'ils
font bien, quelle ressource reste-t-il au pouvoir exécutif pour mettre leurs
décrets à exécution? Sera-ce la milice bourgeoise, composée de ces mêmes gens,
qu'il faudra soumettre à la loi et à l'impôt ? Sera-ce à ce militaire, à qui l'on
a appris que l'on ne doit pas agir contre les citoyens et qui, n'étant point fait
pour distinguer quel est le point passé lequel on cesse de l'être, ne
verra jamais dans les gens contre qui on pourra le commander, que son ami,
son parent, son concitoyen, un Français contre qui, en un mot, il a juré de ne
pas faire usage de ses armes. Voilà donc de cruels embarras. Plus on diffère
de les débrouiller, plus l'opération sera difficile. Le peuple sera d'autant plus
difficile à ramener qu'il aura goûté plus longtemps les tristes avantages de
l'insubordination et d'une indépendance impolitique ; déjà il se propose de
renouveler les saturnales et de les rendre éternelles.
Il paraît qu'on en veut horriblement à l'intendant de Paris ; outre les accapa-
rements de blés, on l'accuse d'avoir formé la bande de scélérats qui ont fau-
cille les blés en herbe *. On l'a cherché toute la nuit pour lui couper la tête. On
dit M. de Saint-Priest ? ministre de Paris, M. de Montmorin aux affaires
étrangères, Mme de Montmorin gouvernante des enfants de France, M. de
Ligne à la guerre, M. d'Estaing à la marine.
Tout le Dauphiné est en armes. On dit que dix mille jeunes gens de Vienne
ont pris les armes ; que les trois régiments qui y sont se sont rangés sur-le-
champ du côté du peuple ; qu'ils ont notifié à tous les nobles, que s'il arrivait
le moindre accident à leurs députés, on égorgerait toute la noblosse, sans dis.
tinction. J'attends les nouvelles de chez moi.
Avec tous ces troubles, on ne s'occupe point d'affaires privées. Je n'ai pas
vu votre procureur tous ces jours-ci. Tout est suspendu ; cependant on ouvre,
* Ce racoutar est absolument faux. Bertier reçut en effet de Necker, le 10 juillet, l'ordre
de couper le blé avant sa complète maturité, mais il s'y opposa.
AVEC LA MARQUISE DE CRÉQL'Y 9'J
aujourd'hui, tous les spectacles, au profit des pauvres. Tout le monde se
demande qui les gardera, qui en fera la police.
Je ne vous parle pas de tous les contes de détails qui occupent la ville, il
est certain qu'ils ont toujours pour objet d'alarmer le public, de supposer tous
les faits qui peuvent échauffer les tètes contre le clergé, la noblesse et le minis-
tère. On ne se fie pas même encore à la parole du Roi, à qui l'on reproche d'être
trop facile à tromper et à se laisser séduire. On dit la Reine excessivement triste.
Le bruit a couru que des paysans ont arrêté Mme de Polignae. Si cela était, on
ne tardera pas, vraisemblablement, à promener sa tête. Voilà les nouvelles
du moment.
23 juillet 1789.
J'ai écrit exactement tous les courriers, j'ai mis moi-même les lettres à la
poste ; vous devez être au courant de ce qui se passe ici depuis la disgrâce de
M. Necker- Le Roi l'a rappelé. Tout le monde le redemande; il n'arrive pas ;
le courrier qui court après lui a mandé qu'il l'a manqué de trois jours à
Bruxelles. Je suis fort en peine qu'il n'arrive pas. S'il refuse ou s'il lui arrive
quelque malheur en route (et que n'a-t-on pas à craindre de la cabale dans
ces tristes conjectures?), il faut s'attendre à tous les malheurs. La ville paraît
tranquille, cependant on compte qu'il y a dix mille brigands aux environs.
Cela donne quelques craintes bien fondées ; on craint que ce soit des soldats
antipatriotes déguisés, qui n'attendent que le moment favorable pour exécuter
une invasion qui serait cruelle ; on prend beaucoup de précautions. Il paraît
des détails affreux sur les projets que la Cour avait eus contre la capitale. On
parle de boulets rouges, de passer les citoyens au fil de l'épée, de les assom-
mer si on n'en pouvait pas venir à bout. Etranger dans ce pays-ci, je ne
connais pas assez la caste et les personnages pour apprécier les assertions qui
ont si fort courroucé le peuple. Si les projets sont vrais, il est bien heureux
qu'ils aient été éventés et que les citoyens aient développé l'énergie qui les a
fait avorter. On raconte mille détails qui pourront être curieux pour ceux qui
voudront écrire l'histoire de la Révolution actuelle, mais il faut que le temps
nous apprenne à distinguer la vérité de la fable, car, en vérité, ce qui en con-
tient le plus, ce que je puis vous donner pour une vérité, c'est que M. Foullon
vient d'être la victime de la rage qu'il a eue de mettre le pied dans le minis-
tère. Il avait voulu passer pour mort d'apoplexie, on m'a même assuré avoir vu
ses gens en deuil et sa maison tapissée de noir. Il s'était sauvé, il avait imaginé
de voyager dans un chariot chargé d'herbes. Des paysans l'ont aperçu et
arrêté. Il fut amené, hier matin, et le soir il a été pendu, la tête tranchée,
promenée en triomphe, son corps traîné dans toutes les rues; M. Bertier, in-
tendant de Paris, son gendre, a été reconnu et arrêté à Compiègne, quoique
déguisé en raccommodeur de faïence ; il arriva, hier au soir, sur les huit
heures ; il n'a été qu'une demi-heure à la ville, le peuple se l'est fait donner de
force et l'a pendu tout de même. Ensuite on lui a coupé la tête. On dit que
ces Messieurs ont nommé d'autres grands personnages que le peuple espère
exécuter de même. Ces deux Messieurs sont accusés d'accaparement de blés
et de bien d'autres choses. Le vrai est que le blé arrive de toutes parts, le pain
100 CORRESPONDANCE D'UN CONSTITUANT
diminue bien d'un sol les quatre livres. M. Bertier était accusé d'avoir acca-
paré les blés en herbe pour les faire faucher. M. Foullon a été pendu deux
fois parce que, la première fois, la corde a cassé ; sa tète a été présentée au
peuple avec la bouche et les oreilles pleines de foin, pour le punir d'un propos
tenu, il y a longtemps, « qu'il fallait réduire le peuple de Paris à manger de
l'herbe, que c'était le moyen de le rendre docile et soumis >. ■» On assure
qu'ayant demandé à manger, on lui a donné une botte de foin et un verre de
vinaigre. Voilà des événements qui ouvrent un vaste champ aux réflexions des
philosophes et de ceux qui ambitionnaient ces grandes places. Voilà où nous
ont menés les injustices et les coups d'autorité arbitraires ; ils ont provoqué une
crise terrible ; on ne peut pas encore prévoir quel en sera le résultat. Nous
n'avons plus ni lois ni mœurs, peut-on se régénérer sans cela ? L'histoire seule
pourra répondre. On murmure contre les lenteurs des États généraux qui ont
eux-mêmes avoué que le moyen le plus sûr de faire cesser les troubles est de
fixer la constitution. J'imagine qu'ils attendent M. Necker. Ils n'ont peut-
être pas tant de torts. Il est possible aussi, qu'ayant à fixer des lois qui
doivent faire cesser l'anarchie, ils craignent de heurter trop ouvertement les
idées populaires et, peut-être, d'être aussi des victimes. On m'a assuré, hier,
que le Comité permanent de la ville a délibéré de mettre tous les accusés par
le peuple dans les prisons de l'abbaye Saint-Germain, sous la sauvegarde delà
Xation, de prier les États généraux et le Roi de créer un tribunal qui instruira,
et jusqu'à la procédure. On dit que M. de Lafayette et le Comité voulaient suivre
provisoirement ce parti pour MM. Foullon et Bertier, mais ils n'ont pas été
les maîtres. Le peuple a enlevé ses victimes en forçant la garde et faisant
même craindre pour tous ceux qui étaient à la ville. Ce n'est là qu'un on-dit.
J'aurais trop à faire, si je voulais vous les répéter tous. On est peut-êlre
étonné que je reste à Paris dans cette bagare; je sais que beaucoup de gens
sont partis, ces jours-ci, mais je sais qu'on les note, qu'on a le projet d'em-
pêcher les départs. D'ailleurs les campagnes ne sont guère sûres. On dit que
tous les paysans sont en armes; ils arrêtent, dit-on, tout ce qui paraît fuir de
Paris. Je n'aurais pas grand'peur s'ils se contentaient de m'arrêter, mais, si
on allait me prendre pour un autre, je serais peut-être expédié sans avoir le
temps de les détromper. C'est un malheur, je me suis voué à partager le sort
des citoyens et si cela dure, quoique étranger, je proposerai mon service dans
la garde bourgeoise. Il me semble que le peuple est toujours plus irrité contre
les prêtres et les nobles. Les nouvelles de Rennes que je vous ai mandées con-
tribuent beaucoup à entretenir et même à attiser les mauvaises dispositions
où l'on était déjà. On m'a assuré avoir vu des moines et des prêtres monter la
garde. Je crois que l'on peut à bon gré appeler ce temps un temps de calamité.
Paris s'en ressentira plus que d'autres villes. Si les gens riches sont réduits
comme le doivent l'être ceux qui étaient exemptés et s'ils quittent la capitale,
que deviendront tant de laquais, tant d'ouvriers dans tous les genres, à qui leur
maître fournissait du pain? C'est presque la vérification de l'apologie des
membres et de l'estomac. Les patrouilles bourgeoises arrêtent, de temps en
1 Bruit dénué de fondement et dont notre correspondant se fait simplement l'écho.
AVEC LA MARQUISE DE CRÉQUY 101
temps, de fausses patrouilles, composées quelquefois de gens déguisés en
gardes-françaises. On s'attend, aujourd'hui, à voir promener la tête d'un
nommé Le , suppôt de l'intendant. Il se faisait enterrer comme mort:
les paysans, qui s'en sont doutés, ont décloué la bière et l'ont amené. Thierry,
le valet de chambre, a été renvoyé, après avoir reçu le plus fameux coup de
poing royal qui ait jamais été administré ; il en a craché le sang tout de suite.
On le cherche comme tant d'autres. On s'attend à apprendre l'arrestation de la
princesse de Lamballe, des princes du sang, de MM.de Breteuil, de Broglie et
autres. S'ils se laissent attraper c'est tout autant de perdu. J'espère que vous
donnerez de vos nouvelles. Les troubles des campagnes ne promettent point
la tranquillité sur le sort de ceux qui les habitent.
28 juillet 1789.
Je suis fort aise, Madame, ma très chère cousine, que mes lettres vous soient
parvenues exactement. Vous êtes au fait de tout ce qui s'est passé dans la
capitale ; je ne vous parle point des opérations des États, parce qu'elles sont
retracées dans le journal que vous recevez. Il me semble que la partie saine du
public n'approuve pas les meurtres des quatre grands personnages ; on les
trouve hors du caractère national qui est bonté, loyauté, humanité. Us ont paru
contraires au système de justice, de liberté, qui est le but des opérations de
l'Assemblée nationale. Si ces messieurs furent coupables, il fallait les faire
périr dans les formes légales, et surtout obtenir d'eux des secrets dont l'igno-
rance entretient l'inquiétude et la fermentation. Cette manière de faire justice
compromet les plus honnêtes gens, qui ne sont pas à l'abri de vengeances par-
ticulières. L'abbé Foullon a été arrêté par des huissiers concussionnaires dont
il a été rapporteur, et à qui il a fait rendre gorge de leurs brigandages. Il s'est
échappé comme par miracle, à cause du désaccord de ses dénonciateurs. L'abbé
d'Ingoville et de F , votre rapporteur, ont été dénoncés et poursuivis ;
ils étaient en fuite ces jours-ci. Ce sont pourtant des gens bien honnêtes. J'ai
entendu citer cent trente-deux têtes qui sont proscrites : le comte d'Artois et ses
enfants, les princes de Condé, deConti, duc de Bourbon, sont les premiers : ils
sont en fuite, et on les dit arrivés à Namur ou à Bruxelles ainsi que les ex-mi-
nistres, les favoris, quelques-uns disent M. de..., mais il est resté tranquille à
Versailles. On travaille à monter comme il faut la milice bourgeoise. Jusqu'à
présent, elle a bien établi la tranquillité intérieure ; elle arrête beaucoup de
brigands ; elle arrête de temps en temps de fausses patrouilles : c'est le mot
d'ordre qui la fait reconnaître. On a arrêté hier trois hussards déguisés en
gardes-françaises, on devait les pendre le soir même comme espions. La tranquil-
lité paraissait un peu rétablie, mais il n'y en a pas moins une fermentation
sourde contre les grands et la noblesse, on s'en défie horriblement. On imagine
que les princes ne peuvent pas se voir exilés d'un royaume qui est leur patrie et
leur patrimoine, sans méditer des projets de vengeance à laquelle on les sup-
pose capables de tout sacrifier. On les croit capables de faire arriver des troupes
étrangères, de cabaler avec la noblesse pour exterminer Paris et tout ce qui
tient au Tiers État. Cela fait que le peuple ne parait pas avoir renoncé au projet
d'un massacre général, et les gens malintentionnés ne manquent pas de semer et
102 CORRESPONDANCE D'UN CONSTITUANT
accréditer tous les bruits qui peuvent l'entretenir dans ces idées sanguinaires,
et un événement, malheureusement trop vrai, a réveillé, hier au soir, toutes ces
idées. J'ai entendu former les projets les plus cruels, j'ai tremblé pour cette
nuit, qui, cependant, a été tranquille. Hier au soir, une infinité de gens sont
venus à toutes jambes annoncer que vingt mille brigands coupent tous les blés
de la vallée de Montmorency, qu'ils sont armés, qu'ils brûlent les fermes et
massacrent les malheureux cultivateurs ; ce bruit, peut-être exagéré, m'a été
affirmé par quelqu'un arrivant en poste, qui a été témoin des dégâts que se
permet cette canaille. On a fait partir tout de suite dix à douze mille hommes
et beaucoup de gens à cheval, avec dix pièces de canon ; je ne sais qui les com-
mande. Ce matin, on n'a point de nouvelles, donc bonnes nouvelles, car, s'il
y avait des malheurs, on en serait instruit. Dans le fait, on ne sait à quoi attribuer
cette infamie de couper les blés en herbe ; le peuple n'y voit qu'un projet de
l'aristocratie expirante, des nobles et du clergé, qui veulent se venger de la
capitale et du coup qu'elle leur a porté par son énergie, en la réduisant à la
famine, par la destruction de la récolte ; d'autres craignent que ces brigands ne
soient des troupes déguisées qui cherchent à attirer la milice de Paris dans
des pièges où elle se fera anéantir. Dans tous les cas, on regarde ces dégâts comme
l'ouvrage de la cabale ministérielle et aristocratique qui doit déterminer le massacre
prompt de tous ceux qui peuvent avoir le moindre intérêt à y participer. Ainsi,
il s'en faut de beaucoup qu'on puisse compter sur la tranquillité ; le feu couve
sous la cendre. Le moindre choc peut causer une violente explosion. Nous avons
à craindre jusqu'à celle de la joie que va causer la rentrée de M. Necker. Il
paraît sûr qu'il a accepté : c'est M. de Staël, son gendre, qui en a, dit-on, donné
la nouvelle. Il serait déjà arrivé, sans une forte indisposition de Mme Necker,
qui l'a retenu auprès d'elle. Dieu veuille que ses ennemis, et même ses
amis qui en veulent d'une manière outrée à ses ennemis, ne méditent pas
quelque affreux complot qui mette le comble aux maux dont on a été menacé ;
l'esprit de parti ne connaît aucun frein ; tous les moyens lui sont bons, s'ils
aboutissent au succès des projets de vengeance. Il faut trembler sur tout. Au
reste, la ville et, par contre-coup, les districts font une quête pour les gens qui
sont employés à la garde bourgeoise ; cette quête, qui a aussi pour objet le
rachat des armes, qu'il n'est pas sans inconvénient de laisser dans la main du
peuple, et les autres dépenses relatives à la milice bourgeoise, destinée désor-
mais à procurer et assurer la tranquillité de Paris ; cette quête désirée est une
sorte de taxe forcée, réduite à la moitié de la capitation. Comme vous avez un
hôtel, un nom marquant ; que, n'étant pas ici, vous ne pouvez pas contribuera
la garde par vos domestiques, ne serait-il pas prudent de faire porter votre taxe
par M. des Planques, et d'en retirer un acquit qui pût servir en cas d'événement.
A votre place, je ne balancerais pas ; je craindrais que l'on pûtm'accuser d'être
de la cabale et que la maison fût marquée à la craie, comme on en a marqué plu-
sieurs ; cela demande prompte réponse.
On a beaucoup vanté la prise de la Bastille que, par parenthèse, on continue
de démolir. Le temps, qui fait tôt ou tard connaître la vérité, dessinera beau-
coup l'éclat qu'a eu cette entreprise. Il est certain que ceux qui l'ont prise
n'avaient d'autre projet que celui de se faire donner des armes, que le comman-
AVEC LA MARQUISE DE CRÉQUY 103
dant avait promises au curé de Saint-Paul. On assure à présent que M. de
Launey avait répondu qu'il ne pouvait livrer la Bastille, mais que si l'on se
contentait des armes, il les donnerait de gré à gré, pourvu qu'il ne se présentât
que des gens honnêtes et qu'ils n'entrassent que vingt-cinq en vingt-cinq, pour
que ceux qui entreraient ne le chassassent pas du fort. Les bourgeois l'avaient
promis ; mais, au lieu d'entrer vingt-cinq, ils sont enLrés quatre cents. Alors
M. de Launey a fait lever le pont-levis. Ceux qui se sont trouvés dedans, ceux
qui étaient restés dehors, ont aussitôt crié à la trahison. On prétend que ceux
qui étaient entrés, la plupart armés, ont fait feu sur les invalides, tandis que
le major qui était pour eux a colleté M. de Launey ; que les invalides, ennuyés
d'entendre siffler les balles, ont riposté par un coup de pierrier chargé à
mitrailles, qui a tué sept ou huit hommes. C'est ainsi que le combat intérieur
s'est engagé. Cependant les bourgeois entrés qui étaient les plus forts ont
baissé le pont-levis et la place a été prise, par un siège fait les portes ouvertes.
D'ailleurs on est entré par le gouvernement du côté de l'arsenal, sans obstacles.
C'est encore au temps à épurer ces circonstances, si contraires à celles que je
vous ai mandées ; il n'a pas péri autant de monde qu'on l'avait dit. On m'assure
qu'il n'y a eu que sept blessés. Bien des gens ont été précipités et ont péri dans
les fossés, parce qu'ils ont été culbutés par l'impatience de la foule qui
s'empressait d'arriver à la forteresse.
Si les brigands dont on parle infestent la campagne, n'y aurait-il pas plus
de sûreté d'être à Paris? Dans ce temps de crise, on ne peut pas donner de
conseils, parce que toute la prudence humaine ne peut ni calculer, ni prévoir
les événements, dans des mouvements populaires dont l'objet bien précis n'est
pas encore connu par ceux qui y ont le plus de part.
1er août 1789.
M. Necker arriva avant-hier à la ville, y prononça un discours relatif aux
circonstances ; il improuva les prescriptions que le peuple s'est permises,
demanda grâce pour M. de Besenval, lieutenant-colonel des gardes-suisses,
qui avait été arrêté et qu'on amenait à Paris pour lui faire son compte, ainsi
qu'à tous ceux qui auront le malheur d'être attrapés. M. Necker parla avec
tant d'éloquence que le cri général fut : Grâce pour tous les ennemis de la
nation. La ville fit un arrêté relatif à ce vœu public, et on envoya aussitôt à
ceux qui conduisaient l'officier suisse, pour leur ordonner de le relâcher ; mais
à peine le bruit en fut-il répandu dans les districts, que les apôtres de
l'insurrection ont persuadé à ceux qui les composaient et au peuple que
M. Necker est un traître qui s'entend avec la noblesse et le clergé. La même
accusation a été portée contre le comte de Clermont-Tonnerre qui a appuyé
le discours du ministre, contre tous ceux qui composent le conseil de ville. Le
Palais royal, centre de tous les mauvais projets, était dans une fermentation telle
qu'on ne l'avait point encore vu. Un courrier a été expédié aussitôt pour
contremander celui qui portait à M. de Besenval la nouvelle de sa liberté,
et le faire arrêter partout où il serait. La ville a été désavouée par les
districts et obligée de rétracter son arrêté de grâce, sous prétexte de l'expliquer.
Voilà un incident bien fâcheux. Il a détruit cette confiance si nécessaire, par
104 LETTRES D'UN PORTIER
laquelle M. Necker aurait pu prévenir de grands maux, et sans laquelle il est
impossible à lui et aux États de faire le bien. Il a écrit au président de la ville
et lui a mandé qu'il est au désespoir que son bonheur ait été si court. On ne
peut plus calculer ce que ceci va devenir. Les gens de bon sens frémissent,
l'anarchie va devenir de jour en jour plus affreuse. Les ennemis de la patrie,
ces êtres altérés de sang, qui ne savent jouir que par la proscription, se permet-
tent toutes les calomnies propres à faire réussir un système, capable peut-être
de déshonorer le nom français et perdre la nation dans l'esprit de tous les
pays et de tous les siècles. On assure que les soldats suisses attendent leur
chef pour le sabrer ; d'autres affirment qu'ils le disent ainsi pour avoir le prétexte
de le soustraire à la fureur du peuple. Le Comité de la ville désire qu'on lui
fasse son procès ; mais le peuple voudra-t-il attendre ; et si les juges ne
condamnent pas, que deviendront-ils ? Brenault que j'ai vu hier n'en revient
pas ; il va examiner les pièces et nous agirons tout de suite, mais il est
lui-même dans son district, qui est un des plus importants, et il avoue de
bonne foi qu'avec tous ces mouvements, il ne peut s'occuper d'affaires. Le Par-
lement ne juge plus rien ;. il va au Palais, personne ne s'y présente. Voilà des
temps bien malheureux. Je suis obligé de vous quitter parce que je reçois avis
de partir à l'instant pour Versailles avec les députés de Provence.
Pour copie conforme .-
Vte B. D'Agours.
Lettres d'un Portier
au commencement de la HFtévolixtïoïi.
District des Capucins Saint-Honoré du 19 août 1789 ».
Monsieur,
Gomme citoyen et habitant du District des Capucins de la rue Saint-
Honoré, vous êtes compris au rôle des citoyens qui doivent composer
la garde nationale de cette ville ; et, attendu qu'il est indispensable de
constater le nombre exact des citoyens en état de faire le service dont ils
sont tenus, vous êtes prié, Monsieur, de vous rendre au bureau de ce
District, pour y signer le rôle, en exécution du règlement militaire, ou
pour exposer les motifs, puissants sans doute, puisqu'il s'agit de la sûreté
commune, qui pourraient vous empêcher de remplir ce service important.
Signé : Castre, vice-président et trésorier.
Copie du District des Capucins Saint-Honoré envoyée dans tous les hôtels
du District.
Cejourd'hui, 20 août 1789.
L'assemblée des Capucins Saint-Honoré, convoquée en la manière
accoutumée, étant instruite que beaucoup de personnes domiciliées dans
* Pièce manuscrite. Nous la reproduisons fidèlement.
AI" COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION 105
ce district ne pouvant être comprises au rôle de la garde volontaire natio-
nale, à cause de leur âge avancé, de leurs infirmités ou do leur sexe, mais
que toutes ont le désir généreux et patriotique de contribuer, suivant
leurs facultés, aux dépenses du District.
En considérant que ces mêmes personnes attendent sans doute avec
impatience le moment oU elles pourront manifester leurs sentimens,
l'Assemblée a arrêté d'autoriser M. de Castre, vice-président et trésorier,
à recevoir, à compter de ce jour, le matin seulement, les sommes qui
seraient offertes, à titre de don patriotique, pour la contribution aux
dépenses du District, à l'effet de quoi il sera tenu un registre particulier.
Arrêté aussi que le relevé des diverses sommes remises sous la dénomi-
nation énoncée ci-dessus sera rendu public, s'il est jugé nécessaire, et
que la présente délibération sera imprimée pour être envoyée à tous les
citoyens de ce District.
Signé : A.-D. Marchand, président ;
Gaminadb de Castre, vice-président ;
La Marinière, secrétaire.
21 août 1789.
Monseigneur,
J'ai été au District. Voici la réponse que ces Messieurs m'ont faite quand
je leur ai demandé ce qu'ils voulaient à Votre Altesse Royale : ils m'ont
dit qu'il fallait que tous les seigneurs fussent obligés de contribuer pour
l'entretien de la garde nationale. Je leur ai demandé s'il y aurait une taxe ;
ils m'ont répondu que chacun donnerait à volonté. Ils m'ont dit aussi que
Votre Altesse Royale avait un fils et qu'ils seraient bien charmés d'avoir
un jeune seigneur comme lui à leur tête ; je leur ai répondu qu'il était au
régiment, et que je comptais que, en partant du régiment, il irait à Malte.
Ils doivent envoyer encore un imprimé ces jours-ci. Ils disent qu'il sera
plus instructif que le dernier. Ils ont envoyé de ces imprimés chez Mme de
Bourbon et même à toutes les personnes de qualité de sa suite.
23 août 1789.
Je n'ai pas fait partir les craquelins par le coche, parce que Benard m'a
dit qu'ils étaient brûlés et qu'il n'avait pas voulu les prendre. Ils ont été
obligés d'en faire d'autres, et, le matin, on ne peut pas arriver chez les
boulangers par la foule. Ils ont des sentinelles, et l'on a bien de la peine
à avoir du pain à Paris.
On dit, dans le quartier, que Mme la duchesse de Bourbon doit habiller
dix hommes du District; mais, pour plus de sûreté, je passerai à son hôtel
aujourd'hui.
24 août 1789.
J'ai fait monter la garde ce matin. Je n'envoie pas le billet, parce que,
aujourd'hui, celui qui la monte est obligé de l'avoir, et on ne les paie
qu'après que le billet est signé par l'officier de garde.
106 LETTRES D'T'N PORTIER
Ces Messieurs recevaient quelquefois l'argent de deux ou trois, et la
nuit, ils s'en allaient chez eux
Mme la duchesse de Bourbon n'a pas encore fait de réponse sur l'im-
primé qu'on lui a aussi remis, dont j'ai envoyé hier la copie.
L'intendant de Mme de Brunoy a été, il y a quelque temps, avec la quit-
tance de la capitation qui se monte à 500 livres, et il a donné au District
250 livres ; cela n'a pas empêché qu'il n'ait reçu un pareil imprimé comme
les derniers que j'ai envoyés. Il dit qu'il ne fera aucune réponse.
24 août 1789.
Je fais monter la garde par le premier soldat ou bourgeois que je
trouve au corps de garde du District.
30 septembre 1789.
Le suisse de la paroisse est venu hier m'avertir que tous les suisses qui
sont de notre District doivent s'assembler pour se cotiser pour la caisse
nationale. On doit encore nous prévenir du jour et de l'heure à laquelle
cette assemblée se tiendra.
7 octobre 1789.
Le président du district des Capucins est venu lui-même, hier, à l'hôtel
de Votre Altesse Royale, pour demander tout de suite des vivres pour les
troupes qui étaient à Versailles, que l'on fait monter au moins à 40,000
âmes, compris la populace. Comme j'ai vu que riches et pauvres portaient
des vivres au District, j'aurais cru manquer de ne pas faire comme les
autres. J'ai été chez le boulanger et chez le charcutier qui fournissent la
maison ; j'ai pris deux soldats du District pour escorte, à qui j'ai fait
donner 12 pains de 4 livres, et chez le charcutier, des cervelas, du fro-
mage d'Italie et des côtelettes ; cela a monté, pour le dernier, à 12 livres
18 sols, et pour le boulanger à 7 livres 4 sols.
Dans tous les hôtels, l'on a donné pain, vin et viande. Il y a un abbé
qui a donné en viande 90 livres, sans le pain et le vin.
11 octobre 1789.
Paris n'est pas tranquille, il y a des alertes ; déjà, deux nuits de suite,
on a été obligé d'éclairer la croisée.
21 octobre 1789.
Ce matin, on vient de pendre trois boulangers à la lanterne, pour le
pain qui manque, et il doit y en avoir d'autres de pendus cette après-
midi. On a battu la générale ce matin, crainte de révolte pour le pain.
28 octobre 1789.
J'envoie à Votre Altesse Royale une petite brochure que l'on vend en
cachette dans les hôtels ; je l'ai payée 2* 8. J'ai fait mettre un réverbère
AU COMMENCEMENT DE LA REVOLUTION 107
en dehors de la porte cochère de l'hôtel, que j'ai pris à la porte de la salle
à manger de l'office. Je me suis abonné au bureau des illuminations de la
ville, moyennant 8* livres par mois. Avec les deux seuls lampions que je
mettais tous les jours, cela aurait coûté 3G »t. A présent que les nuits sont
longues, il faudrait les renouveler, ce qui aurait coûté 72 «. Le réverbère
brûle toute la nuit et fait le même effet que les lampions.
Je n'ai pas encore fait tous les paiements parce que je n'ai reçu que des
billets de la Caisse d'Escompte, et ceux à qui j'en veux donner disent
n'avoir pas à me rendre.
La lettre du 1er novembre 1789 renferme cette mention :
« Je n'ai pas encore fait les paiements, parce que je ne peux pas avoir
« d'argent pour les billets que j'ai reçus, et l'on me dit que l'on n'a pas
« d'argent à rendre sur les billets que je veux donner. »
A cette lettre est jointe, comme à beaucoup d'autres , ce que Nick
appelle l'état des équipages qui ne sont que les envois de craquelins,
épicerie, fruiterie, vins, etc., le bulletin du District des Capucins Saint-
Honoré pour les gardes à monter ; celui joint à cette lettre porte sur le
verso ••
« Ladite garde a été montée le 30 octobre 1789.
« Grevin, sergent-major. »
En dessous :
« Pour deux gardes montées par Maron, garde national. »
18 novembre 1789.
On n'illumine plus dans la ville. On pourrait supprimer le réverbère du
dehors de la porte cochère le jour auquel le mois finit. Mme la duchesse
de Bourbon fait toujours allumer le sien.
29 novembre 1789.
On est venu hier du District avec un grand registre pour prendre la
quantité et qualilés des personnes que Votre Altesse Royale a à son
service, comme ils ont été par tous les hôtels ; j'ai dit environ la moitié
des personnes qui lui appartiennent ; je n'ai pas compris non pins M. le
général, ni Mme et Mue de Bellegarde. Cela a pour but de faire payer la
garde en argent au District. Ils m'ont demandé combien je faisais monter
de gardes par mois ; j'ai dit trois. Ils m'ont dit que cela était trop peu.
Ils m'ont fait voir un écrit où M. le comte de La Marck s'engage à en
payer six pour chaque mois, et ils voudraient que Votre Altesse Royale
fit de même. Ils garderaient l'argent et feraient monter la garde s'ils le
veulent
J'ai promis à ces Messieurs du District de leur rendre réponse.
13 décembre 1789.
J'ai reçu les ordres de Votre Altesse Royale, datés du 9 courant, avec
la lettre pour la Reine, que j'ai remise à Mme Thibaut, sa première femme
de chambre qui l'a remise tout de suite.
108 LETTRES D'EN PORTIER
J'ai eu bien de la peine à entrer aux Tuileries. Il faut des cartes pour y
entrer, et chaque sentinelle vous demande la carte dans l'escalier de la
Reine. Il y a huit sentinelles.
13 janvier 1790.
J'ai vu arrêter, hier, derrière le jardin de Votre Altesse Royale, 216
hommes de la garde nationale soldée, qui ont été conduits tout de suite au
dépôt des pauvres, à Saint-Denis. Ils ont été à l'Hôtel de ville demander
insolemment 50 it d'engagement qu'on leur avait promises ou le pardon
qu'on leur avait aussi promis comme déserteurs, et ils voulaient se retirer
chez eux.
Les gardes sont doublées par toute la ville.
24 janvier 1790.
J'envoie aussi avec mon présent rapport le Livre rouge et le Furet,
il y a encore deux numéros à sortir de ce dernier. On vend la Vie privée
de Louis XV en trois volumes; le prix qui est de 15 tt m'a empêché de
l'acheter.
14 février 1790.
Grand Te Deum aujourd'hui et grande illumination. Le Royal va à
Notre-Dame avec la famille royale. Je ferai mettre des lampions sur la
corniche de la porte cochère.
15 février 1790.
Le Roi n'a pas été hier au Te Deum , il n'y a eu que les Etats géné-
raux.
10 mars 1790.
Il est parti de Paris, hier, 1800 hommes avec de l'artillerie pour aller à
Meaux, en Brie, où il y a une grande sédition.
15 mars 1790.
J'envoie à Votre Altesse Royale le discours du Roi à l'Assemblée natio-
nale.
J'envoie aussi une lettre patente du roi qui vient de sortir.
5 avril 1790.
J'ai envoyé à M. le général un écrit du District, pour que l'on continuât
à monter les gardes jusqu'au 1er mai. Je leur ai dit que je leur en rendrai
réponse.
Al" COMMENCEMENT DE LA REVOLUTION 109
14 avril 17'JO.
Il y a eu grand débat, hier, à l'Assemblée ; l'on craint encore aujourd'hui.
Toutes les gardes sont triplées.
29 avril 1790.
Pour ce qui est de la monnaie, je n'ai pas pu m'en procurer davantage.
J'ai été obligé de changer des écus de 6 tt pour acheter pour 2s, et chez
les marchands, on ne veut pas changer si l'on n'achète rien, et la monnaie
est aussi rare que les grosses pièces. J'en enverrai encore par le premier
coche. J'en ai déjà pour 72 *.
Je renverrai la quittance du District, quand j'aurai parlé au Président.
J'envoie à Votre Altesse Royale les quatre exemplaires qu'elle m'a fait
demander. J'envoie aussi VAmi du Peuple que Votre Altesse Royale n'a
pas. Il est encore plus méchant que celui de samedi dernier ; mais on ne
peut pas s'abonner puisqu'il n'est vendu qu'en cachette.
12 mai 1790.
J'envoie les trois cocardes comme on les porte le plus ordinairement, et
vingt-quatre aunes de rubans pour en faire douze, que j'ai payées 24s
l'aune.
On a volé dans le pavillon de M. de Bourbon. On a emporté tous les
meubles. C'est le pavillon qui est près du jardin de Votre Altesse
Royale.
16 mai 1790.
Je n'ai pas d'autres précautions pour la sûreté de l'hôtel que celles que
j'ai toujours eues. Les portes et les croisées sont bien fermées, or, il n'est
pas possible de pouvoir entrer. Les deux chiens qui sont dans le jardin sont
bons, et les trois qui sont dans la cour sont les meilleurs chiens que l'on
puisse avoir Je ne me couche pas de bonne heure, et je fais la visite dès
le matin. Je suis bien tranquille sur cela, parce qu'il n'y a pas moyen d'en-
trer. L'on a encore volé, la nuit dernière, dans la rue Verte, faubourg
Saint-Honoré, chez un marquis. J'ai oublié le nom. C'était la troisième
fois que l'on tentait d'y entrer. On y est parvenu, cette fois, à voler des
meubles, à peu près pour 1,200 «.
18 juillet 1790.
Il y a eu illuminations pendant trois jours. Le premier jour, j'ai mis
vingt-quatre terrines, et les deux derniers jours six chaque jour ; aujour-
d'hui, bal aux Champs-Elysées, grande illumination dans cet endroit, et
HO LETTRES D'UN PORTIER
3,000 couverts à l'Hôtel de ville. Demain, le Roi passera les troupes de
ligne en revue.
24 juillet 1790.
Les hussards du régiment de Votre Altesse Royale ont logé à la Chaussée-
d'Antin, chez M. de Gorni, capitaine, à la suite dudit régiment *.
Mercredi, jeudi, vendredi et dimanche, il y a eu des illuminations dans
la ville. J'ai fait mettre des lampions sur la bordure de la grande porte.
Et dimanche, comme il y avait de fort belles illuminations aux Champs-
Elysées, et que Mme la duchesse de Bourbon a fait illuminer le mur de son
jardin, sur les Champs-Elysées, j'ai aussi fait mettre des lampions sur la
grille, au bout du jardin. Depuis ce temps, Ton danse toutes les nuits dans
les Champs-Elysées. On dit que, lundi, la Reine donnera les mêmes illumi-
nations aux Champs-Elysées. Si cela est, je ferai encore illuminer, mais
je ferai mettre des lampions depuis l'encognure de la garde-robe, jusqu'à
l'autre encognure.
14 novembre 1790.
Il y a eu hier au soir une sédition à l'hôtel de Castries, où l'on a jeté
les glaces, pendules et meubles par la croisée, et l'on a voulu mettre le feu
à l'hôtel pour un petit coup d'épée que le fils ou le gendre de M. le maré-
chal de Castries a donné à M. Charles de La Meth. On dit que le premier a
été arrêté à Saint-Germain. Dix minutes plus tôt, il était pris dans l'hôtel
et aurait été pendu sur-le-champ. Ce sont les gens qui sortaient du Palais
royal qui ont commis cela ; ils ont été dissipés par la garde que l'on fait
monter à 6,000 hommes.
21 novembre 1790.
Le Roi a passé, hier, à cheval, devant l'hôtel de Votre Altesse Royale
qu"il a bien regardé, la Reine de même. Elle a passé aussi devant, mardi
en voiture.
8 décembre 1790.
Dans la nuit du 6 au 7, on a volé, chez Mme de Bourbon, les tuyaux de
fonte qui reçoivent l'eau des gouttières qui donnent sur la rue. Us étaient
cependant scellés dans le mur. Les cinq chiens ont fait, ce matin, depuis
deux heures jusqu'à cinq heures, un bruit terrible, qui a fait lever les
voisins. J'ai été dans l'antichambre, j"ai fait allumer la lanterne, et nous
avons fait une ronde dans l'hôtel, sans rien y trouver ; désormais je ferai
brûler une chandelle toute la nuit dans l'antichambre.
* C'étaient des soldats députés par chacun desrégiments pour la célébration des fêtes de
la Fédération.
LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE 111
25 décembre 1790.
L'on a été obligé d'illuminer la nuit dernière, depuis six heures du soir
jusqu'après l'office. J'ai pris quatre lampions à 12 fr.
NlCK.
C'est après avoir pris ces sages précautions que l'honnête Nick
termine sa correspondance.
Pour copie conforme,
Germain Bapst.
Lettres inédites dLe Ptestif-Lalbretone.
(Fin.)
XI
8 germinal, an 6 (28 mars 1798 v. st.).
Ghers concitoyens !
Je n'ai différé de vous écrire, que parce que j'attendais quel-
qu" amélioration dans mon sort : mais tout au contraire ! il est telle-
ment empiré, que voilà 3 nuits que je ne dors pas ; une Furie
domestique me tourmente, quoique je n'aye plus de femme et que
je demeure seule. Mon sang échauffé me redonne ma maladie. Je
ne sais ou fuir, pour trouver le repos. Hier- soir a été cruel !
Infirme, pauvre et sujet à mille hesoins, j'ai pensé, toute la nuit, si
je ne ferais pas mieux de laisser finir mon existance. Malheureuse-
ment j'ai à finir un ouvrage intitulé les Mille et une Métamor-
foses : mais je ne vois plus la possibilité de terminer ce manuscrit,
faute de repos. On exige de moi l'impossible, ou que j'expose mon
repos, en publiant trop tôt le Cœur humain dévoilé ! Sans le
repos, la vie n'est qu'un supplice. Je ne sais à qui avoir recours
ici ! Il faudrait démasquer une ennemie et je ferais un tort irrépa-
rable à ses pauvres enfans, qui ne sont pas coupables ! Les amis
éloignés ne peuvent me porter auqu'un secours. Ainsi me voilà
seul, au-dèsespoir. J'en étais justement, ce matin, à cette horrible
sentiment, ce matin dans mon ouvrage. Je l'ai peint d'après ce que
je sentais, et mes larmes ont coulé. J'ai mis un 2d titre, après celui
112 LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE
des M et I métamorfoses, c'est ou les M et I dévelopemens. En
effet ce sont les dévelopemens de l'Être humain au fysiq et au
moral. Je n'espère plus rien imprimer : je ne le pourrai pas, faute
de fonds. Mon ennemie m'a pillé tout ce qu'elle a pu ; et ses en-
fants presqu'au berceau ont suspendu toutes mes plaintes. Je ne
crois pas avoir une année à vivre, de toutes manières. Je laisserai
trois ouvrages : L'Enclos ou les Oiseaux ; les Lettres du Tom-
beau ou Lettres posthumes, et les M et I Dévelopemens. Je ne
parle pas d'une autre Bagatelle, que je supprimerais en tout état.
Le courage et l'espérance qui ne m'avaient jamais abandonné,
m'abandonnent enfin, parceque je n'ai plus la force de luter. Yous
êtes heureux, chërs concitoyens ! je vous bénis ! Soyez-le longtemps
et sans interruption. J'ai reçu avec regret vos 2 écus-d'or. Je ne
m'en console que parce qu'ils m'ont été nécessaires. Je les ai déro-
bés à ma Harpie ; ils sont tout à mon usage.
Il me reste à vous prier, chërs concitoyens, d'adresser, si vous
me faites réponse, Au caffè Rôbert-Manouri, coin de la place de
l'Ecole, au bout de la rue de V Arbre-Sec.
Quant à ce que vous me demandez du prix? Gomment le dèsigne-
rais-je, moi qui ai envoyé sans demande de votre part? Je m'y
suis vu obligé, par la honte que j'ai eue de recevoir le prix d'un
ouvrage, que je ne devais pas vous vendre.
Salut, attachement, fraternité.
RESTIF-L ABRETOXE .
Je vous prie de me rapeler au souvenir de M. Rétif, qui n'a
peut être pas reçu ma lettre d'il y a 7 mois.
Je portais ma lettre à la poste quand j'ai reçu la vôtre, elle m'a
fait frissonner. 0 mon amie ! vous jeune aurait-ce été à moi vieil-
lard à vous pleurer? Non, c'est vous qui me pleurerez, ma carrière
s'achève ! Conservez-vous ! Conservez la à son époux ! des époux
heureux sont sacrés. N'avez vous donc pas la Filosofie de M. Nie.
IIIe partie ?
XII
Très chers concitoyens !
Je puis dire une vérité, que les lettres de la citoyenne Fontaine
sont les plus agréables que j'aye jamais reçues. Non seulement il
LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE 113
y a de l'esprit, mais il y a une âme infiniment aimable. Je les relis
plusieurs l'ois, à difïërens temps, lorsque je suis découragé. Qui leur
donne ce charme ? G'estl'amitiè ; ce sentiment que je ne croyais plus
connaître, qui s'était éteint et qu'elle a rallumé. Son époux a de
l'esprit, peut être plus qu'elle ; mais jamais un homme (me disait
un jour Mme Riccoboni, l'auteur des Lettres de Catesby) ne peut
dire les choses du cœur comme une femme Pardon, mes chërs
Amis, si j'ose vous juger ainsi à vous mêmes! Il y a toujours
(et je vous l'ai déjà écrit, mais je le répète avec plaisir), dans les
lettres de la citoyenne Fontaine, un alinéa qui en est comme l'âme,
et qui est délicieux; parcequ'il touche la corde du cœur. Elle ne le
met pas là par art, et c'est ce qui le rend plus délicieux encore
Cela me fait imaginer comme son mari doit être heureux, quand
elle lui expose les chastes sentiments de son âme honnête et sen-
sible. Vous savez, à présent, que j'ai connu de ces femmes qui font
adorer leur sexe : mais vous savez aussi, chers concitoyens, que ma
femme ne fut jamais de celles-là. Aussi n'ai-je jamais goûté les
douceurs du mariage qu'avec celles qui n'étaient pas des épouses.
Un instinct secret m'avertissait lorsque je perdais le bonheur :
Et ce qu'il y a d'étonnant, c'est que la céleste Parangon le sentait
comme moi ! Tous savez qu'elle me le dit à Madelon, à Colombe ?
Mais j'attendais sa sœur, que je ne devais jamais avoir ! Le sort me
jouait comme le jeune tigre se joue avec sa proie, avant de la
déchirer. lime présentait, en se moquant de moi, Manon-Prudlwt,
Madelon Baras, Colombe, Marhmne-Faugis, sûr que je ne les
prendrais pas. Il me trompe en m'offrant Zéfire ! Zëfïre, ma fille et
mon amante ! les prémices incroyables de mon existance ! et il me
l'ôte ! Il m'offre Suadèle Ici j'aurais dû voir que le malheur
était fait pour moi ! que le sort le plus cruel devait compenser
d'ineffables plaisirs ! Il n'est pas vraisemblable, ce récit de la perte
de Suadèle, et on ne le croira pas ! Il me marie avec qui ? avec
la nièce d'une perfide Irlandaise qui force la beauté, peut être
la vertu, à empoisonner ma vie !... Il m'ôte Omfale que tout sem-
blait m'engager à poursuivre avec une imperturbable assiduité...
Il me précipite par derrière de faibles obstacles, aussi faciles à
rompre que des toiles (VAracJméf... Il m'ôte Sofrom'e, mon der-
nier asile, la sœur de la meilleure des femmes, qui avait la vertu
d'une divinité bienfèsante, sans avoir ni la vertu, ni l'honneur de
son sexe!... lime précipite, contre toute vraisemblance, dans les
T. il. — octobre 1883. 8
114 LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE
griffes de mon plus mortel ennemi ! et par lui dans les filets de
Celeno-Agnës-L., la pire des femmes ! Moi, confiant, moi, fait pour
être heureux, avec une épouse digne de ma confiance !... 30 ans
de douleurs et d'infâmes trahisons ont suivi. Le sort me présenta
encore un bonheur idéal, pour m'en rendre la privation plus sen-
sible... Nêcard, vertueuse, honnête, sans honneur, ni vertu ! Rose
Bourjois, Elise, Louise et Sévère, l'une amante ; l'autre amie...
amie, à me tenir dans l'ivresse de ce délicieux sentiment, toujours
tranquile, durant des années !... C'est la dernière fois que je fus
aîmè ! Le sort ne me jugea plus digne d'être joué. Je m'avilis avec
Virginie; je me dégradai avec Sara ; Félicite ne parut m' élever,
que pour me laisser retomber dans l'abime... Mais j'avais encore
mon Amie : Depuis deux ans je revoyais Sévère. Elle me soulevait.. .
En 1789, elle me rendit tout îe bonheur de ma jeunesse, en me
montrant ma fille et celle de Louise. 0 Dieu ! que ces 5 années
furent heureuses, quoiqu' abreuvées de toutes les horreurs, de ma
ruine propre et des malheurs publics !... Je les ai perdues ! pour-
quoi ne suis-je pas mort?... 0 néant ! o dissolution! tombez sur
moi, et que je disparaisse ! ou du moins, ô nature ! rens à mon
cœur flétri son aliment, l'amitié ! Je vous écris avec confiance,
abandon, mes chërs Amis !... Mais je jète les ïeux sur votre liste :
vous devez avoir la XVe partie des Nuits, sous le titre de la Semaine
nocturne ; car je l'avais mise dans la boîte. Si vous ne l'avez pas
je vous l'enverrai. J'y joindrai le pied de Fancliette, imprimé en
3e édition cette année 1798, quoique datée de 1786 par erreur
J'ai achevé mon grand ouvrage des M-et I mètamorfoses, ou
Dévelopemens. Mais comment imprimer, si je le laisse après moi,
mes infidèles contemporains le gâteront, ce sera dommage! car moi
seul pourrais l'imprimer. Je laisserais tout le profit à 1,500
exemplaires en IV vol. à qui fournirait les avances des 6 mille
francs, durant 6 mois, un an, que durerait l'impression. Je vous
aurai les 16 premiers vol. des Contemporaines, dès que je le
pourrai.
J'ai reçu la lettre de M. Restif. Je tâcherai de lui écrire dès que
j'aurai reçu votre réponse à celle-ci. Tous m'avez obligé de lui
parler : quoique vous fassiez, vous m'obligerez toujours. Ma situa-
tion est la même. L'impression seule pourrait me distraire, ou
m'occuper utilement.
Les M-et I dëveloppemens sont le meilleur et le plus étonnant
LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE 115
de mes ouvrages. Ils achèvent de donner tout ce qui manque à la
Ftlosofie du Nicolas. Il paraît que la santé de la respectable
épouse est rétablie. Je m'en félicite avec transport... vous avez fait
trop d'honneur à mon mauvais portrait ! Mais vous avez lu dans
mon cœur, pour l'usage.
Salut, estime, amitié éternelle, fraternité.
Restif-Labretone.
Au citoyen Fontaine, négociant, place de la Liberté,
à Grenoble.
XIII
Très-chère concitoyenne !
Jamais vos lettres ne viennent que le plus à propos du monde !
Votre dernière, si agréable, si flateuse, que mon âme a si bien
sentie, est arrivée dans un moment douloureux, ou je venais de
perdre la derre de mes filles nlles, et presque la plus chérie. Elle a
été un baume salutaire à ma douleur. Vous devez être bien aimable,
pour écrire ainsi ! Car votre âme passe dans votre plume, et coule
avec elle. Je ne saurais dire combien je vous dois ! Vos lettres,
depuis plus de 18 mois, me consolent dans mes peines, et doublent
les satisfactions que je puis avoir. Je ne saurai vous exprimer
combien ce que vous me dites, dans la dernière, de la façon dont
vous me conciliez l'estime de votre chère sœur, m'a causé d'émotion
et de plaisir ! Vous êtes une véritable amie ! Je connais maintenant
deux êtres dans le monde qui sont ainsi pour moi, vous, et mon ami
d'ici ! Hâ ! je ne suis plus malheureux ! Combien d'Êtres n'ont pas
un ami ! et moi, j'en ai deux ! Il est vrai que ce n'est que depuis
quelque-temps. Il s'est écoulé des jours, où j'étais abandonné de
toute la nature ; et à-présent qu'ils ont passés, ces jours, ils me
causent beaucoup plus d'horreur et d'effroi que lorsqu'ils existaient !
Je les sentais moins alors, soit par l'effet de mon travail, soit que
je me fisse une illusion nécessaire ; soit que je fusse abruti par le
malheur même.
Me voilà donc plus heureux que je n'eusse osé l'espérer. J'avoue,
que si j'avais été dans ma situation actuelle, le public n'aurait pas
eu beaucoup de choses que j'ai placées dans le Cœur humain
dévoile : un homme qui souffre est bien moins délicat qu'un autre
116 LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE
sur l'expression : il dit tout ; parcequ'il s'embarrasse peu de l'estime
ou du mépris. Mais cette délicatesse revient, lorsqu'il a cessé de
souffrir. Pour vous, chère concitoyenne, vous voyez tout avec l'œil
de l'amitié, et cet œil est toujours indulgent. Mais combien il est
doux et consolant d'être ainsi jugé ! Quel repos cette assurance
donne au cœur convalescent, à l'imagination n'aguère ulcérée !
Estimable amie ! il faut l'amitié de votre sexe aux âmes droites,
sensibles, et qui n'ont reçu de la nature que des passions mainte-
nues par la raison. Car, bien que celles de votre ami ayent été sou-
vent extrêmes, néanmoins jamais elles n'ont eu ces dérèglemens de
goûts, ces emportemens factices, qui étonnent et révoltent. Les
siennes étaient toujours dans la route de cette même nature, qui
les lui avait données.
Vous contribuez donc essenciellement à mon bonheur. Il n'est
pas parfait. Indépendamment de l'âge et de ces infirmités, il s'y
joint des peines cruelles, comme celle que je vous ai fait entrevoir,
en commençant : comme celle de 96 : comme tant d'autres, men-
tionnées dans l'ouvrage !
Je n'ai pas encore dit un mot de ce qui me flatte davantage dans
votre lettre : Hâ ! que n'est-ce à-présent, que vous êtes à Paris !
Peut être ne serai-je plus, au temps que vous fixez ! Peut être
serai-je malheureux, ou malade ! Que n'est-ce aujourd'hui !... Ce
n'est pas que je ne prévoye, qu'en vous voyant, il faudra vous
regretter ! Votre séjour ne sera pas éternel à paris... Hô ! que votre
établissement n'y est-il fixé !...
Je remercie votre cher mari des informations qu'il aprises, j'en
ai eu d'autres ici, j'en attends encore. Quand un ennemi veut
miner, la seule ressource est de contre-miner... Mais il serait bien
mieux de ne pas avoir d'ennemi... Recevez les assurances de mon
dévoûment et de ma tendre estime. J'en dis autant à votre chère
Hermance. — Salut et fraternité — que ce dernier mot est doux
avec vous et elle !
A la citoyenne Fontaine, négocite. Grande rue, à Grenoble.
XIV
Très chère citoyenne !
Je vous laisse à penser avec quel empressement je saisirais une
occasion, qui pourrait me procurer le rapprochement de votre
LETTRES INÉDITES DE RESTIF LABRETONE 117
époux et le vôtre ! Certainement c'est une des principales choses
qui manquent à mon bonheur. Vous me donnerez dans votre pro-
chaine lettre plus de détails. Car non seulement je m'emploierai
auprès du généreux citoyen, secrétaire partàculier du ministère, qui
m'a placé moi-même, mais je parlerai à un chef de bureau du
ministère de l'Intérieur. 11 est ici des places de tous les genres,
que l'honnête homme et le bon citoyen peut seul exercer. Mais les
occasions ne se présentent pas tous les jours. Je les guetterai donc,
autant qu'il sera en moi. Il se trouve quelquefois des occasions,
où l'on a besoin de tel homme. Je mettrai toute ma satisfaction à
réussir : car l'amitié des âmes est la plus solide et la nôtre est de
cette nature. Si nous étions à portée de nous voir, je vous chéri-
rais comme ma fille. Ce sentiment est le plus doux qui existe, je le
sais par-expérience, et mon âge n'en comporte plus d'autre. Yous
ne m'avez pas écrit une seule lettre, qui n'ait parlé à mon cœur :
vous ne me direz pas un mot qui ne m'intéresse. Autrefois j'au-
rais eu à me défier de vous ; le malheur de la vieillesse me garan-
tira de celui-là. Tout est compensé, plus ou moins, heureusement,
ce qui m'ôte un sentiment m'en redonne un autre ! Je vous prie
d'avoir patience. Les détails que je demande, ne sont pas pour
moi. Il faut qu'ils soient présentés dans une lettre ostensible,
froidement raisonnée. Car les hommes veulent que celui qui parle
pour quelqu'un paraisse indiffèrent.Vous avez trop d'esprit pour ne
pas me comprendre. J'ai bien à cœur l'affaire du citoyen Andouin,
recommandé par votre époux. Yous sentez combien est importante
l'apostille des députés du Département, que demande le secrétaire
particulier. C'est que le ministre ne peut réellement rien que cer-
tifié par eux. Il l'appuie de leur témoignage auprès du Directoire
exécutif. Yous sentez que cette affaire ainsi recomandèe, revenant
au secrétaire particulier, qui est prévenu, serait expédiée promp-
tement. Ces témoignages seraient encore très utiles auprès du
commissaire central de votre département, qui, par hasard, pour-
rait faire des objections. Car en écrivant à ce fonctionnaire public,
le ministre lui laisse toujours une certaine latitude. Ce que je
demande pour l'affaire du citoyen Antonin ne demande pas de
délai.
Tout ce qui vous touche, m'intéresse : vous ne m'avez pas dit un
mot de votre sœur ? Et vos enfans ? Quant à votre mari, il m'écrit
lui même, et je lui répons par cette même lettre, que je sépare
118 LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE
néanmoins de la vôtre, en rendant la scissure possible. En général,
je suis tout de feu pour les patriotes. Ce qui m'afflige, dans le
parent que j'ai dans votre pays, c'est une chose que je n'exprime
pas ; mais que vous êtes à-même de comprendre, votre époux et
vous, chère citoyenne. Je bénirais la Révolution, qui m'a ruiné,
ne fût-ce que par la raison qu'elle m'a procuré la satisfaction de
vous donner ce titre. Mais je lui ai bien d'autres obligations ! La
superstition presqu'anéantie ; les infâmes prêtres appréciés... Je
les déteste, depuis que je suis sorti de leurs mains ; et quoique
mon frère aîné, âgé de 85 ans, et encore curé de Gourgis, près
Chablis, soit aussi vertueux qu'on peut l'être dans cet état vil, je
prononcerais l'expulsion du dernier d'entre eux... Mais je ne dois
pas finir une lettre à vous, par une expression de haine. Je vous
répète donc que vous m'êtes chère, vous, et tout ce qui vous
touche.
Salut, amitié, fraternité.
Restif-Labretone.
5 frimaire an VII.
Cher concitoyen !
Aussitôt votre lettre reçue, je l'ai communiquée au secrétaire
particulier du ministère. J'ai appuyé la demande du citoyen
Antonin de tout mon pouvoir. Il m'a observé, que la marche ordi-
naire, dans ces cas-là, était de faire appuyer la demande par
l'apostille de la députation du Département, et en effet c'est ce qui
se fait toujours. Il faut donc voir s'il est possible d'avoir l'assenti-
ment des députés de Y Isère, je n'en doute pas. Et moi-même, malgré
mon peu de temps, si j'en connaissais personnellement quelques-
uns, je m'emploierais auprès d'eux. Voyez avec votre voisine, dont
le sort est réellement touchant, ce qu'il est possible de faire. Je
suis sûr du patriotisme d'un homme pour lequel s'intéresse le bon
citoyen Fontaines. Mais, malgré la note que j'ai jointe à la péti-
tion, et à votre lettre, le ministre n'est pas sûr comme moi. Le
moyen de le persuader, c'est de faire apostiller par la députation.
Votre voisine a-t-elle quelques rapports avec la famille de quel-
qu'un d'eux ? Il faudrait aussi avoir leurs noms et leur adresse ici
à Paris. Car si je ne pouvais y aler, je leur écrirais, et je plaide-
LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE 119
rais de mon mieux la cause d'un infortuné, pour lequel vous vous
intéressez. Je vais à présent répondre à la citoyenne Fontaines.
Salut, amitié, fraternité.
Restif-Labretone.
4 frimaire an VII.
Au citoyen Fontaine, négociant, grande rue, à Grenoble.
XV
Chers concitoyens !
Je n'avais auqu'unement compté sur M. Restif, et si je ne me
suis pas opposé à vos démarches auprès de lui, démarches dont je
sentais l'inutilité, c'est que cette tentative m'a paru moins doulou-
reuse pour vous, que pour moi : vous parliez pour un autre. Au
reste l'amitié sincère dont vous m'honorez tous-deux, vous fera
partager l'adoucissement que je viens d'avoir à ma situation. Un
ami récent, mais vif, et qui a pour moi les sentimens obligeans que
vous m'avez montrés, vient de me procurer une place auprès de
lui, de 4 mille francs, dont j'ai reçu le 1er mois, 333 francs. Voilà
un petit commencement de bonheur.
La lettre de la citoyenne Fontaine m'a fait repasser avec elle
sur tous les événements de ma vie ; et avec d'autant plus de plaisir,
qu'elle m'y donnait la main. — J'observe, à cette occasion, que
tous mes véritables Amis ont approuvé cet ouvrage scabreux : mais
que mes ennemis, ou les indifférens, l'ont traité avec rigueur, —
ce qui ne m'a pas étonné : Il faut être mes véritables Amis, pour
me passer, de mon vivant, tous les détails que j'y ai insérés. Mon
ami d'ici m'a fait observer, que certaines gens nommés les Ché-
nier, les Selis, les etcà pourront me faire beaucoup de mal ! J'en
suis convenu avec lui, surtout un Guinguenè, un Millin. Mais
l'indiscrétion est faite, il n'y a plus de remède. Un plaisir bien vif
que m'a fait la lecture de la citoyenne Fontaines, c'est la juste
appréciation qu'elle a faite des persones de son sexe qui m'ont été
les plus chères. Elle a pensé précisément comme je l'ai toujours
fait, sur le compte de Mlle Fancliette, qui ne m'a jamais causé de
regrets attendrissans -, tandis que sa sœur en a laissé de si vifs, qui
même aujourd'hui sont encore déchirans.
Vous avez sagement jugé, chërs concitoyens, des motifs qui
120 LETTRES INÉDITES DE RESTIF-LABRETONE
m'ont fait toute ma vie chercher à suggérer aux femmes des
moyens de bonheur : c'est que je les ai toujours plus tendrement
que passionément aimées; c'est que je leur dois de la reconnais-
sance. Mais la sincère Amie que j'ai à Grenoble, ne me rendrait
pas toute justice, si elle pensait que je cède avec elle au penchant
que j'ai à flater les femmes ; je ne les ai jamais flatées : je leur dis
toujours ce que je pense, lors même que je parais les flater. Si
nous nous étions vu face à face, mes bons et chers Amis, vous
sauriez que quelquefois j'ai dit aux deux sexes de dures vérités,
par amitié. Oui, je vous aime vous deux, vous trois, en y joignant
cette sœur bienveillante, dont vous me parlez, je vous estime, je
vous honore : mais si j'étais auprès de vous, je ne vous flaterais
pas ; je vous dirais la vérité avec une franchise, qui a toujours été
dans mon caractère, franchise dont le M. Nicolas ne donne que
trop de preuves contre moi.
N'ayez point de regret, chërs concitoyens, de votre peu de succès-,
en ce moment, je me félicite de n'avoir rien à recevoir de ceux
dont les sentimens sont opposés aux nôtres. Me voilà instruit : je
n'en serai pas moins poli ; mais je me dirai quelquefois : La branche
de pierre Restif a mieux conservé, dans la pauvreté, les sentimens
natifs de notre famille, que la branche de Jean, quoiqu'il fût lui
même si digne, si vertueux. Revoyez, mes chërs concitoyens, ce
que mon cœur et ma mémoire en ont dit, dans la Vie de mon
Père, et le Cœur-humain, lre ou IIde partie.
Je vous prie de bien observer si la Semaine Nocturne ne vous,
manque pas : j'en ai encore, ou du moins, je pourrais m'en pro-
curer chez Mèrigot, quai des Livres, en échange de la XVIe partie,
dont j'ai beaucoup ! Je travaillerai aussi à me procurer les XVIII
premiers vol. des Contemporaines, par échange, chez Bucliesne,
mon ancien libraire.
Ma situation, comme vous le voyez, est devenue supportable. Il
ne me faut plus que m'y maintenir. Je la dois aussi à l'amitié : ce
qui ne fait que la rendre plus douce.
Salut, amitié sincère, fraternité.
Restif Labretone.
Au citoyen Fontaines, négociant, place de la Liberté, à Grenoble.
Pour copie conforme,
Gustave Bord.
Los Doiniims voTbiscixiïi ropixlblicains.
Nous donnons cela comme exemple du travail que produit la
Révolution dans les cerveaux où elle régne en maîtresse. Cette
lettre, d'une fanfaronnade maçonnique et nigaude, était adressée aux
auteurs des Annales patriotiques; nous n'avons pas été à même
de voir si elle avait été insérée :
Marie nbourg, le 10 de la 3e décade de brumaire, l'an II
de la République française (20 novembre 1793).
Citoyens républicains,
Je vous prie de faire connaître, par vos feuilles antifanatiques et véri-
diques, les Dominus vobiscum républicains (d'un sans-culotte qui a fait
ses adieux à Jésus-Christ), pour la dernière messe des prêtres patriotes.
1
Le Curé. — Que Dieu soit avec Vous,
Les Assistans. — Et la vérité avec Toi.
2
Le C. — Que la liberté soit avec Vous,
Les A. — Et la paix avec Toi.
3
Le C. — Que l'égalité soit avec Vous,
Les A. — Et la justice avec Toi.
4
Le C. — Que la fraternité soit avec Vous,
Les A. — Et l'humanité avec Toi.
5
Le C. — Que l'unité et l'indivisibilité soient avec Vous,
Les A. — Et la raison et la philosophie avec Toi.
6
Le C. — Que le bonheur soit continuellement avec Vous,
Les A. — Et la religion naturelle toujours avec Toi.
Je suis, fraternellement, votre concitoyen et abonné.
Arnaud, sans-culotte, préposé des vivres.
Pour copie conforme,
Vie B. d'Agours.
Lettre cle Belrnonte-I^ignatelli1
à. Lady Forster 2
Palerme, ce 3 mai 1799.
Milacly,
Je viens d'éprouver que le souvenir des anciens amis est une des plus
grandes consolations dans l'infortune, et c'est à votre aimable lettre,
Milady, que j'en ai l'obligation. Jugez par là de toute l'étendtte de ma
reconoissance. La Reine partage ce sentiment pour l'intérêt, que votre
cœur a pris a nos malheurs. Elle me mande de vous assurer combien elle
y est sensible, et combien elle vous en remercie. Oh ! si vous aviez été
témoin de toute la grandeur d'âme, et de toutes les hautes qualitéz, que
cette incomparable Princesse a déployées au milieu d'une suite inconce-
vable, et presque magique de tant de revers ! Vous l'en aimeriez, et l'en
admireriez encore davantage. Je scais que, quoique de loin, l'Angleterre
est le pays où l'on lui a rendu le plus de justice? c'est aussi le pays des
grands caractères. Je devois y aller, Milady, dans ce beau pays, j'y
aurois eu le bonheur de vous revoir, et de vivre auprès de vous ; mais la
destinée en ordonnât autrement, et il n'y a que la satisfaction de partager
avec mes adorables maîtres le sort des âmes honnêtes, qui peut m'en con-
soler. Grâces au ciel notre horizon s'éclaircit depuis quelque tems •• les
victoires des Autrichiens, en Italie, les secours en tout genre que nous
accorde votre généreuse nation, et l'arrivée des Russes que nous atten-
dons incessament, remettront, je l'espère, bientôt le Roi sur le thrône
de Naples de ce Naples souillé depuis cinq mois par une horde de
brigands spoliateurs et de rebelles méprisables et scélérats. Et comme
chacun forme ses rêves sur l'avenir, celui d'un voyage en Angleterre est
toujours le premier à se présenter à mon imagination. L'on croit, Milady,
ce que l'on désire.
En attendant je vous dois mille remerciements pour la conoissance que
vous avez bien voulu me procurer de l'aimable Mme Loak :.elle est digne
d'être votre amie ; c'est faire son éloge complet en deux mots. Je ne man-
querai pas de faire tout mon possible pour l'obliger, et je serois fort heu-
reux de la voir beaucoup plus souvent de ce que je puis le faire, mais les
occupations que l'on m'a endossées me laissent à peine des instants libres.
Le Roi daigna me rappeller d'Allemagne pour me faire ministre d'Etat ;
c'est un poste que j'ai toujours respecté, mais jamais désiré : les circons-
tances actuelles exigent de moi le dévouement total de mon tems, et de
mes facultés au service, quoique ma tâche soit infiniment au-dessus de
mes moyens .- je vous avoue, cependant, Milady, que quand le calme sera
i Frère de François Pignatelli, prince Ûe Strongoli, chef de la police (vicario), sous la
reine Caroline de Naples.
2 Lady Elisabeth Forster, duchesse de Devonshire.
LES PRISONNIERS ENFERMÉS A LA RASTILLE 123
rétabli, et la tourmente passée, je ne désire autre chose que de reprendre
mon ancienne vie tranquille et littéraire, que vous me conoissez. Après
neuf ans d'affaires, et d'affaires orageuses, dans les circonstances où je
me suis trouvé, Ton doit se guérir de l'ambition, ou l'on est incorrigible. Je
vous ai parlé de moi, Milady, parce que vous me l'avez ordonné, mais en
vérité j'aurois presque dû vous désobéir, car vous ne me dites pas un
seul mot de vous même. Si, vous me ferez encore la grâce de m'écrire, ne
l'oubliez pas ; sans cela je deviendrai vendicatif. La dame angloise de vos
amies, dont vous me demandez des nouvelles, et qui est placée auprès de
nos Princesses, est sans doute Mile Ashborne. Elle est toujours avec elle
ici à Palerme ; elle se porte bien ; elle avoit à Naples un ami qui vouloit
l'épouser, mais, malheureusement, notre départ est survenu, et l'homme
est resté à Naples. Voilà tout ce que j'en ai appris de la Reine elle-même,
n'ayant pas l'avantage de connoître particulièrement cette dame, dont, au
reste, Sa Majesté m'a assuré être toujours très-contente. — Quant à ma
famille, je suis bien malheureux ; ils sont tous à Naples, et depuis le 12 de
janvier je n'en ai point de nouvelles ; il n'y a que mon frère le comte
François qui est à Vienne, et qui se porte bien. Jugez, Milady, de ma
douloureuse position je n'ai pas la force de vous en dire davantage.
Adieu ma respectable amie. Le papier m' averti que je vous ai écrit une
longue épitre. Conservez-moi les sentiments précieux que vous daignez
avoir pour moi, et acceptez l'hômage de ceux que vous a voués pour la
vie.
Belmonte.
Pour copie conforme,
G. de Kerdbro.
Les prisonniers enfermés à la Bastille
sous Louis XVI
(Suite)
Ordonnances de non-lieu.
2 JABINEAU, Henri, Ans- Mois- Jtmrs-
Prêtre, avocat au Parlement.
(27 septembre-8 octobre) 1778.
Pris en flagrant délit, transportant des livres prohibés ;
ignorait leur prohibition. » » 1 1
3 GASTILLON, Marguerite, dite GOTHON,
Domestique de Lemaître.
(7-26) décembre 1785.
Arrêtée comme complice de Lemaître. (Voy. ix. 26.) » » 19
124 LES PRISONNIERS ENFERMES A LA BASTILLE
4 GRANGE, Jean-Augustin, Al,s- Mois- Jouis-
Imprimeur à Paris.
(16-22) mars 1786.
Accusé d'impression de libellés. » » 6
Législation moderne.
Loi du 29 juillet 1881.
Chap. II, § 3. — 14. La circulation en France de journaux ou écrits
périodiques publiés à l'étranger, ne pourra être interdite que par une
décision spéciale délibérée en Conseil des ministres.
Chap. III, § 2. — 18. Pour exercer la profession de colporteur, il faudra
faire une déclaration à la Préfecture du département où on a son domi-
cile ; pour les écrits périodiques, à la Mairie ou à la Sous-Préfecture.
20. Le colportage accidentel n'est assujetti à aucune déclaration.
21. Les contrevenants seront punis d'une amende de 5 à 15 francs, et
de 1 à 5 jours de prison ; s'il y a récidive, ce sera forcément la prison.
22. Les colporteurs pourront être poursuivis conformément au droit
commun, s'ils ont sciemment colporté ou distribué des livres, écrits, bro-
chures, dessins, gravures, photographies, etc., présentant un caractère
délictueux, sans préjudice des cas de l'art. 42.
X. — Guerre des farines.
1 SAFFRAY DE BOSLABBÉ (DE), Charles-Adrien,
Conseiller, avocat du Roi au bailliage de police de
Pontoise.
(3mai-26juin) 1775.
Arrêté pendant une émeute à Pontoise, pour avoir fait
publier, de sa propre autorité, que le blé était à 20 fr.,
et la farine à 40 fr. ; ce qui semblait autoriser les mu-
tins. Il lui fut ordonné de suivre les cours. >- 1 23
2 DUBOIS,
Maire de Beaumont.
(6 mai-19 juin) 1775.
Avait participé aux troubles. » 1 13
3 BLAISON, Thomas,
Serrurrier, procureur fiscal de Villemomble.
(9 mai-20 juin) 1775.
Pillage de blés : s'était emparé de 7 boisseaux de
son et criblures qu'il avait payés 6 fr. » 1 11
4 ÉPINE (DE L'), Jacques,
Marchand de vins à Villemomble.
(9 mai-20 juin) 1775.
Pillage de blés : s'était emparé de 3 minots de cri-
SOUS LOUIS XVI 125
blures, qu'il avait payés 12 livres le septier, etdel minot Ans- H°is-J°""-
de seigle, qu'il avait payé 1 livre 13 sols. » 1 11
5 JOUFFROY, Jean-François,
Curé de Ferolles.
(9-23) mai 1775.
Pillage de blés : accusé d'avoir favorisé et aidé ses
paroissiens. » ,> 14
6 PASQUIER, François,
Curé de Chevry.
(9-23) mai 1775.
Pillage de blés : soupçonné d'avoir fomenté les troubles. » » 14
7 JOLIVET, Nicolas,
Marchand de musique à Paris.
(9-15) mai 1775.
Enfermé pour donner des renseignements sur un propos
tenu par lui au lieutenant de police. On devait, disait-il,
c assassiner le Roi. » » >■ 6
8 HATTOT, François,
Garçon perruquier.
(9 mai-27 juin) 1775.
C'était lui qui avait dit à Jolivet que le bruit courait
qu'on voulait assassiner le Roi. » 1 18
9 RIGUET, Jacques,
Diacre, chapelain épistolaire de la cathédrale de Char-
tres.
(9 mai-29juin) 1775.
Avait été porter la nuit des branches ornées de rubans
aux pieds de la statue de Henri IV. C'était à l'époque de
la guerre des farines ; on voulait connaître les causes de
cette manifestation. On lui intima l'ordre de retourner
dans son diocèse. » 1 20
10 CHASTELAIN, François-Nicolas,
Meunier à Tillet.
(24-26 mai) 1775.
Avait participé aux troubles. » » 2
11 DELORME, Gilles,
Chapelain de la Charité des Garancières, en Drouais.
(3 juin-20 juillet) 1775.
Avait engagé plusieurs personnes à aller au marché de
Dreux, où il devait, disait-il, y avoir une révolte. Il y
avait eu, en effet, des troubles dans cette ville. » 117
126 LES PRISONNIERS ENFERMÉS A LA BASTILLE
12 CANTEL, Jean-Nicolas, k™- Mois- J°ui's-
Maître boucher, échevin de Gisors.
(7 juin-19 juillet) 1775.
Avait participé aux troubles. » 1 12
13 TIREL DE LA MARTINIÈRE, François-Edouard,
Curé d'Angers-Saint-Vincent.
(7 juin-19 juillet) 1775.
Accusé d'avoir conseillé, au prône, à ses paroissiens,
de ne pas restituer les blés volés. » 1 12
14 LE GAVELIER, Jean-Charles,
Curé de Panilleuse.
(17 juin-26 juillet) 1775.
Accusé d'avoir conseillé à ses paroissiens de se servir
de leurs bâtons pour avoir du blé. » 1 9
15 DUBOIS, Louis-Philippe,
Ex-employé aux fermes à Melun.
(18 juin-30 juillet) 1775.
Pillage de blés, excitation à la révolte. Transféré à
Melun. » 1 12
16 POGHET, Madeleine,
Femme d'André J ANTON, maçon à Villeneuve-Saint-
Georges.
(18 juin-30 juillet) 1775.
Pillage de blés. — Transférée à Melun. » 1 12
17 LEMOINE, Etienne,
Sergent au bailliage du duché de Beaumont.
(18 juin-30 juillet) 1775.
Pillage de blés. — Transférée à Melun. » l 12
18 MARTIN, Françoise, femme $ Etienne DESGARTES,
Vigneron à Beaumont.
(18 juin-30 juillet) 1775.
Pillage de blés. — Transférée à Melun. » 1 12
19 DOURDAN, Pierre- Claude,
Curé de Gournay-sur-Marne.
(20 juin-28 août) 1775.
Accusé d'avoir excité ses paroissiens à la révolte, en
disant, à son prône, que les ministres étaient de f.
gueux. » 2 8
20 BAILLY, Nicolas,
Doyen des notaires et procureur à Beaumont.
(28 juin-24 juillet) 1775.
Arrêté pour ne pas avoir rempli son devoir, en restant
chez lui pendant le pillage des grains. » » 26
SOUS LOUIS XVI 127
21 LANGLOIS,
Président du Conseil supérieur de Rouen. Ani- "••»■ '<"»*»,
(-'-10 juillet) 177;».
Avait participé aux troubles. »> .. 8
2-2 QUENDRAY,
Maître de postes aux Andelys.
(2-17 juillet) 1775.
Avait participé aux troubles. » » 15
23 THOREL,
Domestique de Langlois.
2-17 juillet 1775.
Avait participé aux troubles. » » 15
24 RENAULT, Jean,
Tisserand à Chartres.
(2 juillet-20 août) 1775.
Pillage de grains. — Transféré à Chartres. » 1 18
25 BON (DE), Jean, curé de la Queue.
(3 juillet-17 août) 1775.
Pillage des grains. » 1 4
26 DUTERTRE, Pierre, dit POTRUS,
5 juillet 1775-ler juin 1776.
Pillage des grains. — Transféré à Bicètre. » 10 26
27 LIGNY (DE)
(8 juillet-2 septembre) 1775.
Avait participé aux troubles. » 1 25
28 LAURENT,
(8 juillet-2 septembre 1775.)
Avait participé aux troubles. » 1 25
29 CROVILLE, Clément,
17 juillet 1775-ler juin 1776.
Pillage des grains. — Transféré à Bicêtre. » 10 14
30 PEYRAU (le chevalier),
(13 aoùt-4 septembre) 1775.
Avait participé aux troubles. » » 22
31 MESLIN,
22 août 1775-lerjuin 1776.
Avait participé aux troubles. » 9 8
Législation moderne.
La peine à laquelle seraient exposés les fauteurs de pareils désordres,
serait d'au moins une année de détention.
Art. 440. P. Tout pillage, tout dégât de denrées ou marchandises, effets,
128
LES PRISONNIERS ENFERMES A LA BASTILLE
propriétés mobilières, commis en bande et à force ouverte, sera puni clés
travaux forcés à temps ; chacun des coupables sera de plus condamné à une
amende de 200 à 5,000 francs.
Ceux qui (art. 441. P.) prouveront avoir été entraînés par provocations
ou sollicitations pourront n'encourir que la peine delà réclusion.
Art. 442. Si les denrées pillées ou détruites sont des grains, grenailles
ou farines, subsistances farineuses, pain, vin, etc., la peine que subiront
les chefs, instigateurs ou provocateurs, sera le maximum des travaux
forcés à temps, et de l'amende prononcée par l'art. 440.
XI. — Affaire du Collier.
ROHAN, (DE) Louis-René -Edouard,
Gardinal-évêque de Strasbourg.
16 août 1785-ler juin 1786.
Affaire du collier, dans laquelle il joua le rôle de dupe ;
mais sa détention n'en était pas moins alors justifiée. » 9 16
SAINT-RÉMY DE VALOIS, (DE) Jeanne,
Femme du comte Marie- Antoine-Nicolas de la Motte
de la Pénissière.
20 août 1785-29 mai 1786.
Accusée de complicité.
PLANTA (baron de)
Ancien capitaine au régiment de Diesbach.
20 août 1785-4 juin 1786.
Compromis dans l'affaire du collier.
CAGLIOSTRO, (DE) Alexandre,
Thaumaturge.
23 août 1785-ler juin 1786.
Bien qu'il ait été absous parle Parlement, sa détention
préventive n'en fut pas moins justifiée. » 9 9
9 9
9 15
Glstave Bord.
{La suite prochainement.)
L'un des directeurs, gérant, Gustave Bord.
NANTES, VINCENT FOREST ET EMILE GRIMAUD, IMPRIMEURS BREVETÉS.
Une victime de Qnilberen. — Michel
Flamant.
Quelques mots dans les ouvrages de MM. Nettement et de la
Gournerie, un nom mal orthographié et un prénom inscrits sur les
murs du monument des martyrs, voilà tout ce qui nous parle d'une
des plus intéressantes victimes de Quiheron. Michel Fkmient,
lit-on d'un œil distrait : qui est-ce ? Un de ces inconnus qui tombent
sous les balles, pauvres épis moissonnés par la faux de la guerre
ou celle de la Révolution ; et l'on passe.
Nous avons sous les yeux les pages tachées de larmes qui
racontent les derniers jours de la courte existence de ce malheu-
reux enfant ; nous tenons entre nos mains les dernières lignes
qu'il a écrites quelques moments avant de marcher au supplice. Ces
documents — précieuses reliques de famille — appartiennent à
l'histoire. A la distance qui nous sépare de ces lugubres scènes,
les personnalités s'effacent et le sentiment qui se dégage de ces
tristes souvenirs est celui- d'une répulsion invincible pour l'époque
où de pareilles horreurs étaient possibles.
Ces horreurs, rien ne les excuse, et si, aujourd'hui, nous cher-
chons les progrès si chèrement achetés, nous ne les trouvons pas.
Ce sang versé a servi seulement à montrer qu'en fait de basses
cruautés, l'homme civilisé ne le cède pas au sauvage.
Quelques brefs détails sur notre héros et sur sa famille.
Michel-Anne-François Flamant — et non Flament — est né et
fut baptisé en la paroisse Saint- Julien de Quimper, le 28 février 1776.
Ses parents, dont il était le premier-né, — ils s'étaient mariés
l'année précédente, — appartenaient à la bourgeoisie. Si modeste
que fût leur fortune, ils occupaient dans la cité une situation des
plus honorables.
Le père, noble maître Jean-François Flamant, s'était acquis
l'estime générale dans l'exercice de la profession d'avocat. Il comp-
tait dans sa clientèle les noms les plus distingués de l'aristocratie
quimpèroise.
Sa femme, Marie-Catherine Barbe, esprit fin et cultivé, nature
T. II. — NOVEMBRE 1883. 9
130 UNE VICTIME DE QUIBERON
vaillante et énergique lui avait donné sept enfants qu'elle gouver-
nait avec tendresse et fermeté.
La Révolution éclata. M. Flamant salua probablement avec sym-
pathie, comme tant d'autres, l'aurore d'une ère nouvelle de liberté :
illusion de peu de durée. Il fut assesseur du juge de paix et officier
municipal : on nous a même assuré qu'il avait disputé, avec quel-
ques chances un siège de député à Le Goazre de Kervélégant.
Comment encourut-il la disgrâce des puissances d'alors ? Nous
n'avons pas à cet égard de données précises. Nous savons seule-
ment qu'au cours de 1792, défendant quatorze accusés devant le
tribunal de Quimper, il fut officieusement averti qu'en sortant du
prétoire, il serait arrêté et incarcéré. On le chercha inutilement,
il avait pu se retirer avant que les débats ne fussent complètement
terminés et s'était caché.
Voyant qu'il n'était plus en sûreté sur le sol français, il se décida
à passer en Espagne, et pour alléger les charges sous le poids des-
quelles sa femme allait se trouver accablée, il prit avec lui son fils
aîné, élève de seconde au collège de Quimper.
Gomment vécurent-ils pendant les dures années d'émigration ?
Rien ne nous le fait connaître.
D'Espagne, ils passèrent en Angleterre, puis à Jersey, où natu-
rellement ils entrèrent en relations avec ceux de leurs compatriotes
que les malheurs de la patrie avaient jetés sur la terre étrangère,
particulièrement avec le comte de Talhouet-Grationnaye, lieute-
nant-colonel du régiment du Dresnay. M. Flamant signa au testa-
ment de celui-ci le 13 février 1795 ; son fils fut incorporé au
régiment que nous venons de nommer et y reçut le gracie de
sergent-major.
Ce fut en cette qualité que, laissant son père à Jersey, il s'em-
barqua pour prendre part à l'expédition de Quiberon, croyant
plutôt à une démonstration pacifique qu'à une action militaire.
Nous n'avons pas à raconter la journée du 16 juillet 1795 à
laquelle Michel Flamant prit part avec son régiment : épargné par
les balles, il déposa les armes, sur l'assurance que tous les com-
battants seraient traités comme des prisonniers de guerre. Il se
voyait déjà rendu ou près d'être rendu à la tendresse de sa mère,
mais il comptait sans les passions révolutionnaires.
Chacun sait que se fiant à la parole des généraux, liés par une
capitulation dont ils ne doutaient pas, presque tous les officiers et
MICHEL FLAMANT 131
soldats royalistes refusèrent de nombreuses occasions qu'ils eurent
de s'évader*. Flamant fut de ce nombre.
Conduit à Auray, il reconnut bien vite qu'il avait eu tort de
croire à la justice de la Convention. Ses premières lettres à sa
mère, si celle-ci les a reçues, — elles n'ont pas été conservées, —
ne durent laisser aucune illusion à Mme Flamant sur le sort réservé
à son fils.
Cette dernière avait été réduite à la misère par le départ de son
mari : privée des émoluments de ce cabinet si florissant avant 1792,
ayant été obligée pour nourrir ses enfants de faire un petit com-
merce, elle avait été arrêtée en octobre ou novembre 1793, comme
mère et femme d'émigrés, et incarcérée au manoir de Kernisy,
dans la banlieue de Quimper.
Depuis combien de temps était-elle rendue à la liberté et à ses
devoirs de famille lorsque lui parvint la fatale nouvelle ? Nous ne
saurions le dire. A peine commençait-elle à respirer, elle apprit à
la fois le retour de son fils en Bretagne et toutes les craintes qu'elle
avait à concevoir pour sa vie.
Une troisième lettre de Michel lui fit connaître qu'il avait été
transféré à Vannes : cette missive datée de la tour de Tannes,
2 août, fait partie de notre collection. Nous y lisons :
« D'après mes deux premières lettres, si toutefois vous les avez reçues,
vous aurez eu de cruelles inquiétudes sur mon sort, mais vous pouvez
vous tranquilliser, les émigrés de mon âge et même au-dessus qui sont
sortis de France avant 16 ans, sont hors la loi, mais ils sont détenus à la
tour jusqu'à ce qu'ils ayent de chez eux des pièces qui puissent prouver
les faits avancés dans leurs interrogatoires. »
L'espérance renaissait dans les cœurs : le sursis accordé par les
représentants Tallien et Blad permettait de croire que la Conven-
tion laisserait fléchir sa rigueur en faveur de pauvres enfants dont
tout le crime — si crime il y avait — était d'avoir obéi à leurs
parents à l'âge où l'on ne peut guère résister à leur volonté.
Michel Flamant demandait qu'on lui envoyât le plus tôt possible
des certificats émanant des autorités locales et constatant qu'il
était en effet sorti de France avant 16 ans. En réalité, il avait à
* Ce fait est attesté par IL de Chaumareix aux pages 12 et 13 de sa Relation fort rare.,
imprimée à Londres la même année.
132 UNE VICTIME DE QUIBERON
cette époque un peu plus que cet âge ; mais le savait-il lui-même ?
Mme Flamant s'empressa de s'adresser à qui de droit.
Les faits qu'elle désirait faire affirmer furent certifiés par un
certain nombre de fonctionnaires et leur certificat légalisé par les
officiers municipaux et ceux du directoire de district. Les anciens
camarades de Michel et d'autres jeunes gens plus âgés implorèrent,
dans une pétition collective en faveur de leur ami, l'indulgence et
la pitié des juges1.
La même lettre contenait un vœu bien fait pour aller jusqu'au
cœur de la mère : « Tenez me voir, si vous pouvez. »
Pouvait-elle hésiter ? Laissant à sa mère et à une parente dé-
vouée le soin de son commerce, elle prit la poste et partit pour
Vannes, soutenue dans les fatigues et les difficultés de la route par
l'espoir de sauver son fils.
Arrivée le 26 juillet, elle ne fut admise à voir Michel que le
dimanche 29, en présence d'un officier municipal, — entrevue de
quelques minutes.
Que fut le séjour de Mme Flamant dans cette ville étrangère ?
Une longue agonie, une alternative incessante de craintes et d'espé-
rances jusqu'au jour où éclata comme la foudre la terrifiante
nouvelle du refus de sursis. Jusque-là elle avait multiplié les
démarches ; aucune — si pénible qu'elle fût — ne lui coûta. Il lui
fallut boire le calice jusqu'à la lie, apprendre que son enfant, ce
pauvre jeune homme de dix-neuf ans, était condamné à mort, rece-
voir ses adieux et survivre à ce coup.
Laissons-lui maintenant la parole : voici deux lettres d'elle,
quelques billets de Michel où les larmes ont gravé une ineffaçable
empreinte. Ils peindront bien mieux que nous ne saurions le faire
la cruelle journée du 8 fructidor ; on y verra à côté des impi-
toyables décrets de l'injustice humaine, les élans et les délicatesses
de la compassion individuelle. Toutes les relations s'accordent pour
rendre un témoignage de reconnaissance aux habitants d'Auray et
de Vannes qui s'efforcèrent d'adoucir, autant qu'ils le purent, le
sort de ceux qu'ils étaient impuissants à protéger contre leurs
bourreaux a.
1 Ces pièces rendues à Mm<î Flamant sont restées entre ses mains. Nous les avons dans notre
collection.
2 M. de Chaumareix, aux pages 15, 16 et 17 de sa Relation, constate cette généreuse con-
duite qui n'était pas sans périls, dans un temps où la mort punissait souvent de simples
MICHEL FLAMANT 133
« Vannes, dimanche 7 fructiulor '.
Le passage des représentants Guesneau [Gués no) et Guermeur 2 allant
à Paris a un peu amélioré ma situation : je leur ai présenté un mot de
requête et j'y ai joint les 2 pièces que j'avais. Le citoyen Coroller du
Moustoir de Hennebond, à la prière de M. Bosquet3, s'en est chargé. Ils
m'ont renvoyé les pièces en me faisant dire qu'ils ne pouvaient connaître
de cette affaire, que le comité de Salut public prononcerait sur le sursis,
mais qu'ils m'avaient recommandé au citoyen Laumaillé i pour l'engager
à voir mon fils quelquefois. J'ai été remercier les représentants. Je t'avoue
que l'abord froid de Guesneau m'a glacé .-j'ai trouvé le bonhomme Guermeur
plus aimable : enfin je leur ai témoigné de mon mieux ma reconnaissance.
J'ai voulu de suite éprouver l'effet de leur recommandation : j'ai été chez
M. de Laumaillé. Il était occupé à répondre à un sergent, mais néan-
moins m'a reçue avec cette aisance qui tient le milieu entre le nouveau et
l'ancien régime. Je lui ai dit l'objet de ma visite ; il m'a répondu qu'il ne
pouvait me donner de permission par écrit par ce qu'il en faudrait donner
à 50 père, mère, etc.. mais que ce serait avec plaisir qu'il me conduirait
à la Tour, m'a demandé une demi-heure pour achever une affaire pressée
dans son bureau. Je me suis retirée en lui disant que j'allais le devancer
dans la cour delà Tour. J'ai causé avec les caporaux et sergents en atten-
dant le commandant, qui après l'inspection de la garde m'a fait conduire
par le caporal de garde dans l'appartement de mon fils en me disant avec
cet air aimable que tu lui connais et qui le fait aimer généralement de
tout le monde .- « Jouissez paisiblement, citoyenne, du plaisir de voir
« votre fils. » J'ai passé une heure avec lui : tu sais bien que j'ai mis le
temps à profit. Je lui faisais 20 questions à la fois. J'ai vu avec plaisir
qu'ils sont propres dans leur appartement qui était arrosé et balayé : on
y avait brûlé clu papier pour chasser le mauvais air. J'ai vu les petits
Dulaurens, les seuls de Quimper qui soient dans cette prison 5 ; c'est à
tort qu'on avait dit y être le petit Le Lard 5 je m'en suis bien informé :
marques de pitié. — Nous trouvons parmi nos documents un billet non signé — comment
est -il venu aux mains de Mme Flamant? — adressé à l'une des victimes de Quiheron. On lit
au dos : Coatudavel à Vannes. Il est ainsi conçu : « Le 11 août 1795, vieux stile — Si vous
« croyez que je puisse vous être utile, disposés de moi et croyez que Caro vous est dévoué ;
« ne vous lessés manqué de rien ! je prends sur moi de fournir à vos besoins ! » Louis-
Emmanuel Le Ny de Coatudavel, lieutenant au régiment d'Hector, n'a pas reçu cette preuve
de sympathie : il avait été fusillé le 2 août.
i La date n'est pas exacte : du moins le 7 fructidor est un lundi et non un dimanche.
- Députés bretons à la Convention.
3 Un des administrateurs du Morbihan.
4 Dans une autre pièce, elle l'appelle Le Maillé et lui donne le titre de commandant
temporaire. Le nom de Laumaillé est celui d'une famille bourgeoise de Rennes dont le nom
était encore représenté, il y a peu d'années, par un notaire mort sans enfants.
s Florentin Germain et Jean-Hervê-Fidêle du Laurens de la Barre, âgés l'un de 21 et
l'autre de 18 ans, fusillés tous les deux le S fructidor.
134 UNE VICTIME DE QUIBERON
ils n'en ont pas entendu parler l. Je m'en informerai ailleurs. Tu diras à
Mde Kermorvan que M. Malherbe m'a remis ce qu'il m'avait annoncé. Je
m'acquitterai de ma commission dès en arrivant chez moi.
« Mande-moi si l'on se dispose à présenter une pétition au comité de
salut public, au nom de son aïeule, puisque je ne suis pas sur les lieux et
y joindre les deux pièces, celles des jeunes citoyens et des citoyens en
place. Si M. Kerincuff voulait adresser le paquet à quelqu'un de ses amis,
le prier de solliciter un prompt jugement, c'est ce qui procurerait un
meilleur effet. Veillez à mon pauvre commerce... Je vous embrasse. »
» Vannes, jeudi 10 fructidor.
« Lorsque je t'écrivis la dernière fois, j'étais loin de penser, ma chère
Marie, que j'étais à la veille de perdre mon pauvre flls pour jamais. Oh !
comment te peindre cette fatale et cruelle journée de mardi. Levée à six
heures, je n'avais point la moindre idée de mon malheur. Un courrier,
arrivé à la veille au tigre Le Moine, lui avait apporté un ordre manuscrit
de la Convention ; il y était ordonné d'appliquer le décret dans toute sa
rigueur, croyant ne devoir pas entrer dans la politique des représentants
qui l'avaient suspendue dans l'espoir qu'elle eût été admise. Ces ordres
n'avaient pas transpiré dans le public : on en est averti par des tambours
sinistres qu'on entendait de tous les coins de Vannes, moi par un émissaire
que m'envoya mon trop malheureux fils pour me demander ses papiers.
Je vole à la tour, je les lui fais passer. Je le vois arriver dans la minute
tenant son sac de nuit où il avait rassemblé ce qu'il avait pu sauver du
pillage de Quiberon : les petites bottes y étaient jointes. Il était tout prêt
à paraître devant ses bourreaux que l'on nommait commission militaire,
composée d'un ramassis de brigands, au refus d'honnêtes gens ou gens
trop faibles, qui avaient répondu préférer d'être eux-mêmes fusillés à
appliquer une loi infâme qui devait moissonner tant d'individus, la plupart
à peine adolescents. Il avait son beverlay gris, son mouchoir de soie au
col : jamais il ne m'avait paru aussi intéressant. « Tiens, Maman, me
« dit-il, voilà toujours mes hardes : je vais monter écrire mon nom
« sur mon matelas et mes draps afin que les personnes charitables
« qui me les ont prêtés ne perdent rien, car je subirai certaine-
.< ment mon sort ou je serai remis dans tes bras aujourd'hui. Je me
« livre à cette dernière idée, elle est bien consolante pour moi et
« me soutient dans cette terrible journée. »
« Il était pâle .- on apercevait les combats que lui livrait la nature. Je
le serrai dans mes bras, je le couvris de baisers, je l'encourageai en lui
faisant prendre confiance aux pièces qu'il avait à présenter, je dévorai les
* D'après une attestation de Mlle de Lantivy, datée de 1832, M. de La Gournerie a com-
pris dans un supplément aux listes officielles des victimes, Armand-Marie Le Lart, né à
Quimper en février 1780 et n'ayant par conséquent que 15 ans (p. 198). Cet enfant a disparu,
mais le renseignement fourni par Mme Flamant permet de penser qu'il n'a pas été exécuté le
même jour que le fils de celle-ci.
MICHEL FLAMANT J 35
larmes qui me suffoquaient pour ne pas l'amollir et lui ôter la fermeté
dont il avait besoin.
« Au même moment, je vis sortir la moitié de la chambre où il logeait,
où étaient tous ses amis et les plus jeunes. On ne le demandait pas, il
veut lui-même devancer l'heure de son agonie : un soldat lui demande s'il
veut être du premier interrogatoire. « Oui, dit -il, je serai plus tôt déli-
« béré. Veux-tu, maman, que j'y aille puisque j'ai eu le bonheur
de te voir ? » Je lui serre la main ; il prend cela pour un consentement
et se précipite après les autres qui étaient déjà dehors avant que j'eusse
pu songer à ce que je deviendrais moi-même. Je me détourne vers le
geôlier, je le vois dans l'état d'un homme désespéré : sa femme, sa fille
fondaient en larmes, j'y mêlai les miennes, pénétrée de l'attachement
de ces bonnes gens qui n'avaient reçu réellement que bons procédés, doux
propos de ces malheureux prisonniers, et de la plupart des bienfaits.
« Je me rends bien vite chez moi où je fais une pétition pour aller moi-
même présenter aux juges, me flattant d'arriver avant que le tour de mon
fils fût venu d'être interrogé, dans l'intention, si on me laissait parler, de
développer moi-même ses moyens de défense. Je ne fus qu'un instant à
l'écrire. On me dit que la commission était un jury, au Marché du seigle
(près de la maison de Mde Ducoëdic). C'était loin. Je m'y rends. Il y avait
2 commissions en activité, mais hélas ! ce n'étaient pas celles où étaient
les très jeunes gens de la tour de la Garenne, c'étaient les prisonniers de
celle du Bourreau. On me dit qu'il y en avait une au-dessus de la halle.
Je cours de suite ; quand j'y arrivai, on finissait de les interroger et
les juges étaient aux voix, les patients à part et on ne les laissait voir
de personne.
« Je m'adresse à un soldat, je le conjure de me laisser parler aux
juges ,• il m'a répondu que c'était impossible. Je joins à ma prière un
argument irrésistible et j'obtiens que du moins il leur ferait passer la
pétition que je tenais en mains. Dès lors je pris le parti de ne plus quitter
cette porte que le sort de ces malheureux ne fût décidé. Un honnête apo-
thicaire demeurant vis-à-vis m'envoie prier d'aller chez lui ; j'y ai passé
depuis 10 heures jusqu'à 2 heures, sans voir aucun mouvement.
« A deux heures, je lui fis demander par le soldat s'il voulait manger, il
me fit passer ce billet ; il me fit frissonner et pressentir tous mes mal-
heurs. Vous y verrez qu'on lut ses pièces et qu'on les lui rendit. Devait-on
les lui rendre ? Ne faisaient-elles pas partie de la procédure et ne
devaient-elles pas être mises sur le bureau pour les discuter lorsqu'on
irait aux voix... »
Voici ce premier billet écrit au crayon. Nous interrompons le
récit poignant de Mme Flamant pour y intercaler les pièces qui en
font partie intégrante :
« Ma chère mère,
« J'ai passé ce matin à la commission, j'ai été interrogé et j'ai signé ma
déclaration. J'ai présenté mes pièces, on les a lues et on me les a rendues.
136 UNE VICTIME DE QUIBERON
Je ne sais ce qu'il en sera décidé, mais je suis fort tranquille, soyez-le
autant que moi, c'est ce que je vous demande. Adieu jusqu'au revoir.
Je vous embrasse de tout mon cœur... Envoyez-moi quelque chose de
chaud à manger. »
La pauvre mère s'empressa de faire porter de la soupe à son fils
et lui écrivit :
« Je suis de toute la matinée ici vis-à-vis la porte, chez un hom*ûe qui a
eu l'humanité de m'engager à entrer chez lui. Je n'en bougerai que je ne
te voie et que ton sort ne soit décidé. Je me flatte que tu auras la vie ;
mais quel qu'il soit, résigne-toi à la volonté de Dieu, c'est un grand sujet
de consolation.
« J'ai présenté un mot de pétition à tes juges en te quittant ; demande
à leut parler pour savoir si elle leur a été rendue. On finissait d'interroger
les prisonniers au moment où je la leur ai fait passer. Adieu, mon fils :
l'honnête citoyen chez qui je suis t'envoie un potage. Si tu veux me dire
quelque chose, adresse-toi à ce soldat qui sait où je suis.
« Ne perds pas courage. Je t'embrasse mille fois. »
Ce Mlet revint à Mme Flamant avec quelques lignes du patient :
« Je n'ai besoin de rien pour le moment. Si cela arrive, je vous le ferai
dire. 0 comble de la tendresse maternelle ! Si j'en échappe, par combien
de motifs vous me serez chère.
« Le tribunal est allé discuter la loi décrétée. Je lui parlerai et je de-
manderai la permission de vous voir. Adieu, chère maman. »
Reprenons la lettre :
a A la porte, vers 4 heures, je vis la citoyenne Lantivy faire quelques
tentatives pour entrer l. Je me joignis à elle : Nous demandâmes les juges.
Hélas l au moment où nous parûmes au haut de l'escalier, le pauvre en-
fant venait d'obtenir la liberté de me faire chercher. Nous nous rencon-
trâmes. Quelle entrevue ! Elle sera sans cesse présente à mon souvenir ••
elle fera et mon tourment et ma consolation : « Ah ! pauvre Maman, dit-il,
« c'en est fait, je le vois. On vient de nous lire notre arrêt. Je me
■< suis jeté aux pieds des juges pour demander la grâce de te voir
« encore une fois. Je meurs tranquille : je puis attester qu'elle (la
« mort) ne me fait pas peur et que je l'envisage de sang-froid. C'est
« un terme qu'il faut que nous atteignions tôt ou tard. J'ai'la con-
« solation de n'avoir pas de crime à me reprocher, mais quelques
« erreurs de jeunesse que j'espère que Dieu me pardonnera. Ce qui
« me fait le plus de peine, c'est que j'ai eu une enfance difficile et
« quit'acoMsé biendu chagrin. Je t'en demande pardon, Maman...
i M11* de Lantivy, sœur de René-Joseph de Lantivy, âgé de 17 anB, exécuté le même jour.
(V. Les Débris de Quiberon, p. 37.)
MICHEL FLAMANT 137
« Je ne dissimule pas non plus que je regrette la vie à cause de toi,
«< de mon père, de tous mes parents. Je désirais avec ardeur ren-
« trer dans ma patrie : ce désir était devenu un besoin pour moi.
'< Nous ignorions les intentions de nos chefs ; les papiers publics
€ ne parlaient que de paix, de clémence, de liberté de cultes. Nous
« avons cru rentrer par ttne pacification. Descendus à Quiberon,
« notes avons vu le contraire. Nous eussions pu vendre chèrement
n notre vie, mais nous avions tous horreur de tremper nos mains
« dans le sang de nos concitoyens. Dès qu'on nous a parlé de paix,
« noies avons mis bas les armes : noies nous sommes confiés aux
« paroles des chefs, des généraux, et nous périssons lorsqu'il nous
« était aussi facile de nous sauver. Nous l'avons pu 20 fois, mais
« que ne peut l'amour de la patrie ? Enfin, nos concitoyens veulent
« notre sang ■• puisse-t-il ramener la paix et éteindre les haines ; à
« ce prix, je donne le mien de bon cœur. »
« Tous les spectateurs fondaient en larmes : il me tenait à bras-le-corps,
la tête appuyée sur mon épaule, sa joue collée à la mienne, il m'embras-
sait à chaque instant... et je ne suis pas morte vingt fois. Il s'est arracbé
le premier de mes bras, en me parlant de toi et des démarches infruc-
tueuses des jeunes citoyens de Quimper, qu'il portait sa reconnaissance
pour leur procédé jusqu'au tombeau... De toute la Tour, un seul qui est le
blondin Denebé * (?) a réchappé et il faut, pour accabler ma pénible exis
tence qu'il soit logé chez moi. Nous mangeons ensemble ; sa vue me fait
en même temps plaisir et peine. Je voudrais lui parler de Michau, et mon
cœur saigne dès que je veux prononcer son nom.
« Rendus au tribunal à 8 heures et demie, ils n'en quittèrent qu'à
6 heures du soir : longue et pénible agonie ! Je voulais me précipiter près
de lui à travers ses gardes, les piques, les baïonnettes, les chevaux, pour
l'accompagner à cette boucherie : ils étaient 70. Je voulais par ma pré-
sence soutenir son courage, l'empêcher de se livrer au désespoir. Des
soins cruels m'empêchèrent de remplir ce triste devoir. Je dis devoir sans
doute ; si mon fils était mort de maladie, chez lui, l'aurais-je quitté? Je
devais moins le quitter ici. Mais je pouvais me dispenser de ces inquié-
tudes : ils sont morts en héros chrétiens... Pas une plainte ne leur est
échappée : un air de sérénité répandu sur leurs fronts faisait pâlir leurs
bourreaux.
« Enfin voici sa dernière lettre que je te confie : il se serait soulagé à
m'en écrire plus long, à me parler de tous ses parents, ses amis, mais
comme tu le verras, cette consolation lui fut ôtée. Pour moi, je n'en ai
qu'une seule qui me soulage un peu. Je ne puis la confier au papier. J'en
fis part à quelqu'un en partant de Quimper, en supposant qu'il fut pos-
sible que je perdisse mon enfant -.
* Le nom est écrit peu lisiblement : nous ne savons pas quel était cet heureux blondin.
2 Nous supposons quïl s'agissait de consolations religieuses, d'entretiens avec un prêtre, de
ces absolutions que les condamnés à mort recevaient, en marchant au supplice, d'ecclésias-
tiques déguisés.
138 UNE VICTIME DE QUIBERON. — MICHEL FLAMANT
« Je ne puis t'en dire davantage : je trouve de la consolation à m'acca-
bler de ce cruel souvenir ; mais il épuise la nature chez moi. Ah ! ma
tendre nièce, qui plus que vous pouvez apprécier la perte que j'ai faite !
Après 4 ans, je retrouve un enfant dont j'idolâtrais l'enfance, je le trouve
mûri, éprouvé par le malheur, je le trouve accompli, intéressant, ver-
tueux; et en un seul jour sont moissonnées toutes ses qualités, ses perfec-
tions ! Des bourreaux me privent pour jamais de ce que j'ai de plus cher
au monde. 0 Dieu! donnez-moi le courage de mon fils pour leur pardon-
ner. L'effort est au-dessus de moi : j'ai besoin de m'attacher un peu à
l'idée qui me console...
« J'embrasse ma pauvre mère ; que sa vieillesse est malheureuse !...
Ne communiquez ma lettre qu'à des personnes discrètes. On continue à
vider les prisons de la même manière ; de la prudence ! »
Michel Flamant, après s'être séparé de sa mère, avait pu lui faire
parvenir ce dernier adieu :
« Ma chère mère
« Après vous avoir embrassée, la seule consolation quime reste pendant
le peu de moments que j'ai à vivre, c'est de m'épancher dans votre sein
pour la dernière fois, de vous communiquer mes idées et les sentiments
que j'éprouve dans ces tristes moments.
« L'entrevue que je viens d'avoir avec vous a été cruelle : Hélas ! vous
m'avez inondé de vos larmes. Pour moi, je n'avais pas même ce triste
soulagement, tant ma douleur était concentrée. Ce n'est qu'après vous
avoir quittée que ce sentiment s'est développé : alors j'ai donné libre
cours à mes pleurs.
« Adieu ! je comptais vous en dire davantage, mais on vient de nous
dire qu'après ce moment, il ne nous est plus permis d'écrire... on vient
chercher no3 lettres. Adieu, adieu pour la dernière fois ! »
Peu d'instants après, le malheureux jeune homme et ses compa-
gnons d'infortune, presque tous aussi jeunes que lui, étaient
conduits à la prairie du Bondon où s'accomplissait le plus affreux
massacre.
Mme Flamant revint à Quimper, brisée. Est-il besoin de dire
qu'elle a gardé jusqu'à sa mort la plaie saignante de son cœur
maternel ? Que de fois elle a murmuré : « Pauvre Michau ' / »
Et nous aussi, nous disons : « Pauvre Micliau ! »
Norbert Satjlnier.
i M. Flamant rentra en France et obtint plus tard un poste dans la magistrature, à Quimper
même, où il mourut le 8 avril 1S11 : seize ans après, le 11 août 1S27, sa veuve le rejoignit
dans la tombe. Le nom est éteint depuis 1881.
Correspondance d'un député de la
noblesse de la Sénéchaussée de Mar-
seille avec la marquise de Créquy,
à Blaincourt, par Brienne, Cham-
pagne (13 mai-8 août 1789).
(Fin.)
Du 3 août au soir.
Je vous ai écrit samedi, Madame, ma très chère cousine, et je m'en rapporte
à ma lettre. Je fus à Versailles ; le même jour, je fus chercher M. le comte de
Méré qui est dans ses terres, depuis un mois. Nous étions allés pour solliciter
la grâce de tous ceux que le Parlement de Provence a procédures pour les
émeutes, et amnistie générale pour ceux qui ne sont pas encore condamnés ;
nous y retournerons demain pour le même objet que l'on nous a accordé. C'est
à la suite d'un arrêté du Parlement que nous avons fait cette démarche. Eh bien,
voici comment le peuple de Marseille a reconnu ce procédé.
D'abord M. Le Jay, imprimeur-libraire des gentilshommes, député du Tiers
État d'Aix, a passé, le 15, à Aix ; son voyage a paru suspect. Quelques jours
après, les Marseillais se sont assemblés. Le résultat de leurs délibérations a été
d'égorger toute la noblesse et le Parlement. La tranquillité du Tiers État, le 26,
faisait craindre ce que l'on me mandait : une conspiration ; le 27 au soir, un laquais
de M. d'A ,, qui s'est sauvé de Marseille, d'où on ne laissait sortir personne,
et qui est venu à travers champs, a annoncé que dix mille Marseillais partaient
la nuit même pour venir attaquer Aix, après avoir promis de porter en triomphe
la tête de M. La Tour de Méré, de Calisonne (qui est retourné fort à propos) et de
B au val. Ils avaient promis de mener les autres membres du Parlement à
Marseille. Sur cet avis, tout le monde a pris la fuite. Mon frère, le chevalier, a
accompagné M. de Bauval, mon parent et mon ami. On ne sait où ils sont. Mes
enfants ont aussi été mis en sûreté. Cette armée est arrivée aux portes d'Aix,
le 28, à cinq heures du matin ; elle a passé et s'est formée sous le nez de
M. de Caraman, qui ne quitte point Marseille ; elle était commandée par l'abbé
de Bausset, mon cher parent, chanoine de Saint-Victor, neveu germain de
l'évêque de Fréjus. On avait fermé les portes, les troupes étaient sous les armes
et n'ont rien fait, on a capitulé. Ces gens-là ont demandé tous les prisonniers,
on les leur a donnés ; ils ont absolument voulu entrer dans la ville, sous le
prétexte d? parler à M. de Miron, mais ils avaient leur projet en vue ; comme
ils ont appris qu'il n'y avait plus personne dans la ville et que l'abbé du
Bausset a recommandé ses parents, leurs maisons, etc., ils se sont contentés de
se faire remettre toutes les procédures, de se faire donner quelque argent et à
manger; ils ne sont repartis qu'à midi et demi. Vous devinez la consternation et
la terreur générale. Ma femme est restée près de son frère qui a toujours une
fièvre de cheval et qui n'est pas sans danger à cause des blessures antécédentes.
140 CORRESPONDANCE D'UN CONSTITUANT
Le peuple tenait les propos les plus atroces ; le haut Tiers a trouvé que cela est
allé à merveille; cependant on craint le retour, on redoute la dispersion dans les
campagnes et la dévastation des châteaux. Heureux si on ne massacre pas les
propriétaires. On me mande que je puis être parfaitement tranquille sur le sort
de mes enfants.
Ici, nous ne sommes pas tranquilles ; nous apprenons des nouvelles horribles des
campagnes et des provinces : des châteaux pillés, brûlés, détruits; des brigands
massacrés ; on a même très grand soin de multiplier les exemples pour accou-
tumer le peuple au sang, et lui indiquer les grands coups qu'on s'est promis de
lui faire porter.
Dans la ville, les patrouilles bourgeoises font assez bien la police, mais la
division est dans les districts ; chacun veut commander, personne ne veut
obéir, le bourgeois s'ennuye de cette gêne, bientôt la police ne sera faite que par
les mauvais sujets que le bourgeois soudoie, pour monter la garde à sa place. On
parle toujours de fausses patrouilles ; on assure qu'il y a plus de trente mille
soldats transfuges de leur régiment. Le commerce est à bas. Les ouvriers et
artisans ne trouvent plus à travailler dans les ateliers. Ils se rassemblent, ils
murmurent et nous sommes exposés à voir une guerre entre les bourgeois et le
peuple déjà trop accoutumé à confondre la licence avec la liberté. Vous ne devez
donc pas être étonnés d'apprendre qu'il a cherché de nouvelles victimes ; le maire
de Saint-Denis a eu la tête coupée par la populace dans la nuit du dimanche au
lundi. On assure qu'elle a l'ait périr sept autres personnes. Les patrouilles de Paris
furent bien renforcées. Quant à celles de Saint-Denis, je ne sais ce qui en sera
résulté. Le duc de la Vauguyon et son fils ont été arrêtés au Havre, au moment
où ils prenaient un passeport pour passer en Angleterre. Si on les amenait, ils
seraient victimes. Qu'ont-ils fait? Personne ne le sait. Ils ont eu quelques
ennemis qui ont dit : « Ce sont des aristocrates, ils sont de la Cabale. » Il n'en
faut pas davantage pour faire abattre des têtes. Personne ne peut se flatter de
rapporter la sienne chez lui. C'est une anarchie dont les résultats ne sont pas
encore connus, parce qu'il y a dans les Etats des gens malhonnêtes qui la pro-
voquent ou la favorisent par des discours imprudents, et qui se laissent aller à
la crainte d'être eux-mêmes immolés comme victimes, en ne déférant pas au vœu
d'un peuple qui est exalté par leurs propres idées.
Capelles est parti subitement pour Le Havre ; j'ignore l'objet de sa mission ;
sa femme est très bien ; tous vos amis .me chargent de vous dire mille choses.
Mme de Bourron est revenue pour échapper à la fureur des gens de son
canton. Je ne sais pas si on est plus tranquille dans les vôtres. On dit que l'on
est fort souvent arrêté par les patrouilles particulières dans les grands chemins.
On ne veut laisser échapper aucun proscrit. Ainsi, s'il y a des bruits de votre
côté, il serait peut-être prudent de revenir à la capitale ; on n'ose pas sur cela
donner des conseils.
8 août 1789.
Vous avez sans doute été bien étonnée de la résolution nocturne et subite
que les États généraux ont prise ces jours derniers. Il y a quelque manœuvre
infernale sur le tapis. J'en conjecture beaucoup, et je ne sais comment on trou-
AVEC LA MARQUISE DE CRÉQUY 141
vova dans le royaume une résolution qui, par le fait, détruit fiefs et noblesse,
qui prive cinq cent mille familles de leurs propriétés, les provinces deleursdroits
et leurs privilèges, et prépare à la France les chaînes que nous sommes étonnés
de voir supportées par les Orientaux. Les députés n'avaient aucun des pouvoirs
qu'ils se sont arrogés, ils étaient bornés à voter la renonciation aux privilèges
pécuniaires. Ils ont anéanti les propriétés, et c'est par un acte de l'aristocratie
la plus révoltante, qu'ils consacrent le prétendu grand vœu de la restauration
de la liberté. Voilà le nœud de ces révoltes combinées qui ont éclaté au même
moment dans tout le royaume, et dont, par une intrigue infernale, le renvoi de
M. Necker a été le prétexte. Cet homme nous a conduit à Constantinople par le
chemin de Genève. Il n'a pas voulu que l'Etat fit banqueroute aux créanciers
nombreux dont il a donné le moyen de surcharger l'Etat, il ne veut pas encore
qu'ils paient les impositions royales, parce qu'ils ont contracté dans la bonne
foi, qu'ils n'en paieraient pas ; et, pour faire face à ces déprédations, il a l'ait
dépouiller les seigneurs de leurs fiefs, il les soumet au rachat vis-à-vis du Roi ;
ce rachat produira des sommes énormes, comme s'il pouvait exister des fiefs,
après que les seigneurs en ont été dépouillés de fait par la suppression des jus-
tices seigneuriales et l'abrogation de tous les droits seigneuriaux. De plus, cela
va surcharger le peuple ; sous le prétexte qu'il n'y a pas de fief, on assiéra
sur les propriétés un impôt plus considérable; il sera un peu plus écrasé que ce
qu'il était, d'autant que l'on a ordonné le rachat des droits seigneuriaux. Ce
rachat, quoique ruinant les seigneurs, exigera une autre imposition sur le peuple.
Il est vrai que les mêmes inconvénients, les mêmes injustices, les mêmes vio-
lences qui ont détruit les fiefs, justifieront le refus de payer le prix du rachat..
Vingt-quatre millions d'hommes contre cinq cent mille ont toujours le moyen de
forcer à reconnaître la justice des opérations qu'il plairait aux tyrans de la
Nation d'imaginer contre les grands propriétaires. Je n'étais pas riche, tant
s'en faut ; cette révolution me ruine de fond en comble : on voit bien que ce sont
des avocats et des procureurs qui dirigent l'Assemblée. Les résolutions sont
rédigées de manière que les rachats et accessoires vont faire un million de
procès pour les évaluations des divers droits féodaux, pour les liquidations, et
nouvelle surcharge pour tout le monde. Nouvelle cause de haine entre le peuple
et les seigneurs, que l'on a bien certainement le projet d'exterminer dans leur
existence politique et physique. Je crois bien que cela sera trouvé mauvais, mais
il faudra le faire si on ne veut pas être égorgé. C'est effroyable tout ce que l'on
entend dire. On ne peut plus compter le nombre des châteaux brûlés et détruits,
on a surtout grand soin de brûler les archives, parce qu'au moyen de ce qu'il
n'existera plus de titres, les seigneurs n'auront plus de droit à faire liquider et
à se faire rembourser. Cette Assemblée, si empressée de détruire notre propriété,
et qui s'en arroge le droit, je ne sais sur quel titre, prend si peu de moyens,
rejette ou éloigne ou affaiblit ceux qui sont présentés par des honnêtes gens,
pour mettre au moins à l'abri notre existence physique. Je me perds sans cesse
dans mes réflexions, dont le découragement et le désespoir sont toujours le
résultat.
Il s'en faut de beaucoup que Paris soit encore tranquille ; le peuple n'a cessé
d'y faire la loi. Il s'est altéré du sang des hommes parce qu'il s'en est abreuvé
142 CORRESPONDANCE D'UN CONSTITUANT
et que tous les décrets de l'Assemblée nationale étaient faits pour attiser cette
soif. Le Palais royal, d'où partent les motions, les districts qui méconnaissent
l'autorité de la Ville, qui se sont établis indépendants les uns des autres, où
tout le monde veut commander, et où, par contre, personne ne veut obéir ; ils ne
veulent pas plus de l'autorité du Roi que de celle de l'Assemblée nationale :
voilà ce qui gouverne Paris, ce qui dirige les députés des Etats, et ce qui
décide du sort du plus beau royaume du monde. M. de La Fayette et son
second, le marquis de la Salle, ont couru, avant-hier et hier, les plus grands
dangers. Hier au soir, on s'attendait à voir promener leur tète ; la motion en avait
été faite au Palais royal, et cette motion est un arrêt de mort, dont le peuple
ne demande pas mieux que d'être l'exécuteur, ne fût-ce que pour occasionner un
événement. Ce général s'est montré avec intrépidité ; il paraît avoir arrêté les
soupçons. Mais il n'a pas guéri le désir inquiet qui agite toutes les âmes popu-
laires.
Il n'est aucun être de bon sens qui voulût avoir une loi de vente sur sa tête
et sur celle de ses collègues. On assure qu'un député de Provence qui vient tous
les soirs chez lui où il rassemble une quarantaine de moteurs, entretient le
désordre. Il n'a point de crédit personnel dans l'Assemblée, mais il force le vœu
de cette même Assemblée par les mouvements du public qui sont déterminés à
propos. Au reste, il est certain qu'il cherche à venger ses querelles particulières
et personnelles, et a fait courir des listes fort marquantes. Le marquis de La Fare
a été proscrit, il a été averti à temps, il s'est sauvé. Mais ne sera-t-il pas arrêté
en route ? On ne laisse plus partir personne ; il y a je ne sais combien de gens
qui ont été ramassés. On nous a dit, à nous députés, que nous ne sommes pas
plus en sûreté, parce que l'on a le projet d'exterminer tout notre Parlement,
pour nous apprendre à vouloir soutenir l'autorité des lois et du monarque.
Mais j'ai de bonnes raisons pour ne pas me sauver, j'aime autant périr que
traîner, dans un pays étranger, une existence malheureuse. La seule chose qui
m'aura fâché, c'est que ma mort, si elle arrive, ne pourra être d'aucune utilité
pour mes concitoyens et que ce sera un trophée de plus pour assurer l'empire
de la licence la plus effrénée, qui ne pourra cesser que par un despotisme plus
affreux que celui qui a provoqué cette triste révolution. Car en trois mois de
temps, la licence a anéanti plus de propriétés, sacrifié plus de victimes que
quatre cents ans de despotisme. La suite, la méthode que j'ai observée dans
tous les mouvements, m'autorisent à penser qu'il y a des projets suivis, de
grands ambitieux qui sont derrière la toile et qui ne se montreront que lorsque
le cinquième acte de cette grande tragédie forcera enfin les acteurs à en faire
connaître le dénouement, que l'on peut deviner sans être sorcier. Croiriez-vous
que la milice bourgeoise de Versailles a fouillé chez tous les seigneurs, pour
leur enlever leurs armes. Le Roi, a fait venir dans son cabinet des fusils de chasse
pour qu'on ne les prît pas. Il a paru ces jours-ci un petit ouvrage intitulé :
Destruction de la noblesse, requête urgente à l'Assemblée nationale. On avertit les
Parisiens que les nobles de la capitale vont voir arriver la noblesse des pro-
vinces sous divers prétextes ; que quelque belle nuit, cent cinquante mille de
ces aristocrates vont égorger les citoyens et dévaster la ville. On leur conseille
de prévenir ces malheurs en frappant de grands coups. Gare la Sainte-Barthé-
LOUIS XVIII ET JOSEPH DE MAISTRE 143
lemy ! Nous sommes dans le mois. Cet ouvrage fait tourner les tôtes qui croient
voir la trahison partout. Rien de nouveau en province que des délibérations
très vives des villes et villages. On s'attend à apprendre la dévastation des
châteaux. Je tremble pour vous, à cause du voisinage. Brienne sera sûrement
marqué, et je crains les contre-coups. On ne sait en vérité qu'écrire, que conseiller
dans ce moment de trouble. Je ne sais ce que deviendront vos affaires. On a
fait, dans l'Assemblée, la motion de détruire les Parlements ; la motion a été
trouvée prématurée, elle aura donc lieu.
Pour copie conforme :
Vte B. d'Agours.
Loxxis XVIII et Joseph de Maistre. —
Deux épitaplies de l'alblbé Edgewortli
cle Firmoiit.
Dans un volume manuscrit du comte Joseph, de Maistre, intitulé
« Œuvres de la famille » et précieusement conservé au château de
Beaumesnil, nous avons trouvé, à la page 21, la note autographe
suivante : « Épitaphe de l'abbé Edgeworth de Firmont, confesseur
de Louis XVI, mort à Mittau, le 22 mai 1807, d'une maladie qu'il
contracta en confessant des prisonniers français, composé* par
S. M. Louis XVIII en la même année. — Je l'ai arrangée avec de
légères corrections, mais le fonds est tout de S. M., d'ailleurs ces
corrections n'ont pas été proposées. — Le roi Ghilpéric composa
l'épitaphe de saint Germain de Paris, mort le 28 mai 576. Elle est
dans Aimoin, liv. 2, ch. 16. (V. T7<?s des Saints, trad. de l'anglais,
t. VI, p. 649, 28 mai, saint Germain de Paris.) Je ne sais si dès
lors il existe une épitaphe de ce genre. » — Nous donnons ici les
deux textes de l'épitaphe, d'ahord celui de Louis XVIII, ensuite
celui du comte de Maistre. Tous les deux sont fidèlement copiés
sur les papiers de ce dernier.
P. Pierlino, S. J.
I
Épitaphe composée par Louis XVIII.
D. 0. M.
Hic jacet
Reverendissimus vir
Henricus Essex Edgeworth de Firmont
Sanctse Dei Ecclesiae Sacerdos
144 LOUIS XVIII ET JOSEPH DE MAISTRE
Vicarius generalis Dioecesis Parisiensis
Qui
Redemptoris Nostri vestigia tenens
Oculus C83CO
Pes claudo
Pater pauperum
Moerentium consolator
Fuit
Ludovicum XVI
Ab impiis rebellibusque subditis
Morti deditum
Ad ultimum certamen
Roboravit
Strenuoque martyri cœlos apertos
Ostendit
E manibus regicidarum mira Dei protectione
Ereptus
Ludovico XVIII
Ad se eum vocanti
Ultro accurrens
Ei per decem aunos
Regise ejus familise
Nec non et fidelibus sodalibus
Exemplar virtutum, levamen malorum
Seseprsebuit
Per multas et varias regiones
Temporum calamitate
Actus
Illi quem solura colebat
Semper similis
Pertransiit benefaciendo
Plenus tandem bonis operibus
Obiit
Die XXII maji mensis, anno Domini MDGGGVII
Asetatis vero suse LXII
Requiescat in pace.
Par le roi de France Louis XVIII.
II
La même épitaphe retouchée par le comte Joseph de Maistre.
D. 0. M.
Hic jacet
Revermus vir Henricus Essex Edgeworth de Firmont
• Vie. gen. diœc. Paris.
LE THEATRE À L'ARMÉE D'ITALIE EN L'AN V 145
Qui Rcdcmptoris nostri vcstigia premens
Oculus cseco, pesclaudo, pater pauperum
Mœrentium consolât or in it
Ludovicum XVI
Ab impiisrebellantibusque subditis morte traditum
Ad ultimum certamen flrmavit
Strenuoque niartyri cœlos apertos ostendit
E manibus regicidarum miro Deiprœsidio creptus
Mox ad Ludovicum XVIII illum jam vocantemultro advolans
111 i per X ann. Reg. familifô fldisque sodalibus
Exemplar virtutum levamenque malorum vixit
Per varias regiones tristissimo tempore jactatus
Ast il li quem unice colebat semper similis
Pertransiit benefaciendo
Cœlo tandem maturus obiit XI kal, jun. A. D. MDGCCVII, setatis LXII
Ludovicus XVIII Benemerenti scripsit.
Le Tliéâti-e h rarmée <±'Jtalie en Tan V.
LIBERTÉ. ÉGALITÉ.
ARMÉE D'ITALIE.
Le 30 messidor, l'an cinquième de la République
française une et indivisible. (18 juillet 1797.)
G. ALLART, préposé aux contributions, finances et confisca-
tions de Vicence et son arrondissement, et artiste tragique de
Vicence, à François Talma, le premier de son art à Paris.
Te doutois-tu, mon cher ami, en 1774 ou 1775, lorsque nous
répétions la Mort de César devant le grand Lamaignère, que vers
l'an 3 de la République française tu serois un grand acteur à
Paris et moi un assez beau talent à Vicence ; que ces mêmes rôles
de Brutus et de César par lesquels nous commencions notre car-
rière devaient établir, fonder notre haute réputation ? Nous en
sommes pourtant là, mon cher. Que ta réputation courre l'Europe
T. II. — NOVEMBRE 1883. 10
146 LE THÉÂTRE A L'ARMEE D'ITALIE EN L'AN V
et la mienne Yicence et son arrondissement. Que de regrets me
cause ce qui nr arrive aujourd'hui! Que de tems perdu pour ma
gloire ! Nous avons fêté ici le 14 juillet autrement qu'à Paris ; la
division qui est à Vicence, sous les ordres du général Joubert, y est
tellement aimée que tous les habitants se sont réunis à nous et ont
partagé nos plaisirs. Nous avons eu pendant trois jours des évolu-
tions militaires, des courses à pied, à cheval, des jeux, des bals et
des spectacles, nous avons donné la Mort de César, jai joué le rôle
de Cés:tr et les autres rôles ont été remplis par différents officiers.
Nous avons eu le plus grand succès, il est vrai qu'il y a bien
quelque chose qui diminue un peu de notre gloire, c'est qu'ici on
n'entend pas le français et que nos frères de l'armée sont d'une
grande indulgence pour tout ce qui n'est pas Autrichien ou
Chouan.
A propos de Chouan, croirois-tu que l'on a dit à l'état-major
général que tu ètois changé, que tu étois devenu aristocrate. On l*a
assuré à Mme Bonaparte. Perrin, que tu connois, t'a défendu. A
mon retour à Milan j'achevrai de dissiper ces bruits. D'après ce
que j'entends ici il y aura un mouvement à Paris, dont l'effet ter-
rible retombera co. (comme) à l'ordinaire sur les aristocrates.
Garre àe ux s'il faut qu'une partie de l'armée d'Italie aille jusqu'à
Paris .
Parlons un peu de tes affaires ; à ce que j'apprends, mon ami, elles
ne sont point en meilleur état. Mais pourquoi ne les arranges-tu
pas ? Ta femme m'écrit que cet acte n'est point encor signé. Que
tu recules toujours le moment de terminer, qu'elle est sans un
sou; je crois bien que ses moyens pécuniaires ne sont point
augmenté depuis ton départ, mais ce qui dépend de toi l'arrange-
ment entre vous pourroit être fait? Ce commencement d'ordre
rassureroit ta femme sur son sort qui est vraiment affligeant et
épouvantable pour l'avenir. Prends garde mon ami qu'elle ne fasse
un éclat qui nuiroit beaucoup chez tes ennemis et plus encore
chez tes amis qui sont aussi les siens, tu n'as pas fait de voyage
co. tu te le proposais? Je conçois que l'esprit public n'est pas
assez bon en France pour que tu ailles jouer avec succès, dans les
Départements, Titus et Brutus et même Othello, depuis que les
590 s'appitoyent sur le Gouvernement de Venise. Il faut que ces
MM. soient bien fous ou bien payés pour tenir une telle conduite.
Adieu, mon ami, dis bien des choses pour moi à ceux de tes
LES BIBLIOTHÈQUES SOIS LA RÉVOLUTION 14"?
camarades qui se souviennent de moi surtout à Durai. Je t'embrasse
de tout mon cœur.
ÀLLART.
Au citoyen Talma, artiste du Théâtre de la République, rue de la Loi,
à Paris.
Pour copie conforme,
Vie B. d'Agours.
Les Bibliotlièqixes sous la rtévoliition.
I
Paris, 18 juillet 1792, l'an 4e de la Liberté.
Monsieur le Procureur général, (Rœderer)
Je vais répondre aux diverses questions que vous m'avez faites sur le
manuscrit de M. Freret qui est à la Bibliothèque des avocats.
1° Ce manuscrit qui est écrit de la main de M. Freret, porte pour titre
ces mots -.De l'origine des François et de leur établissement dans les
Gaules. La lecture qu'il fit de l'extrait de cet ouvrage qui forme un vol.
in-4o de 218 pag., à la séance publique de l'Académie des inscriptions et
belles-lettres, lel3novembre 1714, lui valut les honneurs delà Bastille, à
la réquisition des Jésuites qui trouvèrent mauvais qu'il eût osé attaquer
dans sa dissertation l'histoire de France par le P. Daniel, leur confrère.
C'est ce que nous apprend une note écrite par une main étrangère sur la
première page du manuscrit.
2o J'ai fait des recherches dans la Bibliothèque des avocats, j'en ai
compulsé les registres, j'ai interrogé le bibliothécaire, et il m'a été impos-
sible de découvrir, par tous ces moyens, à quel titre cet ouvrage avoit été
mis dans cette Bibliothèque, si c'étoit à titre de dépôt pour y attendre un
tems plus favorable à la publicité, ou à titre de présent pur et simple. Il
est à présumer que M. Freret n'avoit jamais prétendu qu'il fût un jour
imprimé, puisqu'il l'avoit laissé dans l'état d'imperfection où il se trouve.
Il dit expressément dans un avertissement préliminaire que cet ouvrage
ne doit être regardé que comme une première ébauche ; qu'il auroit
besoin d'être refondu presque d'un bout à l'autre pour le stile et
même pour donner plus d'ordre et plus de clarté à plusieurs
réflexions, pour retrancher plusieurs répétitions, etc.
3° J'ai fait des informations parmi les savans et gens de lettres, qui
ont pu connoître M. Freret et vivre avec lui. Personne n'a été en état
de me dire s'il existoit à Paris, ou ailleurs, quelqu'un qui pût établir des
prétentions sur sa succession littéraire. Si le Directoire a encore des
scrupules et s'il craint des réclamations de la part de quelques héritiers
inconnus de M. Freret, je ne lui vois plus d'autre ressource que la voie
des journaux et papiers publics pour se procurer des renseignements.
148 LES BIBLIOTHEQUES SOUS LA REVOLUTION
Je suis fâché que l'impatience de M. d'André vous ait donné, Monsieur,
la peine de m'addresser une seconde lettre. Si M. d'André connoissoit la
multiplicité et les détails de mes occupations, s'il eut sçu que je ne pou-
vois satisfaire aux diverses questions que vous m'avez proposées dans
votre première lettre, qu'après avoir fait des recherches et des enquêtes
qui demandoient dutems et des déplacemens de ma part, il auroit attendu
encore quelques instants avant d'importuner de nouveau le Directoire.
Je suis respectueusement,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Ameilhon l,
Comm. aux B. N.
II
Pari?, 24 janvier 1793, an 2 de la Répub.
Citoyen Procureur-général syndic,
Je suis chargé de vous prévenir que les commissaires nommés pour
l'examen des titres du cabinet des ordres du ci-devant Roi, déposé à la
Bibliothèque nationale, sont prêts à remettre aux commissaires du Dépar-
tement environ 270 volumes et cartons qui restent encore à détruire.
C'est au Directoire à fixer le jour qu'il lui conviendra de choisir pour ce
brùlement dont le public doit être averti par des affiches.
Je vous prie, citoyen, de me faire donner avis du jour où cette opé-
ration devra avoir lieu pour que je puisse réunir mes collègues, afin
que tous ensemble nous remettions entre les mains des commissaires
du Département et avec les formalités ordinaires, ce qui doit leur être
livré.
Ameilhon,
Membre de la Commission des monumens et
Commissaire à l'examen des titres de la noblesse.
Rue des Prêtres St-Paul, no 37.
III
Paris, 14 fév. 1793, an 2" de la Répub.
Citoyen Procureur général,
Je vous envoie l'état ci-joint des divers articles qui se trouvent encore
dans le dépôt des ci-devant ordres du ci-devant Roi, et qui doivent faire
la matière d'un dernier brùlement. Je n'ai pu vous l'addresser plutôt
parce que je n'avois pas le procès- verbal des commissaires à ma disposi-
tion, et qu il m'a fallu d'abord me le procurer et en compulser ensuite
i Hubert-Pascal Ameilhon, né à Paris le 5 avril 1730, membre de la société d'agriculture,
bibliothécaire et membie de l'Institut (classe de la littérature et t'es beaux-arts, section rie
l'antiquité), président de l'institut eu l'an IX, mort dans sa ville natale le 13 novembre 1811.
LES BIBLIOTHÈQUES SOUS LA RÉVOLUTION 149
toutes les séances ou vacations, puis l'aire le rapprochement des matières
similaires.
Je suis, avec les sentimens de la fraternité républicaine, votre con-
citoyen,
Ameilhon,
L'un des comra. préposé au triage des papiers
des ordres du ei-devant Roi.
Note des divers articles relatifs à la noblesse qui se trouvent encore
dans le dépôt des ci-devant ordres du ci-devant Roi, placé dans une salle
de la Bibliothèque nationale, et qui restent à brûler.
128 volumes reliés et 34 boetes contenant des Pièces et Titres pour les
ci-devant ordres du St-Esprit et autres du ci-devant Roi. — 2 volumes
de Blasons pour les dits ordres. — 34 vol. de papiers et titres originaux
qui ont servi à composer l' armoriai-général de France. — 166 vol. de la
collection dite Collection de le Laboureur. — 2 vol. de Lettres de no-
blesse et de grâce. — 15 vol. contenant des preuves pour l'ordre de
St-Lazare et pour entrer à l'Ecole militaire. — Plus une Boete remplie
de preuves pour être admis dans les ci-devant chapitres nobles.
IV
Paris, 18 juillet 1793, l'an 2d de la Républiq.
une et indivisible.
Citoyen Procureur de la Commune,
Le Procureur général du département me mande" que vous recevrez
incessamment, si vous ne l'avez déjà reçu, un arrêté du Directoire relatif
à la Bibliothèque de Sorbonne, pour y faire une opération qui devroit être
terminée depuis longtemps, si elle n'eût pas été oubliée par votre prédé-
cesseur. Lorsque vous aurez fait les dispositions nécessaires, et fixé le
jour pour agir, vous voudrez bien, citoyen, m'en prévenir afin que j'aver-
tisse l'ancien Bibliothécaire de cette maison, qui n'est pas toujours à
Paris. Il faudra aussi que le citoyen qui sera chargé par la municipalité
de l'exécution de l'arrêté du Directoire ait du tems à donner et même
qu'il soit doué d'un peu de patience ; car il ne s'agira pas seulement pour
lui de recevoir les comptes du Bibliothécaire ; il sera de plus nécessaire
qu'il assiste au recollement qui se fera contradictoirement entre ce Biblio-
thécaire et moi de tous les livres dont j'ai fait prendre les titres sur des
cartes que j'ai entre les mains. C'est une formalité préalable sans laquelle
je ne puis me charger de cette Bibliothèque, ni la faire transporter dans
l'un des dépôts qui sont sous ma garde.
Je suis très fraternellement, citoyen Procureur de la Commune,
votre concitoyen,
Ameilhon,
Bibliothécaire de la Commune.
Pour copie conforme .- Gustave Bord.
Le 0 tlxermidLor à l'armée d'Italie.
Oneille, le 26 thermidor, 2mc année républicaine.
LIBERTÉ. ÉGALITÉ. VERTU.
PÉRISSENT TOUS LES TYRANS.
Les agens nationaux généraux1 chargés de l'autorité de sûreté géné-
rale, de police et d'administration dans les territoires d'Oneille, et de
Loano, et dans tous les pays conquis par l'armée de la République fran-
çaise en deçà de Menton, depuis le 15 germinal.
Aux représentants du peuple et à l'armée d'Italie.
Citoyens représentants,
Il est de notre devoir de vous rendre compte de l'effet qu'ont produit
dans cette partie les nouvelles des derniers événemens de Paris.
Au moment que la proclamation de la Convention nous est parvenue,
nous en avons donné lecture à la troupe assemblée ici à Oneille et nous
avons exigé d'elle le serment d'être fldelle à la République française, et
de ne reconnaître que les Loix et les Décrets émanés de la Convention. La
conspiration de Robespierre n'a excité que la haine et la fureur du soldat
contre les traîtres et a redoublé son enthousiasme pour la Liberté. La
même proclamation a été adressée aux agens nationaux d'arrondissement
pour en donner communication à l'armée, elle lui a été lue à Loano, et le
soldat a manifesté les mêmes sentimens. Nous présumons qu'il en a été de
même à Garessio et à Ormea, où il a été envoyé exprès un commissaire.
Nous avons cependant appris qu'il y a des projets de faire rétrograder
notre armée, et d'évacuer Ormea, Garessio et Loano. Il est utile que vous
en soyiez prévenus, afin de pouvoir donner des ordres contraires en cas
que ce fut l'effet de quelque trahison. Certainement l'évacuation de Loano
ne pourroit être que préjudiciable aux intérêts de la République. Vous
n'ignorez pas qu'il y a eu des corsaires à Loano qui inquiétaient notre
communication, et le transport maritime de nos vivres. Il en serait de
même à l'avenir s'il était abandonné. D'ailleurs, voilà la communication
de terre tout à fait interceptée avec les Etats de Gênes.
1 Michel Buonarroti, littérateur florentin, descendant de Michel-Ange, naquit à Pise, le
6 décembre 1761. Venu en France, il adopta les idées révolutionnaires et devint un fougueux
jacobin. Employé, par Ricord et Robespierre jeune, au tribunal militaire de l'armée d'Italie,
il fut ensuite nommé agent de la République dans le pays conquis. Arrêté après la chute de
Robespierre, il fut amnistié peu de temps après. Complice des terroristes et fortement com-
promis dans le complot de Babœuf, il fut condamné, le 28 mai 1797, par la haute cour de
Vendôme, à la déportation à la Guyane. Enfermé au fort de Cherbourg, il y demeura jusqu'au
14 mars 1800, époque à laquelle il fut transféré à l'île d'Oléron. Envoyé en surveillance
dans une ville des Alpes-Maritimes, il parvint à gagner Genève, d'où il fut chassé en 1814 ;
il alla chercher asile dans les Pays-Bas, et rentra en France en 1830. Il y mourut en 1837.
Voy. Mortimer Ternaux, Histoire de la Terreur, VI, 101. — Quant à Pompei, il fut député
du département du Golo (Corse), au Conseil des Cinq-Cents, en 1797.
LES PRISONNIERS ENFERMÉS A LA BASTILLE 151
C'est h vous, citoyens représentants, à voir ce qu'il y a à faire à ce
sujet pour l'intérêt de la nation.
On a répandu le bruit qu'à Gênes on fait rouler un manifeste des puis-
sances coalisées qui menace de mort tout capitaine et équipage des bâti-
ments Génois qui sera pris portant des vivres en France.
Nous sommes assurés qu'il est entré à Livourne l'escadre napolitaine
composée de trois vaisseaux de 74 ; de trois frégates, autant de corvettes
et beaucoup de bâtiments de transport ; que cette escadre escortait le
convoi chargé de douze cens hommes de cavalerie destinée pour le
Piémont ; elle est ensuite repartie pour Naples pour embarquer autres
huit cens hommes de cavalerie. Nous tenons cela d'un patriote réfugié
napolitain qui vient d'arriver et qui nous a assuré que parmi les officiers
de cette escadre il s'y trouve beaucoup de patriotes ennemis du Tyran de
Naples. Nous avons appris cette même nouvelle d'une lettre du secrétaire
de légation à Gênes adressée à des patriotes napolitains à Oneille dont
nous vous faisons passer copie.
Ayant vu d'après la lecture des papiers publics qu'Haller étoit compli-
qué (sic) dans l'affaire de Robespierre, ayant vu d'ailleurs qu'Haller étoit à
Gènes et qu'il ne rentrait plus dans le sein de la République, nous avons
dépêché un exprès au chargé d'affaires et au consul à Gênes en leur fai-
sant part des faits qui étaient à notre connoissance capables d'inspirer la
suspicion la plus fondée sur Haller.
Salut et fraternité.
BUONAROTTI, P. POMPEI.
Pour copie conforme,
Vte B. d'Agours.
Les prisonniers enfermés à la Bastille
sons Louig XVI
Fin.
XI. — Affaire du Collier.
5 FELÏGIANI, Seraphina, Ans- Mois- Joui's-
Femme de Gagliostro,
23 août 1785-26 mars 1786.
Accusée de complicité. » 7 3
6 LANCOTTE DE LA TOUR,
Sœur du comte de la Motte.
24 août 1785-7 février 1786.
Accusée de complicité ; sa fille, âgée de 12 ans, servait
de compère à Cagliostro. » 5 14
7 LAÏNÉ-BRESSAULT, dite Rosalie,
Femme de chambre de M. de la Motte.
152 LES PRISONNIERS ENFERMÉS A LA BASTILLE
27 août 1785-4 juin 1786. Ans- Mois- Joi>rs-
Accusée de complicité. » 9 8
8 LE GUAY, Marie-Nicole, dite d'OLIVA ou DESSIGNY,
Femme galante.
4 novembre 1785-29 mai 1786.
Complice ; fut transférée à la Conciergerie. » 6 25
9 TOUSSAINT DE BEAUSIRE, Jean-Baptiste,
Amant, puis mari de la fille Oliva.
4 novembre 1785-11 mars 1786.
Accusé de complicité. » 4 7
10 RETAUX DE VILLETTE, Marc-Antoine,
Ancien gendarme.
(29 mars-29 mai) 1786.
C'est lui qui avait écrit la fausse lettre de la Reine.
Fut condamné au bannissement perpétuel. » 2 »
1 1 GRELLON, Marie-Benj aminé- Josèphe,
Femme Costa.
(29 avril-ler mai) 1786.
Arrêtée à Aire en Artois, puis relâchée avec mission
d'enlever M. de la Motte, en Angleterre. » » 2
Ordonnances de non-lieu.
1 CERVAL, Claude, dit l'Italien,
Domesticpue sans place.
(17-24) août 1785.
Soupçonné de complicité. Accusé de négocier des bons
de finance et même des brevets de colonel en second. » » 7
2 PORTE, Jean-Baptiste (DE LA),
Avocat.
(22-27) août 1785.
Accusé de complicité. » » 5
3 GRENIER, Nicolas-Pierre-François,
Bijoutier.
(22 août -2 septembre) 1785.
Accusé de complicité. » » 11
4 ARNAUD DU CLUSEL, Louis-Joseph,
Secrétaire du cabinet de Madame, ex-premier commis
de la marine.
(22-24) août 1785.
Soupçonné d'être le complice de Cerval. » » 2
5 HU, Charles-Louis,
Libelliste.
(2-15 juin) 1786.
sors louis xvi 153
Accusé d'être l'auteur do libelles relatifs à l'affaire du Ans- M,)is- Jo",s'
collier. » ». 13
6 DAVIN, Jean-Frédéric- Alexis.
Libraire à Noyon.
(4-15) juin 1786.
Accusé d'avoir imprimé les ouvrages du sieur Hu. » » M
HLO. — Affaire du Parlement <le Bretagne.
EUZENON, Jeau-Josejoh, chevalier, seigneur comte
DE KERSALAUN,
Fils d'un conseiller au Parlement de Bretagne, ami de
la Chalotais.
(5 septembre-8 octobre) 1787.
Avait chez lui des presses et des caractères avec les-
quels il faisait imprimer des brochures relatives à l'af-
faire du Parlement de Bretagne ; on lui enjoignit de
quitter Paris dans les vingt-quatre heures et de se tenir
au moins à 50 lieues de la capitale. Il eut plus à souffrir
de la Révolution que de l'Ancien Régime. Voy. pour son
arrestation à Quimper, en 1789, Duchâtellier, Histoire
de la Révolution en Bretagne. Il fut également arrêté
sous la Terreur. » 1 3
FRUGLAYE (comte DE LA).
15 juillet-12 septembre 1788. » 1 27
BOURDONNA YE DE MONTLUG, (F. marquis DE LA).
(15 juillet-12 septembre) 1788. » 1 27
TREMARGAT, Geslin (marquis DE).
(15 juillet-17 septembre) 1788. » 1 "27
CARNÉ (marquis DE).
(15 juillet-22 septembre) 1788. » l 27
GODET DE GHATILLON (comte).
(15 juillet-12 septembre) 1788.
Servit plus tard dans l'armée de Condé, fit partie de
l'expédition de Quiberon ; parvint à s'échapper des pri-
sons de Vannes, rejoignit de Scépeaux. Il fut un des
signataires du traité de la Mabilais. » 1 27
CHAMPION DE CICÉ, A. (vicomte de ).
(15 juillet-12 septembre) 1788. « 1 27
BÉDÉE, Alexis (marquis DE).
(15 juillet-12 septembre) 1788.
Il fut condamné à mort le 7 thermidor an II (25 juillet
154 LES PRISONNIERS ENFERMÉS A LA BASTILLE
1794) par le Tribunal d"I)le-et-Vilaine, comme récé- Ans- Mois- Jours-
leur de prêtres réfractaires. » 1 27
9 GUER, Jiilien-Hyacinthe-Marinières (chevalier ,
puis marquis DE),
Ecrivain et membre des Etats de Bretagne.
(15 juillet-12 septembre) 1788.
Emigra; servit à l'armée des princes. Agent royaliste
à Lyon ; directeur des mines de Montrelais ; préfet du
Lot-et-Garonne, puis du Morbihan. Mourut le 26 juin
1816. .» 1 27
10 ROUERIE, Armand- Tuf fin (marquis DE LA).
(15 juillet-12 septembre) 1788.
Fut, pendant la Révolution, le chef de la célèbre cons-
piration royaliste de Bretagne; mourut à la fin de jan-
vier 1793, chez M. delà Guyomarais. » 1 27
11 FERONNIÈRE (marquis DU BOIS DE LA).
15 juillet-12 septembre) 1788.
Après avoir fait campagne à l'armée de Gondé, comme
colonel dans la légion de Mirabeau, il voulut -rejoindre,
en 1796, les royalistes de Bretagne. Arrêté près de
Saint-Malo, il fut fusillé au mois d'avril de la même
année. » 1 27
12 NÉTUMIÈRES, M.-P. (comte HAY DES).
(15 juillet-12 septembre) 1788. » 1 27
13 BECDELIÈVRE-PENHOUET, Hilar ion- Anne-Fran-
çois-Philippe (comte DE).
(15 juillet-12 septembre 1788).
Servit dans l'armée vendéenne; fut tué sur le champ
de bataille. (?) » 1 27
Ordonnance de non-lieu.
1 PARIZEAUX, Philippe- Louis,
Secrétaire de M. de Pontcarré de Viarmes.
(6-11) août 1788.
Soupçonné d'entretenir des correspondances avec di-
verses personnes de Bretagne. » » 5
XIII. — Divers.
1 HODGE, Guillaume,
Négociant américain.
(11 août-24 septembre) 1777.
Accusé d'avoir armé un navire à Dunkerque et d'avoir
fait sans autorisation la course contre les Anglais. » 1 13
SOUS LOUIS XVI 155
GAFFE ou CASSE, Claude-Louis, A,,s- M°is-J°urs-
Ex-capitaine des gardes de Frédéric II, ex-officier au
service du roi do Sardaigne.
21 janvier 1780-28 février 1781.
Emprisonné sur la demande de l'ambassadeur de Sar-
daigne. Sortit de la Bastille pour être rapatrié. Le roi de
Sardaigne le flt saisir à son entrée dans ses États, et en-
fermer au fort do Miollans. Condamné à mort sous la
Révolution par le Sénat de Ghambéry, il parvint à se
sauver en France où il fut se plaindre à l'Assemblée légis-
lative, le 9 février 1792, d'avoir été persécuté pour avoir
professé les principes de la Constitution française. Chassé
par ses camarades d'un bataillon de volontaires dont il
avait été nommé capitaine, il fut peu après réintégré dans 117
son grade.
CARDONE (DE), Charles-Louis,
Ancien prieur de la Ferté-Vidame.
(19 juin-15 juillet) 1781.
Avait tenu publiquement des propos injurieux et diffa-
matoires sur des personnes en place. Transféré au Châ-
telet, son affaire fut arrêtée peu de temps après, sur
l'engagement qu'il prit de sortir du royaume, avec pro-
messe de ne rien tenter pour y rentrer. » »> 26
SIMON père, Jean-Baptiste-Victor,
Maître en chirurgie du collège de Paris.
(28 juillet-8 octobre) 1782.
Avait écrit au ministre une lettre calomnieuse pouvant
donner des inquiétudes sur la sûreté du Roi. Avoue qu'il
a fait cela pour se venger du sieur Lefebvre, son ennemi.
Renié par ses fils. » 2 11
DUBUT DE LA TAGUERETTE,
Fils d'un administrateur des postes.
(25 septembre-25 décembre) 1783.
Venait de Vincennes où il avait été enfermé cette
même année 1783, sur la demande de son père (mauvais
sujet). » 3 »
SOLAGES (comte DE).
28 février 1784-14 juillet 1789.
Mauvais sujet, arrêté en 1782 à la requête de son père,
fut d'abord enfermé à Vincennes. Il fut transféré à la
Bastille, lorsque l'on supprima cette prison d'État. 5 4 14
BEAUVEAU, Charles-Louis- Jean-Vincent,
(marquis DE),
Ancien garde du corps du roi Stanislas.
1er mars 1784-19 décembre 1786.
156 LES PRISONNIERS ENFERMÉS A LA BASTILLE
Enfermé comme bigame. Arrêté le 27 septembre 1777, Ans- ÎIoii Jour-
il fut emprisonné à l'Arsenal, puis au Mont Saint-Michel,
d'où il s'échappa quelques jours après. Saisi à Angers le
20 novembre de la même année, il fut transféré à Vin-
cennes, puis à la Bastille. Embrassa le parti révolution-
naire, fut tué par les Vendéens le 14 mars 1793, à Cholet. 2 9 19
Ordonnances de non-lieu.
1 TEXIER DE LANGOY, Pierre,
Ancien consul en retraite.
(24-27) mai 1775.
Accusé d'avoir tenu publiquement, à Lyon, des propos
injurieux sur le compte du roi ; ordonnance de non-lieu.
Peu de temps après sa mise en liberté, il se sauva à
Londres emportant 1,800,000 fr. qu'il avait soustraits de
la caisse de la ferme de Lyon. » » 3
2 BOUTIGNY, Pierre-Louis,
Valet de chambre du sieur Journet, maître des re-
quêtes.
(i* janvier-7 mars 1776).
Soupçonné d'avoir assassiné son maître qui s'était sui-
cidé. » . 2 6
3 MÉRIG, François,
Laquais du sieur Journet, maître des requêtes.
(1er janvier-7 mars) 1776.
Soupçonné d'avoir assassiné son maître qui s'était
suicidé. » 2 6
4 SIMON fils aîné.
(28 juillet-14 août) 1782.
Soupçonné d'être le complice de son père. >> » 17
5 SIMON fils cadet.
(28 juillet-13 août) 1782.
Soupçonné d'être le complice de son père. .. » 17
XIV. — Prisonniers enfermés sous Louis X."V et
simplement maintenus par Louis X¥I.
Pour calculer le temps de la détention de cette catégorie de pri-
sonniers, nous la faisons commencer du II mai 171 '4 seulement,
date de V avènement de Louis XVI.
1 BERTIN DE FRATEAUX,
Ancien capitaine de cavalerie, et beau-frère de M. de
Jumilhac, gouverneur de la Bastille.
SOUS LOUIS XVI
457
25 mars 1752-3 mars 1779.
Il avait été arrêté à Londres, et sur la réquisition de
sa famille, enfermé pour toute sa vie à la Bastille, où il
mourut sans renseignements sur la cause de sa déten-
tion.
LE GUAY.
Garçon doreur.
15 février 1757-21 mai 1786.
Fou illuminé ; refusa la liberté qui lui fut offerte plu-
sieurs fois, mourut à la Bastille, de sa mort naturelle.
— Sans renseignements sur la cause de sa détention.
TAVERNIER,
Fils naturel de Pâris-Duverney.
4 août 1759-14 juillet 1789.
Avait voulu assassiner Louis XV. Complètement fou.
Venait des îles Sainte-Marguerite, où il était enfermé
depuis 10 ans. Interrogé par Duvergier, à l'Hôtel de ville,
il déclara que c'était lui qui avait mis le poignard dans
les mains de Damiens. On fut obligé de le conduire à
Charenton, quelques jours après le 14 juillet.
MONTCARRÉ,
24 mars 1770-2 août 1774.
Transféré à Bicêtre. — Sans renseignements.
DE QUATRE VILLE,
Avocat à Rennes.
30 septembre 1773-23 octobre 1774.
Mis en liberté avec ordre de retourner à Nantes. —
Sans renseignements.
DE GENITY,
Ex-officier de Royal-Comtois.
(19 mars-2 juin) 1774.
Sans renseignements.
LAMBERT,
Anglais.
(19 mars-2 juin) 1774.
Sans renseignements.
WYTHE DE MALVILLE.
29 février 1784-14 juillet 1789.
Enfermé d'abord à Vincennes, il fut transféré à la Bas-
tille, lorsqu'on supprima cette première prison. — Com-
plètement fou, lors de son entrée à la Bastille ; recueilli
par une personne charitable, le 14 juillet, on dut l'envoyer
à Charenton quelques jours après, car il mettait au pillage
la maison de son protecteur.
Ans. Mois. Jours.
9 20
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LES PRISONNIERS ENFERMES A LA BASTILLE
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LETTRE DE L'ABBÉ ALBERT A M. DE MAISSEMY 159
Ces chiffres authentiques nous montrent l'Ancien Régime sous un
aspect bien différent de celui sous lequel certains personnages voudraient
le faire juger .-nous voyons, en effet, la royauté n'user, en somme,
qu'avec la plus grande modération d'une puissance dont il est si facile
d'abuser; nous la voyons constamment appliquer à des délits d'espèces très
diverses des peines infiniment plus douces que celles qui seraient appli-
quées par la législation actuelle.
Lorsque des magistrats apportaient des entraves à l'administration
royale, deux mois de Bastille les ramenaient dans le devoir ; l'on avait pour
eux tous les égards dus à leur caractère, et toutes les prévenances aux-
quelles étaient habitués les gens de la bonne société. Nous savons, sous la
législation actuelle, ce que peuvent se permettre ceux qui nous gouvernent
à l'égard des magistrats qui leur déplaisent.
En célébrant aujourd'hui l'anniversaire delà prise de la Bastille par des
réjouissances dites nationales et patriotiques, l'on célèbre la destruction
d'une prison dans laquelle l'on enfermait principalement les escrocs, les
imprimeurs clandestins, les voleurs de blé, les pamphlétaires de bas étage
et les espions ; ce furent, il est vrai, ces gens tarés, sortis de toutes les
classes delà société, qui apportèrent le plus sérieux contingent à la bande
jacobine.
Gustave Bord.
Lettre de l'alblbé .A-iibert * à M. dLe
Malssemy.
Ce 8 mai 1789.
Monsieur,
J'ai été pénétré hier des bontés de Madame de Maissemy et de
l'obligeant accueil qu'elle a daigné me faire. Mais j'ai, en même
tems, bien vivement regretté votre absence. J'avois reçu, le matin,
une lettre de Versailles, par laquelle, d'après la communication de
celle que vous m'aviez fait l'honneur de m'écrire, au sujet du
Journal des États généraux, on me témoignoit le plus grand
1 Jean-Louis Aubert, connu sous le nom de l'abbé Aubert, et simplement clerc tonsuré,
chanoine de l'Eglise de Paris, censeur royal, directeur de la Gazette de France, professeur
de langues et de littérature française au Collège royal jusqu'en 1784, époque à laquelle il
obtint sa pension de retraite. L'abbé Aubert, né à Paris le 1 5 février 1731, mourut dans
cette ville le 10 novembre 1814.
160 LETTRE DE L'ABBÉ AUBERT A M. DE MAISSEMY
étonnement de ce que ce journal "néanmoins paroissoit. On ne
concevoit pas que les ordres directs du Roi fussent méprisés à ce
point. Le 2d n° du même journal a paru hier. Il est d'une hardiesse
incroyable dans les circonstances. Quelqu'un m'a assuré, Monsieur,
qu'il y avoit un arrêt du conseil qui interdisoit définitivement cet
ouvrage. Je désirerois en être assuré pour l'écrire à Versailles
(à Mad. Hérissant), attendu qu'on y attend ma réponse, au sujet
de cette publication, avant que d'informer M. le comte de Mont-
morin de la suite des démarches que j"ai pris la liberté de faire
auprès de vous, et que vous avez eu, Monsieur, la bonté d'accueillir
d'une manière si satisfaisante.
J'oserois vous prier aussi, Monsieur, d'engager la chambre syn-
dicale à fournir plus régulièrement l'état d'après lequel les journa-
listes peuvent annoncer les nouveautés : voilà quatre ordinaires
de la Gazette de France où l'article de la Chambre ne se trouve
point, par conséquent, un grand nombre de livres du moment,
qu'on ne peut annoncer, en suivant strictement la règle renouvelée
par M. le garde des sceaux : ce qui porte, à la fois, préjudice et aux
libraires et aux journalistes mêmes.
J'ai l'honneur d'être avec un profond respect,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Aubert.
Pour copie conforme,
G. de Kerbro.
L'un des directeurs, gérant, Gustave Bord.
KANJFS, VINCEKT FOREST ET EMILE GRIMAUD, IMPRIMEURS BREVETES.
Lettre adressée a Hennin ', ministre
plénipotentiaire à Constantinople.
Dresde, 9 mai 1794.
Mon ami, il m'est impossible de ne pas mïntèresser à tous, et
de ne pas vous donner les avis qui intéressent votre sûreté person-
nelle ; vous avez été trop avant, trop tènacement, il n'y a plus de
retour pour vous ; il seroit trop tard. Je suis désespéré que vous
n'ayiès pas prêté assès d'attention à mes premiers avis : je vous ai
dit toujours qu'ils me viennent de source ; enfin c'est fait, vous
vous êtes jette tête baissée dans ce gouffre, je soubaitte que vous
sauviès au moins la tête ; je ne vous conseillerois pas de rentrer
cbès vous, la guillotine vous attend.
Saint- Just fit, le 11 mars, un rapport au Comité de salut public
sur les négociations avec les puissances neutres, censurant tout
l'argent qu'on y a prodigué, et eberebant à prouver que sans les
acbetter, elles auraient gardé leur neutralité, sans qu'il en coûtât
un sol, leur intérêt, ou leur timidité les y portant. Je ne vous
dirai pas ce qu'il contient sur les autres, mais voici pour ce qui
vous regarde.
« Sans doute les plans que l'on nous a perseverément pro-
posé pour la Turquie, ont paru de la plus baute importance -, et je
vous prends tous à témoins si j'ai bésité à les seconder de tous mes
moyens. Les dépenses ne m'ont pas effrayé, car l'utilité résultante
du succès me paroissoit devoir amener le salut de la République,
et dès lors toute dépense est légitime. — Hé bien, quels ont été les
résultats de plus de 40 millions de dépenses, car je porterois le
calcul a 70 millions, si je donnois aux différens diamans employés
1. Pierre-Michel Hennin, né le 30 août 1728, à Magny en Vexin, employé au dépôt
des affaires étrangères, en 1749. En 1752, il accompagna M. de Broglie en Pologne.
Ses aptitudes particulières lui valurent le privilège de faire un voyage d'étude à
l'étranger aux frais du roi. Président du Roi à Varsovie, puis à Genève, il fut
nommé en 1779 chef de l'un des bureaux des affaires étrangères. Hennin mourut à
Paris le 5 juillet 1801. (Pour son rôle diplomatique pendant la Révolution, consulter
l'excellent travail de M. F. Masson : Le département des affaires étrangères )
T. II. — DÉCEMBRE 1883. 11
162 LETTRE ADRESSÉE A HENNIN
en présents la valeur que leur ont donné à l'estime les citoyens
joailliers, qui les ont estimés? A quoi cela nous a-t-il mené ? A
rien, mais absolument à rien ; tantôt c'est le Rei (?) Effendi
qu'on ne peut gagner, tantôt c'est le Capitan-Pacha qu'on ne peut
satisfaire ; puis ce sont les demandes en subsides et secours, et
dans le tems que nous les accordons les cboses changent, on ne veut
plus ni des mêmes subsides, ni des mêmes secours. — L'intérêt le
plus puissant de la Porte, si elle pouvait agir, étoit de profitter de
notre alliance pour exterminer la Russie, et si elle ne pouvoit agir,
son intérêt étoit la neutralité, conséquence et compagne nécessaire
de l'impuissance. Eh bien, on nous a promis sans cesse l'assistance
de cette puissance, son alliance, et en la payant il a fallu payer à
tous les individus qui se disent nos partisans, le prix que la cupi-
dité peut y mettre. Et maintenant, suivent les probabilités, qu'au-
rons nous acheté ? Une neutralité que la nature des choses et l'im-
puissance commandent à la Turquie de la manière la plus irrésis-
tible. Deux scélérats, deux ex-nobles, deux ministériels, deux
feuillants, deux brissotins, Hénin et Descorches, sont nos ministres
à Gonstantinople ; la guillotine seule peut récompenser leurs
services, et la confiscation de leurs nobles vols peut seule nous
récupérer d'une petite partie de nos frais. Des disputes scandaleuses
y divisent la nation, réduite à cette ignominie, de se partager entre
un Hénin, un Descorches, qui en dernière analise, ne sont que
deux coquins, lâches, et en querelle pour le partage des trésors de
l'État. — Voilà pourtant ceux que Desforguesnousassuroit mériter
toute notre confiance. »
Etes vous content de la manière dont vous traitent ceux que vous
serves ? Eh bien, vous allés revenir dans ce raport ; voici ce qu'il
dit sur vous à Venise :
« Mais s'il n'est pas tenu d'appeller les coupables (Tilli, etc.,
de Gênes) à reddition des comptes, il est tenu au moins de fermer
les entrées du trésor public, aussi criminellement ouvertes depuis
8 mois. Groira-t-on jamais que l'insignifiante République de Venise
n'a pas laissé que de nous causer encore quelques dépenses, assés
peu considérables, si on les compare à celles déjà exposées, mais
plus choquantes encore si on en considère la nullité. — Là comme
ailleurs, on nous a bercé de rêveries politiques. Là comme ailleurs,
Hénin devoit établir là la liberté française, le lion de Saint-
Marc devoit se coeffer du bonnet rouge ; et si nous en croyons ce
LETTRE ADRESSÉE A HENNIN 163
mal-habile menteur, la République de Venise à couru dos dangers
effrayans par suite des partis qu'y avoit formés Hénin. El de
dangers, nous eu avons été les soûls confidents et les inquisiteurs
d'Etat n'en oui jamais parlé, ni eux ni qui que ce soit au monde.
Cet impénétrable secret est sans doute impayable ; Hénin pourtant
nous l'a fait payer. En vérité, on no sçauroit l'apprécier, car la
conspiration déjouée, Hénin même éloigné, le secret a été gardé
comme auparavant, et tout Venise a été prêt à s'insurger, nos
complices étoient dans la confidence, tout a manqué, et personne
n'a dit mot. Quel prodige, et quel homme que M. Hénin ! Bedmas
n'étoit qu'un intrigant de mauvais alloi auprès de ce puissant
génie. Après de si brillants succès, il ètoit bien juste de récom-
penser l'autheur, et l'illustre d'Hènin fut envoyé à Constantinople.
Pour le remplacer, on a fait le plus bizarre choix ; le vertueux
Rolland brissotinoit alors la République, et plaçoit partout des
Brissotins. — Ce ministre avoit prudemment envoyé sous Hénin,
un ex-moine, monarchien en 1790, feuillant en 1791, constitu-
tionnel en 1792, un caméléon politique, un phraseur à la Brissot, le
vieux Jacob, jadis oratorien. — Pour remplacer Hénin, on chercha
encore un ex-moine, un ex-prêtre, un aventurier, un dominicain
de Lyon, né en Irlande, appelé Oneille, qui se baptisa ensuite, en
1791, abbé Noël, aujourd'hui le citoyen Noël. — Ces deux ex-moines
étoient la monnoie de ce grand homme que l'on envoya à Constan-
tinople. Les volumes que nous envoient ces goujats politiques, sont
aussi fastidieux à lire qu'impossible à croire. Et cependant 100,000
écus ont encore trouvé à s'échapper de ce côté là. De quoi s'agis-
soit-il cependant ? De faire rester neutre une République qui n'a
cessé de l'être depuis la paix de Passarowitz, une République que
tous les leviers de l'Europe ne pourroient déranger un seul moment
de son impassibilité. Vous voyés que cette besogne n'étoit pas au
dessus de la nullité de MM. Oneille et Jacob. S'y ériger le simbole
de la République, cela pouvoit être plus difficile, car cet acte là
étoit plus décidé qu'il n'appartient à une si timide neutralité.
Hénin l'obtient pourtant : un tableau est attaché à sa porte (un
jour on sçaura comment, par qui, et à quel prix). Les dépenses
de cette facétie en surpassent l'utilité, parce qu'il en a coûté près de
80,000 * pour ce seul objet, et je l'appelle une facétie, parce que la
suite a prouvé que c'étoit une simple inconséquence qu'on avoit
obtenue du Sénat, une déviation de ses principes -, mais la non
164 LETTRE ADRESSEE A HENNIN
reconnoissance d'Oneille vous a prouvé qu'on n'avoit pas tardé à y
revenir. — La seule utilité de la légation à Yenise est la corres-
pondance avec la Turquie, qui n'a plus d'autre issue que celle-là ;
parce que la Suisse et la Yalteline nous offrent seules un passage à
nos courriers jusques à Bergame,et que l'Etat de Yenise nous donne
toutes les facilités d'arriver jusqu'en Dalmatie. — Cette utilité
diminue avec l'espoir de décider la Porte à une rupture. Pourtant
je ne dis pas de la négliger, mais de la moins payer, et d'y envoyer
de vrais républicains remplacer ces deux ex-moines Brissotins
quappelle ici le tribunal révolutionnaire, et après lesquels soupire
si ardement la guillotine. — On nous avoit leuré de pouvoir obtenir
des bleds de cette République, les moyens de la décider à accorder
cette faveur ont été accordés ; mais les bleds sont restés dans les
greniers vénitiens. Nous y avons des émissaires inutiles pour cet
objet, et là, comme partout, nos dépenses n'ont pas plus accaparé
les bleds pour la République qu'elles n'ont créé de révolutions
dans les autres empires. »
A la suite de ce rapport, Saint-Just fit des motions que je sup-
prime, puisqu'elles ne vous regardent pas personnellement.
Le Bailli de Forestat, ancien receveur de l'ordre de Malthe à
Marseille, grand ami d'Hébert et de Forgues, parti de Paris le
10 mars pour Gonstantinople avec les cinq millions promis par cette
voie à la Pologne, et quinze cent mille livres pour la légation, a
été fouillé par les visiteurs à l'entrée de Gênes, le 5 avril, malgré
sa vive opposition et celle de 4 adjudants qui l'accompagnoient,
destinés à travailler en Italie et dont deux officiers municipaux de
Paris : on leur a pris cinq ballots et leurs malles. On a trouvé dans
les malles deux millions en louis d'or et en sacs ; les cinq caisses
étaient remplies de lingots d'or et d'argent, et d'un écrain de dia-
mans évalué trois millions. Ces 5 voyageurs se disant commissaires
de la Convention et passant par Gênes pour Yenise (voilà comment
ils s'annonçaient) furent se loger à l'hôtel de Sainte-Marthe, et
leurs équipages consignés au magistrat de San-Giorgio. Tilli reçut
le 7, à 3 heures du matin, un courrier de Nice, lui portant ordre
du Comité de salut public de faire arrêter ces 5 commissaires et de
faire saisir leurs effets. Tilli demande officiellement qu'ils fussent
arrêtés ce qui fut exécuté à deux heures après midi par les gardes
du Palais. L'argent est déposé dans les mains du gouvernement
génois pour le remettre à qui il appartiendra. Nous verrons, mais
DEUX LETTRES DU BARON DE BOURGOING 165
vous no le verres plus. Cette arrestation esl l'effel des lettres de
Forestat trouvées dans les papiers «le Hébert. Robespierre \
absolument le guillotiner, ainsi que ces 5 acoliles. Je n'y mettrai
pas obstacle. Son tour viendra aussi bientôt, et ce sera Saint-Just
qui le guillotinera : après que Saint-Just aura rendu ce service,
il aura le même sort que les autres chefs, je vous en réponds, cela
est écrit dans le Livre des destinées, et dans des mesures bien plus
sagement continuées que celles des scélérats.
Armand Durfort est à Venise, il s'est bien tiré de la campagne
dernière ; il va recommencer. Son père est toujours le même ; sa
belle ne le quitte pas, ils sont à Padoue.
Mme de Bombelle a fait une fille, mais elle est très malade d'un
sein. Toujours sur le lac de Constance, ainsi que son mari.
Mon petit Ferdinand se porte à merveille, ainsi que ma femme,
ils sont à Venise, et un frère de ma femme, qui a 18 ans, y est
aussi à présent attaché à l'ambassade. Campos est toujours là.
Quant à moi, je suis parti de Vienne le 25 avril, et me voici
(à Dresde) depuis le 2 mai ; je reste peu de jours et ferai d'autres
courses.
Je vous embrasse du fond de mon cœur et avec toute l'amitié
possible.
Pour copie conforme,
Ve B. d'Agours.
JDeixx lettres du baron de Bourgoing*.
Au citoyen Torelli, à Paris.
Stockholm, 23 pluviôse, 12 février.
Votre aimable petite lettre, mon cher Torelli, m'a fait un double
plaisir. Elle me prouve que les absents n'ont pas toujours tort ; et
elle m'apprend que votre persévérance a été enfin récompensée. Il
enétoit temps. Après d'aussi longues privations, jouissez donc bien
1. Jean-François, baron de Bourgoing, né à Nevers le 20 novembre 1748, fut lancé
dans la carrière diplomatique par Paris-Duverney. Après avoir étudié le droil
une université allemande, il fut reçu, en 1764, officier au régiment d'Auvergne et
attaché à la légation française de la diète de l'empire; à '0 ans, en L'aï>s<
166 DEUX LETTRES DU BARON DE BOURGOING
paisiblement de tout ce que vous allez recouvrer, et que je vous
retrouve à Paris dans 8 mois, un an, deux ans peut-être, heureux
mari, heureux père et heureux citoyen.
Je passe ici ma vie aussi doucement que je le puisse, éloigné de
tout ce qui m'est cher. J'y éprouve des regrets, mais non pas de
l'ennui. La cour n'est pas très brillante ; elle est encore moins
exigeante. J'ai déjà paru trois fois devant le Roi. Les ministres
étrangers sont exclus de la société royale ; mais la ville offre
beaucoup plus de ressources que je ne croyois. On est sociable; on
aime assés le plaisir ; le climat est très supportable, surtout cet
hyver. Bref, cette capitale en vaut bien une autre. Mais qui peut
dédommager de là capitale des capitales, surtout quand on y a
femme, enfants, amis !
Je ne sais trop de quelles personnes vous me parlés ; Oxenstierna,
Rosenkrantz et Igelstrœm ! Il y a d'abord tant d'Oxenstierna ! C'est
peut-être celui qui a été mon confrère à Copenhague et qui y est
encore. Le baron de Rosencrantz est sans doute le ministre de
Danemarc nommé à la mission de Suède, mais non encore arrivé.
M. d'Igelstrœm est encore absent. Vos trois commissions sont donc
ajournées. Mais je n'ajournerai jamais mes vœux pour votre bon-
heur. Il sera facile, si vous vous tenez au plan dont vous me faites
part. Le mien l'est moins parce que mes relations sont plus multi-
pliées et que je suis moins philosophe que vous ; à tout prendre
cependant, je ne me trouve point du tout à plaindre.
Qu'il considère Hécube, il rendra grâce aux Dieux. Sur ce, je
vous embrasse, mon cher Torelli, bien cordialement.
Bourgoing.
ministre plénipotentiaire, il fut chargé de la correspondance avec le ministre. Ren-
voyé à son régiment par M. de Choiseul auquel il avait l'ait des représentations, il
partit en 1777 pour l'Espagne, en qualité de premier secrétaire de la légation de
, avec M. de Montmorin. Successivement ministre plénipotentiaire en Basse-
Saxe (1787) et euvoyé à Madrid (1792), il abandonna la carrière diplomatique lorsque
laguerre fut déclarée à i'E.-p r 'tira à Xevers, ou la Convention fut heureusa
: le r trouver lorsqu'elle négocia avec l'Espagne après le 9 thermidor. Sans emploi
sous le directoire, privé de sa pmsion, ii s'occupa d'études littéraires. Envoyé en
Danemai-k après le 18 Brumaire, puis en Suède, il fut rappelé de ce dernier poste
en 1803 pour avoir hdssé supposer, à son audience de réception, le retour de ia
Monarchie. Ambassad sur en Sa: j (1807), il mourut le 20 juillet 1811.
DEUX LETTRES l»i! BARON DE BOURGOING 167
A Monsieur E . Leleu A , directeur fies postes de l'armée d'Alle-
magne, (m quartier général, à Vienne.
Leipsig, le 4 octobre au soir, mercredi (1809) 2.
Excellent homme ! de ce Leipsig, où tant de choses me rappellent
votre souvenir, je ne laisserai pas partir un employé de l'armée
partir (?) pour Vienne, sans causer avec vous et par vous avec
notre cher Armand auprès duquel nos transes (?) me gagnent tou-
jours de vitesse ; mais je serai bref; car je ne suis pas venu passer
trois jours à Leipsig pour y écrire des brochures.
J'y suis encore logé avec ce bon couple Schmidt qui a eu près de
2 ans chés lui le colonel Savary et qui en parle toujours avec
beaucoup d'intérêt. Je retrouve cette ville toute occupée de ses
spéculations et par contrecoup de la paix qui les arrangeroit fort ;
mais ici comme ailleurs, comme chés vous peut-être, tout se
réduit à des vœux ardents et à des conjectures. Tour à tour, pres-
que d'un jour à l'autre, on conçoit et puis on congédie ses espé-
rances. Une gazette autrichienne du 13 qui s'est glissée ici a paru
de mauvais augure ; mais la gazette de Leipsig vient à propos nous
dire à l'article Tienne, du 23, que plus que jamais on s'attend à
la paix et que le 25 peut-être sera un jour mémorable pour l'Au-
triche. Oui -, mais on se disoit ce matin : nous voilà au 4, et si ce
25 il s'étoit passé quelque chose de si mémorable, ne le sauroit-on
pas déjà ici? N'importe; espérons encore : peut-être ne s.'est-on
mécompte que de quelques jours.
Tels étoient les calculs que nous faisoient entre autres ce matin
les Princes et Princesses que le Roi de Saxe a déposés ici en pas-
sant et qui attendent avec anxiété le moment de leur rappel, quoi-
qu'ils se plaisent assés à Leipsig et y plaisent beaucoup à cause de
leur popularité. Je les reverrai encore après demain matin, veille
de mon départ, pour pouvoir donner de leurs nouvelles toutes
1. Nous avons tout lieu de croire qu'il s'agit ici d'Ëloi Leleu, ex-ineunier de Gorbeil,
un des agents du fameux Pacte de famine.
-2. Nous avons assigné à cette lettre la date 1809, parce que c'est la seule année du
régne de Napoléon où le 4 octobre tombait un mercredi. Ce sont les succès obtenus,
àWagram, les 5 et 6 juillet précédent, qui lui font supposer que Napoléon est entré
à Vienne.
168 DEUX LETTRES DT3 BARON DE BOURGOING
fraîches au Roi et à la Reine avec lesquels j'aurai l'honneur de
diner dimanche. Car ayant quitté mes femmes hier à 5 heures du
matin, je compte bien me retrouver près d'elles samedi soir, de
S à 9. Je les ai laissées au milieu des François qui sont depuis
5 à 6 semaines leur principale société. Ce sont le général Saint-
Gyr que l'Empereur a envoyé pour commandant à la ville de
Dresde, et dont on dit puisqu'il devoit y en avoir un on ne pour-
roit mieux choisir, puis le colonel du 22e de ligne, le hrave Armand
qui sous des formes militaires conserve un très hon ton et toutes
les qualités estimahles et à qui surtout on doit l'excellente tenue de
ses soldats, dont pas un seul n'a pas encore trouhlè l'ordre puhlic
ensuite des chefs de hataillon, des commissaires des guerres, des
inspecteurs aux vivres, tous, à ce qu'il paroit, de honne société.
Tout cela ravive un peu la coterie françoise, mais dérange tous les
plans si nécessaires d'économie. Pour acheter de la poudre, voilà-
t-il pas M. Armand (non pas le colonel en activité, mais le colonel
futur) qui nous décoche une traite de 600 francs. Pour l'honneur
du tireur, comme pour celui du porteur (Breling) il a hien fallu
lui faire honneur. Il parle bien, ce cher enfant, de nous faire ren-
trer cette avance, ce seroit une assés belle action, faute de laquelle
il faudra que je donne quelques dîners de moins, que sa mère
retranche quelques bonnets et sa sœur quelques leçons de chant.
Dites-lui que je suis plus content de la santé de l'une que je ne
m'y attendois et que je le suis tout à fait de l'humeur doucement
joviale de l'autre et presque tout à fait de son teint. Dites-lui que
parmi les absents, vous êtes (après lui ne vous déplaise) un de ceux
dont notre Comité, Lefebvre compris, s'occupe le plus. Il faut dire
cependant (pour ne pas vous rendre trop fier) que nous y sommes
un peu invités par les commémorations que font de vous et le
brave de Castres et notre Armand lui-même. Mais je suis moins
laconique que je ne l'avois promis et j'oublie que votre fidèle
Wîrtz attend mes dépêches, qui se réduiront à ce griffonnage.
Adieu, notre excellent ami, groupez-vous avec Armand pour que
de mes longs bras je vous embrasse d'un seul coup. Adieu.
M. Darrien que j'ai vu ce matin, le docteur Kopp (?), chez qui je
dîne demain, ne veulent pas être oubliés.
Pour copie conforme, Gustave Bord.
A dr*osse clos j emies gens de Rennes
an clnu de Nantes.
Rennes, 4 janvier 1789.
Messieurs,
Servir la Patrie, secouer le joug odieux sous lequel on est encore
asservi, se rétablir dans les droits sacrés et imprescriptibles de la nature,
devenir des hommes libres sous l'autorité des loix ; voilà le but que se
propose dans ce moment le peuple français, et c'est le résultat de l'As-
semblée des députés et aggrégés des villes, des campagnes et des corpora-
tions.
Nous avons pensé, Messieurs, qu'il importait au salut de la Bretagne
de redoubler d'activité dans la conjoncture périlleuse où nous sommes et
de former une confédération assez forte pour soutenir nos vertueux
représentais, et pour faire trembler les prévaricateurs infâmes qui trahis-
sent la sainteté de leurs engagemens ; nous vous prions donc, Messieurs,
au nom de tous les sentimens qui peuvent être chers à des hommes qui
sentent leur dignité, de vous réunir sur le champ, pour adhérer à notre
délibération, faire imprimer la vôtre et l'envoyer au plutôt dans les diffé-
rentes villes de la province. Il n'y a point de tems à perdre, car à l'instant
où nous avons l'honneur de vous écrire, la chose publique est en danger.
Le vil intérêt et l'égoïsme, ces monstres, ennemis du bonheur commun,
travaillent ténêbreusement à des projets homicides qui tendent à
aggraver la misère du peuple. Des agens de seigneurs, des esclaves cor-
rompus, dont l'âme s'est évanouie devant l'or de nos tyrans, des nobles,
des annoblis fomentant des divisions dans notre ordre, mêlent leur organe
impur à la voix du patriotisme et de l'équité, et altèrent de leur souffle
empoisonné les efforts des hommes de bien. Dix-sept sont opposés au vœu
si intéressant et si nécessaire de l'opinion par tête, notre unique res-
source.
Ne balancez donc pas, Messieurs, à rassembler tout ce que votre ville
contient d'âmes honnêtes et élevées qui ne font pas partie des corpora-
tions, et des jeunes gens surtout, ainsi que nous, et jurez sur l'autel de la
patrie de la défendre contre ses indignes oppresseurs ; envoyez-nous
incontinent votre arrêté, afin que nous le déposions au greffe de la ville.
Tous les jours la Commune s'y assemble ; nous y avons été reçus et invités
à y prendre séance ; nous y avons annoncé que nous allions vous en-
gager à suivre notre marche. Nous espérons avoir bientôt des preuves
de votre empressement et vous partagerez, Messieurs, avec tous les bons
citoyens, la gloire des couronnes civiques.
On attend demain un courier de Paris, qui va faire connaître les inten-
tions du gouvernement sur l'état actuel de l'Assemblée : nous vous ferons
170 LA CORSE EN 1800
part de ce qui sera décidé, mais quoi qu'il en soit, rien ne doit nous dé-
tourner du but sublime que nous avons devant les yeux.
Nous avons l'honneur d'être, avec le plus pur patriotisme, Messieurs,
les commissaires des jeunes gens de la ville de Rennes :
Moreau, prévôt, Raoul, bachelier en droit, de la Mettrie,
Josse, Ollivier, Blin, T. Jollivet, Omnes Omnibus.
Adresser la correspondance à M. Moreau, prévôt du droit, demeurant
près Toussaint.
Pour copie conforme,
Gustave Bord.
La Corse on 1800.
LIBERTÉ. ÉGALITÉ.
A Ajaccio, le 28 ventôse an 8e de la République française,
une et indivisible.
Félix Bacioeclii, adjudant-général, au citoyen Salicety, commis-
saire du gouvernement, délègue extraordinaire près les dépar-
tements du Golo et de Liamone et près les troupes de la 23e di-
vision militaire.
Citoyen commissaire,
Si j'ai tant tardé à vous rendre compte de mes opérations, c'est
que j'avais pensé que le général Cervoni vous communiqueroit mes
lettres. J'ai eu soin de lui rendre compte jour par jour des progrès
de l'insurrection et des prétextes qui l'avaient faite éclater, j'avai
cru que c'étoit votre intention que je correspondisse seulement
avec lui. Vous ne devez pas douter que quoique ma mission se
bornât à la levée et à l'organisation des bataillons auxiliaires, je
n'aye pris sur ma responsabilité toutes les mesures que j'ai cru né-
cessaires pour réprimer la révolte.
Dès les premiers moments du trouble, je me suis transporté
auprès des mutins, après nous être concertés avec le chef de la
86e et le brave Constantini.
Tous les moyens de persuasion ont été mis en usage. Pénétré
de la dignité de mon emploi, je n'ai pas voulu compromettre mon
autorité, j'ai vivement fait sentir aux rebelles qu'ils ètoient à jamais
déshonorés. J'ai expédié journellement des courriers au général
rervon>. Vous avez sans cloute pris connoissance de mes dépêches
LA CORSE EN 1800 171
et de toutes nos mesures. Je ne vous fatiguerai pas par dos répéti-
tions inutiles, il me suffira de vous dire que nôtre contenance a
fait rentrer dans le devoir les révoltés du 1er bataillon. J'ai bien
voulu accéder à la demande qu'ils me firent, celle de la viande
pour les jours de route, je cautionnai moi-même pour cette fourni-
ture. Je permis que l'on fit transporter par mer, à Sartenncs,
ceux qui étoient nud-pieds.
Cette conduite que nous tinmes, nous valut un triomphe complet
sur la 23e légère, qui demeure inaccessible à toutes les séductions.
Aussi lui ècrivis-je au nom des généraux, une lettre flatteuse dont
on vous a fait part.
Ce matin, je viens d'apprendre que le 2d bataillon de la 86e,
voyant que nous étions aussi justes qu'inébranlables dans nos réso-
lutions, est parti pour aller joindre le premier. Tout est tranquille
quant à présent.
Je vous donnerai de vive voix des détails sur quelques individus
peu dignes de la confiance du gouvernement.
J'ai lieu de croire qu'ayant pris tous les moyens de pourvoir aux
premiers besoins, vous verrez s'il est possible de faire quelque
chose pour la solde. On vous la demandera avant l'embarquement ;
il faut vous y attendre.
Pour moi, ami sincère de la discipline, et qui n'aimai jamais à
composer avec mes devoirs, j'ai proposé au général en chef de
compléter la 23e légère, de l'amener avec nous, ainsi que l'élite des
autres troupes, qui marqueroient une volonté bien déterminée de
nous suivre.
Alors la 86e resterait seule livrée à elle-même, et à son déshon-
neur. Yoilà, citoyen commissaire, où les choses en sont. Je vous ai
fait connoître mes vues, c'est à vous à les juger.
Vous pensez bien que l'insurrection des vieilles troupes a nui un
peu à la levée de nos conscrits. On vous aura dit que j'ai dépêché
des commissaires auprès des administrations municipales, afin de
se concerter avec elles pour le départ des jeunes gens. J'ai écrit,
pressé, menacé de toutes parts. Mais les désordres de la 86e ont
produit un fort mauvais effet.
Le Dépôt n'est pas nombreux : j'ai lieu cependant d'espérer que
sous peu il sera considérable. Les officiers que j'ai envoyés arrive-
ront avec leurs compagnies toutes organisées. Je ne doute pas que
vôtre présence n'accélère la levée des bataillons. Environné de
172 LA FÊTE DES VICTOIRES
vos lumières et de votre expérience, je pourrai moi-même répondre
d'une manière plus efficace aux vues du gouvernement.
Salut et respect.
Baciocchi1.
P. S. Depuis le départ du citoyen Savy pour Sartennes, nous
n'avons plus de commissaire de guerre à Ajaccio. J'espère que tous
nous en enverrez un pour le remplacer.
Je vous envoyé une lettre que je viens de recevoir de Bonifacio.
Pour copie conforme,
Vte B. d'Agours.
La I^ête des Victoires racontée
par Noverre a
Saint-Germain-en-Laye, le 29 prairial, an 4me.
(17 juin 1796.)
Oui, je l'ai entrevu, mon ami, cette fête des victoires qui n'étoit point
celle de l'imagination : vous voulez que je vous en dise un mot, un seul
mot, eh bien je dirai fi. Le public éclairé a prononcé et je n'ajouterai rien
à la critique judicieuse qu'il en a fait. Je me contenterai de dire, en
passant, que le local étoit trop grand et la fête trop petitte ; que le tems
pour le concevoir et l'exécuter étoit trop court, et que la dépense étoit
trop mince. Ce que je ne conçois pas, c'est de voir des artistes sacrifier
1. Félix-Pascal Baciocchi, prince de Lucques et de Piombino, né le 18 mai 1762, en
Corse, mort à Bologne, le 28 avril 1841. Le 5 mars 1797, il épousa Marie- Anne-É Usa
Buonaparte, sœur aînée de Napoléon. A cette époque, il n'était que capitaine. La
plupart des biographes écrivent à tort Bacciochi, au lieu de Baciocchi.
2 Jean-Georges Noverre, maître de ballets, naquit à Paris en 1727. Fils d'un officier de
l'armée de Charles XII, il montra de bonne heure sa vocation pour la danse. Après avoir pris
des leçons avec Dupré, il débuta devant la cour à Fontainebleau. Après un court séjour à
Berlin, il rentra en France en 1749. Appelé à Londres par Garrick, à son retour en France
il se rendit célèbre par les réformes dont il fut le principal auteur. Il fit tous ses efforts
pour élever les ballets au rang des conceptions dramatiques. Ayant échoué dans ses tenta-
tives à Paris, malgré la protection de Mme de Pompadour, il donna sur le théâtre de Lyon
quatre ballets où les figurants parurent sans paniers et sans tonnelets. Voltaire goûta fort
les réformes de Noverre et contribua au succès qu'il obtint à Vienne, où il avait été appelé.
Après être resté quelque temps en Lombardie et à Londres, il revint à Paris, où il reçut,
grâce à la protection de Marie-Antoinette, le titre de maître en chef des ballets de l'Opéra
et ordonnateur des fêtes de Trianon. Noverre mourut en 1810, à Saint-Germain.
RACONTÉE PAR NOVERRE 173
leur réputation à un paquet d'assignats , et se donner des peines
incroyables pour enfanter douloureusement d'une souris.
Au reste je n'ai rien vu. Tout étoit offert et tout étoit placé dans une
perspective si éloignée que je ne distinguois rien. Je croyois être
transporté chez les Lilliputiens. N'eut-il pas été bon de suprimer les pro-
grames et d'y substituer des thélescopes ? Alors on auroit vu le plateau,
la figure de la liberté, et celles des renommées, enfin on auroit vu le pou-
voir exécutif et les ambassadeurs qu'on désiroit voir et qu'il a été très impos-
sible de distinguer dans le très petit pâté, qu'on avoit très économiquement
placé au milieu d'une table immense : avouez, mon ami, qu'on n'eut pas
mieux réussi si l'on avoit destiné cette fête aux aveugles. Gomment est-il
possible lorsque l'on construit, qu'on élève et qu'on décore, d'oublier
l'étendue du local, de ne point mesurer la distance qui règne entre le
spectateur et les objets qui lui sont offerts? Est-il raisonnable de peindre
en miniature sur une toile de cent pieds ? Est-il possible de ne point se
subordonner aux loix du lointain?
Eh bien cette première condition a été totalement oubliée. Ce spectacle
qui devoit être imposant étoit pauvre et insignifiant. La dépense en
papier aux couleurs de la nation a été considérable, autant en porte le
vent ; les drapeaux, les banderoles, les ornements des trophées, ont été
déchirés et mis en loques. De là de sots propos, de méchants colibets, de
plattes épigrames, qui rouloient touttes sur le papier. Je n'étois point
étonné de ce bourdonnement, car lorsque le parterre à de l'humeur , les
plus excellentes pièces sont sifflées.
Les fêtes en général sont filles du génie et de la paix. Ce sont les arts
réunis, enfants du goût, de la prospérité et de l'abondance qui doivent y
déployer leurs richesses et leur magie enchanteresse ; en transportant par
leur puissance divine les spectateurs dans des régions célestes, tel est le
charme tout puissant des arts réunis, charme peut être inconnu, charme
que l'on n'a peut être pas encore éprouvé et que l'on regardera comme une
chimère ; mais je répondrai d'après Molière : Chimère tant qu'il vous
plaira, ma chimère m'est chère. Si les arts en général n'ont pas brillé en
France avec leur éclat et leur grandeur la faute en est aux gens en place
qui seront toujours des gens. On sçait que la France est leur sol et leur
patrie ; si ces plantes heureuses et fécondes ne produisent que des fruits
médiocres, il faut s'en prendre aux cultivateurs ineptes et ignorans.
Mais revenons aux fêtes, elles étoient, pour ainsi dire, le texte de ma
lettre. Eh bien ! moi qui en ai fait toutte ma vie, moi qui pourroit encore
en faire, moi qui ai besoin de vivre et qui manque du nécessaire, moi enfin
qui pourroit trouver dans la place de compositeur des fêtes, de quoi avoir
du pain ; je répondrois, si j'étois consulté, plus de fêtes nationales, atten-
des la paix, cessez de donner des marionetes ; attendez un grand événe-
ment pour le célébrer d'une manière digne d'une grande nation qui jouit
encore du bonheur d'avoir des artistes célèbres, attendes ; mais glorifiés
vous de posséder des hommes que les puissances étrangères vous envient,
des hommes qui honoreront leur patrie quoiqu'ils en aient été méconnus
174 LA FÊTE DES VICTOIRES
et abandonnés. Puissances supérieures des arts et des talents que votre
empire est grand, vous fites oublier par l'attrait irrésistible de vos char-
mes, touttes les cruautés, touttes les barbaries d'Auguste. Vous sçutes de
tiran qu'il étoit en faire un prince doux et magnanime : Mécène vous
encouragea, il connoissoit et votre empire et votre pouvoir ; en effet vous
effaçâtes touttes les attrocités d'augustes et par un prestige qui n'est
réserve qu'à votre influence divine, vous sçutes le placer dans la classe
des princes humains et vertueux, on le nomma l'ami, le protecteur des
arts et par cette heureuse métamorphose il fut cité comme le modèle des
grands hommes.
Je répéterai donc que les fêtes doivent ou devroient être suprimées
jusqu'à la paix. Ce n'est pas dans des moments marqués par l'infortune et
la misère publique, que les législateurs doivent s'occuper de donner de
grands spectacles : ce n'est pas dans un instant de détresse et d'angoisse
qui a fait fuir l'espérence, que Ton peut se flatter de faire sourir
l'humanité souffrante, de faire danser et chanter des êtres décharnés par
une famine d'autant plus cruelle, qu'elle est quotidienne et qu'on ne peut
en calculer la fin.
Le cardinal Mazarin qui connoissoit les hommes et qui sçavoit aprécier
le caractère léger et insouciant du Français, demandoit, en parlant du
peuple .- chante-t-il et danse-t-il encore.
Cette question politique fut faitte dans un instant difficile ; mais, le
moment d'alors peut-il être comparé à celui d'aujourd'hui? Le peuple
avoit du pain, le luxe naissant venoit au secours de l'industrie, les arts
sortant de leurs berceaux, étoient caressés et encouragés par des récom-
penses et des distinctions flatteuses, cette époque ne peut donc être
comparée à notre situation présente.
Je reprends la suitte de mes observations, et je dis que la place que l'on
a adopté pour touttes les fêtes et les cérémonies possibles n'a pu convenir
à celles que l'on a donné et ne conviendra pas davantage à touttes celles
que l'on tentera d'y célébrer. Le mot fête annonce quelque chose de grand
et de magniflque : ce mot est l'éveil de la curiosité parce qu'il fait espérer
du merveilleux.
Or que l'on y donne des enterremens, des translations, des mariages,
des naissances, qu'on y célèbre la fête de la jeunesse, qu'on y chante celle
des vieillards ou celle des victoires ; tout cela, dis-je, quoiqu'anoncé avec
prétention, ne peut fournir que de très petits moyens d'invention dont
l'exécution sera pauvre, parce que les facultés pécuniaires seront encore
au-dessous du plan, il faut trois choses pour donner de grandes fêtes, de
l'imagination, du goût et de l'argent, sans ces puissants leviers, rien ne va,
rien n'agit, où tout va très mal. — Il ne faut pas conclure de ce que je
viens de dire, qu'une fêle seroit ruineuse pour la République. On peut
faire de grandes choses avec du temps, de l'ordre, de l'entendement et du
génie ; l'artiste qui donne le plan d'un grand spectacle populaire, ne peut
pas en faire le devis, ni en calculer la dépense ; mais il doit faire ensorte
que tous les objets employés pour cette fête puissent, avec des change-
RACONTÉE PAR NOVERRK 175
ments et des modifications, servir à une seconde lëte, et y reparoitre avec
le charme de la nouveauté : au reste, et il est bon de le répéter, c'est le lieu
ou remplacement qui doit déterminer le plan et l'étendue et la dépense
d'une fête: c'est lui qui doit en fixer la distribution, les mesures et les
dimentions, l'étendue du local ei l'éloignement du spectateur doivent enfin
solliciter l'attention de l'architecte, sans cette précaution point d'effet, et
sans effet point de plaisir.
Le plateau que l'on avoit élevé au centre de la place et qui formoit le
point principal de la fête étoit trop écrasé, et à peine aperçu, il eut fallu
doubler au moins son élévation, la figure de la liberté, celles des renomées,
quoiqu'infiniment plus grandes que nature, n'étoient que très vaguement
distinguées, donc la place étoit trop vaste ou les objets de décore étoient
trop petits.
Les arts doivent s'annoncer avec grandeur. Ce qu'ils enfantent doit être
noble et simple. Je ne veux pas dire que le gigantesque et l'exagéré font
la magie des arts. Par exemple le saint Charles Borhomé placé sur les
bords du lac majeur tout à côté de l'église, est (placé où il est) une des
monstruosités de la sculpture, on peut danser une contredanse dans la
tête de ce saint et se promener dans son nez. Il le dispute au clocher par
sa hauteur et sa grosseur ; on le voit à une distance fort éloignée, et s'il
n'est pas le plus grand saint du ciel, il est le plus gros et le plus grand de
la terre. Des productions aussi gigantesques ne sont-elles pas faittes pour
dégrader les arts et déshonorer ceux qui ont la basse complaisance de
sacrifier leur réputation à la sotte vanité d'une famille opulente.
Mais ce grand saint tout voisin du clocher et presqu'accolé à l'église,
quelqu'extravagant qu'il soit là, feroit un très bon effet ailleurs : je suis
persuadé que si on l'eut placé sur une montagne voisine du lac, l'élévation
et la distance lui eussent prêté les proportions de la nature : concluons
donc que pour réussir en tout, chaque chose doit être à sa place. (Ce qui
n'est pas et ce qui ne sera pas.) Qu'enfin les grands tableaux doivent être
placés dans leur jour à une certaine élévation, et être regardés à une
certaine distance pour produire leur effet.
J'ajouterai que les superbes décorations des Servandony, des Bibienne,
et des Gaillary, qui n'offroient de près qu'un barbouillage informe, pro-
duisoient les effets les plus pittoresques et les plus magiques, vues à une
certaine distance : preuve incontestable de la nécessité qu'il y a de bien
étudier la perspective et de n'en point oublier les règles. Excepté la
musique qui ne parle qu'à l'oreille, c'est uniquement pour les yeux que
les arts imitateurs doivent travailler. Raison suffisante pour que les artis-
tes n'opèrent que pour eux, puisqu'eux seuls sont juges souverains de
leurs productions.
D'après une foule d'idées que je soumets à l'homme instruit, les sots et
les ineptes à grandes prétentions regarderoient ma lettre comme un rado-
tage elle seroit pour eux le rêve d'une imagination exaltée ; mais je ne
m'adresse pas à eux. J'envoye mes observations à l'homme de goût parce
que lui seul peut les concevoir. Il m'eût été bien facile de les déveloper
176 RÉCEPTION D'UNE PIERRE DE LA BASTILLE
et de donner un corps à mes idées ; mais je n'ai pas voulu le faire, vous
sçavez mon secret, il est le votre, il sera toujours une énigme dont les
imbécilles ne devineront pas le mot. Je conclurai par dire qu'une fête est
un vaste et grand spectacle qui doit déployer les richesses réunies des
talents et des arts. L'homme qui en trace l'esquisse et le plan, ne peut
être tout à la fois sculpteur, architecte, modeleur, chanteur, danseur et
compositeur de musique ; mais il doit avoir un génie doctique et aimer
également tous les arts. Il est de son intérêt de les faire briller sans
rivalité et sans prédilection. Il tient encore à sa réputation autant qu'à
l'amour qu'il leur porte de les rassembler et de les consulter.
L'homme assez vain pour croire qu'il peut tout faire, et assez imbécile
pour s'imaginer qu'il peut créer et enfanter tout seul n'est qu'un sot : les
plumes du paon dont il voudra s'embellir ne pourront dérober le dindon,
et en s'efforçant par une suitte inconséquente d'un amour propre aveugle
de prendre le vol brillant et rapide de l'aigle, il planera servilement et ne
sera qu'un faible oison.
Une fête est ou doit-être un poëme, conséquement elle doit avoir un
commencement, un milieu et une fin. Une fête comme je l'entends peut se
dispenser de la règle des unités, mais elle doit avoir ainsy que tous les
ouvrages dramatiques, une exposition, un nœud et un dénouement.
Il ne me seroit pas difficile de vous présenter un plan de fête pour la
paix, qui réuniroit ces conditions ; mais il n'est pas encore tems. En atten-
dant qu'on vous occupe et qu'on m'employe. Laissons faire bien des
sottises .- tout plein de gens nous serviront, et en accumulant inconsé-
quence sur bêtise ; ils nous prépareront un vaste cbamp à déployer touttes
les richesses du goût et de l'imagination.
Adieu, mon ami; je vous salue avec amitié et fraternité,
NOVERRE.
Pour copie conforme, G. de Kerdbro.
Ptéeeption d'une pierre de la Bastille
à Angers.
Le Conseil d'administration, assemblé extraordinairement en la salle
destinée à ses séances, présidé par M. Blonde, président, et où assistaient
MM. les administrateurs, en présence de M. le procureur général sindic,
s'est rendu en la salle électorale du Département, lieu indiqué aux com-
pagnies invitées, pour être présents à l'ouverture des caisses contenant
le modèle de la Bastille et différentes pièces patriotiques, que le sr Palloy,
architecte à Paris et entrepreneur de la démolition de la Bastille, avait
annoncées par sa lettre du 2 de ce mois, et qui sont arrivées au Départe-
ment le unze suivant.
A ANGERS 177
MM. les commissaires nommés à la lovée de la séance d'hier matin,
ont reçu et fait placer MM. les administrateurs du District, MM. les
officiers de la municipalité, MM. les juges du tribunal de District, et
MM. de la garde nationale, ayant à leur tête la musique militaire.
Lorsque ces différentes compagnies ont eu pris séance, à la droite et
à la gauche du Conseil général du Département, il a été donné des ordres
de laisser les portes libres, et alors un grand nombre do citoyens sont
entrés et se sont placés sur les gradins des extrémités de la salle.
M. le président s'est levé et a dit .-
Messieurs,
Il est sans cesse présenta votre esprit, ce jour à jamais mémorable,
où se préparaient les grands événements qui font la destinée des nations,
où l'on voyait encore au matin cette redoutable forteresse, affreux séjour
des malheureuses victimes dont les gémissements retentissent encore
clans le fond de nos cœurs. Ce jour dont le midy fut si glorieux, pour la
conquête de ce boulevard inexpugnable, monument de vengeance et de
cruauté ce jour enfin, dont le soir fut si beau, où l'on vit paraître la
liberté, s'approcher du trône, d'une main le soutenir, et tendre l'autre sur
l'empire français ! Fixons-la, Messieurs, cette précieuse liberté, par une
entière soumission, l'obéissance la plus absolue aux loix, et le plus pro-
fond respect à toutes les autorités légitimes .- croyons que la plus légère
licence est un outrage qui la fait fuir.
Pour fixer les regards des siècles avenir sur cette heureuse époque de
bonheur, M. de Palloy, chargé de faire disparaître cette antique édiffice,
a tiré de ces tristes décombres diverses pièces sur lesquelles ont été im-
primées le portrait du Roi et le sceau de la patrie, qui rendent si pré-
cieux le don et lhommage qu'il en a fait au Département ; ce sont des
motifs si chers à des cœurs patriotes, qui nous ont portés à donner à cette
cérémonie l'éclat et la dignité que mérite un si grand objet .'
Nous vous avons invités à cette auguste assemblée, généreux citoyens
placés dans les différents corps administratifs, par la confiance a laquelle
vous répondez si dignement, et par le plus entier dévouement à la chose
publique en vous oubliant vous-même.
Et vous, arbitres de nos fortunes, que votre présence nous est chère !
Qu'on aime à voir ceux sur lesquels reposent, avec une sécurité fondée
sur le plus heureux choix, l'ordre, la conservation des propriétés et la
sûreté de nos personnes !
Braves citoyens guerriers, vous donnez un grand éclat à. cette fête, en
y répendant les rayons de la gloire dont vous vous êtes couverts dans
la belle et courageuse défense de vos foyers.
Vous aussi, citoyens de tous les états, chers a la patrie, que son amour
qour elle a conduits parmi nous, réunissez vos voix aux nôtres, pour
célébrer le patriotisme des Français, l'amour et la fidélité pour leur
Roi.
M. le procureur général syndic a ensuite pris la parole et a dit :
T. II. — DÉCEMBRE 18S3. 12
178 RÉCEPTION D'T'NE PIERRE DE LA BASTILLE A ANGERS
Messieurs,
Il n'existe clone plus ce monument des fureurs du despotisme ; cet antre
odieux, où la puissance des grands précipitait les victimes malheureuses
de la haine et de l'intrigue.
Le génie tutélaire des Français a dit <• Que ce repaire affreux des ven-
« geances humaines ne soit plus, » et la Bastille s'est écroidée.
Cette orgueilleuse forteresse n'est plus qu'un monceau de ruine ; son
nom serait déjà ignoré si le 14 juillet n'était un jour mémorable pour
nous, et consacré à jamais dans les fastes de notre histoire. Un Français
vertueux (le sr Palloy, architecte, entrepreneur de la démolition et un
des vainqueurs de la Bastille) a cru que les bannières de la liberté
devaient planer sur les décombres ; des artistes ont saisi son idée, avec la
rapidité de l'éclair : quatre-vingt-trois Bastilles retracent aujourd'hui le
souvenir de celle qui était l'ouvrage des ministres despotes.
Vous avez devant vous, Messieurs, le du tombeau des bons
citoyens persécutés ; qu'il vous rappelle sans cesse ce qu'était l'homme
sous l'Ancien Régime, et ce que vous devez aux mânes de vos frères qui
se sont sacrifiés pour vous rendre libres.
Fixez vos regards sur ces dalles, seuls témoins des plaintes de l'ino-
cence opprimée et des gémissemens du désespoir. Elles seraient à vos
yeux des objets d'orreur si elles n'étaient purifiées par l'empreinte d'un
monarque, votre père et votre ami !
Que votre réunion dans cet auguste sanctuaire, consacré à l'élection de
vos administrateurs et de vos juges, annonce aux mauvais citoyens qu'elle
est notre force, montrez-leur ces monuments de la Bastille, destinés à
graver le civisme dans tous les cœurs ; ils pâliront à leur aspect, et ils
frémiront de leur rage impuissante.
Vos bras sont armés, citoyens soldats, pour la défense de la Constitu-
tion : vos frères ont péri sous les murs de Nanci, pour la maintenir :
jurez, sur ces monuments, de périr à votre tour plutôt que d'y laisser
porter la moindre atteinte.
Dépositaires de votre bannière, nous le serons de ces gages sacrés du
patriotisme ! et pour cet effet, je requiers qu ils soient déposés à ce Dépar-
tement.
Ces deux discours ont eu les plus grands applaudissements, et pendant
que la musique militaire se faisait entendre, il a été procédé à l'ouverture
des trois caisses, en présence des compagnies et de tous les specta-
teurs.
Dans la première peinte en bleue s'y est trouvé le modèle de la Bastille,
sain et entier, qui a été déposé sur une table, à la vue de toute l'As-
semblée.
Dans la seconde, s'y sont trouvés le plateau en bois peint destiné à
déposer le modèle de la Bastille et une dalle de pierre tirée des cachots,
sur laquelle est gravée l'empreinte du Roi et quelques inscriptions. ,
Dans la troisième, étaient renfermés : 1° un plan de la forteresse de la
LETTRE DU GENERAL MALET A SA FEMME 179
Bastille et ses accessoires, un boulet, une cuirasse et une calotte de fer ;
2" une description exacte de la Bastille, avec des certificats y annexés ;
> un tableau représentant le tombeau, sous lequel reposent les victimes
trouvé !S mortes dans les cachots, et les procès verbaux qui sont relatifs;
4" le tableau d'un projet de piramide pour être placé à Nanci ; 5,J les hom-
mages rendus à l'Assemblée nationale et son bouquet donné le 14 juillet ■
6° le bouquet du Roi pour le jour de sa fête ; 7° trois volumes des procès
verbaux des électeurs de Paris, faits pendant les jours désastreux et
présentés par eux à l'Assemblée nationale et au Roi ; 8° un tableau repré-
sentant le Roi couronné ; 9< L'Histoire de la Bastille, par M. Dusault,
avec la Vie de M. de la Tude.
Toutes ces pièces ayant été successivement exposées à la vue des
citoyens, tous, par des acclamations réitérées, soutenues par des fanfares,
ont témoignés la plus grande satisfaction.
M. le Maire et plusieurs citoyens ont fait différentes pétitions et
observations relatives aux circonstances et tendantes à ordonner une fête
patriotique, pour manifester leur joye sur cet agréable événement.
M.. le Président, en répondant à toutes les pétitions, a assuré que le
Département prendrait en la plus grande considération tout ce qui
pourrait tendre à l'avantage et à la satisfaction des citoyens de la ville
et de tous les administrés de ce Département.
M. le Président a levé la séance de la salle électorale, et après que le
concours des citoyens a eu joui du spectacle et de l'examen des objets
qu'on venait d'exposer à sa vue, ils ont été transportés dans la salle du
Département pour y être déposés avec la bannière.
Pour expédition .-
Barbol,
Secr. -général.
Pour copie conforme, Gustave Bord.
Lettre dix général Malet » h sa femme
Armée du Rhm. ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL
Au quartier général à Yv'issembourg, le 24 aoust 1793,
l'an 2m« de la République.
Je t'ai promis, mon amie, de te donner de mes nouvelles, à la première
poste, et je veux m'acquitter de ma promesse : si je t'écris sur du
papier d'état-major, c'est que je n'en ai pas d'autre, tous nos équipages
* Claude-François de Malet, général, célèbre par sa conspiration contre Napoléon. Voir
sur ce sujet l'intéressante étude de M. Albert Duruy.
180 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE EN 1792
étant envoyés, depuis hier, sur les derrières, nous attendant à avoir une
affaire générale aujourd'hui ; au lieu de cela nous avons été parfaitement
tranquils, quoique les deux armées soyent en présence, il n'y a que les
tirailleurs qui soyent en mouvement. Depuis quatre jours, ils ont cherché
à nous chasser des postes que nous occupions le long de la montagne (à
Bergzobern, où nous avons été déjeûner une fois). Mais nous leur avons
fait voir que nous scavions aussi bien les défendre que nous scavons les
enlever. Il paroît qu'ils ont abandonné leur projet de ce côté. Nous sca-
vons que quelqu'uns de leurs bataillons ont refusé de marcher aujour-
d'hui étant barrasses de fatigue et manquant presque de vivres depuis
quatre jours ; ce que l'on attribue à une sortie de la garnison de Landau,
qui intercepte les vivres pour cette partie de leur armée.
Depuis deux jours on a sonné le tocsin pour rassembler tous les citoyens
en état de porter les armes ; et ils arrivent de tous côtés, ce qui va nous
mettre en état d'attaquer. Beaucoup de communes refusent de marcher,
mais l'ordre du général est que tous les villages qui se trouvent dans ce
cas soyent livrés au pillage.
La démission du général Beauharnois a été acceptée hier, et d'une
manière qu'il étoit bien éloigné de mériter ; il a reçu l'ordre de se retirer
de 1" armée sous six heures, ce qu'il a exécuté hier soir, au grand regret
de ceux qui le connaissaient et qui aiment vraiment le salut de la Répu-
blique. Tu imagines bien que cela m'a fait beaucoup de peine en mon par-
ticulier. Le général Landremont, qui le remplace, a écrit aux représentans
du peuple pour qu'ils le laissent à l'armée comme général de division ;
mais je ne crois pas qu'ils le lui accordent.
Je n'ai pas besoin de te dire que ma santé est bonne; toute l'armée
bivaque depuis quatre jours, et je dois me trouver encore bien heureux de
coucher dans une chambre, quoique je n'ai plus rien pour rechanger ; on
fait revenir nos équipages ce soir et je crois que l'armée ne tardera pas
à reprendre son camp.
Nous venons de recevoir un courrier de l'armée de la Mozelle, qui nous
annonce qu'elle s'est ralliée contre les Prussiens, dont elle a soutenue
l'attaque, et qu'elle commence à reprendre l'avantage sur eux ; encore
quelques jours et nous sommes sûrs de préserver le territoire du Bas-
Rhin de la présence des ennemis.
Adieu, il y a quelques jours que je n'ai reçu de tes nouvelles, j'espère
que ta santé n'en est pas la cause.
Pour copie conforme,
Gustave Bord.
La Ixbei'to religieuse en 1T92.
Un honorable avocat de Rennes, M. Joseph des Bouillons du Coly, qua-
lifié alors d'homme de loi, frit cité devant le tribunal de police correction-
LA LIBERTÉ RELIGIEUSE EN 1792 I I
nelle à l'occasion d'un fait curieux, que le jugement ci-aprés, du 14 jan-
vier 17'. >2. reproduit et relate suffisamment. 11 nous a paru curieux et
intéressant, et nous avons pensé que ce monument judiciaire méritait,
par ses motifs, d'échapper à l'oubli.
« Le tribunal de la police correctionnelle, après avoir entendu le
« substitut du procureur de la Commune dans son rapport tendant
« à ce que le sieur Joseph Desbouillons soit tenu de présenter à la
« paroisse l'enfant dont son épouse est accouchée le lS décembre
« dernier pour quel' acte de sa naissance soit enregistré par le curé
« ou l'un des vicaires de cette paroisse au registre tenu à cet effet.
« Vu qu'il est appris que l'épouse dudit Desbouillons est réelle-
« ment accouchée le 11 décembre dernier d'un enfant mâle qu'il
« n'a point fait porter à l'église de Saint-Pierre, sa paroisse, pour
« y faire constater sa naissance ; que ledit Desbouillons, soies pré-
a texte de PRÉTENDUES OPINIONS RELIGIEUSES, a substitué à
« des formes authentiques des FORMES MTS TIQ L'ES E T PRIVEES ,■
« que, dans ses interrogatoires, il a manifesté des opinions IN-
« CONSTITUTIONNELLES, DANGEREUSES, NUISIBLES AU
a MAINTIEN DE LA SOCIÉTÉ, tendantes (sic) à inspirer au peuple
« la désobéissance aux lois émanées des représentants de la nation,
e à faire prévaloir la volonté individuelle à la volonté générale, à
« persuader aux citoyens ignorants et faciles à tromper que l'As-
« semblée nationale, par son décret sur la constitution civile du
« clergé, a attaqué la religion catholique, apostolique et romaine ;
« qu'une inculpation aussi fausse, aussi calomnieuse, doit être ré-
imprimée autant pour le maintien de l'ordre, la tranquillité des
« familles, que pour ramener enfin les citoyens à l'obéissance due
« à la loi, obéissance si expressément recommandée du divin lêgis-
« lateur et si méconnue aujourd'hui par les ennemis de la Consti-
« tut ion ;
« Vu ce qui résulte des art. 4, 5 et 10 de la Déclaration des
.« Droits de l'Homme, l'art. 7 du titre II et 42 du titre VII de l'acte
« constitutionnel, de la déclaration du Roi de 1724 et celle de 1736,
« ordonne audit Desbouillons de porter , dans trois jours, à l'église
« Saint-Pierre, le garçon né le 18 décembre dernier, et pour la con-
€ Iravention par lui commise aux lois ci-dessus citées, le condamne
« a une amende de 200^ et aux dépens y compris une expédition dti
« présent; fait défense audit Desbouillons de tomber à l'avenir en
<< pareille faute sous plus grande peine, lui enjoint de porter res-
« pect et obéissance aux décrets de l'Assemblée nationale, ordonne
« qu'à ses frais le présent jugement sera imprimé, publié et affiché
« dans le canton au nombre de 200 exemplaires.
c Prononcé en ladite audience en présence dudit Desbouillons,
« le quatorze janvier 1792. Signé • LÉGUÉ, GAUTIER, REMOCLE,
« FOURNEL et MÉTAYER, greffier. »
182 LA RÉVOLUTION
M. Desbouillons a fait porter l'enfant à Saint-Pierre, conformément à
ce jugement, mais il a refusé de le faire nommer par le clergé civil, ce
qui n'a eu lieu que par déclaration à la mairie de Rennes le 26 nivôse
an XIII.
Un autre jugement du même tribunal et du 14 février 1792 condamne,
pour un fait semblable, un sieur Hardy à 60rt d'amende et aux frais, plus
à l'affichage de sa décision à 100 exemplaires. L'enfant fut apporté à
Saint-Pierre et baptisé le 13 mars suivant.
Pour se soustraire aux risques des poursuites, aux prescriptions de la
loi schismatique, quelques personnes ont fait à la sacristie de simples
déclarations de naissance sans baptême, conciliant ainsi les exigences de
leur conscience et celles de la constitution civile. De là à la sécularisation
de l'état civil il n'y avait qu'un pas, il a été bientôt franchi : le 29 octo-
bre 1792, le registre était arrêté et visé par l'officier municipal.
Norbert Saulnier.
La IFtovortition h Amsterdam.
Déjà depuis quelque tems le peuple de la ville d" Amsterdam las de l'op-
pression sous laquelle il gémissoit, avoit essayé de secouer par lui-même
ses fers. Mais le despotisme stathoudérien et de ses esclaves, les régens
de la ville, avoient si bien opprimé les habitans, qu'il auroit été d'une
témérité imprudente et inutile, de tenter une insurrection.
Il falloit donc attendre l'aproche et l'apui des braves et généreux Fran-
çais. Aussitôt que l'on a sçu que leurs armées avançoient en force vers
cette province, l'on voyoit une fermentation marquée parmi le peuple et
le désir bien prononcé de secouer ses chaînes.
Quelques citoyens, braves et zélés patriottes, qui depuis quelque tems
s'étoient occupés à opérer une heureuse révolution et en avoient préparé
les voyes, crurent qu'il étoit convenable de procurer des armes aux
citoyens et s'addressèrent pour cet effet au Bourgemaître président en lui
déclarant que c'étoit le seul moyen de conserver la tranquilité et le bon
ordre dans cette ville dont ils répondoient sur leurs têtes si l'on laissoit
à leurs soins la distribution de ces armes et que l'on ordonnoit en même
tems aux militaires et aux bourgeois armés d'alors de ne point troubler
les citoyens dans leur joye et leur gayetè.
L'on aprit en attendant authentiquement le 18e janvier que l'on pouvoit
s'attendre à un secours bien efficace de la part des Français, au cas que
les citoyens d'Amsterdam se procurassent eux-mêmes la liberté. Et
bientôt la scène changea.
Le commandant militaire entra en pourparlers et pressé et donna ordre
à la guarnison de ne contrarier en rien les citoyens.
A AMSTERDAM 183
Ce fut alors que l'on annonça au peuple assemblé sur la grande place
(Le Dam) que les citoyens, qui s'étoient principalement chargés d'opérer
la révolution, a voient signifié au commandant de la guarnison Golofkin
de ne plusse mêler de cette fonction; l'ayant déjà remplacé parle
citoyen Krayenhoff, comme ayant toutte la confiance du peuple.
La nuit se passa dans le plus grand calme, malgré l'affluence immense
du peuple dans touttes les rues et places publiques, qui partout annonçoit
la joye la plus générale et la plus pure.
Le Gommité révolutionnaire travaillait en attendant toute la nuit à con-
certer les moyens de procurer aux habitans de nouveaux magistrats et à
conserver la tranquilité.
Il se rendit en conséquence, le 19 au matin, à l'hôtel de ville et annonça,
de la part du peuple, aux anciens magistrats assemblés, par un discours
bien appliqué, leur démission et leur ordonna de sortir de la salle à quoi
ils obéirent sur le champ et quittèrent l'hôtel de ville.
Alors on lut au peuple assemblé devant l'hôtel de ville une proposition
analogue aux circonstances, dont touts les articles furent reçus avec en-
thousiasme et approuvés par acclamation.
Les membres du Gommité révolutionnaire, en félicitant leurs concitoyens
de cette heureuse révolution leur annoncèrent que, par le généreux secours
de la nation française et par l'emploi sage de leurs propres forces, ils
étoient libres. « Vous reprenez maintenant (leur disent-ils) touts vos
droits, que l'on vous avoit extorqué et qui vous appartiennent à tous
indistinctement.
« Vous êtes libres, vous êtes égaux !
« Vos usurpateurs ont été démis de leurs postes ; se cachent et fuyent
la lumière. — Afin que l'administration nécessaire de vos intérêts puisse
continuer provisoirement sans confusion, jusqu'à ce que le peuple soit
mis en état de se choisir lui-même une forme de régence ; nous vous pro-
posons, à l'instar des Français libres, pour vos magistrats provisoires,
vingt et un de vos concitoyens, espérant que vous approuverez nos efforts
et que si quelqu'un d'entre eux ne vous étoit point agréable, vous nous
ferez connoitre votre désapprobation. »
Le peuple marqua unanime et de la manière la plus prononcée son
approbation et chargea son commité révolutionnaire de donner les pou-
voirs nécessaires aux nouveaux magistrats et de les installer en son nom,
ce qui fut exécuté sur le champ.
Le pavillon tricolore fut arboré au haut de la tour et l'arbre de la
liberté fut planté devant l'hôtel de ville.
Le peuple d'Amsterdam s'est acquis par cette révolution une gloire
immortelle. Le courage, le calme, la joye la plus completteet une frater-
nité générale étoient à l'ordre du jour et les annales ne donnent point
d'exemple d'une pareille révolution où pas une goûte de sang n'a été
versé, pas un désordre commis.
La municipalité provisoire expédia d'abord trois citoyens pour faire
part de cet heureux événement aux représentants du peuple français,
184 JEAN-FRANÇOIS CARTEAIJX
qui se trouvoient à Utrecht, ainsi qu'au général en chef et pour les inviter
de venir résider dans leur commune.
Le peuple d'Amsterdam possède maintenant ce bonheur, il a été trans
porté de joye à la lecture de l'adresse des représentants du peuple fran-
çais aux Bataves et prouvera par sa conduite que sorti maintenant des fers
de l'esclavage, il saura conserver et se rendre digne de la Liberté et de
fraterniser avec leurs amis et alliés naturels, les républicains français.
Nous sousignés, membres du Comité révolutionnaire, certifions le pré-
sent procès- verbal conforme à la vérité.
Amsterdam, 23 janv. 1795. v. s.
4 pluviôse, l'an 3.
I. P. WlSELIÛS, — J. I. A. CtOGEL, — JURIAN ONDORP, — I. G. VAN
Stasfelt, — Jacob D. Hoen, — Edûard van der Fluys, — Daniel van
Laen, — Van der An, secrétaire.
Absents : G. Grivys, P.-B. Dieverfelst.
Tour copie conforme, Jacob Yan Neys.
Jean-François Carteaux, général cli-
visionnaire, au représentant Letour-
neur.
A Paris, ce 26 thermidor, 3e année républicaine.
Deux motifs, d'après ce que vous m'avez dit, parroissent avoir déter-
miné le Comité de salut public à ne pas m'employer.
Le 1er parce que j'ai marché contre Lyon.
Le 2e mes liaisons avec Albitte.
Ces motifs n'ont pas le moindre fondement.
Le premier est d'une fausseté palpable à l'époque où on le fixe, j'en
étois éloigné de 150 lieues. Je combattois les Anglais, les Espagnols et les
Napolitains, j'avois rendu Marseille à la République, sans verser une
goutte de sang, et sans qu'aucune propriété ait été violée, je m'emparois
des gorges d'Oulioules, vingt-deux Espagnols que j'ai faits prisonniers et
qui sont à Paris le prouvent sans réplique ; je disposai ensuite le siège de
Toulon, où j'établis toutes les batteries et où Dugomier qui me rend
justice, n'eut en quelque sorte qu'à parroître pour vaincre ; il est donc
impossible, môme à la calomnie la plus acharnée, de me placer à Lyon,
commune contre laquelle je n'ai jamais été employé. M'apesantir plus
longtemps sur un fait aussi démontré, sur un fait que la notoriété pu-
blique dément constament, ce seroit m'avilir ; le fait est faux, j'ai tout
dit.
Quant au deuxième motif, mes liaisons avec Albitte, ce motif est aussi
imprésentable que le premier. Albitte étoit représentant envoyé dans le
midi. Je n'ai pas eu plus de liaison avec lui qu'avec les autres représen-
LETTRE DE FAP.RE D'ÉGLANTINE 185
tans qui ont eu des missions dans ce pays, il est le principal auteur do
mes malheurs j j'ai été huit mois à la Conciergerie sous latirannie décom-
viralo ; il s'est emparé de mes dix chevaux et de tous mes équipages)
est-ce à ce titre que j'aurois eu les intimités qu'on me suppose avec lui.
On ne vous les a point prouvées, j'en suis bien certain. Sans doute, il a
pu me rendre justice, dans tous les tems, s'il a voulu, mais puis-je en
être inculpé. Je l'ai bien mieux obtenue de Gensonné, de Guadet, de
Brissot et des autres honorables victimes de leur patriotisme dans ces
tems malheureux, qui m'ont toujours estimé, aimé, et qui ont concourra
avec le plus de zèle et d'ardeur à l'avancement que mes services réels
envers la République m'avoient et m'ont mérité dans tous les tems (les
pièces justificatives sont au bureau de la guerre).
Les motifs que vous m'avez présenté n'ont donc aucune réalité et le
comité a été trompé. Soldat de la patrie, je l'ai loyalement servie, j'ai
loyalement combattu et travaillé pour elle, je n'ai point encore été
vaincu. Vous pourrez m'enlever tout, peut-être, mais rendez-moi Yhon-
neicret le service de mon grade.
Je joints les preuves à l'appui de ce que j'avance, ma conduite est pure
et bonne, et comme Bayard, s'il m'est permis de citer ce mot d'un brave
homme, je suis toujours sans peur et sans reproche.
Le général divisionnaire,
Carteaux.
Poultier, représentant du peuple, qui a suivi la conduite du général
Carteaux dans le midi, atteste que le général a mis dans ses opérations
beaucoup de zèle, d'activité et d'attachement à la cause de la République;
il a développé dans la guerre du midi un mélange de douceur et de
prudence qui a ramené les esprits et assuré en peu de tems le succès de
la pacification; il s'est battu contre Toulon avec bravoure; il est aimé des
soldats en- maintenant parmi eux la discipline. Je lui connais, en outre, de
la vigilance et des connaissances utiles dans la levée des plans et les
détails topographiques.
Paris, 26 thermidor, l'an 3.
Poultier.
Pour copie conforme, Vte B. d'Agours.
Lettre cLo Fabre cL'Eglantixie.
A Monsieur Henkart, avocat, chez M. son père. Derrière le palais,
cl Liège, principauté de Liège.
Sedan, 31 mars 1781.
Le tems avance, mon cher ami, où je sens qu'il faudra m'éloigner
encore de toi ; j'avais espéré que l'époque que je redoute serait celle de
186 LETTRE DE FABRE D'ÉGLANTINE
notre réunion et voilà que mes espérances s'écoulent d'heure en heure
sans que tes lettres seulement viennent la ranimer. 0 mon cher ami, je
sens plus que jamais combien il me sera dur de vivre avec la certitude
de ne pas te voir de longtems ! Un cher enfant, un bon ami m'attachent à
Liège et rien ne m'offre l'occasion de me raprocher de ces deux objets
chers à mon cœur. Et toi, toi, à quoi penses-tu ? Tu travailles sans doute
à remplir mon désir et le tien tout ensemble, mais tu ne m'en dis rien, tu
ne m'écris pas, tu as plus de tems que moi cependant. Tache donc, tache
cher ami que nous nous raprochions ; il y aurait de la possibilité; si je
vais encore à Paris, le sort et le hazard m'entraîneront peut être bien
loin au delà de cette ville, et quand te reverrai-je alors ? il ne faut
qu'une minute pour se séparer, il faut des années pour se rejoindre ; et
que le cœur a le tems de se refroidir alors ! Se revoit-on avec autant de
chaleur et d'intérêt qu'on eut de peine à se séparer? — Je suis bien avec
Goyer, bien avec la Dumorand, bien avec tout le monde, on m'aime ici
jusques au répertoire ; tous se sont raprochés de moi, et de tous les cama-
rades qui retournent à Liège, il n'en est pas un seul qui ne m'y préférât
à Bonneval. Ils ont commencé à me connaître ; leurs persécutions cessées
ils ont retrouvé en moi l'homme doux et sociable ; enfin, autant que j'en
puis juger, ils me voyent de très bon œil; le public m'accueille ici avec
plaisir, je jouis d'un grand et vrai succès; mais qu'est-ce que tout cela
si au bout de ce commencement de plaisir, j'éprouve la douleur de m'éloi-
gner de toi ? Que fait donc ce Bonneval à Liège ? Je suis sûr que s'il avait
de l'argent il s'en irait ; si j'en étais sûr et que l'on m'engageât après son
départ, je sacrifierais volontiers 20 et 25 louis pour lui fournir les moyens
de me laisser sa place ; si j'étais même sûr qu'il dût s'en aller par l'impos-
sibilité où il sera de faire face à ses affaires, je retournerais à Liège,
quitte à vivre comme un Diogène en attendant que je puisse prendre une
place sans laquelle mon amitié ne sera jamais tranquille. Vois donc, cher
ami, vois donc s'il est possible de faire quelque chose ; on pourrait s'ab-
boucher avec Bonneval, lui proposer quelque chose ; Goyer consentirait
volontiers à l'échange, j'en suis sûr ; par le moyen de M. Chestret d'ail-
leurs on arrangerait les affaires ; et pour moi je déduirai de nos appoin-
tements tout ce qui sera nécessaire à l'accomplissement de mes vœux ;
écris moi à cet égard ; laissons encore un peu là mes ouvrages ; satisfai-
sons la nature et l'amitié avant l'amour propre et la gloire ; et toi sou-
viens toi de ton cher ami, de ton bon ami, aime moi bien et sois sûr du
tendre attachement de
F. d'Eglantine.
Ma femme te dit tout plein de choses ainsi qu'à ton aimable sœur à qui
j'adresse mille amitiés. On lui prépare une lettre ici dont il doit être parlé.
Adieu, mille baisers au petit cher.
Pour copie conforme,
Gustave Bord.
Lii persécution religieuse clans La
Nièvre.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
Égalité. Liberté.
Au quartier général, àNevers, le 27 pluviôse, l'an 6 de la
République française, une et indivisible.
PareinK, général de brigade, commandant la 2e subdivision de la
18e division militaire, au citoyen Scherer, ministre de la guerre.
Citoyen ministre,
D'après la lettre que vous avez écrite au général divisionnaire Dépaux,
le 21 brumaire dernier, et qui m'a été transmise, je me suis transporté
de Màcon à Nevers pour y exécuter les ordres qu'elle renfermait. Vous
verrez par les procès-verbaux que je vous fais passer que parmi les
soldats citoyens qui composent le 3e bataillon de la 56e demie brigade, il
ne s'en trouve aucun qui soit dans le cas de la loy.
Si j'ai tardé si longtemps à faire cette opération, c'est parce quo, d'abord,
votre lettre qui la prescrivoit ne m'avoit point été envoyée dans celle que
le général divisionnaire Dépaux m'avait écrite à ce sujet, et qu'avant
d'opérer, je voulois en connoitre l'esprit. De plus, c'est que clans la plu-
part des communes où jet (sic) passé, j'ai été requis par les administra-
tions municipales pour faire exécuter contre les prêtres réfractaires, les
émigrés et les militaires qui avoient abandonné leurs corps, les lois ren-
dues le 19 fructidor, etc.
Je dois vous avouer qu'à cet égard je m'y suis prêté de bien bon cœur
et que je n'ai rien négligé pour découvrir les ennemis du gouvernement
qui conspirent encore dans l'ombre. Malheureusement, mes recherches
n'ont pas produit autant de succès que je l'aurois désiré, car je n'a
arrêté jusqu'à présent que trois prêtres et quatre chauffeurs de Lyon dont
les effets étoient encore teints du sang de leurs victimes. Mais on les
traduit devant les tribunaux, et on leur fait leur procès : puissent-ils ne
pas échapper au glaive de la loy ! Demain, d'accord avec le département,
je fais des visites domiciliaires dans les maisons suspectées de receler des
prêtres réfractaires et des émigrés. Surtout mon passage, je leur donne
une chasse générale ; mais j'ai remarqué que ces hommes dangereux sont
convenus d'un signal pour s'avertir réciproquement sur une étendue de
terrein qui se prolonge au moins à 12 ou 15 lieues ; c'est de tirer des
coups de fusils à l'approche de la nuit, et qui se répètent dans tous les
endroits où il y a des prêtres réfractaires : cette manœuvre surtout se
1. Sur ce vainqueur de la Bastille, voir Documents, première partie, p. 25.
188 LETTRE DL* GÉNÉRAL CAXCLAUX
pratique dans le département de Saône-et-Loire que j'ai parcouru, et vers
la lisière de celui du Rhône, à l'ouest, qui n'est composé que de bois où ils
se réfugient, et où il est impossible de les atteindre.
Au demeurant, le peuple est assez bon, mais il faut l'éclairer sur les
trames de ses ennemis ; et partout où j'ai passé j'ai fait mon possible
pour raviver l'esprit public entièrement mort dans les campagnes, et j'y
ai passé en revue toutes les colonnes mobiles.
Salut et respect.
Parein.
Pour copie conforme, G. ije Kerdbro.
Lettre dix général Canelaux
Au citoyen Banglade, commandant temporaire à Paimpœuf.
De Nantes, le 22 juillet 1793, l'an II de la République.
Citoyen commandant, votre collègue m'a remis votre lettre d'hier
que j'ai mûrement pesée, au moment même j'ai été de nouveau
pressé par des habitans de vos cantons pour les sauver du malheur
de perdre leurs récoltes. Je vous avoue que leurs plaintes retentît
au fonds de mon cœur, et que je me plains moi même de n'être plus
en force pour les secourir. Malheureusement toutes les circons-
tances tournent contre eux. L'armée partie d'Angers au bout de
trois ou quatre jours de marche et de succès s'est fait battre et s'est
reployée sur Saumur ; elle me laisse ainsi presqu'à découvert, et
ce ne peut être qu'alors que je scaurai le parti que les rebelles
auront pris, de quel côté ils auront tourné, que je pourrai me
livrer à marcher du vôtre. Cependant j'espère, malgré cela, faire
une tentative ces jours-cy , je viens, en conséquence, de tenir une
espèce de Conseil en présence du citoyen Carbonneau. Il vous en
dira le résultat qui ne sera définitivement fixé que jeudi, après que
j'aurai vu, mercredi, le citoyen Chauvet, que l'on m'a indiqué
comme très au fait des localités et 'des moyens à prendre pour
réussir. Votre collègue m'a dit que vous pourries fournir jusqu'à
800 liv. C'est bon. Il vous faudrait deux pièces de canon, et pour
cela deux chevaux de plus, puisque vous n'en avés que dix. Si
vous ne pouvés les trouver à Paimbœuf, je vous les enverrai avec
les cinquante chasseurs à cheval qui nous retarderont, étant
QUIBERON : (10-19) MESSIDOR AN III 189
obligés de passer par Savenay et Donges. Gela nous donnera le
tems d'attendre la maturité des grains, et des nouvelles d'Angers.
11 n'y a pas de mal, mais il faudroit inquietter les brigands par
quelques petites sorties comme vous en avés déjà faites. En tout,
citoyen commandant, d'après votre manière de correspondre et ce
que l'on me dit de vos soins, de votre vigilance, je ne puis que
m'applaudir du choix que j'ai fait de vous et je vous prie d'agréer
l'assurance de mon estime égale à celle de l'attachement que vous
a voué le général en chef.
Canclaux.
P.-S. — Puisque vous devés avoir un peu de cavalerie, il faut
vous occuper un peu de la nourriture des chevaux, surtout de
l'avoine dont votre collègue m'a dit qu'il n'y avoit presque plus ici
ni à Paimbœuf. Il m'a demandé du vinaigre dont je vous ferai
passer, ainsi que des bidons pour le détachement de Maine-et-
Loire.
Je parlerai pour des secours pour votre hôpital et vous ferai
connaître une loi relative aux prisonniers qui ne condamne plus à
mort que les chefs. Je vous envoyé des états à remplir par les
détachemens de votre garnison. Je vous prie d'y tenir la main,
et d'envoyer exactement à moi ou au chef de l'ètat-major, deux fois
par semaine, l'état de votre garnison.
Pour copie conforme, Gustave Bord.
C^^u/b^r^r*^ (16-1Q) messidor an III.
Rapport d'un aide de camp du général Canclaux, qui s'est trouvé
aux différentes affaires qui ont eu lieu contre les chouans et les
émigrés.
Journée du 16 messidor, an 3e de la République (4 juillet 1795).
Le général en chef ayant sçu que les émigrés et chouans, au nombre de
six mille, vouloient se jetter dans les terres, les fit attaquer entre Lan-
devant et Hennebont : le combat dura trois heures ; nous eûmes
soixante blessés, peu d'hommes tués, l'ennemi perdit trois à quatre cents
hommes, un chef d'émigrés, plusieurs bagages; vivres et fusils.
Le général en chef, le représentant du peuple Brue, sont venus de
Lorient pour faire prendre à notre armée ses lignes de bataille et placer
des troupes sur la route, pour la sûreté des voyageurs.
190 QUIBERON : (16-19) MESSIDOR AN III
Du 17 (5 juillet).
Sur les quatre heures du soir, le général en chef et le représentant du
peuple, avec deux cents hommes de cavalerie, ont fait une sortie sur la
lande de Plouarnel, les paysans se disposoient à partir. Plusieurs villages
ont été fouillés, entr'autres celui de Grach où l'on a trouvé une quantité
prodigieuse de provisions que les Anglais avoient mis à terre ; quelques
paysans arrettés ont assurés que les émigrés étoient dans l'intention de
rembarquer si on les serroit de t.^op près. L'ordre fut donné sur le champ
de porter en avant des troupes pour prendre position dans les landes de
Plouarnel.
Du 18 (6 juillet).
A quatre heures du matin, le général en chef fait une sortie avec toute
sa cavalerie; l'armée s'est mise en marche, le point d'attaque et de direc-
tion étoit Garnac. L'infanterie fila dans les landes où elle exécuta de
savantes manoeuvres et lit ensuite routte dans le meilleur ordre jusques
à Garnac où les tirailleurs et l'avant garde ne trouvèrent personne, mais
beaucoup de fusils, d'habits et provisions de bouche tel que rhum, etc.
La cavalerie forte de deux cents cinquante hommes a été mise en ba-
taille sur une lande où elle n'a pu rendre aucun service par l'insubordina-
tion des ordonnances qui au lieu de venir la chercher, comme ils en
avoient reçu l'ordre par le général en chef, se détournèrent de leurs
routtes pour piller. Dans les villages, sur les huit heures, un aide de
camp vint chercher la cavalerie qui arriva beaucoup trop tard pour sou-
lager le général Humbert qui avec l'avant garde se battoit depuis sept
heures du matin. Il s'est comporté d'une manière exemplaire et a donné
des preuves de bravoure, de prudence et d'intelligence.
L'armée est arrivée en présence vers une heure de l'après-midy. Les
chouans et les émigrés se sont retirés clans Quiberon, faisant faire l'arrière
garde aux chouans. Un feu de fil bien nourri les y a fait rentrer pas accé-
léré. L'escadre nous ayant apperçu nous signala par 70 coups de canons
précipités ; les émigrés ayant à leur tête une avant garde de chouans se
sont emparés de Quiberon. Le fort Penthièvre tenoit encore mais douze
frégates s'étant portés devant Quiberon ont forcés ledit fort à se rendre.
Les émigrés ont signalés leurs prises par un drapeau blanc et rouge et
les Anglais par des feux à leurs bords.
L'armée française s'est campée sur la falaise, les pièces ont passés le
pont, l'avant garde et les Belges se sont portés sur la droite en avant et
la cavalerie a bivouaqué sur les deux heures.
Du 19 (7 juillet).
A une heure après minuit la garnison royaliste et chouandine faiet nu
sortie de Quiberon, la nuit était très obscure, elle s'est glissée sur nos
postes et est arrivée au pas de charge sur lavant-garde commandée par
Humbert qui l'a forcé à rentrer plus vite qu'elle n'étoit sortie. L'obscurité
de la nuit a pensé causer de grands malheurs car l'avant-garde et les
flanqueurs de droite prenoient notre cavalerie pour celle de l'ennemi et
LETTRE DU GÉNÉRAL BERRUYER 191
firent fou sur elle, la gauche du second escadron recevoit le feu des fré-
gates et les escadrons nous p renoient par devant; par le plus grand des
hazarda un seul cheval a été tué ; nos obuses dirigées par de scavans
canonniers ont criblés l'ennemi et le fort jusqu'à cette fois est tombé sur
les chefs des émigrés cpji ont plus perdu que les chouans. M. le baron de
Carneville a eu pour pièce d'estomac un éclat d'obuse qui lui a crevé la
poitrine, son cheval a été vendu au général en chef. Deux autres y com-
pris Le Seyt (on croit que c'est Destîtz) et un autre inconnu, puisqu'un
boulet lui a emporté la tête, ont été tués dans cette affaire. L'ennemi a
perdu un caisson, une ambulance, plusieurs chevaux et des armes, et
s'est décidé à battre en retraite.
Le reste de la journée a été assez tranquil. Les Belges se sont amusés
à faire tirer par les frégates anglaises onze à douze cents coups de
canon, mais en revanche s'étant embusqués derrière les rochers, ils ont
tués dix-huit hommes à bord d'une chaloupe canonière qui ennuyée de
voir périr son monde sans pouvoir se venger a mis au large. Le fort de
Quiberon s'étant apperçu qu'on faisoit des retranchemens a tiré plusieurs
coups de canon qui heureusement n'ont blessés personne, on attend de
L'Orient des canons de douze, ils doivent arriver cette nuit. Les soldats
ne veulent point qu'on s'en serve, voulant prendre Quiberon à la bayon-
nette. Brue a eu ordre de se rendre à Paris, un chasse-marée échappé de
Quiberon assure que l'ennemi a avec lui une grande quantité de femmes
et d'enfans qui lui sont à charge. Les émigrés en entrant dans le fort
vouloient passer au fil de l'épée les soldats prisonniers. Mais les Anglais
s'en sont emparés en disant qu'ils mettroient au large s'ils tuoient quel-
qu'un. La garnison estimée forte de cinq cents hommes est prisonnière à
bord des Anglais.
Pour copie conforme,
Vte B. D'AGOURS.
Lettre du. général Berruyer
Le général en chef de l'armée de la réserve aux citoyens commis-
saires de la Convention nationale à Nantes.
A Ghemillé, le 17 avril 1793, l'an 2° de la République.
Vous devés avoir reçu ma dernière réponce, citoyens législateurs com-
missaires, elle vous a annoncé ma pénurie en troupes, subsistances, mu-
nitions et armes : jen'ay que 500 hommes sur lesquels je puisse compter,
tout le reste est composé de pères de famille qui crient sans cesse pour
retourner chez eux, et qui au moment du combat fuyent ou mettent
ventre à terre ; vous voyés d'après cela s'il m'est possible de vous en-
voyer du secours, j'en aurois grand besoin moy-même ; cependant je me
suis emparé de Ghemillé, et malgré le defi'aut de troupes, je compte
attaquer cette semaine Jalais, le May et Beaupreau. On s'imagine à Paris,
192 LE PREMIER BUSTE DE BONAPARTE
et peut-être à la Convention, que cette guerre cy est une poursuite de
brigands qui fuyent comme dès voleurs, et cependant il faut livrer chaque
jour des combats sanglants, dans lesquels on perd de part et d'autre
4 et 500 hommes.
Je ne cesse d'écrire pour avoir ce qui me manque, mais on ne m1 envois
rien; je ne sçay comment cela finira, mais mon dévouement ne cessera
qu'avec moy.
Berruyer.
Pour copie conforme,
Gustave Bord.
Le premier Ibixste cle Bonaparte
19 prairial, Hôtel-Croy, rue du Regard,
faubourg Saint-Germain.
Claude de Seine, sculpteur figuriste, sourd muet, a l'honneur de
tous représenter, quïl a fait hommage à l'Assemblée constituante
et à celles subséquentes de plusieurs de ses ouvrages ; il a fait de
mémoire, et sans modèle, le premier buste qui aye été fait du
général Bonaparte, buste que le général a accepté à son retour de
la première campagne d'Italie. Il combla l'artiste de témoignages de
bonté particulière ; les trois Assemblées ont formellement recom-
mandé de Seine aux soins paternels du gouvernement. Aussi a-t-il
obtenu un logement gratuit clans une maison nationale, et vos pré-
décesseurs lui ont-ils fait passer constamment à des époques pério-
diques des secours suffisants.
Le pétitionnaire est sans ouvrage, sans moyens d'existance,
vieux, infirme, abandonné à lui-même, il est un des plus fameux
sculpteurs de la République. Que de motifs de confiance en la
bienfésance d'un ministre essentiellement ami et cultivateur des
arts. De Seine demande un secours provisoire, prompt et propor-
tionné à sa situation.
Salut et respect.
Claude de Seine.
Pour copie conforme,
Gustave Bord.
L'un des directeurs, gérant, Gustave Bord.
NANTES, VINCENT FOREST ET EMILE GRIMAUD, IMPRIMEURS BREVETÉS.
REVUE DE LA RÉVOLUTION
ï*i*eiMïèi*e i^miée
TABLE IDES 3DOCXJ3VEE2STTS
DEUXIEME PARTIE
Correspondance d'un député de la noblesse de la Séné-
chaussée de Marseille, avec la marquise de Créquy,
à Blaincourt, par Brienne, Champagne, 13 mai-
8 août 1789 (Vte B. d'Agours) '1-33-65-97-139
Journal d'un prêtre parisien, 1789-1792. (Ch. d'Héri-
cault) 8-41
Lettres inédites de Restif de laBretone (Gustave Bord),
suite 16-50-81-111
Extrait de la Correspondance du comte de Vaudreuil
avec le comte d'Artois, 8 septembre 1789—19 avril
1792 21
Lettre du chef de brigade Boudet, 3 frimaire an VIII
(Baron Ernouf) 27
La Persécution religieuse en Alsace, pendant la Ter-
reur . (Vie B. d'Agours) 28
Les prisonniers enfermés à la Bastille sous Louis XVI.
(Gustave Bord), suite 31-60-90-123-151
Souvenirs delà comtesse G... (R. -P. Pierling, S.-J.)... 45
Lettre du comte d'Artois au comte de Vaudreuil 49
Fouché dans la Nièvre. (Vte B. d'Agours) 55
Lettres d'un portier, au commencement de la Révolu-
tion. (Germain Bapst) • 74-104
Lettres de Bernier et Stofflet à Scepeaux et Bejarry
(Gustave Bord) 86
Les Dominus vobiscum républicains. (VteB. d'Agours) 121
Lettre de Belmonte-Pignatelli à Lady Forster. (G. de
Kerdbro) 122
Une victime de Quiberon. — Michel Flamant. (Norbert
Saulnier) 129
Louis XVIII et Joseph de Maistre. — Deux épitaphes
de l'abbé Edgeworth deFirmont. (P. Pierling. S. J.). 143
194 TABLE DES DOCUMENTS
Le Théâtre à l'armée d'Italie en l'an V. (Vte B. d'Agonis) 145
Les Bibliothèques sous la Révolution. (Gustave Bord).. 147
Le 9 Thermidor à l'armée d'Italie. (Vie B. d'Agours) 150
Lettre do l'abbé Aubert à M. de Maissemy (G. de
Kerdbro) 159
Lettre adressée à Hennin, ministre plénipotentiaire à
Constantinople (Vte B. d'Agours) 161
Deux lettres du baron de Bourgoing (Gustave Bord). . 165
Adresse des jeunes gens de Rennes au club de Nantes
(Gustave Bord) 169
La Corse en 1800 (Vte B . d'Agours) 170
La Fête des Victoires racontée par Noverre (G. de
Kerdbro) 172
Réception d'une pierre de la Bastille à Angers (Gus-
tave Bord) 176
Lettre du général Malet à sa femme (Gustave Bord) . 179
La Liberté religieuse en 1792 (Norbert Saulnier) 180
La Révolution à Amsterdam (Jacob Van Neys) 182
J.-F. Carteaux au représentant Letourneur (Vte B.
d'Agours) 184
Lettre de Fabre d'Églantine (Gustave Bord) 185
La Persécution religieuse dans la Nièvre (G. de Kerd-
bro) 187
Lettre du général Ganclaux (Gustave Bord) 188
Quiberon : (16-19) messidor au III (Vte b. d'Agours). 189
Lettre du général Berruycr (Gustave Bord) 191
Le premier buste de Bonaparte (Gustave Bord) 192
Nantes. •- Imn. Vincent Forest et Emile Grimaud, place du Commerce, 4.